la nature de Dieu. Elle nous aprend que Dieu étant Esprit, nous lui de
vouons une adoration spirituelle & pure. Si elle nous prescrit outre
cela quelques Actes extérieurs & visibles, ils sont par eux-mêmes
justes & saints, & n'obligent pas seulement en vertu de l'ordre exprès
qui les exige de nous. Selon cette Religion, ce n'est plus la chair
qu'il faut circoncire, c'est le coeur. Elle ne nous ordonne plus
l'abstinence de tout travail, mais l'abstinence de toute action mauvaise
& illicite. Elle ne nous demande plus le sang ou la graisse de nos
bêtes: elle nous demande de plus nobles Victimes, & veut que nous
sacrifiïons nos biens aux nécessitez des Pauvres, & nôtre sang à ses
Véritez lors qu'il peut servir à les confirmer. Au commandement de
s'abstenir de certaines viandes & de certains breuvages, elle substitue
celui d'user de tout, & d'en user avec cette modération qui est propre
à conserver & à afermir la santé. Si elle commande le jeûne, c'est
afin d'élever l'esprit, en abatant un peu le corps. Mais d'ailleurs,
tous ses Préceptes tendent à exciter dans l'homme une confiance tendre
& respectueuse, qui le disposant à une obéïssance exacte, lui fasse
trouver tout son repos en Dieu, & le porte à croire invariablement ses
promesses. Par ces Principes, l'Evangile produit une ferme espérance &
un véritable amour pour Dieu, & pour le Prochain. Lors qu'il a rempli
le coeur du Fidéle de ces sentimens, il le tourne sans peine vers Dieu
comme vers son Pére, son bienfaiteur & son remunérateur; & l'anime
à une obêissance, dont le motif n'est plus la crainte servile des
châtimens & des peines, mais la crainte de lui déplaire. La priére,
qui est l'acte le plus essentiel du Service divin, trouve aussi ses
régles dans l'Evangile. Selon ces régles, nous ne devons demander ni
les richesses, ni les honneurs, ni en un mot tout ce qui pourroit être
pernicieux aussi bien qu'utile. Mais 1. toutes les choses qui sont à la
gloire de Dieu: 2. entre les choses caduques & passagéres, celles dont
la Nature ne se peut passer; laissant le reste à la Providence, & nous
tenant préparez à tout événement. 3. Nous sommes obligez de demander
de tout nôtre coeur & avec toute l'ardeur dont nous sommes capables,
les choses qui ménent à l'Éternité, le pardon de nos péchez, & le
secours du saint Esprit, qui nous rendant inébranlables aux menaces des
hommes, & invincibles aux atraits de la chair, nous fasse perséverer
jusqu'à la fin dans nôtre course spirituelle. Se peut-il rien imaginer
de plus digne de Dieu, qu'un Culte de cette nature?
[Note marg.: _Avantage de la R. Ch. sur les autres dans les devoirs qui
regardent le Prochain._]
XII. Les devoirs des hommes les uns envers les autres, ne sont pas
réglez dans l'Evangile d'une maniére moins raisonnable & moins
spirituelle. Le Mahométisme ne respire que la guerre. Et cela n'est pas
surprenant, puisque c'est à la guerre qu'il doit & sa naissance &
ses progrès. Les Loix des Lacédémoniens, ausquelles l'Oracle même
d'Apollon donna le premier rang entre celles de tous les autres
peuples de la Grèce, tendent généralement à rendre cette Nation
belliqueuse.[30] Aristote l'a remarqué, & l'a remarqué comme un grand
défaut. Mais s'il paroît raisonnable en cela, il ne l'est pas lors
qu'il dit que la guerre est naturellement permise contre les Nations
barbares; puisqu'au contraire il est certain que la Nature a établi
entre les hommes les devoirs de l'amitié, & les douceurs de la
Société. On a bien compris qu'elle défendoit & punissoit sévérement
le meurtre commis d'homme à homme. Si cela est juste, il est donc
très-injuste de regarder la destruction de Nations entiéres par les
voyes cruelles de la guerre, comme une chose glorieuse, & comme une
matiére de triomphes. C'est pourtant par ces voyes-là, que la fameuse
République de Rome est montée à ce comble de gloire & de grandeur,
que nous admirons encore dans les Histoires. Ses Écrivains ont même
été d'assez bonne foi,[31] pour avouer que la plûpart de ces guerres
étoient injustes. C'est ce qu'ils disent en particulier de celles qui
lui ont assujetti la Sardaigne[32] & l'Isle de Cypre. Il paroît par les
Historiens les plus célèbres,[33] que la plûpart des Peuples ne se
faisoient pas un scrupule ni une honte de piller leurs Voisins, & qu'ils
comptoient de bonne prise tout ce qu'ils pouvoient leur enlever.[34]
Aristote & Cicéron mettent la vangeance au rang de actions vertueuses.
Les combats sanglans des Gladiateurs à outrance, entroient dans les
réjouïssances publiques. Enfin, rien n'étoit plus ordinaire que la
cruelle coutume d'exposer les Enfans nouvellement nez.
[Note 30: _Aristote &c._ Euripide l'avoit remarqué avant lui, dans
la Tragédie d'Andromaque. _Si l'on vous ôtoit_, dit-il aux
Lacédémoniens, _la gloire qui naît des armes, vous n'auriez plus rien
qui vous distinguât.]
[Note 31: _Pour avouer &c._ Pétrone, _S'il y avoit quelque terre qui
fût riche en mines d'or, il n'en faloit pas davantage pour la faire
déclarer ennemie du Peuple Romain_.]
[Note 32: _Et l'Isle de Cypre._ Florus liv. III. ch. 9. «Le bruit des
richesses de cette Isle étoit si grand & si bien fondé, que le Peuple
Romain qui égaloit en grandeur toutes les autres Nations de la Terre,
& dont la libéralité n'allait pas moins qu'à donner des Royaumes,
ne pouvant résister à l'impression que ces richesses firent sur lui,
déclara le Roi de cette Isle, tout Allié qu'il étoit, déchu de
sa Royauté, réduit l'Isle en Province, & en enleva[C] des sommes
prodigieuses.]
[Note C: Plutarque les fait monter à 7000 talens, qui font environ
douze millions six cens mille livres.]
[Note 33: _Que la plûpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule_
&c. Thucydide Liv. I. «Autrefois les Grecs, aussi bien que les Barbares
de Terre ferme & des Isles, ayant trouvé la commodité d'aller les
uns chez les autres par le moyen de la Navigation, s'en servirent
pour exercer des brigandages; prenant pour Chefs de ces sortes
d'expéditions, des Personnes illustres, qui s'y laissoient aller, tant
pour l'espérance de s'enrichir, que dans le dessein de faire du bien à
ceux qui étoient dans l'indigence. Ils avoient d'autant moins de peine
à réüssir dans ces entreprises, qu'ils ne s'ataquoient qu'à des
Villes ouvertes, & à des villages. Ils les pilloient, ils vivoient de
leur butin; tout cela, sans encourir d'infamie, car bien loin qu'il y
en eût à ce métier, il y avoit même de la gloire.. les habitans de
Terre ferme se pilloient aussi, les uns les autres: & les [D]Locres
Ozoles, les Etoliens, les Acarnaniens & les Nations voisines, le font
encore aujourd'hui. Justin témoigne la même chose des Phocenses;
Plutarque des anciens Espagnols; Diodore, des anciens Toséans; César &
Tacite, des Peuples d'Alemagne.]
[Note D: Locres Ozoles, ainsi apellez pour les distinguer de 3. autres
sortes de Locres: Etoliens, Acarnaniens, Phocenses, Peuples de Grèce.]
[Note 34: _Aristote & Cicéron mettent la vangeance_ &c. Arist. à
Nicomachus IV. II. _C'est la marque d'un coeur bas & servile, que de
soufrir patiemment un afront_. Cic. Liv. II. de l'Invention, met au
nombre des choses qui sont fondées sur le Droit naturel, les actes de
vangeance par lesquels nous repoussons la violence ou les injures, en
nous défendant, ou en rendant la pareille. Dans une Lettre à Atticus:
_Je hai cet homme_, dit-il, _& je le haïrai toûjours: & plût aux
Dieux que je me pusse venger de lui_.]
Les Loix des Hébreux étoient à tous égards plus justes, & leurs
Réglemens plus saints. Mais comme ce Peuple étoit naturellement
violent, & sujet aux emportemens de la colére, elles passoient
légérement sur certaines choses, & lui en permettoient même d'autres
qu'autrement elles lui auroient défendues. C'est à cela qu'on doit
atribuer la permission qui fut donnée aux Israëlites, de traiter avec
la derniére cruauté les sept Nations qu'ils depossédérent. En quoi
pourtant on peut remarquer, qu'ils ne faisoient qu'exécuter les Arrêts
de la Justice divine. C'est par une suite, ou plutôt par un abus de
cette condescendance de leurs Loix,[35] qu'ils ont toûjours porté une
haine mortelle à ceux qui suivoient d'autres Loix que les leurs, & qui
ne s'acordoient pas de créance avec eux: & aujourd'hui encore
leurs priéres sont pleines d'imprécations & d'amertume contre les
Chrétiens. La Loi[E] les autorisoit aussi à se venger par une exacte
rétribution des outrages qu'ils avoient reçus, & à tuer de leur
propre autorité le Meurtrier de leur Prochain.
[Note 35: _Qu'ils ont toûjours porté une haine mortelle à ceux_ &c.
Les Rabbins enseignent qu'il faut faire tout le mal qu'on peut, à ceux
de contraire Religion, & qu'on ne doit pas leur rendre ce qu'on leur a
dérobé: qu'il faut exterminer tous ceux qui ne sont pas Juifs. Les
Juifs ont ordinairement cette imprécation à la bouche, _Que tous les
Sectaires périssent subitement_.]
[Note E: Levit. XXIV. 20. L'Auteur entend ce passage, de la vengeance
entre Particuliers. Mais on l'explique ordinairement de la maniere dont
les Juges devoient punir les violences & les outrages.]
La Loi de Jésus-Christ défend de rendre injures pour injures, de
quelque nature qu'elles soient. Elle ne veut pas que nous aprouvions par
l'imitation, ce que nous regardons comme criminel dans les autres. Elle
nous ordonne de faire du bien généralement à tous, & si elle donne
aux personnes vertueuses le premier rang entre les objets de nôtre
amour & de nos bontez, elle ne manque pas de donner le second à ceux
dont la malice sembleroit les en exclurre. Pour nous y engager plus
fortement, elle nous met devant les yeux l'exemple de Dieu, qui fait
servir toutes les créatures aux nécessitez de tous les hommes
indiféremment.
[Note marg.: _Dans le devoir de la chasteté, & dans ce qui regarde le
mariage_]
XIII. La manière dont Dieu a voulu que le Genre humain se multipliât,
est une chose très-digne des sages Réglemens d'un Législateur.
Cependant à peine la Religion Payenne y a-t-elle touché. Et certes
elle auroit eu mauvaise grâce à être sévére là-dessus,[36] puis
qu'elle faisoit mille le contes infames des débauches & des adultéres
de ses Dieux. Ce péché même qui outrage la Nature, trouvoit sa
protection dans l'exemple des Dieux. Ce fut par là que Ganyméde &
Antinoüs méritèrent les honneurs divins. Ce crime monstrueux est
assez commun parmi les Mahométans, & il est permis dans la Chine, & en
d'autres endroits. Les Philosophes Grecs semblent avoir travaillé[37]
à en diminuer l'horreur en le voilant de termes honnêtes. Ceux
d'entr'eux qui ont eu le plus de réputation, ont fort aprouvé que les
femmes fussent communes. Par là ils ouvraient la porte à une licence
& à une impureté générale, & mettoient les hommes au-dessous des
bêtes; [38]puisqu'il y en a qui se gardent entr'elles une espéce de
fidélité conjugale. Une pareille licence auroit ces deux mauvais
éfets; qu'elle déroberoit aux Enfans la connoissance de leurs
véritables Péres; & qu'elle ne laisseroit aucun lieu à l'afection
réciproque des uns & des autres. Les Loix des Hébreux défendent
toutes sortes d'impuretez. [39]Mais elles ne condamnent ni la Polygamie,
[A]ni le Divorce même, pour quelques raisons que ce soit. Les
Mahométans usent de ces mêmes droits. Les Grecs & les Romains
répudioient leurs femmes pour des sujets assez légers. Les
[A]Lacédémoniens alloient même jusques à se les prêter les uns aux
autres. Et Caton, le sage Caton, s'en est aussi mêlé.
[Note 36: _Puis qu'elle faisoit mille contes des débauches_ &c. Les
Péres ont souvent fait ce reproche aux Payens: Mais il y a du plaisir
à voir la leçon qu'Euripide même fait là-dessus aux Dieux du
Paganisme. «Il faut, _dit-il_, que je donne ici un petit avis à
Apollon. Ce Dieu ne se contente pas de ravir par force l'honneur à des
filles chastes, il soufre patiemment qu'elles se défassent des enfans
qui naissent de ses débauches. Ah! pour vous qui possédez le tître &
l'autorité de Roi, gardez-vous bien de suivre un exemple si pernicieux.
Suivez constamment la vertu. Si quelqu'un tombe dans le crime, les Dieux
ne manquent pas de le punir sévérement. Mais vous, Dieux, si j'ose
m'adresser à vous, n'est-il pas bien injuste, que vous qui prescrivez
des Loix aux hommes, vous viviez vous-mêmes sans Loix. Permettez moi de
vous dire une chose, qui assurément n'arrivera jamais: C'est que si vos
impudicitez étoient punies aussi sévérement que vous punissez celles
des Hommes, bientôt & vous Apollon, & vous Neptune, vous-même grand
Jupiter, qui régnez sur les Cieux, vous vous verriez & sans Temples &
sans Autels.»]
[Note 37: _A en diminuer l'horreur_ &c. Philon liv. _De la
Comtemplation_. «Tous les discours du Festin de Platon roulent non sur
l'amour des hommes pour les femmes ou des femmes pour les hommes; cela
ne seroit pas si honteux, puis que cet amour ne passe point les bornes
de la Nature: mais sur l'amour des hommes pour les garçons. Car tout ce
qu'on y dit de Vénus & de l'amour céleste, ne se dit que pour sauver
un peu les aparences par des mots qui n'ont rien de choquant».]
[Note 38: _Puis qu'il y en a qui se gardent_ &c. Pline le dit des
colombes, & Porphyre des pigeons ramiers.]
[Note marg. A: Dent. XXIV. 1-4.]
[Note 39: _Mais elles ne condamnent ni la Polygamie_ &c. Deuter. XXI.
15. 11. Samuel, XII. 2. Joséphe Antiq. Jud. liv. XVI. _La coûtume de
notre Nation permet d'avoir plusieurs femmes_. Les Docteurs Juifs & les
Péres ont aussi entendu dans ce sens, les passages que je viens de
raporter.]
[Note marg. A: _Herodot_. L. VI. _Plut._ Vie de Lycurg. & de Caton
d'Utique.]
La Loi trés-parfaite de Jésus-Christ ne régle pas seulement
l'extérieur: elle va jusqu'à la racine du déréglement; elle
retranche la cupidité, & ne lui permet pas les moindres mouvemens,
ni les moindres atentats à la chasteté des femmes. Tout, jusqu'aux
regards mêmes, devient criminel par ces Loix sévéres qui font
craindre à l'Homme un Dieu scrutateur des coeurs, juge & vangeur
non seulement du crime, mais aussi du dessein de le commettre. Elles
défendent le Divorce. Et n'est-il pas juste, en éfet, que puisque
toute véritable amitié doit être perpétuelle & indissoluble, celle
qui unit & les coeurs & les personnes entiéres, dure tout autant que
la vie? Joignez à cela qu'il n'est pas possible que l'éducation des
Enfans ne reçoive quelque préjudice de cette séparation. Pour ce qui
est du nombre des femmes, ces mêmes Loix n'en permettent qu'une. Les
raisons en font claires, & n'ont pas été ignorées, ni des Romains, ni
des anciens Peuples de l'Allemagne, qui condamnoient la Polygamie. Il
y en a trois principales raisons. I. Il est juste que la Femme qui
s'engage à donner son coeur tout entier & sans réserve, [40]posséde
aussi sans partage celui de son Mari. II. Les afaires domestiques sont
mieux conduites, lors qu'elles sont sous la direction d'une seule tête.
III. Enfin, cette pluralité de Méres de Famille ne peut causer parmi
les Enfans, que du désordre & de la désunion.
[Note 40: _Posséde aussi sans partage_ &c. Saluste, Guerre de Jugurtha,
_Ceux qui ont plusieurs femmes, ont le coeur tellement partagé, qu'ils
n'en ont proprement aucune_.]
[Note marg.: _Dans la maniére d'acquerir & de conserver les
richesses_.]
[Note marg. A: _Diod. Sic._ L. I. _Plut._ Vie de Lycurgue.]
XIV. Venons aux devoirs de l'Homme par rapport aux richesses, &
aux commoditez de la vie. Les Égyptiens & les Lacédémoniens[A]
permettoient le vol. Les Romains, qui le défendoient entre
Particuliers, le savoient très-bien pratiquer de Nation à Nation. La
plûpart de leurs Guerres étoient d'honnêtes Brigandages; & Cicéron
a reconnu que s'ils eussent été obligez de faire restitution, ils en
auroient été bientôt réduits à leurs anciennes Cabanes.
[Note marg. A: Deut. XXIV. 20.]
La Loi défendoit le vol aux Juifs; mais elle leur permettoit[A] de
donner leur argent à usure aux Étrangers: s'acommodant en cela à leur
naturel assez avide de biens, & au génie des promesses qu'elle faisoit
à ses observateurs.
L'Évangile ne condamne pas seulement toutes sortes d'injustices, sans
distinction de ceux à qui ont en pourroit faire: il travaille aussi à
tarir la source ordinaire de toutes nos injustices, en nous défendant
d'atacher nôtre coeur aux richesses. Il nous en fait voir le néant. Il
nous tourne entiérement vers les biens du ciel. Il nous représente que
nôtre ame est trop petite, pour pouvoir donner une égale aplication
à deux choses, dont chacune demande l'Homme entier, & qui sont assez
oposées, pour nous obliger souvent à des résolutions & à des
démarches toutes contraires; que l'aquisition, & la conservation
des richesses coute mille inquiétudes, qui rongent le coeur, qui
l'asservissent, & qui empoisonnent le plaisir qu'il s'en promettoit: au
lieu que les choses dont la Nature se contente, sont & en petit nombre,
& très-faciles à aquerir. S'il arrive que Dieu nous donne quelque
chose de plus que ce qui est uniquement nécessaire, l'Evangile ne veut
pas que nous nous en défassions, [41] & qu'à l'exemple de quelques
Philosophes [a] peu sages, nous le jettions dans la Mer. Il ne veut pas
aussi, ni que ce surplus demeure inutile entre nos mains, ni que nous
le prodiguions: mais il nous ordonne que gardant un raisonnable milieu,
nous employions ce bien à réparer l'indigence des autres, soit par de
purs dons, soit en prêtant à ceux qui dans le besoin ont recours à
nous. La raison en est, que nous ne devons pas nous regarder comme les
maîtres de nos biens à l'exclusion de Dieu, qui étant le Pére de
tous les hommes, & le Maître de tout ce qu'ils ont, nous a établis
dispensateurs de ses biens, plutôt que véritables possesseurs. Mais
quoique par cette raison, il eût droit d'exiger de nous purement &
simplement que nous en disposions selon ses ordres, il veut bien nous y
inviter par la déclaration qu'il nous fait, qu'une grâce bien placée
nous assure des trésors que les Voleurs ne pourront nous enlever, &
dont jamais aucun accident ne nous frustrera. Si nous cherchons des
exemples d'une libéralité sincére & pleine de charité, les premiers
Chrétiens nous en donnent un qui est digne d'admiration. Ne semble-t'il
pas, en éfet, à voir la promptitude [Note marg.: Rom. XV. 25. 26] de
ceux de Macédoine & d'Achaïe à soulager la pauvreté de ceux de la
Palestine, qu'ils n'étoient tous qu'une même Famille dispersée par
tout l'Univers?
[Note 41: _Et qu'à l'exemple de quelques Philosophes._ Ces Philosophes
sont Aristippe & Cratès.]
[Note a: Ainsi Démocrite, au rapport de Sénèque & de Cicéron, laissa
ses Terres incultes, négligea son Patrimoine, regardant les biens de
l'esprit comme les seuls biens, & croiant que la possession des choses
de la Terre étoit un obstacle à la Philosophie. TRAD. DE PAR.]
Mais comme ce seroit peu d'avoir réglé l'extérieur si on laissoit le
coeur dans toute sa liberté, la Loi de J. C. n'oublie pas de marquer
quel doit être le vrai principe de nos bienfaits. Elle nous aprend que
l'espérance du réciproque ou de la réputation, en ôte tout le prix;
& qu'ils ne sont de quelque valeur aux yeux de Dieu, qu'autant que son
amour en a été le motif, & sa gloire, la derniére fin. Elle prend
soin de renverser tous les prétextes dont l'amour du bien colore une
épargne excessive. Elle dissipe la crainte qu'on auroit, ou qu'on
feroit semblant d'avoir, de tomber dans l'indigence par trop de
libéralité, & de se dérober par là les secours dont la vieillesse
a besoin, & dont on peut se soulager en cas de quelque disgrace. Elle
prévient tous ces prétextes, en promettant que Dieu aura des bontez
toutes particuliéres pour ceux qui observeront ses Loix. Elle ajoûte
même le raisonnement à la promesse. Elle nous fait jetter les yeux sur
les soins tout visibles de la Providence, dans la production des plantes
& des fleurs, qu'elle veut bien même orner & embellir. Elle nous
oblige à penser que Dieu étant si bon & si puissant, nous lui ferions
outrage, si nous ne nous fiions à lui, qu'à proportion des gages
présens & visibles qu'il nous donne de son amour.
[Note marg.: _Dans les Loix qui réglent le serment._]
XV. Enfin les autres Loix défendent sévérement le parjure. Les Loix
de l'Évangile défendent le serment même, excepté quand il est d'une
absolue nécessité: outre qu'elles nous forment à une habitude si
[Note marg.: Matth. V. 33-37.] constante de dire la vérité, que
les ocasions d'être réduit à faire serment, deviennent par là
extrêmement rares.
[Note marg.: _Perfection de la Morale Évangélique_]
XVI. En général on peut dire que tout ce qu'il y a d'excellent dans
les Livres des Philosophes Grecs, dans les Maximes des Auteurs Juifs
& de ceux de tous les autres Peuples, est contenu dans la Doctrine
évangélique, comme émané de Dieu même. On y trouve des Préceptes
sur la modestie, sur la tempérance, sur la bonté, & sur l'honnêteté
des moeurs. On y aprend les devoirs réciproques des Magistrats & des
Peuples; des Péres & des Enfans; des Maris & des Femmes. On y voit la
condamnation de certains défauts, sur lesquels la plûpart des Grecs
& des Romains se sont fait illusion à eux-mêmes par les beaux noms
qu'ils leur donnoient, & par je ne sai quel éclat de Grandeur qu'ils y
apercevoient; j'entens la passion pour les honneurs & pour la gloire.
Mais ce qu'il y a de plus admirable dans l'Evangile, c'est cet abrégé
de tous les Préceptes, plein de sens dans sa briéveté, & qui porte
que nous devons aimer Dieu par-dessus toutes choses, & nos Prochains
autant que nous-mêmes; ou, ce qui revient à un, [42] que nous leur
devons faire ce que nous voulons qu'on nous fasse.
[Note 42: _Que nous leur devons faire._ L'Empereur Alex Sévére louoit
fort cette Loi.]
[Note marg.: _Objection tirée de la diversité de sentimens qui est
parmi les Chrétiens_.]
XVII. Quelqu'un objectera peut-être contre l'excellence de la Doctrine
Chrétienne, dont nous tirons avantage, cette grande diversité
d'opinions qui partage les Chrétiens, & qui les divise même en tant de
Sectes diférentes.
La Réponse est aisée. Il n'arrive en cela à la Religion Chrétienne
que ce qui arrive à tous les Arts, & à toutes les Sciences humaines.
Ce malheur si général est un éfet de la foiblesse de l'esprit de
l'Homme, ou des préjugez qui lui ôtent la liberté de juger sainement
des choses. Mais ces diversitez d'opinions ont d'ailleurs cela de bon,
qu'elles ne vont que jusqu'à un certain point, au de-là duquel il y
a des véritez dont tout le monde convient, & qui répandent même des
lumiéres sur les Articles contestez. Dans les Mathématiques on dispute
sur la quadrature du Cercle; mais on est d'acord sur cette maxime, par
exemple, que si de choses égales on en ôte des portions égales, ce
qui demeure est égal. On pourroit faire voir la même chose dans la
Physique, dans la Médecine, & dans les autres Sciences. De même, la
diversité de sentimens qui régne parmi les Chrétiens, n'empêche pas
qu'ils ne conviennent des principaux Articles, c'est-à-dire, de
ces Préceptes que nous avons fait regarder comme la gloire du
Christianisme. Leur certitude paroît sur-tout, en ce que ceux qui par
le principe d'une haine & d'une animosité mutuelle, cherchent toujours
de nouveaux sujets de se contredire, n'en sont jamais venus jusqu'à
nier que ces Préceptes ne viennent de Jésus-Christ. Je n'en excepte
pas même les Personnes déréglées, qui refusent de se conduire selon
ces saintes maximes. Et en éfet il n'y auroit pas moins d'absurdité à
nier que la doctrine Chrétienne procéde de Jésus-Christ, qu'il y en
avoit dans les chicanes que quelques Philosophes ont fait autrefois
contre la blancheur de la neige. Si les sens nous aprennent que la neige
est blanche, la vûe de tous les Peuples Chrétiens, & la lecture des
Livres de tous leurs Auteurs, depuis les plus anciens jusqu'aux plus
nouveaux, & de ceux même qui ont rendu témoignage à la Religion par
une mort violente; tout cela, dis-je, forme aussi une preuve de sens &
d'expérience, qui anéantit tout doute sur l'origine de nos Dogmes. On
croit aisément sur le témoignage de Platon, de Xénophon, & des autres
Sectateurs de Socrate, que ce qu'ils nous donnent comme la doctrine
de ce Philosophe, est véritablement sa doctrine. On ne doute pas que
Zénon n'ait enseigné ce que les Philosophes de sa Secte lui atribuent.
Quelle équité donc y auroit-il à former des doutes sur la validité
du témoignage de tous les Chrétiens, touchant l'Auteur des
enseignemens de leur Religion?
[Note marg.: _III. Avantage de la R. Ch. tiré de la maniére dont elle
s'est établie._]
XVIII. Le troisiéme avantage que nous avons remarqué dans la Religion
Chrétienne par-dessus toutes celles qui sont actuellement, ou que
l'imagination pourroit se figurer, consiste dans la maniére dont elle
a été enseignée, & dont elle s'est répandue dans le Monde. En quoi
nous avons à considérer 1. Son Auteur. 2. Sa grande étendue. 3. La
qualité de ceux qui l'ont prêchée. 4. Les dispositions de ceux qui
l'embrassérent les premiers.
[Note marg.: _Où l'on considére 1. Son Auteur._]
1. Les Chefs de Secte parmi les Grecs, avouoient qu'ils n'osoient donner
pour certain tout ce qu'ils enseignoient. Ils disoient que la Vérité
est cachée dans un puits; que nôtre esprit n'est pas plus propre à
soutenir l'éclat des Véritez divines, que les yeux des chouettes à
soufrir les rayons du Soleil. Et à la faveur de ces belles maximes, ils
diminuoient le mieux qu'ils pouvoient la honte de leur ignorance. Outre
cela [43] il n'y en a eu aucun dont la vie n'ait été souillée de
quelques vices assez grossiers. Les uns étoient [44] de lâches
adulateurs des Puissances souveraines. [45] Les autres avoient de
criminelles liaisons avec des Femmes. Quelques autres étoient d'une
impudence si excessive, [46] qu'on les comparoit à des chiens: ce qui
imprimoit sur toute leur Secte une note d'infamie. Tous en général se
portoient réciproquement une envie furieuse, comme on le voit par leurs
disputes continuelles, [47] & par leurs démêlez pleins de chaleur
sur de simples mots, ou sur des choses très-légéres. [48] Leur
indiférence pour le Service divin paroît en ce que, bien qu'ils
crûssent presque tous l'existence d'un seul Dieu, non seulement ils ne
lui rendoient pas leurs hommages, mais prenant pour Régle en fait de
Religion la créance publique, ils adoroient par une prévarication
criminelle, ceux qu'ils savoient très-bien n'avoir de Divinité que
dans l'opinion des Peuples. Enfin ils n'avançoient rien d'assuré sur
les récompenses de la piété & de la vertu. Je n'en veux point d'autre
preuve que les derniéres paroles de Socrate.
[Note 43: _Il n'y en a eu aucun_ &c. Socrate même, le plus
irrépréhensible de tous, étoit extrémement colére, & ne pouvoit se
modérer à cet égard, ni dans ses discours, ni dans ses actions.]
[Note 44: _De lâches adulateurs_ &c. comme Platon & Aristippe.]
[Note 45: _Les autres avoient de criminelles liaisons_ &c. Platon,
Aristote, Épicure, Aristippe, &c. Zénon Auteur de la Secte des
Stoïciens alloit encore plus loin, & aimoit les garçons.]
[Note 46: _Qu'on les comparoit à des chiens_. De là vint le nom de
_Cyniques_ qui fut donné à leur Secte.]
[Note 47: _Et par leurs démêlez, pleins de chaleur_ &c. Timon
Phliasius. «Malheureux hommes, _dit-il aux Philosophes_, honte du Genre
humain; gens qui n'êtes que ventre; vous ne faites que vous égarer en
vaines disputes sur des choses de néant. Puis-je vous mieux dépeindre
qu'en vous comparant à des outres remplis de vent? _Ailleurs_: Mais
qui les a donc animez ainsi les uns contre les autres? C'est une vaine
populace, qui aime le babil; & qui acourt au moindre bruit qu'ils font.
Voila ce qui cause & qui entretient cette maladie pernicieuse à tant de
gens.» Ces passages se trouvent dans Clément, Eusébe, & Théodoret.]
[Note 48: _Leur indiférence pour le Service divin_ &c. Xénophon, liv.
V. des choses mémorables, raporte un Oracle qui ordonnait _que l'on
servît les Dieux de la manière que chaque Ville l'auroit prescrit par
ses Loix_. Platon disoit qu'il étoit dangereux de discourir sagement &
raisonnablement devant le Peuple touchant les choses divines. C'est
ce qui a fermé la bouche à tous les Philosophes Grecs, Latins, &
Barbares, & qui leur a fait dissimuler la vérité. Et n'est-ce pas là
un grand préjugé contr'eux?]
Pour ce qui est de Mahomet, dont la Religion a gagné un si grand nombre
de Peuples; ses Sectateurs mêmes nous ôtent la peine de le convaincre
de crimes, par l'aveu qu'ils font de ses débordemens. On peut aussi
remarquer qu'il n'a donné aucun gage indubitable de la certitude du
Paradis charnel, qu'il promet à ceux qui le suivent. Les Mahométans ne
disent pas qu'il soit ressuscité; & quand ils le diroient, son corps,
qui est encore à Medine, les démentiroit.
Moyse le Législateur des Hébreux a été un grand Homme à tous
égards; mais il a été homme & a eu ses foiblesses. Ce ne fut
qu'après une longue résistance, qu'il put se résoudre à accepter la
Commission que Dieu lui donnoit d'aller trouver Pharaon de sa part. La
promesse expresse qu'il lui fit de tirer des eaux du rocher par son
ministére, ne put bannir toute sa défiance. Ce sont là des Faits dont
les Juifs mêmes conviennent. S'il a proposé des récompenses, il n'en
a presque pas jouï lui-même. Il n'entra pas dans la Terre promise;
mais il mourut dans le Désert, après y avoir passé une grande partie
de sa vie au milieu des révoltes presques continuelles de son Peuple.
Jésus-Christ est le seul dont la vie ait été parfaitement pure &
irrépréhensible. Ses premiers Disciples ne lui reconnoissent point de
défauts, & ses Ennemis ne l'en ont jamais convaincu d'aucun. [49]Il a
rempli exactement tous les devoirs qu'il a prescrits aux hommes. Il a
suivi fidélement les ordres qu'il avoit reçus de Dieu. Sa vie a été
de la simplicité la plus parfaite. Il a soufert les injures & les
derniers suplices avec une patience exemplaire; comme il paroît par
l'Histoire de sa crucifixion. Il a eu pour les hommes, même pour ses
Ennemis & pour ses Bourreaux, l'amour le plus sincére & le plus ardent,
jusqu'à prier Dieu pour ceux qui le crucifioient. Il a ratifié dans sa
personne les récompenses qu'il a promises à ses Fidéles, les ayant
obtenues dans le degré le plus magnifique. Son Histoire nous l'aprend,
& mille preuves nous en assurent. Plusieurs l'ont vû ressuscité, l'ont
ouï parler, & ont apuyé leur foi par le secours de l'atouchement. Il
a été élevé dans le Ciel à la vûe de ses Apôtres, & a donné
des marques certaines de son autorité suprême en conférant à ses
Disciples le pouvoir de parler diverses Langues, & celui de faire des
miracles, après le leur avoir promis en les quitant. Par là, il a
ôté tout lieu de douter, qu'il fût assez puissant pour nous conférer
la récompense qu'il nous a proposée. D'où je conclus, que puis qu'il
a confirmé ses Préceptes par son obéïssance, & ses promesses par
la part excellente qu'il y a eue lui-même, sa Religion l'emporte sur
toutes celles qui sont, ou qui ont jamais été dans le Monde.
[Note 49: _Il a rempli exactement_ &c. Lactance. _Il a marché lui-même
dans le chemin qu'il nous a montré, de peur que les dificultez qui se
rencontrent dans ce chemin ne nous détournassent d'y entrer._]
[Note marg.: _2. Sa grande étenduë dès le commencement même._]
Voyons à présent les succès dont la Prédication de l'Evangile
a été suivie. Ils sont tels, qu'à les bien considérer, il faut
reconnoître que l'Evangile est divin, ou ne pas croire que Dieu se
mêle de ce qui concerne les hommes. Il étoit digne des soins paternels
de sa Providence, de donner à des sentimens vertueux & bons, des
succès & une étendue qui répondissent à leur excellence. Tel a été
le sort de la Religion Chrétienne. Toute l'Europe, même jusqu'aux
endroits les plus proches du Nord, fait profession de la croire, &
de l'enseigner. Elle est connue par toute l'Asie, & dans les Iles
de l'Océan qui l'environne, dans l'Égypte, dans l'Éthiopie, dans
quelques autres Païs de l'Afrique, & presque par tous les endroits de
l'Amérique où l'on a pu pénétrer.
L'Histoire de tous les siécles, les Livres de nos Écrivains, les Actes
des Conciles; une vieille tradition que quelques Indiens ont conservée
jusqu'à nôtre tems touchant [50]les Voyages de S. Thomas, de S. André
& des autres Apôtres; tout cela, dis-je, montre que ce n'est pas
d'aujourd'hui que le Christianisme est en possession de cette
universalité, & qu'il en jouït depuis plusieurs siécles. En
particulier Clément, [51]Tertullien, & quelques autres remarquent que
de leur tems le Nom de Jésus-Christ étoit révéré dans les Iles
Britanniques, dans l'Alemagne, & jusqu'aux extrémitez de la Terre. Or
je demande s'il y a quelque Religion qui puisse entrer en concurrence
avec la nôtre, sur le privilége d'une étendue aussi universelle. Le
Paganisme a presque couvert toute la Terre; mais à parler juste, sous
ce nom étoient comprises une infinité de Religions diférentes. Entre
les Payens, les uns adoroient les Astres; les autres les Élémens;
d'autres servoient les Bêtes; plusieurs révéroient des choses qui ne
subsistent que dans l'imagination. Leurs Loix sacrées n'étoient
pas moins diverses que les objets de leur culte; & ils en devoient
l'institution à des Auteurs très-diférens. Les Juifs dans leur
dispersion paroissent un très-grand Peuple; mais enfin, ce n'est qu'un
Peuple; & depuis J. C. leur Religion n'a pas reçu d'acroissement fort
considérable. Si depuis ce tems-là elle est sortie de l'obscurité où
elle avoit été jusqu'alors, on peut dire que les Chrétiens y ont plus
contribué que les Juifs.
[Note 50: _Des Voyages de St. Thomas_. On montre encore aujourd'hui son
sépulcre dans le païs de Coromandel. Clement &c. Stromar. V. dit que
Jesus-Christ est connu de toutes les Nations.]
[Note 51: _Tertullien_ liv. I. _contre les Juifs. En quel autre toutes
les Nations ont-elles cru, qu'en Jesus-Christ, et quel autre
ont-elles embrassé comme le Messie venu au monde?_ Après il fait un
dénombrement des Nations qui croyoient en Jésus-Christ de son tems, &
ce dénombrement contient tous les Peuples des 3. parties du Monde
qui étoient alors connues. Plus bas il montre combien le Royaume
de Jesus-Christ est plus étendu que ne l'ont été l'Empire de
Nebucadnésar, & d'Alexandre, & que ne l'étoit celui des Romains.
«La Royauté de Jésus-Christ, _dit-il_, s'étend par-tout & est crue
par-tout. Ce grand Roi est servi par tous les Peuples que nous venons de
nommer: il regne; il est adoré en tous lieux; il se communique à tout
le monde également.» Arnobe, S. Athanase, Théodoret, & S. Jérôme,
font voir par le même détail, cette grande étendue de l'Empire de
Jesus-Christ. Origéne dans une Homélie sur Ezéchiel, «Les malheureux
Juifs avouent que ces choses sont dites du Messie. Mais c'est à eux
un aveuglement déplorable, d'ignorer encore la Personne à qui elles
conviennent, puis qu'ils les voyent acomplies. Qu'ils nous marquent
avant l'avénement de Jésus-Christ, quelque temps auquel la Bretagne,
le Mauritanie, le Monde entier s'est acordé à ne servir qu'un seul
Dieu.» S. Chrysostome, Homél. VI. «Comment les Écrits des Apôtres
auroient-ils pu passer jusques aux terres étrangéres, jusqu'aux Indes,
jusqu'à ces bords de l'Océan qui terminent toute la Terre, si les
Auteurs de ces Livres n'eussent été dignes de foi?» Le même Pére
dans l'Homélie sur la Divinité de Jésus-Christ, «Parcourir en si peu
de tems toute la Terre; inviter ainsi à de si grandes choses des hommes
prévenus de mauvaises habitudes, & plongés dans la plus énorme
corruption, cela est assurément au-dessus des forces d'un homme, &
c'est cependant ce qu'a fait Jésus-Christ. Il a délivré de ces maux
tout le Genre humain. Les Romains, les Perses, & toutes les Nations
Barbares ont jouï de cette heureuse délivrance.»]
Le Mahométisme ocupe un très-grand nombre de Païs; mais il ne l'ocupe
pas seul. Presque par-tout où il régne, notre Religion y a ses
Sectateurs & même en quelques endroits ils surpassent en nombre les
Mahométans; au lieu qu'on trouve très-peu de ceux-ci dans la plûpart
des Païs que les Chrétiens possédent.
[Note marg.: _3. Ceux qui l'ont les premiers prêchée_.]
3. Comparons maintenant les moyens par lesquels la Religion Chrétienne
s'est établie dans le Monde, avec ceux qui ont servi à afermir les
autres Religions; & les premiers Docteurs de celle-là avec ceux qui ont
fait fleurir celles-ci. Nous voyons que pour l'ordinaire les hommes
ont le foible de se laisser entraîner par l'exemple des Rois, & des
personnes revêtues de quelque autorité, sur-tout si cet exemple passe
en loi, & si l'on met en usage la force & la contrainte. C'est par ces
voyes que les diférentes Religions Payennes & la Mahométane se sont
acrues & fortifiées. Les premiers Docteurs de nôtre Religion étoient
dénuez de ce secours éficace. C'étoient des personnes sans naissance
& sans nom; c'étoient des Pêcheurs, & des gens de métier. Ils ont
cependant trouvé le moyen de l'établir en l'espace de trente ans [A]
[Note marg. A: Rom. XV. 19.] dans toutes les parties de l'Empire Romain,
dans celui des Parthes, dans les Indes, c'est-à-dire, par toute la
Terre. Pendant près de 300. ans elle n'a dû ses acroissemens qu'à des
Particuliers, qui bien loin d'avoir en main ou de quoi se faire
craindre par des menaces, ou surprendre la faveur des Peuples par
des espérances, rencontroient par tout des obstacles de la part des
Souverains. Malgré tout cela, avant qu'elle eût atiré Constantin
à la profession de ses véritez, [52]il s'en faloit peu qu'elle ne
remplît la plus grande partie de l'Empire Romain. Ceux d'entre
les Grecs qui ont donné des Régles pour les moeurs, se rendoient
d'ailleurs recommandables aux Peuples par quelques autres endroits.
Platon étoit grand Géomètre. Les Péripatéticiens s'apliquoient à
étudier les animaux & les plantes. Les Stoïciens étoient habiles dans
l'art du raisonnement. Les Pythagoriciens possédoient la Science des
nombres & de l'harmonie. Plusieurs d'entr'eux, comme Platon, Xénophon &
Théophraste, faisoient valoir leurs préceptes par toutes les graces &
toute la force de l'éloquence. Rien de tout cela ne se trouvoit dans
nos premiers Docteurs. Leurs discours étoient simples & sans agrémens.
Ils instruisoient, ils promettoient, ils menaçoient: tout cela sans
étude & sans art. Or comme ces maniéres ne peuvent pas aler loin & ont
très-peu de proportion avec les succès qu'elles ont eus; il faut de
toute nécessité reconnoître, ou que les miracles ont supléé au
défaut de l'Art; ou qu'une Providence secrette a veillé favorablement
sur les desseins de ces premiers Fidéles; ou qu'ils ont eu l'un &
l'autre de ces deux secours.
[Note 52: _Il s'en faloit peu qu'elle ne remplît_ &c. Tertullien II.
Apolog. «Nous ne sommes que d'hier & nous nous trouvons par-tout.
Nous remplissons vos Villes, & municipales, & autres, vos Iles, vos
Forteresses, vos Bourgs. Nous sommes répandus dans les Armées, dans
les Tribus, dans les Décuries. La Cour, le Sénat, le Barreau sont
pleins de Chrétiens. En un mot vous nous trouvez par tout, si ce n'est
dans vos Temples.]
[Note marg.: _4. Les dispositions des premiers qui l'embrassèrent._]
4. Ceux qui ont reçu le Christianisme par les instructions des
Apôtres, avoient l'esprit imbu des principes d'une autre Religion, &
par conséquent dificile à manier. Les premiers Disciples de Mahomet
& des Auteurs des Religions Payennes, étant moins prévenus, étoient
plus capables de recevoir de nouvelles impressions. La Circoncision & la
connoissance d'un seul Dieu, avoient disposé les Hébreux à recevoir
la Loi de Moyse. Mais rien ne préparoit les premiers Chrétiens à se
soumettre à l'Évangile. Ils étoient dans d'autres sentimens; & une
longue habitude, qui tient souvent lieu d'une seconde Nature, les y
confirmoit, & les éloignoit de ces nouvelles doctrines. L'éducation &
le respect des Loix & de l'autorité de leurs Ancêtres les afermissoit,
les uns dans la Religion Payenne, & les autres dans le Judaïsme. Ce
n'étoit pas là le seul obstacle que la Religion rencontroit dans leur
coeur. Ils ne pouvoient s'y ranger sans se soumettre infailliblement à
la fâcheuse nécessité de craindre les maux les plus terribles, ou de
les endurer. L'horreur que les maux impriment naturellement, se répand
souvent jusques sur les choses qui les peuvent atirer; & il est assez
rare qu'on entre dans des sentimens qui traînent après eux d'aussi
tristes suites. Nos premiers Péres ont passé par-dessus tout cela.
C'est peu de dire que le Christianisme leur fermoit l'entrée des
Charges, les assujettissoit à des peines pécuniaires, à la
confiscation de leurs biens, & au bannissement: on les envoyoit
travailler aux Mines: la cruauté s'épuisoit en nouvelles maniéres de
les tourmenter. Le martyre & les massacres étoient si ordinaires, que
les Auteurs de ce tems-là assurent qu'il périt par là plus de monde,
que la famine, ni la contagion, ni la guerre, n'en peuvent détruire.
Les genres de mort qu'on leur faisoit soufrir étoient des plus afreux.
[53]On les brûloit vifs, on les crucifioit, en un mot, on leur ôtoit
la vie par des suplices, qu'on ne peut ni lire ni se représenter sans
une extrême horreur. Ces cruautez continuérent dans l'Empire Romain,
presque jusqu'à Constantin le Grand. Si elles eurent quelques
intervales, ils étoient peu considérables, & même n'étoient pas
universels. Elles durérent plus long tems encore dans les Païs qui ne
reconnoissoient pas l'autorité des Romains, mais elles ne purent jamais
afoiblir ce Parti. Il sembloit même qu'elles l'augmentassent, & que
pour un Chrétien qu'elles détruisoient, elles en fissent renaître
plusieurs. C'est ce qui donna lieu à quelques-uns de dire, que le sang
des Martyrs étoit la semence de l'Eglise.
[Note 53: _On les brûloit vifs_ &c. Ulpien célèbre Jurisconsulte a
fait sept Livres sur cette question; Quelles sortes de peines il faloit
infliger aux Chrétiens. Lact. liv. V. ch. II.]
Comparons encore ici le Christianisme avec les Religions contraires. Les
Grecs, & les Juifs, qui avoient coutume de parler de tout ce qui les
concernoit, avec beaucoup de vanité & d'ostentation, ne peuvent citer
que fort peu de personnes qui ayent eu le courage de soufrir la mort
pour leurs Opinions. Les Indiens peuvent se faire honneur de quelques
Gymnosophistes; & les Grecs de leur Socrate. Le reste se réduit à peu
de chose. Encore n'y a-t-il guére lieu de douter que ces personnes, qui
s'étoient déjà rendues célèbres, n'ayent eu en vûe de se faire un
grand nom dans la Postérité, Nos Martyrs étoient pour la plûpart des
Personnes du plus bas rang, connues à peine parmi leurs Concitoyens,
C'étoient des femmes, c'étoient de jeunes gens, qui ne pouvoient ni
désirer ni se promettre avec quelque vrai-semblance, une réputation
qui les fît vivre long tems dans la mémoire des hommes. En éfet le
Martyrologe ne fait mention que de la moindre partie de ceux qui ont
soufert le martyre pour la défense de la Religion, [54]Le reste va trop
loin pour être compté un par un. Ajoûtons à cela qu'il étoit
aisé à la plûpart d'entr'eux de se dérober aux suplices. Un peu de
dissimulation, un grain d'encens jetté sans dessein sur un Autel, les
en eût afranchis; ce qui ne se peut pas dire des Martyrs Payens.
[Note 54: _Le reste va trop loin_ &c. Le Martyrologe marque seulement
en gros les 300 qui ont soufert le martyr à Carthage; un grand nombre
d'autres Martyrs en Afrique sous l'Empereur Tibére; en Antioche, en
Arabie, en Cappadoce, & dans la Mésopotamie, sous Valérien: dans la
Phrygie & dans le Pont, sous Maximim &c.]
Quelques sentimens qu'ils cachassent dans le fond de leur coeur, ils
avoient du moins la complaisance de conformer leur extérieur au goût
de ceux à qui ils étoient suspects. Il n'y a donc proprement que les
Juifs & les Chrétiens qui ayent soufert la mort uniquement pour la
gloire de Dieu. À l'égard des Martyrs de la Religion Judaïque,
on n'en trouve que dans les tems qui ont précédé la venue de
Jésus-Christ; encore y en a-t-il eu si peu en comparaison des Martyrs
du Christianisme, qu'on en compteroit plus de ceux-ci dans une seule
Province, que des autres dans toute l'étendue de leur État, & dans
toute la durée de leurs soufrances. En éfet, cette durée n'a pas
été bien longue, puis qu'elle ne comprend que les Régnes de Manassé
& d'Antiochus.
Cette multitude innombrable de Personnes de tout rang & de tout sexe,
séparées par l'intervale de tant de lieux & de tant de siécles, & qui
ont sêllé de leur sang la Foi Chrétienne, doit avoir eu sans doute
quelque raison de persévérer si constamment. Or cette raison ne
pouvant être que la force de la vérité, & le secours de l'Esprit de
Dieu; c'est avec justice que nous regardons nos Martyrs comme une bonne
preuve de la Religion Chrétienne.
[Note marg.: Réponse à ceux qui demandent des preuves encore plus
démonstratives.]
XIX Si toutes ces preuves ne satisfont pas, & qu'on en désire de plus
convainquantes, on doit considérer que[55] les preuves varient, selon
la diversité des choses que l'on veut établir. On ne peut conclurre
une vérité Mathématique que par des raisons de la dernière
évidence. Les disputes de la Physique se doivent terminer par des
argumens fondez sur des Principes naturels. Lors qu'il s'agit de
délibérer, il faut se déterminer par des argumens tirez des maximes
que le sens commun & l'expérience suggérent. Les Faits ont aussi leurs
preuves, qui consistent dans la qualité de ceux qui les atestent: &
c'est les avoir prouvez, que de faire voir que ces Témoins n'ont rien
qui les les rende suspects. Si l'on ne s'en tient pas là, on anéantit
la certitude des Faits Historiques; on détruit celle des expériences,
qui font la partie la plus considérable de la Médecine; & l'on suspend
les devoirs réciproques des Péres & des Enfans; puis que ces relations
ne se connoissent que par ces sortes de preuves. Dieu eût pu fonder
nôtre Foi sur le témoignage des sens de chaque Fidéle, & même sur
des démonstrations: mais il vouloit commander aussi bien que persuader,
& donner à la Foi un caractère d'obéïssance & de soumission. Il
sufisoit donc qu'il se révélât d'une maniére capable de convaincre
les esprits dociles. Il vouloit que l'Evangile fût une Pierre-de-touche
qui distinguât les ames ployables & flexibles d'avec celles qui sont
d'une opiniâtreté incurable. Nos preuves ont persuadé un très-grand
nombre de Personnes sages & vertueuses; il est donc évident que
l'incrédulité des autres ne vient pas de l'insufisance de ces
preuves,[56] mais de la répugnance qu'ils ont contre des véritez &
des Loix qui choquent leurs passions, & qu'ils ne peuvent admettre sans
s'engager à compter pour rien la gloire, les honneurs, & les biens de
cette vie. Ils reçoivent sans scrupule mille autres Faits qui ne sont
apuyez que sur le raport des Historiens, & dont ils ne voyent même à
present aucuns monumens sensibles. Mais lors qu'il s'agit de l'Histoire
de l'Evangile, ils entrent en défiance, & n'ont aucun égard au raport
de ses premiers témoins, ni aux monumens qui pourroient servir à la
confirmer; tel qu'est l'aveu de tous les Juifs; & cette multitude de
Sociétez Chrétiennes qui ne peuvent s'être formées sans quelque
raison légitime.
[Note marg.: Conclusion.]
[Note 55: _Les preuves varient selon la diversité._. Aristote
Métaphys. liv. I. ch. dernier «Il ne faut pas chercher en toutes
sortes de sujets, une certitude aussi grande que celle des véritez
mathématiques.]
[Note 56: _Mais de la répugnance_ &c. St. Chrysostome à Demetrius.
«Le refus que l'on fait de recevoir les Préceptes de l'Evangile, ne
vient que de ce qu'on n'a pas le courage de les suivre.»]
Je conclus, que puis que la longue durée du Christianisme, & son
établissement par toute la Terre, ne peuvent pas être la production
de l'Esprit humain, il faut, ou les atribuer à quelques miracles
éclatans, ou avouer que cette durée & ce progrès si extraordinaire,
où l'on ne veut reconnoître rien de surnaturel, sont le plus grand de
tous les miracles.
TRAITÉ
DE LA VÉRITÉ
DE LA
RELIGION
CHRÉTIENNE.
_LIVRE TROISIEME_.
_Où l'on prouve l'autorité de l'Écriture_.
[Note marg.: _Preuve générale de l'autorité des Livres du Nouveau
Testament_.]
I. Le but des preuves que nous avons déduites jusqu'ici, & de toutes
les autres qu'on pourroit ajoûter, est de persuader aux Incrédules &
à ceux qui sont encore dans l'incertitude, que la Religion, dont les
Chrétiens font profession, est très-véritable & très-bonne. Mais ce
n'est pas assez. Après les avoir convaincus de cette vérité, il
faut les conduire à ces Livres très-anciens où cette Religion est
renfermée, & que nous apellons les Livres du Nouveau Testament, ou pour
parler plus exactement, les Livres de la Nouvelle Alliance.
Il y auroit de l'injustice à nier que ce soit à ces livres que l'on
se doive adresser pour connoître nôtre Religion, & à n'en pas croire
là-dessus le témoignage constant de tous les Chrétiens. Quelle que
soit une Secte, bonne ou mauvaise, l'équité veut qu'on croye sur sa
parole, que ses sentimens sont contenus dans les Livres où elle nous
renvoye pour en être instruits. C'est sur ce Principe que nous recevons
sans dificulté l'assurance que les Mahométans nous donnent, que leur
Religion se trouve dans l'Alcoran. Puis donc qu'il paroît par les
argumens que nous venons de proposer, que la Religion Chrétienne est
véritable, & qu'il n'est pas moins évident par la raison que nous
venons d'alleguer, que cette Religion est enseignée dans nos Livres
sacrez; il n'en faut pas davantage pour établir solidement l'autorité
de ces Livres. Si pourtant on souhaite que nous en aportions des preuves
plus particuliéres, nous le ferons volontiers: mais ce sera après
avoir posé une Régle qui est connue & suivie de tout ce qu'il y a de
Juges équitables. C'est que quand on entreprend d'ataquer un Livre qui
est reçû depuis plusieurs siécles, on s'engage nécessairement à
produire des objections capables de lui ôter toute créance: au défaut
de quoi, il est censé digne de cette autorité, dont il a été
jusqu'alors en possession.
[Note marg.: _Preuves plus particulières. I. Que ceux d'entre ces
Livres qui portent le nom de quelque Auteur, sont véritablement de cet
Auteur_.]
II. Nous disons donc, que les Écrits qui sont reçus unanimement par
tous les Chrétiens, & atribuez aux Auteurs dont ils portent le nom,
sont éfectivement de ces Auteurs. La raison en est, que les Docteurs
des premiers siécles, comme Justin, Irénée, Clément, & ceux qui les
ont suivis, ont cité ces Écrits sous les mêmes noms d'Auteurs
qu'ils portent aujourd'hui:[1] Que Tertullien dit que les Originaux de
quelques-uns de ces Livres se voyoient encore de son tems: Que toutes
les Eglises les ont reçus comme les Ouvrages de ces mêmes Auteurs,
& avant qu'elles eussent encore assemblé de Conciles: Que jamais les
Payens ni les Juifs ne leur ont fait d'afaire sur cet article:
[Note marg.: _+ S. Cyllir. L. X_.]
Que Julien + même avoue que les Écrits qui sont atribuez à S. Pierre,
à S. Paul, à S. Mathieu, à S. Marc, & à S. Luc, ont été écrits
par ces Auteurs: Qu'enfin, si le témoignage des Grecs & des Latins
paroît à tout homme de bon sens, une raison de ne pas douter que
les Poëmes que l'on atribue à Homére & à Virgile, ne soient
véritablement d'eux: à plus forte raison le témoignage constant de
presque toutes les Nations, prouve invinciblement que les Livres du
Nouveau Testament ont été composez, par ceux dont ils portent le nom
sur leurs Titres.
[Note 1: _Que Tertullien dit_ &c. Liv. de la prescription contre les
Hérétiques, «Vous qui voulez exercer plus utilement votre curiosité
dans l'afaire du Salut, parcourez les Eglises où les Apôtres ont
particulièrement résidé, vous y verrez encore leurs Chaires; vous y
entendrez encore lire leurs Épîtres sur les Originaux mêmes.» Cela
n'est pas étonnant, puis que Quintilien dit que de son tems on voyoit
encore les Originaux des Livres de Cicéron, & qu'Aulu-Gelle dit la
même chose de ceux de Virgile.]
[Note marg.: _Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne
furent pas généralement reçus_.]
III. Ce n'est pas qu'entre ces Livres il n'y en ait quelques-uns qui
n'ont pas été d'abord reçus de tous les Chrétiens. On a douté de la
seconde Épître de S. Pierre, de l'Épître de S. Jude, des deux
que nous avons sous le nom de Jean l'Ancien, de l'Apocalypse, & de
l'Épître aux Hébreux. Mais ces Écrits étoient d'autre côté
reconnus par un grand nombre d'Eglises, comme il paroît par l'usage
qu'en font les plus anciens Docteurs, qui en citent des passages pour
prouver nos Dogmes. Il y a donc aparence que si quelques Eglises ne s'en
servoient pas, c'étoit ou parce qu'elles ne les connoissoient pas, ou
parce qu'elles n'étoient pas assez persuadées de leur autorité; & que
si dans la suite elles se conformérent à celles qui les recevoient
pour divins, c'est parce qu'elles s'instruisirent plus à fonds
là-dessus, & reconnurent leur ignorance ou leur erreur. Et en éfet il
n'y a presque plus de lieux où l'autorité de ces Livres ne soit à
présent établie. Si l'on dit qu'ils ont été suposez, on le dira sans
preuve, & même contre la vrai-semblance. Car quel intérêt auroit pû
obliger à les suposer, puis qu'ils ne nous aprennent rien qui ne se
trouve amplement dans ceux dont personne n'a jamais douté?
[Note marg.: _Qu'à l'égard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom
d'auteur, cela ne leur préjudicie point_.]
IV. Le peu de connoissance que l'on a du véritable Auteur de l'Épître
aux Hébreux, & le doute où quelques-uns ont été si les deux
derniéres Épîtres de S. Jean, & l'Apocalypse, sont de S. Jean
l'Apôtre, ou de quelqu'autre qui ait eu le même nom, ne peuvent
aucunement préjudicier à l'autorité de ces Écrits. On sait qu'en
matiére d'Auteurs, il faut faire plus d'atention à leurs qualitez
qu'à leur nom. Nous recevons comme vrais plusieurs Livres historiques,
quoi que nous ne sachions pas le nom de ceux qui les ont écrit. Le
Livre de la Guerre d'Alexandrie est de ce nombre. On n'en connoit pas
l'Auteur, mais parce qu'on voit que, qui que ce soit qui l'ait écrit,
il vivoit dans le temps de cette Guerre, & que même il y a eu part,
cela paroît sufisant pour autoriser cette Histoire. On ne doit donc pas
être plus dificile à l'égard des Livres donc nous parlons, puis
que ceux qui nous les donnent, assurent qu'ils ont vécu dans le
commencement du Christianisme, & qu'ils avoient reçu les dons
extraordinaires que Dieu conféra aux Apôtres. Si l'on dit qu'ils ont
pu s'atribuer faussement ces avantages, & qu'à l'égard même des
autres Livres, on leur a peut-être suposé de grans noms, pour leur
donner plus de poids: nous répondons qu'il est tout-à-fait incroyable,
que des Personnes qui ne prêchent par tout que la sincérité & la
piété, ayent voulu sans sujet se charger du crime de faussaires; crime
que tout honnête homme déteste, & que les Loix de Rome punissoient du
dernier suplice.
[Note marg.: _Que tous ces Auteurs n'ont pu écrire que des choses
vrayes._]
V. Il demeure donc constant que les Livres de la nouvelle Alliance, ont
été composez par ceux dont ils portent le nom, & que les qualitez que
ces Auteurs se sont atribuées, leur convenoient éfectivement. Si l'on
considére outre cela, qu'il n'est pas moins certain qu'ils n'ont rien
écrit dont ils n'eussent une connoissance parfaite, & qu'ils n'ont
pû se mettre en l'esprit de vouloir tromper le monde, on conclura
invinciblement, que ce qu'ils ont écrit est vrai & indubitable, puis
qu'on ne peut dire des choses fausses que par l'un ou l'autre de ces
deux principes, ou l'ignorance, ou la malice. Mais n'avançons rien sans
preuve, & faisons voir que ces Auteurs ont su ce qu'ils disoient, &
qu'ils n'ont rien dit que ce qu'ils croyoient véritable: qu'en un mot
ils n'ont été, ni trompez, ni trompeurs.
[Note marg.: _Preuve: on ne les peut accuser d'ignorance.]
VI. S. Matthieu, S. Jean, S. Pierre, S. Jude étoient du Collége de ces
douze, que Jésus-Christ avoit choisis pour témoins de sa vie & de sa
doctrine. Ainsi il est impossible qu'ils n'ayent pas bien sû les choses
qu'ils nous racontent. C'est ce qu'on doit dire aussi de S. Jaques, qui
a été, ou Apôtre, ou, selon le sentiment de quelques-uns,[2] proche
parent de Nôtre Seigneur, & de plus, Évêque de Jérusalem par les
sufrages des Apôtres. Pour ce qui regarde S. Paul, on ne peut pas
croire qu'il se soit imaginé sans fondement, que Jésus-Christ lui ait
révélé du Ciel les véritez qu'il a enseignées; ni qu'il se soit
figuré vainement qu'il ait fait toutes les grandes choses dont il se
glorifie; ni que S. Luc, le fidéle compagnon de ses voyages ait donné
dans les mêmes visions. Ce seroient là d'agréables songes, mais
dont des personnes aussi sensées que S. Paul & S. Luc, n'étoient
assurément point capables. Quoi que S. Luc ne fût pas du nombre de
ceux qui avoient vécu avec Jésus-Christ, son témoignage néanmoins ne
nous doit pas être suspect de crédulité. Il étoit né sur les lieux;
il avoit voyagé par la Palestine; [3]il s'étoit informé exactement de
la vérité des Faits qu'il a écrits, & il en avoit conféré avec ceux
qui en avoient été témoins oculaires, comme il paroît par le premier
verset de son Évangile. Il ne faut pas douter qu'outre les Apôtres,
avec qui il avoit des liaisons fort étroites, il n'ait parlé à
plusieurs de ceux qui avoient été guéris par Jésus-Christ, & de
ceux qui l'avoient vû mourir, & qui l'avoient aussi vû après sa
Résurrection. Si la confiance que nous avons sur les recherches exactes
de Tacite & de Suétone, fait que nous croyons sur leur raport, des
choses qui se sont passées long tems avant qu'ils fussent nez; à plus
forte raison devons-nous ajouter foi à un Écrivain qui nous assure
qu'il n'avance rien que sur le récit de témoins oculaires.[4] Pour ce
qui est de S. Marc, comme on n'a point douté dans les premiers tems
qu'il n'ait toûjours vécu avec S. Pierre, on doit avoir autant de foi
pour son Evangile que s'il lui avoit été dicté par cet Apôtre, &
c'est dire assez, puis que cet Apôtre devoit savoir avec certitude
toutes les choses que S. Marc a écrites dans son Evangile. Outre cela
cet Evangile n'a rien écrit qui ne se trouve dans les Ouvrages des
Apôtres. Enfin ni l'Auteur de l'Apocalypse n'a pu se mettre faussement
dans l'esprit qu'il avoit avoit eu toutes ces Visions dont il dit que
Dieu l'a honoré: ni celui de l'Épître aux Hébreux n'a pu se figurer
sans raison, que l'Esprit de Dieu ou les autres Apôtres lui avoient
apris les choses dont il a traité dans cette Épître.
[Note 2: _Ou proche parent_ &c. C'est le sentiment de St. Chrysostome &
de plusieurs autres.]
[Note 3: _Il s'étoit informé_ &c. Cela paroît par les premiers
versets de son Évangile.]
[Note 4: _Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point douté_ &c. St
Irénée liv. III. ch. I. Clément cité par Eusébe.]
[Note marg.: _Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi_.]
VII. Nous avons posé en second lieu que nos Auteurs sacrez n'ont pu
avoir dessein de mentir. Nous l'avons déjà prouvé lors que nous avons
établi la vérité de la Religion Chrétienne en général & qu'en
particulier nous avons montré la certitude de la résurrection de
Nôtre Seigneur. Quand on récuse des témoins parce qu'on les croit de
mauvaise foi, on est obligé de donner quelques raisons de ce soupçon,
& de dire par quels motifs ils ont pu se laisser aller au mensonge & à
la fourbe. Or c'est ce qu'on ne peut pas faire en cette rencontre. Car
si l'on objecte qu'ils ont pu mentir parce que l'intérêt de leur Cause
le demandoit; il faudra un peu examiner pourquoi ils se sont embarquez
dans cette cause, & sont entrez dans ces intérêts. Certes, ce n'a
été ni pour l'espérance de quelques avantages, ni pour la crainte
de tomber dans quelques disgraces: puis que cette Cause, dont ils
entreprenoient la défense, les privoit de toutes commoditez, & les
jettoit dans toutes sortes de périls. Ils ne se sont donc chargez d'une
Commission si dangereuse, que par la crainte de Dieu. Or cette crainte
peut-elle porter un homme à mentir, principalement dans une chose dont
dépend le salut éternel de tous les hommes? Si l'on considére que
leurs Écrits ne respirent que la piété; que leur vie n'a jamais
donné prise aux acusations de leurs ennemis, que tout ce que ces
ennemis leur ont pu reprocher a été leur ignorance, défaut qui
ne s'acorde guére avec la qualité d'imposteurs, on sera contraint
d'avouer qu'ils n'étoient pas capables d'une impiété aussi horrible,
que celle d'apuyer les intérêts de Dieu sur le mensonge & sur la
fourberie. Ajoûtez à cela, que pour peu qu'ils eussent eu de mauvaise
foi, ils n'auroient eu garde de laisser dans leurs Écrits des monumens
éternels de leurs fautes, telles que furent, & leur fuite dans les
dangers de leur Maître, & la triple abnégation de S. Pierre.
[Note marg.: _Preuve, tirée des miracles que ces Auteurs ont faits._]
VIII. Si l'on veut une preuve authentique de leur bonne foi, Dieu
lui-même nous la fournit dans les miracles qu'il a opérez par leur
ministére. Eux & leurs Disciples les ont publiez en présence de tout
un grand Peuple, avec beaucoup de confiance. Ils ont marqué les noms
des Personnes, & toutes les circonstances les plus propres ou à prouver
le Fait, s'il étoit véritable, ou à fournir aux Magistrats des moyens
de les convaincre de mensonge, s'il eût été suposé. Il faut sur tout
faire quelque atention à ce qu'ils ont très-constamment dit & écrit,
qu'en présence de plusieurs milliers de personnes, ils s'étoient
énoncez en quantité de Langues qu'ils n'avoient pas aprises, & qu'à
la vûe du Peuple de Jérusalem ils avoient guéri sur le champ un homme
qui étoit né boiteux. Ils ne pouvoient pas ignorer que les Magistrats
du Peuple Juif les haïssoient à mort, & s'oposoient à tous leurs
desseins; que ceux des Romains ne leur vouloient pas de bien; & que les
uns & les autres les regardant comme auteurs d'une nouvelle Religion,
ne manqueroient pas de profiter de toutes leurs fausses démarches, &
d'embrasser avec joye les moindres ocasions de leur faire des afaires,
& de les acuser. Cependant ils n'ont rien rabatu pour cela de leur
fermeté, & de leur hardiesse à publier leurs miracles. Il faut
donc croire qu'ils avoient raison, & que ces miracles étoient
très-véritables. Ni les Juifs, ni les Payens de ces tems-là n'ont
jamais ose les nier: [5]même Phlégon[a], Afranchi de l'Empereur
Adrien, a fait mention de ceux de S. Pierre dans ses Annales. [6]Dans
les Livres où les premiers Chrétiens rendoient raison de leur Foi aux
Empereurs, au Sénat, & aux Gouverneurs de Provinces, ils parlent de ces
miracles comme de choses qui étoient de notoriété publique, & dont
on ne pouvoir pas douter, ils disent même ouvertement que les Apôtres
avoient conservé jusqu'après leur mort le pouvoir de faire des
miracles, & qu'il s'en faisoit auprès de leurs sépulchres par
l'atouchement de leurs os. Ils pouvoient bien juger cependant que
si cela eût été faux, les Magistrats les en eussent bien-tôt
convaincus, & leur en auroient fait porter la peine, en les couvrant de
honte, & en les faisant mourir. Mais ils parloient à coup sûr: les
miracles faits auprès des sépulchres étoient en si grand nombre,
& atestez par tant de personnes, que Porphyre même fut forcé d'en
convenir.
[Note marg.: _Cyril: cont. Jul. L. X._]
[Note 5: _Même Phlégon_. Nous l'aprenons d'Origéne contre Celsus liv.
II.]
[Note a: Phlégon surnommé Trallien de Tralles Ville d'Asie, où
il étoit né, fleurissoit dans le second siécle, vers le milieu.
L'Empereur Adrien l'aimoit & vouloit l'avoir presque toujours auprès
de lui. C'étoit en effet un fort bel esprit, & un savant à qui une
profonde érudition n'avoit rien ôté de sa politesse: il avoit
composé une Histoire des Olympiades dont il ne nous reste que des
Fragments. C'est dans cet Ouvrage où Phlégon, tout Païen qu'il
étoit, dit que Jésus-Christ a été un vrai Prophète, qu'il a connu
l'avenir, qu'il l'a prédit, & que ses prédictions ont eu leur effet.
Il rend le même témoignage à celles de S. Pierre sur la ruine de
Jérusalem. Enfin Phlégon parle des ténèbres qui couvrirent toute la
Terre à la mort de Jésus-Christ; nous avons encore les propres paroles
de ce Païen. TRAD. DE PAR.]
[Note 6: _Dans les Livres où les premiers Chrétiens_ &c. Origéne, St.
Aug. de la Cité de Dieu, liv. XXII, ch. 8.]
Quoi que ce que nous venons de dire sufise pour établir la vérité des
Livres du Nouveau Testament, nous ne laisserons pas d'y ajoûter quelque
autres argumens; comme par abondance de droit.
[Note marg.: _3 Preuve, prise des prédictions que ses Livres
renferment._]
IX. Il y a dans ces Livres quantité de prédictions ausquelles
l'événement a admirablement répondu, & qui ne pouvoient être l'éfet
d'une prévoyance humaine. Telles sont celles [b] des grands & des
rapides progrès de la Religion Chrétienne; [c] de sa durée non
interrompue; [d] du refus que devoient faire les Juifs de la recevoir;
[e] de l'entrée des Nations étrangéres dans l'Église; [f] de la
haine des Juifs contre ceux qui feroient profession de cette Religion;
[g] des suplices très-cruels que ceux-ci soufriroient pour sa défense;
[h] du siége & de la ruine de Jérusalem & du Temple; & [i] des
malheurs éfroyables qui devoient tomber sur les Juifs.
[Note marg.: _4 Preuve, qu'il n'étoit pas de la bonté de Dieu de
permettre que l'on trompât tant de gens de bien._]
X. Ceux qui reconnoissent que Dieu prend soin des choses qui regardent
les hommes, & particuliérement de celles qui concernent son Culte; &
où sa gloire est intéressée, doivent aussi reconnoître qu'il étoit
impossible qu'il permît que l'on trompât par des Livres suposez &
pleins de mensonges, un nombre infini de personnes, qui n'avoient en vue
que sa gloire & son service.
[Note: b: Matt. XIII. 33. [c]: Luc X. 18. Luc I. 33. Matt. XXVIII. 20.
Jean XIV. 16. [d]: Matt. XXI. 33. &c. XXII. Luc. XV. 11. &c. [e]: Ibid.
Matt. VIII. 2. XII. 21. XXI. 43. [f]: Matt. X. 17. [g]: Matt. X. 21. 39.
XXIII. 34. [h]: Matt. XXIII. 38. XXIV. 16. Luc XIII. 34. XXI. 24. [i]:
Matt. XXI. 33. XXIII. 34. XXIV. 20.]
[Note marg.: _5. Preuve, tirée du consentement de tant de Sectes
opposées._]
Après que le Christianisme fut partagé en une infinité de Sectes, à
peine s'en est-il trouvé qui n'ait reçu tous les Livres du Nouveau
Testament; & s'il y en a eu qui en rejettoient quelques-uns, ils ne
contenoient rien qui ne se trouvât dans ceux qu'elles admettoient.
Preuve assez forte, qu'on a toûjours reconnu dans ces Écrits une
autorité à laquelle on ne pouvoit rien oposer de raisonnable; puisque
ces Sectes qui les ont reçûs, étoient d'ailleurs si animées les unes
contre les autres; qu'il sufisoit qu'une chose plût aux unes, pour
être par cela même rejettée, par les autres.
[Note marg.: _Objection, que quelques Sectes ont rejetté plusieurs de
ces Livres._]
XI. Entre ceux qui faisant profession du Christianisme refusoient
leur créance aux Livres du Nouveau Testament où ils voyoient leurs
sentimens combatus, il y a eu deux espéces de gens directement oposez;
[7]les uns, en haine des Juifs, blasphémoient le Dieu que ceux-ci
reconnoissoient comme le Créateur du Monde, & ils traitoient fort
indignement la Loi de Moyse. Les autres, au contraire, par la crainte
des maux ausquels les Chrétiens étoient exposez, tâchoient de s'y
dérober [8]en se confondant avec les Juifs, [9]qui avoient alors une
entiére liberté de conscience. Mais il faut savoir [10]que ni les uns
ni les autres n'étoient reconnus pour vrais Chrétiens par aucune
des autres Sociétez du Christianisme; [11]& cela, dans le tems que
l'Église suportoit avec beaucoup de patience, selon l'ordre établi par
les Apôtres, tous ceux dont les erreurs ne choquoient pas les fondemens
de la Religion. A l'égard de la premiére sorte d'Errans, nous croyons
les avoir sufisamment refutez, lors que nous avons prouvé dans le
premier Livre, qu'il n'y a qu'un seul Dieu dont l'Univers est l'ouvrage.
Mais sans cela, il paroît évidemment par les autres Livres du Nouveau
Testament, lesquels ils n'osoient rejetter de peur de ne pas passer pour
Chrétiens, entr'autres par l'Evangile de S. Luc, que Jésus-Christ a
annoncé aux hommes le même Dieu que Moyse & les Hébreux ont adoré.
Pour ce qui est de ceux qui se tenoient à l'abri du Judaïsme pour se
garantir des persécutions, & qui se disoient Juifs sans l'être, nous
aurons ocasion de les combatre, lors que nous disputerons contre ceux
qui se disent Juifs & qui le sont en éfet. Nous remarquerons cependant
que c'étoit avoir beaucoup de hardiesse & d'impudence, que
d'afoiblir l'autorité de S. Paul, sur ce qu'il prêchoit aux Juifs
l'afranchissement du joug des Cérémonies. Car I. il est celui de tous
les Apôtres qui a fondé le plus d'Églises, & qui a le plus contribué
à l'avancement du Christianisme par ce nombre infini de miracles qu'il
a faits dans un tems auquel il étoit aisé d'examiner s'ils étoient
vrais ou faux. S'il a fait des miracles, pourquoi ne croirions-nous
pas ce qu'il nous dit des admirables Visions qu'il a eues, & de son
installation dans l'Apostolat par Jésus-Christ? S'il a été si
chéri & si favorisé par Nôtre Seigneur, il est impossible qu'il ait
enseigné des choses désagréables à son divin Maître, c'est-à-dire,
des faussetez.
[Note marg.: Act. XVI. 3. XX. 6. XXI. &c.]
II. S'il a travaillé à l'abolition des Rites Mosaïques, il faut bien
qu'il y ait été forcé par la Vérité; puis qu'il étoit circoncis;
qu'il observoit volontairement plusieurs cérémonies de la Loi; que
pour la gloire de la Religion Chrétienne il faisoit beaucoup de choses
plus dificiles que la Loi ne lui en commandoit, & en enduroit de plus
fâcheuses qu'elle ne lui en eût atiré; & qu'il portoit toit ses
Disciples à faire & à soufrir les mêmes choses. Ce qui fait voir que
s'il leur prêchoit la liberté, ce n'étoit pas pour s'acommoder à
leur goût, & pour ménager le crédit qu'il avoit parmi eux, en leur
traçant des routes commodes. Bien loin de cela, ce qu'il leur imposoit,
étoit bien plus pénible que ce dont il les afranchissoit. Les Juifs
destinoient le Sabbat au service de Dieu: S. Paul veut que ses Disciples
y consacrent tous les jours. La Loi obligeoit à quelques dépenses:
S. Paul leur ordonne de perdre en tems & lieu tous leurs biens. La Loi
exigeoit des Sacrifices de bêtes: S. Paul veut qu'ils se sacrifient
eux-mêmes. Enfin cet Apôtre dit hautement que S. Pierre, S. Jean, &
S. Jaques lui avoient donné la main d'association; ce qu'il n'eût pas
osé dire, si cela eût été faux, puis que le disant du vivant de
ces trois Apôtres, il devoit craindre qu'ils ne relevassent un pareil
mensonge.
[Note 7: _Les uns, en haine des Juifs._ C'étoient les Marcionites.
Voyez St. Irénée liv. I. ch. 9. Tertull. S. Épiphane.]
[Note 8: _En se confondant avec les Juifs._ C'étoient les Ébionites.
Voyez St. Irénée & St. Épiphane.]
[Note 9: _Qui avoient alors une entiére liberté._ Cela paroît par les
Actes des Apôtres, par Philon, par Joséphe, & par Tertullien.]
[Note 10: _Que ni les uns ni les autres n'étoient reconnus_ &c.
Tertull. contre Marcion liv. I. _Vous ne trouverez aucune des Eglises
qui peuvent passer pour Apostoliques, qui n'ait à l'égard du Créateur
des sentimens véritablement Chrétiens_.]
[Note 11: _Et cela dans un tems_ &c. St. Irénée, S. Jérôme, St.
Cyprien. _Ne jugeons_, dit ce dernier, _ni ne condamnons personne pour
des diversitez de sentimens_.]
Je conclus, que puis qu'à l'exception de ces deux sortes de personnes,
de l'erreur de qui j'ai parlé, & qui à peine pouvoient passer pour
Chrétiens, toutes les autres Sociétez s'acordoient manifestement à
recevoir les Livres du Nouveau Testament; que d'ailleurs ceux qui les
ont écrits ont eu le pouvoir de faire des miracles; qu'ils ont prédit
beaucoup de choses qui ont été confirmées par l'événement; qu'enfin
la Providence très-particuliére qui veille sur les afaires des hommes,
n'eût pas soufert qu'ils eussent trompé le monde par des Écrits
fabuleux: il est de la dernière évidence, du moins pour des Personnes
équitables, que ces Livres jouïssent à juste tître de l'autorité
où ils sont parmi les Chrétiens. Car, encore une fois, il y a peu
d'Histoires qu'on ne croye véritables, toutes destituées qu'elles sont
de ces preuves, & simplement sur ce qu'on ne peut aporter de raison
solide pour en ébranler la certitude. Or je pose en fait qu'on ne
peut en proposer aucune, qui puisse balancer les solides preuves de la
vérité des Livres du Nouveau Testament. C'est ce que nous alons voir
dans le détail.
Ce que l'on peut dire contre la vérité de ces Livres, se réduit à
ces cinq objections. I. Qu'ils contiennent des choses impossibles. Il.
Contraires à la Raison. III. Contraires entr'elles. IV. Contraires au
témoignage des Auteurs profanes. V. Qu'enfin il est arrivé à ces
Livres des changemens qui nous les ont laissez tout autres qu'ils
n'étoient, lors qu'ils sont sortis des mains de leurs Auteurs.
Examinons ces objections par ordre.
[Note marg.: _1. Obj. que les Livres du N. T. contiennent des choses
impossibles._]
XII. I. Nous avons déjà répondu à la premiére dans le second Livre,
lors que nous avons fait voir qu'il ne s'ensuit pas de ce qu'une chose
est impossible à l'homme, qu'elle le soit par raport à Dieu; que Dieu
peut faire celles qui n'impliquent pas contradiction; & que de ce nombre
sont les actions miraculeuses, & en particulier la résurrection des
morts.
[Note marg.: _2. De choses contraires à la Raison._]
XIII. 2. On n'est pas mieux fondé à dire que dans ces Livres il y a de
certains Dogmes qui ne s'acordent pas avec la droite Raison. 1. Cela se
réfute, parce qu'une infinité de personnes savantes & éclairées, qui
ont vécu depuis le commencement du Christianisme jusques à ce siécle,
ont reconnu l'autorité de ces Livres nonobstant [Note marg.: _Cette
Reponse donne une idée trop vague du Christianisme & ne touchant pas à
nos mystéres laisse à cet égard l'Object dans son entier. Voyez M._
Abbadie _Tr. de la Ver. &c. IX. Tableau de la R. Chr. P. 446. du 2 Tome
seconde édit._ REM DU TRAD.] ces prétendues absurditez. II. On y
trouve très-clairement enseignées toutes les choses, que nous avons
fait voir dans le premier Livre être conformes à la Raison saine &
dégagée de préjugez; savoir qu'il y a un Dieu; qu'il n'y en a
qu'un; qu'il est très-parfait, tout-puissant, vivant aux siécles
des siécles, infiniment sage & bon, auteur de tout ce qui existe
réellement; que sa Providence s'étend sur toutes choses, mais
particuliérement sur les hommes; qu'il peut récompenser après
cette vie ceux qui lui obéïssent; qu'il faut mettre un frein à la
cupidité; que tous les hommes sont d'un même sang, & par conséquent
obligez à s'aimer reciproquement. Si quelqu'un par les seules lumiéres
de la Raison prétend aller plus loin, & donner pour certaines ses
spéculations sur l'essence de Dieu, & sur sa volonté, il s'engage par
là dans une route périlleuse, & s'expose à mille égaremens; comme il
paroît par la diversité presqu'infinie de sentimens que l'on remarque
tant entre une Secte & l'autre, qu'entre ceux qui sont d'une même
Secte. Et cela n'est pas étonnant. Car si lorsque les Savans
entreprennent de discourir sur l'essence de l'ame, ils s'écartent
infiniment les uns des autres, combien moins peuvent-ils s'acorder,
lorsqu'ils veulent discourir à fonds de l'essence de cette
Intelligence suprême, auprès de laquelle nôtre ame n'est qu'un point
imperceptible? Si ceux qui connoissent le mieux les Maximes de la
Politique, disent qu'il est dangereux de fonder les secrets desseins des
Rois, & presque impossible d'y bien réüssir; y a-t-il quelqu'un qui
puisse s'assûrer assez sur sa pénétration pour oser le flater de
découvrir par ses conjectures, quels sont les desseins de Dieu dans des
choses qui sont purement libres? C'est ce qui faisoit dire à Platon,
avec beaucoup de justice, [12]que l'homme ne pouvoit connoître les
desseins de Dieu que par le moyen des Oracles. Or il est sûr que
l'Antiquité n'en a point eu de mieux avérez que ceux des Livres du
Nouveau Testament. Et bien loin qu'on prouve que Dieu par quelques
autres Oracles a révélé touchant son essence, des choses qui
répugnent à ce qu'il nous en a apris dans ces Livres, on ne l'a même
jamais prétendu. À l'égard de la manifestation de ses volontez, on
n'en peut alléguer aucune qui soit postérieure à celle qu'il nous a
faite, & qui ait quelque vraisemblance. Si avant les tems du Messie,
Dieu a donné de certaines régles, ou a toléré de certaines choses
qu'il n'a ni prescrites ni permises dans la Révélation nouvelle, cela
ne fait aucun tort à cette Révélation; puis que c'étoient des
choses indiférentes; ou du moins qui n'étoient ni nécessaires par
elles-mêmes, ni contraires à la Vertu; & qu'en pareil cas, [13]les
derniéres Loix annullent les premiéres.
[Note 12: _Que l'homme ne pouvoit connoître_ &c. S. Ambroise dit fort
bien sur ce sujet, _à qui ajoûterai-je foi sur ce qui regarde Dieu,
qu'à Dieu même?_]
[Note 13: _Les derniéres Loix annullent les premiéres_. Tertull.
Plutarque, & les Jurisconsultes.]
[Note marg.: _3. Obj. Qu'il y a dans ces Livres des choses
contradictoires._]
XIV. 3. Venons à la troisiéme objection tirée des contradictions
que l'on croit apercevoir dans les Écrits du Nouveau Testament. Cette
objection, bien loin de faire quelque tort à leur autorité, presente
à tout esprit équitable un nouvel argument pour la divinité de ces
Livres, puis qu'elle donne lieu de remarquer que dans les choses ou
dogmatiques ou historiques, qui sont de quelque importance, il y a entre
les Auteurs sacrez un acord si visible & si parfait, qu'il ne se trouve
rien d'aprochant entre les Écrivains de quelqu'autre Secte que ce soit.
Si on jette les yeux sur les Docteurs Juifs, sur les Philosophes Grecs,
sur ceux qui ont écrit de la Médecine, & sur les Jurisconsultes
Romains, on verra que non seulement ceux qui suivent une même Secte,
Platon par exemple & Xénophon, sont très-souvent oposez; mais aussi
que le même Auteur, comme s'il s'oublioit soi-même, ou comme s'il
ne savoit pas bien à quoi se déterminer, avance souvent des choses
contraires. Mais ceux dont il s'agit, parlent de ce que nous devons
croire & pratiquer, & sont l'histoire de la vie, de la mort, & de la
résurrection de Jésus Christ avec une uniformité si parfaite, que le
précis de leurs enseignemens est par tout absolument le même. Pour
ce qui regarde quelques circonstances de fort peu de poids, & qui ne
regardent pas le fonds des choses; s'il y a quelque contrariété, il
est très-possible qu'il y ait une maniére commode & sure de la lever;
mais que nous l'ignorons, ou parce que certaines choses semblables sont
arrivées en des tems diférens, ou parce qu'un même nom signifie
plusieurs choses; ou parce qu'un même homme, ou un même lieu sont
quelquefois marquez par plusieurs noms, ou enfin pour quelque autre
raison.[A] Je dirai même qu'à le bien prendre; ces diversitez sont
à quelque égard avantageuses à nos Auteurs, & qu'elles sont
très-propres à dissiper le soupçon qu'il y eût de la collusion
entr'eux, & qu'ils eussent conspiré à nous en faire acroire;[14] puis
que ceux qui forment de pareils desseins, ont coutume de concerter si
bien leurs récits, qu'ils n'y laissent pas même les moindres aparences
de diversité. Que si quelques légères contradictions qu'on ne peut
pas bien concilier, étoient capables de renverser tout un Livre qui
d'ailleurs a de beaux caractéres de vérité, ce seroit fait de tous
les Livres, & sur tout de toutes les Histoires. Mais on sait trop bien
raisonner pour aller dans de tels excès: on a assez d'équité pour
faire grace là-dessus à Polybe, à Denys d'Halicarnasse, à Tite Live,
à Plutarque, & à d'autres, & pour n'en pas tirer des argumens contre
leurs Ouvrages entiers. N'est-il donc pas sans comparaison plus juste,
que puis que nos Auteurs font voir par tout un si grand atachement à
la piété & à la Vérité, on les traite avec cette raisonnable
condescendance, & qu'on passe par dessus ces petits embarras, en faveur
des choses sures & indubitables dont leurs Livres sont remplis?
[Note A: _Et nous ne devons pas douter que nous ne démêlassions bien
ces embarras, si nous avions autant de connoissance de ces tems là, que
les premiers à qui ces Écrits furent mis entre les mains._ ADD. DU
TRAD.]
[Note 14: _Puis que ceux qui forment de pareils desseins_ &c. C'étoit
la pensée de l'Empereur Adrien, lors qu'il disoit _qu'il faloit
examiner si les témoins tenoient précisément les mêmes discours_.]
[Note marg.: _4. Objection: Qu'il y a des choses combatuës par les
Auteurs étrangers._]
XV. 4. On dit en quatrième lieu qu'il y a dans le Nouveau Testament des
choses démenties par les Auteurs étrangers. Mais je soutiens hautement
que cela n'est pas, si ce n'est peut-être que l'on entendît par
ces Auteurs; ceux qui sont venus long tems après la naissance du
Christianisme, & qui en étant les ennemis déclarez, sont dès là
même absolument récusables. Pour ce qui est des Auteurs contemporains,
ou de ceux qui ont écrit peu de tems après, bien loin qu'ils
contredisent nos Livres, on pourroit, si cela étoit nécessaire,
produire de leurs Écrits plusieurs témoignages qui confirment les
principaux Points de l'Histoire sacrée. Nous avons déjà vû dès
l'entrée du second Livre, que les Écrivains du Judaïsme & du
Paganisme font mention de la crucifixion de Jésus-Christ, de ses
miracles, & de ceux de ses Disciples. Dans les Livres que Joséphe a
écrits environ quarante ans depuis l'ascension de Jésus Christ, il a
parlé fort amplement d'Hérode, de Pilate, de Festus, de Félix, & de
la ruïne de Jérusalem. Les Auteurs du Talmud s'acordent sur tout cela
avec lui & avec nous. Tacite nous aprend la cruauté que Néron exerça
contre les Chrétiens. On avoit autrefois tant dans les Écrits de
quelques Particuliers, [15]comme de Phlégon, [16]que dans les Registre
publics, des confirmations de ce que nous lisons dans l'Évangile,
[17]de l'Étoile qui parut après la naissance de Jésus-Christ, du
tremblement de terre que l'on sentit dans le tems de son crucifiement,
& de l'éclipse de Soleil qui arriva dans le même tems contre le cours
ordinaire de la Nature, puis qu'alors la Lune étoit en son plein. Et
les Chrétiens, comme nous l'avons déjà remarqué, ne manquoient
pas d'en apeller à ces Écrits, tant d'Auteurs particuliers, que de
personnes publiques.
[Note 15: _Comme Phlégon_ &c. Chroniques, liv. XIII. «La quatrième
année de la CCII. Olympiade, il y eut une Éclipse de Soleil plus
remarquable qu'aucune de celles qui fussent encore arrivées. À midi le
jour s'obscurcit tellement, que l'on vit les Etoiles. Et un tremblement
de terre renversa beaucoup de maisons à Nicée ville de Bithynie.» Ces
paroles se trouvent dans la Chronique d'Eusébe & de St. Jérôme, &
dans Origéne.]
[Note 16: _Que dans les Registre publics._ Tertull. Apolog. ch. CXXI.
_Vous avez, ce mémorable accident dans vos Archives._]
[Note 17: _De l'Étoile qui parut_ &c. Chalcidius, Philosophe
Platonicien, dans son Commentaire sur le Timée de Platon. «Une autre
Histoire plus digne de respect raporte qu'une nouvelle Étoile avoit
paru, non pour présager des maladies ou la mort de plusieurs personnes,
mais pour annoncer la descente d'un Dieu souverainement vénérable, qui
devoit venir pour le salut des hommes; que cette Etoile ayant été vûe
par des Chaldéens, hommes sages, & bons Astronomes, ils cherchérent le
Dieu naissant, & que l'ayant trouvé dans la personne d'un enfant plein
de majesté, ils lui rendirent leurs hommages, & lui firent des voeux
très-dignes de sa Grandeur».]
[Note marg.: _5. Objection Que ces Livres ont été corrompus_.]
XVI. 5. On objecte en cinquième lieu, que nos Livres sacrez ne sont pas
tels qu'ils étoient dans le commencement. Il faut avouer qu'ils peuvent
avoir eu, & qu'ils ont eu en éfet, le même sort que les autres Livres.
C'est-à-dire que la négligence des Copistes, ou même leur fausse
exactitude y a pu introduire quelques changemens, quelques omissions,
& quelques additions de lettres, de syllabes & de mots. Mais il feroit
injuste que cette diversité de copies, qui étoit inévitable dans un
si grand nombre de siécles, fît douter de l'autorité de ces Livres.
Ce que l'on fait ordinairement en pareil cas, & avec beaucoup de raison,
c'est de choisir entre toutes les copies, celles qui sont les plus
anciennes, & dont il y a le plus. Mais on ne prouvera jamais qu'elles
ayent toutes été corrompues, ou par la malice des hommes, ou de
quelque autre maniére que ce puisse être, & cela, dans les Dogmes, ou
dans les Points considérables de l'Histoire. Cela ne se peut justifier,
ni par aucun Acte authentique, ni par le témoignage d'aucun Auteur
contemporain. Et si, long tems après, cela fut reproché aux Chrétiens
par leurs ennemis mortels, cela doit passer pour une injure que la
passion leur suggéroit, plutôt que pour un témoignage valable.
Cette réponse pourroit sufire, puis que c'est à ceux qui font de ces
sortes d'objections, sur tout lors qu'il s'agit de Livres qui ont pour
eux l'avantage d'une longue durée, & d'une autorité reconnue par tout,
c'est, dis-je, à ceux qui les ataquent par cet endroit là, à prouver
ce qu'ils avancent. Cependant afin de mieux faire sentir le peu de
fondement de cette dificulté, nous allons prouver que ce qu'ils nous
objectent, n'est ni véritable ni possible.
I. Nous avons déjà fait voir que ces Livres ont été composez par
ceux dont ils portent le nom; donc ils ne sont pas suposez. Mais, au
moins, n'est-il pas arrivé quelque changement à une partie de ces
Livres? Non: car puis que les auteurs d'un tel changement auroient dû
se proposer en cela quelque but, on devroit remarquer, une diférence
assez grande entre les Livres qu'ils auroient ou ajoûtez ou substituez
à d'autres, & ceux ausquels ils n'auroient pas touché. Or c'est ce qui
ne se voit en aucun de ces Écrits, qui au contraire ont entr'eux un
raport admirable. II. Il ne faut pas douter que dès qu'un Apôtre ou
un homme Apostolique publioit quelque Livre, la piété, & le désir de
conserver les Véritez salutaires, & de les faire passer entre les mains
de la Postérité, n'ayent porté les Chrétiens à en multiplier les
copies avec toute la diligence possible, & que ces copies ne se soient
ensuite répandues dans l'Europe, dans l'Asie, & dans l'Égypte; car
dans toutes ces parties il y avoit des Chrétiens, & la Langue Gréque y
étoit connue. On a même conservé quelques Originaux jusques à la fin
du second siécle, comme nous l'avons déjà remarqué. Or il étoit
impossible que des Livres dont on a tiré tant de copies, & qui ont
été conservez par la vigilance des Particuliers & des Églises,
courussent même le risque d'être falsifiez. III. Dans les siécles
immédiatement suivans, ces Livres furent traduits en Syriaque, en
Éthiopien, en Arabe, & en Latin. Ces Versions subsistent encore
aujourd'hui & ne diférent de l'Original Grec en rien qui soit de
quelque importance. IV. Nous avons les Écrits de ceux qui ont été
instruits ou par les Apôtres ou par leurs Disciples, & dans ces Écrits
on lit quantité de passages citez au même sens où ils sont dans les
Livres du Nouveau Testament. V. Ceux qui avoient le plus d'autorité
dans l'Eglise des premiers siécles, n'en auroient jamais eu assez pour
faire recevoir quelques changements dans l'Écriture; comme il paroît
par la liberté que S. Irénée, S. Cyprien, & Tertullien ont prise de
s'oposer quelquefois à ceux qui tenoient le premier rang. VI. Depuis
ces premiers tems il s'est trouvé plusieurs personnes fort savantes &
d'un esprit fort juste, qui, en suite d'un examen très-particulier, ont
reconnu que ces Livres étoient demeurez dans leur premiére pureté.
VII. On peut encore apliquer ici ce que nous disions tantôt, que de la
maniére dont les diverses Sectes du Christianisme s'en sont servies,
il paroît qu'elles les avoient tout tels qu'ils sont aujourd'hui.
J'excepte, encore une fois, celles qui ne regardoient pas le Dieu des
Juifs comme Créateur du Monde, ou qui ne reconnoissoient pas que
Jésus-Christ eût donné une Loi qui dût abolir une partie de celles
de Moyse. VIII. Ajoûtons à tout cela, que si quelques-unes eussent eu
la témérité de changer quelque chose dans le Nouveau Testament,
on n'eût pas manqué de se récrier contr'eux, comme contre des
faussaires. IX. Toutes les Sectes tiroient de ces Écrits des arguments
en leur faveur contre celles qui leur étoient oposées: ce qui fait
voir qu'aucune n'a jamais osé entreprendre de les changer pour les
ajuster avec ses sentimens. X. Enfin, nous pouvons dire ici des
principaux endroits de nos Livres, ce que nous avons dit des Livres
entiers: c'est qu'il n'étoit nullement convenable à la Providence
divine de permettre que tant de milliers d'hommes, qui ne se proposoient
que d'avancer dans la piété, & de faire leur salut, fussent engagez
dans une erreur dont il ne leur eût pas été possible de se défendre.
Nous n'en dirons pas davantage pour la défense des Livres du Nouveau
Testament. Nous croyons les avoir assez munis contre la Chicane, & avoir
ainsi démontré que ce sont là les véritables sources d'où l'on
doit puiser la Religion Chrétienne. Mais parce que ces sources, toutes
sufisantes qu'elles peuvent être, ne sont pas les seules que nous
ayons, & qu'il a plu à Dieu de nous mettre entre les mains les Livres
qui servent de fondement à la Religion Judaïque, qui fut autrefois
véritable, & qui fait aujourd'hui l'une des grandes preuves du
Christianisme, il est à propos que nous fassions voir la certitude de
ces Livres.
[Note marg.: _Preuves de l'autorité des Livres du V. T._]
XVII. Qu'ils ayent été écrits par les Auteurs dont ils portent le
nom, c'est ce qui se prouve par les mêmes raisons, sur lesquelles
nous avons établi la même chose à l'égard des Livres du Nouveau
Testament. Or ces Auteurs ont été ou des Prophétes, ou des personnes
très-dignes de foi; tel que fut par exemple Esdras, qui comme l'on
croit, ramassa les Livres du vieux Testament en un seul Volume, dans le
tems que les Prophétes Aggée, Malachie, & Zacharie vivoient encore. Je
ne répéterai pas ce que j'ai dit dans le premier Livre à l'avantage
de Moyse; je dirai seulement que l'Histoire sacrée des tems suivans se
confirme, aussi bien que celle de Moyse, par des témoignages tirez des
Auteurs Payens. [18]Les Annales des Phéniciens faisoient mention de
David & de Salomon & de leurs Alliances avec les Tyriens. [19]Bérose a
parlé de Nabuchodonosor, [20] & des autres Rois des Chaldéens, dont
les noms se trouvent dans l'Écriture. Le Roi d'Égypte [21]Vaphrès,
est l'Apriès d'Hérodote [22]Cyrus & ses Successeurs [23]jusqu'à
Darius Codomanus, remplissent les Livres des Auteurs Grecs. Joséphe
dans ce qu'il a écrit contre Appion, en cite un grand nombre sur
plusieurs Points de l'Histoire des Juifs, & nous avons entendu sur le
même sujet les témoignages de Strabon & de Trogus. Les Chrétiens
n'ont pas le moindre sujet de douter de la divinité des Livres du Vieux
Testament, puis qu'à peine y en a-t-il un dont il n'y ait quelque
passage dans ceux du Nouveau. Et comme Jésus-Christ, Christ, qui a
censuré en mille choses les Docteurs de la Loi & les Pharisiens de son
tems, ne les a jamais acusé d'avoir falsifié les Livres de Moyse & des
Prophétes, ou de n'avoir que des Livres suposez ou corrompus; il est
visible que ceux qui se lisoient de son tems étoient les mêmes que
ceux que Moyse & les Prophétes avoient composez. Mais peut-être
ont-ils été corrompus depuis Jésus-Christ dans des endroits
importans. C'est ce qu'on ne sauroit prouver, & c'est même ce qui
paroît tout à fait incroyable. Les Juifs, dépositaires de ces Livres,
étoient répandus presque par toute la Terre. On sait que dès le
commencement des malheurs de ce Peuple, dix de ses Tribus furent
transportées dans la Médie par les Assyriens: Que quelque temps après
les deux autres furent amenées captives en Babylone: Que de ces deux
il y eut quantité de personnes qui ne voulurent pas profiter de la
liberté que Cyrus donna aux juifs de retourner dans leur païs, &
qui aimérent mieux s'arrêter dans ces terres étrangéres: Que les
Macédoniens atirérent un grand nombre de juifs[24] à Alexandrie par
les grands avantages, qu'ils leur y firent trouver: Que la cruauté
d'Antiochus, les troubles domestiques causez par les Asmonéens, les
Guerres de Pompée & de Sossius, en obligérent plusieurs à
chercher ailleurs des habitations plus tranquilles: Que cette Nation
remplissoit[25] la Province de Cyréne, les villes de l'Asie, de la
Macédoine, de la Lycaonie, les Iles de Cypre, de Créte, & d'autres:
Qu'enfin la Ville de Rome en étoit pleine, comme il paroît par ce
qu'en ont dit Horace, Juvénal, & Martial. Or peut-on concevoir que les
Juifs étant divisez en tant de corps si éloignez les uns des autres,
eussent pu se laisser surprendre par des supositions de Livres & par des
changemens de quelque importance, ou conspirer unanimement à falsifier
l'Écriture?
[Note 18: _Les Annales des Phéniciens_ &c. Voyez Joséphe Antiq. Jud.
liv. VIII. ch. 2. où il en cite quelques passages. Il ajoûte que
si quelqu'un veut avoir copie des Lettres que Salomon & Irom se sont
écrites, il n'a qu'à s'adresser aux Gardiens des Archives de Tyr. Il
cite aussi liv. VII. ch. 9. ce passage tiré de Nicolas de Damas, liv.
XV. «Long tems après, le plus puissant de tous les Princes de ce
païs, nommé Adad, régnoit en Damas, & dans toute la Syrie, excepté
la Phénicie. Il entra en guerre avec David, Roi des Juifs, & après
divers combats, fut vaincu par lui dans une grande Bataille qui se
donna auprès de l'Euphrate, où il fit des actions dignes d'un
grand Capitaine, & d'un grand Roi. Après la mort de ce Prince, ses
Descendans, qui portoient tous son nom, de même que les Ptolomées
en Égypte, régnérent jusqu'à la dixième génération, & ne
succédérent pas moins à sa gloire qu'à sa Couronne. Le troisiéme
d'entr'eux qui fut le plus illustre de tous, voulant vanger la perte
qu'avoit fait son Ayeul, ataqua les Juifs sous le Régne du Roi Achab; &
ravagea tout le païs des environs de Samarie.» La premiére partie de
cette histoire se lit II. Samuel, VIII. 5. Le seconde I. Rois. XX. C'est
cet Adad que Justin, après Trogue-Pompée, apelle _Adofis_. Joséphe
liv. VIII. ch. II. cite ce passage de l'hist. Phénicienne de Dius. «Le
Roi Abibal étant mort, Irom son fils lui succéda, [j] acrut les villes
de son Royaume qui étoient du côté de l'Orient, de beaucoup celle
de Tyr, & par le moyen des grandes chaussées qu'il fit, y joignit le
Temple de Jupiter Olympien, & l'enrichit de plusieurs ouvrages d'or.
Il fit couper sur le mont Liban, des forêts pour l'édification des
Temples, & l'on tient que Salomon Roi de Jérusalem lui envoya quelques
énigmes, & lui manda que s'il ne les pouvoit expliquer, il lui payeroit
une certaine somme; & qu'Irom confessant qu'il ne les entendoit pas, la
lui paya. [k]Mais qu'Irom lui ayant depuis envoyé proposer d'autres
énigmes par un nommé Abdémon, qu'il ne peut non plus expliquer,
Salomon lui paya à son tour aussi de grandes sommes.» Dans le même
chapitre l'Historien Juif produit ce passage de Ménandre Éphésien,
qui, dit-il, a écrit les actions de plusieurs Rois tant Grecs que
Barbares «Il succéda au Roi Abibal son pére & régna 34 ans. Il
joignit à la ville de Tyr par une grande chaussée l'île d'Eurychore,
& y consacra une[l] colomne d'or à l'honneur de Jupiter. Il fit couper
sur le mont Liban quantité de bois de cédre pour couvrir des Temples,
ruina les anciens & en bâtit de nouveaux à Hercule, & à la Déesse
Astarte, dont il dédia le premier dans le mois de Péritheus, &
l'autre, lors qu'il marchoit avec son Armée contre les Tyriens, pour
les obliger, comme il fit, à s'aquiter du tribut qu'ils lui devoient &
qu'ils refusoient de lui payer. Un de ses Sujets, nommé Abdémon,
quoi qu'il fût encore jeune, expliquoit les énigmes que Salomon lui
envoyoit. [m]Or pour connoître combien il s'est passé de tems depuis
ce Roi jusqu'à la construction de Carthage, on compte de cette sorte.
Le successeur d'Irom fût: