Par Mr. LE CLERC.
II. _Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par
conséquent on doit emploier tous ses soins pour la connoître._
III. _Que l'indifférence de Religion n'est pas permise d'elle même;
qu'elle est défendue par les Loix divines, & condamnée par toutes
les Communions Chrétiennes._
IV. _Qu'il ne faut pas legerement taxer d'erreur & d'un culte deffendu
ceux qui sont d'un sentiment contraire au nôtre, ni les exclure
du Salut éternel qui ne se peut trouver dans leur Communion; quoi
qu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions
pas, ou de pratiquer ce que nous condamnons._
V. _Qu'un homme qui est dans l'erreur, & qui péche par ignorance, peut
être agréable à Dieu; mais qu'un Hypocrite & un Fourbe qui dissimule
ne sauroit lui plaire._
FIN
TRAITÉ
DE LA VERITÉ
DE LA
RELIGION
CHRÉTIENNE.
_LIVRE PREMIER_.
[Note marg.: _Occasion de cet Ouvrage._]
[Note marg.: Jérôme Bignon Avocat Général.]
I. Vous souhaitez, Monsieur, de savoir quel est le précis des livres
que j'ai faits en Flamand, pour prouver la vérité de la Religion
Chrétienne. Vôtre curiosité ne me surprend point. Une personne qui,
comme vous, joint à une lecture fort vaste un discernement parfaitement
juste, ne peut ignorer, que la subtilité du Philosophe Raimond
de Sébonde[a], l'agréable variété des Dialogues de Vivès[b],
l'érudition & l'éloquence de Mr du Plessis-Mornai[c], ont en quelque
sorte épuisé cette matiére, & ne nous ont laissé que le soin de
copier ou de traduire ces Auteurs.
[Note a: Raimond de Sebond étoit Espagnol, sa Théologie naturelle fut
composée en Latin, & le célèbre Montagne l'a traduite en François.
TRADUCTEUR DE PARIS.]
[Note b: Louis Vivès, Espagnol, Professeur de Belles Lettres à Louvain
& à Bruges, un des plus habiles Critiques du seizième siécle, cinq
Livres _de la Vérite de la Religion Chrétienne_, en Latin. TRAD. DE
PAR.]
[Note c: Philippe de Mornay, Sieur du Plessis Marly, _de la Vérité de
la Religion Chrétienne, contre les Athées, Épicuriens, &c._ à Paris
in-oct, 1582, en François, à Genève 1590. à Leyde 1651. On le trouve
aussi en Latin & en Italien. TRAD. DE PAR.]
Cependant, quelque jugement que d'autres puissent faire d'un nouvel
ouvrage sur ce sujet, j'espère que vous serez assez équitable pour ne
désaprouver pas qu'après avoir lu non seulement ces ouvrages dont je
viens de parler, mais aussi ce que les Juifs ont écrit pour l'ancienne
Religion Judaïque, & ce que les Chrétiens ont fait pour la défense
du Christianisme, je ne me sois pas contenté de ce qu'ont dit tous ces
Auteurs: mais qu'ajoûtant mes lumiéres aux leurs, j'aye donné à mon
esprit la liberté dont j'étois moi-même privé[d], lors que je
fis cet Ouvrage. Je savois qu'on ne doit employer pour défendre la
Vérité, d'autres armes que la Vérité même; que je ne pouvois
apeller Vérité que ce qui m'avoit paru l'être; & qu'en vain
j'entreprendrois de persuader les autres par des raisons qui ne
m'auroient pas convaincu. Je choisis donc dans les Auteurs anciens &
modernes les preuves qui m'avoient le plus frapé, je laissai celles qui
me paroissoient les plus foibles, & en particulier je ne voulus tirer
aucun avantage de certains livres dont les uns sont évidemment suposez,
& dont les autres m'étoient suspects. Ayant fait ce choix, je donnai
à mes preuves l'ordre le plus naturel qu'il me fut possible, je les
énonçai d'une maniére proportionnée à la portée du peuple, & je
les mis en vers, afin qu'elles fussent plus aisées à aprendre & à
retenir.
[Note d: L'Auteur étoit en prison quand il fit cet Ouvrage en vers
Flamands; car ce fut à Paris qu'il le traduisit en Latin. TRAD. DE
PAR.]
Mon dessein étoit de travailler pour l'utilité de tous ceux de mon
païs; mais j'avois sur-tout en vûe ceux qui vont sur mer, à qui je
voulois procurer par là les moyens de bien employer le loisir qu'une
longue navigation leur donne, & dont la plupart tâchent à dissiper
l'ennui par des ocupations peu raisonnables.
Je commence cet ouvrage par les éloges des habitans de nos Provinces,
auxquels aucun autre peuple ne peut sans doute disputer la gloire
d'exceller dans l'art de la navigation. Je leur fais regarder
cet avantage comme un éfet de la bonté de Dieu. Je les exhorte
sérieusement à l'employer comme un moyen pour étendre le
Christianisme, aussi bien que pour s'enrichir. Je leur fais remarquer
que leurs longs voyages leur en fournissent l'occasion; qu'ils trouvent
des Payens dans la Chine & dans la Guinée, des Mahométans dans la
Turquie, dans la Perse & dans la Barbarie; que pour les Juifs, les plus
déclarez ennemis du Christianisme, il y a peu de lieux sur la terre où
ils ne soient répandus; qu'enfin, parmi les Chrétiens mêmes, il se
trouve des Impies, qui dans l'ocasion versent adroitement dans l'esprit
des Simples le venin de leurs sentimens, que la crainte leur fait
ordinairement cacher; que c'est contre ces ataques que je voulois leur
fournir des armes, dont les plus éclairez pourroient se servir pour
combatre vigoureusement l'erreur, & les autres, pour s'en garantir.
Après cela j'entre en matiére; & afin de faire voir que la Religion
n'est pas une chose vaine & imaginaire, j'en établis d'abord le
fondement, renfermé dans cette proposition, qu'_Il y a un Dieu_. C'est
ainsi que je le prouve.
[Note marg.: _Qu'il y a un Dieu._]
II. Le sentiment & l'aveu de tout le monde mettent hors de doute qu'il y
a des choses qui ont commencé d'être. Or ces choses ne se sont point
produites elles-mêmes; car produire c'est agir. Or pour agir il faut
exister. Par conséquent si elles se sont produites elles-mêmes, elles
ont existé avant que d'être, ce qui est contradictoire. Il s'ensuit
donc qu'elles ont tiré l'être de quelqu'autre principe. Pour fortifier
cette preuve, j'ajoûte, qu'elle ne porte pas seulement sur les choses
que nous voyons ou que nous avons vûes, mais aussi sur leurs causes, &
sur les causes de ces causes; jusqu'à ce qu'enfin l'on remonte à un
premier Principe, c'est à dire, à un Être qui n'ait jamais commencé,
& qui existe nécessairement & par lui-même. Et c'est précisement
ce Principe que nous apellons Dieu, & dont nous essayerons tantôt de
découvrir la nature.
Ma seconde preuve est tirée du consentement manifeste de toutes les
Nations du monde à croire une Divinité; au moins de celles en qui un
naturel sauvage & farouche n'a point éteint les lumières de la Raison,
& les idées du bien & du mal. Je dis donc que les choses qui ne
viennent que d'un établissement purement humain, ont deux caractéres
qui ne se trouvent point dans ce consentement unanime. Le premier, c'est
d'être diférentes selon les païs[A] & selon les inclinations des
peuples: le second, d'être sujettes à changer. Or comme l'a remarqué
Aristote même, lequel on auroit tort de soupçonner de crédulité sur
ce sujet, la créance d'une Divinité est généralement répandue par
tout. D'ailleurs, comme l'a aussi reconnu ce Philosophe, le tems qui
change toutes les choses de pure institution, n'a jamais pu altérer
celle-ci. D'où vient donc cette créance, sinon d'une cause qui agit
naturellement sur l'esprit de tous les hommes du monde? Or cette cause
ne peut être que l'une de ces deux-ci: une révélation expresse,
émanée de Dieu, ou une tradition, qui de main en main ait passé des
premiers hommes jusques à nous. La premiére décide la question en
notre faveur; puis qu'il n'y peut avoir de révélation divine, qu'il
n'y ait un Dieu. Si l'on dit que c'est une tradition, qu'on nous aporte
quelque raison, qui puisse nous faire croire que ces premiers hommes ont
eu dessein, dans une afaire de cette importance, d'en imposer à toute
leur postérité[B]. Ajoutez à cela, que soit que nous jettions les
yeux sur toutes les parties de l'ancien Monde, soit que nous regardions
toutes celles du nouveau, nous ne verrons aucuns Peuples, (je ne parle
pas de ceux qui n'ont presque de l'homme que la figure) nous ne verrons,
dis-je, aucuns Peuples qui ne reconnoissent une Divinité, quoi qu'à
dire vrai, la connoissance qu'ils en ont soit distincte ou confuse,
à proportion de leur politesse & de leurs lumiéres. Or peut-on se
persuader que ceux d'entre ces Peuples qui ont eu des lumiéres, ayent
pu être trompez ou que ceux en qui l'on remarque de la stupidité,
ayent pu entreprendre de se tromper les uns les autres?
[Note A: On pourroit dire que la Religion est diférente selon les
inclinations des peuples, mais ce n'est qu'à l'égard de telle ou telle
Divinité particuliére, ou de la maniére de servir les Dieux; & non
par raport à cette opinion générale, qu'il y a un Dieu, quel qu'il
soit; & c'est de cela qu'il s'agit ici. TRAD.]
[Note B: Ou que l'on prouve qu'ils se sont eux-mêmes trompez; faute de
quoi j'ai droit de conclurre, qu'ils ont été légitimement persuadez
de cette vérité qu'ils ont transmise à leurs descendans. ADD. DU
TRAD.]
Que l'on n'objecte point ici ce peu d'hommes, qui dans un grand nombre
de siécles ont cru, ou fait profession de croire, qu'il n'y a point
de Dieu. Leur petit nombre, & l'oposition générale qu'ils ont
rencontrée, lors qu'ils ont voulu introduire leurs sentimens, font voir
que ces sentimens n'étoient pas le fruit du bon usage que ces gens
faisoient de leur Raison; mais un éfet, ou de l'amour de la nouveauté,
passion dont la bizarrerie a quelquefois été jusques à faire soutenir
que la neige est noire: ou d'un esprit corrompu, qui de même qu'un
goût dépravé, juge des choses, non selon ce qu'elles sont en
elles-mêmes, mais selon ce qu'elles lui paroissent. En éfet, tant les
Livres historiques que ceux d'un autre genre, nous aprennent que les
hommes ont conservé l'idée d'une Divinité, à proportion de la
droiture de leur coeur. Il paroît donc que cet éloignement pour une
opinion si ancienne & si universelle, est une suite de la dépravation
de l'esprit & qu'elle n'a guére pu se trouver qu'en ceux, à qui il
importe souverainement qu'il n'y ait point de Dieu, c'est à dire, point
de Juge de leurs déréglemens.
Il est si vrai que ce qui peut jetter les hommes dans cette erreur,
n'est pas le dessein d'entrer dans des opinions un peu moins humiliantes
pour la Raison, que pour peu qu'on y fasse reflexion, on voit que le
sentiment d'une suite de générations sans commencement, ou d'un
concours fortuit d'atomes, ou quelque autre sentiment que ce soit,
est sujet à d'aussi grandes dificultez, pour ne pas dire à de plus
grandes, & ne fait pas moins de peine à l'esprit que la créance d'une
Divinité. Par exemple, ce que quelques-uns disent, que parce que leurs
sens ne découvrent pas Dieu, ils ne peuvent croire qu'il y en ait
un, peut-il arrêter un esprit qui fasse quelque usage de sa Raison?
Voyent-ils leur ame, qui de quelque nature qu'elle soit, corporelle ou
spirituelle, est très certainement en eux, & y produit des pensées,
des jugemens, & des volontés[C]? L'objection qu'on tire de
l'incompréhensibilité de l'Être suprême, n'a pas plus de force que
la précédente pour prouver qu'il n'y a point de Dieu. On sait qu'il
est de la nature des choses inférieures, de ne pouvoir bien comprendre
celles qui sont d'un ordre plus élevé & plus éminent. [D] Les
bêtes ne comprennent point ce que c'est que l'Homme: beaucoup moins
peuvent-elles pénétrer ses actions, & découvrir de quelle maniére
il établit & gouverne les États, mesure le cours des Astres, & fait
voyager sur la Mer. Certes la vûe même de ces beaux avantages de
l'homme sur la bête, devroit bien lui faire conclurre, que celui de qui
il les a reçus est pour le moins autant au dessus de lui, qu'il est
lui-même au dessus des bêtes, & devroit bien diminuer la peine qu'il a
à reconnaître quelque chose de plus excellent que lui, sous prétexte
qu'il n'en connoit pas la nature.
[Note marg.: _Qu'il n'y a qu'un Dieu._]
[Note C: Si l'invisibilité n'est pas une raison pour faire rejetter ce
principe de connoissance & de volontez, parce qu'on à d'ailleurs de
trop fortes preuves de sa réalité, pourquoi formeroit elle un doute
plus raisonnable contre l'existence d'un Dieu? ADD. DU TRAD.]
[Note D: Cela paroîtra foible à ceux qui sont persuadez que la Bête
est une pure machine: mais qu'au lieu de _Bête_ on mette ici un
_Cafre_, par exemple, ou un _Hottentot_, & cela fera le même éfet.
TRAD. Peut-être le raisonnement seroit meilleur, si on le poursuivoit
ainsi: Or cette proprieté individuelle ne pouvant être en Dieu que
quelque perfection (comme il paroîtra par la suite) l'un de ces Dieux
auroit une perfection que les autres n'auroient pas: par conséquent ces
autres ne seroient pas Dieu. TRAD.]
III. Nous avons prouvé qu'il y a un Dieu: venons à ses atributs. Le
premier qui se présente, c'est l'Unité. Elle se recueille 1. de ce
que nous avons déjà établi, c'est que Dieu est un Être, qui
existe nécessairement & par soi-même. Or une chose est dite être
nécessairement & par elle-même, non entant qu'on la considére dans
une idée générale, & dans l'indétermination à être ou à n'être
pas, mais entant qu'elle existe actuellement. Cela posé, je dis que si
l'on établit qu'il y a plusieurs Dieux, l'on ne trouvera rien en chacun
d'eux qui le fasse exister nécessairement; rien même qui oblige à
en admettre deux plutôt que trois, ou dix plutôt que cinq. 2. La
multiplicité des Êtres particuliers de même espéce, vient de la
fécondité de leurs principes, qui, selon qu'elle est plus ou moins
grande, les rend capables de plus ou de moins de productions: or Dieu
n'a ni principe ni cause.
3. Il y a dans plusieurs Êtres singuliers certaines propriétez qui les
distinguent les uns des autres: or dans une nature nécessaire,
comme est celle de Dieu, rien n'oblige à reconnoître ces sortes de
propriétez. 4. S'il y avoit plusieurs Dieux, il y auroit plusieurs
agens libres, qui par conséquent pourroient vouloir des choses
directement oposées: [E] or l'un, comme Dieu, c'est-à-dire, comme
Tout-puissant, devroit pouvoir empêcher l'autre d'exécuter ses
desseins. Mais si cela étoit, celui duquel il arrêteroit l'action, ne
seroit pas Dieu, puis qu'être Dieu, & rencontrer de l'obstacle dans
l'exécution de ses projets, sont deux choses incompatibles.[F] Ajoutons
à tout cela une reflexion, qui, quoiqu'elle ne soit pas absolument
concluante, forme pourtant un préjugé assez fort en faveur de l'Unité
de Dieu. C'est que, de quelque côté que nous jettions les yeux, nous
ne découvrons rien qui nous fasse même soupçonner qu'il y ait plus
d'un Dieu. L'Univers fait un seul Monde; dans ce Monde il n'y a qu'un
Soleil: dans chaque homme il n'y a qu'un principe dominant, qui est
l'Esprit.
[Note E: Quelques-uns répondent à cette objection, que ces Dieux ne
pourroient pas vouloir des choses oposées, parce qu'ils seroient sages,
& non bizarres ni capricieux. Mais c'est ne rien dire. J'avoue, si l'on
veut, qu'ils en seroient plus sages, s'ils s'accordoient assez pour
ne vouloir que les mêmes choses. Mais aussi, ils ne seroient pas
infiniment libres s'ils ne pouvoient en vouloir de contraires, & par
conséquent, ils ne seroient pas Dieu. _Le même._]
[Note F: Cette réflexion étoit couchée en forme de preuve, entre la
troisième & quatrième raison; & on l'a mise à la fin de l'article,
parce qu'elle ne paroît pas assez considérable pour être mise entre
de solides preuves. _Le même._]
[Note marg.: _Que toutes les perfections sont en Dieu_]
IV. Poursuivons, & tâchons de découvrir les autres atributs de Dieu.
Tout ce qu'on entend par le mot de _perfection_ est nécessairement en
Dieu, & je le prouve ainsi. Toutes les perfections qui sont dans le
Monde ont eu un commencement, ou n'en ont pas eu. Celles qui n'ont point
eu de commencement, ne peuvent être que celles de Dieu. Celles qui
ont commencé d'être, suposent manifestement un principe qui les ait
produites. Et comme de toutes les choses qui sont, aucune ne s'est
produite elle-même, il s'ensuit que les perfections qu'on découvre
dans les éfets sont tellement dans leurs causes, qu'elles les rendent
capables d'en produire de pareilles: par conséquent tout ce qu'il y
a de perfection au monde, a du se trouver dans la cause premiére.
J'ajoûte, que si elles y ont été, elles n'ont jamais pu cesser d'y
être, puisqu'on ne peut pas dire que cette cause ait pu en suite en
être dépouillée. Je le prouve: ou ce changement viendroit d'ailleurs,
ou il viendroit de la cause premiére elle-même. Le premier ne se peut:
un Être éternel, ne dépendant d'aucun autre, aucun autre ne peut agir
sur lui. Le second n'est pas plus possible, puis que chaque chose tend
d'elle-même autant qu'elle peut à se perfectionner, bien loin de
travailler à se rendre moins parfaite.
[Note marg.: _Qu'elles y sont dans un degré infini._]
V. Ce premier principe étant posé, il faut en établir un autre, c'est
que _Toute perfection se doit trouver en Dieu dans un degré infini_: en
voici la preuve. Ce qui borne l'atribut d'un Être, est, ou que la cause
qui a produit cet Être ne lui a communiqué cet atribut, que jusqu'à
un certain degré: ou que cet Être même ne le pouvoit recevoir, que
dans une certaine mesure. Or ni l'un ni l'autre ne se peut dire de Dieu,
par cette seule raison, qu'étant par soi-même & nécessairement, il
n'a jamais pu rien recevoir d'ailleurs.
[Note marg.: _Que Dieu est éternel, tout-puissant, tout bon, & qu'il
fait toutes choses._]
VI. Voyons, à présent quelles doivent être ces perfections de l'Être
suprême. Il est certain que ce qui vit, est plus parfait que ce qui ne
vit pas; que ce qui peut agir, l'est plus que ce qui en est incapable;
que ce qui est doué d'intelligence, est plus excellent que ce qui ne
l'est pas; qu'enfin ce qui a de la bonté, surpasse en perfection ce
qui n'en a point. Donc tous ces atributs de _vivant_, de _puissant_,
d'_intelligent_, de _bon_, sont en Dieu. Or par le second principe que
nous avons posé, il ne peut y avoir rien en Dieu qui ne soit infini:
donc ces atributs y sont dans un degré infini: donc sa vie ne doit
être bornée d'aucun tems, c'est à dire, d'aucun commencement ni
d'aucune fin: voilà l'_Éternité_. Son pouvoir est illimité: voilà
la _Toute-puissance_. Je dis le même de la _Science_ & de la _Bonté_,
qui, comme les deux autres atributs, ne se peuvent trouver en Dieu, que
par cela même ils ne soient infinis.
[Note marg.: _Que Dieu est éternel, tout-puissant tout-bon, & qu'il
fait toutes choses.]
VII. De ce que nous venons d'établir, il résulte que tout ce qui
subsiste, tire son origine de Dieu. Car puis que nous avons conclu de ce
qu'une chose existe nécessairement, qu'elle est par cela même unique,
& exclut tout autre Être de même nature: il est évident que toutes
les choses qui sont hors de Dieu ne sont point nécessairement &
par elles-mêmes, & qu'elles ont dû être produites par une cause
diférente d'elles. Or cette cause ne peut être que celle qui n'a point
eu de commencement, puis que, comme nous l'avons vu dès l'entrée, tout
ce qui est, doit avoir été produit ou immédiatement, ou médiatement,
c'est-à-dire, dans ses causes, par un premier Principe. Et ce premier
Principe est ce que nous apellons Dieu.
[Note marg.: _2 Preuve, tirée de la considération de toutes les
parties du Monde, & de leurs diferens usages._]
Quand le raisonnement ne nous conduiroit pas à cette derniére
vérité, la vûe seule des choses créées nous l'aprendroit
sufisamment. En éfet il est impossible de considérer avec atention la
structure admirable du corps humain, l'arrangement de ses parties tant
extérieures qu'intérieures, la destination des plus petites à de
certains usages, le peu de part que les péres & les méres ont à cet
arrangement & à cette destination; en un mot, l'artifice exquis que
l'on découvre dans cet excellent ouvrage, & qui fait l'admiration
de ceux qui s'occupent avec le plus de succès à en étudier les
merveilles: l'on ne peut, dis-je, considérer tout cela sans conclurre,
que l'Auteur de cet ouvrage est un Être souverainement sage &
intelligent. Si dans une chose aussi évidente on ne se contente pas de
ses propres lumières, on n'a qu'à lire Galien dans les endroits où il
traite de l'usage de la main, & de celui de l'oeil.
Les corps des animaux brutes ne nous fournissent pas une preuve moins
solide de cette vérité. La forme & la situation de leurs parties
marquent visiblement une certaine intention & de certaines fins, dont
une puissance aveugle, telle qu'est celle de la matiére, est absolument
incapable. Je dis la même chose des plantes & des herbes, & je le dis
après les Philosophes les plus éclairez. La situation des eaux[1] a
fait fort à propos naître à Strabon la même pensée.[G] Selon leur
nature & la qualité de la matiére qui les compose, elles devroient
être placées entre la Terre & l'Air. Si donc la Terre, au lieu d'en
être couverte, en est seulement arrosée en diférens endroits,
n'est-ce pas afin qu'elle puisse servir de demeure à l'homme, &
produire les choses qui lui sont nécessaires? Or qui peut se proposer
une certaine fin dans ses actions, sinon un Être sage & intelligent?
[Note 1: La _situation des eaux &c_. Strabon liv. 17. après avoir
distingué les ouvrages de la nature, c'est-à-dire, de la matiére, &
ceux de la Providence, ajoûte ces mots. «Mais comme naturellement les
eaux devroient environner & couvrir toute la terre, & que d'ailleurs
l'homme n'est pas un animal aquatique, mais en partie terrestre & en
partie aërien, & capable de jouïr de la lumiére, d'un côté la
Providence a fait sur la surface de la terre plusieurs enfoncemens pour
recevoir l'eau ou une partie de l'eau, & pour en être cachée: & de
l'autre, plusieurs éminences par lesquelles la Terre s'élevant au
dessus de l'eau, la couvre & n'en laisse paroître qu'autant qu'il
en faut, pour l'usage de l'homme & des animaux, & pour nourrir les
plantes.]
[Note G: La nature de l'eau ne demande pas qu'elle soit placée entre
l'air & la Terre. Il sufit de remarquer, que la distribution qui en a
été faite par toute la terre marque une sagesse & une bonté qui ne
peut convenir à la matiére. TRAD.]
[H] Pour dire encore un mot des bêtes, quelques-unes, comme les fourmis
& les abeilles, font des choses si bien réglées & si bien conduites
qu'à peine peut-on se défendre d'y reconnoître de la raison & de la
sagesse. On en voit d'autres qui avant que d'avoir éprouvé ce qui leur
peut nuire, ou ce qui leur est bon, s'éloignent de l'un & recherchent
l'autre. Y auroit-il donc, éfectivement en celles-là, quelque
intelligence qui dirigeât leurs actions, & dans celles-ci, quelque
discernement qui réglât leur choix? Non sans doute; puis qu'on les
voit astreintes à agir toûjours de la même maniére, & que leur
capacité est tellement bornée à un certain ordre de choses, qu'elle
n'a point de lieu dans d'autres un peu diférentes, quoi qu'aussi peu
dificiles. Il faut donc que ces actions partent d'une cause extérieure,
intelligente, qui agisse sur ces bêtes, & qui en régle les mouvemens:
& cette cause n'est autre chose que Dieu.
[Note G: On a tiré cet Article de son lieu, pour mettre tout d'une
suite les réflexions de l'Auteur sur les fins particuliéres. TRAD.]
Au reste, on voit dans les parties de l'Univers, non seulement
une direction à de certaines fins particuliéres, mais aussi une
destination à des fins générales, & qui tendent à la conservation
réciproque de ces parties. L'eau, par exemple, qui de sa nature tend en
bas, se meut quelquefois en haut. Pourquoi cela, si ce n'est [I] de peur
que le vuide venant à séparer les parties de l'Univers, n'en détruise
la liaison, qui ne peut subsister, à moins qu'elle ne soit universelle?
Or ni cette fin qui va, pour ainsi dire, au profit du Monde entier, ni
la force que telle ou telle partie a d'y concourir, ne peuvent être que
la production d'un Esprit qui préside sur toutes les parties du Monde.
[Note I: Cette crainte du vuide n'est aparemment, dans le sens de
l'Auteur, qu'une précaution de la Providence, qui pour mieux lier les
parties du Monde; en a exclus le vuide. Et cette réflexion, ainsi
expliquée, supose que le vuide est possible. TRAD.]
De plus le cours des Astres, & en particulier celui du Soleil & de la
Lune, est si propre à rendre la terre fertile, & à conserver les
animaux dans une bonne disposition, que l'imagination même, quelques
éforts qu'elle fît, ne pourroit rien concevoir de plus éficace pour
ces usages-là. La simplicité des Loix naturelles exigeoit, ce semble,
que les Astres se mûssent sur l'Équateur[e]. Pourquoi donc ont ils
reçu une impression qui les fait mouvoir sur un cercle oblique? C'est
sans doute, afin qu'ils répandissent leurs bonnes influences sur un
plus grand nombre d'endroits. Le Ciel est donc en quelque façon pour la
Terre, & la Terre est pour tous les animaux en général. Mais ne nous
arrêtons pas là. Pour qui sont les brutes? Pour l'Homme, sans doute,
qui par la prééminence de son esprit s'est assujetti les plus
indomtables. Quand nous recueillirons de tout cela, que le Monde entier
a été fait pour l'Homme, nous ne dirons rien que tous les Stoïciens
n'ayent aperçû.[2] Or comme cet ordre qui assujettit à l'Homme toutes
les parties du Monde, & entr'autres les Astres, n'est ni l'éfet de la
puissance de l'Homme, laquelle ne s'éléve guére au-dessus de l'air
qu'il respire, ni de la soumission volontaire de ces Êtres célestes:
il faut nécessairement reconnoître une Intelligence supérieure, dont
les ordres secrets obligent ces Êtres sur qui l'Homme a si peu de
pouvoir, à servir continuellement à ses besoins: & cette Intelligence
n'est autre que celle du Créateur même des Astres, & de l'Univers
entier.
[Note e: L'Équateur est un des quatre grands cercles qui divise la
Sphère en deux parties égales, dont l'une est septentrionale, &
l'autre méridionale. TRAD. DE PAR.]
[Note 2: _Que tous les Stoïciens n'ayent aperçu._ Cicéron Offic. liv.
I. & de la nature des Dieux liv. 2.]
[3] Enfin tous ces mouvemens, excentriques,[f] epicycliques,[J] &
autres, qu'on remarque dans les Astres; leurs situations diférentes; la
diversité de leurs cours, qui les aproche ou les éloigne plus ou moins
de certains endroits; la variété presque infinie qui se voit dans
la surface de la Terre, & dans la figure des Mers, sont des traces si
sensibles d'une Cause également libre & sage, qu'il faudroit être
stupide, pour n'y reconnoître que l'impression brute & aveugle d'un
principe matériel. [K] La figure du Monde entier, qui est d'une rondeur
parfaite, & l'arrangement admirable de ses parties, toutes enfermées
dans la vaste enceinte des Cieux, font aussi voir clairement que ce
n'est pas le hazard, mais une Intelligence sans bornes, qui a pu
composer ce grand Tout & en assembler les parties. Les coups du hazard
ne sont pas d'ordinaire d'une si grande justesse. L'on ne verra jamais
des matériaux jettez à l'avanture, s'unir avec assez d'art & de
régularité pour composer un Palais. L'on ne verra jamais naître un
Poëme de l'amas fortuit de plusieurs caractéres. C'est du moins ce qui
ne parut pas possible à celui qui ayant vû des figures géométriques
tracées sur le bord de la Mer, dit qu'il apercevoit les traces d'un
homme.
[Note 3: _Enfin tous ces mouvemens &c._ Si l'on supose que la Terre
tourne, la même réflexion aura lieu, quoi que sous diferens termes.]
[Note f: Petit cercle qui a pour centre un point pris sur la
circonférence d'un autre cercle plus grand, sur lequel ce petit se met
επί sur & κύκλος cercle. TRAD. DE PAR.]
[Note J: La simplicité du Systême que l'on a substitué à celui de
Ptolémée, est encore bien plus propre à nous faire connoître la
sagesse d'un Dieu Créateur que tous ces mouvemens embarrassez, que l'on
n'a inventez que sur la suposition fausse de la solidité des Cieux.
TRAD.]
[Note K: Cette rondeur du Monde est une suite de ce même faux principe,
que les Cieux sont d'une matiére solide. TRAD.]
[Note marg.: _Que les hommes ne sont pas de toute éternité; & qu'ils
sont tous issus d'un seul homme._]
Il faut aussi prouver que les hommes n'ont pas été de toute
éternité, & qu'ils doivent leur origine & à un certain tems & à
une certaine tige qui leur est commune à tous. Cela se recueille,
premiérement[4] du progrès des Arts qui se sont perfectionnez nez
peu-à-peu, & de ce que plusieurs Païs auparavant déserts & incultes,
ont commencé d'être habitez par des Peuples, qui pour la plûpart,
& sur tout ceux des Iles, ont conservé dans la ressemblance de leur
Langue avec celle des Païs voisins, une preuve évidente qu'ils en
étoient venus. Cela se voit en second lieu par quelques maximes &
quelques pratiques, qui naissent moins d'un instinct naturel, ou d'un
raisonnement clair & sensible à tous les hommes, que d'une tradition
qui s'est répandue dans tous les tems, & dans tous les lieux, sans
aucune interruption, que celle qu'a pu y aporter la malice des hommes,
ou les désastres publics. Tels furent autrefois les sacrifices. Telles
ont été, & sont encore aujourd'hui, la délicatesse de la pudeur
pour les choses qui la peuvent blesser, les cérémonies nuptiales, &
l'horreur pour les incestes.
[Note 4: _Du progrès des Arts, &c._ Tertullien prouve ce progrès des
Arts, & cette multiplication du genre humain par le témoignage de
l'Histoire, dans son liv. de l'ame, sect. 36. _Nous trouvons_, dit-il,
_dans les histoires les plus anciennes que le genre humain s'est
multiplié peu-à-peu_ &c. Et plus bas, _le monde entier même se
perfectionne tous les jours & pour la politesse des moeurs, & pour
l'invention de plusieurs choses nécessaires_. Ces deux raisons, savoir
cette multiplication & ce progrès, ont fait rejeter à ceux qui savent
l'Histoire, & aux Épicuriens mêmes, l'opinion d'Aristote, lequel a
cru que les hommes ont été de toute éternité. A l'égard des
Épicuriens, en voici un témoignage que Lucréce nous fournit. «Si la
Terre & les Cieux n'avoient point eu de commencement, seroit-il possible
que les Poëtes n'eussent rien chanté de plus ancien que la guerre de
Troye et la ruïne de cette Ville; que la mémoire de tant de grandes
actions, que tant de siécles doivent avoir vûes, fût périe, & qu'il
n'en fût resté aucun monument qui les rendît immortelles? Je crois
donc que l'Univers est nouveau, & que la Nature ne subsiste que depuis
peu de siécles. De là vient que nous voyons encore quelques Arts se
polir, & quelques autres nouvellement nez croître de jour en jour.
Tantôt l'on a ajoûté aux navires quantité de piéces & d'instrumens
qui les rendent plus parfaits, tantôt les joueurs d'instrumens ont
inventé des sons mélodieux &c. Virgile. Ecl. 6. _Siléne commença à
chanter comment tous les élemens, & le monde entier dans sa naissance,
avaient été composez de ces principes_ (c'est-à-dire des atomes.)
Géorg. liv. I. «Jupiter mit fin à l'heureuse abondance qui régnoit
avant son tems, afin que la nécessité obligeât l'homme à inventer
divers Arts, à chercher le blé dans les sillons, & à tirer des veines
des cailloux le feu qui y est caché. Alors les fleuves commencèrent
à sentir le poids des arbres creusez & travaillez en forme de navires.
Alors le Pilote étudia le rang des Etoiles, apella les unes Pleïades,
les autres Hyades, quelques autres Ourse. Alors on trouva l'invention de
prendre les animaux au lacet & à la glu, & d'entourer les bois avec des
chiens. Alors on commença à jetter des filets dans les rivières &
dans la mer même. Alors on profita de la dureté du fer, & au lieu
qu'auparavant on fendoit le bois avec des coins, on commença à le
couper avec des scies. Enfin plusieurs autres Arts commencérent à
paroître». _Horace Sat. 3. du liv_ I. Après avoir réprésenté les
premiers hommes dans leur naissance, comme assez semblables à des
bêtes, fait voir par quels progrès ils vinrent à un état plus
policé & mieux réglé. Sénèque dans un endroit cité par Lactance
assure que la Philosophie n'est pas encore vieille de mille ans. Tacite
Ann. 3. dit «que les hommes de la premiére Antiquité ne savoient ce
que c'étoit de loix & d'Empires, & que les loix ne furent introduites,
& les Empires ne se formèrent, qu'après que l'ambition & la violence
eurent succédé à la modération & à l'honnêteté.» Ce qui a
obligé Aristote à croire & à soutenir l'éternité du genre humain &
par conséquent du Monde, a été l'absurdité de l'opinion de Platon,
qui disoit, à la vérité, que le Monde avoit eu un commencement, mais
qui prétendoit qu'il avoit été engendré, & non pas créé. L'un
& l'autre de ces deux Philosophes ont eu raison & ne l'ont pas eu à
divers égards. Platon avoit raison de nier l'éternité du Monde,
mais il se trompoit en disant qu'il avoit été formé par voye de
génération. Aristote raisonnoit juste, lors qu'il rejettoit cette
génération; mais il raisonnoit mal, lors qu'il concluoit de
l'absurdité de cette doctrine, qu'il faloit donc que le Monde fût sans
commencement. Que l'on prenne ce que l'un & l'autre ont eu de bon,
& l'on tombera dans l'opinion des Juifs & des Chrétiens. Il semble
néanmoins qu'Aristote n'ait pas été tout à fait content de son
hypothèse. Il en parle fort souvent d'une maniére à faire voir qu'il
étoit fort irrésolu là-dessus. Dans la préface du second livre qu'il
a fait des Cieux, il dit qu'il n'a pas de démonstration de ce qu'il
avance sur ce sujet, mais une simple persuasion. Dans le premier livre
de ses Topiques chapitre 9. il met la question de l'éternité du Monde
au rang de celles sur lesquelles on peut disputer de part & d'autre avec
probabilité. Et dans le 3. liv. de la génération des animaux, il
supose qu'ils ont pu avoir un commencement, & là-dessus il tâche à
découvrir de quelle maniére ils ont pu avoir été engendrez.]
[Note marg.: _Réponse à l'objection, que si Dieu étoit la cause de
tout, il seroit l'auteur du mal._]
VIII. Mais ne semble-t-il pas que, s'il y avoit un Dieu auteur de toutes
choses, & infiniment bon, on ne verroit pas dans le monde tant de
miséres & tant de désordres? Je répons qu'il y a de deux sortes de
maux, le mal _moral_, c'est-à-dire, le crime, & le mal _physique_,
c'est-à-dire, la misére. A l'égard du premier, il est sûr qu'on ne
peut l'atribuer à Dieu sans blesser sa sainteté. Nous avons dit
qu'il est l'auteur de toutes choses, mais ce n'est que de celles qui
subsistent réellement: & rien n'empêche que les choses qui subsistent
réellement, n'en produisent d'autres qui ne sont que de purs accidens &
de pures maniéres d'être, tel qu'est ce qu'il y a de criminel dans les
méchantes actions: de sorte qu'il n'est pas besoin de remonter
jusqu'à Dieu pour en trouver la source. Lors qu'il créa l'Homme & les
Intelligences qui sont au-dessus de l'homme, il leur donna une liberté
qui les rendait capables du bien & du mal. Mais quoique cette liberté
se puisse déterminer au mal, elle n'est pas cependant mauvaise en
elle-même. Pour ce qui est du mal physique qui est proprement ce que
nous apellons _douleur_, il n'y a aucun inconvénient à dire qu'il
vient de Dieu; puis qu'il s'en sert ou à corriger l'Homme, ou à le
punir. Et bien loin que cette espéce de mal répugne à sa bonté,
on peut dire qu'il l'employe souvent par un principe d'amour pour les
hommes; de la même manière que les Médecins prescrivent aux malades
des remédes désagréables au goût, mais nécessaires pour leur
guérison.
[Note marg.: _Réfutation de l'opinion de deux premiers principes_]
IX. Il faut réfuter en passant l'opinion de ceux qui établissent deux
premiers Principes, l'un bon, & l'autre mauvais.
I. Deux Principes si oposez ne peuvent que causer du désordre, & même
une destruction entiére, bien loin de pouvoir produire quelque chose
d'aussi bien construit, & d'aussi sagement réglé, qu'est le Monde. II.
De ce qu'il y a un Être bon par soi-même, il ne s'ensuit pas qu'il y
en ait un absolument & nécessairement mauvais. La malice est un défaut
qui supose une chose qui existe déjà: or l'existence est par soi-même
quelque chose de bon[L].
[Note L: De plus il ne faut pas concevoir le mal comme une chose
naturelle, mais comme la dépravation de l'état naturel des choses.
Or, comme nous l'avons prouvé, un Être qui est nécessairement & par
soi-même, est parfaitement immuable: & quand il ne le seroit pas, il
est toujours évident qu'un premier Être devenu mauvais, ne le seroit
pas nécessairement, puis qu'il ne le seroit pas de toute éternité.
ADD. DU TRAD.]
[Note marg.: _Que Dieu gouverne toutes choses. x. Preuve._]
X: S'il est vrai, comme nous l'avons établi, que Dieu a créé le
Monde, il n'est pas moins constant, qu'il le gouverne par sa Providence.
Sa bonté l'y oblige: sa science infinie & sa toute-puissance lui en
donnent les moyens: l'une lui fait connoître tout ce qui se fait & tout
ce qui se doit faire: l'autre le rend capable d'exécuter ce qu'il juge
à propos pour conduire & pour régler l'Univers. Avec un degré de
sagesse & de bonté infiniment plus petit, les hommes étendent leurs
soins sur leurs enfans, & avec quelque chose qui n'est en soi-même ni
bonté ni sagesse, mais qui en réprésenté assez bien les démarches,
les bêtes mêmes savent élever & conserver leurs petits. Il faut
rapeller ici ce que nous avons dit de certains mouvemens peu naturels,
que l'on remarque dans le Monde, mais qui servent bien mieux à sa
conservation que d'autres plus naturels, & plus simples.
[Note marg.: _Que Dieu gouverne toutes les choses sublunaires._]
XI. La Terre & toutes les choses sublunaires étant l'ouvrage du
Créateur, aussi bien que le Ciel, & tous les corps célestes, cette
même raison fait voir combien est mal fondée l'opinion de ceux, qui
reconnoissant une Providence, la renferment dans l'étendue des Cieux.
Il ne seroit pas même dificile de prouver, que la Terre est plus
particuliérement que le Ciel, l'objet des soins de la Providence. Le
cours des Astres est si conforme aux besoins de l'Homme, qu'on peut dire
qu'ils ont été créez pour lui. Or lequel est le plus digne des soins
de Dieu, ou la Fin, ou les moyens qui sont destinez à cette fin?
[Note marg.: _Que Dieu gouverne les natures particuliéres._]
Il n'y a pas plus de raison à prétendre, que Dieu ne conduit que les
natures universelles, & ne touche point aux Êtres Singuliers. Est-ce
qu'il ne les connnoît pas? C'est ce que quelques-uns disent, mais si
cela est, comment se connoît-il lui-même? De plus, nous avons prouvé
que la science de Dieu est nécessairement infinie: elle s'étend donc
à tous les Êtres particuliers. Or si Dieu les connoit tous, pourquoi
ne les gouverneroit-il pas tous? Cela paroît encore par ces fins tant
particuliéres, que générales, que nous avons découvertes dans chaque
partie du Monde. Sans toutes ces considérations, une seule raison
sufit. C'est que les natures universelles ne subsistent que dans les
Êtres particuliers. Si donc Dieu abandonne les Êtres particuliers, il
faut aussi qu'il abandonne le genre; s'il conserve & gouverne le
genre, il faut de nécessité qu'il conserve & gouverne les Êtres
particuliers.
[Note marg.: _Preuve de la Providence, par la conservation des États_]
XII. La durée des États & des Empires est une preuve si forte de la
Providence Divine, que tous les Philosophes et tous les Historiens en
ont très-bien senti le poids. En général, par tout où cet ordre,
qui soumet un État à une autorité supérieure, a été reçu, il
y subsiste toujours. En particulier, on voit que certaines formes de
Gouvernement se maintiennent en quelque Païs pendant une longue
suite de siécles. Combien de temps n'a pas duré, par exemple, le
Gouvernement monarchique des Assyriens, des Egyptiens et des François.
Le Gouvernement Aristocratique des Vénitiens compte déjà plus de
douze cents ans. Il est vrai que la Politique a beaucoup contribué
à cette longue durée. Cependant, si l'on prend garde combien il y a
toûjours eu d'esprits déréglez et turbulens; à combien de
traverses un État est sujet de la part de ses Voisins, et quelle,
est l'inconstance de toutes les choses du Monde: on verra qu'il est
impossible qu'une certaine maniére de Gouvernement subsiste: si long
tems, sans une direction toute particuliére de la Providence. Cette
direction est encore plus sensible dans la maniére dont Dieu change la
forme des Empires & les ôte à de certains Peuples pour les donner à
d'autres. Ceux par qui il opére ces grandes Révolutions, Cyrus, par
exemple, Alexandre, César, Cingi parmi les Tartares, & Namcaa dans la
Chine, ont tous eu une enchaînure de succès, que toute la prudence
humaine n'auroit jamais pu leur procurer; ils ont tous éprouvé un
bonheur dont la grandeur surpassoit leurs désirs, & dont la durée
constante était fort éloignée du cours ordinaire des choses du
monde, dans lesquelles on ne voit que mêlange & qu'inégalité. La
ressemblance qu'ont entr'eux ces événemens mémorables, & leur
concours à une même fin, c'est-à-dire, à l'établissement d'un
Empire sur les ruïnes d'un autre, ne peuvent partir d'une cause
fortuite & aveugle. On peut faire plusieurs fois de suite un coup de dé
heureux: mais si on le fait jusqu'à cent fois, il n'y a personne qui ne
l'atribue d'abord à quelque adresse cachée.
[Note marg.: _3. Preuve par les miracles._]
XIII. Entre toutes les preuves qui nous convainquent d'une Providence,
il n'en est point de incontestable que les miracles & les prédictions
dont les Historiens font mention. Il est vrai qu'on en débite beaucoup
sans fondement. Mais doit-on rejetter pour cela tout ce qu'on a
là-dessus de bien atesté par des témoins oculaires, dont le
jugement & la bonne foi sont au-dessus du soupçon? Ce sont des choses
impossibles, dira-t'on; mais si Dieu peut tout & sait tout, pourquoi ne
feroit-il pas ce qu'il veut, & ne pourroit-il pas révéler ce qu'il
sait? Si l'on ajoûte que ces actions miraculeuses violent les loix de
la Nature; je demanderai pourquoi Dieu, étant l'auteur de ces loix,
il n'en seroit pas le maître; & s'il s'y est tellement lié, qu'il ne
puisse jamais se dispenser de les suivre? Si l'on dit que ces choses
extraordinaires peuvent avoir été produites par des Esprits
inférieurs à Dieu, j'y consens: mais j'en conclus qu'à plus forte
raison Dieu les pouvoit produire lui-même: outre que, comme dans un
Royaume bien réglé il ne se fait rien d'extraordinaire que sous le
bon plaisir de celui qui le gouverne, il faut nécessairement que ces
Esprits, à qui on veut faire honneur de ces grandes choses, ne les
ayant faites que par l'ordre ou par la permission de leur Maître.
[Note marg.: _En particulier par les miracles de Moyse & de Josué, que
l'on prouve I. par la durée de la Religion Judaïque._]
XIV. Que l'on chicane tant qu'on voudra sur la certitude des histoires
qui nous parlent d'événemens surnaturels & miraculeux; l'Histoire de
la Religion Judaïque, & des merveilles qui lui servent de fondement,
est au-dessus de toute exception. Cette Religion[5], quoique privée
depuis long tems de tous apuis humains; quoi qu'en bute à la raillerie
& aux mépris de toutes les Nations, a subsisté jusqu'à présent dans
tous les endroits du du Monde où elle s'est répandue. Toutes les
autres Religions, si vous en exceptez la Chrétienne, qui n'est autre
que la Religion Judaïque amenée à sa perfection, sont tombées du
même coup qui a renversé les Empires, dont la puissance leur servoit
d'apui. C'est ce qui est arrivé à toutes les diférentes branches de
l'ancien Paganisme. Et si le Mahométisme se maintient encore, ce n'est
qu'à la faveur de l'Autorité souveraine. Si l'on recherche la cause
de cette impression profonde & inefaçable, que la Religion Judaïque
a faite dans le coeur de ceux qui la professent, on n'en trouvera pas
d'autre qu'une Tradition certaine & constante, qui leur a apris de
génération en génération les miracles que leurs premiers pères
virent faire à Moyse & à Josué à leur sortie d'Égypte, & à leur
entrée dans le Païs de Canaan. Sans cela, il n'est pas concevable
qu'un Peuple qui a toujours eu un grand fonds d'obstination, & un
extrême penchant à la désobéïssance, eût voulu se charger d'une
loi qui l'acabloit par une multitude rebutante de Cérémonies & de
Rites. Sur-tout[6], la Circoncision est quelque chose de si douloureux,
& qui leur atiroit de si cruelles railleries de la part des Étrangers,
qu'il n'est pas croyable qu'entre tant de cérémonies que l'esprit
peut inventer, des hommes sages eussent pris celle-ci pour en faire le
symbole de leur Religion, s'ils n'avoient été convaincus que c'étoit
Dieu qui leur en ordonnoit la pratique.
[Note 5: _Cette Religion.... subsiste encore aujourd'hui_. Joséphe dans
son premier livre contre Appion nous a conservé un passage d'Hécatée,
où cet Auteur parlant des Juifs qui étoient avant Alexandre, dit,
«qu'ils étoient si atachez à leurs loix & à leurs coutumes, que ni
le mépris outrageant que leurs Voisins faisoient d'eux, ni les mauvais
traitemens des Rois de Perse & de leurs Satrapes, ni même les derniers
suplices, ne les pouvoient obliger à y renoncer. Un autre passage du
même Hécatée porte que _du temps d'Alexandre, des Soldats Juifs
refusèrent constamment d'aider à rebâtir le temple de Bélus._
Joséphe dans la Réponse à Appion, liv. 2. conclut de cette fermeté
des Juifs à conserver leurs loix au milieu de leurs malheurs & de leurs
dispersions & malgré les menaces & les caresses des Rois étrangers,
qu'il faloit bien qu'ils eussent été fermement persuadez de tout tems
que Dieu en étoit l'Auteur.]
[Note 6: _La Circoncision étoit quelque chose de si douloureux, & qui
leur &c._ Philon.]
[Note marg.: 2. _Par la sincérité de Moyse & par l'antiquité de ses
Livres_]
XV. Les Écrits de Moyse, qui nous ont conservé la mémoire de tant de
miracles, ont des caractéres de vérité extrémement vifs & sensibles.
Tous les Juifs qui ont été depuis ce grand Homme jusqu'à nous, ont
toujours cru très-sincérement, que Dieu le leur avoit envoyé pour les
conduire & pour établir leur Religion[M]. On ne lui voit ni passion
pour la gloire, ni desir d'établir sa Maison. S'il fait des fautes, il
veut bien les publier; s'il jouït de l'autorité suprême, c'est parce
qu'il étoit seul capable de la manier. Mais d'ailleurs il ne travaille
point à l'afermir dans sa famille, qu'il s'est contenté de confondre
dans la foule des Lévites. Il laisse à d'autres l'honneur du Sacerdoce
dont il auroit pu s'emparer. On ne remarque dans ses discours, ni
cet artifice, ni ces maniéres flateuses & insinuantes, qui sont les
couleurs ordinaires du mensonge; mais une simplicité inimitable, & une
proportion merveilleuse avec les choses dont il parle. Joignez à
cela qu'aucun autre livre ne peut disputer aux siens l'avantage de
l'antiquité. Les Grecs mêmes, de qui les autres Peuples ont tiré
ce qu'ils ont d'érudition, avouent qu'ils ont reçu d'ailleurs[7]
l'invention de l'écriture. Et il est certain que le nom de leurs
lettres, leur rang, & la figure qu'elles eurent dans les commencemens;
ne sont autres que le nom, le rang, & la figure des lettres Syriaques &
Hébraïques.[8] Les loix mêmes les plus anciennes des Athéniens,
sur lesquelles celles des Romains furent ensuite formées, viennent
manifestement des loix de Moyse.
[Note M: Mais comment eût-il obtenu créance dans l'esprit des premiers
Israëlites, si Dieu n'eût véritablement signalé sa Mission par tous
ces prodiges qu'il a laissez par écrit? Certes il n'étoit pas possible
qu'il jouât tout un grand Peuple. Mais quand il l'eût pu, il ne
l'auroit pas fait. On le voit très-éloigné de tout ce qui peut porter
un homme à la fourbe & à l'imposture. ADD. DU TRAD.]
[Note 7: _L'invention de l'Écriture_, Hérodote dans sa Terpsichore dit
que «les Ioniens ayant apris des «Phéniciens l'usage des lettres,
l'avoient retenu, quoi qu'avec quelques changemens; que c'est à cause
de cela que les lettres Gréques sont nommées Phéniciennes.» En éfet
Timon & Plutarque les apellent ainsi. Ce dernier dit aussi qu'_Alpha_
signifie _un boeuf_ dans la langue Phénicienne, ce qui est vrai.
Eupoléme dans son livre des Rois de Judée, dit «que Moyse a été
le premier de tous les Sages, & que ce fut lui qui enseigna aux Juifs
l'invention des lettres, laquelle passa ensuite de ce peuple aux
Phéniciens»; & il est vrai que le plus ancien Hébreu étoit le même
ou presque le même que le Phénicien. _Il prononçoit_, dit Lucien,
_certains mots inconnus tels que seroient des mots Hébreux ou
Phéniciens_. Chérilus dans les Vers qu'il a fait des Solymes[N] dont
il posoit la demeure auprès d'un lac, qui est à ce que je crois le lac
Asphaltite ou la mer morte, dit qu'ils parloient Phénicien. Cela se
recueille aussi de cette scéne de Plaute qui est en langue Punique. Non
seulement la langue des anciens Israëlites étoit la même que celle
des Phéniciens, mais ils se servoient aussi des mêmes lettres, comme
l'ont prouvé Joseph Sealiger, & Gérard Vossius.]
[Note N: Rochart Liv. I. _des Colonies des Phéniciens_, Ch. 6. fait
voir que Josephe s'est trompé; & que ces Solymes dont Chérilus
parle ne sont pas un peuple de Judée; mais de l'Asie Mineure dans le
voisinage de la Lycie.]
[Note 8: _Les lois mêmes les plus anciennes des Athéniens_ &c. Telle
est la loi touchant _le voleur de nuit_, & celle qui ordonnoit _qu'un
homme venant à mourir sans enfans, son plus proche parent épouseroit
sa veuve_. Sopater, Térence, & Donat, font voir que c'étoit là une
loi des Athéniens. Ces Peuples avoient aussi pris de la fête des
Tabernacles la coutume de porter des rameaux dans une de leurs
solemnitez. A l'imitation du souverain Sacrificateur des Juifs, leur
Pontife étoit obligé par les loix d'épouser une fille vierge &
citoyenne. Enfin la loi qui ordonnoit parmi eux _que lorsque deux ou
plusieurs soeurs viendroient à mourir sans enfans ou sans frères,
les parens du côté du père seroient héritiers_, venoit aussi des
Hébreux.]
[Note marg.: _3. Par les témoignages des Auteurs étrangers._]
XVI. Outre cela, on trouve dans les Écrits de plusieurs Auteurs
Païens, beaucoup de choses conformes à celles que Moyse nous aprend,
& qui ne pouvant être regardées que comme les restes d'une Tradition
très-ancienne & très-universelle, sont fort propres à confirmer ce
que cet Auteur a écrit. Ce qu'il nous dit de l'origine du Monde se
trouve en substance, quoi qu'un peu déguisé,[9] dans les plus vieilles
histoires des Phéniciens, que[P] Sanchionation avoit compilées, &
que[g] Philon de Biblos a traduites.[10] On en voyoit aussi quelques
traces parmi les Indiens, au raport de Mégasthénes & de Strabon;[11]
& parmi les Égyptiens, selon le témoignage de Laërce & de Diodore de
Sicile. Entre les Grecs,[h] Linus,[12] Hésiode[i], & beaucoup d'autres,
ont parlé du Chaos, que quelques-uns ont réprésenté comme un grand
oeuf[R]. Ils n'ont pas ignoré non plus, [Note marg. A: C'est une
province d'Égypte.] ni la création des animaux, ni celle de l'Homme;
ils ont su qu'il a été formé à l'image de Dieu, & qu'il reçut de
son Créateur l'empire sur les animaux.[13] Ovide, qui avoit pris tout
cela des Grecs, l'énonce dans ses Métamorphoses d'une maniére
fort aprochante des expressions de Moyse.[14] Épicharme[j] & les
Platoniciens ont dit, que toutes choses avoient été faites par la
parole de Dieu. C'est ce qu'on voit aussi dans l'ancien Auteur des[15]
Vers ausquels on a donné le nom d'Orphiques [Note marg.: δόχημα.
και όχημα.] non qu'ils fussent d'Orphée, mais parce qu'ils en
contenoient les leçons & la doctrine. La lumiére du Soleil,[16] selon
Empédocle[k], ne vient pas originairement de lui: il n'en est que le
dépositaire, ou, comme a parlé un des Docteurs de l'ancienne Eglise,
le _réceptacle_ & le _véhicule_.[l] Aratus & Catulle[m] ont placé
au-dessus des Astres le séjour de la Divinité,[n] Homére y a conçu
une lumiére éternelle. Thalés[o], instruit dans la discipline des
Phéniciens, de qui il étoit descendu, a enseigné que Dieu est le plus
ancien de tous les Êtres comme n'ayant été produit par aucun autre,
que le Monde n'est si Beau que parce qu'il est l'ouvrage de Dieu, & que
les ténèbres ont précédé la lumiére. Ce dernier point, qui se
trouve aussi[17] dans les vers Orphiques, & dans Hésiode, nous aprend
pourquoi[18] plusieurs Nations, qui retenoient inviolablement les
vieilles coutumes, mesuroient plutôt le tems par les nuits que par les
jours. Anaxagore a reconnu que toutes les parties du Monde ont été
arrangées par une Intelligence suprême.[19] Aratus dit que les Etoiles
ont été créées de Dieu.[20] Virgile marchant sur les traces des
Philosophes Grecs, parle d'un Esprit universel répandu dans tout
l'Univers, & qui est le Principe de la vie & du mouvement[21]. Hésiode,
Homére,[22] & Callimaque, ont assuré que l'Homme avoit été formé
de boue.[23] Maxime de Tyr avance que toutes les Nations s'accordent à
reconnoître un seul Dieu auteur & maître du Monde. On peut dire aussi
qu'elles ne se sont pas moins rencontrées, à reconnoître dans un
septième jour quelque chose de plus que dans les autres: ce qui est un
monument très-sensible de la création du Monde en six jours. Pour les
Hébreux, cela est clair. A l'égard des Grecs, & des Latins,[24] nous
l'aprenons de Joseph, de Philon, de Tibulle, de Clément Alexandrin,
& de Lucien. Selon le raport de Philostrate de[25] Dion Cassius, & de
Justin Martyr, les Indiens & les Celtes, anciens Peuples de l'Allemagne,
de la Bretagne & de la Gaule, ont divisé le tems en semaines: ce qui
prouve qu'ils conservoient la mémoire du repos qui suivit la Création.
Et cela paroît aussi par les noms que ces peuples donnoient aux jours
de la semaine.
[Note 9: _Dans les plus vieilles histoires des Phéniciens que
Sanchoniaton avoit compilées & que Philon de Biblos a traduites_. Voici
un fragment de cet ancien Auteur qu'Eusebe a garanti de l'oubli en
le citant dans sa Préparation Évangélique liv. 1. ch. 10. «La
Théologie des Phéniciens établit pour premier principe du Monde _un
air ténébreux & spiritueux ou un soufle, un vent d'un air ténébreux
& un Chaos_ envelopé d'obscurité: Que ces deux principes occupoient un
espace infini, & que pendant un fort long tems, il ne furent séparez
par aucune borne: mais qu'enfin _l'Esprit_ étant devenu amoureux de ces
principes qui lui apartenoient, il s'étoit mêlé avec eux: Que cette
conjonction avoit été apellée _desir_ ou _amour_: Que ce fut de
là que naquirent toutes choses: Que pour l'Esprit il étoit sans
commencement, & n'avoit été produit par aucune cause: Que la premiére
chose qui provint de son union avec ces principes, fut _Mot_, par où
quelques-uns entendent du limon, d'autres une putréfaction qui naît
d'un mélange d'eau avec quelque autre substance: Que ce _Mot_ avoit
été la semence de toutes les Créatures, & la matiére dont elles ont
été formées...... Que les Astres étoient dans ce limon comme dans un
oeuf, & que ce limon qui renfermoit le Soleil, la Lune, les Étoiles, &
[O]les grans Astres, fut ensuite illuminé. Tout le Monde voit le raport
qu'a cette doctrine avec celle de Moyse. Dans l'une & dans l'autre on
voit, I. une matiére informe & ténébreuse que Moyse appelle תהזם
_Tehom_, _abîme_ תחו & בהן _Tohou_ & _Bohou_, _terre sans forme &
vuide; eaux_ & que Sanchoniaton nomme _Chaos_, avant qu'elle ait reçu
du mouvement, & _Mot_, après qu'elle en eut reçu. On y voit, II.
_l'Esprit_, auteur du mouvement, & qui tire de cette matiére tous les
Êtres qui devoient composer l'Univers. III. On y voit même son action
représentée par une même image, qui est celle d'une colombe qui couve
un oeuf: car c'est là la force du mot מרהפת _Merachépheth_, que
nous avons traduit, _se mouvoir_, comme l'a remarqué le Rabbin Salomon
Jarchi. Or Sanchoniaton dit que les Astres étoient dans le limon comme
dans un oeuf. C'est à cela que se raportent les passages suivans.
Macrobe Saturnal. liv. 7. ch. 16. dit qu'un oeuf est un bel emblême du
Monde. Les Vers Orphiques enseignent que le principe de la génération
de toutes choses a été _un oeuf_, & dans Arnobe les Dieux Syriens, qui
ne sont autre chose que les Astres, sont dits _être nez d'oeufs_. IV.
Enfin on voit dans l'Auteur Phénicien aussi bien que dans Moyse, que la
lumiére a précédé le Soleil. Dans la suite de ce fragment, il est
parlé de βάαν _Bâan_ & de κολπία _Kolpia_. Le premier est le
בהן, _Bohou_ que nous avons traduit, _vuide_; le second, par lequel
Sanchoniaton entend le vent, est visiblement כדפיח _Kol pi jah_,
_la voix de la bouche de Dieu_. Zenon qui étoit de Cittium, ville
de Cypre & Colonie des Phéniciens, disoit, au raport du Scholiaste
d'Apollonius, «que ce Chaos dont a parlé Hésiode, étoit de l'eau; &
que cette eau venant à s'abaisser, il s'étoit produit une espéce de
limon lequel s'épaississant devint ce que nous apellons la terre».
Numénius, allégué par Porphyre, cite expressément Moyse, dans ces
paroles, _le Prophète a dit que l'Esprit de Dieu_ ένεφέρετο,
_étoit porté sur les eaux_. La séparation de la terre & des eaux se
trouve aussi dans Phérécydes, qui l'avoit apris des Syriens, & dans
Anaximander, qui dit que la Mer est _un reste de l'humidité originelle
de l'Univers_. Linus & Anaxagore ont enseigné _qu'au commencement tout
étoit mêlé et confus, mais que l'Esprit a tout arrangé_. Ce qu'ils
tiroient des Phéniciens, qui dès la premiére Antiquité ont eu
commerce avec les Grecs. Linus même étoit Phénicien d'origine.
Orphée, qui a puisé des mêmes sources, dit dans un passage cité par
Athénagore, que _le limon a été fait d'eau_. Outre cela, il a parlé
du Chaos comme _d'un grand oeuf, qui venant à se crever, s'est partagé
en deux parties qui sont le ciel & la terre_. On trouve aussi dans un
passage de cet ancien Auteur, cité par Timothée le Chronologue, _& les
premiéres ténèbres, & la premiére illumination de l'Univers_.]
[Note O: Après avoir nommé le Soleil, la Lune & les Étoiles
qu'entend-il par les grans Astres? Peut-être les Étoiles de la
premiére grandeur.]
[Note P: Sanchoniaton de Betyte est le plus ancien & le plus fameux des
Historiens Phéniciens. Suidas assure qu'il a vécu quelque tems après
la guerre de Troye: & s'il est vrai que son ouvrage ait été adressé
à Abibal Roi de Phénicie, pére d'Hiram, allié de Salomon, il faut
qu'il ait vécu du tems de David. M. de Saint Jore (Richard Simon)
_Bibliot. Crit. t. I._ dit qu'il paroît que l'histoire attribuée à
Sanchoniaton a été supposée, vers le tems de Porphyre, en faveur du
Paganisme. Voyez ce qu'il dit _p. 131. & suiv._ TRAD. DE PAR.]
[Note g: Philon _de Biblos_, qui avoit traduit son ouvrage de Phénicien
en Hébreu, étoit un Grammairien qui vivoit, dit-on, sous l'Empereur
Adrien; nous n'avons plus l'original ni la traduction. Voyez-en des
fragmens dans Euseb. _Prep. Ev. Le même._]
[Note 10: _On en voyoit quelques traces parmi les Indiens, au raport de
Mégasthénes._ Voici le passage, tiré du liv. 15. de Strabon. «Les
indiens ont en beaucoup de choses les mêmes opinions que les Grecs. Ils
croyent, par ex. que le Monde a eu un commencement, & qu'il doit finir
un jour: que Dieu qui en est l'auteur, & qui le gouverne, se trouve dans
toutes ses parties: que toutes choses ont chacune en particulier des
principes diférens; mais que le principe général dont tout le Monde
a été formé, c'est l'eau.» On voit aussi dans Clément Alexandrin,
liv. I. des Stromates un passage de Mégasthénes, qui témoigne que
les Brachmanes, Philosophes Indiens, ont cru ce que les plus anciennes
traditions enseignent touchant la Nature.]
[Note 11: _ Et parmi les Égyptiens._ Laërce dans sa préface; «Ils
tiennent (_ce sont les Égyptiens_) que le Monde dans sa naissance a
été[Q] une masse confuse: que les Élémens ont été tirez de cette
masse par voye de séparation: que les animaux en ont été formez.. que
le Monde périra, de même qu'il a commencé d'être.»]
[Note Q: Voici comme Diodore de Sicile explique leur opinion. «Ils
disent que lors que l'Univers commença d'exister, le Ciel & la Terre
n'avoient qu'une même face, & étoient mêlez l'un avec l'autre:
Qu'ensuite l'air ayant reçu un mouvement perpétuel, ce qu'il y avoit
de parties de feu s'élévérent au-dessus des autres, pour composer
les Astres: & les parties bourbeuses & épaisses s'affaissérent &
s'amassérent dans un même lieu, avec les parties humides: Que les unes
& les autres ayant aussi reçu un mouvement continuel, les plus
humides s'étoient séparées des plus grossiéres & des plus solides;
celles-là pour composer la Mer, & celles-ci, la Terre: Que la Terre
qui étoit d'abord fort molle, s'épaissit peu à peu par la chaleur du
Soleil: Que sa surface ayant commencé à fermenter par cette chaleur,
il s'y étoit formé de petites élevures qui contenoient une certaine
pourriture, environnée d'une espéce de membrane ou de peau fort
déliée; ce qui arrive encore aujourd'hui dans des lieux humides &
marécageux, lors que le Soleil vient à les échaufer tout d'un coup.
Que cette petite pourriture étant devenue un Fétus, ou une ébauche
d'animal, tous ces Fétus tirérent leur nourriture d'un brouillard qui
de nuit se répandoit autour d'eux, & que de jour la chaleur du Soleil
leur donnoit une juste consistence: Qu'ayant aquis toutes leurs parties
dans une forme convenable, & le Soleil ayant brulé & dissipé ces peaux
où ils étoient enfermez, toutes les espéces d'animaux vinrent enfin
à paroître: Que ceux qui avoient eu en partage plus de degrez de
chaleur, s'élevérent dans l'air, les plus terrestres demeurérent sur
la Terre, & les plus humides eurent l'eau pour leur demeure: Que la
Terre se durcissant tous les jours de plus en plus par la chaleur &
par les vents, étoit devenue incapable de produire les animaux de la
maniére qui vient d'être décrite; & qu'à cette voye de génération
succéda celle que nous voyons aujourd'hui..... Qu'il ne faut pas être
surpris de cette force que la Terre a eu de produire les animaux: Qu'on
en voit un exemple dans la [A]Thébaïde, où dans le tems que le Nil
est le plus débordé, le Soleil échaufant tout d'un coup la terre qui
a été humectée & détrempée par ce debordement, il s'engendre sur sa
surface une pourriture, de laquelle naît une multitude incroyable de
rats & de souris: Qu'à plus forte raison cela a pu arriver dans le
commencement, puis qu'alors la Terre, qui étoit plus molle, & l'air
qui avoit une autre température, étoient dans une disposition plus
prochaine à produire des animaux». Macrobe, Saturnal. liv. VII.
raporte en abrégé cet article de la Théol. Égyptienne touchant la
génération des animaux. Tout cela, si vous y joignez _l'Esprit,_
ressemble assez à la doctrine de Moyse, & à la Tradition des
Phéniciens. La plûpart des Philosophes Grecs ne regardant qu'à la
matiére, n'ont point parlé de la cause qui lui a donné le mouvement
& la forme. Aristote, qui a senti ce défaut l'a prétendu éviter en
disant qu'il faloit, outre la matiére, concevoir une cause qui ait agi
sur elle, & que cette cause est la _Nature_. Mais Thalès, Anaxagore,
& Platon ont mieux rencontré lors qu'ils ont dit que cette cause est
Νας, c'est-à-dire une _Intelligence, un Esprit_.]
[Note h: Linus étoit un Poëte Grec qui vivoit avant Homere, selon
quelques-uns: on le fait inventeur des rithmes & des airs; il ne nous
reste rien de lui. TRAD. DE PAR.]
[Note 12: _Hésiode & beaucoup d'autres_. Ces autres sont l'Auteur
de certains Hymnes, & du Poëme des Argonautes, que l'on a cru être
Orphée; Épicharme, le plus ancien des Poëtes Comiques,& Aristophane,
dans la Comédie qui a pour titre, _les oiseaux_, & dont Lucien & Suidas
nous ont conservé le passage qui fait à ce sujet. Dans tous ces
Auteurs on voit un _Chaos_, matiére informe, & principe de toutes
choses: une cause qui agit sur ce Chaos, qu'ils apellent _Amour_, & qui
séparant toutes les diférentes parties du Chaos, a produit le Ciel, la
Terre, la Mer, les Hommes &c. Sur quoi il faut remarquer I. qu'Hésiode
étant né proche de Thèbes, ville qui a été bâtie par Cadmus
Phénicien, il en a pu tirer ce qu'il dit là-dessus, & qui est si
conforme à ce que nous venons de voir de la tradition des Phéniciens.
II. Que les Phéniciens ayant eu de tout tems commerce avec les Ioniens,
qui ont été les premiers habitans de l'Attique, ont pu leur porter la
connoissance de leurs dogmes, aussi bien que leurs marchandises.]
[Note i: Hesiode autre Poëte, né a Ascre en Beocie, que quelques-uns
mettent avant Homere, & d'autres plus probablement un siécle après
ou environ. Les ouvrages qui nous restent de lui sont simples pour
le stile, mais grands pour les pensées morales. Sa Theogonie ou
Génération des Dieux est la Théologie des Païens. Son ouvrage
intitulé les Oeuvres & les Jours, est plein de belles pensées. TRAD.
DE PAR.]
[Note R: Aparemment à cause de la métaphore que Moyse employe pour
réprésenter l'action de l'esprit de Dieu, & qu'il tire de l'action
d'une poule qui fait éclorre ses oeufs en les couvant. ADD. DU TRAD.]
[Note 13: _Ovide.... l'énonce dans ses Métamorphoses_ &c. Le passage
est très-beau, Grotius l'a raporté tout entier. Comme il est un peu
long, je n'en donnerai qu'un abrégé. Ovide, après avoir décrit le
Chaos d'une maniére fort ingénieuse, représente le partage que Dieu
fait de toutes ses parties confuses & mêlées. Il dit qu'il en tira
les Élémens, à chacun desquels il marqua sa place: Qu'il arrondit la
Terre, l'environna de Mers, & qu'il la coupa de riviéres, & de lacs:
Qu'il étendit les campagnes, abaissa les valons, éleva les montagnes,
& orna les bois de feuillage. Il parle ensuite des cinq Zones &
célestes & terrestres, des brouillards, des nues, des orages, dont il
dit que Dieu établit le siége dans les airs, ou il assigna de même à
chacun des vents leur quartier. Plus haut il nous fait voir l'_Æther_,
ou l'air pur, & dégagé de parties terrestres; & plus haut encore le
Ciel & les Astres, qu'il représente, aussi bien que les Dieux, comme
les habitans du Ciel. Il parle en général des diférentes espéces
d'animaux, & de leurs demeures. «Il leur manquoit un Maître,
ajoûte-t-il; l'Homme naquit pour posséder ce beau rang. Japétus
mêlant avec de l'eau le limon tout nouvellement séparé de l'_Æther_,
le forma à l'image des Dieux maîtres & directeurs de tout l'Univers.
Et au lieu que les autres animaux sont panchez vers la terre, il donna
à l'Homme une tête droite, élevée, & capable de porter les yeux vers
le Ciel.» Eurysus Pythagoricien dit «que celui qui a formé l'Homme
étant souverainement bon & bien faisant, a bien voulu se prendre
lui-même pour patron de cet ouvrage.» Horace, Virgile, & Juvénal ont
représenté nôtre ame comme descendue du Ciel, & faisant même partie
des Êtres célestes. Cicéron, & Hipparchus cité par Pline liv. II.
ont donné à l'ame une espéce de parentage avec les Étoiles.]
[Note 14: _Épicharme_ &c. _La Raison des hommes_, dit ce Poëte, _est
née de la Raison de Dieu_. Amélius Platonicien cité par Eusébe
Prépar. lib. XI. «Cette Raison par qui subsistent toutes les choses
qui ont été faites, est assurément cette _Parole_ dont un certain
Auteur Barbare dit, qu'elle étoit avec Dieu quand il créoit le Monde,
& même avant qu'il le créât: que tout a été fait par elle: & que
tout Être vivant & animé, vit & subsiste par elle.» Cet Auteur
Barbare est S. Jean, qui vivoit un peu avant ce Philosophe. Chalcidius,
dans son commentaire sur le Timée de Platon, parlant de Moyse: «Il
est clair, _dit-il_, qu'il jugeoit bien que la Sagesse divine avoit
présidé à la creation du Ciel & de la Terre, & qu'en un mot elle est
le premier Principe de tout l'Univers.» Zénon & ses Sectateurs ont
aussi le même dogme. _Tertull._ contre les Gent.]
[Note j: Épicharme de Sicile, Poëte comique & Philosophe, que
quelques-uns font inventeur de la Comédie: il avoit écrit sur la
Nature & sur la Medecine, ces ouvrages sont perdus. TRAD. DE PAR.]
[Note 15: _Les vers Orphiques_. «J'en prens à témoin cette premiére
parole que le Pére de l'Univers prononça lors que par ses ordres il
fonda le Monde entier.» Et ailleurs, «Tourne tous tes regards, &
dirige tous les mouvemens de ton coeur vers la Raison divine. Jette les
yeux sur le Créateur du Monde. Lui seul est éternel, lui seul a créé
toutes choses; lui seul présent à toutes les parties de la vaste
machine du Monde, les agite & les remue. Aucun homme ne le voit,& il
voit seul tous les hommes». Ces deux passages se trouvent dans Justin
Martyr, liv. de la Monarchie, dans Clément Alexandrin, Stromat. liv. v.
& dans Eusébe, Prépar. Evang. liv. XIII.]
[Note 16: _Selon Empédocle_. «Ce Philosophe disoit que la premiére
chose qui fut séparée du Chaos, fut _l'Æther: Qu'ensuite le Feu en
fut tiré, & enfin la Terre: Que la Terre étant venue à se resserrer
par l'impétuosité même du mouvement de ses parties, l'Eau en étoit
sortie, comme par bouillons: Que l'Air s'étoit dégagé de dedans l'eau
à-peu-près comme les exhalaisons sortent de la terre: Que pour ce qui
est de _l'Æther_, & du Feu, le premier avoit produit le Ciel, & le
second, le soleil.» Plut. liv. 2. ch. 6. Il disoit aussi _qu'il y
avoit deux Soleils, l'un, original, & l'autre qui a été formé sur le
premier, & c'est celui que nous voyons_.]
[Note k: Empedocle d'Agrigente, disciple de Pythagore & de Parménide,
avoit écrit sur la Physique, & une Relation de l'expedition de Xerxès.
TRAD. DE. PAR.]
[Note l: Aratus, c'est ce Poëte Grec dont Cicéron encore jeune, avoit
traduit les Phenomenes. TRAD. DE. PAR.]
[Note m: Catulle Poëte Latin, de Vérone, mort à Rome à l'âge de 30.
ans, 44. ans avant J.C. _Le même_]
[Note n: Homere le meilleur des Poëtes Grecs, & le desespoir de tous
ceux qui voudraient l'imiter, vivoit, à ce que l'on croit, plus de
900. ans avant J. C. Il y en a qui le font contemporain de Salomon. _Le
même_.]
[Note o: C'est le premier de ceux qu'on nomma les sept Sages de la
Grèce. Il naquit vers l'an 115. de Rome, & mourut vers l'an 209. âgé
de 92. ans; étant jeune sa mere, dit-on, le pressa de se marier: il
répondit, _il n'est pas encore tems_; sollicité de nouveau dans un
âge avancé, il dit, _il n'est plus temps_. Le même.]
[Note 17: _Dans les vers Orphiques_ &c. _Je chanterai la Nuit, Mere des
Dieux & des hommes_.]
[Note 18: _Plusieurs Nations qui retenoient &c._ Nicolas de Damas le dit
des[S] Numides: Tacite, des Anciens Allemans: César, des Gaulois: &
Pline, des [T]Druïdes, en particulier: Aulu-Gelle des Athéniens. Les
Bohémiens & les Polonois ont encore aujourd'hui cette coutume.]
[Note S: Anciens peuples d'Afrique.]
[Note T: Prêtres & Philosophes des Gaules.]
[Note 19: _Aratus dit que les Etoiles &c._ «Commençons par Jupiter,
& ne nous lassons jamais de parler de lui. Toutes les parties du Monde
ressentent les éfets de sa présence. Nous jouissons même de lui, _&
c'est de lui que nous tirons nôtre origine_. C'est aussi lui qui a
ataché les Astres au Ciel dans l'ordre où nous les y voyons, afin
qu'ils nous montrassent en quelle saison chaque chose se doit faire, &
que tout naquît selon de certaines loix.» Ces mots, _& c'est de lui
que nous tirons nôtre origine_, ont été citez pat St. Paul Act. XVII.
28. Chalcidius, dans son Comment. sur le Timée de Platon. «L'opinion
des Hébreux s'acorde avec ce que je viens de dire. Ils enseignent que
Dieu qui a arrangé & orné l'Univers, a donné charge au Soleil de
dominer sur le jour, & à la Lune, d'avoir soin de la nuit: qu'il a
établi les Etoiles pour déterminer les tems, pour marquer les années,
& pour faire connoître d'avance la fertilité ou la stérilité de la
terre.»]
[Note 20: _Virgile parle d'un Esprit &c_. Georgiques liv. IV.
«Quelques-uns faisant réflexion sur cette adresse & sur cette prudence
qui paroissent par tant de marques dans les mouches à miel, ont dit
qu'il y avoit en elles une portion de l'Intelligence divine: qu'en
éfet, Dieu est comme répandu dans toutes les parties de la Terre & de
la Mer, aussi bien que dans les Cieux; & que c'est de lui que l'homme &
tous les animaux puisent en naissant cet Esprit subtil & délié qui les
anime.»]
[Note 21: _Hésiode_. _Il commanda à Vulcain_, dit ce Poëte, _de
mêler de l'eau avec de la terre, & de donner à ce composé une voix
humaine_. Euripide. «Souffrez que les morts rentrent dans le sein de la
Terre. Chaque chose retourne à la source dont elle est sortie. L'Esprit
retourne au Ciel, & le corps rentre dans la Terre. Ce dernier ne nous
est pas donné en possession perpétuelle: il ne nous est que prêté.
Et si, peu après, la Terre le reprend, elle ne reprend que ce qui lui
apartient, puis que c'est elle qui l'a nourri.» Tout cela a un raport
évident avec Gen. III. 9. & Eccles. XII. 7.]
[Note 22: _Et Callimaque_. Il appelle l'Homme, _la boue de Prométhée_.
Démocrite, Épicure, Juvénal, & Martial, ont aussi parlé de cette
boue dont l'homme a été formé.]
[Note 23: _Maxime de Tyr_. &c. Dissertat. I. Au milieu de tant
d'opinions diférentes, qui se combattent les unes les autres, on en
voit une constante & universelle; que Dieu est & le Roi & le Pére
de toutes choses; qu'il y a plusieurs Dieux, qui sont fils du Dieu
souverain, & qui ont part à la conduite de l'Univers. Le Grec,
le Barbare; ceux qui habitent près de la mer, & ceux qui en sont
éloignez, le Sage & l'Idiot, parlent tous là-dessus le même langage.
Antisthéne, Sophocle, & Varron, reconnoissent aussi un seul Dieu
souverain.]
[Note 24: _Nous l'aprenons de Joséphe, de Philon_ &c. Jos. Rép. à
Appion, liv. II. dit _qu'il n'y a aucune ville, soit Gréque soit
Barbare, où ne soit parvenue la coutume de célébrer le septième
jour, de même que le font les Juifs_. Philon. _Le septième jour est
un jour de fête, non pour une seule ville, ou pour un seul païs, mais
pour tous les peuples du monde._ Clément Alexandrin cite là-dessus
Hésiode, Homére, & Callimaque.]
[Note 25: _Dion Cassius._ Il témoigne «que la coutume de compter le
tems par une révolution, de sept jours est venue des Egyptiens, & que
d'eux elle s'est répandue parmi tous les autres Peuples.»]
Les Egyptiens tenoient que la vie des premiers hommes avoit été d'une
grande simplicité,[26] & que l'usage des vétemens leur étoit inconnu.
L'âge d'or si vanté par les Poëtes, & que Strabon témoigne[27] avoir
été connu des Indiens, n'est autre chose que cet heureux tems qui a
précédé la chûte du premier homme.[p] Maimonides remarque que[28]
l'histoire d'Adam, d'Eve, de l'Arbre, & du Serpent, faisoit de son tems
un des articles de la Tradition des Indiens Idolâtres, des habitans du
Pegu, & des Calaminsames. Ferdinand de Mendès, & quelques autres de ce
siécle, raportent que le nom d'Adam n'est pas inconnu aux Brachmanes:
& que les Siamois comptent aujourd'hui[29] six mille ans, depuis la
création du Monde. La longue vie des Patriarches se trouve dans
l'histoire que[q] Bérose[30] a faite de la Chaldée, dans celle
d'Égypte par Manéthon[r], dans celle des Phéniciens composée par
Hirom[s], & enfin dans l'Histoire Grecque d'Hestiæus, d'Hécatée,
d'Hellanicus, & dans les Poësies d'Hesiode. Ce qui peut rendre cette
vérité moins incroyable, c'est que des Auteurs de plusieurs païs,
entre autres[t] Pausanias[31] Philostrate[u] & Pline raportent qu'en
quelques sépulcres on a trouvé des corps[Y] d'une grandeur beaucoup au
dessus de l'ordinaire.[32] Catulle, & avant lui plusieurs Auteurs Grecs,
disent qu'avant que la corruption du genre humain fût montée à
l'excès, Dieu[33] & les Intelligences par lesquelles il exécute
ses ordres, n'ayant pas encore rompu tout commerce avec les hommes,
communiquoient quelquefois avec eux par des aparitions. La vie brutale
des Géans raportée par Moyse se lit aussi[34] dans presque tous les
Auteurs Grecs, & dans quelques Auteurs Latins.
[Note 26: _Et que l'usage des vêtements_ &c. Diodore de Sic. raportant
l'opinion des Egyptiens sur cela, dit[U] «que les premiers hommes
menoient une vie fort incommode & fort dure, parce qu'on n'avoit encore
inventé aucune des choses utiles à la vie: qu'ils n'avoient ni habits,
ni maisons, ni feu & que leur manger étoit très-grossier. Dicéarque,
Philosophe Péripatéticien, cité par Varron & par Porphyre, dit «que
les premiers hommes étant bien plus près des Dieux que nous étoient
d'un très-bon naturel», et vivoient dans l'innocence; & que de là est
venu le nom d'âge d'or, qu'on a donné aux premiers siècles.]
[Note U: Ce témoignage joint à celui qui suit forme une description
assez bizarre des premiers hommes, l'un les réprésente menant une
vie fort misérable, & l'autre, fort sainte. Ainsi il pourroit sembler
qu'ils ne sont pas au but de l'Auteur. Ils y sont pourtant, aujourd'hui;
que le lait, le vin & le miel couloient de source de même que l'eau:
mais que cette délicieuse abondance ayant rendu les hommes fiers &
insolens, Dieu qui ne le put souffrir leur ôta tous ces biens, &
établit un autre genre de vie, pénible & laborieux.»]
[Note 27: _Avoir été connu des Indiens._ Strabon, liv. xv. fait dire
à Calanus l'Indien, «qu'autrefois la farine étoit aussi commune que
la poussiére l'est autant le premier, pour ce qui est de la simplicité
de la vie de nos premiers Péres, l'autre, pour l'innocence de leurs
moeurs. Le 3. passage qui est directement contraire au 1. peut
néanmoins avoir lieu ici, en ce qu'il représente assez bien cette vie
toute simple, & toute naturelle de l'homme avant qu'il tombât dans la
révolte.]
[Note p: Le Rabin Maimonides étoit très savant, quelques Juifs
l'appellent la lumière d'Israel, à cause de sa science; il étoit né
à Cordoue en Espagne l'an de J.C. 1135. & mourut âgé de plus de 70
ans. TRAD. DE PAR.]
[Note 28: _L'Histoire d'Adam, d'Eve, du Serpent, &c._ Chalcidius sur le
Timée de Platon: _selon Moyse Dieu défendit aux premiers hommes de
manger de certains fruits, qui leur pouvoient donner la Connoissance du
bien & du mal_. Et ailleurs; «C'est à cela que se raporte ce que les
Hébreux dirent; que Dieu avoit donné à l'Homme une ame raisonnable
par une inspiration céleste, & aux bêtes, une ame destituée de
raison, se contentant de commander à la Terre de les produire de son
sein; que de ce nombre fut ce serpent, qui par ses suggestions engagea
dans le crime ces prémices de tous les hommes.» Dans les plus
anciennes céremonies des Grecs on crioit _Eva,_ & en même tems on
montroit un serpent.]
[Note 29: _Six mille ans depuis la création._ Selon le raport
de Simplicius, Callisthéne envoya à Aristote des Observations
Astronomiques qu'il avoit recueillies à Babylone, & qui remontoient
jusqu'à 1903 ans, ce qui est à-peu-près le tems qui pouvoit s'être
écoulé depuis le Deluge jusqu'à Callisthéne.]
[Note q: Berose est le premier Écrivain de l'histoire des Chaldéens;
il fleurissoit sous Ptolémée Philadelphe, Roi d'Égypte. Nous n'avons
plus son Histoire, car celle d'Annius de Viterbe est supposée.
Joseph, _dans ses l. contre Appion_, nous a conservé des Fragmens
considérables du véritable Berose. TRAD. DE PAR.]
[Note 30: _Bérose, Manéthon, Hirom, Hestiæus, Hécatée, Hellanicus_.
Joséphe Antiq. Jud. liv. I. ch. 4. cite tous ces Auteurs dont on
avoit encore de son tems les livres. Servins sur Virgile, dit que les
Arcadiens vivoient jusqu'à 300 ans.]
[Note r: Manéthon, Grand Prêtre d'Égypte, Secrétaire ou
Bibliothécaire des Archives sacrées de l'Égypte, sous Ptolem. Philad.
Joseph _contre Appion_, Eusebe _dans sa Chron._ Jules Africain, ont
conservé plusieurs Fragments de l'Hist. d'Égypte de Manethon. TRAD. DE
PAR.]
[Note s: Il étoit Égyptien & Gouverneur de Syrie sous Antigonus ou
sous Antiochus. _Le même Pline_.]
[Note t: Pausanias étoit de Cesarée en Cappadoce, il vivoit sous
l'Empereur Antonin le Philosophe, & fleurissoit vers l'an de J.C. 139.
Sa description de la Grèce est un bon ouvrage. TRAD. DE PAR.]
[Note 31: _Pausanias...... des corps d'une grandeur au dessus de
l'ordinaire._ Dans ses Laconiques il dit _qu'on montroit dans le Temple
d'Esculape, auprès de la ville d'Asopus, des os d'homme d'une grandeur
extraordinaire_. Et dans le I. liv. de ses Eliaques, _qu'on avoit tiré
de la mer un os qui avoit été ensuite gardé à[V] Pise, & que
l'on croyoit être de Pélops_. _Philostrate_ Au commencement de ses
Héroïques il dit _que dans[W] la Palléne, les inondations & les
tremblemens de terre découvroient beaucoup de corps de taille
démesurée_. Dans le liv. VII. ch. 16., «Dans l'Île de Créte un
tremblement de terre ayant rompu une montagne, on y trouva un corps qui
étoit sur ses piez, & que les uns disoient être celui d'Orion, & que
les autres, d'Eétion. L'Histoire nous aprend que le corps d'Oreste
ayant été déterré par le commandement de l'Oracle, on trouva qu'il
étoit grand de sept coudées. Il y a plus de mille ans qu'Homére s'est
plains que les hommes de son tems n'étoient plus si grans que leurs
Ancêtres.» Solin dit «que pendant la guerre de Crete, après une
inondation extraordinairement grande, les eaux s'étant retirées, on
avoit trouvé sur la terre un corps de 33. coudées, qui fut vu de
Mérellus & de son Lieutenant Flaccus. Joséphe, Antiq. Jud. liv. V, ch.
2. «On voyoit encore alors des Géans, dont la grandeur énorme &
la figure extraordinaire ofroit un spectacle capable d'éfrayer, &
étonnoit ceux mêmes qui ne les connoissoient que par le récit des
autres. Aujourd'hui même on montre encore de leurs os qui surpassent
toute créance.» Gabinius dans la description de la Mauritanie disoit
_que Sertorius avoit trouvé les os d'Anteus, qui étant rejoints
faisoient un corps de 69 coudées_. Phlégon, Histoire des choses
merveilleuses ch. 9. parle d'une tête qu'on déterra à Ida, & qui
étoit trois fois plus grosse qu'une tête ordinaire. Il raporte aussi
qu'on avoit trouvé en Dalmatie beaucoup de corps qui d'une main à
l'autre avoient plus de seize aunes; & dans [X]le Bosphore Cimmérien,
un squeléte de 24 coudées de hauteur.]
[Note V: Ville du Péloponnèse.]
[Note W: Presqu'ile de Macédoine.]
[Note X: Aujourd'hui détroit de Caffa ou de Kerel, dans la petite
Tartarie.]
[Note u: Philostrate étoit un Courtisan de l'Empereur Sévère, &
de l'Impératrice Julie son épouse. Ce fut à la prière de cette
Princesse & pour lui plaire, qu'il composa la fabuleuse histoire
d'Apollonius de Tyane. Il fleurissoit vers l'an 204. de J. C. TRAD. DE
PAR.]
[Note Y: Je ne vois pas quel raport la taille démesurée des Géans
peut avoir avec la longue vie des premiers hommes. TRAD.]
[Note 32: _Catulle...... qu'avant que la corruption_. C'est dans
l'Epithalame de Pélée & de Thétis. «Mais après que la Terre eut
été fouillée par les crimes des hommes, & que leur coeur transporté
par la passion eut renoncé à la justice, les frères trempérent leurs
mains dans le sang de leurs fréres...... & une fureur criminelle ayant
rompu les bornes qui séparoient la justice d'avec l'injustice, obligea
les Dieux à se retirer d'avec les hommes, & à les abandonner à eux
mêmes.»]
[Note 33: _Et les Intelligences par qui_ &c. Voyez Plutarque dans son
Traité d'Isis, & Maxime de Tyr, Dissertat. I. & XVI. Le nom d'Anges se
trouve en ce sens non seulement dans la Bible des LXX; mais aussi dans
Labéon, Aristide, Porphyre, Jamblique & Chalcidius, Auteurs Payens, &
dans Hostanes, qui est plus ancien que tous ceux-là. Héraclite, selon
le témoignage de Chalcidius, assure _que les puissances divines donnent
des avis & des instructions aux hommes qui en sont dignes._]
[Note 34: _Dans presque tous les Auteurs Grecs_ &c. Homére Iliad. X.
Hésiode, Platon, Ovide, Métamorph. 1. X. Lucain, liv. IV. Sénèque,
30. Quest. Natur.]
Pour ce qui est du Déluge, il est remarquable que de toutes les
Histoires, sans en excepter celles des Peuples du nouveau Monde, aucune
ne remonte plus haut.[35] C'est ce qui a obligé Varron[v] de nommer le
temps qui l'a précédé, _un tems inconnu_. La licence des Poëtes a
fort obscurci la mémoire de ce grand évenement. Mais les Écrivains
de la premiére Antiquité, comme[36] Joséphe Rép. à Appion Bérose
Chaldéen, &[37] Abydène d'Assyrie, l'ont rapporté d'une maniére
très-conforme à ce qu'en dit Moyse; jusques-là qu'Abydène,[38] &
Plutarque même parlent du pigeon qui fut lâché hors de l'Arche.[39]
Lucien dit que dans une ville de Syrie, nommée Hiérapolis, on
conservoit une vieille tradition, qui portoit, qu'autrefois un Déluge
universel ayant couvert la Terre, un petit nombre de personnes illustres
par leur piété, & quelques animaux de toute espéce, avoient été
conservez par le moyen d'une grande Arche. La même histoire se lit
aussi[40] dans Molon,[41] dans Nicolas de Damas, & dans Apollodore[w]; &
ces deux derniers font particuliérement mention de l'Arche. Plusieurs
Auteurs Espagnols[AD] assurent que dans quelques endroits de
l'Amérique, comme dans les païs de Cuba, de Méchoachan, & de
Nicaragua, la mémoire du Déluge, & des animaux conservez, & celle du
corbeau & de la colombe, subsiste encore aujourd'hui; & que les habitans
de la Castille d'Or font aussi l'histoire d'un grand Déluge. Il semble
même que les Payens n'ayent pas ignoré en quels endroits de la terre
les hommes demeuroient avant ce tems là; puis que Pline dit que la
Ville de Joppe a été bâtie avant le Déluge.[AE] On a montré de tout
tems, & on montre encore à present[42] sur les montagnes Gordiées en
Arménie, l'endroit où s'arrêta l'Arche.
[Note 35: _C'est ce qui a obligé Varron_ &c. Censorin; Varron divisoit
le tems en trois grans espaces, savoir, le tems _Inconnu_, le tems
_Fabuleux_, & le tems _Historique_. Le premier, depuis le commencement
du Monde jusqu'au [Z] premier Déluge: le second, depuis le premier
Déluge jusqu'à la premiere Olympiade: le troisieme, depuis la premiere
Olympiade, jusqu'à nous. Les Rabbins appellent le premier de ces trois
périodes, _le tems vuide_.]
[Note Z: Les anciennes histoires ont parlé de deux Déluges. Celui
qui arriva dans l'Attique du tems d'Ogygès, environ 532 ans après le
Deluge de Noé. L'autre qui arriva dans la Thessalie sous le Regne de
Deucalion 248 ans après celui d'Ogygès & du tems de Moyse.]
[Note v: Varron, le plus savant des Romains, étoit Poëte & Philosophe:
il avoit composé 24. livres de la langue Latine qu'il dédia à
Cicéron. Il mourut 26. ans avant J. C. TRAD. DE PAR.]
[Note 36: _Bérose Chaldéen_. 1. I. [AA] «Berose raporte conformément
aux plus anciennes histoires & à ce que Moyse en a dit, la destruction
du genre humain par le Déluge, à la réserve de Noé Auteur de nôtre
race, qui par le moyen de l'Arche se sauva sur le sommet des montagnes
d'Arménie.» Antiq. Jud. liv. I. ch. 3. il raporte ces paroles de
Bérose; «On dit que l'on voit encore des restes de l'Arche sur la
montagne des Cordiées en Arménie, que quelques uns raportent de ce
lieu des morceaux du bitume dont elle étoit enduite, & s'en servent
comme d'un préservatif.»]
[Note AA: Je suis dans ce passage & dans tous ceux qui seront citez de
Joséphe, la Traduction de M. Arnaud d'Andilly, excepté 2 ou 3 endroits
où il me semble qu'il s'est trompé: je les marquerai.]
[Note 37: _Abydène d'Assyrie_. Voici le passage, cité par Eusebe,
Prépar. liv. IX. & par Cyrille contre Julien, liv. II. «Entre ceux qui
leur succédérent fut Sisithrus. Saturne lui ayant prédit que le I du
mois de Désius, il y auroit une pluye extrémement grande & forte, &
donné ordre de cacher à Héliopolis[AB] ville de Sippares, tout
ce qu'il pourroit ramasser d'écrits, il obéit à ce commandement,
s'embarqua pour l'Arménie, & incontinent après il vit l'éfet de cette
prédiction. Le troisième jour la tempête ayant cessé, il lâcha des
oiseaux; pour voir s'ils pourroient découvrir quelque endroit de la
Terre qui ne fût pas couvert d'eau. Mais ces oiseaux ne trouvant par
tout qu'une vaste mer, & ne voyant pas où se reposer, retournérent à
Sisithrus. Il en laissa encore sortir d'autres, mais avec aussi peu de
succès, si ce n'est qu'ils revinrent les ailes pleines de boue. A peine
en eut-il lâché d'autres pour la troisième fois, que les Dieux le
retirérent du Monde. Le vaisseau aborda en Arménie; & les habitans
du païs se servirent du bois dont il étoit bâti comme d'un
préservatif». Alexandre Plyhistor cité par Cyrille dit «qu'après la
mort d'Otyarre, son fils Xisuthrus lui succéda & regna 18 ans; que
de son tems il y eut un grand déluge, dont ce Roi s'étoit sauvé en
obéissant à l'ordre que Saturne lui donna de faire une Arche, & d'y
entrer avec des animaux de toute espéce.» Il faut remarquer ici que le
nom de _Sisithrus_, aussi bien que celui _d'Ogygès_ & de _Deucalion_,
signifie en d'autres langues ce que le mot de Noé signifie en Hebreu,
c'est à dire; _repos_. Eusébe nous aprend qu'Alexandre Poyhistor, qui
écrivoit en Grec, appelle Isaac, γέλως, _gelôs_ c'est à dire
_ris_, ce qui est le sens du mot _Isaac_. Les Histoires sont pleines
d'exemples de ces sortes de changemens. A l'égard du mon de _Saturne_,
il est donné à Dieu dans ces passages, ou parce que les Assyriens
nommoient le Dieu souverain, du nom de la plus haute des 7. Planétes,
our parce que le mot Syriaque איל _El_, signifiant & Dieu & Saturne,
les Grecs n'ont pris que la dernière de ces deux significations.
Jusques-là tout se raporte assez bien à l'Histoire sainte. Mais il
faut de plus savoir, que dans la Tradition des Egyptiens, ce Déluge de
Deucalion a été universel. Diodore liv. I. & que Pline liv. III. ch.
14. dit que l'Italie même n'en avoit pas été exemte.]
[Note AB: Dans Prolomée Sippare est une ville de Mesopotamie. Selon le
texte d'Abydène, ce doit être un Peuple.]
[Note 38: _Et Plutarque même_ &c. Voici ses paroles. _On dit que
Deucalion lâcha hors de l'Arche un pigeon, qui, tant qu'il revint lui
fit connoître par là que la tempête duroit encore, & lors qu'il ne
revint plus, lui fit juger qu'elle étoit passée._]
[Note 39: _Lucien dit que dans une ville_ &c. C'est dans la Déesse de
Syrie.[AC] «La plus commune opinion, _dit-il_, est que Deucalion est
le fondateur du Temple de cette ville. Car les Grecs disent que les
premiers Hommes étant cruels et insolens, sans foi, sans hospitalité,
sans humanité, périrent tous par le Déluge; la Terre ayant poussé
hors de son sein quantité d'eaux qui grossirent les fleuves, & firent
déborder la mer à l'aide des pluyes, de sorte que tout fut inondé.
Il ne demeura que Deucalion, qui s'étoit sauvé dans une Arche avec
sa famille, & une couple de bêtes de chaque espéce qui le suivirent
volontairement, tant sauvages que domestiques, sans s'entremanger,
ni lui faire mal. Il vogua ainsi jusqu'à ce que les eaux fussent
retirées. Il fut le pére d'une seconde race d'hommes, qui remplit la
place de celle que le Déluge avoit détruite &c.»]
[Note AC: Je donne ce passage selon la Traduction de Mr. d'Ablancourt;
elle est fort libre, & fort belle.]
[Note marg. A: _Joseph d'Acosta & Ant. Herrera._]
[Note 40: _Dans Molon_. Le passage est dans Eusébe Préparat. liv. IX.
ch. 19. «Immédiatement après le Deluge, cet Homme qui s'étoit sauvé
en Arménie avec sa famille, en fut chassé par les habitans du lieu. De
là il vint en cette partie de la Syrie qui est fort montagneuse, & qui
alors n'étoit pas habitée.»]
[Note 41: _Dans Nicolas de Damas_. Voici ses paroles, qui se trouvent
dans Joséphe liv. XCVI. «Il y a en Arménie, dans la province de
Myniade une haute montagne nommée Baris, où l'on dit que plusieurs se
sauvérent durant le Déluge. On dit aussi qu'une Arche, dont les restes
se sont conservez pendant plusieurs années, & dans laquelle un Homme
s'étoit enfermé, s'arrêta sur le sommet de cette montagne. Il y a de
l'aparence que cet Homme est celui dont parle Moyse Législateur des
Juifs». Jérôme d'Égypte, & Mnaséas, citez par Joséphe, ont aussi
parlé du Déluge & de l'Arche.]
[Note w: Apollodore étoit Grammairien d'Athenes, il vivoit sous le
regne de Ptolomée Evergetes. Nous avons l'abrégé de sa Bibliothèque,
ou histoire fabuleuse des Grecs, en 3. liv. TRAD. DE PAR.]
[Note AD: _On a montré_ &c. C'est ce que témoignent Théophile
d'Antioche liv. III. St. Épiphane contre les Nazaréens, St.
Chrysostome dans son Sermon sur la charité parfaite, Isidore liv.
XIV. des origines ch. 8. le Géographe de Nubie, & l'Itinéraire de
Benjamin.]
[Note 42: _Sur les montagnes Gordiées_. Les Interprétes Chaldaïques
ont rendu l'_Ararath_ de Moyse par _Cardu_; Joséphe par _Cordiées_; Q.
Curce les appelle _Cordées_; Strabon, Pline, & Ptolomée, _Gordiées_.]
Pour achever de parcourir l'histoire de Moyse, [43]Japétus, pére des
Européens, Jon, ou comme on l'écrivoit autrefois, Javon, le pére des
Grecs, & [44]Hammon qui peupla le premier l'Afrique, sont visiblement le
Japhet, le Javan, & le Cham de la Genése.[AF] Joséphe[45] & beaucoup
d'autres ont découvert dans les noms de quantité de Peuples & de
Païs, des traces de ceux qui se trouvent dans ce même livre.[46]
L'entreprise téméraire des Géans & leurs guerres contre les Dieux, si
fameuses chez les Poëtes, n'est qu'un déguisement de l'histoire de la
tour de Babel[x]. [47]Diodore de Sicile,[48] Strabon,[49] Tacite[y],
Pline[z] & Solin, font mention de l'embrasement de Sodome.[50]
Hérodote[aa], [51]Diodore, [52]Strabon, Philon[ab], & avec eux,[53] des
Nations entiéres issues d'Abraham, les Hébreux,[54] les Iduméens,[55]
& les Ismaëlites, confirment ce que Moyse nous aprend de la
circoncision. L'histoire qu'il fait d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, & de
Joseph, se trouvoit autrefois, non seulement dans ce que Philon
avoit traduit de Sanchoniaton, mais aussi dans les ouvrages[56]
de Bérose,[57] d'Hécatée,[58] de Nicolas de Damas, d'Artapan,
d'Eupoléme, de Démétrius, & dans[59] les Vers Orphiques. On en voit
encore aujourd'hui une partie,[60] dans l'abrégé que Justin a fait des
livres de Trogue Pompée.[61] Presque tous ces Auteurs ont aussi parlé
de Moyse & de ses actions. Les Vers Orphiques disent expressément qu'il
fut tiré des eaux, & qu'il reçut de Dieu deux tables. On voit dans
Eusébe un Fragment[62] de Polémon, qui raporte en peu de mots la
sortie des Israëlites hors de l'Égypte; & ce même événement se
trouve dans[63] Manéthon, dans Lysimaque, & dans Chérémon, Auteurs
Egyptiens citez par Joséphe.
[Note 43: _Japétus est le Japhet_ &c. La lettre פ se prononçoit
tantôt comme un π, _p_, tantôt comme un _ φ, _ph_.]
[Note 44: _Hammon qui peupla le premier l'Afrique est le cham_ &c. _On_
est une terminaison que les Grecs ont ajoûté au mot de _Cham_. Ils
rendent aussi la lettre ת _ch._ par un simple _h_; quelquefois même
ils l'omettent. St. Jérôme dit que les Egyptiens appeloient encore de
son tems l'Égypte _Cham_.]