Puis Clément tourna la tête en haut, monta, par la route familière,—et

si différente!—vers le rêve qu’il ne pouvait croire encore près de

se transformer en réalité, et dont il s’approchait avec une espèce de

religieuse angoisse.

Tout, déjà, participait de ce rêve ... les formes, les odeurs, les

couleurs du jour d’été, les lignes onduleuses du vallon, et ces

étranges collines, roussies, dorées, par le calcaire qui affleure, sur

lesquelles, çà et là, des cyprès mettent leur long cône sombre, et

qui ressemblent si fort, par cette teinte chaude, par ces arbres, à

quelques petites collines brûlées et mélancoliques de l’Ombrie.

Comme toutes ces choses prenaient une âme imprévue pour l’homme qui

leur prêtait sans le savoir le frémissement de son émotion! Elles

entraient en lui comme par des fenêtres soudain ouvertes. Et elles se

précipitaient vers les miroirs les plus sensibles de son souvenir, pour

y laisser, impérissable, le reflet de l’heure décisive, alors qu’il

croyait à peine les voir.

Xavière était dehors, dans le parc. Il l’aperçut dès qu’il eut franchi

la grille et tourné le premier massif.

La jeune fille tenait encore à la main la touffe des fleurettes

sauvages que lui avait offertes son petit protégé. Assise sur un

banc de pierre, à l’ombre d’un acacia chargé de grappes rosées, elle

regardait fixement la façade muette, à demi-close, de la maison où elle

était née, où elle avait vécu son enfance pleine d’espoirs confus,

d’intuitions mystérieuses, d’attente,—enfance dominée, d’aussi loin

qu’elle se rappelait, par la figure d’un homme jeune, au regard grave,

qu’elle admirait plus que tout au monde, et qui la faisait un peu

trembler.

Cette figure de Clément Fontès, elle l’avait prêtée à tous les héros

de l’histoire ou de la légende, dont elle ne se lassait pas de lire

les aventures durant les loisirs inépuisables, les jours si longs, si

lents, qui nous font une existence infinie jusque vers la quinzième

année. Est-il possible que ces jours-là, dont chacun nous offrait des

perspectives plus vastes, plus imprévues qu’une année entière de notre

âge mûr, aient eu la même pauvre mesure de ces pauvres vingt-quatre

heures, glissant maintenant de nos doigts en une chute si rapide que

nous ne pouvons plus en arrêter une seule au passage et la goûter

pleinement, comme nous les goûtions toutes alors?

Enfance de Xavière, aux jours plus longs, plus lents encore que toute

autre, par l’isolement, et plus multipliée de chimères, à cause du

parc sauvage,—tous les voyages fabuleux du monde, tous les décors

passionnés des poèmes, dans ses retraites!—à cause de la vieille

maison,—trop grande,—recoins interdits, portes condamnées, sonorités

impressionnantes, rayons assoupis de l’été filtrant aux persiennes dans

le vide des chambres ...—angoisse délicieuse du mystère, espoir des

infortunes magnifiques, des sacrifices silencieux, qui se terminent en

apothéoses d’amour et de joie ...

Hélas! elle était venue, la réalité du sacrifice et du silence. Combien

amère!... Aujourd’hui, c’était le deuil de tout, avec cette épaisseur

de crêpe dont on s’enveloppe à vingt ans pour ne plus rien voir, cette

farouche foi dans la douleur, cette incrédulité irréductible à la

guérison, à la reprise de la vie, au recommencement, qui mettent tant

d’absolu dans les désespoirs de la jeunesse.

Xavière regardait la maison de son enfance, qu’on allait vendre,

qu’elle quitterait bientôt ... et dans quelle détresse!... avec quelle

brûlante blessure, quelle peur et quelle aversion de la vie!...

Son jeune corps las s’affaissait, ses yeux meurtris se brouillaient

dans leur fixité pénible, ses mains retenaient machinalement les

pauvres fleurs ... Et la contraction affreuse de son cœur lui faisait

plus mal encore, à cause de l’éclat du jour de juin, qui lui rappelait

les ravissements d’autrefois.

Un pas dans l’allée ... La jeune fille se tourna, redressée, en un

soudain rappel d’énergie. Clément s’approchait. Avec un léger cri, elle

voulut fuir.

—«Xavière!... restez ... Xavière ... je sais ... je sais ... tout!»

Elle s’arrêta, l’attendit, ne comprenant pas, mais déjà bouleversée

d’une espérance tumultueuse.

Fontès accourut, s’empara de ses mains, la regarda,—de quel regard!...

Comme il lui parut jeune!... Quelque chose de radieux le transfigurait.

Ses larges yeux gris brillaient d’une flamme splendide. Et quelle

douceur sur sa bouche, où la moustache se roulait—cela plaisait tant

à Xavière!—avec une petite ondulation rebelle si charmante. Visage

d’enivrant prestige ... Visage tendre et dominateur ... Un trouble

jamais éprouvé brisa l’enfant amoureuse. Comment ferait-elle si, tout à

l’heure, son devoir était de se dérober encore?

Eperdue, à peine saisissait-elle le sens de ce qu’il disait. Ne

s’accusait-il pas? Voilà qu’il lui demandait pardon.

—«Clément, qu’ai-je à vous pardonner?

—Comment ai-je pu croire votre mensonge héroïque?

—Mon mensonge?...

—La dernière fois surtout ... quand j’ai osé vous offrir, à vous ...

petite sainte ... une réparation!...»

Elle ferma les yeux, avec un retrait de toute sa personne, comme si le

mot seul la heurtait cruellement.

—«Refuserez-vous encore d’être ma femme, si je vois en vous la plus

pure, la plus chaste des jeunes filles?

—Vous dites cela parce que vous m’aimez.

—Non, ma chérie. Mon amour ne vous vaut pas, mon amour a été inférieur

à mon atroce jalousie. J’ai tant souffert! Vous me pardonnerez ...

Maintenant, je sais ... je sais.»

Il répéta le mot avec une force qui lui donnait son entière

signification. Xavière pâlit.

—«Que savez-vous?

—Tout. Vous vous êtes sacrifiée. Et vous vous êtes sacrifiée moins à

... lui, qu’à moi-même. Xavière, vous m’aimez ... vous m’aimez ... Cela

aussi, je le sais.»

Elle ne répondit que par un regard, par le soupir de sa jeune poitrine

haletante. Il murmura:

—«Depuis quand m’aimez-vous?

—Depuis toujours.»

Il en fut certain. Il en fut ébloui. Il découvrit soudain tout le

secret de cette enfance sauvage, qui fleurissait pour lui seul,

tandis qu’il en regardait de loin, comme un délice interdit, la grâce

énigmatique.

—«Chère ... chère petite adorée!...» dit-il en la prenant sur son cœur.

—«Oh! Clément ... Clément ...»

Elle s’abattit contre son épaule. Refuge viril ... où elle avait

désespéré de se blottir. C’était à elle ... vraiment!... toute cette

force, et cette protection souveraine, et la faiblesse aussi de cet

être d’énergie, qui, pour elle seule, aurait les puérilités, les

pusillanimités, les abdications délicieuses de l’amour!... Des sanglots

d’extase gonflaient sa gorge. Et, pour la première fois, par les doigts

frêles dont, timidement, elle enserrait le bras robuste, les liens

passionnés s’attachaient à ses fibres, en frissons inconnus, dont sa

chair innocente se troublait.

La pudeur d’une émotion si nouvelle la fit se dégager de l’étreinte.

Alors elle posa une question—plutôt par contenance que par un intérêt

véritable, car les circonstances ne lui importaient plus:

—«Comment avez-vous appris la vérité?

—Jacques me l’a dite.

—Jacques!...»

Les couleurs, qui étaient revenues à ses joues, s’en allèrent. Elle eut

un regard d’effarement, aussitôt détourné, tandis qu’elle ajoutait:

—«Lui seul, en effet, pouvait la dire.»

Un silence tomba entre eux. L’ombre tragique, inévitable, passa sur

leur bonheur. Clément comprit que la jeune fille n’avait pu se défendre

de soupçonner Jacques. Et cependant, avec quelle habileté,—non

pressentie par l’aîné,—le misérable garçon avait mis en œuvre

l’ingénuité de Xavière, essayant de persuader à celle-ci qu’il était

venu dans le parc, qu’il avait déchiré son veston au rosier, par un

subterfuge d’amour, pour la compromettre et la forcer à l’épouser.

La ruse monstrueuse de l’alibi créé aux dépens de cette innocente,

devait échapper à Mlle Ausserand, surtout en l’absence de tout autre

indice. Tant que la victime se crut contrainte au mariage, elle se

débattit contre l’horreur d’une pensée vraiment intolérable. Mais cette

pensée s’imposa lorsque, par sa désertion, le comédien ruina son

argument. Toute illusion sur la passion de Jacques devenant impossible,

il ne resta que l’hypothèse du crime, et celle d’une machination

tellement odieuse qu’elle dépassait toute perspicacité, et même celle

des magistrats. Ceux-ci ayant classé l’affaire, le bandit pouvait

abandonner son rôle. Que lui importait l’opinion de Xavière, celle

de Clément? Outre que leur générosité garantissait leur discrétion,

comment, sans preuves,—et où en trouver?—obtiendraient-ils qu’on

rouvrît l’instruction dans le seul but, semblerait-il au public, de

restituer à Mlle Ausserand sa réputation compromise?

De tels raisonnements, la forfanterie de son caractère, et l’espèce

de délire qui pousse les criminels aux pires imprudences, lorsqu’une

sécurité exagérée succède à leurs transes des débuts, expliqueraient

les bravades récentes de Jacques, si, dans les impulsions humaines,

tout devait nécessairement être explicable.

Entre Clément et Xavière, une convention de doute subsistait encore.

Quand elle détourna ses yeux des yeux qu’elle ne pouvait se lasser

de voir, c’était pour ne pas y lire la chose d’effroi, de honte, de

douleur, et aussi pour ne pas laisser les siens ajouter un soupçon

à ce qui, dans l’âme fraternelle, n’avait pas encore peut-être une

consistance décisive.

Mais elle ne fut pas étonnée du changement survenu dans la voix tout à

l’heure si chaude et si tendre, ni de la solennité terrible des mots,

lorsque Fontès lui dit:

—«Xavière, j’ai un effrayant devoir à remplir. Votre conscience ne le

comprendra peut-être pas comme la mienne. S’il allait nous séparer!...

—Rien ne nous séparera.

—Vous ne savez pas, mon enfant. Vous ne pouvez pas prévoir ...

—Je suis à vous.

—Mais je n’ai pas le droit d’accepter, avant que vous sachiez ce que

peut résoudre ce cœur, ce que peut exécuter cette main. Pour un peu de

temps, restez libre ...

—Je ne suis pas libre ... Je suis votre fiancée, Clément ... votre

femme.

—Nous aurons de sombres fiançailles.

—Je les ferai douces pour vous, fût-ce en enfer!»

Déjà, dans ce cri, éclatait tout le suave emportement de l’amante.

Comment, sous la virginale pureté, la passion ne se serait-elle pas

épanouie, magnifique de violence, par l’intuition du sacrifice, la

contrainte de l’épreuve, les affres du renoncement? Xavière avait trop

bien cru perdre l’amour rêvé, pour ne pas s’exalter dans cet amour

jusqu’à une puissance de sentiments qui rarement précède la révélation

de la volupté. Clément, ivre, ébloui, mesura le prix du trésor qu’il

serrait sur son cœur, lorsque Xavière balbutia, près de ses lèvres:

—«Oui ... fût-ce en enfer ... N’est-ce pas un enfer que, moi, j’ai

traversé pour vous? Et cependant ... j’y étais seule!...»

XIV

—«Je sais que je peux compter sur vous, Garuche.

—Comme sur votre père,» déclara le vagabond, en regardant Jacques d’un

œil papillotant, bordé de paupières vineuses, mais où pétillait une

significative malice.

Celui qu’on surnommait, à Theuville «le Parisien», eut un léger

haut-le-corps. Puis il prit son parti, et se mit à rire. Élégant,

fringant dans son complet gris clair, gilet blanc, haut col empesé,

d’où descendait une régate cramoisie, piquée d’une perle fine, panama

souple, cabossé avec art, il ne se persuadait pas que son corps, à la

chair nette, soignée, massée, parfumée, fût pétri de la même substance

que celui du rustre crasseux, puant l’alcool, qui revendiquait

cyniquement sa paternité.

Que le lien existât entre eux, il n’en doutait guère. Et il se

disposait à en profiter, comme il profitait sans scrupule de toutes

les chances, ignobles ou hautes, mises à sa portée par la vie. Mais

la notion d’identité, la rigueur des transmissions héréditaires, ne

pénétrait pas dans son esprit. Loin d’en rougir, il se divertissait de

cette parenté cocasse, qui l’eût humilié seulement dans la mesure où

elle aurait été connue.

—«Eh bien, _père_ Garuche,» dit-il, avec une gaieté tout de même un

peu nerveuse, «voilà ce que vous allez faire. Vous emboîterez le pas

derrière moi. Et, quand je serai entré dans la souricière, vous vous

tiendrez non loin de la grille, prêt à accourir si je vous appelle. A

cette heure-ci, le portillon n’est jamais fermé à clef.

—Il y a le chien,» observa Garuche, «ce sacré Fiston.

—Non. Il reste toujours à la chaîne quand je dois venir. Il ne peut

pas me sentir, la brute. Alors, comme il me sauterait dessus, jamais on

ne le détache, tant que je suis dans la maison.

—Je ne comprends pas ce que vous pouvez craindre de votre frère ...

Mais je ferai ce que vous voudrez.

—Craindre?...» répéta le jeune Fontès. «Vous ne connaissez pas

Clément. Il m’a menacé un jour de me tuer si je vivais à ma guise. Et

depuis que je refuse de réparer certains accrocs à la réputation de la

petite Ausserand ... Ah! il n’y va pas de main morte, mon cher frangin.

—Fichez-vous de lui,» conseilla Garuche, qui employa un terme plus

énergique. «Pourquoi répondre à l’appel?... Qu’est-ce que vous allez

faire dans la boîte, là-haut?

—Il m’a écrit,» murmura Jacques. «Il évoquait des souvenirs. Ça m’a

remué. Et puis, les questions d’intérêt ... Enfin, nous aurons une

explication. Mais je prévois qu’elle sera chaude.»

Sa voix flanchait par instants. Certaines syllabes lui restaient dans

le gosier. Malgré la désinvolture, l’affectation de bravade, Garuche

le sentit glacé d’appréhension, et le vit d’une pâleur telle que ses

oreilles mêmes, un peu détachées de la tête, prenaient des tons de

cire, des transparences jaunes, dans le grand jour ensoleillé.

—«Vous tracassez pas,» dit-il. «Vot’ père Garuche sera là, fidèle au

poste. Chez vous, un mot plus haut que l’autre, on l’entend du chemin.

Si ça tourne à l’aigre, j’entrerai, comme par hasard.»

Tout en parlant, il fit sonner sur le sol battu de sa baraque une canne

qu’il venait de décrocher d’un clou. C’était un _makhila_ basque, un

bâton, ferré au bout d’une pointe triangulaire, et dont la poignée de

cuivre, aisément dévissée, cachait un épieu d’acier,—arme redoutable,

échouée là on ne sait par quel hasard. Tout le village connaissait le

_makhila_ de Garuche. Un lacet de cuir passé dans un anneau, permettait

de suspendre au bras cette canne.

—«Allez ... Je vous suis ... mais à distance. Il ne faut pas qu’on

nous croie trop de mèche,» conclut-il.

Jacques partit sur la route, se dirigeant vers sa maison natale.

S’il y revenait, c’était par suite d’une sommation de son frère,—une

inquiétante missive,—qui ne l’avait pas ému, comme il essayait de le

faire croire à Garuche, mais qui l’avait terrifié. Et il ne pouvait

pas ne pas venir, parce que, après un tel ordre de comparaître,

l’abstention lui eût paru plus dangereuse que l’obéissance.

Voilà pourquoi, descendu du train de Paris, en cette chaude fin

d’après-midi d’été, Jacques s’était assuré, en passant, du renfort que

représentait Garuche.

Une paix silencieuse et dorée remplissait la campagne. C’était l’heure

surabondante de l’année, où rien encore n’est cueilli ni fauché de la

splendeur terrestre. Les foins épais et fleuris, les moissons encore

vertes, animaient l’espace de leur sensibilité frissonnante. Grâce

à leur ondoiement, le sol immobile palpitait comme la mer ou comme

un sein vivant. Un ramage d’oiseaux remplissait les bois, au long

desquels le Sausseron coulait parmi tant d’herbes et de roseaux que,

sans le voir, on entendait sa chanson mouillée. Les alouettes montaient

au-dessus des champs, et l’air se parsemait de roulades à l’approche

du soir. La route, avec son flottement de ruban clair, semblait aller

vers du bonheur.

Jacques tourna par un raccourci, traversa les prés pour ne pas paraître

dans le village, et, sans avoir regardé du côté du moulin, se trouva

devant la maison des Fontès.

Son frère l’attendait dans la salle basse, la vieille salle à manger,

au carrelage noir et blanc, avec ses buffets jaunâtres, sur lesquels,

dans des vases bleus, séchaient des graminées. Il y faisait une

fraîcheur délicieuse.

—«Tu dois avoir soif,» dit Clément.

Il fit servir de la bière, et, quand Gervais l’eut apportée:

—«Maintenant,» commanda l’aîné des Fontès au jeune domestique, «tu

peux partir. Va-t’en avec Djinn chez le maréchal. Et fais attention au

fer antérieur droit,—la pince un peu renforcée en dehors, comme je te

l’ai dit. Va.»

Gervais s’éloigna. Il y eut un silence. On entendit les sabots de Djinn

dans la cour. Les fenêtres étaient fermées, et même les volets d’une

fenêtre. La maison, dans l’ombre du marronnier énorme et en contre-bas

du jardin, avait un recueillement muet de crypte.

—«Où donc est Margotte? Elle n’est pas venue me dire bonjour?» observa

Jacques d’une voix blanche.

—«Margotte est malade ... Une attaque. La paralysie est à craindre.

Je l’ai fait admettre dans la maison de santé, à l’Isle-Adam.»

Dehors, la grille battit. Puis on l’entendit qui grinçait, rouverte.

Une allée et venue, à laquelle, machinalement, les deux frères

prêtèrent l’oreille. Une chaîne sonna sur le pavé. Ensuite un aboi

joyeux de chien, puis la retombée de la grille, définitivement fermée.

Gervais, en sortant avec Djinn, avait remarqué Garuche, embusqué à

l’angle du mur, le visage en attente, le poing crispé sur sa canne

basque.

Tous deux tressaillirent en même temps. Le braconnier s’effaça, voulut

n’avoir l’air de rien, fit quelques pas pour tourner dans le sentier

grimpant, le long de la propriété.

Le domestique, alors, rentra, et, sans que personne le vît, détacha

Fiston.

«Comme ça, si ce gredin veut chiper quelque chose, sachant que ni

Margotte ni moi ne sommes là....»

Gervais pensa bien à M. Jacques. Mais, avec le patron, rien à craindre.

D’ailleurs, Djinn et lui-même seraient revenus du ferrage avant que ces

messieurs eussent fini de causer.

Effrayante causerie.

Dans la pénombre fraîche de la salle, une voix disait:

—«Ce que tu as fait cette nuit-là, Jacques, je vais te le rappeler.

Lorsque je t’eus parlé comme j’ai cru devoir le faire, tu es rentré

ici, dans la maison. Tu as cherché une arme. Tu l’as choisie sûre,

silencieuse, insoupçonnable ... Tu avais cette lucidité, cette présence

d’esprit, cette préméditation. Dans mon atelier, tu as ouvert une

boîte, tu as pris le grand compas à quart de cercle ...»

Il y eut un léger mouvement, près de la table. Un rayon de soleil, plus

délié qu’un fil de la vierge, mais qui se multipliait dans les facettes

d’un verre à bière, rendait plus sombre la place où Jacques était

assis. La tache pâle que faisait son visage disparut dans une autre

tache pâle, que formèrent ses deux mains.

Clément, qui marchait de long en large, poursuivit:

—«Tu t’es fait conduire à la station, où tu as sauté dans le train

pour Paris. Mais tu en es descendu presque aussitôt, à l’un des

nombreux arrêts ou ralentissements dans la traversée des villages. Tu

as rebroussé chemin vers le pays. Tu es allé au moulin. Tu es entré

dans la cour par le portillon, vers le bois. Tu t’es fait reconnaître

du chien, qui commençait à aboyer, puis de Louisette Barbery, qui, sans

doute, a ouvert une fenêtre. Quel prétexte lui as-tu donné?... Elle t’a

introduit dans la maison. Et alors tu l’as tuée, pour voler son argent.

Tu l’as poignardée avec le compas, qui, fermé, faisait dague, mais

dont une pointe presque imperceptible, se brisant contre une côte,

est restée dans la blessure. Tu as pris les dix mille francs sous son

oreiller, en ayant soin de jeter à terre l’enveloppe qui les contenait.

Puis tu es sorti, tirant après toi la porte extérieure, et la fermant à

clef. Cette clef, tu t’en es débarrassé adroitement, car on ne l’a pas

retrouvée. Mais, sur la porte, il y avait l’empreinte de tes doigts.

—C’est faux!...

—L’empreinte de tes doigts,—que l’instruction n’a pu identifier,

parce que tu portais des gants,—au moins un, à la main droite. Ce gant

était en peau jaunâtre, assez claire. Il n’était pas neuf. Il avait été

nettoyé, et gardait la marque du dégraisseur. Tu l’as enterré tout en

haut du bois, non loin de la brèche par laquelle tu as pénétré ensuite

dans le parc des dames Ausserand.»

Une sorte de grondement,—stupeur?... protestation?...

blasphème?...—Puis un éclaboussis de lumière. Une des mains pâles, en

s’agitant, venait d’éparpiller des gouttes de soleil. Mais, aussitôt,

le calme, les demi-ténèbres se refirent attentifs.

—«Pourquoi te réfugiais-tu dans le parc du Manoir?... Pour te créer

un alibi. Tu as déchiré ton veston aux épines d’un rosier sous la

fenêtre de ... Ne parlons pas de cela. Remontant la vallée, tu es

allé prendre, à une station supérieure, le premier train du matin

pour Paris. Sans doute préférais-tu qu’on ne te vît pas. Mais

qu’importait?... N’y avait-il pas cette chambre de jeune fille—une

jeune fille sans père, sans frère ... sans défenseur ... Vainement,

elle aurait nié ... Le lendemain, avant de replacer le compas, tu

as fait égaliser les pointes par Garuche. Chose toute simple. Tu

n’imaginais pas qu’on retrouverait l’infime parcelle d’acier. Qui

pouvait songer à une arme de ce genre?... Mais les résultats de

l’autopsie, publiés, inquiétèrent pour toi ... l’homme.... Il accourut

ici. Et, par des mots ambigus, en même temps qu’il te mettait sur tes

gardes, il te prévenait de ne pas te couper, de ne pas te livrer, que,

par lui, jamais on ne saurait rien ...

—Non ... oh! non, ... il ne supposait pas ... Il a eu confiance en

moi, lui.

—Allons donc!... Un complice digne de toi ... Ou plutôt, toi, fils

digne d’un tel père ...

—Eh bien ... mon père ... soit!» fit la voix tremblante de Jacques.

«Je finirai par trouver qu’il vaut mieux que ceux dont je porte le nom.

Lui!... même initié à cette malheureuse coïncidence, il n’a pas voulu

me croire un meurtrier.

—Il n’avait pas les autres preuves. Je les possède.

—Comme tu me hais, Clément!»

L’aîné ne répondit pas. A quoi bon protester de son aveuglement

désespéré, du parti pris en faveur de l’innocence fraternelle qui

bâillonna en lui, si longtemps, les soupçons, de l’écrasement de son

amour, et de l’effroyable douleur dont le déchira l’explosion de la

vérité?

Il reprit:

—«Tu sais, n’est-ce pas, ce qui te reste à faire, Jacques?»

Une sourde exclamation de surprise. Une hésitation ... Et alors le

cadet prononça:

—«Quoi!.. M’aiderais-tu?.. Me faciliterais-tu les moyens d’aller

refaire ma vie à l’étranger?..»

C’était l’aveu. Un espoir soudain y incitait le misérable garçon.

D’ailleurs, au point où il en était ...

—«Non, Jacques. Un Fontès ne refait pas sa vie là où tu en es de la

tienne. Pense à l’homme qui t’a donné ce nom ... Et fais ce que tu dois

faire.

—Que veux-tu dire?..»

Clément posa quelque chose sur la table. Les yeux de Jacques,

accoutumés au demi-jour, distinguèrent immédiatement l’objet terrible.

Ils l’eussent deviné dans les ténèbres. C’était un revolver.

—«Lâche!..» murmura le jeune homme.

—«Je ne suis pas lâche,» dit Clément. «Écoute ...»

Il fit deux pas, et vint s’appuyer à la table, tout près de l’autre.

Face à face, il regarda celui qu’il avait aimé pendant tant d’années

comme un frère. Le visage blême du plus jeune se leva. Leurs prunelles,

à travers le mystère de l’ombre, se rencontrèrent tragiquement. Dans

les unes, il y avait, sous le défi affecté, une imploration éperdue.

Dans les autres, un abîme de tristesse.

La mollesse assoupie de l’été baignait cette scène, comme l’atmosphère

d’un rêve suffocant dont on ne parvient pas à s’éveiller.

—«Je ne suis pas lâche,» répéta Clément, «car je suis prêt à payer ma

conviction de ma vie. Ma conviction est que tu dois mourir. Mais, si tu

préfères me tuer, tu le peux. Voilà ce revolver. Il est à ta portée,

tiens ... Mets-moi une balle dans la tête. Puis place le revolver dans

ma main ... et fuis. On croira que je me suis tué. Fais cela si bon te

semble ...»

Il se rejeta en arrière, les bras croisés, et attendit.

—«Pourquoi cette comédie?» hasarda Jacques.

—«Ce n’est pas une comédie ... C’est un duel, mettons.

—Si je te comprends bien, tu me donnes le choix: ou te tuer, ou être

tué par toi ... Tu me proposes le suicide ... C’est trop commode ...

Te débarrasser de moi sans risques!.. Voilà!.. Et malgré tes grands

mots, je le répète, tu n’es qu’un lâche.

Le droit à la force · 第 15 / 16 段