comme un gibier que sa vengeance traque ... quand je ne retiendrai plus
son bras. Et je ne pourrai plus le retenir ... Je n’ai plus les motifs
... Il verra ...»
Un cri étouffé,—un cri qui essaya de se formuler en juron, mais qui
était bien le halètement de la terreur, échappa aux lèvres de Jacques.
Aussitôt, par un effort, il essaya de reprendre contenance:
—«Allons, Clément ... J’en conviens ... Je suis un malheureux ... Mais
laisse-moi partir ... Que je gagne seulement la frontière ... Voyons
... Si je te jurais de devenir un autre homme ... Je suis trop jeune
pour mourir ...
—Tu n’étais pas trop jeune pour tuer. C’est toi qui as choisi.
L’assassin se condamne par son acte. Aucun tribunal n’a le droit
d’abroger cette condamnation-là.
—Mais toi?... Qu’es-tu?... Tu es donc le bourreau?...»
Clément tourna sur lui-même, comme ivre d’horreur.. Ses doigts se
crispèrent dans ses cheveux. Et ses ongles, sans qu’il les sentît, lui
labourèrent le crâne. Un gémissement souleva sa poitrine. Le calme
qu’il s’imposait, l’abandonna.
—«Le bourreau!...» s’écria-t-il. «Oui ... Et je dois l’être ... Car,
du moins ... j’assume la responsabilité ... Je cours les risques ... Je
vais jusqu’au bout du devoir ... C’est ... le devoir ... Et cependant,
je ne puis pas!... Je préfère ... Tiens, toi qui oses ... délivre-m’en,
de cet horrible devoir ... Tue-moi!...»
Il avait pris le revolver, il l’enfonçait dans la main de Jacques.—Un
spasme d’angoisse l’étrangla. Il s’abattit sur une chaise, avec un râle
d’inexprimable souffrance.
Cette fois, un éclair d’émotion, de repentir, perça le cœur du
misérable assassin de Louisette. Il comprit ... Il entrevit la
sincérité de celui dont il usurpait et déshonorait le nom, et qui,
ayant proclamé toute sa vie la beauté réparatrice de la mort,
devait, même par une généreuse logique, la lui imposer, cette mort.
Clément pouvait-il le livrer à l’ignominie de la cour d’assises?...
l’abandonner à la brutalité d’une vendetta, qui serait une condamnation
indirecte, sans risques, sans grandeur?... Clément voulait, et devait,
exécuter le frère indigne, comme il le lui avait déclaré presque
prophétiquement un soir ... le soir ...
Toutefois, au moment d’agir, sa main défaillait ... Il était là, lui,
l’homme intransigeant, rigide, invoquant la mort pour lui-même avec un
déchirant sanglot ...
—«Pardon, Clément!...» cria Jacques, «Pardon!... Je me souviendrai de
ta pitié ... Adieu!..»
Il étreignait le revolver, que, malgré l’objurgation de l’aîné, il ne
dirigea pas vers celui-ci. Un bond ... une porte ouverte ... un flot
de soleil ... dans lequel s’élança la svelte silhouette de Jacques ...
Clément n’avait pas eu le temps de se redresser, de déterminer s’il
courrait sus au fugitif, lorsqu’il entendit un aboiement, suivi d’une
exclamation furieuse:
—«Arrière!... veux-tu me lâcher, sale bête!...»
Alors ce fut le vertige, où l’homme n’agit plus que par la poussée des
forces obscures, le passage foudroyant de la fatalité.
Clément ne surgit dehors que pour trébucher dans l’inévitable et dans
l’irrésistible.
Une seconde, il vit Jacques aux prises avec Fiston. Puis l’air claqua
d’un petit choc d’acier. Le chien roula à terre. Un jet de sang fusait
de sa toison sur la blancheur du pavé. Des convulsions secouaient le
corps sombre et velu, tandis qu’à travers la broussaille de poils
ressemblant aux gros sourcils d’un grognard, deux yeux qui, déjà,
se révulsaient, cherchaient les yeux de Clément, dans un regard
indiciblement doux d’adieu et d’agonie.
Fontès eut un élan d’indignation farouche.
—«Misérable!...» grinça-t-il en saisissant son frère au collet.
«Assassin de la pauvre Louisette!... Il faut encore que tu massacres
son chien!...»
Affolé, arrêté dans sa fuite, perdant la tête, n’obéissant plus
qu’à l’instinct, Jacques, pour se dégager, tira encore. Un vague
discernement dirigea son revolver vers le bras de Fontès. Car il ne
voulait pas tuer, mais seulement desserrer l’étreinte.
Effectivement la main qui le tenait le lâcha, retomba, pendant que
Fontès chancelant, reculait.
Mais, en même temps, une aveuglante douleur effaça l’univers devant
les yeux, soudain obscurcis, du jeune homme. La pomme en cuivre du
_makhila_ de Garuche venait de s’abattre sur la tempe de Jacques, avec
une force frénétique.
Le braconnier, accouru dès la première détonation du revolver, avait
vu la mort de Fiston, puis le coup de feu contre Clément, qu’il crut
menacé d’une autre balle. Au mot de celui-ci: «Assassin de Louisette!»
il avait levé sa redoutable canne.
Maintenant, il s’adressait au jeune cadavre qu’il venait de faire, et
qui, étendu sur le sol, y gisait avec la grâce pitoyable d’un être chez
lequel la mort ne peut effacer la fleur de la vie.
—«Tu l’as voulu,» disait Garuche. «Voilà donc le sacripant que tu
étais!... Je ne regrette rien ... T’étais pas de mon sang ... Un
Garuche n’assassine pas une femme pour la voler ...»
Clément s’avança. Sa main gauche pendait, inerte. La balle du pistolet
lui avait traversé le bras. De la main droite, il congédia l’homme:
—«Allez ...» dit-il.
Sa voix n’exprimait rien, que la volonté d’être obéi. Garuche essaya
encore de parler, de l’invoquer, lui, pour se rassurer sur son action.
Sous le regard de Fontès, il n’osa pas ... et partit.
Le maître de la maison referma la grille. Puis, seul avec la Mort et
avec sa pensée, il écouta ce que leurs voix lui disaient.
Sur le front ensanglanté de Jacques, le soleil tombait, brutal. Clément
glissa son bras valide sous les épaules du corps souple et léger, et le
traîna à l’abri du marronnier, dans l’ombre. Alors il lui abaissa les
paupières, les larges paupières, fraîches et fines comme celles d’un
enfant, sur les yeux, qui devenaient vitreux.
Ayant accompli ces soins, il s’approcha de l’autre cadavre, de cette
forme humble et velue, aux pattes raidies, où un cœur aussi avait battu
...—un cœur fidèle.
* * * * *
Lorsque le docteur, appelé par Gervais, et les villageois, ameutés par
Garuche, pénétrèrent dans la cour, ils trouvèrent Clément, effondré
contre une saillie des racines gigantesques. L’hémorragie du bras
l’avait fait s’évanouir.
Sa tête, abattue sur sa poitrine, s’appuyait de la joue contre la tête
de Fiston. En un effort, qu’il croyait le dernier, il avait attiré le
chien à lui.
FIN
PARIS.—TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C^{ie}, 8, RUE GARANCIÈRE.—12698.