nouveau sa voix grêle.
—«Merci, monsieur Clément ... Jamais je n’oublierai ... jamais! Vous
êtes, vous restez, notre ami. Nous penserons cela, Xavière et moi.
Ce sera une douceur pour nous. Dans notre malheur, vous êtes hors de
cause. Nous ne songeons pas à vous rendre responsable ...
—Madame,» interrompit Fontès, «ne pourrais-je parler pendant quelques
minutes avec Xavière?»
La mère hésita.
—«Ce serait douloureux pour cette enfant. Elle m’a priée de vous
entretenir, moi seule. D’ailleurs, tout est dit. J’ai simplement à vous
demander quelques conseils pratiques ...
—Je serai toujours à votre disposition, madame. Mais ... je vous en
prie ... avant de poursuivre ... Vous avez confiance en ma parole?...
Je vous jure de ne pas troubler, de ne pas affliger votre fille. Il
est indispensable que je lui parle.
—Ce n’est pas pour lui promettre d’intervenir auprès de Jacques?... de
le lui ramener? Elle le repousserait maintenant.
—Ce n’est pas mon intention.»
Mme Ausserand le considéra encore. Mais elle ne lut plus rien sur les
beaux traits virils. L’émotion de tout à l’heure n’y paraissait plus.
Une gravité impénétrable y soulignait seulement une volonté à laquelle
il ne serait pas aisé de résister.
La veuve se leva, rassemblant avec peine des châles, une écharpe, qui
glissaient de toutes parts sur sa personne mince. Puis elle ouvrit une
porte et appela:
—«Xavière!»
La jeune fille ne devait pas se tenir loin. Sans intervalle, sans
bruit, sans réponse, elle fut là.
—«Mignonne,» dit la mère avec une tendresse qui semblait s’être accrue
dans le pardon et la pitié, «voici notre ami Clément Fontès qui veut
te parler. Viens, ma chérie. Ne t’effare pas. C’est un bon cœur qui
s’adresse au tien.»
Combien tout, dans cette maison, avait changé, pour qu’un encouragement
vint de la mère débile à l’enfant énergique. Mais, dans leur plus
maladif égoïsme, les mères ne retrouvent-elles pas la force du geste
qui protège quand la vie trahit et brise l’être à qui elles l’ont
donnée. Et Xavière s’avançait, si pâle, si visiblement frémissante
d’appréhension, que leurs rôles devaient s’intervertir.
Lorsqu’il fut seul avec elle, Clément s’approcha de la jeune fille, lui
prit les mains malgré sa résistance, et essaya de rencontrer ses yeux.
Mais elle les détourna.
—«Xavière ...»
Un silence.
—«Regardez-moi ... Vous ne voulez pas?... Petite Xavière!... Enfant
adorée!...»
Elle recula, galvanisée. Pourtant elle ne put lui arracher ses mains,
qu’il retenait d’une ferme étreinte.
—«Oh!...» soupira-t-il. «Est-ce de la haine que vous auriez pour moi?
—Lâchez mes mains,» dit-elle, «et je vous répondrai.»
Il la lâcha. Alors elle le regarda en face. Elle le vit plus pâle et
plus bouleversé qu’elle-même. Leurs prunelles se pénétrèrent avec une
ardeur désolée. Leurs bouches n’osaient plus livrer leurs âmes.
—«Et si je ne vous demandais pas d’amour, Xavière?...
—Quoi!...» s’exclama-t-elle, dans un souffle éperdu, tandis que tout
son jeune corps tremblait.
—«Oui ... J’étais votre frère ... Je serai votre mari. Voilà ... Vous
ne m’aimerez pas, si vous ne le pouvez ...
—Clément!..
—Enfant ... petite enfant ... je laisserai votre cœur guérir. Je ne
vous demanderai pas l’impossible. Mais je vous aimerai si fort, et, en
même temps si doucement, Xavière ...»
Elle ne répondait rien. Elle le regardait. On eût dit que ce regard
seul, accroché aux yeux de Clément, la retenait de glisser à terre,
défaillante.
Enfin, pourtant, elle trouva le courage de proférer:
—«Mais ... vous me croyez coupable?..
—Coupable ...» s’écria Fontès. «Il n’y a qu’un coupable. Le lâche qui
fuit ce devoir délicieux que votre amour lui crée. Son nom, qu’il vous
doit, est le mien. Laissez-moi vous le donner, Xavière.»
Un gémissement sourd, expression d’une indicible douleur, s’échappa des
lèvres décolorées de Mlle Ausserand. Fontès eut un élan, comme s’il lui
avait fait sans le vouloir un mal physique. Elle se déroba, cachant
d’une main sa figure.
—«Chère petite!.. que vous ai-je fait? Comment prenez-vous ce que
je vous dis? Vous ai-je blessée?.. Mon Dieu!.. je ne suis qu’un rude
garçon,—un vieux garçon pour vous, petite fleur de jeunesse ... Je
voudrais tant vous donner ma vie ... toute mon existence, en faible
compensation de ce qu’on a gâché de la vôtre. Ma petite Xavière ...
regardez-moi encore ... doucement ... comme tout à l’heure. Vous ne
savez pas ... Il y a longtemps que je vous aime. C’est un sentiment si
profond!.. Vous pouvez bien lui pardonner quelques maladresses.
—Lui pardonner!..» s’écria-t-elle. Les yeux suaves revinrent à ceux de
Fontès. Il en tressaillit de toutes ses fibres. «Lui pardonner!» répéta
la jeune fille. «Ah! Clément, la plus faible part de votre cœur, ce
serait encore trop beau pour moi. Mais votre bonté ... votre bonté ...
héroïque ... vous fait illusion ...
—Que voulez-vous dire?
—Cette «réparation», je ne l’accepterai pas de vous.»
Elle avait cruellement accentué le mot «réparation»—cruellement pour
elle-même autant que pour lui, avec l’ironie d’un léger rire amer.
Il fut atteint au vif. L’âpreté de sa nature le préparait mal aux
subtilités féminines. La risposte s’en ressentit.
—«Pourquoi ne pas accepter de moi ce que mon frère vous doit et
ne vous donnera jamais? Compteriez-vous encore sur lui après son
outrageant silence?
—Oh!» cria-t-elle, «je ne le reverrai de ma vie!..
—On dit cela ... Mais vous l’aimez ... S’il revenait ...
—Assez!...» supplia-t-elle.
—«Souhaitez-vous que je vous le ramène, ma pauvre enfant? Fût-ce en
mon pouvoir, j’hésiterais à vous faire ce mal effroyable. Cependant, je
vous aimerai jusque-là ... oui ... jusque-là ...
—Par pitié, Clément!... Sur quoi voulez-vous que je vous le jure?...
Sur la tête de ma pauvre mère!... Je ne serai pas la femme de Jacques.
Il m’a délivrée de lui ... C’est assez pour que je lui pardonne ...
—Vous l’aimez toujours!...»
Comment aurait-il pu se tromper au regard par lequel Xavière lui
répondit? Protestation éperdue, reproche désespéré ... autre chose
peut-être. Il vit tout cela. Eblouissement. Mais, lorsque, avec une
soudaine flamme d’espoir, il l’eut suppliée encore d’accepter ce qu’il
lui offrait: l’oubli, la sécurité, la paix, à l’abri de son nom, de sa
tendresse,—d’une tendresse dont il ne l’importunerait pas,—et qu’elle
s’obstina dans son refus, Clément douta d’avoir bien lu dans les yeux
limpides. Il ne put s’arracher du cœur l’idée que Xavière aimait
Jacques. Il en souffrait trop, de cette idée, pour ne pas en garder la
torture, ni proportionner sa conviction à l’acuité de cette torture
même.
De son entretien avec Xavière, de l’impression qu’il en emporta,
vint à Clément la force d’accomplir la démarche qui lui coûterait le
plus au monde. L’excès de la désespérance, le renoncement à tout
bonheur, inspirent aux âmes hautes une espèce de délire du sacrifice.
Là où l’homme léger se console, où le faible se suicide, où le
méchant se venge, l’être doué de sentiments magnifiques s’exalte dans
l’abnégation. La valeur de l’individu se reconnaît surtout à l’usage
qu’il fait de la douleur. La surhumanité ne se manifeste que dans
l’effort et dans l’épreuve. Pour la jouissance, l’animalité suffit.
Une fièvre généreuse grisait Clément Fontès, une fièvre dont rien ne
perçait au dehors, dans son attitude toujours mesurée, tranquille, sur
ses traits de calme énergie, au fond de ses yeux graves. Il se rendait
à Paris, auprès de son frère. Et il lui fallait sa résolution de se
dévouer à Xavière jusqu’à la folie, pour qu’il osât se trouver face à
face avec Jacques. Il ne l’avait pas revu depuis la certitude acquise
de son crime effroyable, depuis le spectacle de la ruine morale et
matérielle où ce crime avait précipité Marcel Barbery. Il ne l’avait
pas revu, parce que ce lui serait, pensait-il, intolérable,—parce
qu’il ne pourrait se contenir, et que, toutefois, comme il l’avait dit
à son frère de lait, il ne se croyait pas le droit de juger l’homme
qu’aimait Xavière,—encore moins de le condamner.
Et voici que, de son plein gré, il allait à lui. Non pas armé d’une
formidable mission, mais enflammé d’un zèle rédempteur. C’était le
salut qu’il lui portait. Un songe ardent remplissait le cerveau de
Fontès. Il voyait Xavière prenant la main de Jacques,—cette main qui
avait tenu l’atroce compas ... «Enfant,» murmurait-il en lui-même, «tu
rachèteras ce malheureux. Et moi qui t’aime, j’aurai donné à ton amour
ce pouvoir divin. Oui, j’aurai fait cela, moi, Clément. Je te ramènerai
Jacques. Il t’épousera. Je l’y déciderai. Si c’est de l’argent qu’il
faut, j’en donnerai. Près de toi, il deviendra meilleur. Je veillerai
sur vous deux. Plus tard,—dans longtemps,—je lui révélerai ce qu’il
te doit. Si le remords le torture, je lui dirai: «Le bonheur de Xavière
efface ton crime. Oublie ... J’ai bien oublié, moi ...»
Par un effort souverain de sa volonté, Clément essayait de trouver
à cette perspective une espèce de sauvage bonheur. D’ailleurs, sans
s’arrêter à l’analyse de ses sentiments, il suivait sa résolution comme
un soldat suit le drapeau, fermant l’oreille à toute voix insidieuse.
C’est ainsi qu’il arriva rue Rodier. M. Jacques n’y était pas, déclara
la concierge. Et comme le visiteur s’informait du moment où il pourrait
le rencontrer à coup sûr, l’oracle de la loge s’enveloppa d’une
obscurité sibylline. Son locataire n’avait pas d’heures fixes. Il
s’absentait beaucoup depuis quelque temps. D’ailleurs, on ne l’aurait
plus guère dans la maison. L’appartement était trop petit, trop
triste, pour un jeune homme qui avait de si belles relations. Dès la
fin du terme, il donnerait congé. On accrocherait l’écriteau.
Fontès demeura abasourdi. Lui qui croyait trouver Jacques à bout
de ressources et d’expédients, qui venait lui dire: «Marie-toi,
je t’assurerai une situation et une dot,» persuadé que la seule
incertitude du lendemain, jointe à la terreur de toute charge, de tout
effort, l’avait fait se dérober!... Bizarre surprise. Qu’étaient-ce
que ces «belles relations?»—Puisqu’il était brouillé avec Crapart
...—Avec Crapart, oui ... mais pas avec Chopette Miroir ... Le
dialogue surpris au théâtre revint à l’esprit de Clément. Vivement il
écarta la suggestion odieuse.
Toutefois, lorsqu’il eut erré tout un après-midi à la recherche de son
frère, l’énervement le rendit plus pessimiste. Quelle existence louche
pouvait mener ce garçon? Dans tous les endroits où il eût fréquenté,
si ses habitudes eussent été normales et de plein jour, on déclarait
ne l’avoir pas vu depuis longtemps, ne pas savoir ce qu’il devenait.
En désespoir de cause, Fontès alla se renseigner au cercle. Là, au
contraire, on lui affirma qu’il était sûr de rencontrer Jacques, mais
pas avant minuit et demi.
Un écœurement saisit le frère aîné. Était-ce ici, dans ce tripot, à des
heures suspectes, qu’il viendrait parler de Xavière, ouvrir à un être
dévoyé le radieux avenir, offrir au misérable, que tout grincement de
porte devait faire frissonner, l’offrande magnifique de cette parole:
«J’ai confiance.»
Eh bien, soit! Ici, ou ailleurs ... Qu’importe! A cause de Xavière,
l’œuvre de rédemption s’accomplirait. «J’irai jusqu’au bout,» décida
Fontès.
Voilà pourquoi, vers deux heures du matin, il revenait, pour la
troisième fois après un sommaire dîner, dans ce lieu équivoque qu’est,
à Paris, un cercle d’assez bas étage.
Jacques était arrivé tard, cette nuit-là. Aussitôt il avait pris une
banque, au baccara. Et, lorsque son frère, s’approchant, vint le
toucher à l’épaule, il eut un geste violent d’humeur.
—«Cré nom d’un chien!... pour une fois que j’étais en veine!...
—Mais, Jacques, je t’ai cherché toute la journée. Il faut bien que je
te prenne où je te trouve.
—Et pourquoi, bon sang!
—Je ne quitterai pas que je ne t’aie parlé.
—Attends au moins que j’aie fini cette partie. Ah! d’ailleurs, elle
est fichue. Tu avais bien besoin de m’apporter la guigne!...»
Ces quelques mots rapidement échangés à voix basse, le jeune Fontès
fut de nouveau tout à ses cartes. La présence inopinée de son frère
ne le troublait vraiment que dans sa superstition de joueur. Déjà la
phase était passée pour lui de ce frisson au moindre battement de porte
que se représentait l’aîné. La merveilleuse puissance d’effacement
que possèdent certaines natures plus féminines que viriles, à l’égard
d’actes qui n’ont pas rencontré leur sanction, abolissait déjà,
chez ce jouisseur à personnalité si mince, la réalité de son crime.
L’accomplissement en avait été si aisé, si rapide. La visite nocturne
à Louisette, un appel discret dans la cour, tandis que Fiston le
flairait amicalement après un premier aboiement de grondante surprise
... (Cet aboiement que Fontès entendit, dont il s’inquiéta une minute.)
«Ouvrez, madame Louisette ... Mon frère vient de me chasser. Je suis
perdu ... Vous pouvez tout pour moi.» Puis, une fois en face de la
douce créature, l’histoire vraie débitée en épiant le moment favorable
... Le collier de perles oublié chez lui par une amie trop tendre
... Ce collier engagé pour régler immédiatement une dette de jeu ...
La certitude que son frère paierait ... Le refus de Clément ... Le
lendemain, la prison, le déshonneur, pire encore: l’amie aux perles
dénoncée à la fureur d’un protecteur jaloux, capable de la tuer. «Cet
argent, vous l’avez, Louisette. La moitié de la somme rapportée par
vous, ce soir, empêcherait votre pauvre ami Jacques de sombrer dans ce
gouffre d’infamie.» Et il avait eu le cynisme d’ajouter: «Si Marcel
était ici en ce moment, il se rappellerait que, dans une détresse
identique, près de la faillite, il a été sauvé par nous.»
La jeune meunière, éperdue, hésitait:—«Attendez qu’il revienne ...
Demain, à la première heure, je le rappellerai. Il sera encore temps.
L’argent n’est pas à moi, mais à lui ...» Et, dans sa tête naïve,
mais saine, dans sa claire petite cervelle, des raisons très nettes
interceptaient une première impulsion de générosité: «C’est à Clément
que nous devons tout, pas à celui-ci. Puisque Clément refuse de
l’aider, c’est sans doute que je ne dois pas le faire. Qui sait si ce
petit roublard ne me conte pas des mensonges?...»
La prudence paysanne retenait à peine son cœur apitoyé, prêt à
commettre une folie. Elle aurait cédé peut-être, si, brusquement,
n’avait surgi l’idée terrible: «Marcel est jaloux déjà ... Il sait bien
que Jacques tourne autour de moi ... Que croira-t-il?» Et alors ce fut
le: «Non ... non!... Impossible!... N’insistez pas ... Allez-vous-en
... Quelle imprudence j’ai eu de vous ouvrir!...» Une résistance
apeurée, instantanément transformée en une brève épouvante—les yeux
élargis devant le geste meurtrier,—puis l’effondrement mou sur le
monceau de farine, sans un appel, sans un cri ...
Cette scène, ce joli visage plein de bonté, puis d’inquiétude, puis
figé d’horreur, ces yeux, cette bouche soudain muette et béante,
cette chute étouffée, l’abomination de l’effort pour arracher de
cette chair vive l’arme étroite si profondément incrustée, une telle
vision ne hantait même plus Jacques. En lui, cela gardait à peine la
consistance d’un mauvais rêve. Il se trouvait à cette phase où une
étrange audace, devant l’aveuglement total de tous, succède, chez le
criminel, à la frayeur folle des premiers temps. C’est le moment où
quelques-uns, dans la certitude de n’être pas soupçonnés, réveillent
les curiosités distraites, ramènent l’attention de la justice sur
l’affaire abandonnée, découvrent des pistes imaginaires, se livrent par
des maladresses qui stupéfient l’opinion.
Clément considérait ce jeune mondain aux manières aisées, élégantes
même, qui taillait avec tant de désinvolture, et laissait couler l’or
de ses mains comme s’il avait eu une fortune à perdre. C’était le petit
qui lui courait jadis après pour le forcer à jouer au cheval, dans le
vieux jardin, là-bas ... Et c’était aussi l’assassin de Louisette ...
Mais d’où lui venait tout cet argent, si vite enlevé par le rateau des
croupiers? Le gain des premiers coups fondit. Il attaqua sa mise. Tout
y passa. Jacques se leva, vint à son frère.
—«Quand je te l’ai dit, que tu me fichais la guigne!
—Es-tu fou, Jacques, de jouer des sommes pareilles?
—Bast! Elles rentreront demain.
—Tu en es si sûr que ça?
—Parfaitement sûr.»
Il regarda Clément d’un air de bravade, et, en même temps, de fatuité.
L’aîné lui dit:
—«Sais-tu ce qu’on raconte?
—Tiens, entre là,» dit Jacques, sans répondre.
Et il introduisit son frère dans un petit salon écarté, une espèce de
fumoir, où ils se trouvèrent seuls.
—«On assure,» reprit Clément, «que tu revois en cachette cette
créature, l’amie de Crapart.
—Cette créature!» répéta l’autre en riant. «Oh! mon cher ... Tu sais
son nom aussi bien que moi. Appelle-la donc Chopette. D’ailleurs, tu en
as le droit. Ta belle-sœur illégitime ...
—Alors, c’est vrai?
—Je m’en vante.
—Et l’argent?
—C’est le sien. Où voudrais-tu que j’en trouve?
—Écoute, Jacques. Je me refusais à le croire. Il faut que tu me le
dises ...
—Ne prends donc pas cet air effaré, mon pauvre vieux. La petite aime
jouer. Son Crapart le lui défend. Alors elle est enchantée que je
risque de temps à autre quelques louis qu’elle me confie.
—Et quand tu les perds, comme ce soir?
—Ça fait compensation avec les jours où je gagne.
—Avoue donc la vérité, malheureux ...
—Quelle vérité?
—Est-il possible que tu préfères ce bourbier à la pureté de Xavière!
—La préférence ne vient pas de moi.
—Comment?
—Chopette m’adore. Tu as raison de croire qu’elle ferait toutes les
folies pour moi,—sauf cependant de tolérer mon mariage avec une autre.
—Une autre!» cria Clément.
—«Une autre femme ... enfin ... quoi!»
Jacques pirouettait sur ses talons, allumait une cigarette.
Clément mesura l’abîme. Inutiles, les paroles. Toutefois, dès l’instant
qu’il n’aurait plus rien à dire, l’acte s’imposerait ... Et quel
acte!... Il reprit donc, avec une effrayante douceur,—effrayante pour
lui-même, qui ne pouvait pas s’étourdir, se griser d’indignation.
—«Mais ton devoir, Jacques ... ton devoir envers cette jeune fille?...
—Mon devoir?...»
Il riait.
—«Oui ... Ne l’as-tu pas séduite?
—Moi!...
—N’as-tu pas abusé de sa faiblesse?... de son amour?...
—Voilà ce que j’attendais!» s’écria le jeune viveur. «Eh bien, écoute
... j’en ai assez. On n’est pas aveugle comme toi, borné comme toi,
Clément. C’est la dernière fois, tu entends bien, la dernière fois,
que je subirai tes rengaines. Tu t’es ôté le droit de me prêcher en
refusant de m’aider. Laisse-moi mener l’existence qui me plaît. Ça
ne regarde personne. Pas même toi, qui ne te crois seulement pas mon
frère. Et encore moins Xavière, qui ne m’a jamais appartenu, et qui me
hait.
—Elle ne t’a jamais appartenu!...»
Le cri de Clément fut assourdi par la contrainte du lieu, par une
espèce de respect sacré. Mais de quelle émotion pathétique il vibra!
Jacques lui-même en frémit.
—«Cependant, elle t’aime ... Elle t’aime ...» haleta l’aîné.
—«Je te répète qu’elle me hait. Et je le lui rends bien. Ces odieuses
fiançailles ... Quelle comédie!... Ce parc du Manoir ... Ah! j’en
connaîtrai les cailloux ... Et tout cela, pourquoi? Parce qu’une
coïncidence ... fatale ... a voulu que j’y fisse une escapade la
nuit où on assassinait quelqu’un dans le pays. Dire que la petite
sotte ne s’en doutait même pas, de ma promenade sentimentale ... Eh
bien, maintenant, j’en suis écœuré, de ce roman stupide. Je le vomis
... Advienne que pourra!... On ne prouvera pas, n’est-ce pas? que
j’étais au moulin quand je déchirais mon vêtement aux rosiers de
cette fleur-de-vertu?... Mais j’aimerais mieux cela que de l’épouser,
tiens! Quitter une fille admirable comme Chopette, et l’aventure, le
hasard, toute la joie de vivre, pour crever d’ennui, de pauvreté, et
appeler «belle-maman» la vieille névrosée du Manoir ... Non, mon pauvre
Clément, non ... Tu ne m’as pas regardé.»
Cette expression boulevardière perdait, en l’espèce, tout sens exact.
Car Clément Fontès, au contraire, ne détachait pas ses yeux de celui
qui parlait avec cette rageuse exubérance, et qui marchait nerveusement
d’une muraille à l’autre de la pièce exiguë.
Quand s’arrêta le flot des paroles imprudentes, l’aîné prononça, la
voix changée:
—«Mais alors, elle se sacrifiait donc à toi?»
Le cadet ricana. Dans cette phrase, il crut voir un autre argument pour
l’enchaîner à Xavière, par la reconnaissance.
—«Quelle blague!» protesta-t-il. «Se sacrifier ... Xavière ... à moi?
—Et à qui donc?
—A toi, sans doute!»
Il jeta le mot de sa façon insolente, narquoise. Un choc de riposte,
comme une balle qu’on relance. Puis, lui-même en resta saisi. Alors ce
fut, de sa part, une explosion d’hilarité. L’idée lui apparut comme
vraisemblable, et comique.
—«Au fond, tu sais, Clément ... Cette gosse-là ... Ça se pourrait
qu’elle eût pour toi un formidable béguin.»
L’aîné se dressait.
—«Tais-toi!...»
Puis, aussitôt, l’ivresse indicible qui lui inondait le cœur, le
soulevant aussi d’une sourde pitié pour ce malheureux, désormais livré
à son destin, Clément murmura—en un avertissement suprême:
—«Ne ris pas ... Tu ne sais pas ce que tu fais!... Ne ris pas de son
amour.
—Son amour, je m’en f ...!»
Le mot lui retomba au fond de l’âme, lourdement, malgré la gaieté
factice. Clément s’était enfui. Jacques restait seul.
XIII
—«Toi, mon gaillard?... Bravo! Comme te voilà leste!»
Fontès interpellait le petit estropié, le jeune frère du terrassier
Burotte. Ce gamin venait de lui causer un saisissement, en bondissant
hors du taillis, sur la route. Il était retombé sur le seul pied qu’il
eût encore, puis, ramenant prestement sa jambe de bois, il se mettait
au port d’armes et saluait militairement «m’sieu le maire.»
—«Ma foi!... on ne dirait jamais que tu n’as qu’une jambe.
—Mais j’en ai deux, m’sieu Fontès. Regardez la belle, toute neuve, que
mademoiselle Xavière a fait faire exprès pour moi. Elle ne me blesse
pas comme l’ancienne. Aussi je suis solide. On ne me blague plus à
l’école. Gare à ceux qui m’appellent «bancroche»!
Il serrait ses petits poings, dardait des yeux intrépides. Clément posa
une main sur sa tête.
—«Tu as raison, mon enfant, d’exercer ta vigueur, d’être agile et
brave, malgré ta mauvaise part. Ceux qui t’appellent «bancroche»
sont des lâches. Tout être a droit à la force contre la lâcheté, la
méchanceté, la bassesse.
—Bien sûr, monsieur ... C’est des lâches. C’est les mêmes qui
tourmentent les petits ... Pas quand je suis là, pourtant. Mais dites,
m’sieu, est-ce que vous allez au Manoir?...»
S’il y allait!... Où serait-il allé, Clément Fontès, par ce chemin
du coteau, tout parfumé en ce moment d’aubépine, et dont le proche
tournant s’arrêtait comme coupé sur le plus beau ciel bleu qu’il eût
jamais vu? Pourtant il tressaillit à la question de l’enfant.
—«Parce que,» continua celui-ci, avec cet air distrait que prennent
les mioches quand ils disent quelque chose dont leur timidité se
trouble, (et il commençait à tailler un brin de bois avec son mauvais
couteau)—«si vous y alliez plus souvent, mademoiselle Xavière ne
pleurerait peut-être plus.
—Tu l’as vue pleurer?» demanda Clément, dont le cœur sauta.
—«Oh! elle se cache,» fit le garçonnet, évasivement.
—«Pourquoi penses-tu que je l’en empêcherais?
—Dame, ... y a que vous ... Elle dit comme ça: «Faut imiter monsieur
Clément ... sois bon comme monsieur Clément ... Ah! si on écoutait
monsieur Clément ... Elle ne se doute pas, qu’elle le dit autant de
fois,» ajouta le petit, avec un regard en dessous, de gentillesse fûtée.
—«Tu lui es reconnaissant ... tu l’aimes bien?» interrogea Fontès,
d’une voix qui s’altérait un peu.
—«Pour ça, oui! Je viens encore de lui porter des fleurs, que j’ai
cueillies,» s’écria le petit homme avec importance. «Maintenant, faut
que je coure, parce que je manquerais l’école. Adieu, m’sieu.»
Il partit, dévalant la pente, à grands bonds inégaux, mais adroits,
prenant des élans extraordinaires sur sa jambe de bois, en s’aidant
d’un bâton. Evidemment, il voulait étonner «m’sieu le maire», qui
sourit, dans un attendrissement profond.