Fontès jeta une exclamation. Il eût passé près de son frère de lait

sans le reconnaître. Outre la couche poudreuse et les lunettes qui,

déjà, le changeaient, Marcel montrait des traits défigurés par un mal

bizarre. Une éruption sanguinolente le criblait de grumeaux pourprés.

Mais aussitôt, ses mains attirèrent davantage l’attention apitoyée de

Clément. Du sang les couvrait, que les gestes énergiques du travail

étalaient ou faisaient gicler. Les poignets, les bras, jusqu’aux

coudes, rougissaient de la même rosée sinistre.

—«Mon pauvre garçon!... Qu’est-ce que tu as?

—Rien du tout,» dit le piqueur de meules. «C’est comme ça dans les

commencements. Ma peau est trop tendre. Bah! elle durcira vite. Regarde

le camarade, là. Voilà comme il faut qu’elle devienne.»

Le voisin, orgueilleusement, tendait son bras. Clément vit ce bras

couvert d’une espèce de maroquin fauve et grenu, tout piqueté de

points noirs.

—«On ne sent plus rien là-dessus,» dit l’homme en riant. «Et puis,

c’est joli,» ajouta-t-il en blague. «Ça fait des dessins. Ah! on nous

rattraperait si nous nous sauvions. Nous sommes matriculés.

—Mais ... ces points noirs?... Ça n’est pas du silex?

—Non, c’est de l’acier. La meule mange les outils. Et elle nous en

crache dessus, la mâtine.»

«Dire que leurs poumons deviennent comme ça!» songea Fontès, qui se

rappela certaines révélations des rayons X.

Mais on criait au fond du hangar. Un mot répété volait en clameur.

—«Tire-à-l’œil!... Allons! Vivement!... Y a de la besogne pour toi.»

Celui qui parlait avec Fontès, courut. Barbery expliqua. Le

camarade—surnommé à cause de cela «Tire-à-l’œil»,—possédait une

habileté merveilleuse pour retirer des yeux, avec un aimant, les

parcelles d’acier, qui s’y incrustaient en dépit des lunettes. On le

préférait au pharmacien, et même à l’oculiste. Depuis son entrée à la

fabrique, les ophtalmies, les cas de cécité accidentelle, étaient moins

fréquents.

—«Marcel,» dit Fontès, «j’ai à te parler. Je ne peux pas attendre.»

Le piqueur de meules regarda profondément son frère de lait. Sa face

mouchetée de sang devint tragique par l’expression qui, soudain, en

aggrava l’aspect. Mais ce fut seulement de froid que ses épaules

frissonnèrent, sous une aigre rafale qui s’engouffra dans le hangar.

—«Tu es en sueur ... Tu vas prendre la mort,» observa Clément.

L’autre haussa les épaules.

—«C’est commode pour ça, ici,» dit-il avec une satisfaction funèbre.

«Pas besoin d’attendre qu’on ait les poumons macadamisés comme une

grand’route. En eau tout le temps, à piquer sans relâche avec une

pioche qui pèse dix kilos, si on cesse de trimer cinq minutes, par un

petit vent de noroit comme ça, on a son compte.

—C’est ta veste?... Voyons, mets-la,» fit l’architecte, décrochant

d’une poutre un vêtement, que Barbery jeta sur sa chemise mouillée.

Un moment après, Clément obtenait sans trop de peine la permission

d’emmener son ami.

—«Allons chez toi,» dit-il.

—«Oh!... chez moi ...»

Le haussement d’épaules indiquait que l’ancien meunier logeait dans

un domicile de hasard, où, peut-être, leur tête-à-tête manquerait de

l’intimité, de l’isolement souhaitable.

Presque tout de suite, en effet, ils arrivèrent à une espèce de cité,

une file de baraques en briques et en bois, mal closes, mal tenues,

d’où s’échappaient des relents de graillon et de moisi.

—«Le tâcheron loue ça pas cher à ceux qui sont garçons,» expliqua

Marcel. «Et, tiens ... v’là le «barbaud,» qui nous fait la popote.»

Un homme s’avançait en boitillant. Un ancien carrier, qui, pris sous

un éboulis de meulière et resté infirme, s’était fait le «barbaud,»

c’est-à-dire le domestique, le cantinier, des compagnons.

—«Tu reviens à c’t’heure!... Le ménage n’est pas fini dans ta

cambuse,» dit-il à Marcel.

Celui-ci venait de passer sur son visage son mouchoir mouillé à la

pompe. Fontès put le voir rougir.

—«Qu’est-ce que ça fait, mon vieux?» s’écria l’architecte.

—«C’est que ...»

Ils se trouvaient au seuil d’une des masures. Le geste de Barbery vers

l’intérieur montra deux lits en désordre dans la pitoyable chambre. Il

partageait ce réduit avec un camarade, et il appréhendait, non sans

raison, la répugnance de Fontès.

Celui-ci ne put contenir un mouvement de recul. L’odeur fauve

qui s’exhalait des vieux bois, des vieux vêtements, des literies

misérables, était, certes, moins âcre que celle d’une cage de

ménagerie, et cependant elle révoltait davantage des nerfs humains,

parce que c’était une odeur humaine.

—«Tu peux dormir là dedans, mon pauvre Marcel?... Toi que Louisette

dorlotait ... Je me souviens ... Votre chambre ... Quelle propreté

merveilleuse!... Et cela sentait bon ... Un mélange de cire d’abeilles,

d’iris et de farine ...

—Cela sent meilleur, là où elle est maintenant, ma Louisette ... Et je

voudrais partager ce parfum-là avec elle ...»

Réponse atroce de sincérité. Fontès en frémit.

—«Viens,» dit-il précipitamment. «Viens ... Je sais ... On t’a tué

plus qu’elle ... Ta vie affreuse de maintenant ... Je la comprends

toute ... Oui, je te le dis, toute ... toute ...»

Il l’entraînait. Impossible de parler ici. «Marchons.» D’ailleurs,

marcher, c’était retarder encore l’entretien inévitable,—l’entretien

monstrueux. Quels mots se formuleraient, quelles syllabes oseraient

s’assembler, pour dire ce qu’ils avaient à se dire?...

Longtemps, ils errèrent en silence. Non!... ils ne pourraient pas ...

ils ne pourraient pas parler. Et toutefois, maintenant, il n’y avait

plus de secret entre eux. Il était si complètement aboli, le secret,

que leurs yeux mêmes évitaient de se rencontrer, pour ne pas faire

jaillir la vérité de leurs âmes.

Mais enfin, cela arriva. Ce fut dans une carrière abandonnée, où ils

se réfugièrent comme dans l’endroit le plus écarté de toute vie, de

tout bruit,—une grande cavité de pierre nue, presque une tombe.

Ce fut là.

Clément dit à voix basse:

—«Tu l’as su tout de suite, toi?

—Pas tout de suite.

—Tu soupçonnais?...

—Oui.

—Mais ... la preuve?...»

Marcel Barbery eut comme une hésitation. Puis il murmura:

—«Si tu es venu ... c’est que tu en as une, de ton côté.»

Fontès acquiesça, d’un souffle:

—«C’est vrai.»

Il n’ajouta pas: «J’ai l’arme.» Il n’aggraverait pas de cette horreur

le supplice de l’homme de qui on avait tué la chair de sa chair,

le délice, l’âme, tout. Il ne lui ravagerait pas la pensée par

l’abomination de l’image précise ... et quelle image!...

Vivement il reprit:

—«Qu’as-tu trouvé?... Voyons ... S’il était possible qu’un doute ...

une chance d’erreur ...»

Le piqueur de meules secoua la tête. Malgré la certitude, un vague

espoir s’insinuait en Fontès du fait seul de parler avec un autre

... L’énormité que _cela_ fût, s’augmentait si effroyablement d’en

convenir tout haut, face à face!... Comment les paroles inouïes

ne seraient-elles pas suspendues, refoulées par une évidence

libératrice?... Mais, lorsque Barbery secoua ainsi la tête, la faible

palpitation lumineuse s’éteignit au cœur de Clément. Le cauchemar était

réel. Il faudrait le vivre jusqu’au bout.

L’ouvrier cherchait quelque chose dans sa veste. Non pas au fond d’une

poche, mais sous la doublure, qu’il entr’ouvrit en faisant sauter

quelques points. Un morceau brunâtre, comme de cuir déchiqueté, raidi,

apparut.

Barbery, sans mot dire, le tendit à son frère de lait.

Fontès mania l’objet, l’examina ... Soudain, il comprit.

C’était un gant de peau, qui avait dû être de couleur fauve assez

claire, mais noirci, cassant, comme si on l’avait fait sécher après

l’avoir tiré de la vase. En dedans, près du poignet, sur l’intérieur

blanchâtre, resté relativement net, on distinguait encore une de ces

marques à l’encre comme en font les dégraisseurs ... Un _J_ et un _F_,

figurés grossièrement en capitales d’imprimerie. Clément se rappela

l’assertion des experts, la trace des doigts sur la porte—des doigts

anonymes, masqués. Et le surnom ... «l’assassin ganté» qui, pour la

foule, désignait encore celui que la justice renonçait à découvrir.

—«Où as-tu trouvé cela, Marcel?

—Dans le bois ... enterré.»

Fontès eut un mouvement, presque de doute.

—«On avait tellement cherché, fouillé, creusé partout!...»

La voix étranglée, assourdie, du veuf, émit ces mots:

—«On avait cherché tout autour, à proximité du moulin, sur les rives

et dans le lit du Sausseron ... Et avant l’histoire du Manoir.

—Le Manoir ...» répéta Clément, que ces deux syllabes remuaient

jusqu’au fond des entrailles.

—«Oui, puisqu’il a fui là-haut ... puisqu’il y est allé finir la nuit

pour se créer un alibi ... C’est de ce côté-là, aussi loin que possible

de son crime, qu’il avait dû cacher des choses ... J’ai pensé cela ...

après, quand on l’a eu relâché ... J’ai suivi ce chemin-là, cent fois,

en examinant chaque touffe, chaque motte de terre ... Et j’ai trouvé ...

—C’est alors que tu as quitté Theuville?

—Oui.

—Pourquoi?

—Pour ne pas le tuer.»

Un silence. La carrière, aveuglante, crépitait de soleil,—dur soleil

d’avril, nu, dépouillé, plus triste de se refléter sur ces blancheurs

miroitantes de pierre et de sable. Quelques hirondelles, revenues de

loin sans doute, traversèrent l’espace avec de petits cris.

—«C’est ton droit de le tuer,» prononça Clément.

—«Je ne toucherai pas à un Fontès,» déclara l’ouvrier.

Celui qui portait ce nom ne répliqua rien. Il songeait. Peut-être

allait-il parler ... Mais il se contint. L’autre reprit:

—«Tes parents ont aidé les miens. Ta mère t’a confié à la mienne ...

pour qu’elle continue à avoir du lait. Sans cela, comment m’aurait-elle

nourri? Toi, tu fus mieux qu’un frère pour moi. Si j’ai gardé le

moulin, si j’ai pu épouser Louisette, c’est par tes bienfaits. Va-t’en

maintenant. Ne parlons plus ... Ne me tente pas ... Ne me dis pas que

j’ai le droit de le tuer ... Il est mort pour moi ... Toi aussi ...

Tout, ... tout est mort ... Va ... Nous n’avons plus rien à nous dire.»

Marcel Barbery se laissa tomber, assis, sur une saillie de roche,

appuyant son visage contre son poing fermé.

Il releva la tête avec stupeur en entendant Fontès lui dire:

—«Ce qui est ton droit, à toi, est mon devoir, à moi.

—Quoi donc?... de frapper le criminel?

—De le frapper, certes!

—Ton frère!...

—Parce qu’il est mon frère,—ou, du moins, parce qu’il porte le nom de

mon père ... Nous n’avions pas la même mère ... Et puis ... tu ne sais

pas ... Mais peu importe. Je te le dis, Marcel ... Fût-il mille fois de

mon sang, je n’en serais que plus responsable ... Mon devoir ne peut

pas être de le dénoncer, de le livrer ... Donc ...

—Que feras-tu, Clément?...»

La question resta sans réponse. Alors, le morne visage de Barbery

changea. Un sauvage éclair fit étinceler ses yeux. Il se dressa, posa

une main sur le bras de Fontès.

—«Est-ce possible?... Est-ce vrai?... L’as-tu condamné?... Alors,

laisse-moi ... laisse-moi agir!... Clément ... Laisse-moi faire cela

... Mon âme en brûle!... Quand on devrait m’écarteler après! Ne

comprends-tu pas que, toi seul ... Ah! sans toi ... supposes-tu qu’il

vivrait encore?...»

Immobile, les bras serrés sur sa poitrine, les yeux voilés par les

paupières, Clément ne trahissait plus, même par un signe, ce qui se

passait en lui.

Devant son silence, presque effrayant, Marcel poursuivit:

—«D’ailleurs, moi ... qu’on m’arrête, qu’on me condamne ... quoi!...

ma vie est finie ... Tandis que toi ...»

Fontès leva les yeux. La pensée, chez cet homme, était si forte,

qu’elle rayonnait parfois au-dessus des plus violentes émotions.

L’idée, en ce moment, surmonta tout:

—«On ne me condamnerait pas plus que toi,» dit-il, «si j’accomplissais

l’acte nécessaire. Cette société si lâche, et qui a tellement peur

de la mort, peur de prendre la responsabilité de la mort, a la plus

plate considération pour l’homme qui ose tuer. Elle admet le meurtre

conjugal, le meurtre passionnel, le meurtre philosophique. Le moindre

prétexte lui suffit pour acquitter celui qui tue. Oui, cette société

qui, presque sûrement, laisserait la vie à l’assassin de Louisette,

justifiera sa mort si l’un de nous, toi ou moi, nous nous substituons à

sa pauvre justice. Elle, qui n’a plus de force, reconnaît notre droit à

la force. Marcel, ne pensons pas à ses jugements dérisoires. N’écoutons

que notre conscience.

—Alors?...» proféra Barbery, dans un souffle frémissant. Et il lui

étreignit le bras avec des doigts si nerveux qu’il lui fit mal.

Fontès le considéra en silence. Les yeux de son frère de lait

enfonçaient dans les siens une interrogation terrible.

—«Non, Marcel, non!...» prononça enfin Clément.

L’ouvrier recula, livide, tragique, un blasphème aux lèvres.

—«Ah! je m’en doutais!..» cria-t-il. «Tu es comme tous les faiseurs

de discours. Quand il s’agit de les appliquer aux tiens, tes rudes

théories, elles s’effondrent. Tu laisseras Louisette sans vengeance!

Tu laisseras impuni un pareil crime!... un pareil crime!!... Et moi,

tu me tiens ... Tu m’enchaînes par tous les bienfaits passés. Tu sais

que je ne toucherai pas à un Fontès tant que tu me l’interdiras. Et tu

as sucé le lait de ma mère!... Ah! beau parleur!... orgueilleux!...

Laisse-moi!... Va-t’en!... Tu vaux l’autre ... C’est comme si tu

assassinais Louisette ... tiens! là!... une seconde fois ... sous mes

yeux!...»

L’image d’horreur se refléta dans le regard halluciné. Tout le désastre

de cette vie cria par les traits farouches, ravagés, par la violence

de l’être retourné à une espèce de barbarie brutale, par la tenue

misérable, les vêtements disparates, sordides, que nulle main de femme

ne soignait plus.

—«Celui qui a fait tant de mal doit mourir!» s’écria Fontès.

Puis saisissant la main du malheureux.

—«Écoute, cependant ... Il faut que tu saches. Quelque chose le met

au-dessus de nos représailles, au-dessus de son destin et du châtiment.

Ce monstre que j’ai appelé mon frère, il est aimé ...

—Moi aussi, je l’étais ...» gémit le veuf.

Fontès continua sans répondre:

—«Il est aimé par une jeune fille ... que j’adore. Tu entends, Marcel

... J’adore Xavière Ausserand ... Je l’adore!»

Il répétait ce mot avec une intonation qui étonnait son oreille.

Barbery, calmé soudain, le regarda.

C’était si étrange, sur de telles lèvres, ce cri de passion. Et il

y prenait une signification si émouvante. De quelles profondeurs,

longtemps scellées, il jaillissait! Avec quelle force douloureuse! Même

à un cœur contracté de souffrance, il s’imposa.

Le piqueur de meules dit sourdement:

—«Je dois te faire envie, alors. Tu la préférerais sans doute morte.»

Fontès inclina la tête.

L’ouvrier réfléchit.

—«Elle l’aime ... C’est parce qu’elle ne sait pas.»

Ne recevant aucune réponse, il ajouta au bout d’un moment:

—«C’est une raison pour me laisser faire.

—Non.

—Tu trouves juste que cette pauvre fille épouse un être infâme, sans

connaître son infamie?

—Elle lui appartient, Marcel. Ils sont amants.

—Tu crois?... Tu crois cela?...»

La question partit, vibrante, spontanée. Contre la paroi de silex de la

carrière, un léger écho trembla.

—«Oui, je le crois,» répondit Fontès. «Elle me l’a dit. Mais, c’est

assez, Marcel. Je te devais la vérité. Tu la sais. N’ajoutons rien.

Laisse-moi partir.

—Comme tu souffres, Clément!...

—Tais-toi.

—Agissons, Clément. Nous devons agir. Vengeons la morte et sauvons la

vivante.

—La vivante est plus morte que l’autre.

—Je te désobéirai, Clément. Songes-y. J’ai maintenant, avec ma

vengeance, mon dévouement pour toi. J’épargnais ton frère ... Mais

puisqu’il est ton rival ...

—C’est parce qu’il est mon rival que je ne puis être son juge. Mais tu

ne comprendrais pas ... A quoi bon te dire?... Ce qui se passe en moi,

nul ne le sait, nul ne le saura, pas même toi. Seulement, écoute bien,

Marcel. Si tu le touches après ce que je t’ai appris, je m’accuserai

... j’en serais cause ... Donc, je m’exécuterai,—aussi impitoyablement

que j’exécuterais le criminel si je n’avais pas les mains liées. Je me

brûlerai la cervelle, entends-tu? Vois donc le lâche que tu ferais de

moi!... Oui ... Une délation, ou une violence ... de ta part ... parce

que je suis venu ici ... parce que je t’aurai parlé ... Mais je ne

vivrai pas une heure ensuite ... Aussi sûrement que j’aime Xavière ...

Et il n’est que trop sûr, cet amour-là!»

Marcel Barbery baissait la tête. Fontès lui dit un adieu précipité, et

partit.

Lorsqu’ils se furent perdus de vue,—avec l’idée que c’était pour

toujours,—chacun séparément s’avisa de ceci: que ni l’un ni l’autre

n’avait prononcé le nom de Jacques.

XII

Le mois de mai de cette année-là fut glacial. Après quelques journées

éclatantes, où il sembla que l’été survenait sans printemps, l’hiver

reprit dans toute sa rigueur.

De tels caprices météorologiques sont funestes aux gens qui s’obstinent

à s’en rapporter au calendrier plus qu’au thermomètre. Le marquis

de Theuville fut de ceux-là. Sous prétexte que le froid ne pouvait

s’établir sérieusement entre l’Ascension et la Pentecôte, il ne se

décidait pas à quitter son par-dessus léger pour reprendre sa pelisse,

déjà mise en garde chez le fourreur.

Un matin, comme il sortait des salles surchauffées du cercle dans une

aube mouillée de neige fondue et fouettée d’une bise polaire, il fut

saisi de frissons. Vainement il chercha un fiacre le long des rues

vides où bleuissait le jour. Une suffocation le prit. A grand’peine

il se traîna jusqu’à son logis inconfortable de célibataire. La force

lui manqua même pour chauffer le verre d’eau du grog, qui, pensait-il,

l’aurait remis. Sans se déshabiller, il se jeta sur le divan, dressé

chaque soir en lit, où il couchait.

Ce fut ainsi que la congestion le frappa. Lorsque sa femme de ménage,

quelques heures plus tard, entra comme d’habitude, avec sa clef, elle

trouva le vieillard, en habit de soirée, toujours élégant de mise et

d’attitude,—mort. Il quittait cette vie comme il l’avait traversée,

avec la hauteur insouciante et la discrétion d’un homme de bonne

compagnie.

Ayant mis, tardivement d’ailleurs, en viager, les débris d’une fortune

qui ne fut jamais considérable, il ne laissait absolument rien, hormis

quelques dettes. Quant à son titre, il s’éteignait avec lui, le

pauvre «Chacal»—comme l’appelait Chopette—n’ayant pas eu le temps

d’accomplir les formalités assez compliquées par lesquelles il eût

transmis à Jacques Fontès son illusoire marquisat.

Le jeune homme, qui crut un moment être marquis pour de bon, et qui

faillit se commander des cartes de visites blasonnées, conduisit

le deuil avec ostentation, comme futur petit-neveu par alliance du

défunt. Étrange cortège funèbre. On n’y vit guère que quelques habitués

du cercle obscur et douteux où fréquentait le vieux noctambule,

silhouettes falotes, visages plombés, fripés, bouffis sous les yeux,

de ces vagues majors de table d’hôte dont la plus grande joie est de

dire «valet de pied!» à des larbins en culottes de panne,—véritables

provinciaux de Paris, dont la province,—quelques îlots entre l’Opéra

et le Faubourg-Montmartre—est plus étroite d’idées, plus ronronnante

de monotones potins, que le Cours et le Café du Commerce de la dernière

sous-préfecture.

Les dames Ausserand, tout en prenant le crêpe de rigueur, s’étaient

abstenues de venir à l’enterrement de leur oncle.

Clément n’eut pas à débattre avec lui-même s’il y paraîtrait ou non.

L’événement eut lieu en son absence, durant un voyage qu’il fit en

Italie. Sans son travail, qui le rappela au bout de quelques semaines,

il eût prolongé son séjour au loin. Toutefois, il croyait le délai

suffisant pour que le mariage de Jacques et de Xavière fût accompli.

Le fait de n’avoir pas même reçu un mot le lui annonçant ne l’incitait

pas à en douter. «Ils ont eu envers moi,» pensait-il, «la pudeur du

silence.»

Mais à peine était-il de retour qu’il reçut une lettre de Mme Ausserand:

«_Ma fille et moi_,» lui disait-elle, «_nous sommes obligées de vendre

le Manoir, et nous allons quitter ce pays. Dans l’extrémité à laquelle

nous sommes réduites, vos conseils nous sont nécessaires. Vous ne nous

les refuserez pas. Sans eux, nous deviendrions certainement la proie

des hommes d’affaires et des aigrefins._»

Dès qu’il eut parcouru ces lignes, Clément monta vers la vieille

demeure. Devant lui glissait l’image de la svelte jeune fille à

bicyclette, telle qu’il l’avait suivie en une si passionnée révélation

du cœur, ce matin d’automne où il s’aperçut qu’il l’aimait. Quelle

enfant c’était alors!... Et depuis, comme elle avait changé! Pourtant

il n’y avait entre les deux promenades que l’espace d’une saison. Il

évoquait les mouvements de grâce, la courbe de la joue, la natte blonde

sur la nuque, comme les souvenirs d’un être à jamais disparu.

Celle qu’il avait adorée, désirée, avec une telle ardeur protectrice,

une telle frénésie voluptueuse, un tel attendrissement dans

l’admiration, c’était celle d’alors: l’adolescente aux yeux purs, à

l’âme ingénue et sauvage, fraîche comme une source cachée. C’était

cette Xavière-là qu’il regrettait avec une si brûlante amertume, sur

laquelle ses yeux pleuraient malgré lui, là-bas, dans le cimetière

de San-Miniato, quand il regardait les monts pisans se dessiner en

indigo sur la pâleur du soir, ou bien sous les rideaux de la gondole, à

Venise, lorsqu’au bout des couloirs d’eau sombre s’ouvrait devant lui

l’espace de la lagune solitaire.

Oui, celle-là ... Et elle n’existait plus. Elle n’avait jamais existé

peut-être que dans l’éblouissement de son amour ... Combien il allait

se sentir fort contre l’autre!

Cependant, lorsqu’il arriva sur la terrasse, aux grandes

portes-fenêtres, du Manoir, lorsqu’une de ces portes s’ouvrit,

lorsqu’il vit la Xavière Ausserand qui lui était étrangère,—non plus

l’enfant vive, aux gestes souples, mais une silhouette haussée, raidie

d’une dignité souffrante, un visage désormais féminin par la profondeur

des yeux, la gravité de la bouche, une grâce fière et meurtrie, le même

regard, avec tant de tristesse, les mêmes lèvres, avec une si fine

pâleur,—Clément comprit que c’était celle-là, ... celle-là seule,

qu’il aimait. Même, avant cette minute, il n’avait pas su que l’amour

pouvait le briser d’une si déchirante tendresse.

—«Pardon,» dit-il. «C’est votre mère, qui m’a fait demander.

—Elle vous attend.»

La veuve, plus frileuse, plus emmitouflée, plus diaphane et

impondérable que jadis, accueillit Fontès avec ce qu’elle croyait être

du calme. Mais, d’une voix où la nervosité tremblait parmi la mesure

appliquée des paroles, elle lui annonça que Jacques n’avait plus mis

les pieds au Manoir depuis la mort de l’oncle Pascal. Les lettres

qu’on lui avait écrites demeuraient sans réponse. Pourtant rien ne

l’entravait dans l’état de sa santé, ni la liberté de ses allées

et venues. Un ami de M. de Theuville, à qui Mme Ausserand, saisie

d’inquiétude, s’était adressée, affirmait qu’on voyait Jacques Fontès

toutes les nuits au cercle, jouant plus gros jeu que jamais, et perdant

de fortes sommes avec une désinvolture étonnante.

—«Ne parlons plus de lui,» ajouta Mme Ausserand. «Ma fille et moi,

nous sommes résolues à quitter ce pays. Le Manoir, vendu, nous donnera

de quoi liquider quelques dettes du marquis de Theuville. Xavière

y tient. Le reste—s’il y a un reste!—permettra de nous rendre en

Angleterre, ou en Amérique, et d’y fonder des cours de français. Avec

l’intelligence, la volonté, de ma pauvre mignonne, nous réussirons bien

à gagner le peu qu’il nous faut.»

S’étant exprimée ainsi, comme tinterait une clochette fêlée, mais d’un

métal pur, avec la simplicité d’une résolution sincère, Mme Ausserand,

surprise de n’entendre aucune réponse, regarda Fontès.

Elle lui vit les yeux pleins de larmes.

—«Eh quoi, monsieur Clément ...»

Sa propre émotion arrêta ses paroles. Comment s’attendre à une telle

marque de sympathie? N’avait-elle pas craint que, pour justifier son

frère, Clément n’osât quelque dure allusion aux inconséquences de la

fiancée que Jacques abandonnait. L’orgueil maternel, la solidarité

féminine, armaient contre un tel procédé cette débile créature. «Nous

ne réclamons rien,» aurait-elle dit fièrement. Mais de découvrir un

apitoiement si respectueux, si tendre, sur un visage où elle redoutait

de lire une intransigeante rigueur, cela fut trop. Des sanglots, mal

contenus, la suffoquèrent.

Fontès, sans prononcer un mot, se leva, fit quelques pas dans la pièce.

Le droit à la force · 第 13 / 16 段