quelque élégance et quelque joie dans ce qui n’en comporte guère.
Malgré un premier mouvement de résistance, montré, paraît-il, à
Jacques, il se déciderait à lui léguer son titre, par adoption ou
autrement, suivant les formalités légales. Maman s’emportait si
cruellement contre moi ... C’était si douloureux!... Elle se faisait
tant de mal à elle-même!... Il lui a dit:—«Pardonneras-tu à Xavière
si elle devient marquise de Theuville?» Mon bon vieil oncle!... Oh!
Clément ... vous n’avez pas les raisons qu’il a, par ses propres
faiblesses, d’être indulgent aux autres. Mais vous pouvez plus que lui.
Vous connaissez votre influence sur maman. Elle a tant d’admiration
pour votre caractère! Et son état nerveux cède si bien à votre volonté.
Que ma chère maman ne perde pas par ma faute l’ami qui lui était si
précieux, et à l’heure désolée où elle a le plus besoin de lui!_»
Les semaines qui s’écoulèrent ensuite virent les fiançailles de Jacques
et de Xavière. Clément était intervenu dans la mesure où le demandait
la lettre de la jeune fille. Mme Ausserand, calmée, bercée, enveloppée
par un illusoire bonheur, souriait à l’idylle. Le marquis s’était
laissé vaincre. Il s’occupait des formalités pour la transmission
testamentaire de son titre. Des difficultés se rencontraient. Peut-être
faudrait-il recourir à l’adoption. Jacques marquait une impatience
qu’on attribuait à l’amour. Cependant il ne hâtait pas la publication
des bans. Xavière non plus. Mais, devant la grâce de leur jeunesse, la
médisance paysanne, la méchanceté envieuse, désarmaient. On convenait
qu’ils formaient un joli couple. Les premières fleurs, les premiers
frissons verts du printemps leur firent fête dans le parc du Manoir.
Tous deux y promenèrent des rêves d’avenir: elle, avec un grand effort
vers l’oubli, vers la seule joie possible, vers la guérison du mal
secret,—lui, avec la gloriole de son marquisat futur, et la sournoise
sensualité qu’attisait l’assurance de posséder bientôt cette enfant
d’une si désirable beauté, d’une si savoureuse fraîcheur.
A cause de Mme Ausserand, Clément s’imposait de les voir ensemble. De
temps à autre, il montait au Manoir avec Jacques, pour déjeuner. Le
plus rarement possible. Ses yeux les suivaient quand ils s’éloignaient
ensemble vers le terrain du tennis, vers les retraites où les violettes
s’ouvraient. Une ou deux fois, Xavière, s’en allant ainsi avec son
fiancé, tourna la tête vers celui qui deviendrait son frère. Toute
son âme s’attardait, s’échappait en arrière par ses claires prunelles
de douceur. La muette riposte du visage contracté fut si dure, qu’elle
n’osa plus.
Quand Jacques venait à Theuville, on laissait Fiston à la chaîne dans
sa niche. Le chien passa pour méchant. Il le devint. Seul, l’aîné des
Fontès n’avait rien à craindre de la bête. Parfois il l’emmenait avec
lui, dans les bois, pour de longs vagabondages solitaires.
Sur ces entrefaites, l’instruction du crime de Theuville fut close.
Elle n’avait abouti à aucun résultat. L’affaire ne tarda pas à être
classée.
Un soir, se trouvant à Paris, Clément, pour échapper quelques heures à
de sombres hantises, avait pris un fauteuil au Vaudeville. Sa surprise
fut intense d’apercevoir, dans une avant-scène, Ferdinand Crapart en
compagnie de Chopette Miroir.
La jeune femme lui parut un peu changée,—en mieux, à ce qu’il jugea.
L’air moins gavroche, la toilette moins tapageuse, des manières plus
contenues, une expression altière, triomphante, qui soulignait l’éclat
de sa victoire. Sa réconciliation avec Crapart la classait décidément
parmi les grandes demi-mondaines. Toutes les lorgnettes étaient
braquées sur elle et tout l’orchestre la nommait.
L’inventeur du «Glaçon», n’avait rien épargné pour attester la
dévotion qu’il rapportait à l’idole. Ce n’était plus le sautoir de
trente mille francs qui serpentait sur la gorge de Chopette. C’était
une cascade de perles qui en valaient certainement dix fois plus.
Autour du cou, une chaîne, déliée comme un fil, soutenait d’énormes
noisettes noires. Et des noisettes pareilles, rehaussées de brillants,
agrafaient aux épaules sa robe tanagréenne—une robe réduite à si peu
de chose que son beau corps s’y révélait de toutes parts. La seule
pièce de son ajustement qui fut destinée à couvrir quelque chose était
son gigantesque chapeau, dont l’ombre affinait son visage superbe, au
teint mat, aux lèvres pourpres, aux longs yeux obscurs.
—«Cré nom!...» soufflait un spectateur derrière Fontès.
Un autre dit:
—«Ah! oui, fichtre!...»
Puis ce fut un silence, où palpitèrent des haleines.
Le premier repartit:
—«La mâtine!... Elle lui en fera voir, à son Crapart, maintenant
qu’elle l’a repris, pieds et poings liés.»
Le second appuya:
—«Parbleu! Elle ne se cache même pas. Je connais quelqu’un qui l’a
rencontrée, au Bois, du côté d’Auteuil. Elle avait arrêté son boghei,
—vous savez ... avec cette paire de chevaux qu’elle conduit elle-même
...—Et elle y avait fait monter son gigolo, ce petit qu’on voyait tout
le temps avec eux avant la brouille ... Comment donc déjà?... J’ai son
nom sur le bout de la langue.
—Oui, je sais qui vous voulez dire ... Une jolie fripouille ... Il lui
en bouffera, de la galette, à cette belle fille.»
Fontès, tourné brusquement, toisa le donneur d’informations, d’un tel
air que celui-ci—un vague cercleux,—rougit, se déroba en appelant le
marchand de programmes, et, bientôt, changea de place, s’éclipsa.
L’architecte, resté seulement pour tenir en respect les auteurs de tels
propos, quitta lui-même le théâtre, incapable maintenant d’y trouver le
moment d’oubli qu’il était venu chercher.
«Ce n’est pas vrai ... Ce n’est pas possible ...» se répétait-il
durant la longue nuit sans sommeil qui suivit. Pour lui, cela semblait
pire que tout. Son être entier se soulevait, d’une révolte qui se
communiquait à ses muscles, qui galvanisait son grand corps en des
soubresauts angoissés. Être aimé de Xavière, avoir reçu le don de cette
chair pure, de cette âme confiante, et souiller de tels trésors dans
une telle boue! Quant à l’argent ... non, non! mille fois non!... Le
fils même de Garuche, du moment qu’il avait appelé un Fontès «mon
père,» qu’il avait grandi dans la vieille maison luisante de propreté,
d’honneur, ne pouvait pas ...
Et toutefois, ce n’était pas les seuls mots entendus qui précipitaient
sur Clément la marée hideuse d’un tel soupçon. Le flot fangeux se ruait
... l’assaillait jusqu’à le suffoquer. Alors, le malheureux aîné se
dressait dans la nuit, criant tout haut: «Cela n’est pas vrai!... Cela
n’est pas possible!...» Devant l’objurgation, l’horreur s’apaisait,
reculait. Fugace répit.
«Et cette enfant qui l’aime!...» songeait l’obsédé. «L’imprudente!...
Il faut qu’elle l’épouse, il le faut!... Pour ne pas être déshonorée
aux yeux des autres, et,—mal plus incurable,—à ses propres yeux ...
«Elle l’épousera!...» clamait Fontès comme en un délire. «De quel droit
m’y opposerai-je? Quel poison circule dans mes veines? N’est-ce pas moi
le misérable, avec mes soupçons monstrueux? N’est-ce pas moi qui me
suggestionne, par des coïncidences, des propos de hasard ... et même
... et même!... jusqu’à interpréter les rancunes d’un chien ... des
caprices de brute hargneuse!... Oh! quelle œuvre abominable s’élabore
dans mon âme, affolée de jalousie!... N’est-ce pas moi qui vais au
crime en voulant découvrir le crime chez un autre?...»
Il fallait la forte constitution morale et physique d’un Clément
Fontès, pour subir sans défaillance extérieure, sans que rien y parût,
une épreuve semblable,—une épreuve où nul secours ne pouvait lui venir
que de sa volonté, où il était plus solitaire, en face de l’infernal
problème, qu’Œdipe en face du Sphinx. Car Œdipe n’avait d’adversaire
que le monstre. Rien en lui-même ne paralysait son énergie, sa
résolution. Clément, lui, se débattait intérieurement contre sa
passion. Elle grandissait, comme toute passion grandit lorsque le drame
d’une âme se concentre autour d’elle, et lorsque les plus émouvantes
secousses de cette âme n’en sont, pour ainsi dire, que les incidences
et les répercussions. La raison de cet homme n’était plus libre. Elle
était entravée par l’amour. Et quel amour!... Enflammé de désir,
attendri, viril et puéril à la fois. Il sentait la chaîne, n’osait
faire un mouvement, de peur que ce mouvement ne fût faussé par le lien
terrible. Car sa droiture veillait.
Nul ne se doutait de ce qui se passait en lui. On le voyait aller et
venir, de la mairie à sa maison, de Theuville à ses bureaux de Paris,
un peu plus pâle seulement, un peu plus taciturne qu’autrefois. Il
lui arrivait, en descendant du Manoir, de s’enfermer rigoureusement.
Mais cela changeait si peu ses habitudes!... C’est qu’en revenant de
là-haut, il se défiait de lui-même. Il voyait alors trop vivement
le joli visage ingénu, certains regards incompréhensibles, une
grâce meurtrie qui lui oppressait le cœur. Le doux mystère de cette
jeune fille s’attachait à lui, tenace, et si troublant!... Alors il
faiblissait. Sa tête tombait sur ses mains. Ses lèvres murmuraient:
«Petite Xavière!... petite Xavière!...» Et ses yeux, sans qu’il le sût,
pleuraient ...
Mais le jour vint,—inévitable.
C’était un après-midi d’avril. Clément, debout devant les grandes
planches, montées sur des tréteaux, dans son cabinet de travail, à
Theuville, examinait des épures. Par les croisées ouvertes, entraient
des bouffées de printemps. De petits coups de brise qui sentaient le
lilas, des pépiements d’oiseaux, une lumière mouillée par des giboulées
récentes. Rien qu’au son d’un marteau, manié par le forgeron du
village, dont vibrait l’espace, on devinait la saison changée, l’air
plus limpide, la résurrection de tous les bruits familiers qu’allait
faire la vie épandue au dehors.
Dans la cour, Gervais sifflait une polka en astiquant les harnais
de Djinn. Cette polka ... Clément, préoccupé par sa besogne, ne
l’entendait même pas. Et cependant, elle devait vriller son cerveau,
scander l’effroyable émotion, y rester liée par la hantise,—puis, plus
tard, toujours, garder une acuité térébrante, le percer d’une brusque
souffrance, quand elle jaillirait d’un orgue de Barbarie, d’un piano
invisible derrière l’inconnu des façades, et longtemps, longtemps, le
faire affreusement tressaillir, quelque lointaine que l’apportassent
les échos de la rue ou les fredons d’un écolier.
L’architecte se leva. Il avait besoin d’un instrument dont il ne se
servait guère, et qu’il n’avait pas manié depuis des mois, ayant
surtout pratiqué à Paris le genre de travail auquel il se livrait en
ce moment. Dans le bas des vastes casiers, protégés par des portes à
glissière, une fine couche de poussière couvrait le palissandre de
la boîte. Il ne s’en étonna ni ne s’en fâcha. Ne défendait-il pas à
Gervais de rien déplacer, de rien ouvrir sous prétexte de nettoyage?
Hors de la gaîne de drap rouge, l’architecte souleva l’objet de cuivre
et d’acier.
Tiens!... on y avait touché. Le métal n’était pas net. Son employé
sans doute ... qui l’avait rangé sans frotter la marque de ses doigts
moites. Et, avec le temps, c’était devenu presque de la rouille ...
Surprenante négligence. Mais d’autre part, vers l’extrémité, l’acier
luisait en rayures, comme d’un coup de meule. Puis ... quoi?... Allons!
une erreur de sa vue maintenant ... Les pointes ne lui semblaient plus
égales.
Fontès posa le grand compas à quart de cercle. Il le regarda fixement.
Un malaise l’envahissait. Du froid glissa sur ses tempes, sous ses
cheveux, entre ses épaules. Avant même que son raisonnement fût
intervenu, sa sensibilité, sa chair, s’inquiétaient. Des vibrations
infinitésimales, des communications ultra-subtiles, s’établissaient
entre la matière où restait un peu de tragique émotion humaine et la
réceptivité incommensurable de cet être, qui frissonnait là.
Devant les yeux de Fontès, une révélation terrifiante se dégageait du
compas à quart de cercle. Et, comme en toute impression extraordinaire,
les apports des nerfs au cerveau intervertissaient le rôle des sens. Ce
qui entrait en lui par le regard, Clément croyait l’entendre, crié à
son oreille par une voix de désastre, d’abomination.
Peu à peu, les indices se rattachaient, les notions tourbillonnantes
s’aggloméraient, se dégageaient, formaient un noyau de conviction.
Ce compas, énorme, effilé, dont les deux pointes, serrées l’une contre
l’autre, sans possibilité d’écart, par la vis du quart de cercle,
s’unissaient en une dague aiguë,—quelle arme redoutable! Et ce quart
de cercle même, ne constituait-il pas une garde, qui mettait l’étrange
poignard bien en main, empêchait tout glissement dans la prise, pour un
coup de force.
Une des pointes avait été brisée—oh! à peine ... moins de trois
millimètres. On avait affilé la branche, pour réparer l’accident. Et,
afin de le mieux dissimuler, on avait aussi diminué l’autre branche sur
la meule à aiguiser. Toutefois la double opération restait visible
pour tout examen attentif. Une main adroite, mais hâtive,—et non la
main ni les outils d’un spécialiste—y avait procédé.
Garuche ... le rémouleur ... Clément revit cet homme, qui venait
chez lui, le surlendemain du crime, tout bouleversé ... Comme il
était anxieux de prendre Jacques à part! Mais lui, le frère aîné,
qui comprit, s’obstina. Et alors les singuliers propos ... Garuche
annonçait la découverte des magistrats ... la minuscule pointe d’acier
trouvée dans la blessure ... le heurt de l’arme contre une côte, avant
son glissement jusqu’au cœur. Et il regardait Jacques, comme pour lui
faire entendre: «Je sais maintenant pourquoi vous m’avez fait réparer
ce compas. Mais l’avez-vous remis en place, au moins? Ne vaudrait-il
pas mieux le faire disparaître?»
Voilà ce que signifiait la démarche du braconnier. Et encore ceci, sans
doute: «Ne crains rien de moi, louveteau, du vieux loup que je suis.»
Vers l’instrument aigu, Clément se penchait, fasciné. La répugnance
de ses mains s’en écartait. Pourtant il voulait savoir. Une horreur
mystérieuse se dégageait de l’objet rigide, redoutable de précision,
de froideur géométrique, détourné de son usage pour quelle brûlante
besogne!...
«Du sang!...» clamait la voix muette, qui, par instants, éclatait en
tonnerre aux oreilles de l’architecte. Il se refusait vainement à
l’entendre.
A la fin, cependant, il se força de prendre le compas entre ses doigts,
de le manier. Il tourna la vis qui retenait sur le quart de cercle la
branche mobile. Quelques atomes d’une crasse brunâtre, libérés de la
pression, s’échappèrent. Clément humecta de salive son mouchoir pour
les recueillir. Ils s’y étalèrent en taches rosées ...
Devant la certitude, un calme horrible envahit Fontès. Depuis si
longtemps, il l’avait, cette certitude,—il l’avait moralement,—et il
s’en défendait, comme se défendrait de tomber un homme glissant sur de
la terre glaise, sans point d’appui, vers un gouffre béant. Cauchemar
de vertige, avec l’aggravation de se juger un monstre. Du moins il
cessait de se croire en proie à un délire jaloux. La conviction
effroyable n’était pas née de sa torture, des affres de sa passion,
mais d’une foule d’indices, de pressentiments, discernables pour lui
seul.
Soulagement pire que le mal, mais qui le restituait à soi-même, lui
rendait l’unité de son caractère, de son jugement.
Clément commença d’agir avec sa méthode habituelle. Il chercha, parmi
les documents amassés avec soin, des journaux contenant l’exacte
représentation, grossie ou non, de la pointe d’acier recueillie dans
les chairs de Louisette. Il relut les descriptions, les conclusions des
experts. Tout, même l’ecchymose bizarre autour de la plaie étroite,
se rapportait à une arme exceptionnelle, indescriptible, que nul ne
pouvait imaginer, et qui, pour lui, indubitablement, était ce compas.
Une seule cause de doute,—mais qui ne tint pas, à la réflexion:
pourquoi le meurtrier n’avait-il pas supprimé l’instrument de son crime?
D’abord, le lendemain, quand il l’avait rapporté, après l’avoir fait
arranger par Garuche, l’autopsie n’avait pas encore eu lieu, ou les
résultats n’en étaient pas publiés. Comment croire qu’on découvrirait
cette parcelle de métal, qu’elle se retrouverait intacte en sa
petitesse, que l’instruction en pourrait faire cas? Une fois ce détail
connu, n’était-ce pas imprudent d’aller reprendre un instrument que,
peut-être, avaient utilisé depuis le matin l’architecte ou l’un de
ses employés. La possibilité matérielle avait aussi pu faire défaut.
Pénétrer dans le cabinet de travail, rouvrir la boîte, s’emparer de
ce grand compas, s’en débarrasser de façon à ce qu’on ne le retrouvât
jamais, n’était pas un problème si simple. D’ailleurs, pour un esprit
non scientifique, le maquillage opéré par Garuche suffisait. Il fallait
être un observateur doué de la sagacité de Clément, prévenu par mille
présomptions, habitué à se servir de ce compas, et possédant toutes
les minutieuses données de l’instruction, pour déduire de son aspect
actuel ce que l’aîné des Fontès n’avait pas pu ne pas en déduire.
L’assassin, au lendemain du crime, satisfait d’avoir remis en place
une arme à laquelle personne ne pouvait songer, devait se fier à
la négligence du jeune domestique et de l’employé pour que nul ne
s’étonnât d’un compas épointé, si tant est qu’on le remarquât.
Tout s’éclaira pour Clément. Il revécut la soirée qui précéda le
meurtre. Certaines intonations dans la voix de Jacques lorsque celui-ci
demandait de l’argent ... Un regard qu’il avait eu dans la direction du
moulin ... Cette mince figure pâle, si jeune!... Ces yeux ... Était-ce
possible?... Oh! la sensation torturante de se retrouver à ce moment-là
... Ouvrir la main pour donner la misérable somme ... Dire oui. Et
l’œuvre atroce n’avait pas lieu. Mais quoi!... Quels regrets feraient
que la chose ne fût pas accomplie?... Et de tels regrets, purement
sentimentaux, ne s’accordaient pas avec les décisions si nettes de sa
conscience. N’était-ce pas pour retenir ce malheureux dans la voie
funeste que Clément se refusait à céder ce soir-là? Il avait cédé
tant de fois! L’heure était venue où il avait dû dire non, avec une
rigidité, une sévérité nécessaires. Elle avait été déchirante pour lui,
cette heure ... Si lourde de responsabilité, d’angoisse fraternelle ...
en face du petit,—même lorsqu’il lui criait qu’il n’était pas de son
sang. Avec quelle amertume désolée, dans quelle solitude, il s’était
enfoncé parmi les arbres criblés de lune. Nuit maudite!... Louisette
dormait là-bas, près de sa chère richesse. Et quelqu’un, dans la maison
paternelle, dans la maison du vieux maître-maçon Fontès, rentrait en
tâtonnant, cherchait ... cherchait ... la chose qui pût tuer. Oh!
bondir en arrière, rentrer aussi ... saisir ce bras ... ce bras dans
lequel jadis il avait mis des jouets ... «Petit ... petit!... Que
fais-tu?...»
Sortilège des ténèbres bleues, des rayons d’argent ... Mensonge de
cette paix profonde ... Nuit qui empoisonnerait la beauté de toutes les
nuits à venir ... Nuit qui passerait sans cesse, avec son mystère, son
silence, l’impuissante et éternelle velléité du geste sauveur qu’on
n’avait pas fait ... La voix du chien ... La palpitation du moulin,
comme un cœur qui bat ... Les visions dont on se demande: «Fût-ce
ainsi?... La mort l’a-t-elle surprise?... Ou bien?...» Horreur!...
horreur!... horreur!...
XI
La Ferté-sous-Jouarre. Un long mur blanc sur un ciel trop pur
d’avril,—un ciel où, d’un instant à l’autre, accourent des nuages
gonflés de grêle et d’averses. Le soleil est trop chaud dans un air
trop frais, traversé d’un vif vent du nord.
Devant la grande porte de bois à double vantail, Clément s’arrête. Il
sonne. On ne lui répond pas. Et il franchit le portillon.
A droite, les bureaux. Un escalier extérieur monte à l’étage. Il
regarde à peine de ce côté. Ce n’est pas pour les chefs qu’il vient.
A gauche, en tas énormes, des débris de meulière, les morceaux trop
petits ou trop crevassés, qui ne peuvent pas servir, même à faire un
«boitard».
De ce côté, l’immense cour s’étend, parmi l’encombrement des matériaux.
Puis, en face, sur toute la longueur, un hangar qui n’en finit
plus, protégé seulement par un toit et le mur de fond, sans cloison
extérieure.
Fontès l’embrasse d’un coup d’œil. Soixante ... quatre-vingts ouvriers
peut-être, y travaillent. Ce sont des condamnés à mort: les piqueurs
de meules.
Une pensée retient le visiteur. Il s’immobilise, regarde. Et il se dit:
«Le terrible labeur de ces gens-là, leur lent supplice final,
leur fin affreuse, la certitude qu’ils atteindront à peine l’âge
mur, et ne connaitront jamais les heures douces de la vieillesse
reposée,—qu’importe à notre conscience sociale!... Ses scrupules quant
à son droit d’infliger la mort s’éveillent pour les seuls assassins.
Et vraiment l’on a trop à faire d’aménager l’agréable villégiature des
bagnes, l’hygiène raffinée des prisons, les bains et les cabinets de
lecture des apaches, pour garder quelque sollicitude à la vie tragique
des travailleurs.»
Un contremaître s’avança:
—«N’avez-vous pas ici depuis peu de temps,» demanda Fontès, «un
ouvrier ... Marcel Barbery?
—Je crois ...» dit l’homme.
Fontès en était certain. Et il savait pourquoi son frère de
lait s’était fait embaucher dans la fabrique de meules de La
Ferté-sous-Jouarre. Marcel, fuyant le moulin, gagnait son pain par le
seul métier qu’il connût. Durant son adolescence, lorsque son père se
servait encore du vieil outillage, il en avait appris l’entretien. Nul
ne le valait pour le «rhabillage» d’une meule. Il utiliserait donc,
pour vivre, son habileté professionnelle, d’autant plus aisément que
les candidats à ce dur travail se font rares, et qu’on accueille à coup
sûr les gens de bonne volonté.
Puis ... il y avait autre chose. Comme tous les meuliers, qui savent
que la chalicose pulmonaire les attend infailliblement, et qui disent:
«Nous avons une meule dans le ventre»,—le veuf était sûr ainsi de
ne pas traîner trop longtemps sa douleur dans une existence dont la
prolongation lui paraissait intolérable.
—«Pourrais-je parler à Marcel Barbery?» s’informa Fontès.
—«Mais ... après le travail.
—C’est très urgent. Je voudrais bien tout de suite ...»
Il présenta sa carte, dit sa profession d’architecte, qui, dans ce
milieu, lui donnait de l’autorité.
—«S’il le faut, je verrai votre directeur.
—Inutile. Venez avec moi.»
En se dirigeant vers le hangar, Clément, qui voyait la meurtrière
poussière de silex tourbillonner autour des visages penchés, contre
les bouches entr’ouvertes par l’effort, prononça tout haut cette
réflexion,—dont il attendait, d’ailleurs, la contradiction immédiate:
—«On comprend que cela les tue à bref délai.
—Ce qui les tue, c’est l’alcool,» riposta vivement le contremaître.
«Les poussières ont bon dos. Elles leur sèchent le gosier, soi-disant.
Alors ils boivent.»
Le sourire d’amertume ironique aux lèvres du visiteur fit rougir
l’employé. L’absurde phrase toujours prête, et qui lui était venue
inconsciemment, ne prenait pas avec celui-là.
—«Voyez-vous, monsieur,» poursuivit le champion de l’industrie
meulière, «au fond, la vérité est celle-ci. Le métier n’est pas
dangereux quand on a la raison de le pratiquer cinq, six mois, par an,
et le reste du temps d’aller aux champs, de s’employer aux cultures,
de se nettoyer les poumons avec du bon air. On ne peut pas leur faire
comprendre ça!
—Peut-être,» observa Clément, «cette façon d’avoir deux professions
les empêcherait de réussir dans l’une ou l’autre.
—C’est ce qu’ils prétendent. Et puis, l’appât du gain ... Laisser des
journées de six et huit francs pour en trouver de trois ou quatre ...
L’avenir, c’est loin. On se sent jeune, exubérant de force. On croit
qu’on résistera mieux que d’autres ... On marche pendant cinq, six,
sept ans d’affilée ... Quand l’usure se fait sentir, on a pris ses
habitudes, on ne sait pas faire autre chose ... On reste.
—Pas longtemps,» ajouta Fontès.
Le contremaître le regarda eu dessous. Mais ils se turent. Le
bruit des champoreaux, des pioches, frappant le silex, rendait la
conversation difficile. Des faces se levaient, se tournaient vers eux,
maigres, d’une lividité qu’accentuait la poudre pierreuse, des regards
dévisageaient l’étranger, à travers les grossières lunettes faites d’un
fil de fer tordu autour de deux morceaux de vitre.
—«Barbery!» s’écria le contremaître en s’arrêtant.