—«Redoublez de vigilance, mes amis. Sous prétexte que vos plaintes

contre ce vaurien n’avaient pas de rapport avec le crime qu’on

instruit, ceux qui vous doivent protection l’ont relâché sur vous comme

une bête enragée. Protégez-vous vous-mêmes. On parle de transformer

chaque prison en sanatorium. C’est offrir une prime au vice.

Rappelez-vous que le meilleur sanatorium pour un bandit, est une bonne

râclée.»

Deux nuits plus tard, le terrassier Burotte et le fils aîné du père

Trapet, savetier, en faisant leur ronde, découvrirent le malandrin,

qui venait de dresser un bûcher de brindilles mêlées de copeaux contre

un grenier à foin attenant à la maison isolée des vieux Garbière. Il

portait un sac, dans lequel on trouva: deux poulets fraîchement tués,

du linge, sans doute dérobé à un séchoir, des boutons de cuivre,

dévissés à des portes, des boîtes de conserves, volées à quelque

devanture, et une natte de cheveux blonds, une belle natte de fillette,

encore nouée d’un ruban bleu.

Burotte lança un coup de sifflet. Des camarades accoururent: le gars

Jobert, laboureur herculéen, puis le fils du maître d’école, et

quelques autres. Sans colère, comme il sied à des gens qui agissent

pour une idée générale et non sous l’impulsion d’un sentiment

particulier, ils décidèrent d’administrer au mécréant une correction

qui lui persuadât d’éviter désormais les parages de Theuville. Que la

justice s’exerçât à sa guise. Qu’elle atteignît ou non cet homme, peu

leur importait. Mais ils préserveraient leurs vieux parents et leurs

petites sœurs des attentats de celui-ci et de ses pareils. On saurait

ce qu’il advient dans leur commune des gens qui incendient les demeures

des vieux et touchent aux chevelures des écolières.

Le traitement qu’ils appliquèrent au misérable est celui dont

l’Angleterre a récemment rétabli l’usage, et qui produisit aussitôt

dans ce pays une rapide diminution de la criminalité: ils le rossèrent

méthodiquement avec des gaules. S’ils restèrent inférieurs à leurs

modèles d’Outre-Manche, ce fut par trop de ménagements. Ces lurons de

village ne tapaient pas par plaisir. Et il fallut que l’un d’eux les

encourageât au nom du devoir. Quant à ce qui s’appelle le respect de

la personne humaine, ils ne s’en embarrassèrent pas, estimant, dans

leur saine logique, que la personne humaine, dégradée par le crime, ne

saurait l’être davantage par le châtiment.

Quoi qu’il en fût, le condamné de leur justice sommaire en reçut assez

pour ne plus rien chercher à Theuville, même la vengeance. On ne devait

plus l’y revoir. S’il eut besoin, selon la vraisemblance, de faire

soigner ses épaules, il ne choisit pas un hôpital des alentours.

En dépit de sa discrétion, il faut croire que l’histoire de sa

bastonnade se répandit parmi les sans-aveu de son espèce, car elle

suffit à préserver la commune de dangereuses visites. Les chemineaux

dont la conscience n’est pas claire, font un détour pour éviter le

village. L’aventure étant récente, on ne peut se prononcer encore

sur les résultats. Mais tout porte à croire qu’une exécution aussi

sérieuse, et la résolution hautement proclamée de la répéter s’il y a

lieu, suffira pour que les vieillards de Theuville dorment en paix,

et pour que les mères laissent sans trop d’inquiétude leurs fillettes

prendre le chemin de l’école.

Les journaux, d’ailleurs, ne manquèrent pas de donner à l’incident

une certaine publicité. Des polémiques s’entamèrent à ce sujet. Les

reporters vinrent interviewer le maire de Theuville.

Tant que cela lui fut possible, Clément se déroba. Enfoncé dans le

travail, il menait une existence farouche. On ne le voyait guère

dans le pays. Jamais il ne montait au Manoir. Son agence parisienne

l’absorbait. Souvent il y passait la nuit sur un divan, disposé à cet

usage dans un cabinet attenant à son bureau.

Ce n’était pas toujours les exigences de sa profession qui l’attelaient

ainsi à la besogne. Peut-être des méditations d’un autre ordre, des

rêveries dont nul être humain n’était confident, l’enfermaient dans le

silence et la solitude.

En tant qu’architecte, il voyait ses occupations réduites de tout le

travail que lui donnait naguère le boulevard Gouvion Saint-Cyr.

Crapart avait tout arrêté. Il avait fermé ses chantiers. La raison

officielle de cette mesure était certains incidents de grève. Mais

quelle occasion, saisie aussitôt, de rompre avec les frères Fontès, de

retirer à l’aîné des travaux importants, pour mieux assouvir sa rage

contre le cadet!

Au moment même où il se séparait de Clément, l’inventeur du «Glaçon»

montra combien l’influençaient les idées de l’architecte.

Celui-ci les lui exprima nettement lorsque des bagarres sanglantes

se furent produites dans ce qu’on appelait déjà la «Cité Crapart»,

entre des ouvriers de bonne volonté, recrutés par Fontès, et les

anciennes équipes, décidées à mettre le chantier à l’index. Les

grévistes tombèrent sur ceux qui venaient travailler. Une faible police

n’apparut que pour recevoir des pierres et des fonds de bouteille,

avec une patience louable mais véritablement sans but. Car enfin, si

ces braves gens en uniforme n’étaient pas amenés là pour assurer le

droit réciproque du travailleur et du patron—l’un de gagner le pain

de sa famille, l’autre de faire bâtir ses maisons par qui bon lui

semblait,—on se demande à quoi pouvait bien servir l’ablation de leurs

nez, de leurs oreilles, par des tessons ou des silex?... Peut-être une

vertu secrète doit-elle émaner de ces stigmates. Ce n’est pas seulement

dans le sein des Églises que l’humanité croit aux miracles.

Clément Fontès, qui n’y croyait pas, dit à Crapart:

—«Je ne vois à la classe bourgeoise que deux lignes de conduite,

si elle ne veut périr avec ses œuvres, c’est-à-dire avec la patrie,

qu’elle alimente de forces vives. Car la bourgeoisie, c’est le peuple,

digéré par une sélection intense, et rendu assimilable au cerveau

du pays. Il faut que les entrailles d’une nation soient saines et

prospères. Mais si l’on s’écrie: «Les entrailles sont tout. Démolissons

le buste et la tête. Rasons de la société tout ce qui dépasse la

ceinture ...» Si l’on décrète qu’aucune cérébralité, aucune beauté ne

s’élaborera plus, que la vie se résoudra aux fonctions basses ... Alors

tout crèvera, car ces fonctions mêmes n’existeront plus. Un corps ne

vit pas sans tête.

«La bourgeoisie a donc le devoir de maintenir ce qu’elle a créé, ce

qu’elle crée chaque jour. Pour cela, elle n’a que deux moyens: la

force, ou la contrition. La force? Elle s’est à peu près ôté le droit

d’y recourir, parce qu’elle a trop menti. Pour y avoir renoncé, à la

force, en des paroles de lâche abdication, la bourgeoisie ne peut

plus l’employer dans la mesure nécessaire et juste. Elle est acculée

de ce côté à des moyens excessifs et désastreux. Reste la contrition:

le renoncement à la vanité, au luxe. La grève des jouissances. Si,

aux menaces de la C. G. T., la bourgeoisie opposait simplement l’A.

T. F.—l’ABOLITION TOTALE DU FASTE,—quelle leçon pour la folie d’en

bas! Quelle rénovation de la veulerie d’en haut! Substituer aux grèves

révolutionnaires le chômage forcé par manque de commandes. A celui qui

crie: «N’est-il pas honteux de voir payer cinquante louis une gerbe de

fleurs, alors que des malheureux meurent de faim!...» Répondre:—«Soit,

nul n’achètera plus une corbeille d’orchidées de mille francs. Et

aussitôt vingt industries périront, des milliers d’êtres humains, qui

en vivaient laborieusement, connaîtront cette faim au nom de laquelle

vous parlez.»

—«Peut-être, alors,» ajoutait Clément Fontès, «les classes ouvrières

comprendraient-elles cette forme du partage qui, de la poche du riche,

fait retourner l’argent vers le pauvre par la fiction d’une fleur.

Le luxe, qu’ils envient, dans leur ignorance, c’est la fiction qui

rétablit le seul équilibre possible. Que tous l’exigent, personne ne

l’aura. La fiction disparue, le résultat ne saurait se maintenir. Il

n’y aura pas de partage, parce qu’il ne restera rien à partager.

«Si la bourgeoisie se haussait jusqu’à proclamer la grève générale des

vanités et des jouissances, elle manierait une arme plus redoutable que

ne sera la grève générale du travail aux mains des prolétaires.»

Crapart, si intelligent, resta frappé par cette théorie. Comme il était

un homme d’entreprise, d’aventure, avec un peu de la rudesse barbare

des conquérants, tout de suite l’application le tenta. L’opportunité

d’écarter la collaboration de Clément Fontès sans blesser un être de ce

caractère, et qu’il appréciait, le décida. Il ferma ses chantiers du

boulevard Gouvion Saint-Cyr.

Sur les palissades, on put lire un avis, en ces termes:

«Camarades ouvriers,

«Je vous remercie de vos services, mais je m’en passerai désormais.

Je bâtissais des maisons pour augmenter ma fortune, c’est-à-dire le

capital qui, à travers mes dépenses personnelles et mes placements,

retournait intégralement aux mains de vos pareils en échange de leur

travail. Pour qu’un individu appelé Ferdinand Crapart ne goûte pas

certaines satisfactions excessives, vous dépouillez ainsi du moyen de

gagner leur vie beaucoup de travailleurs, vos frères. Votre attitude

a, en outre, cet effet immédiat d’empêcher un quartier de se créer,

avec les nombreuses petites industries qui y eussent trouvé place.

«Continuez à servir de cette façon la cause de votre classe sociale.

Mais trouvez bon que je donne à la mienne, dont vous prêchez la

destruction, l’exemple d’une résistance pacifique où elle trouverait

le salut, la vie,—cette vie que tout organisme, comme toute

créature, a le droit de défendre.»

«Ferdinand CRAPART,

fils de Ludovic Crapart, savetier.»

Oui, Crapart mit sur ses affiches le nom et la profession de son père.

L’ivresse de rage où le jetait la trahison de Chopette, combinée

avec son exaspération contre l’illogisme des ouvriers, lui inspira

cette crânerie. Elle eut un succès fou. Pendant huit jours, il fut le

personnage à la mode. Mais, dans les conversations autour des tables

fleuries, les jolies femmes décolletées le débinèrent, leurs maris

ayant manifesté des velléités d’imitation, et prétendant commencer l’A.

T. F. (abolition totale du faste) par les toilettes de ces dames.

Pendant ce temps, Clément Fontès, désintéressé d’une manifestation

bourgeoise qu’il estimait devoir rester individuelle, et, par

conséquent, sans portée, se posait des problèmes d’un autre ordre.

Deux êtres vivaient dans son cerveau, d’une vie intense, d’une vie

où s’absorbait la sienne, et auprès de laquelle la personnalité d’un

Crapart n’existait pas: c’était Jacques et Xavière, et c’était leur

amour.

Il songeait à cet amour, il en imaginait ardemment la jeune folie, en

ce jour presque hivernal, où, comme il se trouvait dans son cabinet de

travail, à Theuville, sa vieille Margotte vint lui annoncer la visite

de son frère de lait, Marcel Barbery.

Clément descendit dans la salle basse avec le serrement de cœur qui

l’oppressait au seul nom du veuf. Quand il revit en face de lui cette

figure de deuil, la haute stature noire, la physionomie dévastée, cet

être défait, presque vieux, qui, deux mois avant, était un si joyeux

gaillard, il saisit les mains du malheureux, n’eut, un instant, de

pensée que pour lui.

—«Je ne te retiendrai pas longtemps,» dit Barbery.

—«Aussi longtemps que tu voudras, mon pauvre ami. Ton malheur n’est-il

pas le mien? Cela passe avant tout.

—Je viens te dire adieu,» prononça le meunier, avec une résolution

sombre.

—«Adieu?... Mais pourquoi?... Où vas-tu?

—Au diable ... en enfer ... N’importe où. Je ne reste pas ici.»

Une exaltation singulière. Puis la face refermée, le regard en dessous,

fuyant celui par lequel Fontès, étonné, l’interrogeait.

Mais l’architecte se tourna, au contact, sur sa main, d’une tête velue.

C’était Fiston, le compagnon de la pauvre Louisette.

—«Je te l’amène,» proféra Barbery. «Fais-moi le plaisir de le garder.

Il faut que je me sépare de lui. Et _elle_ l’aimait tant!...»

Sa voix s’étrangla. Clément flatta le chien, qui le reconnaissait et

mettait une effusion de tendresse dans les yeux d’or flambé qu’il

élevait ardemment vers lui.

—«Tu penses, Marcel ... s’il sera soigné ... La brave bête!... Mais

pourquoi faut-il que tu t’en sépares?

—Je ne sais où je serai demain ... Ni ce que je ferai ... Fiston

m’embarrasserait pour chercher du travail.

—Voyons, je ne comprends pas ... Chercher du travail?... Tu as le

moulin.

—Je ne peux plus y vivre.

—Le souvenir?...

—Non, protesta Marcel, non!... Ah!... son souvenir ...»

Il ne s’expliquait pas. Une sourde inquiétude s’insinuait en Fontès.

Des questions montaient à ses lèvres, qu’il y retenait. Quelque chose

de pénible faisait tomber le silence entre ces deux hommes.

Tout à coup, Clément posa une question:

—«Si tu quittes le pays, c’est donc que tu crois impossible la

découverte de l’assassin?»

Le veuf ne répondit pas tout de suite. Enfin, il prononça, sans

regarder son frère de lait:

—«S’ils doivent trouver, ils trouveront sans moi.

—Espères-tu encore qu’ils trouveront, Marcel?

—Espérer!...» murmura l’autre avec un visible frisson.

«Qu’a-t-il?» pensait l’architecte. «Même dans le premier choc de sa

douleur, je ne l’ai jamais vu ainsi. Que signifie cette résolution

soudaine de quitter le moulin? Si c’était parce qu’il reste mon

débiteur pour son outillage, pour l’aménagement de la bâtisse?... Si

c’était parce qu’il ne veut plus me devoir ...»

Mais alors quel sens attribuer?... Cela?... oh! impossible!... Barbery

n’avait-il pas été le premier à protester de l’innocence de Jacques, à

s’indigner de son arrestation?...

—«Tu n’as ... Tu n’as rien découvert?...» interrogea Clément. Sa

propre voix lui fit peur,—trop révélatrice de sa pensée.

—«Que veux-tu que j’aie découvert?» dit âprement Barbery. «Et que

veux-tu qu’on découvre maintenant? Il y avait les empreintes sur la

porte ... Les experts ont déclaré, tu le sais bien, que la main qui les

a faites était revêtue d’un gant.»

De quelle étrange intonation il souligna ce mot! Pourquoi rappelait-il

ce détail? un des indices qui firent inculper Jacques,—«l’assassin

ganté,» comme on l’appela pendant quarante-huit heures.

—«Tu aurais pu,» reprit Clément, «retrouver l’arme. Je te savais

acharné à cette recherche. L’arme mystérieuse, qu’on n’a pu encore

préciser, qui, cependant, a laissé sa pointe dans la blessure ... Une

pointe triangulaire, si spéciale ... photographiée, reproduite, décrite

partout ... Ah! cette arme ... comme elle parlerait, j’en suis sûr! Et

tu as fouillé le ruisseau, exploré les bois ... Pourtant, le meurtrier

a dû s’en défaire, l’enterrer, la jeter ...

—Je ne la recherche plus,» dit Marcel.

—«Tu as donc renoncé à venger Louisette?..»

Clément mit une force terrible dans ce cri, la force de son angoisse

mystérieuse, comme pour contraindre Marcel à crier, lui aussi, ce qui

lui rampait dans le cœur.

Mais l’autre, avec sa morne opiniâtreté paysanne, courba seulement la

tête, et se tut.

Alors, poussé par d’indicibles suggestions, écrasé par l’affreux

silence, dans la pièce taciturne où s’insinuaient les ombres grises

de l’hiver parmi les vieilles choses du passé, Clément dit d’une voix

haletante:

—«Alors tu renonces?.. Tu renoncerais à la venger si tu avais en face

de toi ...

—Qui donc?..»

Sursaut d’anxiété si tragique que Fontès recula.

—«Mais ... le ... le misérable.

—Le connais-tu, Clément?

—Moi?.. Non.»

Le meunier s’approcha de son frère de lait. Il s’approcha encore

... Leurs yeux s’accrochèrent ... se fouillèrent ... Ils entendaient

palpiter leurs poitrines. Sur leurs deux visages, qui se ressemblaient

un peu,—même type régulier, sec, énergique, avec la cavalière

moustache,—s’épandait une identique pâleur. Le colloque de leurs

prunelles devint intolérable.

Quelqu’un,—qui le sentit peut-être,—les sauva de ce qu’ils allaient

dire. Fiston, qui les observait, vint à eux, et, se dressant entre

leurs deux corps tout proches, appuyant ses pattes sur l’un et l’autre,

les regarda tour à tour. Quelle inquiétude profonde dans ces yeux de

bête aimante! Leur cœur en creva. Ils se jetèrent aux bras l’un de

l’autre.

—«Fais ce que tu crois devoir faire, Marcel.

—Et toi aussi, Clément. Adieu.»

Le jeune meunier s’enfuit,—refermant la porte pour que son chien ne le

suivît pas.

Fiston courut derrière lui, se buta aux panneaux de bois, puis se mit

debout, et, à travers les carreaux, regarda s’éloigner son maître

jusqu’à ce qu’il ne le vît plus. Alors il poussa un long gémissement.

Mais c’était un chien très humble, peu gâté par les gens et par la vie,

dont les chagrins ne comptaient pas, et qui le savait. Il n’exprima

donc pas autrement sa peine, et, d’un air soumis, revint vers celui

auquel, pour le moment,—c’était certain—il devait obéir.

Le regard humain, qu’il rencontra fixé sur lui, le troubla. Se couchant

aux pieds de Fontès, il baissa les paupières, avec cette gêne que les

animaux, comme les gens, éprouvent devant l’insistance des yeux. Sa

queue touffue battit doucement le sol, ce qui signifiait:

«Je suis prêt à t’aimer, vois-tu, bien que je n’ose affronter le

mystère de tes prunelles.»

—«Viens, Fiston,» dit Clément.

Pour que la bête ne sentît pas la solitude dans une maison inconnue,

il fit ce qu’il ne faisait pas pour son propre chien. Il l’emmena dans

son cabinet de travail. Sur le palier du premier étage, Fiston gronda

sourdement.

L’architecte se tourna, étonné. Puis il se mit à la besogne, et ne s’en

occupa plus.

Mais, quelques jours plus tard, un cri d’animal frappé et un bruit

de bousculade ayant attiré son attention, il découvrit, du côté de

l’office, son jeune domestique, Gervais, qui, armé d’une étrivière,

prétendait corriger Fiston. Malgré sa douceur, le chien montrait les

dents.

Fontès bondit et saisit rudement le bras du garçon:

—«Je te défends, petit malheureux, entends-tu?... Je te défends de

toucher à ce chien.»

Le jeune valet leva des yeux de stupeur. Il ne reconnaissait pas son

maître à cette vivacité imprévue,—«monsieur Clément», qu’une cinglée

de lanière sur le dos d’un quadrupède, et même d’un humain, n’était pas

pour émouvoir de la sorte.

—«Mais, monsieur, vous ne savez pas ce qu’elle a fait, cette méchante

bête?

—Eh ... quoi donc?

—J’étais en train de mettre à l’air, et de brosser, un costume à

monsieur Jacques ... Ce vilain cabot-là a sauté dessus comme s’il

devenait enragé. Il a déchiré tout le devant d’un veston. J’ai failli

me faire mordre en lui enlevant le reste.»

Gervais était trop peu observateur pour remarquer que la physionomie de

M. Fontès se figeait dans une expression inquiétante et devenait d’une

pâleur de cendre. Encouragé par son silence, il continua:

—«Il n’est pas bon, ce chien-là. Monsieur n’a pas remarqué, à l’étage,

qu’il grogne toujours devant la chambre de monsieur Jacques? C’est un

sournois. Pour moi, si j’étais Monsieur, je le tiendrais à la chaîne

quand monsieur Jacques viendra. On ne sait jamais ... Et moi, me voilà

bien, avec ce veston déchiré. C’est moi qui écoperai, sûr!

—Tu n’écoperas pas. J’arrangerai ça.»

Fontès siffla le chien, et partit, se dirigeant vers le petit bois. Un

bouquet de futaies couronnait le coteau, dominait la maison. L’hiver y

mettait sa tristesse. A travers les taillis dépouillés, on distinguait

mieux la forme énergique des grands chênes, des hêtres cinquantenaires.

La dure beauté de leurs troncs, leur élan fier, la majesté de leur

geste immobile, s’inscrivaient dans l’atmosphère perlée, sur les

gris délicats du ciel. Le grand tapis de lierre noircissait contre

l’humidité du sol. Les petites allées brunes sinuaient. On les voyait

d’un lacet à l’autre, grimpant la colline. Nul feuillage ne faisait

illusion sur leurs détours ni sur leur brièveté.

Un kiosque s’offrit, en face d’une percée qui découvrait la vue.

De l’espace, des lignes onduleuses d’horizon, des terres nues, des

maisons, fermées sur les secrets de la vie. Et partout la ouate légère

de décembre, la brume effilée, bleuâtre, amortissant la lumière,

s’amoncelant vers les lointains.

Clément s’assit, avec l’abandon d’un homme qu’accable un fardeau trop

lourd. Le chien l’épiait, soupirant d’anxiété. Ayant compris ce qui lui

importait du dialogue entre le maître et le domestique, et que celui-là

le soustrayait aux brutalités de celui-ci, Fiston se rendait compte

également que l’homme à la volonté suprême savait son acte de fureur,

l’histoire du vêtement déchiré par ses crocs.

Voulut-il s’en expliquer, dans son muet langage? Craignait-il

l’injustice de ce pouvoir redoutable, qui, peut-être, lui avait épargné

un châtiment pour lui en appliquer un autre, pire? Il vint poser sa

tête hirsute sur le genou de Fontès. Entre les poils grisâtres, dont

l’ébouriffement faisait à ce bon visage de chien comme la broussaille

de sourcils d’un vieux grognard, un regard presque tragique s’éleva,

un regard comme n’en ont pas les yeux humains, parce que la parole y

supplée,—un regard de pressante éloquence.

Clément y répondit de la même façon que si des mots affreux lui eussent

lacéré l’âme:

—«Tais-toi ...» gémit-il. (Et, d’une main tremblante, il écartait la

tête du chien). «Tais-toi, Fiston ... Tais-toi!...»

X

XAVIÈRE AUSSERAND A CLÉMENT FONTÈS

«_J’ai beaucoup de peine à m’adresser à vous, Clément. Cependant je m’y

trouve forcée. J’espère que cette démarche n’ajoutera pas à la sévérité

de votre blâme, ni à l’éloignement que vous manifestez à mon égard, et

que, sans doute, j’ai mérité._

«_Après l’aveu que vous m’avez arraché, que j’ai renouvelé devant le

juge d’instruction, et qui sauva votre frère, ma détermination était

prise. Je ne voulais pas épouser Jacques. Dans ma pensée, ma mère

ne devait rien savoir. Sa vie de malade et de recluse, son horreur

pour les bavardages des paysans, qui la connaissent et n’osent l’en

importuner, pouvaient la préserver d’une révélation,—pour elle,

atroce. J’aurais tout supporté, les pires affronts, pourvu qu’elle

ignorât. Cela n’a pas été possible. Malgré ma vigilance autour d’elle,

des propos ont filtré ... Maman fut prise d’une horrible inquiétude.

Puis une circonstance que je ne prévoyais pas acheva de l’éclairer.

Mon oncle Pascal,—qui ne s’occupe guère de nous habituellement,—est

venu._

«_Vous connaissez le marquis de Theuville, Clément. Je croyais

avoir plutôt un jour à soutenir sa triste vieillesse qu’à subir sa

protection. Je n’ose dire que je lui sais mauvais gré de me l’avoir

offerte. Son intention était bonne. Mais le souci qu’il a pris de

conclure au plus tôt mon mariage, et la netteté de ses commentaires,

ont fait trop entendre à maman._

«_Ma pauvre mère ... Elle se débat dans une telle détresse morale et

physique que je crains une catastrophe. Ses reproches me déchirent.

Son exaltation me terrifie. Et surtout je ne puis supporter de la voir

ainsi souffrir. C’est pour elle que je viens vous implorer, Clément,

comme vous m’avez implorée pour votre frère._

«_Ne vous détournez pas de nous. Ma mère interprète avec trop de

lucidité votre absence. Elle y voit du mépris pour moi. Sa fierté ne

l’endurera pas sans que sa vie ou sa raison y sombre. Elle n’admet pas

que je devienne la femme de Jacques sans que vous, le chef de votre

famille, soyez venu lui demander ma main. Et pourtant, si je persiste à

refuser ce mariage, elle mourra de honte en me maudissant._

«_Votre attitude peut lui rendre quelque illusion. Si vous venez au

Manoir, je vous dirai ce qu’elle devine, ce qu’elle sait, ce qu’on

peut encore lui faire admettre. Mais elle envisagera le pire si vous

persistez dans votre rigueur._

«_Je n’essaie pas de vous peindre l’horreur de ma situation. Vous me

répondriez que je l’ai méritée. Mais je vous en supplie, Clément ...

je vous en supplie d’un cœur très humble, à genoux, si vous le voulez,

venez en aide à ma pauvre maman!..._»

«XAVIÈRE.»

Le droit à la force · 第 11 / 16 段