—J’ai prié le maître-compagnon de passer devant.
—Alors?...
—Alors, il a d’abord assujetti la planche. Puis il a traversé. Je l’ai
suivi.
—Qu’a-t-il dit?
—Pas un mot.
—Mais ils allaient vous retenir?... au moment où vous vous êtes
retourné?
—Peut-être ...
—Leur mouvement?...
—Sans doute ... Enfin ... il ne s’agit pas de moi ... Je crois que
j’aurais écopé pour un autre. Ça n’est pas tout. Savez-vous ce que j’ai
constaté ensuite?
—Quoi encore?
—Le sabotage ... le vrai, cette fois ... le sabotage meurtrier. Le mur
creux ... On n’avait fait que le parement ... La corniche aurait porté
sur le vide ...
—Et se serait écroulée?...
—Tôt ou tard.
—Ah! les brigands!... cria l’inventeur du «Glaçon», en frappant sur
la table. Les bandits!... Il faut les dénoncer ... les envoyer au
bagne!...»
De vert qu’il était tout à l’heure, Crapart devenait cramoisi.
Ses yeux, naturellement saillants, semblaient sortir des orbites.
Le genre d’énergie dont il était doué ne pouvant le servir dans
des circonstances imprévues, dont les données lui échappaient, il
éprouvait, lui qui avait tant renversé d’obstacles, l’exaspération
d’une soudaine impuissance.
—«Ce sont des gredins!» clamait-il. «Qu’est-ce qu’on leur a fait
pour qu’ils nous massacrent? On les paie. On paie leurs journées ...
Baraudier est dur ... Mais avec ces sales bougres ... Si on ne les
tenait pas!...»
Fontès le regardait, profondément. Chopette, les coudes sur la
nappe, s’intéressait, narquoise, une ombre de mystère—joie secrète
peut-être—sous ses longs cils. Le marquis endossait son par-dessus,
avec une mimique vers Mlle Miroir, qu’il en avait assez, qu’il filait.
Il allait à son cercle, gagner un louis ou deux, qu’il décrochait
sûrement quand il ne s’emballait pas. Il voulait aussi savoir ce qu’on
disait de Jacques, et si vraiment le malheureux garçon était compromis.
Cependant, Crapart prenait son architecte à partie:
—«Qu’avez-vous fait, Fontès? Et qu’allez-vous faire? Car enfin, c’est
à vous ...
—Non, monsieur, non ... Il y a votre entrepreneur. Je vous avais
prévenu.
—Mais, ce matin, en son absence, quelle a été votre attitude immédiate?
—J’ai cherché le commis de chantier. Il n’était pas là. Il avait eu
peur. Alors, j’ai réuni les ouvriers, les mauvaises têtes. Je leur ai
parlé ...
—Sévèrement?...»
Clément haussa les épaules.
—«Qu’ont-ils dit?» interrogea Crapart.
—«Rien. Que voulez-vous qu’ils disent?... qu’ils _me_ disent ...
C’est comme si un officier interrogeait une patrouille aux confins d’un
immense territoire ennemi ... Et encore, sans parler la même langue.
—Vous prétendez qu’ils ne s’en prennent pas à vous, personnellement?
—Non ... Ils me l’ont donné à entendre. Deux ou trois même ont montré
une certaine émotion.»
Crapart affecta un air déconcerté, abasourdi.
—«Je ne comprends pas, monsieur Fontès. Je ne comprends pas!...
—Qu’est-ce que vous ne comprenez pas, monsieur Crapart?
—Votre calme ... vos énigmes ... Pour qui êtes-vous? Pour moi?...
qui vous associe à une grosse affaire ... qui vous emploie ... qui ai
confiance en vous, en votre talent, qui vous ferai gagner la forte
somme?... Ou pour ces gaillards-là, qui ont failli vous tuer?
—Je ne suis pour personne. J’accomplis ma tâche, de mon mieux.
Seulement, je raisonne, je vois.
—Que voyez-vous?
—Deux choses en présence. L’erreur humanitaire d’une société
bourgeoise, qui, distribuant des outres gonflées de mots vides,
essaie d’imposer cette illusion que son bon vouloir—apparent ou
sincère—va renverser les dures lois éternelles du monde: l’effort, la
concurrence, la lutte, l’inégalité, tout ce qui détermine l’incessante
évolution. Et, d’autre part, la brutalité d’une classe populaire,
qui, elle, ne méconnaît ni la force, ni la haine, comme éléments de
conquête, et qui commence à s’en servir ouvertement.
—La haine!...» cria Crapart. «C’est du propre!... Nous haïr, nous,
les bourgeois ... Méditer notre ruine, la destruction de notre
société parlementaire, qui est, avant tout, démocratique ... Car le
parlementarisme, depuis qu’il existe, n’a cherché qu’à éduquer le
peuple, à améliorer son sort.
—Voilà son vice,» dit Fontès. «On n’éduque pas les autres. On ne
dispense pas aux autres leur sort. L’ouvrier se formait suivant les
nécessités de sa vie. Il faisait son propre apprentissage, dans son
milieu, par ses moyens. Depuis que nous remplaçons l’apprentissage
par des écoles professionnelles, suivant des méthodes bourgeoises,
l’habileté industrielle de la France baisse. Ces écoles, qui coûtent
au budget des sommes folles, donnent les plus piteux résultats. C’est
comme le bonheur. Depuis que l’État bourgeois a l’entreprise du bonheur
du peuple, le peuple ne connaît plus l’insouciance ni la joie. Aussi,
vous voyez ... il reprend en sous-œuvre l’organisation de son bonheur,
à lui. Il entend le créer comme tout bonheur se crée: par la conquête.
Il revient aux lois éternelles et terribles qui sont les conditions
mêmes de la vie, et que l’humanité ne rejettera jamais. Il est dans
le vrai, et nous sommes dans le faux. Nos sophismes n’ont plus de
prise sur lui. Nous n’y croyons plus nous-mêmes. Alors nous tremblons
... Et lui commence à rire, car il sent notre peur. Nous lui crions
hypocritement: «La paix ... la paix ... l’amour ... la fraternité.»
Et il répond, avec la grandeur de la vérité sauvage: «Allons donc!...
La haine!... la guerre!... la lutte!... Avec cela, vous avez fait la
société d’hier. Avec cela, nous ferons la société de demain!...
—Elle sera jolie, la société de demain!» observa Crapart.
—«Pourquoi vous, les bourgeois, ne défendez-vous pas la société
bourgeoise, si vous la croyez bonne, ou seulement si elle vous convient?
—La défendre?... Comment?... A coups de fusil?
—Vous l’avez bien fondée à coups de guillotine. Vous avez décapité
l’aristocratie, devenue inutile. Vous vous êtes glorieusement rués avec
tous vos moyens de progrès: la science, le crédit, le génie, l’art.
Vous avez fait à la France un dix-neuvième siècle éblouissant. Vous
avez le droit de défendre votre œuvre,—qui est aujourd’hui toute la
patrie. Mais voilà ... Vous ne croyez pas à votre droit ... Vous l’avez
trop aliéné, renié ... Vous vous êtes embarqués dans des mensonges ...
Vous en mourez ... Vous n’osez plus dire que la force est nécessaire,
qu’elle est saine, et qu’elle est belle ... D’autant plus belle qu’on
ne l’emploie jamais sans risques. Et puis, vous êtes affaiblis, énervés
... Vous avez peur.
—De quoi?
—De tout.
—Elle est bonne!...» s’écria Crapart. «Je suis là ... moi ... je vous
écoute. Mais, mon pauvre ami, je ne suis pas un bourgeois, moi ... Je
suis un enfant du peuple ... Mon père était cordonnier ... Pas même
... savetier ... oui ... dans une échoppe. Et vous, Fontès, vous, un
architecte, vous êtes un bourgeois ... plus que moi.
—Mais il n’y a pas de mal à être un bourgeois, monsieur Crapart.
Seulement, si on veut le rester, il faut être un bourgeois fort,
matériellement et moralement fort, qui ose proclamer son droit à la
force, conquis par la lente ascension de ses ancêtres, ou la rapide
ascension de sa propre énergie aux bénéfices sociaux réservés à
l’élite. Il ne faut pas s’offrir des soupers de cent francs dans des
cabinets particuliers, en disant: «Le peuple est sacré, le peuple est
souverain. Nous ne vivons que pour le peuple.» Autrement le peuple
fait ce qu’il a fait ce matin sur votre chantier ... En attendant
qu’il fasse autre chose. Le peuple est comme tous les autres despotes,
monsieur Crapart. Il sait très bien pourquoi on le flatte. Un jour il
se lasse d’entretenir ses courtisans.
—Le peuple ...» murmura Crapart. Voulez-vous que je vous dise?...»
Le fils de l’ancien savetier s’interrompit. D’un regard circonspect, il
explora la pièce, pourtant exiguë, et où ils étaient seuls. Chopette,
malgré ses velléités combatives, n’avait pu suivre la causerie jusqu’au
bout. Elle sommeillait, sa belle jeune tête renversée contre la peluche
vieil or du divan.
—«... Le peuple,» reprit celui qui, à l’instant, revendiquait une
humble origine, «il nous fera le quatre-vingt-neuf de l’alcoolisme
et de la tuberculose. Le Tiers Etat se développait depuis mille ans
quand il a établi son régime. Il apportait ce que vous avez dit tout à
l’heure ... Vous avez même bien dit ça ... Comment donc?... Le génie,
la science, le progrès, les inventions, les machines ... Qu’est-ce que
nous apporteront les gaillards de la C. G. T. et de la grève générale?
Quel sera leur droit de rénover l’ordre social?
—Le droit à la force,» dit Clément Fontès.
Il se leva là-dessus, d’une détente soudaine. Que dire après cela?
Comment expliquer?... Cette beauté de la force ... il ne la voyait
pas seulement comme sa brève réponse l’évoquait pour un Ferdinand
Crapart: dans l’oppression, les coups, le sang. Certes, quand toute
autre force manque, celle de la lutte hardie est encore la plus saine,
la moins mensongère, la plus conforme aux exigences mystérieuses de
la sélection. Mais le droit à cette force-là, le droit à la force du
glaive, si la bourgeoisie n’osait y recourir, c’est que toutes les
autres formes superbes de l’énergie défaillaient en elle. Force sur
soi-même,—se passer du luxe, par quoi la caste jouisseuse devient
l’esclave et l’ennemie de la caste laborieuse. Force de ne pas mentir,
de ne pas leurrer le prolétaire pour lui extorquer un bulletin de vote,
unique brebis du pauvre, convoitée, sollicitée, enlevée par celui qui
veut être riche. Force du travail, force de la discipline, force de
la hiérarchie, force des symboles,—contraintes et jougs, tout ce qui
arrache rudement à l’être humain le maximum de son effort.
«Le jeu de ces forces-là se rétablit toujours.» Telle était la pensée
de Fontès. Essentielle condition de la vie sociale,—de toute vie: les
énergies en mouvement. Le droit sacré d’être fort, d’agir en fort.
Quand la décadence d’une société la rend lâche, timorée, l’incite aux
complaisances peureuses, par lesquelles elle croit sauvegarder son
bien-être, sa paix, c’est par une éruption de force brutale, violente,
que l’édifice pourri croule, que l’air s’assainit, que les sèves
neuves circulent ... Le règne inéluctable et magnifique de l’énergie
recommence.
—«Ah! vous en avez jaboté,» bâilla Mlle Miroir. «Et on dit que les
femmes sont bavardes! Non!... mais croyez-vous que toutes vos parlottes
changeront le monde de l’épaisseur d’une queue de puce?
—Mademoiselle Chopette,» fit Clément, «vous venez de prononcer la
parole la plus profonde ...
—C’était bien la peine d’en dire tant d’autres!» cria-t-elle avec son
rire de nacre et de pourpre. «Quel coup de rasoir!... Toi qui parles de
tes ouvriers, Ninand ... Voilà ce que j’appelle une soirée sabotée!»
VII
—«Mademoiselle Xavière, pourrais-je vous parler en particulier?»
demanda Clément Fontès.
Il arrivait au Manoir, où le vieux jardinier, qui lui avait ouvert
la grille, jugeait inutile de l’introduire et de l’annoncer. Alors,
entrant au hasard dans le grand vestibule, frappant à une porte, puis à
une autre, dirigé enfin par un son de voix, il venait de pénétrer, avec
force excuses, dans une des pièces.
—«Ah! vous me trouvez très occupée,» déclara Mlle Ausserand.
Elle plaisantait, non sans une nuance de gravité, d’orgueil.
Un petit garçon était là, un enfant d’une dizaine d’années. Assis
sur une chaise basse, et se servant d’une chaise plus haute en guise
de table, il feuilletait un livre d’images. Des béquilles pendaient
au dossier. Fontès, du premier coup d’œil, ne vit qu’une jambe entre
les barreaux des sièges. Et aussitôt il s’avisa de ce qui absorbait
l’attention de Xavière.
—«Oh!...» s’exclama-t-il involontairement, comme dans la surprise
d’un spectacle pénible.
De fait, c’était un peu douloureux, quoique si simple, de voir la jeune
fille manier, avec ses gestes de grâce, de ses mains jolies comme deux
fleurs, l’objet lugubre qu’est une jambe de bois,—une pauvre petite
jambe de bois d’enfant, aux courroies fatiguées, au pilon usé.
—«Voyez,» dit-elle, «monsieur Clément. Je vais peut-être me rendre un
peu utile. Et c’est vous qui aurez fait ce miracle.»
Il tressaillit au pur regard, dont le rayon bleu, brusquement, lui
surprit le cœur. Quelle fraîcheur de jeunesse, d’expression! Ce visage,
tourné vers lui, offrait une beauté si délicate qu’elle eût déconcerté
un peintre, par cette absence d’humanité qui, en art, fait condamner
le parfait à l’égal du monstrueux. «Elle est trop jolie ... On ne
peut faire que du Bouguereau avec ... C’est dégoûtant!» avait dit de
la petite Xavière encore vêtue de court, un rapin génial, camarade en
noctambulisme du marquis de Theuville, qui lui demandait une étude de
la fillette.
Quand c’est la Nature qui se permet cette exagération délicieuse, on ne
peut l’accuser d’irréalisme, et il n’y a plus que la jalousie féminine
pour taxer de fadeur le chef-d’œuvre.
Avec cette ingénuité de physionomie, que Fontès observait presque trop
âprement pour suivre les paroles, Xavière expliquait, montrant le
gamin estropié:
—«Le petit frère de Burotte ... Vous savez bien, le terrassier?—un de
vos miliciens ...
—Miliciens?...» répéta l’architecte, machinalement.
—«Oui, ils s’appellent déjà comme cela, les jeunes gens qui
s’organisent pour la garde du pays. Ça les amuse!... Ils sont
gentils!... Ils jurent bien que jamais un apache ne mettra plus
les pieds dans la commune. Maman est tranquille ... Elle ne veut
plus partir, à présent. Quelle bonne idée vous avez eue, monsieur
Clément!...»
La jeune fille s’arrêta. Un enthousiasme lui montait du cœur. Elle
cherchait mieux à dire. Mais elle le vit si froid, comme impatient ...
Alors, bien vite:
—«Burotte, pour monter sa garde au Manoir, avait apporté avec lui son
petit frère ... Croyez-vous?... grimper la côte avec ce bonhomme sur
l’épaule! J’ai retenu aujourd’hui le pauvre mignon. Sa jambe de bois le
blesse. A l’hospice, ils disent qu’elle est trop courte,—l’enfant a
grandi,—qu’il en faut une autre. En attendant, j’essaie ... avec des
rembourrages ...
—Sa mère ne s’occupe donc pas?...
—Il n’en a plus. C’est son grand frère qui fait la maman.
—Ah!» dit Fontès, dont la propre angoisse s’attendrit soudain sur
cette enfantine misère. «Et comment s’est-il arrangé ainsi, le pauvre
gosse?
—Une voiture ... figurez-vous ... Et il n’en passe pas quatre par an
dans le pays!
—Elle l’a renversé? écrasé?... à quel âge?
—Six ans.
—Il a une pension, j’espère ... du propriétaire, ou de la Compagnie?
—Rien.
—Les parents ont touché une indemnité?
—Pas un centime. La Compagnie d’assurances à laquelle le loueur
était abonné, a fait témoigner que c’était la faute de l’enfant.
—La faute d’un enfant de six ans!
—Il avait grimpé derrière.
—Alors ... Comment?...
—Ses camarades lui ont crié: «Voilà ton père!...» Il a eu peur ...
En sa précipitation de descendre, il a mis sa jambe dans la roue,
qui a continué de tourner ... Un massacre ... Il a été quatre mois à
l’hôpital ... Et voilà comme il en est sorti. D’ailleurs, ce fut tout
de même la faute du cocher, à qui on hurlait d’arrêter, et qui n’en a
rien fait, malgré les cris de ses voyageurs. Quelqu’un s’est jeté à la
tête du cheval.
—Et ... dans ces conditions ... les Burotte n’ont rien obtenu de la
Compagnie?
—Rien. Ces pauvres gens ... ils n’osaient pas ... ils ne savaient pas.
Vous n’étiez pas le maire encore ... monsieur Clément.
—La faute d’un enfant de six ans ... ainsi châtiée!» méditait Fontès,
hochant la tête. «Toute une existence perdue!... Et on parle d’égalité,
de droit au bonheur ...»
Il se raidit, comme pour secouer des pensées trop lourdes. Ses yeux,
où cette vision de tristesse semblait fondre dans une autre tristesse
sans bornes, se détournèrent du petit estropié. Celui-ci, sagement,
regardait les images du volume, sans paraître entendre les propos
échangés à mi-voix.
—«Pouvez-vous, mademoiselle Xavière, quitter un instant votre protégé?
Il faut que je vous parle, à vous seule, et pas même en présence de
votre mère.
—Pourquoi?... pas en présence de ma mère?» s’exclama-t-elle,
frémissant comme un oiseau effarouché.
—«Vous le saurez ... Consentez-y ... Il le faut.»
Elle s’étonna de sa dureté soudaine ... comme si la naïve perplexité
qu’elle montrait eût réveillé en lui une colère. De tout autre, la
jeune fille n’eût pas toléré de si bizarres façons ... ce mystère. Mais
Clément Fontès ... Nul mal, nul danger ne pouvait venir de lui ...
N’était-il pas, au contraire, celui vers qui l’on souhaiterait de se
réfugier? Comment ne pas lui obéir? Il portait dans son regard, dans sa
voix, dans toute sa personne, une autorité douce et un peu redoutable,
qui courbait l’âme délicieusement. Jamais, depuis qu’elle était au
monde, Xavière n’avait entendu un mot qui n’eût fortifié sa confiance
en cet être de solitude, d’exception, de loyauté. Il lui apparaissait
un peu lointain, tellement supérieur à la petite fille ignorante
qu’elle était. Elle le regardait avec ces yeux de ferveur, de crainte,
d’extase, que la femme adolescente aime à lever vers un maître, mais
vers un maître dont elle pressent la tendresse possible, immense,
cachée,—l’homme fort qui la dominera, l’éblouira, la fera trembler
peut-être, mais dont toute la force pourra fondre un jour, près d’elle
et contre son cœur, en larmes de ravissement.
Cet attrait vers l’homme ayant dépassé la première jeunesse et
qui possède un caractère, qui exerce autour de lui un rayonnement
d’intelligence, de volonté, est la plus forte séduction de l’amour
dans le cœur d’une vierge sage,—non pas d’une «oie blanche» ni d’une
«demi-vierge»,—mais de ces filles pures et profondes, comme elles
sont souvent autour de la vingtième année,—assez chimériques, assez
hautes, pour n’avoir pas encore vu la vie, assez ardentes et pleines
d’espérance pour préférer la fierté de leur rêve secret, la longue
attente de l’idéal, à la saisie hâtive des médiocres réalités.
Les natures féminines les plus complètes sont celles qui, dans l’amour,
souhaitent l’abdication. Et c’est l’erreur masculine de croire que
la femme supérieure perd les dons essentiels de son sexe: le goût
de se soumettre à l’élu et le besoin de l’admirer. La psychologie
générale démontre que le sens de l’admiration est en raison directe
de l’intelligence et de la culture. Une créature stupide osera seule
tenir en laisse un grand homme. La sotte compagne d’un génie lui
fera peut-être une existence douce, mais en y mettant un secret
dédain,—surtout si la renommée ne la contraint pas à quelque
considération.
Xavière Ausserand, sans le savoir, avait en elle-même la flamme sacrée,
la prédestination des vraies amoureuses. Mais la vivacité de son
esprit, la chaleur de son cœur, l’élan de ses rêves, les impulsions de
son jeune sang, tout ce qui la portait vers la révélation grandiose,
contenu par une éducation chaste, solitaire, l’emplissait seulement
d’un immense espoir indécis. Espoir qui se changeait en une joie
souveraine, inexpliquée, lorsque survenait Clément Fontès.
Ce matin, l’ivresse confuse l’avait éblouie à l’arrivée de
l’architecte, dans cette salle d’en bas où elle arrangeait la jambe du
petit Léon Burotte. Et c’était encore une douceur du hasard d’être
surprise en cette occupation qui, indirectement, la faisait participer
à l’activité bienfaisante du maire de Theuville. Mais, quand il lui
proposa de l’entretenir à l’écart, et même en cachette de sa mère,
un émoi la bouleversa,—frayeur ou plaisir?...—un émoi dont elle
tremblait de la tête aux pieds, et qui pourtant prêtait soudain à
l’existence une saveur jamais éprouvée.
—«Voulez-vous que nous marchions un peu dehors?» dit-elle, jetant sur
ses épaules un collet d’une laine blanche et mousseuse.
Elle ne mit rien sur sa tête, que protégeait suffisamment une épaisse
chevelure d’un blond chaud, un blond de rouille, dont les flots lourds,
séparés en deux masses tordues au-dessus des oreilles, se rassemblaient
en un nœud lâche à la hauteur de la nuque.
Ils sortirent, contournèrent une grande pelouse où scintillait une
première gelée blanche. Puis Xavière pénétra dans une ancienne
charmille à la française, qu’on négligeait de tailler depuis longtemps,
mais qui gardait ses lignes nobles, et la grâce d’un banc de pierre
arrondi au fond d’une niche. Déjà les feuillages de cette architecture
surannée prenaient leur teinte d’arrière-saison,—cette teinte d’or
rougeâtre qui ressemblait aux cheveux de Xavière, et qui persiste
pendant tout l’hiver sur les charmilles.
—«Pourquoi ne me parlez-vous pas, monsieur Clément?» demanda la jeune
fille, que le sombre silence de son compagnon étonnait.
—«Ce que j’ai à vous dire est si atroce!...»
Le ton, plus que les mots, épouvanta cette enfant, si lointaine du
monde et de la vie. L’espèce d’enchantement qui, tout à l’heure,
faisait son pas léger comme un vol, se dissipa. Elle devint aussi
blanche que le lainage près de sa joue.
—«Oui,» reprit Fontès, répondant à l’anxieuse interrogation des yeux
limpides, «je dois vous poser une question cruelle, une question
terrible,—moins cruelle et moins terrible pourtant que l’incertitude
de ma conscience.
—Posez-la moi, cette question,» dit résolument Xavière.
La respiration, la couleur lui revenaient. S’il n’y avait qu’à dire la
vérité!... Et déjà, la vérité même resplendissait dans le bleu élargi
de ses prunelles. Elle attendait avec une fermeté tranquille, dont
sembla s’aggraver le tourment de Fontès.
—«Que croire?... Que souhaiter?... Ah! je n’ai pas mérité ...»
murmura-t-il.
Une indicible douleur était dans sa voix, sur son visage. Le cœur de
Xavière se contracta.
—«Vous souffrez ... monsieur Fontès?... vous souffrez?...»
demanda-t-elle en effleurant sa manche d’une main tremblante.
Tous deux se tenaient debout dans l’allée, sans songer à marcher plus
loin ni à s’asseoir sur le banc. L’air immobile avait une fraîche
douceur. Aucun souffle ne détachait les feuilles mortes. Par les
éclaircies, on apercevait, aux croupes des collines, les lointains
forestiers, qui s’estompaient dans une brume blanche. Le vaporeux
automne, avec son silence, avec ses parfums oppressants, remplissait
l’espace. Un bruit sec, répété, se fit entendre. C’était le bec d’un
pivert, qui fouillait une écorce, pour y découvrir sa proie, l’atome de
vie dont il allait faire un peu de mort.
—«Vous souffrez?» répéta Xavière. «C’est à cause de Jacques?...
—A moins que ce ne soit à cause de vous.»
Il appuya dans ses yeux un regard de force, de colère et de chagrin.
Elle reçut ce regard comme une offrande magique et fatale. Pour rien
au monde elle n’eût souhaité quelque chose de moins poignant, de lui à
elle, en ce matin d’automne, où toute la Nature penchait vers elle une
face inconnue. Cependant elle n’était qu’une très jeune fille, et son
cœur sautait d’appréhension.
—«Xavière,» prononça Clément, «vous savez bien que mon frère est
arrêté?»
Elle inclina la tête, légèrement, vaguement—comme par répugnance
devant un sujet interdit.
—«Et vous savez sous quel prétexte?... Vous savez le seul doute qui
maintient l’horrible inculpation?
—Non ...» formulèrent deux lèvres tremblantes.
—«Comment?... Cela ne vous touche pas?... Vous ne vous informez
pas?... Vous le croyez donc criminel?...»
Elle protesta, avec un élan de tout son être. Mais, elle comprenait
mal ... Jacques avait donc été convoqué autrement que comme témoin?...
Elle ne pouvait pas croire ... Ses yeux se remplirent de larmes, tandis
qu’elle ajoutait:
—«Ma mère ne veut pas recevoir de journaux. Elle me défend de lire
ceux qui me tomberaient sous les yeux. Et ce que les gens racontent ...
nous ne l’écoutons pas.
—Eh bien, ce que je vais vous dire, moi ... vous l’écouterez,» s’écria
Fontès, dont la dureté s’accentua, car cette ignorance lui parut trop
voulue. «Jacques est en prison, accusé d’un assassinat, parce qu’il
se refuse à révéler où il a passé la nuit du crime. Et j’ai dans les
mains, vous entendez, Xavière, j’ai dans les mains, un indice,—je
n’ose pas dire une preuve ...»
Il s’arrêta, la respiration suspendue, regardant cette figure
d’innocence, en face de lui: