«Cette chambre ... cette chambre de jeune fille ... Décidément, non!...

Mon devoir n’est pas là ... J’ai le droit de garder ceci par devers

moi.» (Ses doigts s’enfoncèrent dans l’étroite poche.) «D’ailleurs ...»

Un coup de sifflet déchira l’air. Le poitrail noir de la locomotive

surgit à la courbe de la voie. Clément s’écarta, et, rapidement,

revint au quai. Son regard courut sur la file des portières. Allait-il

voir, souriant, joyeux, le visage de son malheureux frère de lait—ce

visage où, d’avance, il imaginait le ravage graduel, de la stupeur au

désespoir.

Marcel Barbery n’était pas dans ce train. Le jeune meunier ne devait

revenir que le soir. Et toutes les précautions prises par Fontès ne

servirent à rien. Le plus féroce des hasards asséna le coup.

Le mari de Louisette, heureux de rentrer pour savourer à l’aise leur

joie toute neuve avec celle qu’il aimait, les mains encombrées de

friandises et de cadeaux, ivre à la seule idée des rires, des baisers,

des œillades veloutées et malicieuses qui allaient l’accueillir, monta,

à la gare du Nord, dans un compartiment de troisièmes. A côté de lui,

juste sous la lampe, quelqu’un lisait un journal du soir. Lui, Marcel,

la tête pleine de choses délectables, se gardait bien de se distraire

avec du papier imprimé. Aussi n’avait-il pas acheté son quotidien. Ce

fut sans même une velléité de curiosité que ses yeux se portèrent sur

la feuille déployée par le voisin. Un nom, un mot, accrochèrent sa vue

... Poussant une sourde exclamation, lâchant ses fragiles paquets,

il jeta vers le papier des mains tremblantes. Quelle scène entre ces

parois de bois, dans la rumeur de la course, parmi ces quelques êtres

inconnus les uns aux autres, et que rapprocha brusquement l’apparition

foudroyante d’une telle douleur!

Barbery voulait ouvrir la portière, descendre. Pourquoi? l’infortuné

croyait-il courir plus vertigineusement que la vapeur? Il ne savait

pas ... Il criait des mots inarticulés. Il demandait aux gens de lire

les lignes affreuses, dans l’espoir insensé qu’ils y verraient autre

chose, un autre nom ... Parce que ce n’était pas possible que ce fût le

nom de sa Louisette! Tous les jours, il y a des histoires pareilles

dans les journaux. Tous les jours des créatures humaines meurent sous

le couteau qui perce les chairs, sous le marteau qui assomme. Tous les

jours des yeux humains se vitrifient dans l’horreur, gardant la vision

de l’arme aux mains du meurtrier. Mais quoi!... C’est un fait-divers.

On lit cela. Ça n’empêche pas de plaisanter, de faire des projets,

d’être gai, de bien dîner ensuite. Tous ces assassinés, ils ont des

noms qu’on ne connaît pas. Mais Louisette, voyons!... Louisette Barbery

... Vous savez bien, la jolie meunière de Theuville?... Celle qui rit

pour un rien, qui chante comme un oiseau ... Sa femme, à lui, Marcel,

sa Louisette ... Allons!... allons!... Impossible ... Un cauchemar

abominable ... D’abord les journaux, c’est plein de choses fausses.

Suprême ressource, que renforça la charité des témoins pour apaiser

la frénétique torture, pour faire patienter cet homme à demi fou,

au long du calvaire que fut ce voyage,—si court et pourtant

interminable,—jusqu’à Valmondois. Là, à la gare où attend la

correspondance, on savait la vérité, mais personne n’osa la déclarer

tout entière.

—«Madame Barbery est blessée,» dit-on vaguement.

Il espéra encore, le malheureux, il espéra vingt minutes de plus.

Puis, le train stoppa dans la paix de la campagne nocturne, à la même

heure qu’hier soir, lorsque Louisette avait sauté à terre si gaiement.

Et alors, au bond qu’il fit hors du compartiment, tout de suite saisi

dans les bras de son frère de lait, ce fut la fin de l’illusion:

—«On ne l’a pas tuée, Clément?... On ne l’a pas tuée!...

—Mon pauvre Marcel!...» dit Fontès.

IV

Le lendemain, vers onze heures, la petite mairie de Theuville vibrait

et bourdonnait comme une ruche. Une convocation de M. le maire,

annoncée au précédent couvre-feu par le crieur public, y rassemblait

les habitants.

C’est le moment de la journée où les ouvriers des métiers de la terre,

à l’œuvre depuis le point du jour, prennent leur premier repos, en

cassant une croûte. Voilà pourquoi Fontès l’avait choisi. Et ses

administrés arrivaient en nombre. Tous ceux qui ne travaillaient pas

trop loin pour revenir, n’avaient eu garde de manquer à l’appel.

L’atmosphère de drame oppressant le pays, surexcitait les âmes.

L’indifférence paysanne, secouée de curiosité, d’anxiété, cessait

d’engourdir les regards, les pas, les voix. Les plus lambins couraient,

les plus taciturnes interpellaient leurs voisins, et tous avaient

hâte de savoir ce que leur maire—ce M. Fontès, dont ils subissaient

l’ascendant sans en convenir—allait leur communiquer.

L’architecte parut et traversa les groupes qui remplissaient la cour,

en distribuant des poignées de main, des sourires bienveillants.

Il monta les marches du perron, puis éleva la voix:

—«Mes amis, je ne vous retiendrai pas longtemps. Je vous dirai tout de

suite, d’ici, ce que j’ai à vous dire. D’autant que vous n’entreriez

pas tous, même dans la grande salle des mariages. Merci d’être venus

si nombreux. C’est une preuve de la confiance que vous voulez bien

m’accorder.»

Aucune approbation ne souligna cette phrase. Quand un homme doit à la

force secrète de son caractère l’empire qu’il exerce sur les autres,

il rencontre plutôt les marques extérieures de la résistance. Chacun

lui cède comme malgré soi. Ceux qui recueillent des applaudissements

faciles ne sont pas les vrais maîtres—ni d’eux-mêmes, ni des troupeaux

dont ils se font les bergers. L’enthousiasme des foules est aisément

soulevé par des flatteries, par de la faconde, par des formules sonores

et creuses, dont la fanfare étourdit et grise, tout en épargnant à

l’esprit le dur travail de la réflexion. On entraîne ainsi les masses.

Mais on ne les mène pas loin. Au premier choc, les rangs fléchissent,

se brisent, se dispersent dans toutes les directions. L’âme d’un chef

est d’une autre trempe. Elle fait agir parce qu’elle contient une

puissance d’action. Accumulateur humain, qui met en mouvement les

mécanismes psychiques par l’expansion de ses effluves mystérieux.

L’action, même silencieuse, est un levier plus effectif, et toutefois

moins immédiat, que la parole.

En une large mesure, Clément Fontès possédait ce talisman de la

volonté énergique. Les gens qui étaient là, et dont beaucoup l’avaient

vu grandir, le respectaient pour sa vie remplie et grave, pour la

continuité de son effort. Ils disaient de lui, en leur langage

populaire, dont la rudesse supplée parfois, non sans saveur, à l’usure

du style académique: «C’est un chic type, un gaillard qui ne boude pas

à la besogne.» En ce moment, le gars Jobert,—laboureur de six pieds,

d’une vigueur célèbre à la ronde, murmurait à son voisin, le père

Trapet, maigre savetier, sec et noir comme un cancrelas:

—«En a-t-il un œil, le bougre!... Ça me ferait voir mon chemin dans la

nuit, ce quinquet-là. On a envie de courir avant qu’il vous ait dit:

«marche!» quand il vous _bigne_ comme ça.»

Fontès, en effet, parcourait d’un regard magnétique ces physionomies

fermées. Ce que Jobert chuchotait, et qui était l’impression de tous,

nul ne l’eût déclaré tout haut. Encore moins en eussent-ils convenu

avec celui-là dont ils subissaient l’ascendant.

Le paysan, même si voisin de Paris, reste l’homme de la glèbe, un être

de cachotterie et de méfiance. La sournoiserie des saisons, l’éternel

tête-à-tête avec la terre muette et décevante, trop désespérément

aimée, lui font ce cœur tout replié dans une inquiétude amère.

Sa jeunesse est hardie, ouverte et tapageuse. Puis il se courbe,

s’ankylose, de l’âme comme de l’échine, entre le dur vent de l’espace

et l’attirance obscure des sillons.

—«Mes amis,» commença le maire de Theuville, «notre commune est

frappée par un crime abominable. Nous en sommes tous atteints. Et tous

nous devons nous demander quelle est, en cette circonstance, notre

responsabilité.»

Le dernier mot souleva une sourde protestation. Mais ce fut comme un

remous sitôt effacé. Un geste d’apaisement de l’orateur, la simplicité

de son accent, son attitude forte et délibérée, pénétraient les

cerveaux de ceci: qu’il avait vraiment quelque chose à dire. On était

curieux de savoir quoi. Pas des jérémiades ni des momeries, toujours,

car il se gardait de l’attendrissement. Il n’avait seulement pas nommé

la pauvre Louisette.

—«Oui, de responsabilité,» reprit-il. «En tant qu’habitants de ce

petit pays, mais aussi en tant que citoyens français. Pour moi, je

m’accuse. Je n’ai pas eu de méfiance. Vous non plus. Personne ici

n’a pensé que nous serions jamais visités, dans notre tranquille coin

de campagne, par l’œuvre de sang et de rapine qui fait la honte des

grandes villes. Que ceci nous soit une leçon. Le crime, qui révèle

l’audace d’un misérable, révèle aussi l’indifférence ou la lâcheté des

honnêtes gens. Ne croyez pas que prévenir et châtier le crime soit

seulement l’affaire du Gouvernement et de la police. C’est l’affaire de

tous. Et comment? Par la vigilance, et par la force. Nous, qui sommes

ici, hommes solides, nous devons rougir qu’une femme, respectée et

aimée de tous, ait été égorgée chez nous, dans notre Theuville, par un

bandit. Nul de nous ne doit reposer tranquille jusqu’à ce que ce bandit

ait expié son forfait, de façon à servir d’exemple. Sa vie méprisable

ne restituera pas la vie douce et utile qu’il a supprimée. Mais s’il

était bien entendu que partout où il y a cent braves gens et un

assassin, les cent braves gens s’uniront pour que l’assassin n’échappe

pas à la mort qu’il a donnée et qu’il mérite, il y aurait de par le

monde moins d’actions infâmes et d’innocents immolés.»

Un tumulte approbateur, fait d’exclamations, de rires sonores, une

sorte d’allègre écho venu des consciences épanouies, interrompit

Clément. Il continua:

—«Sachez-le, mes amis. La force est belle. La force est sacrée. Vous

êtes tous de rudes gaillards, avec des muscles de fer. Vous avez

le droit de mettre cela au service de votre défense personnelle,

de la protection des faibles, et, au besoin, de la répression du

crime. Est-ce parce que vous êtes d’honnêtes gens que vous ignoreriez

le maniement d’une arme, l’art de la lutte. La violence n’est pas

malsaine par elle-même, mais par l’usage qu’on en fait. La violence

aux mains des justes, c’est la sécurité des femmes, des enfants,

du foyer. C’est par la suppression violente des bêtes fauves, des

monstres—comme disaient les anciens—des monstres à gueule de bêtes

et des monstres à face humaine, que les civilisations ont pu naître

et se développer—depuis la vieille civilisation grecque (on vous a

raconté à l’école la légende d’Hercule?) jusqu’à la jeune civilisation

américaine, dégagée d’un brigandage effrayant par la loi de Lynch. Les

sociétés, voyez-vous, rétrogradent, elles se livrent aux éléments de

désordre et de désorganisation, quand la force honnête désarme—par

sentimentalité ou par peur—devant la force criminelle.»

Pour la seconde fois, dans la cour de la mairie, une rumeur satisfaite

agita la foule. Les auditeurs ne comprenaient sans doute pas l’argument

dans sa plus vaste portée, mais ce qui échappait à leur entendement,

s’insinuait en eux par un autre chemin. Ce que la harangue avait

de vif, de chaleureux, de hardi, provoquait chez ces simples une

exaltation, dont le premier effet était de gonfler leur fierté, ce

levier magique des âmes.

—«Ça, c’est tapé!» s’exclama Burotte, un jeune terrassier, en cotte

de velours et ceinture de laine rouge, dont le torse musclé se moulait

dans un mince tricot de coton où il ne sentait pas la piqûre fraîche de

l’air. Ses bras nus montraient leur tatouage, et ses cheveux blonds,

d’un blond fin de bébé, s’arrêtaient court sur sa large nuque de bronze

rouge.

Un grêle ouvrier de la verrerie—la fabrique installée sur la sablière

de Bréançon, où passe le petit chemin de fer—observa dans une quinte

de toux:

—«Il est pour la peine de mort, not’ maire. Il a rudement raison. Je

l’ai attrapée, moi, la mort, en travaillant. Oui, j’ai sucé la phtisie

au tube d’un copain qui se mourait de la poitrine. J’ suis foutu ... Et

je le sais. Et j’ai des gosses. _Alorsse_, ils me font rigoler ceux qui

ont peur ed’ faire bobo à ces vermines d’apaches.»

Il haussa ses maigres épaules—résigné tout de même, comme ils le sont,

ceux-là—résigné à la mort, à l’injustice, à toutes ces «blagues»,

suivant le mot de son atelier, plein de Parigots.

Une femme, faufilée au premier rang, cria très haut, pour la joie de

tous:

—«Bravo, m’sieur le maire! Quand je pense que vot’ Gouvernement

s’occupe de l’hygiène des prisons et des bains de ces messieurs les

chourineurs. Est-ce qu’ils en ont de l’hygiène et des bains, ceux qui

travaillent?»

Elle ajouta plus bas, pour ses voisins immédiats, car les rires

couvraient sa voix pointue:

—«C’est vrai, ça!... Encore nous, on est à la campagne. Mais chez ma

sœur, qui est mariée, à Belleville, ils sont six pour deux petites

chambres, avec un broc et une terrine pour se laver tout le monde. Je

t’en ficherais, moi, de l’hygiène, à des crapules. C’est insulter le

travailleur!»

On la fit taire. M. Fontès parlait de nouveau. Et il avait conquis

l’oreille de ses administrés. «Chouette, le boniment!» résumait l’un

deux, exprimant la surprise réjouie, l’assentiment gaillard des

rustiques auditeurs.

—«Vous pensez bien,» reprenait l’architecte, «que je ne vous ai pas

réunis pour le plaisir de pérorer. Mon temps vaut mieux. Le vôtre

aussi.» (_Non, non!... Bravo!... Allez toujours._) «Agissons. Il y a,

sur le territoire de notre commune, deux femmes—une malade, une jeune

fille—qui vivent seules, loin du groupe de nos habitations, dans une

grande maison ouverte, et qui ont peur. Ce sont les dames du Manoir,

madame Ausserand, mademoiselle Xavière. Nous allons commencer, avant de

venger celle qui est morte, par assurer la sécurité de celles-là, qui

vivent.»

Cette proposition, ces noms, jetèrent un froid. Les bouches se

cadenassèrent. Les physionomies, tout à l’heure égayées, se

rembrunirent. L’hostilité paysanne reparut. Puis, comme le maire

attendait, dans un silence, quelqu’un cria:

—«Les dames du Manoir, c’est du monde riche. C’est pas comme la pauvre

Louisette.

—Riche?...» répéta Fontès, «cela ne nous regarde pas. Mais, justement,

la croyance à leur fortune les met plus en danger.

—Qu’elles réparent leurs murs! Ça donnera du travail aux camarades,»

jeta le maître maçon.

—«Elles peuvent bien se payer un garde,» grommela un autre.

Encore une fois la voix de Fontès captiva l’attention.

—«Mes amis, je vous ai signalé le Manoir parce qu’il est là-haut,

presque dans les bois, habité par deux femmes seules, avec une petite

servante et un vieux jardinier sourd. Mais ne croyez pas, de ma part,

à une espèce de solidarité bourgeoise. Ma pensée est d’assurer la

sécurité de tous ceux que leur isolement, leur âge, leur faiblesse,

exposent à des entreprises criminelles. Vous en avez d’autres que les

dames Ausserand. Le vieux ménage Garbière, dont l’homme est paralysé,

là-bas sur le chemin de Bréançon, réclame aussi une assistance virile.

Leur pauvre masure a été attaquée une fois, rappelez-vous. Si la

vaillante maman Garbière n’avait pas tiré un coup de fusil par la

lucarne du grenier, qui sait ce qui serait arrivé? Écoutez. Mon projet,

le voici, tel que je le soumettrai au conseil municipal: fonder une

sorte de milice locale, composée de braves gens de bonne volonté, dont

les services seront payés—soit par ceux qui les réclameront, s’ils ont

le moyen, soit grâce à un crédit spécial, que la commune trouvera ...»

Des exclamations satisfaites accueillirent ces mots. Si l’on était

payé, à la bonne heure! Les centimes additionnels semblaient douteux,

lointains, répartis sur tant de monde! Tandis que le bénéfice facile

miroitait aux yeux.

—«Plusieurs d’entre vous font partie du corps des pompiers, pour

nous défendre contre le feu. Eh bien, plusieurs aussi s’enrôleront

volontiers, j’en suis sûr, dans cet autre corps d’élite, que

j’organiserai pour garantir notre pays contre la sauvagerie du pillage

et de l’assassinat.»

Des applaudissements partirent. La jeunesse de Theuville frémissait.

De bonnes figures rondes de garçons, où la moustache pointait à peine,

des visages de fraîche virilité, qui gardaient encore l’empreinte

militaire, apportée naguère du régiment, approuvaient d’un crâne

sourire.

—«Cette milice aura des armes à elle,» annonçait Fontès. «En attendant

l’organisation définitive, je m’engage à fournir, moi, à mes frais, un

revolver et des cartouches à chacun de ceux qui voudront veiller sur le

Manoir, sur la maison des vieux Garbière, partout où il y aura ...

—«C’est permis, ça? les revolvers?» interrompit une voix inquiète.

—«J’en fais mon affaire,» déclara Fontès avec autorité. «Écoutez cette

histoire,» ajouta-t-il, sa gravité détendue, souriant à l’avance de

l’effet, sûr. «Le 13 juillet dernier, un nommé François Hénaff, ancien

soldat du 22^e colonial, fut assassiné par des apaches, à Grenelle.

Huit jours avant, des agents lui avaient confisqué son revolver. Et

six semaines plus tard, le tribunal correctionnel, à la requête du

Parquet—requête qu’on n’avait pas songé à retirer—condamnait par

défaut François Hénaff, pour port d’armes prohibé. Or il était mort

sous les coups des bandits, désarmé au nom de la loi, qui lui avait

ainsi ôté le moyen de se défendre.

—Oh!» fit la foule.

—«Ces revolvers que l’on confisque, sont, d’ailleurs, revendus à la

criée par la préfecture de police. Et ces ventes, ignorées du public

honnête, fréquentées par les seuls rôdeurs de barrière, fournissent

à très bon marché, à des prix dérisoires, des armes excellentes aux

assassins professionnels.»

Fontès reprit haleine, pour laisser s’opérer dans les cerveaux la

déduction logique. Puis il ajouta:

—«Eh bien, moi, je vous le déclare, ce sont les honnêtes gens qui

ont le droit de porter les armes. Et comme ce sont eux qui font les

lois—puisqu’ils sont jusqu’à présent la majorité—c’est à vous tous

d’exiger que ce droit soit bien établi. En attendant, comme votre

vie importe plus qu’une contravention, armez-vous, exercez-vous au

maniement des armes, et profitez de chaque démêlé à ce sujet avec la

police pour crier très haut votre liberté, votre liberté primordiale,

la plus sacrée de toutes, qui est de défendre votre vie, celle de vos

femmes, la vie et la pureté de vos enfants, contre l’ignoble armée

du vice, que la faiblesse sociale encourage. Elle grossit dans des

proportions effrayantes, cette armée du meurtre, du viol et du vol.

Un humanitarisme malsain l’entoure de bienveillance, de sophismes

indulgents, de sollicitude. Elle est monstrueuse d’adolescence, prenant

ses recrues au sortir de l’école. Braves gens de Theuville, elle a

mis le pied sur notre sol. Louisette Barbery est morte assassinée.

Jurons à nous-mêmes qu’un si honteux malheur ne nous atteindra plus.

Soyons, s’il le faut, la seule commune de France qui fasse sa police,

et, au besoin, sa justice, elle-même. Moi, votre maire, je prends

la responsabilité entière du langage que je vous tiens ici. Notre

seule attitude fera hésiter, je vous en réponds, les égorgeurs et les

satyres. Mais si l’un d’eux se risque quand même à Theuville, je vous

adjure de ne pas l’en laisser sortir vivant!»

Des clameurs ardentes montèrent autour de la mairie, dans cette cour où

la population, pressée, tassée, haletante, ne formait plus qu’une masse

agglomérée par une seule idée. Les collines toutes proches résonnèrent.

Une onde héroïque emplit l’humble vallée. Clément Fontès, étonné de sa

propre fièvre, passait un mouchoir sur son front. Qui lui aurait dit,

au début, qu’il s’échaufferait ainsi, de cette chaleur concentrée, mais

étrangement communicative, émanant des hommes qu’on n’a jamais vus

s’émouvoir ni se livrer? Son auditoire avait suivi sur ses traits, dans

son accent, dans ses gestes, sobres mais impressionnants, l’emportement

accru de sa conviction profonde. Et tous en demeuraient pénétrés.

Sur-le-champ, dès qu’il se tut, des jeunes gens bondirent au haut des

quelques marches, l’entourèrent. Il y avait l’athlétique terrassier

aux cheveux d’enfant, le fils du serrurier et celui du maître d’école,

les quatre aînés du savetier Trapet, qui, tout chétif qu’il fût,

possédait une ribambelle de rejetons, tous beaux comme l’avait été

leur mère. Ces garçons, et bien d’autres, s’offraient pour constituer

l’espèce de garde villageoise dont le maire avait conçu l’idée, et qui

leur paraissait une invention splendide. On aurait des pistolets, des

carabines. On s’exercerait le dimanche. Déjà ils promettaient de faire

des rondes la nuit, de poser des sentinelles autour des maisons trop

isolées. Et maintenant c’était à qui réclamerait l’honneur de monter la

garde au Manoir.

«Pour eux,» se dit Clément, «c’est un jeu martial. Tant mieux!

Profitons de leurs bonnes dispositions.»

Il choisit deux des meilleurs sujets, et leur donna rendez-vous pour la

fin de l’après-midi, à l’heure où cesse le travail. Il irait lui-même

les présenter à Mme Ausserand, qu’il avait prévenue. Elle aménageait

une pièce, avec des couchettes sommaires, au rez-de-chaussée du Manoir,

pour y établir son «poste municipal».

Un mot que Fontès aussi avait trouvé, en expliquant à ces dames.

Préjugeant de l’avenir, il leur avait présenté cela comme une

organisation nouvelle, dépendante de la mairie, et payée sur les fonds

de la commune. En réalité, c’est lui qui débourserait la gratification

nécessaire. Dépense heureuse, puisque Mme Ausserand n’emmènerait pas

Xavière loin de Theuville, et puisqu’il n’y aurait plus désormais de

pierres descellées à la muraille du parc, ni de lambeaux de vêtements

masculins pris aux arbustes, sous la fenêtre de la jeune fille.

L’architecte, s’étant dégagé de tout ce monde, et surtout des vieux

paysans prodigues d’objections, de souvenirs, de conseils, marcha

rapidement vers le moulin.

L’enquête s’y poursuivait, minutieuse. Le juge d’instruction, M.

Landois, homme jeune, confiant en soi, pressé d’arriver, s’attaquait

avec passion à un problème dont la solution pouvait lui faire honneur.

Lorsque Clément le rejoignit, le magistrat venait de réaliser une

découverte à laquelle il attachait la plus grande importance. Une

légère trace de sang se voyait au bois de la porte ouvrant, de la

pièce où l’on avait trouvé la meunière, sur la cour—cette porte que

lui-même, Fontès, avait vue fermée à clef sans que la clef fût à la

serrure, ni en dedans ni en dehors, le matin après le crime.

—«Regardez bien, monsieur le maire,» lui dit le magistrat. «Je viens

de faire ouvrir cette porte par le serrurier ici présent.» (L’homme

était encore là, en effet, son trousseau cliquetant à la main.) «C’est

en ouvrant que nous avons remarqué la trace. Elle ne serait pas visible

sans la couche impalpable de farine qui recouvre tout ici. Examinez-la.

Du sang, à n’en pas douter. Puis, ne distinguez-vous pas des doigts?»

Clément se pencha vers l’empreinte. Rien ne sautait aux yeux.

Toutefois, c’était vrai. Le blanchâtre poudroiement de farine

s’agglomérait en pâte rosée, s’écrasait sous une pression qui avait été

humide, et d’une humidité obscure, sur une petite surface qui pouvait

correspondre à l’extrémité de deux doigts.

—«Je croirais, en effet, monsieur le juge d’instruction, que cette

marque a été produite par la main de quelqu’un qui, sortant, rabattait

la porte derrière soi.

—Et une main mouillée, ou, tout au moins, éclaboussée, de sang.

—Probable. Mais j’admire que cet indice, presque imperceptible, ne

vous ait pas échappé. Heureusement qu’on ne l’a pas effacé sans le

vouloir, en crochetant la serrure.

Le droit à la force · 第 4 / 16 段