Première révélation. D’autres faits la confirmèrent. Mais _cela_,

comment l’oublier? Comment effacer l’image?...

Garuche!... devenu l’immonde galvaudeux, que le village tolérait en

s’en moquant—bouffon malpropre. Garuche qui, sur l’enseigne apposée

à sa masure, s’enorgueillissait de deux professions: _Rémouleur et

tondeur de chiens_!

L’écœurement qui, à de pareilles évocations, soulevait Clément

Fontès, domina même l’inquiétude récente. D’ailleurs, plus rien ne la

prolongeait. Le moulin n’offrait aucune apparence insolite. La même

paix absolue de tout à l’heure l’enveloppait. Fiston ne donna plus de

la voix. La façade noire devenait plus noire. Et celle que regardait

encore la lune, commençait à s’ensevelir dans une grande ombre montante.

«C’est le garde-moulin qui sera descendu pour quelque réglage des

machines,» pensa Clément.

Et, enfin, il alla se coucher.

* * * * *

Le jour commençait à peine—mais le jour ne se lève pas de bonne heure

à la fin de septembre—lorsque l’architecte se réveilla en sursaut.

Un sentiment d’angoisse l’étreignait, comme il arrive dans un réveil

anormal dont la cause, non encore perçue, est faite pour nous troubler.

Un bruit lui restait dans l’oreille. Aussi cria-t-il en se dressant:

—«Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a?»

En même temps, des coups pressants battirent sa porte.

—«Qu’est-ce qu’il y a?» répéta-t-il, sautant du lit, après avoir fait

jaillir la lumière électrique.

—«C’est moi ... Gervais ... Monsieur, monsieur!... ouvrez vite!...

—Le diable t’emporte! Est-ce que le feu est à la maison? Allons,»

ajouta-t-il en tirant le verrou, «c’est encore une dépêche oubliée dans

ta poche comme ...»

Il s’interrompit devant le visage bouleversé qui lui apparut.

—«Monsieur, un malheur!

—Quoi?...

—Au moulin ...

—Au moulin!... Mais parle donc!...

—Je n’ose pas ... monsieur ... Je ne sais pas ... Si Monsieur veut

descendre. Paulot est en bas. C’est lui qui m’a dit d’appeler Monsieur

...»

Le jeune garçon n’achevait pas de bégayer ces mots que Clément s’était

jeté sur ses effets et avait passé les plus essentiels. Quatre à

quatre, par l’escalier, il appelait, tout courant, le garde-moulin:

—«Paulot!... Mais où est-il?... Où est-il?»

Dans la cour, sous une clarté fraîche et mouillée d’aube automnale, il

aperçut l’homme, effondré sur un banc.

Quand il vit M. Fontès, ce malheureux trembla de tous ses membres.

—«Mais expliquez-vous, mon garçon!

—Ah! m’sieu le maire, je n’ai plus qu’à me crever, moi!

—Vous dites?...

—Ma patronne ...

—Eh bien?...»

La vérité ne pouvait pas sortir. Le paysan suffoquait. Enfin, sous la

suggestion impérieuse du regard de volonté, il fallut tout de même

prononcer la chose horrible:

—«On l’a tuée!

—Tuée!...»

Clément rentra pour prendre un revolver. Geste machinal. Sait-on ce

qu’on fait sous le premier choc d’une catastrophe? Mais aussitôt, il

était sur le sentier, courant, avec les poings étendus et frémissants

comme pour vaincre tout, et la mort même.

Paulot et Gervais le suivirent. Un gardien de haras, lâchant ses

chevaux, galopa derrière le groupe. Puis un laboureur matinal. De sorte

qu’ils furent plusieurs à pénétrer dans le moulin à la suite du maire

de Theuville.

De ce côté, on traversait le Sausseron sur un enjambement de pierre.

La chute bruissait. Paulot, dans son effroi, n’avait même pas songé à

fermer les vannes pour arrêter le travail. La grande roue tournait,

ruisselante, sans cesse fouettée par l’eau. Son effort puissant,

distribué par les arbres de couche, les manivelles, les poulies, les

courroies de transmission, se propageait dans les divers organes, d’en

bas jusqu’au troisième étage.

Ici, au sous-sol, dans sa gaine de fonte, le concasseur pilait le blé,

qui lui arrivait peu à peu de l’énorme «boisseau», où tous les jours,

par l’ouverture du grenier, on en jetait trente sacs. Automatiquement

le son se séparait du grain broyé, que les chaînes à godets enlevaient

aussitôt pour aller le jeter sous les cylindres, à l’étage au-dessous.

Dans la pénombre de cette partie du moulin, le tic tac têtu des

machines, leur halètement de créatures presque vivantes, leur morne

activité, que ne troublait pas l’épouvante humaine, impressionnèrent

même un Clément Fontès. Les sacs pendus aux énormes entonnoirs de

bois, et qui, rigides et hauts de deux mètres, s’alignaient en file

spectrale, semblaient des linceuls de suppliciés.

Clément crispa sa main sur la rampe du raide escalier. Ne traversait-il

pas un cauchemar? Une sensation d’irréel le soulagea un instant. Il

allait se réveiller.

Mais non.

Le voici à l’étage. Le jour est là—d’autant plus clair qu’il se joue

parmi des blancheurs. La farine impalpable saupoudre tout: le plancher

trépidant, les gaines en bois des chaînes à godets, qui se dressent

comme des colonnes. L’une d’elles est ouverte. On voit monter à toute

vitesse les augets, qui portent là-haut, dans le sasseur, la poudre

neigeuse non encore blutée. Clément voit comme un disque de brume la

rotation d’un volant. Les deux boules d’un balancier vont et viennent.

Une courroie sifflante lui barre le chemin. Il ne sait plus. Il se

tourne.

—«Où est-elle?»

Un vertige d’hallucination l’a ressaisi, et plus encore quand il voit

en pleine lumière la face de Paulot—cette figure de Gilles sinistre,

blanc de peur et blanc de farine jusqu’aux cils. Les prunelles vagues

du paysan n’ont plus d’expression dans ce masque de pâte mal cuite,

entre le clignotement des paupières frangées comme avec de la peluche

de chardon. Clément lui trouve l’air ignoble et redoutable. Serait-ce

lui qui a fait le coup?

—«Me diras-tu où est ta patronne, brute?» crie-t-il, à bout

d’énervement et d’appréhension.

—«Là ...» fait le doigt tremblant du rustre, plutôt que sa voix, qui

ne sort plus de son gosier.

Une porte s’ouvre sur une pièce voisine, et l’architecte se rappelle

que, par là, on gagne la chambre des Barbery. Il s’incline sous la

courroie de transmission, fait encore deux pas. Il est au seuil.

Un réduit nu, où s’éteint le labeur saccadé, obsédant, des machines.

Dans un angle, un amas fauve—du son. Dans un autre angle, une montagne

fluide, grisâtre—farine de rebut. Contre ce mol appui, une femme

couchée, qui semble endormie,—Louisette.

Fontès pousse un cri de joie. Ce n’est pas la mort, le sang, le drame,

cette paisible forme étendue. La pauvre petite avait dû glisser là,

s’évanouir. Quel imbécile, ce Paulot!

Clément se penche.

—«Madame Louisette!... Louisette!... Eh bien! voyons. Qu’est-ce qui

nous est arrivé?...»

Le jeune homme rit dans sa moustache. «Diable! Eh! eh! ce coquin de

Marcel Barbery n’est pas à plaindre. On s’en serait douté.»

Quels yeux virils n’auraient eu le même éclair approbateur devant le

désordre savoureux où la jeune meunière gagnait de n’être plus attifée,

de n’être plus trahie par des vulgarités d’enveloppe, de redevenir

seulement une femme—et une jolie femme?

Ses grands cheveux noirs se déroulaient parmi la blême farine,

contre laquelle sa joue reposait, comme sur un oreiller. Sa camisole

s’entr’ouvrait sur la ferme poitrine, d’un dessin qui eût pu rendre

jalouse plus d’une beauté de salon. Son jupon court découvrait des

chevilles bien tournées, un pied au talon et aux ongles roses, dont la

pantoufle gisait plus loin.

Mais, de ce corps frais comme un beau fruit, aucun signe de vie ne

venait. Clément saisit une des mains pour tapoter la paume. Au contact,

il jeta un cri sourd et la laissa retomber.

Ce que cette main cachait apparut alors. Une petite tache rouge au

haut de la camisole. Dieu! était-ce possible?... Avec une délicatesse

tremblante, il écarta le linge. Point ne fut besoin de porter la

moindre atteinte à cette pudeur sans défense. Vers la naissance même

de la gorge, dans la rondeur commençante du sein gauche, Clément vit

un petit trou triangulaire, que la chair revenue laissait à peine

distinct, et qui n’avait presque pas dû saigner.

Il se tourna, sauta sur Paulot, l’empoigna au col de son tricot de

laine.

—«Tu étais seul ici avec elle!... C’est toi qui as fait cela ... ou

qui l’as laissé faire.»

Le malheureux ne répondit pas. Ses vagues yeux blancs chavirèrent.

Fontès le jeta comme une loque, et le garde-moulin alla rouler sur le

tas de son.

A genoux maintenant près de Louisette, Clément cherchait à découvrir un

souffle de vie. Il n’y réussit pas. La jeune meunière était morte.

Il venait de le constater avec horreur et se redressait, lorsqu’il eut

la notion que la chambre s’emplissait de monde. Derrière lui, des gens

se poussaient, s’avançaient. La nouvelle courait le village, et les

curiosités, une fois réunies, perdaient toute retenue.

—«Arrière!... arrière!...» fit Clément presque à voix basse, mais avec

tant de solennité, d’autorité, que le groupe recula.

Il avisa son garde champêtre et un fermier en qui il avait confiance.

—«Consignez cette porte. Ne laissez entrer âme qui vive. Et surveillez

aussi celui-là,» ajouta-t-il en désignant Paulot, qui, maintenant,

gémissait en se tapant la tête au mur.

Puis, élevant la voix:

—«Que personne ne touche à madame Barbery. Il n’y a plus rien à faire

pour elle. Et les magistrats doivent la trouver là où elle est.»

Ceci dit—d’un ton qui ôtait l’idée de désobéir, Clément Fontès entra

dans la chambre à coucher.

C’était la pièce la plus proche. Il n’eut qu’à pousser un battant

resté entre-bâillé. Aucun volet ne défendait du grand jour l’asile

de repos du couple matineux. D’un coup d’œil, l’architecte saisit

les détails. Le lit à bateau, très élevé par ses deux ou trois gros

matelas, et surmonté de l’édredon rouge couvert d’une guipure de coton.

Louisette avait dû le quitter précipitamment. Le drap rejeté montrait

l’enfoncement d’un corps qui n’avait bougé qu’au sursaut du réveil.

Aucune trace d’agitation ou de lutte.

Rien alentour ne paraissait bousculé: ni les chaises, bien rangées

contre la muraille, ni l’armoire à glace, fermée avec sa clef à la

serrure, ni les bibelots de la cheminée, où trônait sous globe une

couronne d’oranger. Nulle part aucune tache de sang. Toutefois, un

papier froissé gisait sur la descente de lit. Clément sauta dessus,

comme s’il devait y lire le mot de l’abominable énigme. C’était une

enveloppe bulle, dans l’angle de laquelle se trouvait un nom de

notaire, l’adresse de son étude. Au crayon, ces mots y étaient tracés:

«_Monsieur et Madame Marcel Barbery, de Theuville: 10 000 francs_.»

—«L’argent ... On a pris l’argent,» murmura Fontès.

Contracté d’horreur, il demeurait là. Oh! le retour de Marcel!...

L’idée du supplice qui attendait son malheureux frère de lait!

L’architecte, en cette appréhension tragique, n’arrivait plus à

coordonner les notions qu’il pouvait recueillir sur le crime. Cependant

il n’avait pas le droit de détourner une seule de ses facultés hors

du champ d’une observation rigoureuse. Il était maire, magistrat. De

ce qu’il aurait noté là, à la première minute, dépendait peut-être le

succès de l’instruction.

Une colère le souleva.

A quoi bon? On ne le châtiera pas, celui-là ... ce gredin féroce, qui

a supprimé tant de beauté, tant de bonheur ... Ce lâche, qui a surpris

et frappé une femme ... Cet être abject, qu’un tel acte met hors de

l’humanité ... Les journaux lui feront un piédestal de réclame. Le

monde s’inquiétera des menus de ses repas et de ses projets d’avenir.

On apprendra qu’il envisage avec gaieté sa future existence de petit

propriétaire à la Nouvelle ...

—«Écœurement!» gronda Fontès. «Qu’ai-je à faire de cette honteuse

comédie sociale?»

La souffrance grandissait de minute en minute, comme il arrive après la

stupeur anesthésiante du premier choc. D’atroces regrets commençaient

à lui mordre le cœur. Pourquoi n’avait-il pas insisté pour protéger

Louisette? Il entendait son rire insouciant, dans la voiture. Ah! Dieu

... Et cette nuit, quand il avait vu cette lumière passer aux fenêtres

du moulin ... S’il avait couru ... C’était alors, sûrement ... Comment

supporter l’idée de ce qu’il aurait pu faire et qu’il n’avait pas fait?

Tout à coup, il s’élança hors de la chambre. La pauvre jolie forme

était là, immobile. Clément eut un sursaut. Mais, marchant droit au

garde-moulin:

—«Le chien?...» demanda-t-il brusquement. «Où est le chien? L’a-t-on

tué? Je veux me rendre compte ...»

Il se rappelait l’aboiement coupé, l’avertissement, tout à coup

suspendu, de la bonne bête de garde. Fiston s’était-il tu, assommé? Ou

parce qu’il avait reconnu celui qui survenait?

Paulot, effondré, secoué de pleurs, ne lui donna aucune explication.

Mutisme calculé d’un criminel, ou peur idiote de se compromettre?

Clément haussa les épaules, renonçant à en rien tirer.

Le garde champêtre observa:

—«Si monsieur le maire veut voir lui-même. La cour est de ce côté.»

Il indiqua une troisième porte de la pièce. Mais cette porte se trouva

fermée à clef.

Le fait frappa Fontès.

—«Où ça donne-t-il?

—Sur des marches qui descendent à la cour. Y a un demi-étage de moins

par là qu’en arrière, où le Sausseron coule creux.

—Alors c’est une entrée de la maison?

—Bien sûr. L’entrée vers la route.

—Je ne me rappelais pas. Mais la clef n’est pas en dedans. Comment se

fait-il?

—Madame Louisette l’aura retirée.

—Donc l’assassin n’est pas entré par là?

—Oh! il a encore pu donner le tour de clef du dehors, en décanillant.

—Peu probable.»

Pour vérifier, Clément sortit par le moulin. Malgré son dégoût de

la faiblesse sociale et son peu d’espoir en une machine judiciaire

faussée, l’impulsion de savoir l’entraînait aux gestes de l’enquête.

Il traversa de nouveau les salles où, tout à l’heure, trépidaient les

machines. Rien ne bougeait plus. Le silence. Quelqu’un avait fermé la

vanne qui dérivait l’eau sur la roue.

Devant le petit pont conduisant au dehors, Clément s’orienta. Des

marches remontaient sur la gauche. Les gravissant, l’architecte

reconnut cette partie de la cour où se trouvait le mur d’angle et le

portillon du sentier.

De ce côté, aucune défense sérieuse. Un loquet, une mauvaise targette,

rarement poussée. Cependant, une fois dans la cour, il fallait, pour

gagner la chambre des meuniers, ou bien traverser le moulin—dangereux

la nuit, parmi les machines, et au risque de rencontrer le garde,—ou

s’introduire par la porte de devant, solide celle-là, et que Fontès

venait de voir fermée à clef.

Tout à cet examen, l’architecte avançait, tournant la maison. Un bond

farouche de chien avec un aboi furieux, le saisirent. Il avait oublié

Fiston. Mais, tout de suite, l’animal se calmait, flairait l’ami.

Et, se coulant contre lui, avec de grands battements de queue, une

ondulation soumise de l’échine, voulait se faire pardonner la brutalité

aveugle de l’accueil.

—«Là, là, Fiston ...» disait machinalement Fontès.

Il était comme figé sur place et regardait ce chien. Ce qui venait

de se passer là, avec lui, c’était la scène nocturne. Oui ... voilà

... exactement. La même clameur de colère qu’il avait entendue de sa

fenêtre. Et cette clameur suspendue de même ... sur une modulation

identique ... Oh! l’étrange écho!...

—«Fiston, Fiston, tu l’as vu, toi ... Il est entré par cette petite

porte du sentier, n’est-ce pas? Et tu le connaissais?...»

Les yeux hallucinés de Clément se fixaient sur le chien. Et le chien,

sous ce regard, essayant avec une ardeur intelligente de comprendre les

mots, commençait à ressentir un malaise. D’ailleurs, maintenant que le

moulin était arrêté, l’animal percevait un mouvement inusité de gens,

des bruits de pas. Il tendit l’oreille, gronda sourdement.

«Ce n’était pas Paulot,» méditait l’architecte. «Quelqu’un du dehors.

Et quelqu’un de familier ici. Garuche?... Mais Garuche ne doit pas être

un ami de Fiston. Cette bête, je sais, ne tolère pas volontiers les

gens de mauvaise mine.»

—«Oh! toi, si tu pouvais parler!... Quel était ce visiteur nocturne

auquel tu as fait le même accueil qu’à moi?»

Un frisson souleva les cheveux de Fontès.

«Le même accueil qu’à moi ...» répéta-t-il.

Ses deux mains, sauvagement, saisirent les oreilles touffues de

Fiston. Ses prunelles, tout à coup hagardes, s’enfoncèrent dans les

prunelles fauves et dorées de la bête. Qu’y croyait-il voir? Quel

reflet? Allaient-elles lui révéler quelque chose, dans leur profondeur

mystérieuse, troublée de pensée comme un regard humain.

Soudain—ce fut à la fois effrayant et puéril—cet homme fort recula,

secoué d’un tremblement. Fiston, sans détourner des siens ses yeux, ses

beaux yeux, maintenant pleins d’une indescriptible angoisse, hurlait

lugubrement, hurlait à la mort. Cri brusque et sinistre, à briser les

nerfs—des nerfs moins tendus même que ceux-ci.

Clément bien vite se reprenait, honteux de l’émoi physique. Eh quoi!...

ce pauvre chien venait de s’alarmer, prévenu par l’instinct, par

quelques signes inhabituels. Devait-on faire attention à un animal au

milieu d’un pareil drame?

Il le laissa, monta sur le perron pour examiner la porte. Pas plus de

clef à l’extérieur qu’à l’intérieur. Force fut à Fontès de rebrousser

chemin, de rentrer en faisant le tour, comme il était sorti. Sans qu’il

s’en aperçût, Fiston se coula sur ses talons.

Et alors ce fut la scène d’incomparable douleur. Rien ne put arrêter

le chien dès qu’il eut senti, dès qu’il eut compris, dès qu’il eut

vu. Il aurait déchiré qui l’eût saisi. Nul ne s’y risqua. Fiston se

jeta sur Louisette avec des appels, des caresses, des sanglots. Il

rampa tendrement contre ce corps, dont personne n’essaya de l’écarter.

Avec une délicatesse singulière, son museau parcourut la face froide,

s’enfouit parmi les cheveux dénoués, heurta la morte, à petits coups

câlins, pour la tirer de son immobilité. Soudain l’inutilité de ses

manœuvres lui apparut évidente. Alors il eut une plainte dont frémirent

les assistants. Et il se retourna vers eux dans un tel mouvement de

fureur que tous reculèrent. Puis il s’accroupit contre le corps,

ramassé sur lui-même, comme dans la résolution têtue de ne plus jamais

se laisser éloigner de là. Et, de fait, malheur à celui qui eût tenté

de l’en déloger! Le moindre geste en avant, même de Paulot, son ami,

provoquait un grognement redoutable. On découvrait alors, sous les

babines retroussées, une rangée de crocs capables de broyer des os

humains comme des fétus.

—«Ah! bien, ça ne va pas être commode pour les constatations,» observa

quelqu’un.

Une voix répliqua:

—«V’là les gendarmes. Ils auront tôt fait de l’apprivoiser ... Quéques

bons coups de plat de sabre ...

—Vous n’avez pas honte, Garuche?» dit Fontès.

Puis, s’adressant au chef:

—«Brigadier, faites évacuer le moulin. Restez ici jusqu’à l’arrivée

des magistrats, que je vais appeler par téléphone. Inutile de vous

recommander qu’aucun mal ne soit fait à ce chien.

—Bien entendu, monsieur le maire. Mais faut-il le tirer de là?

—Non. Il a le droit d’y être. D’ailleurs, vous feriez blesser vos

hommes inutilement.»

Le garde-moulin, qui se remettait un peu, prit la parole:

—«Fiston ne bougera que quand son maître sera de retour.

—Ah! son maître ...» soupira Fontès.

Et, donnant un dernier regard à la jolie créature de gaieté et d’amour

si odieusement assassinée, il partit, songeant à ce que pouvait être

son devoir le plus urgent dans l’horrible aventure.

III

La matinée s’avançait. Une matinée de septembre, tout à l’heure perlée

de brumes, et qui maintenant, surgissait, lumineuse, hors des voiles

que déchirait le soleil.

Clément Fontès, tout entier aux obligations que lui dictait l’événement

abominable, parlait au téléphone, lorsque la vieille Margotte entra

dans son cabinet. Vainement elle avait frappé. Mais, entendant la voix

de son maître, elle pénétrait sans plus de façons, avec la familiarité

qu’autorisaient son âge et la bonhomie des habitudes.

Sa figure, dont la peau tannée, ridée, s’enfiévrait de taches pourpres,

ses yeux meurtris, témoignaient de quel cœur elle adoptait le malheur

des autres. Les humbles ont toujours des larmes à donner, parce qu’ils

en sont plus riches que d’autre chose. Toutefois, bien que bouleversée

à en être toute tremblante, la Margotte s’inquiéta d’abord pour celui

qu’elle avait élevé.

—«Mon pauvre monsieur Clément! Vous voilà quasi blanc comme le papier

sur votre table!...»

Elle hocha sa vieille tête. Quel malheur!

—«Que voulais-tu, Margotte?» demanda doucement l’architecte.

—«Vous ne pouvez peut-être pas vous déranger ... Je n’aurais pas dû

... Mais elle insistait si gentiment!... C’est la demoiselle du Manoir,

qui est en bas.

—Mademoiselle Ausserand?»

Quoique Fontès tournât le dos au jour, peut-être Margotte vit-elle

s’enflammer fugitivement cette pâleur dont elle s’alarmait. Sa finesse

de vieille s’aiguisait de tendresse plus que de curiosité. L’instinct

l’avait avertie qu’elle ne serait pas blâmée d’interrompre son maître.

Celui-ci se levait.

—«Je descends tout de suite.»

Pas si vite qu’il ne prît le temps de rajuster sa cravate, de tirer ses

manchettes, d’arranger de la main ses cheveux. Geste d’un sentiment

plus dominateur que la mort. La mort, toute proche, et si tragique,

n’en put interdire la rapide inconscience.

Sur le seuil, sans entrer, la main au guidon de sa bicyclette, Xavière

Ausserand l’attendait.

Enfant délicieuse, dans sa jupe courte collée aux hanches fines,

la longue taille de roseau, la jeune gorge prise dans la blouse de

broderie, et la petite tête lumineuse coiffée d’un béret garçonnier.

Était-ce le reflet presque roux des mèches frisées, ou la limpidité

des prunelles, étonnamment claires entre les cils noirs, ou encore le

teint pur, aux reflets laiteux et nacrés, qui, tout d’abord, causait un

éblouissement? Xavière, dans sa farouche adolescence, élevée au fond

d’une retraite campagnarde, seule auprès de sa mère, ne s’habituait

point à l’effet de surprise charmée, d’admiration, de curiosité, que

provoquait sa rencontre chez ceux qui ne la connaissaient pas. Sans

doute, au fond d’elle-même, une coquetterie dont elle refusait de se

rendre compte, s’y satisfaisait secrètement. Mais la gêne surpassait

trop le plaisir. Sensation intolérable, qui lui mettait aux joues

une chaleur de braise, qui l’eût fait fuir, se cacher—parfois même

souhaiter d’être laide.

Aussi, combien elle aimait Theuville, le tranquille village, dont

les habitants, l’ayant vue grandir, accoutumés à sa figure, ne la

regardaient pas comme un phénomène. Elle aimait tout le pays qu’on

aperçoit du Manoir, où la vue est si belle. Et surtout elle aimait

son vieux Manoir lui-même, tout délabré qu’il fût—débris d’un passé

plus brillant, qu’avait connu sa famille maternelle, ancienne demeure

provinciale, qui, sans doute, jadis, fut château, et centre d’un

domaine par lequel se justifia ce titre de marquis de Theuville dont

s’affublait encore le frère aîné de sa mère, l’oncle Pascal, leur

unique parent.

Lorsque Xavière aperçut Clément, elle posa sur lui, tout grands

ouverts, ses yeux pleins de confiance. Ce n’était pas M. Fontès qui

lui infligerait, par un regard trop attentif ou trop hardi, ce petit

supplice de confusion dont la souffrance lui était odieuse. Au moins,

lui, il s’adressait à elle comme à tout le monde, sans affecter non

plus un respect exagéré, tellement ridicule, pensait-elle, envers

la grande mioche qu’elle était, et qui lui donnait à croire—chose

vexante—que les gens se moquaient d’elle.

D’ailleurs, en ce moment, ces petites misères incompréhensibles de la

vie ne l’occupaient guère.

Elle s’écria:

—«Oh! monsieur Clément, est-ce que c’est vrai, cette horreur qu’on

raconte? Ce n’est pas possible. Maman en est malade. Je suis venue à

cause d’elle, sans lui dire ... Si je tiens la vérité de vous, elle me

croira.

—La vérité? Mais ma pauvre enfant ...

—Comment, on a?...»

Il inclina la tête si tristement qu’elle ne put s’y tromper.

—«On a tué la petite meunière?... Cette gentille Louisette!

—On l’a tuée.

—Mais qui?... mais qui?... Des assassins?...»

La naïveté de la question n’arracha même pas à Clément l’ombre d’un

sourire. Il voyait blêmir cette figure d’innocence, trembler la fine

bouche, rose et mouillée comme la chair d’un fruit,—du plus désirable

des fruits.

—«Ma pauvre petite!... Quelle idée aussi de venir!...

Le droit à la force · 第 2 / 16 段