Clément était un grand gaillard de trente-cinq ans, taillé e

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

Le Droit à la Force

(ROMAN)

ŒUVRES

DE

DANIEL LESUEUR

ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)

POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets

philosophiques._—_Sursum corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 fr. »

LORD BYRON. (Traduction.) Tome I^{er}: _Heures d’oisiveté._

_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 fr. »

Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancée d’Abydos._—_Le

Corsaire._—_Lara_, etc. 1 vol. 6 fr. »

Tome III: _Le Siège de Corinthe._—_Parisina._—_Manfred._—_Le

Prisonnier de Chillon._—_Mazeppa_, etc. 1 vol. 6 fr. »

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LA FORCE DU PASSÉ. 1 vol. 3 fr. 50

_Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 fr. 50

— — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 fr. 50

_Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 fr. 50

— — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 fr. 50

_Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 fr. 50

— — MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 fr. 50

_Calvaire de Femme._—LE FILS DE L’AMANT. 1 vol. 3 fr. 50

— — MADAME L’AMBASSADRICE. 1 vol. 3 fr. 50

L’ÉVOLUTION FÉMININE. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50

NIETZSCHÉENNE (roman). Plon-Nourrit et C^{ie} 3 fr. 50

DANIEL LESUEUR

Le Droit

à la Force

(ROMAN)

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET C^{ie}, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE—6^e

_Tous droits réservés_

Tous droits de reproduction et de traduction

réservés pour tous pays.

Published 2 Juny 1909.

Privilege of copyright in the United States

reserved under the Act approved March 3^d 1905

by Plon-Nourrit et C^{ie}.

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE I. Page 1

II. 32

III. 54

IV. 82

V. 107

VI. 129

VII. 167

VIII. 193

IX. 216

X. 235

XI. 252

XII. 271

XIII. 295

XIV. 307

LE DROIT A LA FORCE

I

Le petit train local quitta son unique voie, s’engagea sur l’éventail

dessiné par les lignes de fer, devant la station, où il stoppa.

La fraîcheur du soir et la solitude des bois enveloppaient l’humble

gare. Rien ne s’y agitait, sinon les manœuvres falotes des employés.

Quelqu’un courut, une chaîne d’aiguillage grinça, un coup de sifflet

perça le silence, qui, tout de suite, s’appesantit, énorme.

C’était pourtant l’heure animée—animation bien relative, même à

l’époque des villégiatures estivales—pour ce coin perdu de la vallée

du Sausseron. Le convoi qui s’arrêtait là, correspondait avec le

direct de Paris, par lequel rentrent, pour le dîner, après la journée

d’affaires, les riverains, temporaires ou non, de l’Oise et de son

pittoresque affluent.

Mais ici, à Epiais-Rhus, une des dernières haltes avant

Marines-du-Vexin, presque en pleine campagne, les voyageurs, au

meilleur moment, n’affluent pas. Les villas ne se montrent plus

après Nesles-la-Vallée. L’ultime guinguette dresse ses tonnelles et

entortille son labyrinthe sur la colline de Vallangoujard. En amont,

malgré la beauté décorative du site, d’un caractère si particulier,

c’est un simple pays de culture.

Trois personnes seulement descendirent du train, sous la nuit presque

tombée de cette fin de septembre.

Deux hommes, quittant la voiture des secondes, se dirigèrent aussitôt

vers une jeune femme, très avenante, malgré sa mise modeste, qui

sautait légèrement du marchepied des troisièmes.

—«Hé, madame Louisette! vous êtes seule?» s’écria le plus grand.

—«Oui, monsieur Fontès. Marcel rentrera demain.

—Eh bien!... les affaires?

—Admirables. Je vous dirai cela.»

Elle passa devant pour franchir l’étroite sortie, et remit son billet,

tandis que ses compagnons, bien connus de l’employé, qui les salua, ne

montraient même pas leur carte d’abonnement.

A peine de l’autre côté, la jeune femme, d’une voix frémissante,

chuchota le secret de sa joie:

—«Dix mille, monsieur Fontès!... Nous avons touché dix mille francs!

—Bigre!» fit l’autre voyageur, celui à qui elle ne s’adressait pas.

L’exclamation la fit se tourner vers lui, dans l’empressement

d’affirmer encore:

—«Oui ... Croyez-vous, monsieur Jacques? Un pareil héritage!... Et

d’un parent que nous connaissions à peine! Ah! nous en avons une chance!

—Vous la méritez bien, Marcel et vous,» reprit M. Fontès. Et il

ajouta, l’accent vibrant d’une chaude sincérité: «Je suis très, très

content.»

Sur la petite place rayonnaient les claires lanternes d’une

voiture—dog-cart attelé d’un cob, auprès duquel se tenait un

domestique campagnard—veston et casquette vernie.

—«Si nous vous mettions au moulin, madame Louisette?

—Ma foi, j’accepte,» fit-elle gaiement. Et, soulevant son petit

sac:—«Avec cela sur moi, j’aime autant ne pas prendre le sentier.

—Quoi!» s’exclama Fontès. «Vous avez l’argent ... Pas possible!

—Mais si.

—Quelle imprudence! Et votre mari vous laisse rentrer seule! Mais il

est fou!

—Bah!»

Elle se hissa sur la banquette de devant, après un premier geste pour

décliner l’honneur. A sa droite, l’aîné des Fontès prit les guides,

tandis que le cadet, Jacques, se plaçait, dos tourné, sur le siège

d’arrière, avec le groom.

Le cob fila vigoureusement sur la route sèche. Alors, la jeune

meunière, Louisette Barbery, qui ne craignait pas un bout de causette,

bavarda tout à son aise, en confiance avec le frère de lait de son

Marcel.

—«Vous comprenez ... Nous ne pouvions pas finir en trois jours. On

en a, des choses à faire, quand on encaisse un pareil magot! Marcel

voulait voir, chez un constructeur, une nouvelle bluteuse centrifuge.

Il en rêve depuis que la description a paru dans son journal. Il

n’allait pas revenir, pour retourner à Paris demain. D’un autre côté,

le moulin ne pouvait rester plus longtemps sans ses maîtres. Alors,

c’est moi qui rentre.

—Mais pourquoi trimballer l’argent? On le met en dépôt.

—Où ça?

—Dans une banque.

—Oui ... Et ensuite, comment l’en sortir? Est-ce que nous nous

connaissons à toutes ces manigances de richards.

—Vous êtes des gosses, de bons gosses paysans, Marcel et vous, petite

madame Louisette.»

Elle éclata de rire, impétueusement, n’en pouvant plus de son

trop-plein de joie, et toute sonore de gaieté au moindre choc:

—«Entendez-vous, monsieur Jacques? Votre grand frère nous traite de

gosses ... Et il a deux mois de moins que Marcel!»

Elle voulait mêler le cadet des messieurs Fontès à la

conversation,—gênée qu’il fût relégué sur la banquette à cause d’elle.

Le jeune homme reconnut vaguement la politesse par un mouvement

d’épaules. Avait-il entendu, hormis son nom? Il semblait absorbé dans

la contemplation du paysage, où s’élargissait peu à peu la blancheur de

la lune montante. Le disque pâle, auquel manquait un copeau d’argent,

glissait parmi les bouleaux. Leurs alignements réguliers, sur la rive

droite du Sausseron, témoignent des velléités de reboisement. Tandis

que, sur la rive gauche, les hauteurs, dénudées jusqu’à la sauvagerie,

offrent, grâce aux cyprès dont se hérissent leurs ondulations, une

analogie curieuse avec les collines ombriennes.

La voiture passa devant une espèce de cirque blême, bossué de roches,

et qui s’évasait, bordé d’une ligne violette, contre un ciel lisse

et tendre comme une rose du Bengale. Le seul dessin de la terre sur

ce couchant indicible soulevait de l’émotion. Une bicoque misérable,

accrochée au flanc de la ravine, y ajoutait une poésie de mystère, par

sa masse sombre où clignotait une ouverture lumineuse.

Mais l’enchantement fut rompu par l’ignominie d’une voix humaine. Un

juron pâteux partit presque sous les roues. Et, comme Clément Fontès

retenait brusquement le cob, l’intonation changea, devint d’une

jovialité crapuleuse:

—«Ah! c’est vous, les frangins de Theuville!... Vous voulez donc

écraser ce pauv’ père Garuche? Ça serait rigolo, ça, par exemple!

Enfin, y a guère de mal.»

Puis, dans le silence des autres, l’homme ajouta:

—«Vous donnez pas tant de peine pour vous excuser ... vous allez vous

user la langue.

—Si vous marchiez droit et d’aplomb, Garuche, ça n’arriverait pas,»

dit sèchement l’aîné des Fontès.

Il rendit la main au petit cheval râblé, bourré d’avoine, qui,

impatient de l’écurie, repartit d’un élan. Pas assez vite pour qu’on

n’entendît point le pochard, qui, faute de reconnaître Mme Barbery,

s’esclaffait:

—«Ah! ben ... ils ramènent un cotillon à c’te heure. Ils chassent de

race, les beaux fils ... Ils chassent de race.»

L’incident n’était pas pour assombrir la bonne humeur de la petite

meunière. Loin de là. Rustique nature, que les trivialités de

l’existence n’effarouchaient pas, ce lui fut une nouvelle occasion de

laisser fuser son joli rire.

—«Ce père Garuche!... Où va-t-il chercher ce qu’il dit? Quel vieux

farceur! Mais, ce soir, il a bu plus que je ne lui en ai versé. Pour

sûr ... il a son compte.»

Nul de ses compagnons ne répondit. Et, bien que le cœur de Louisette

lui semblât trop élargi de joie pour sa poitrine—cependant d’une

courbe généreuse,—bien que sa langue frétillât dans sa bouche, on

atteignit le moulin sans une autre parole.

C’était un antique moulin, tout mousseux, poudreux, mangé de verdure,

qu’activait une chute du Sausseron. Tel qu’il était, il avait fait

vivre des générations de Barbery, et tenté le pinceau de nombreux

peintres. Seulement, à mesure que passaient les années, les peintres

le trouvaient de plus en plus pittoresque, et les Barbery de moins en

moins fructueux.

Les parents de Marcel y avaient à peine recueilli leur suffisance.

Voilà pourquoi la mère consentit, pour mettre un peu de beurre dans la

soupe, à partager le lait de son petiot, et à prendre comme nourrisson

le bébé de leur voisin, le maître maçon Fontès, dont la première femme

venait de mourir en couches.

Une graine de fameux gaillard, ce poupon-là. Un heureux jour pour les

pauvres meuniers, celui où la maman Barbery lui tendit le sein. Ce

fut grâce à Clément Fontès que, plus tard, le vieux moulin ruineux put

changer son outillage, remplacer les lourdes meules de pierre, dont le

fréquent «rhabillage» était si dur, par d’agiles cylindres d’acier,

les grossières trémies, par un sasseur à trois degrés, puis qu’on vit

s’élever, à travers les planchers perforés de la bâtisse, les hautes

gaines des chaînes à godets, et filer de toutes parts à toute vitesse

les courroies de transmission.

Ah! oui, il devait faire son chemin, et y pousser aussi les autres,

d’un coup d’épaule généreux, ce marmot qui riait aux anges dans les

bras de sa nounou Barbery.

Son père lui prêcha d’exemple. De maître maçon, Fontès l’ancien

devenait entrepreneur, spéculait sur des terrains, s’enrichissait,

donnait de l’instruction à son fils. Le jeune Clément, digne rejeton

de cet homme énergique, grandissait, ardent aux exercices physiques,

mais non moins passionné pour le travail de l’esprit. Quels succès

dans ses classes! Et comme on le regardait, dans ce modeste village de

Theuville, quand il revenait de Paris, aux vacances, les bras rompus de

couronnes et de prix, que le père Fontès, exultant d’orgueil, ne lui

permettait pas de cacher dans sa malle.

Architecte ... Il était devenu architecte! Et diplômé du Gouvernement!

Pas fier, avec ça. Continuant à demeurer dans la baraque paternelle, à

peine modernisée par ses soins,—lui qui construisait des châteaux, et

qui avait, presque de force, avancé les fonds et décidé l’agencement

du moulin, pour son frère de lait Marcel. Un miracle! Maintenant

les Barbery prospéraient, la clientèle leur arrivait de tous côtés.

C’était le plus heureux jeune couple du pays. On les enviait d’être

ainsi les amis de «monsieur Clément». Car, ne jouissait pas qui

voulait des bonnes grâces de l’architecte. On le sentait distant,

quoique sans hauteur. En lui, quelque chose—à part même de son

instruction—commandait le respect. Peu nombreux, parmi ses anciens

camarades d’école, ceux qui osaient l’appeler «Clément» tout court.

Quelquefois, il tutoyait sans qu’on se permît de lui retourner la

pareille.

—«Vous voilà chez vous, madame Louisette. Attendez, nous allons vous

aider à ouvrir la porte. Il ne s’agit pas de laisser tomber votre

précieux sac. Vous n’avez pas peur, sûrement, de passer la nuit toute

seule, avec votre fortune? Parce que vous n’auriez qu’un mot à dire, je

vous enverrais notre vieille Margotte.

—Mais non, monsieur Clément. D’abord, je ne suis pas seule. J’ai

Paulot, notre garde-moulin—un brave gars, qui ne craint personne.

Tenez, le voilà qui s’amène. Il nous a entendus. Et puis, j’ai

«Fiston», ajouta-t-elle, en flattant la tête d’un gros chien sans race,

qui l’empêtrait de gambades et de caresses.

—«Ce bon Fiston!» dit Jacques Fontès.

Le plus jeune des deux frères, ayant sauté à bas de la voiture, parut

sortir de sa maussade rêverie uniquement pour jouer avec le chien.

Fiston et lui étaient une paire d’amis. La bête savait bien, quand elle

voyait Jacques descendre le sentier, de l’autre côté, vers le bois,

qu’il s’arrêterait à l’angle du mur et qu’il lui jetterait quelque

friandise par-dessus le portillon à claire-voie. Mais il savait autre

chose, l’intelligent animal. Sa gourmandise ne serait satisfaite que

lorsque sa patronne serait venue jusqu’à l’embrasure donner le bonjour

au passant. C’est pourquoi, d’aussi loin qu’il apercevait celui-ci,

Fiston courait à la recherche de Louisette, pour la prévenir de la

visite, dans ce langage conventionnel qui s’établit entre les chiens et

leurs maîtres, et qui atteint à une incroyable variété d’expression, à

des nuances merveilleusement intelligibles, quasi humaines.

Bien innocent, ce manège, du côté de la jeune femme. Elle s’y était

prêtée plus par fierté de la finesse de son chien que par goût pour

les fadaises qui l’attendaient à la petite porte. Jacques Fontès lui

faire la cour! Quelle drôlerie, dont s’alimentait sa gaieté. Louisette

aimait son mari d’un amour primitif, violent, profond, avec la droiture

et la simplicité de son cœur sans détours. Seulement, on pouvait bien

rire, n’est-ce pas? Marcel lui-même n’y voyait aucun mal. Et qu’y

avait-il de plus risible que la passionnette du jeune Fontès, un gosse

de vingt-deux ans, qu’elle avait mouché à l’école, quand elle était

parmi les grandes, et lui dans la classe des marmousets.

Certes, il y avait longtemps de cela. Aujourd’hui, tout en se moquant

gentiment de lui, elle n’osait le traiter en gamin qu’à part soi ou

avec Barbery. Jacques n’appartenait plus au petit monde du village,

bien qu’il revînt souvent à la maison paternelle, auprès de son frère

Clément.

Lui, il intimidait aussi, mais pour d’autres raisons que son aîné.

Jacques, de quatorze ans le plus jeune, appartenait à la dernière

période de la vie du père Fontès, à la période de la fortune faite et

de la retraite cossue. Élevé en «monsieur» plus encore que l’autre,

et abominablement gâté, ce n’était pas par des qualités supérieures

qu’il en imposait, mais par son dédain et son chic. A Theuville, on le

surnommait «le Parisien». Surnom moitié gouailleur, moitié admiratif,

et qui prenait sa signification autant d’une tournure élégante et d’une

mise raffinée, que d’une légende de noce et de haute vie, dont ce tout

jeune homme entretenait autour de lui, avec un soin vaniteux, l’absurde

prestige.

Le soir où son frère et lui ramenèrent Louisette, il fut à peine poli

avec la jolie meunière, dont il se prétendait amoureux. Non que la

présence de Clément ou celle de leur domestique le gênât. Mais cette

attitude lui était coutumière, au point que la jeune femme ne soupçonna

même pas qu’il pût être obsédé par des préoccupations. Tantôt accablée

de compliments et de flatteries, tantôt traitée à distance, elle ne

songeait pas à se formaliser. N’était-elle pas une simple paysanne?

L’arrogance de Jacques lui semblait inhérente aux belles manières, aux

vêtements à la mode. Cela participait de ces mystérieuses splendeurs.

Puis, les frères Fontès, c’étaient des gens à part, des êtres sacrés.

L’aîné avait tété le même lait que son Marcel. Et il ne l’oubliait

pas. Quelles preuves d’affection ne leur avait-il pas données, à tous

deux! Sans lui le moulin n’existerait plus. Ah! on lui en devait de la

reconnaissance! Et c’était bon à ressentir. Cela ne pesait pas. Avec

un si brave cœur!—qui se serait saigné pour vous sans en avoir l’air.

Oui, M. Jacques pouvait suivre son humeur. Il ne trouverait jamais que

des mains tendues et des sourires. Quand même on ne l’aurait pas choyé

tout bambin, quand ce ne serait qu’à cause de son grand, on lui en

passerait bien d’autres!

Dans la rumeur du moulin, Clément recommandait encore à Louisette de

bien se barricader cette nuit et de mettre ses dix mille francs dans un

endroit sûr.

—«Oh! pour ça!» s’écria-t-elle, «ils ne me quitteront pas jusqu’au

retour de mon homme. Je les coudrais plutôt dans ma chemise.»

Elle riait toujours. Ses dents, ses yeux, brillaient à travers la

nuit transparente. C’était une fraîche créature. Et sa gaieté lui

prêtait une séduction de vie abondante, une grâce animale, pareille

à l’exubérance des jeunes chattes et des bondissantes pouliches.

Jacques affecta une espèce de hennissement. A cause du dernier mot de

Louisette, il lança une galanterie brutale.

—«Polisson!» grommela Clément.

Les deux frères remontèrent sur le dog-cart.

Cent mètres après le moulin, c’était le village. Theuville somnolait

déjà. Une haleine tiède y flottait, émanation de la chaleur des

étables, du sommeil profond des bêtes. La vie humaine, presque toute

physique, harassée des travaux au grand air, s’y engourdissait aussi.

Toutefois, dans le débit, à l’angle de la place, en face de la pauvre

petite église, il y avait de la lumière et une rumeur de voix. Refuge

suprême pour la distraction des soirées déjà longues, cette boutique,

sur la peinture chocolat de laquelle on aurait lu au jour:

NOUVEAUTÉS, ÉPICERIE, MERCERIE, BOIS

ET CHARBONS

Et au-dessous, en lettres jaunes sur les vitres:

CAFÉ, BILLARD

Le trot du cob amena sur la porte quelques paysans, qui saluèrent les

frères Fontès.

—«Quel trou à fumier, ce Theuville!» grogna Jacques. «De quelle pâte

sont donc faits ces gens-là! A seulement deux heures de Paris. C’est à

ne pas croire!

—C’est la rusticité de ce coin qui fait son charme,» observa Clément.

—«Pour toi,» ricana Jacques.

—«Oh!» dit froidement l’aîné, «je sais bien que nous n’avons pas les

mêmes goûts.

—Voyons, Clément, je ne suis pas le seul à te dire que tu gâches ta

carrière en te cramponnant à ce sale village. Un architecte de ta

valeur ...

—J’ai mes bureaux à Paris.

—Ça ne suffit pas. Les clients, qui se dégoûtent à t’attendre, savent

que tu vis à Theuville. Et d’ailleurs, ça se voit, tu sais.

—Tant mieux, mon petit! Tant mieux si j’ai bien le type de l’homme

que je suis: un homme près de la terre, et qui l’aime. Le goût de

mon métier ... Mais il est fait surtout, pour moi, de ce que, bâtir,

c’est collaborer avec la terre, comme cultiver, comme planter. Une

maison, c’est une falaise en dehors, et une ruche en dedans. Ah! la vie

naturelle, l’art naturel, comme c’est supérieur à ces hypéresthésies

nerveuses qui sont votre existence, votre génie, à vous autres

dégénérés.

—Dégénérés!... Pour qui parles-tu? Toi et moi, nous sommes du même

sang.

—Pas tout à fait,» rectifia l’aîné des Fontès.

—«Nous sommes du même père. Et il en avait, des provisions d’énergie,

ce type-là!»

Clément se tut. Peut-être parce qu’il surveillait le cob, à l’entrée

de leur cour. Attention! que Djinn n’accrochât pas, dans sa fougue

à rentrer plus vite. Mais la main ferme du conducteur le força de

ralentir, de bien prendre son tournant. Hop! un léger bond de la

voiture sur le seuil. On y était.

La clarté d’un globe électrique montrait une façade basse, où, sur un

immense voile de lierre, se déroulaient des ruisselets sanglants de

vigne vierge. A gauche, de larges degrés montaient vers les profondeurs

noires d’un jardin. Tout auprès, dans l’angle de la cour, un marronnier

fabuleux, au fût de colonne babylonienne, étageait vers le ciel lunaire

une montagne de feuillage, déjà dorée par places, de cet or clair,

franc, sans alliage, qui donne tant de splendeur à ces beaux arbres

dans les automnes secs.

Une porte s’ouvrit sur la lumière intérieure. Une bonne voix de vieille

dit joyeusement:

—«Voilà mes petits maîtres ... Tous les deux! Oh! quelle chance!

—Bonsoir, Margotte,» dirent-ils ensemble.

Elle les avait élevés l’un et l’autre, ces deux garçons, qui, orphelins

d’un même père, avaient eu ce destin semblable de perdre leur mère de

bonne heure,—l’aîné à sa naissance même, le second vers sa septième

année. Celle qu’on appelait Margotte depuis si longtemps qu’on ne lui

connaissait plus d’autre nom, c’était tout ce qui restait près d’eux

des générations précédentes. Ils l’aimaient.—Jacques légèrement, avec

son insouciance foncière,—Clément, d’une façon profonde, avec une

espèce de vénération mélancolique, comme un vivant fantôme de tout un

passé disparu.

—«Y a-t-il un bon dîner, Margotte? Je crève de faim.

—Ah! mon Jacquot. J’ai peur que tu ne le trouves pas fameux à côté de

tes restaurants de Paris.

—Tu blagues, Margotte. C’est ici que je bouffe le mieux.»

Le temps de grimper dans leur chambre, de faire vivement un bout

de toilette, et les deux jeunes hommes se retrouvèrent en face

l’un de l’autre, des deux côtés de la nappe rouge et blanche, unis

momentanément par une sensation identique, l’allègre cordialité de leur

bel appétit.

Leurs yeux se rencontrèrent en un regard vraiment fraternel.

—«Eh bien, mon gosse,» fit l’aîné. «On n’est pas mal dans la vieille

maison, quoi que tu en dises.

—«Je m’y plais, voyons ... Sans cela, je n’y reviendrais pas si

souvent,» répliqua gentiment l’autre.

Clément, adouci par l’atmosphère de l’antique salle, par tous les

souvenirs d’enfance, et aussi par la saine délectation des premières

bouchées, garda pour lui une réponse qui lui montait aux lèvres:

«Parbleu, mon petit, tu y reviens quand tu n’as plus un louis à jeter

sur le tapis vert et que les créanciers te harcèlent!»

Il n’énonça pas cette réflexion, mais reprit avec bonhomie:

—«Je me suis bien gardé d’y rien changer, à cette salle à manger.

Elle a vu le papa Fontès en blouse de compagnon, avant de l’admirer en

veston d’entrepreneur.»

Il leva les yeux au plafond, où les ampoules électriques s’enfonçaient

entre les solives brunes, avec l’humilité convenable au présent trop

lumineux, trop facile, devant le rude et laborieux passé.

Même cet éclairage tout moderne, fourni par un moteur de grande marque,

ne transformait pas la simplicité de la pièce, dont les boiseries sans

style, les étroites fenêtres, le carrelage noir et blanc, les buffets

jaunâtres, surannés, restaient si chers au cœur de Clément Fontès.

Mais, en revanche, il accusait, cet éclairage, et avec la plus vive

netteté, les différences d’âge et de physionomie des deux frères.

Clément était un grand gaillard de trente-cinq ans, taillé en force,

quoique mince au-dessous des épaules larges, tout en muscles secs,

les cheveux châtains et drus, déjà mêlés de quelques fils blancs vers

les tempes, malgré la vitalité intense et la jeunesse intacte que

marquaient ses traits, son regard, l’agilité de ses mouvements. On

disait souvent de lui: «C’est un beau garçon.» Il offrait le type, si

français—bien que plutôt français du Nord—qu’on rencontre fréquemment

sous le casque à crinière de nos dragons et de nos cuirassiers,

fils de la race haute et claire, où dominent les éléments gaulois,

normands ou francs: le visage long, mince et finement busqué, la

bouche bien dessinée sous la moustache fauve, les yeux couleur de

mer ou de nuée. Ceux de Clément, d’un gris changeant, paraissaient

maintenant presque noirs, dans l’ombre du front fortement modelé, des

sourcils et des cils, sous la lumière tombée de haut. Ils prenaient

facilement une expression de dureté. Mais quelle loyauté sur cette

figure, qui révélait un atavisme honnête et sain, une sève sincère de

l’Ile-de-France, greffée sans doute de quelques scions par sa voisine

toute proche, la Normandie.

En face de son frère, Jacques semblait ce personnage mesquin, svelte,

prétentieux, et d’ailleurs non dépourvu d’agréments physiques, que,

dans un langage passé de mode, on appelait «un freluquet». Le joli

petit jeune homme, pétri d’une pâte plus molle, d’une chair presque

féminine, et qui, dans l’effort,—d’ailleurs rare—demande à une

excitation momentanée et à ses nerfs ce que l’autre puise dans sa

volonté tranquille et dans la résistance de ses muscles. Plus brun

que son aîné, il ne portait, comme lui, que la moustache—une petite

moustache de chat, dont les pointes n’ignoraient point le fer à friser.

Ses yeux se trouvaient trop rapprochés de son nez effilé pour que son

regard eût la puissance véridique du regard de Clément. Mais le velours

câlin des prunelles devait lui valoir plus de succès auprès des femmes.

Jusqu’à la tenue de ces deux jeunes hommes les dépareillait

singulièrement. Tandis que Clément avait passé, pour être à l’aise,

une chemise de flanelle, au col lâche noué d’une lavallière rouge,

son cadet haussait le cou sur un carcan de linge empesé de huit à dix

centimètres de haut, et étalait entre les revers d’un veston de tennis,

l’éclat d’un plastron irréprochable.

—«Tu retournes donc à Paris, ce soir?» demanda Clément, qui s’avisa de

cette élégance.

—«Non,» riposta l’autre. «J’aime me sentir dans une chemise propre,

voilà tout.» Il ajouta:

—«On ne se soigne pas seulement pour la galerie. Je serais volontiers

de l’école des Anglais, dont un seul, au plus profond des jungles,

arbore l’habit de soirée pour dîner en tête-à-tête avec lui-même.

—Si les Anglais n’avaient que cela pour s’imposer aux deux tiers du

globe!

—C’est quelque chose.

—Non, ce n’est rien,» riposta Clément, «du moins dans le sens que tu

lui attribues. Tu prends pour un fait ce qui n’est que le signe d’un

fait. Ce geste, insignifiant en lui-même, n’a de portée que parce qu’il

traduit l’énergie anglo-saxonne, l’empire sur soi, la discipline, à

laquelle cette race, en tout et partout, se soumet.»

Jacques comprit si peu, qu’il aurait riposté: «Eh bien, et moi!...

est-ce que je ne m’impose pas la discipline de changer de linge pour

m’attabler dans ce désert de Theuville?» ne saisissant pas qu’un détail

n’a de valeur que lorsqu’il affirme et consolide un ensemble. S’il se

tut, c’est qu’il ne tenait pas à contrarier son frère, ayant quelque

chose à lui demander.

—«Je retourne d’autant moins à Paris,» reprit-il, «que j’aimerais te

dire deux mots, si tu as le temps de m’écouter après le dîner.»

Une certaine appréhension contracta le sourcil de Clément.

—«Ah! j’ai apporté du travail. J’ai des épures à revoir, Jacques. Ne

pourrais-tu maintenant?...»

Le cadet eut un hochement de tête négatif, un coup d’œil vers le

domestique, qui rentrait. C’était le petit valet de pied du dog-cart,

qui avait échangé sa casquette cirée contre un tablier blanc. Le seul

serviteur mâle de la maison, si l’on ne comptait pas le jardinier.

Margotte s’occupait de la lingerie, et la cuisinière était un peu de

toutes mains dans cet intérieur de célibataires.

Le repas expédié, Clément dit à Jacques:

—«Viens fumer une cigarette dehors, la soirée est admirable. Et

dis-moi vite ce que tu as à me dire.»

Ils sortirent par une porte d’arrière, sur le jardin.

C’était une de ces nuits saisissantes, qui étreint les âmes les moins

disposées à la rêverie. Une telle féerie de lune transfigurait le

contour des choses que les jeunes gens ne reconnaissaient plus les

allées familières. Partout des cascades d’argent, des frémissements

bleus. Les moindres arbrisseaux scintillaient, irréels, entre des

masses profondes, d’un noir tragique, tout à coup percées d’un rayon

mystérieux.

Le vieux jardin semblait un séjour surnaturel, disposé pour les fées et

les elfes. Et quel silence!

Deux cœurs battirent. Celui de Clément, gonflé de réminiscences

confuses, des sentiments simples et profonds qui émurent ses humbles

ancêtres, sous des nuits pareilles, doigts enlacés de fiancés, espoirs

et angoisses, soupirs des vieux, de qui se détache la beauté de la

terre. Peut-être, moins inconsciente, une furtive tendresse ...

Jacques, lui, ne frémit que d’un seul désir, celui que, par une

inéluctable association d’idées, surexcitait en lui toute beauté:

avoir cette chose sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle le

plus éblouissant clair de lune n’est qu’un décor de gaze et de papier,

derrière lequel on trébuchera dans d’immondes ornières: avoir de

l’argent.

—«Mon bon Clément, écoute ... Sois gentil ... Je dois t’avouer quelque

chose ... Une dette de jeu.

—«Que veux-tu que ça me fasse?» dit durement la voix de l’aîné, dans

l’ombre.

—«Cela te ferait si tu me croyais. Mais tu ne me crois pas. J’en étais

sûr, parce que ...

—«Parce que tu m’as trop menti,» répéta la même voix.

—«Je le reconnais, j’ai eu tort. Cette fois, c’est vrai.

—Tant pis!

—Tant pis pour toi autant que pour moi, mon pauvre Clément.

—Ça veut dire?...

—Tu le sais bien.

—Je ne m’en doute pas.

—Voyons, me déclarer demain insolvable, après avoir joué sur parole

... C’est presque de l’escroquerie.

—Ça en est tout à fait. On ne joue que ce qu’on possède. Et on

n’emprunte que ce qu’on peut rendre. Autrement, on est un escroc.

—Tu es sévère.»

Clément ne répondit pas. Les deux frères marchaient sous une charmille

sombre et ne voyaient l’un de l’autre que l’étincelle rouge de leurs

cigarettes.

Au bout d’un instant, le cadet reprit:

—«Soit, mais si je passe pour un malhonnête homme ... Si je suis

affiché au cercle ... l’architecte Clément Fontès, qui laisserait faire

une chose pareille, aurait donc une situation trop mince, ou un honneur

trop mince, pour tirer son propre nom de la boue. Tu ne serais pas non

plus dans de beaux draps.»

Cette tirade s’acheva par un léger cri—de surprise plus que de douleur.

La nuit avait empêché Jacques de prévoir le geste de son frère, qui lui

saisissait rudement le bras.

—«Du chantage!...» grondait sourdement l’aîné. «Tu en es là?... Tu en

es là?...

—Ah! les grands mots!...» fit l’autre en se dégageant.

De nouveau, ce fut le silence. Leurs pas inquiétèrent des oiseaux, dont

les ailes, maladroites au sortir du sommeil, se froissèrent parmi les

branches. Des odeurs déjà automnales flottaient, l’amertume des buis

humides, l’arome triste des chrysanthèmes. C’était comme une odeur de

souvenirs qui, par les sens, coulait jusqu’au cœur.

—«Tu n’empêcheras pas que je ne sois ton frère,» dit le cadet.

Ils émergèrent de l’ombre sur une terrasse qui, de ce côté, formait

l’extrémité du jardin. La propriété s’étendait vers la vallée,

au-dessus du Sausseron. En contre-bas, l’étroite rivière, étincelante

de lune, serpentait entre les prés, comme une couleuvre à la robe

luisante. D’ici, par le sentier, on était tout proche du moulin

Barbery. Sa masse obscure barrait l’eau argentée. Sa rumeur arrivait,

comme le bourdonnement d’une abeille nocturne. A l’une de ses

fenêtres, il y avait encore de la lumière.

Jacques appuya ses deux mains sur la balustrade de pierre, et regarda

le moulin.

Comme il s’absorbait dans cette contemplation, Clément lui mit la main

sur l’épaule. Le jeune homme tressaillit violemment, et il tourna vers

son frère aîné un visage que la clarté de la lune faisait étrangement

blême.

—«Clément!... Clément!... viens à mon aide!» balbutia-t-il avec le

spasme étouffé d’un noyé que l’eau suffoque.

—«Jacques, je t’ai dit que j’ai à travailler ce soir.

—C’est toute ta réponse?

—C’est toute ma réponse.»

Clément parlait avec froideur. Mais, brusquement, lorsqu’il eut

prononcé ces mots, quelque chose d’affreux parut éclater en lui.

Il marcha vers son cadet, et, sa cigarette jetée, les bras croisés

convulsivement sur sa poitrine, il s’écria, d’un accent où tremblait

autant de douleur que de colère:

—«Oui, c’est toute ma réponse. N’aie pas le malheur de m’en demander

une autre!»

Il tournait sur ses talons. Jacques bondit et l’arrêta.

—«Eh bien! si!... Je te la demande, cette autre. Je la connais.

Tu veux me faire des reproches, me confondre, m’accabler de ta

supériorité. «Vas-y donc. Mais vas-y donc!» ajouta-t-il plus

violemment. Car il commençait à se griser de sa propre rage, comme un

faible et un nerveux qu’il était.

—«Ne me tente pas ... Ne me tente pas!...» murmura l’autre, en

essayant de l’écarter.

Le mutisme et la résolution de Clément achevèrent d’affoler le plus

jeune.

—«Si je suis le vaurien que tu crois, comment ne crains-tu pas de

me pousser à bout? Sais-tu quelle nécessité me harcèle, à quelle

résolution tu me pousserais? Et si c’était pire qu’une dette de jeu?...

—«Aurais-tu volé ... ou fait un faux?... Bandit!...»

Et Clément, de sa poigne de fer, l’agrippait à la cravate. Tout à coup,

l’étreinte mollit. Il le secoua et le lâcha.

—«Allons, j’ai tort de donner dans le piège. Tu essaies de tous les

moyens pour m’extorquer de l’argent. Tu n’en auras pas. Tu n’en auras

plus. Tu en as trop mangé, et d’une trop sale façon.»

Il se tut. Aussitôt, la paix de la nuit se glissa autour de ces deux

êtres, qui n’en sentaient plus le charme. C’était fini. Les gouttes

de lune palpitaient et coulaient vainement parmi le crible noir des

feuillages. L’immensité calme du ciel ne pouvait rien contre l’horreur

qui était en eux, qui allait en jaillir. Eux, si petits dans l’espace

miraculeux, et leur détresse plus infinie que l’espace!...

—«L’argent!» reprit l’aîné. «Cet argent, que mon père a gagné avec

tant d’efforts ... Cet argent, amassé par lui pour que nous fussions

meilleurs que lui, plus hauts que lui, croyait-il ... Cet argent, qui

représentait son long travail, sa vie, sa pensée, ses muscles, son sang

... Tu l’as fait couler sur les tapis des tripots et dans les cuvettes

des filles!... Ta part en était dissipée avant sa mort même, et ton

héritage n’a servi qu’à payer tes dettes. Toi!... Mais regarde-toi,»

fit-il en le poussant sous la face de la lune comme devant un miroir.

«A ton âge, mon père, l’admirable ouvrier, n’était pas encore compagnon.

—Pourquoi m’a-t-il trop gâté?» riposta Jacques.

—«Misérable!» cria Clément. «Il t’a gâté, il t’a aimé ... Tu le lui

reproches! Rends-lui grâce. Car, à cause de cela, je ne t’écraserai

pas comme un parasite malfaisant. Il t’a aimé ... jusqu’au bout. Et tu

n’étais pas son fils!... Et il l’a su. Il avait oublié ma mère pour

la tienne, par une faiblesse de vieillard. Ta mère ... Enfin!... la

malheureuse!... Mais tu n’es pas son fils, à lui ... Tu n’es pas mon

frère ... Tu es le fils de ce Garuche, de ce braconnier ivrogne, de ce

rebut humain, qui roulait sous notre cheval tout à l’heure. Et tu ne

l’ignores pas. Car autrement, si coupable que tu sois, je n’aurais pas

le courage de te l’apprendre.»

Clément Fontès avait lancé ces phrases avec un déchirement visible,

comme si elles s’arrachaient de lui en le laissant saignant d’une

blessure plus atroce que celle qu’il voulait faire. Devant cette

angoisse, Jacques reprenait son sang-froid. Ce qu’il entendait ne

devait pas être une foudroyante surprise. Ou comment aurait-il gardé

une maîtrise de soi telle qu’il put répondre en ricanant:

—«Ah! il est fameux, le truc! Tu en as de bonnes, toi, quand tu ne

veux pas délier les cordons de ta bourse!»

Ce fut pour Clément un coup d’assommoir. L’abjecte réponse doucha sa

fièvre, l’apaisa lugubrement. Il n’eut plus qu’une pitié méprisante:

—«Pauvre enfant! Pauvre dégénéré!

—Décidément, tu tiens à ce mot. Mais tu auras beau dire et beau faire,

je suis un dégénéré qui porte ton nom. Mon état civil est en règle,»

déclara le plus jeune avec une soudaine arrogance. «Donc, ou tu me

tireras d’affaire, ou tu subiras les conséquences de ce que je ferai.

Après tout, je n’ai que vingt-deux ans, tu en as trente-cinq. Tu n’as

pas d’autre famille que moi. Tu n’aurais pas le beau rôle, toi si fier

du nom de Fontès, si tu le laissais dans le grabuge. Et puis, mon

vieux, si ce nom n’est le mien que par hasard, pourquoi veux-tu que je

le respecte plus que toi-même?»

Nouveau silence. Nouvelle respiration suave de la nuit. Puis les voix

humaines s’élevèrent encore. Celle qui parlait eut un accent très doux

pour formuler des mots terribles.

—«Écoute-moi bien, mon petit Jacques. Agis comme bon te semble. Mais

sache une chose. Si tu déshonores le nom de mon père, je te tue.

—Diable!» essaya de plaisanter le mauvais garçon, «tu as des

gentillesses!...

—Je te tue!» répéta Clément, en l’arrêtant sous la clarté blanche pour

le regarder au fond des yeux.

—«Charmant!» s’écria l’autre en éclatant de rire. «Pour qu’un Fontès

ne soit pas accusé d’une peccadille, tu feras d’un autre Fontès un

assassin. Logique de Grib ...»

Il n’acheva pas. Clément répétait pour la troisième fois:

—«Je te tue!» d’une telle manière que les lèvres du railleur se

refermèrent, tremblantes. Puis l’aîné ajouta:—«Et je ne serai pas un

assassin.

—Naturellement ... un justicier, sans doute,» balbutia Jacques dans

une dernière tentative de gouaillerie.

L’aîné ne releva pas le mot tout de suite. Une songerie puissante lui

courbait le front. Cependant il parla encore, mais d’un accent changé.

Ce qu’il dit passa dans la nuit, avec une gravité extraordinaire.

—«Non, pas un justicier non plus. Il n’y a pas de justice pour les

êtres humains. C’est quelque chose de trop haut pour eux. Jacques,

je n’espère pas être compris de toi. Nous sommes de deux races trop

différentes. Pourtant, si de te révéler ma pensée peut te pénétrer

de sa force, t’arrêter sur la pente du mal, je vais essayer de te la

présenter clairement. La justice, dis-tu? J’y ai réfléchi. Nous n’y

pouvons pas atteindre. C’est par la folle présomption de l’exercer,

et de l’exercer sans erreur, que les hommes en robe noire ou rouge,

et que les jurés, ne sont plus à la hauteur de leur rôle social. Ils

n’ont plus conscience de leur devoir—qui n’est pas d’être des dieux

et de doser les responsabilités des âmes—mais simplement de protéger

les honnêtes gens par une vigoureuse répression des crimes. Par crainte

d’une erreur judiciaire, ils laissent pourrir la société. Comme si

les pharmaciens laissaient les malades sans remèdes, parce que l’un

d’eux, tel jour, sans le faire exprès, a fourni du poison au lieu d’une

purge. Pas d’erreurs ..., et ils sont des hommes!... Mais il n’y a

pas de justice humaine sans erreurs judiciaires, pas plus qu’il n’y a

de médecine sans erreurs de diagnostic. Cependant on ne renonce pas à

la médecine. Et on renonce de plus en plus à la justice possible. A

l’individu d’établir son droit par la violence, si bon lui semble.

Nos juges ne tuent plus le criminel, mais ils acquittent ceux qui

le tuent—et, plus souvent encore, ceux qui tuent l’innocent. Crime

passionnel, disent-ils. Comme si l’impulsivité de la passion n’était

pas la tare contagieuse du détraquement final. Non, Jacques, je ne

serai pas un justicier. La justice n’est pas de ce monde. Ce qui est de

ce monde, c’est la vie, qui doit être bien vécue. Et c’est la mort—la

mort qu’on ne doit pas craindre, ni pour soi, ni pour les autres. La

mort sans laquelle la société ne vivrait pas, puisque tout effort

humain, tout travail, tout progrès, toute lutte généreuse, comporte le

péril de mort. Tu ne veux pas travailler, toi, Jacques. Tu ne veux pas

être de ces hommes qui exposent leur vie pour le devoir. Sache donc de

moi que ta paresse, ta débauche, la mauvaise voie où tu te plais, ne

vont pas non plus sans péril de mort. La sentence que je suspens sur ta

tête n’est pas une menace d’assassin, ni une rodomontade de justicier.

C’est le mot d’un homme résolu, qui comprend les choses à sa façon, et

qui agira suivant sa conscience, en assumant toutes les conséquences

de ses actes. Sur ce, bonsoir, Jacques. Conduis-toi comme un Fontès,

et tu trouveras en moi un frère. Mais le fils de l’alcoolique Garuche

ne promènera pas ses vices par le monde sous notre nom. Tu peux te le

tenir pour dit.»

II

A grands pas, sans regarder derrière lui, sans attendre de réponse,

Clément Fontès avait regagné la maison.

Maintenant il venait de tourner les boutons électriques de son cabinet

de travail, et il était seul, dans la vive lumière, enveloppé par le

silence profond de la campagne nocturne. Sur une vaste table, des

plans, des épures, des devis d’entrepreneurs, tout son travail du soir,

l’attendait.

Il fixait, sans rien voir, sur les grandes feuilles blanches couvertes

de figures ou de chiffres, deux yeux chargés d’un dur souci. Son cœur

battait encore de la fièvre indignée qui avait fait jaillir de lui

les paroles de tout à l’heure. Et sa forte conscience, cette chose

secrète pour laquelle il n’est pas d’autre nom, cette personnalité

intérieure, chez lui exigeante et passionnément préoccupée de bien

agir, l’assaillait de questions anxieuses: «N’as-tu pas été trop loin?

Ta résolution avait-elle l’énergie de tes paroles? Est-ce cela que

tu devais dire? Autant qu’à ton orgueil, pensais-tu à ce malheureux

enfant?»

Debout, Clément, réfléchissait. Ses bras croisés comprimaient sa

poitrine tumultueuse. Peu à peu, tout s’apaisa. Il s’assit, prononça

tout haut:

—«J’ai bien fait.»

Cependant, il essaya en vain d’appliquer son attention aux problèmes de

métier qui la sollicitaient. Il eut un geste las, ouvrit un tiroir, et

en tira une image, qu’il se prit à contempler.

C’était une carte postale. Elle reproduisait une scène mi-officielle,

mi-rustique. Au cours de l’été précédent, un ministre était venu

présider l’inauguration d’un buste dans une commune voisine. Clément,

qui était maire de la sienne, s’était rendu à cette petite fête. Et il

se revoyait, sur le léger carton, offrant la main à une jeune fille,

qu’il faisait placer à la tribune d’honneur,—un tréteau de bois, garni

de feuillages et de guirlandes en papiers tricolores,—au moment où le

membre du Gouvernement commençait son discours. Des ombrelles, dominant

la foule, semblaient une couche de champignons. Les casques des

pompiers émergeaient en taches claires des ombres violemment noires.

Et la mauvaise reproduction photographique transformait les assistants

en une peuplade de nègres. Une seule créature n’était pas,—ne pouvait

pas être—enlaidie. C’était la svelte fillette,—dix-sept ... dix-huit

ans peut-être—à qui Fontès faisait faire place. Comme le mouvement

de sa robe blanche était gracieux! Du minuscule visage, l’architecte

devinait, plutôt qu’il ne distinguait, les traits suaves, l’expression

timide, le regard,—_son_ regard, d’un bleu d’eau et de ciel—et le

charme de ses cheveux, d’un blond-roux admirable, mousseux comme une

écume de soie. Il l’entendit murmurer: «Merci, monsieur Clément ... Oh!

pas au premier rang, je vous en prie!...» Et il se demandait encore si

ce recul effarouché venait de la confusion d’être en vue, ou du désir,

inconscient ou non, de s’asseoir à côté de Jacques.

Car la carte postale lui montrait aussi son frère, tout ricanant et

dédaigneux parmi la naïve emphase de cette cérémonie.

Les yeux de Clément s’attachèrent à ces deux personnages de la

vignette, petites figures d’à peine un centimètre de haut ... Jacques

Fontès, Xavière Ausserand. A quoi songeait-il? Sans doute, il ne

s’en rendait pas bien compte, car il eut trois exclamations, entre

lesquelles lui-même eût difficilement établi l’enchaînement d’une

pensée suivie.

D’abord cette réflexion:

«Si c’était le salut pour Jacques?»

Puis, un instant après:

«Merveilleuse jeunesse! A eux deux, ils n’ont pas quarante ans.»

Enfin, plus tard, un long soupir:

«Pauvre petite!»

Alors, avec une décision brusque, Fontès rejeta la carte postale

au fond du tiroir et se plongea dans son travail. Il s’y acharna,

d’une farouche ardeur. Rien n’exista pour lui que ce qui pouvait se

représenter en plan, coupe et élévation.

Une de ses croisées s’entr’ouvrait sur la nuit.

Vers dix heures, il entendit la voix de Jacques, appelant Gervais.

Puis, presque aussitôt, le dog-cart roulant sur les pavés de la cour.

Allons! cet écervelé retournait à Paris. Tenter la chance au jeu, sans

doute. Quel malheur! Lui était-il donc impossible, à ce garçon, de

dormir, même pour une fois, sa nuit normale dans le bon air et la paix

des champs? Mais il s’avisait bien tard de partir. Jamais il n’aurait

le dernier train,—de 10 h. 15—à Épiais-Rhus.

Clément se dit que Djinn, le cob, mesurerait encore ce soir la traite

d’ici Valmondois et retour, car Jacques ne se gênait pas, en pareille

circonstance, pour faire trotter ferme le petit cheval, afin de

rejoindre la ligne principale, où il y a des départs jusqu’après minuit.

Mais le régulateur de son cabinet de travail devait avancer, car un

quart d’heure après, il perçut le retour de la voiture.

—«Gervais!» appela Clément, se penchant à la croisée.

Bien que celle-ci s’ouvrît à l’angle arrière de la maison, la voix

porta dans le silence nocturne.

—«Monsieur?» dit le jeune valet, se précipitant vers les marches, pour

gagner le jardin au-dessous du cabinet de son maître.

—«Tu as conduit monsieur Jacques à la station?

—Oui, monsieur.

—Il a eu le train?

—Tout juste ... Oui, monsieur. Il s’est jeté dedans à contre-voie.

Même que l’employé l’eng ... lui criait des sottises, avant de l’avoir

reconnu.

—C’est bon. Dételle Djinn et va te coucher.»

Clément revint à sa table de travail. Mais il avait laissé la fenêtre

ouverte. De sa place, quand il levait les yeux, il apercevait le

moulin, tout baigné de lune. Souvent, il regarda maintenant de ce côté.

N’était-ce pas comme s’il veillait un peu sur la femme de son frère de

lait? Louisette, à cette heure, dormait, rêvant de sa petite fortune.

L’architecte sourit en pensant que l’enfantine créature avait dû serrer

son trésor sous l’oreiller, près de sa joue.

—«Il y a de braves gens dans le monde,» dit-il joyeusement, tout à

coup.

Il se leva encore, alluma une cigarette, revint vers la fenêtre. Quel

calme, tout de même! Quelle splendeur! L’air immobile et sonore était

si dépouillé de toute agitation qu’à cette distance, Clément perçut la

rumeur du moulin, le bourdonnement de grosse abeille. C’était comme

la réponse à sa sollicitude. Dialogue entre sa pensée affectueuse et

les vieux murs vibrants. «Je suis là,» disait le protecteur. «Tout va

bien,» chantonnait la maison où s’écrasait le blé.

Des aboiements s’élevaient parfois, proches ou lointains—éclairs de

bruit dans la profonde nuit de la campagne.

Soudain, Clément tressaillit.

—«La voix de Fiston!»

Fausse alerte. La bête aussitôt se tut. Mais elle s’interrompit

nettement, comme dans la surprise d’une présence amie. Tiens! quelque

chose se passait au moulin. Une lumière courut d’une fenêtre à l’autre

sur le côté sombre de la bâtisse—celui que la lune ne baignait pas

dans une vapeur d’argent.

—«Qu’est-ce que cela signifie?»

Intrigué, Fontès tendit l’oreille, le regard. Une inquiétude

l’oppressa. Cette jeune femme, toute seule, ou presque ... avec cette

somme d’argent—somme énorme dans ce pays de médiocrité. Mais voyons

... Qui savait qu’elle la possédât? D’ailleurs Theuville est honnête.

Jamais on n’y entendit parler d’un crime. Puis, encore un coup,

personne n’a seulement constaté le retour de Louisette ... Ah! si ...

Garuche ... Bah! Garuche ... un fainéant, un ivrogne, braconnier si

l’on veut, mais incapable ...

La pensée de Clément fit un bond, s’écarta du moulin, lancée d’un

essor jusqu’à plus de vingt ans en arrière. Il revit l’inoubliable,

l’odieuse vision ... Dans une chambre du premier étage, où ses yeux

plongèrent par hasard du haut du jardin en pente, n’avait-il pas aperçu

ce Garuche—alors un beau gars brutal—lutinant la seconde femme de son

père, cette créature vile et superbe dont le vieillard s’était affolé,

et qui venait de mettre Jacques au monde. Ah! le rire lascif, enivré de

la malheureuse!

Le droit à la force · 第 1 / 16 段