Je vous quitte, ô fils d'Ulysse ! mais ma sagesse ne vous quittera point,

pourvu que vous sentiez toujours que vous ne pouvez rien sans elle. Il

est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée

de vous, en Phénicie et à Salente, que pour vous accoutumer à être privé

de cette douceur, comme on sèvre les enfants lorsqu'il est temps de leur

ôter le lait pour leur donner des aliments solides.

A peine la déesse eut achevé ce discours qu'elle s'éleva dans les airs

et s'enveloppa d'un nuage d'or et d'azur, où elle disparut. Télémaque,

soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les

mains au ciel ; puis il alla éveiller ses compagnons, se hâta de partir,

arriva à Ithaque, et reconnut son père chez le fidèle Eumée.

FIN.

LES AVENTURES D'ARISTONOÜS

Sophronyme, ayant perdu les biens de ses ancêtres par des naufrages et

par d'autres malheurs, s'en consolait par sa vertu dans l'île de

Délos[64]. Là, il chantait sur une Lyre d'or les merveilles du dieu

qu'on y adore : il cultivait les Muses, dont il était aimé : il

recherchait curieusement tous les secrets de la nature, le cours des

astres et des cieux, l'ordre des éléments, la structure de l'univers,

qu'il mesurait de son compas ; la vertu des plantes, la conformation des

animaux : mais surtout il s'étudiait lui-même, et s'appliquait à orner

son âme par la vertu. Ainsi la fortune, en voulant l'abattre, l'avait

élevé à la véritable gloire, qui est celle de la sagesse.

Pendant qu'il vivait heureux sans biens dans cette retraite, il aperçut

un jour sur le rivage de la mer un vieillard vénérable qui lui était

inconnu ; c'était un étranger qui venait d'aborder dans l'île. Ce

vieillard admirait les bords de la mer, dans laquelle il savait que

cette île avait été autrefois flottante ; il considérait cette côte, où

s'élevaient, au-dessus des sables et des rochers, de petites collines

toujours couvertes d'un gazon naissant et fleuri ; il ne pouvait assez

regarder les fontaines pures et les ruisseaux rapides qui arrosaient

cette délicieuse campagne ; il s'avançait vers les bocages sacrés qui

environnaient le temple du dieu ; il était étonné de voir cette verdure

que les aquilons n'osent jamais ternir, et il considérait déjà le

temple, d'un marbre de Paros plus blanc que la neige, environné de

hautes colonnes de jaspe, Sophronyme n'était pas moins attentif à

considérer ce vieillard : sa barbe blanche tombait sur sa poitrine ; son

visage ridé n'avait rien de difforme ; il était encore exempt des injures

d'une vieillesse caduque ; ses yeux montraient une douce vivacité ; sa

taille était haute et majestueuse, mais un peu courbée, et un bâton

d'ivoire le soutenait. O étranger, lui dit Sophronyme, que cherchez-vous

dans cette île, qui paraît vous être inconnue ? Si c'est le temple du

dieu, vous le voyez de loin, et je m'offre de vous y conduire ; car je

crains les dieux, et j'ai appris ce que Jupiter veut qu'on fasse pour

secourir les étrangers.

J'accepte, répondit le vieillard, l'offre que vous me faites avec tant

de marques de bonté ; je prie les dieux de récompenser votre amour pour

les étrangers. Allons vers le temple. Dans le chemin, il raconta à

Sophronyme le sujet de son voyage : Je m'appelle, dit-il, Aristonoüs,

natif de Clazomène[65], ville d'Ionie, située sur cette côte agréable

qui s'avance dans la mer, et semble s'aller joindre à l'île de Chio,

fortunée patrie d'Homère. Je naquis de parents pauvres, quoique nobles.

Mon père, nommé Polystrate, qui était déjà chargé d'une nombreuse

famille, ne voulut point m'élever ; il me fit exposer par un de ses amis

de Téos[66]. Une vieille femme d'Erythre[67], qui avait du bien auprès

du lieu où l'on m'exposa, me nourrit de lait de chèvre dans sa maison:

mais comme elle avait à peine de quoi vivre, dès que je fus en âge de

servir, elle me vendit à un marchand d'esclaves qui me mena dans la

Lycie. Il me vendit à Patare[68], à un homme riche et vertueux, nommé

Alcine ; cet Alcine eut soin de moi dans ma jeunesse. Je lui parus

docile, modéré, sincère, affectionné, et appliqué à toutes les choses

honnêtes dont on voulut m'instruire ; il me dévoua aux arts qu'Apollon

favorise ; il me fit apprendre la musique, les exercices du corps, et

surtout l'art de guérir les plaies des hommes. J'acquis bientôt une

assez grande réputation dans cet art, qui est si nécessaire ; et Apollon

qui m'inspira me découvrit des secrets merveilleux. Alcine, qui m'aimait

de plus en plus, et qui était ravi de voir le succès de ses soins pour

moi, m'affranchit et m'envoya à Polycrate, tyran de Samos, qui, dans son

incroyable félicité, craignait toujours que la fortune, après l'avoir si

longtemps flatté, ne le trahît cruellement. Il aimait la vie, qui était

pour lui pleine de délices ; il craignait de la perdre, et voulait

prévenir les moindres apparences de maux : ainsi il était toujours

environné des hommes les plus célèbres dans la médecine. Polycrate fut

ravi que je voulusse passer ma vie auprès de lui : pour m'y attacher, il

me donna de grandes richesses, et me combla d'honneurs. Je demeurai

longtemps à Samos, où je ne pouvais assez m'étonner de voir que la

fortune semblait prendre plaisir de le servir selon tous ses désirs : il

suffisait qu'il entreprît une guerre, la victoire suivait de près : il

n'avait qu'à vouloir les choses les plus difficiles, elles se faisaient

d'abord comme d'elles-mêmes : ses richesses immenses se multipliaient

tous les jours : tous ses ennemis étaient à ses pieds ; sa santé, loin de

diminuer, devenait chaque jour plus forte et plus égale : il y avait déjà

quarante ans que ce tyran, tranquille et heureux, tenait la fortune

comme enchaînée, sans qu'elle osât jamais le démentir en rien, ni lui

causer le moindre mécompte dans tous ses desseins. Une prospérité si

inouïe parmi les hommes me faisait peur pour lui : je l'aimais

sincèrement, et je ne pus m'empêcher de lui découvrir ma crainte : elle

fit impression dans son cœur ; car, encore qu'il fût amolli par les

délices et enorgueilli de sa puissance, il ne laissait pas d'avoir un

peu d'humanité quand on le faisait ressouvenir des dieux et de

l'inconstance des choses humaines. Il souffrit que je lui disse la

vérité, et il fut si touché de ma crainte pour lui, qu'enfin il résolut

d'arrêter le cours de ses prospérités par une perte qu'il voulait se

préparer lui-même. Je vois bien, me dit-il, qu'il n'y a point d'homme

qui ne doive en sa vie éprouver quoique disgrâce de la fortune ; plus on

a été épargné d'elle, plus on a à craindre quelque révolution affreuse:

moi, qu'elle a comblé de biens pendant tant d'années, je dois attendre

des maux extrêmes, si je ne détourne ce qui semble me menacer ; je veux

donc me hâter de prévenir las trahisons de cette fortune flatteuse. En

disant ces paroles, il tira de son doigt son anneau, qui était d'un

très-grand prix, et qu'il aimait fort ; il le jeta en ma présence, du

haut d'une tour, dans la mer, espérant par cette perte d'avoir satisfait

à la nécessité de subir, du moins une fois en sa vie, les rigueurs de la

fortune ; mais c'était un aveuglement causé par sa prospérité : les maux

qu'on choisit et qu'on se fait soi-même ne sont plus des maux ; nous ne

sommes affligés que par les peines forcées et imprévues dont les dieux

nous frappent. Polycrate ne savait pas que le vrai moyen de prévenir la

fortune, était de se détacher par sagesse et par modération de tous les

biens fragiles qu'elle donne. La fortune, à laquelle il voulut sacrifier

son anneau, n'accepta point ce sacrifice ; et Polycrate, malgré lui,

parut plus heureux que jamais. Un poisson avait avalé l'anneau ; le

poisson avait été pris, porté chez Polycrate, préparé pour être servi à

sa table ; et l'anneau, trouvé par un cuisinier dans le ventre du

poisson, fut rendu au tyran, qui pâlit à la vue d'une fortune si

opiniâtre à le favoriser : mais le temps s'approchait où ses prospérités

se devaient changer tout à coup en des adversités affreuses. Le grand

roi de Perse, Darius, fils d'Hystaspe, entreprit la guerre contre les

Grecs ; il subjugua bientôt toutes les colonies grecques de la côte

d'Asie et les îles voisines qui sont dans la mer Égée ; Samos fut prise,

le tyran fut vaincu, et Oronte, qui commandait pour le grand roi, ayant

fait dresser une haute croix, y fit attacher le tyran. Ainsi cet homme

qui avait joui d'une si prodigieuse prospérité, et qui n'avait pu même

éprouver le malheur qu'il avait cherché, périt tout à coup par le plus

cruel et le plus infâme de tous les supplices. Ainsi rien ne menace tant

les hommes de quelque grand malheur, qu'une trop grande prospérité.

Cette fortune qui se joue si cruellement des hommes les plus élevés,

tire aussi de la poussière ceux qui étaient les plus malheureux : elle

avait précipité Polycrate du haut de la roue, et elle m'avait fait

sortir de la plus misérable de toutes les conditions, pour me donner de

grands biens*. Les Perses ne me les ôtèrent point ; au contraire, ils

firent grand cas de ma science pour guérir les hommes, et de la

modération avec laquelle j'avais vécu pendant que j'étais en faveur

auprès du tyran : ceux qui avaient abusé de sa confiance et de son

autorité furent punis de divers supplices. Comme je n'avais jamais fait

de mal à personne, et que j'avais au contraire fait tout le bien que

j'avais pu faire, je demeurai le seul que les victorieux épargnèrent et

qu'ils traitèrent honorablement : chacun s'en réjouit, car j'étais aimé,

et j'avais joui de la prospérité sans envie, parce que je n'avais montré

ni dureté, ni orgueil, ni avidité, ni injustice. Je passai encore à

Samos quelques années assez tranquillement ; mais je sentis enfin un

violent désir de revoir la Lycie, où j'avais passé si doucement mon

enfance. J'espérais y retrouver Alcine, qui m'avait nourri et qui était

le premier auteur de toute ma fortune. En arrivant dans ce pays,

j'appris qu'Alcine était mort après avoir perdu ses biens, et souffert

avec beaucoup de constance les malheurs de sa vieillesse. J'allai

répandre des fleurs et des larmes sur ses cendres ; je mis une

inscription honorable sur son tombeau, et je demandai ce qu'étaient

devenus ses enfants. On me dit que le seul qui était resté, nommé

Orciloque, ne pouvant se résoudre à paraître sans biens dans sa patrie,

où son père avait eu tant d'éclat, s'était embarqué dans un vaisseau

étranger, pour aller mener une vie obscure dans quelque île écartée de

la mer. On m'ajouta que cet Orciloque avait fait naufrage peu de temps

après vers l'île de Carpathie[69], et qu'ainsi il ne restait plus rien

de la famille de mon bienfaiteur Alcine. Aussitôt je songeai à acheter

la maison où il avait demeuré, avec les champs fertiles qu'il possédait

autour. J'étais bien aise de revoir ces lieux, qui me rappelaient le

doux souvenir d'un âge si agréable et d'un si bon maître : il me semblait

que j'étais encore dans cette fleur de mes premières années où j'avais

servi Alcine. A peine eus-je acheté de ses créanciers les biens de sa

succession, que je fus obligé d'aller à Clazomène : mon père Polystrate

et ma mère Phidile étaient morts. J'avais plusieurs frères qui vivaient

mal ensemble : aussitôt que je fus arrivé à Clazomène, je me présentai à

eux avec un habit simple, comme un homme dépourvu de biens, en leur

montrant les marques avec lesquelles vous savez qu'on a soin d'exposer

les enfants. Ils furent étonnés de voir ainsi augmenter le nombre des

héritiers de Polystrate, qui devaient partager sa petite succession : ils

voulurent même me contester ma naissance, et ils refusèrent devant les

juges de me reconnaître. Alors, pour punir leur inhumanité, je déclarai

que je consentais à être comme un étranger pour eux, et je demandai

qu'ils fussent aussi exclus pour jamais d'être mes héritiers. Les juges

l'ordonnèrent : et alors je montrai les richesses que j'avais apportées

dans mon vaisseau ; je leur découvris que j'étais cet Aristonoüs qui

avait acquis tant de trésors auprès de Polycrate tyran de Samos, et que

je ne m'étais jamais marié.

Mes frères se repentirent de m'avoir traité si injustement ; et, dans le

désir de pouvoir être un jour mes héritiers, ils firent les derniers

efforts, mais inutilement, pour s'insinuer dans mon amitié. Leur

division fut cause que les biens de notre père furent vendus ; je les

achetai ; et ils eurent la douleur de voir tout le bien de notre père

passer dans les mains de celui à qui ils n'avaient pas voulu en donner

la moindre partie : ainsi ils tombèrent tous dans une affreuse pauvreté.

Mais, après qu'ils eurent assez senti leur faute, je voulus leur montrer

mon bon naturel ; je leur pardonnai ; je les reçus dans ma maison ; je leur

donnai à chacun de quoi gagner du bien dans le commerce de la mer ; je

les réunis tous : eux et leurs enfants demeurèrent ensemble paisiblement

chez moi : je devins le père commun de toutes ces différentes familles.

Par leur union et par leur application au travail, ils amassèrent

bientôt des richesses considérables. Cependant la vieillesse, comme vous

le voyez, est venue frapper à ma porte : elle a blanchi mes cheveux et

ridé mon visage ; elle m'avertit que je ne jouirai pas longtemps d'une si

parfaite prospérité. Avant que de mourir, j'ai voulu voir encore une

dernière fois cette terre qui m'est si chère, et qui me touche plus que

ma patrie même, cette Lycie où j'ai appris à être bon et sage sous la

conduite du vertueux Alcine. En y repassant par mer, j'ai trouvé un

marchand d'une des îles Cyclades[70] qui m'a assuré qu'il restait encore

à Délos un fils d'Orciloque, qui imitait la sagesse et la vertu de son

grand-père Alcine. Aussitôt j'ai quitté la route de Lycie, et je me suis

hâté de venir chercher, sous les auspices d'Apollon, dans son île, ce

précieux reste d'une famille à qui je dois tout. Il me reste peu de

temps à vivre : la Parque, ennemie de ce doux repos que les dieux

accordent si rarement aux mortels, se hâtera de trancher mes jours ; mais

je serai content de mourir, pourvu que mes yeux, avant que de se fermer

à la lumière, aient vu le petit-fils de mon maître. Parlez maintenant, ô

vous qui habitez avec lui dans cette île ! le connaissez-vous?

pouvez-vous me dire où je le trouverai ? Si vous me le faites voir,

puissent les dieux, en récompense, vous faire voir sur vos genoux les

enfants de vos enfants jusqu'à la cinquième génération ! puissent les

dieux conserver toute votre maison dans la paix et dans l'abondance,

pour fruit de votre vertu!

Pendant qu'Aristonoüs parlait ainsi, Sophronyme versait des larmes

mêlées de joie et de douleur. Enfin il se jette sans pouvoir parler au

cou du vieillard ; il l'embrassa, il le serre, et il pousse avec peine

ces paroles entrecoupées de soupirs : Je suis, ô mon père ! celui que vous

cherchez ; vous voyez Sophronyme, petit-fils de votre ami Alcine : c'est

moi, et je ne puis douter, en vous écoutant, que les dieux ne vous aient

envoyé ici pour adoucir mes maux. La reconnaissance, qui semblait perdue

sur la terre, se retrouve en vous seul. J'avais ouï dire, dans mon

enfance, qu'un homme célèbre et riche, établi à Samos, avait été nourri

chez mon grand-père ; mais comme Orciloque mon père, qui est mort jeune,

ma laissa au berceau, je n'ai su ces choses que confusément. Je n'ai osé

aller à Samos dans l'incertitude, et j'ai mieux aimé demeurer dans cette

île, me consolant dans mes malheurs par le mépris des vaines richesses

et par le doux emploi de cultiver les Muses dans la maison sacrée

d'Apollon. La sagesse, qui accoutume les hommes à se contenter de peu et

à être tranquilles, m'a tenu lieu jusqu'ici de tous les autres biens.

En achevant ces paroles, Sophronyme, se voyant arrivé au temple, proposa

à Aristonoüs d'y faire sa prière et ses offrandes. Ils firent au dieu un

sacrifice de deux brebis plus blanches que la neige, et d'un taureau qui

avait un croissant sur le front entre les deux cornes ; ensuite ils

chantèrent des vers en l'honneur du dieu qui éclaire l'univers, qui

règle les saisons, qui préside aux sciences, et qui anime le chœur des

neuf Muses. Au sortir du temple, Sophronyme et Aristonoüs passèrent le

reste du jour à se raconter leurs aventures. Sophronyme reçut chez lui

le vieillard avec la tendresse et le respect qu'il aurait témoignés à

Alcine même, s'il eût été encore vivant. Le lendemain, ils partirent

ensemble et firent voile vers la Lycie. Aristonoüs mena Sophronyme dans

une fertile campagne sur le bord du fleuve Xanthe[71], dans les ondes

duquel Apollon, au retour de la chasse, couvert de poussière, a tant de

fois plongé son corps et lavé ses beaux cheveux blonds. Ils trouvèrent,

le long de ce fleuve, des peupliers et des saules, dont la verdure

tendre et naissante cachait les nids d'un nombre infini d'oiseaux qui

chantaient nuit et jour. Le fleuve, tombant d'un rocher avec beaucoup de

bruit et d'écume*, brisait ses flots dans un canal plein de petits

cailloux ; toute la plaine était couverte de moissons dorées ; les

collines, qui s'élevaient en amphithéâtre, étaient chargées de ceps de

vignes et d'arbres fruitiers. Là, toute la nature était riante et

gracieuse ; le ciel était doux et serein, et la terre toujours prête à

tirer de son sein de nouvelles richesses pour payer les peines du

laboureur. En s'avançant le long du fleuve, Sophronyme aperçut une

maison simple et médiocre, mais d'une architecture agréable, avec de

justes proportions. Il n'y trouva ni marbre, ni or, ni argent, ni

ivoire, ni meubles de pourpre : tout y était propre, et plein d'agrément

et de commodité, sans magnificence. Une fontaine coulait au milieu de la

cour, et formait un petit canal le long d'un tapis vert. Les jardins

n'étaient point vastes ; on y voyait des fruits et des plantes utiles

pour nourrir les hommes ; aux deux côtés du jardin paraissaient deux

bocages, dont les arbres étaient presque aussi anciens que la terre leur

mère, et dont les rameaux épais faisaient une ombre impénétrable aux

rayons du soleil. Ils entrèrent dans un salon, où ils firent un doux

repas des mets que la nature fournissait dans les jardins, et on n'y

voyait rien de ce que la délicatesse des hommes va chercher si loin et

si chèrement dans les villes : c'était du lait aussi doux que celui

qu'Apollon avait soin de traire pendant qu'il était berger chez le roi

Admète ; c'était du miel plus exquis que celui des abeilles d'Hybla en

Sicile, ou du mont Hymette dans l'Attique ; il y avait des légumes du

jardin, et des fruits qu'on venait de cueillir. Un vin plus délicieux

que le nectar coulait de grands vases dans les coupes ciselées. Pendant

ce repas frugal, mais doux et tranquille, Aristonoüs ne voulut point se

mettre à table. D'abord il fit ce qu'il put, sous divers prétextes, pour

cacher sa modestie ; mais enfin, comme Sophronyme voulut le presser, il

déclara qu'il ne se résoudrait jamais à manger avec le petit-fils

d'Alcine, qu'il avait si longtemps servi dans la même salle. Voilà, lui

disait-il, où ce sage vieillard avait accoutumé de manger ; voilà où il

conversait avec ses amis ; voilà où il jouait à divers jeux ; voici où il

se promenait en lisant Hésiode et Homère ; voici où il se reposait la

nuit. En rappelant ces circonstances, son cœur s'attendrissait, et les

larmes coulaient de ses yeux. Après le repas, il mena Sophronyme voir la

belle prairie où erraient ses grands troupeaux mugissants sur le bord du

fleuve : puis ils aperçurent les troupeaux de moutons qui revenaient des

gras pâturages ; les mères bêlantes et pleines de lait y étaient suivies

de leurs petits agneaux bondissants. On voyait partout les ouvriers

empressés, qui aimaient le travail pour l'intérêt de leur maître doux et

humain, qui se faisait aimer d'eux, et leur adoucissait les peines de

l'esclavage.

Aristonoüs, ayant montré à Sophronyme cette maison, ces esclaves, ces

troupeaux, et ces terres devenues si fertiles par une soigneuse culture,

lui dit ces paroles : Je suis ravi de vous voir dans l'ancien patrimoine

de vos ancêtres ; me voilà content, puisque je vous mets en possession du

lieu où j'ai servi si longtemps Alcine. Jouissez en paix de ce qui était

à lui, vivez heureux, et préparez-vous de loin par votre vigilance une

fin plus douce que la sienne. En même temps il lui fait une donation de

ce bien, avec toutes les solennités prescrites par les lois ; et il

déclare qu'il exclut de sa succession ses héritiers naturels, si jamais

ils sont assez ingrats pour contester la donation qu'il a faite au

petit-fils d'Alcine, son bienfaiteur. Mais ce n'est pas assez pour

contenter le cœur d'Aristonoüs. Avant que de donner sa maison, il l'orne

tout entière de meubles neufs, simples et modestes, à la vérité, mais

propres et agréables ; il remplit les greniers des riches présents de

Cérès, et les celliers d'un vin de Chio, digne d'être servi par la main

d'Hébé ou de Ganymède à la table du grand Jupiter ; il y met aussi du vin

pramnien, avec une abondante provision de miel d'Hymette et d'Hybla, et

d'huile d'Attique, presque aussi douce que le miel même. Enfin il y

ajoute d'innombrables toisons d'une laine fine et blanche comme la

neige, riche dépouille des tendres brebis qui paissaient sur les

montagnes d'Arcadie et dans les gras pâturages de Sicile. C'est en cet

état qu'il donne sa maison à Sophronyme ; il lui donne encore cinquante

talents euboïques, et réserve à ses parents les biens qu'il possède dans

la péninsule de Clazomène, aux environs de Smyrne[72], de Lébédée[73] et

de Colophon[74], qui étaient d'un très-grand prix. La donation étant

faite, Aristonoüs se rembarque dans son vaisseau, pour retourner dans

l'Ionie. Sophronyme, étonné et attendri par des bienfaits si

magnifiques, l'accompagne jusqu'au vaisseau les larmes aux yeux, le

nommant toujours son père, et le serrant entre ses bras. Aristonoüs

arriva bientôt chez lui par une heureuse navigation : aucun de ses

parents n'osa se plaindre de ce qu'il venait de donner à Sophronyme.

J'ai laissé, leur disait-il, pour dernière volonté dans mon testament,

cet ordre, que tous mes biens seront vendus et distribués aux pauvres de

l'Ionie, si jamais aucun de vous s'oppose au don que je viens de faire

au petit-fils d'Alcine.

Le sage vieillard vivait en paix, et jouissait des biens que les dieux

avaient accordés à sa vertu. Chaque année, malgré sa vieillesse, il

faisait un voyage en Lycie pour revoir Sophronyme, et pour aller faire

un sacrifice sur le tombeau d'Alcine, qu'il avait enrichi des plus beaux

ornements de l'architecture et de la sculpture. Il avait ordonné que ses

propres cendres, après sa mort, seraient portées dans le même tombeau,

afin qu'elles reposassent avec celles de son cher maître. Chaque année,

au printemps, Sophronyme, impatient de le revoir, avait sans cesse les

yeux tournés vers le rivage de la mer, pour tâcher de découvrir le

vaisseau d'Aristonoüs, qui arrivait dans cette saison. Chaque année, il

avait le plaisir de voir venir de loin, au travers des ondes amères, ce

vaisseau qui lui était si cher ; et la venue de ce vaisseau lui était

infiniment plus douce que toutes les grâces de la nature renaissante au

printemps, après les rigueurs de l'affreux hiver.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 33 / 34 段