dans un petit bois épais sur le haut d'un rocher, d'où il regardait
tristement la mer, fuyant les hommes qu'il voyait, et paraissant affligé
de ne pouvoir partir*. Télémaque le regardait fixement ; plus il le
regardait, plus il était ému et étonné. Cet inconnu, disait-il à Mentor,
m'a répondu comme un homme qui écoute à peine ce qu'on lui dit, et qui
est plein d'amertume. Je plains les malheureux depuis que je le suis ; et
je sens que mon cœur s'intéresse pour cet homme, sans savoir pourquoi.
Il m'a assez mal reçu ; à peine a-t-il daigné m'écouter et me répondre:
je ne puis cesser néanmoins de souhaiter la fin de ses maux.
Mentor, souriant, répondit : Voilà à quoi servent les malheurs de la vie;
ils rendent les princes modérés et sensibles aux peines des autres.
Quand ils n'ont jamais goûté que le doux poison des prospérités, ils se
croient des dieux ; ils veulent que les montagnes s'aplanissent pour les
contenter ; ils comptent pour rien les hommes ; ils veulent se jouer de la
nature entière. Quand ils entendent parler de souffrance, ils ne savent
ce que c'est ; c'est un songe pour eux ; ils n'ont jamais vu la distance
du bien et du mal. L'infortune seule peut leur donner de l'humanité, et
changer leur cœur de rocher en un cœur humain : alors ils sentent qu'ils
sont hommes, et qu'ils doivent ménager les autres hommes qui leur
ressemblent. Si un inconnu vous fait tant de pitié, parce qu'il est,
comme vous, errant sur ce rivage, combien devrez-vous avoir plus de
compassion pour le peuple d'Ithaque, lorsque vous le verrez un jour
souffrir, ce peuple que les dieux vous auront confié comme on confie un
troupeau à un berger ; et que ce peuple sera peut-être malheureux par
votre ambition, ou par votre faste, ou par votre imprudence ! car les
peuples ne souffrent que par les fautes des rois, qui devraient veiller
pour les empêcher de souffrir.
Pendant que Mentor parlait ainsi, Télémaque était plongé dans la
tristesse et dans le chagrin. Il lui répondit enfin avec un peu
d'émotion : Si toutes ces choses sont vraies, l'état d'un roi est bien
malheureux. Il est l'esclave de tous ceux auxquels il paraît commander:
il est fait pour eux ; il se doit tout entier à eux ; il est chargé de
tous leurs besoins ; il est l'homme de tout le peuple, et de chacun en
particulier. Il faut qu'il s'accommode à leurs faiblesses, qu'il les
corrige en père, qu'il les rende sages et heureux. L'autorité qu'il
paraît avoir n'est point la sienne ; il ne peut rien faire ni pour sa
gloire ni pour son plaisir : son autorité est celle des lois ; il faut
qu'il leur obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets. A proprement
parler, il n'est que le défenseur des lois pour les faire régner ; il
faut qu'il veille et qu'il travaille pour les maintenir : il est l'homme
le moins libre et le moins tranquille de son royaume ; c'est un esclave
qui sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la félicité
publiques.
Il est vrai, répondait Mentor, que le roi n'est roi que pour avoir soin
de son peuple, comme un berger de son troupeau, ou comme un père de sa
famille ; mais trouvez-vous, mon cher Télémaque, qu'il soit malheureux
d'avoir du bien à faire à tant de gens ? Il corrige les méchants par des
punitions ; il encourage les bons par des récompenses ; il représente les
dieux en conduisant ainsi à la vertu tout le genre humain. N'a-t-il pas
assez de gloire à faire garder les lois ? Celle de se mettre au-dessus
des lois est une gloire fausse qui ne mérite que de l'horreur et du
mépris. S'il est méchant, il ne peut être que malheureux, car il ne
saurait trouver aucune paix dans ses passions et dans sa vanité : s'il
est bon, il doit goûter le plus pur et le plus solide de tous les
plaisirs à travailler pour la vertu, et à attendre des dieux une
éternelle récompense.
Télémaque, agité au dedans par une peine secrète, semblait n'avoir
jamais compris ces maximes, quoiqu'il en fût rempli, et qu'il les eût
lui-même enseignées aux autres. Une humeur noire lui donnait, contre ses
véritables sentiments, un esprit de contradiction et de subtilité pour
rejeter les vérités que Mentor lui expliquait. Télémaque opposait à ces
raisons l'ingratitude des hommes. Quoi ! disait-il, prendre tant de peine
pour se faire aimer des hommes qui ne vous aimeront peut-être jamais, et
pour faire du bien à des méchants qui se serviront de vos bienfaits pour
vous nuire!
Mentor lui répondait patiemment : Il faut compter sur l'ingratitude des
hommes, et ne laisser pas de leur faire du bien ; il faut les servir
moins pour l'amour d'eux que pour l'amour des dieux, qui l'ordonnent. Le
bien qu'on fait n'est jamais perdu : si les hommes l'oublient, les dieux
s'en souviennent et le récompensent*. De plus, si la multitude est
ingrate, il y a toujours des hommes vertueux qui sont touchés de votre
vertu. La multitude même, quoique changeante et capricieuse, ne laisse
pas de faire tôt ou tard une espèce de justice à la véritable vertu.
Mais voulez-vous empêcher l'ingratitude des hommes ? ne travaillez point
uniquement à les rendre puissants, riches, redoutables par les armes,
heureux par les plaisirs : cette gloire, cette abondance et ces délices
les corrompront ; ils n'en seront que plus méchants, et par conséquent
plus ingrats : c'est leur faire un présent funeste ; c'est leur offrir un
poison délicieux. Mais appliquez-vous à redresser leurs mœurs, à leur
inspirer la justice, la sincérité, la crainte des dieux, l'humanité, la
fidélité, la modération, le désintéressement : en les rendant bons, vous
les empêcherez d'être ingrats ; vous leur donnerez le véritable bien, qui
est la vertu ; et la vertu, si elle est solide, les attachera toujours à
celui qui la leur aura inspirée. Ainsi, en leur donnant les véritables
biens, vous vous ferez du bien à vous-même, et vous n'aurez pas à
craindre leur ingratitude. Faut-il s'étonner que les hommes soient
ingrats pour des princes qui ne les ont jamais exercés qu'à l'injustice,
qu'à l'ambition sans bornes, qu'à la jalousie contre leurs voisins, qu'à
l'inhumanité, qu'à la hauteur, qu'à la mauvaise foi ? Le prince ne doit
attendre d'eux que ce qu'il leur a appris à faire. Si au contraire il
travaillait, par ses exemples et par son autorité, à les rendre bons, il
trouverait le fruit de son travail dans leur vertu, ou du moins il
trouverait dans la sienne et dans l'amitié des dieux de quoi se consoler
de tous les mécomptes.
A peine ce discours fut-il achevé, que Télémaque s'avança avec
empressement vers les Phéaciens du vaisseau qui était arrêté sur le
rivage. Il s'adressa à un vieillard d'entre eux, pour lui demander d'où
ils venaient, où ils allaient, et s'ils n'avaient point vu Ulysse. Le
vieillard répondit : Nous venons de notre île, qui est celle des
Phéaciens ; nous allons chercher des marchandises vers l'Épire. Ulysse,
comme on vous l'a déjà dit a passé dans notre patrie ; mais il en est
parti. Quel est, ajouta aussitôt Télémaque, cet homme si triste qui
cherche les lieux les plus déserts en attendant que votre vaisseau
parte ? C'est, répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu:
mais on dit qu'il se nomme Cléomènes ; qu'il est né en Phrygie ; qu'un
oracle avait prédit à sa mère, avant sa naissance, qu'il serait roi,
pourvu qu'il ne demeurât point dans sa patrie, et que, s'il y demeurait,
la colère des dieux se ferait sentir aux Phrygiens par une cruelle
peste. Dès qu'il fut né, ses parents le donnèrent à des matelots, qui le
portèrent dans l'île de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dépens de
sa patrie, qui avait un si grand intérêt de le tenir éloigné. Bientôt il
devint grand, robuste, agréable, et adroit à tous les exercices du
corps ; il s'appliqua même, avec beaucoup de goût et de génie, aux
sciences et aux beaux-arts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays:
la prédiction faite sur lui devint célèbre ; on le reconnut bientôt
partout où il alla ; partout les rois craignaient qu'il ne leur enlevât
leurs diadèmes. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse, et il ne peut
trouver aucun lieu du monde où il lui soit libre de s'arrêter. Il a
souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien, mais à peine
est-il arrivé dans une ville, qu'on y découvre sa naissance, et l'oracle
qui le regarde. Il a beau se cacher, et choisir en chaque lieu quelque
genre de vie obscure ; ses talents éclatent, dit-on, toujours malgré lui,
et pour la guerre, et pour les lettres, et pour les affaires les plus
importantes : il se présente toujours en chaque pays quelque occasion
imprévue qui l'entraîne, et qui le fait connaître au public.
C'est son mérite qui fait son malheur ; il le fait craindre et l'exclut
de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d'être estimé,
aimé, admiré partout, mais rejeté de toutes les terres connues. Il n'est
plus jeune, et cependant il n'a pu encore trouver aucune côte, ni de
l'Asie, ni de la Grèce, où l'on ait voulu le laisser vivre en quelque
repos. Il parait sans ambition, et il ne cherche aucune fortune ; il se
trouverait trop heureux que l'oracle ne lui eût jamais promis la
royauté. Il ne lui reste aucune espérance de revoir jamais sa patrie;
car il sait qu'il ne pourrait porter que le deuil et les larmes dans
toutes les familles. La royauté même, pour laquelle il souffre, ne lui
paraît point désirable ; il court malgré lui après elle, par une triste
fatalité, de royaume en royaume ; et elle semble fuir devant lui, pour se
jouer de ce malheureux jusqu'à sa vieillesse. Funeste présent des dieux,
qui trouble tous ses plus beaux jours, et qui ne lui causera que des
peines dans l'âge où l'homme infirme n'a plus besoin que de repos ! Il
s'en va, dit-il, chercher vers la Thrace quelque peuple sauvage et sans
lois, qu'il puisse assembler, policer et gouverner pendant quelques
années ; après quoi, l'oracle étant accompli, on n'aura plus rien à
craindre de lui dans les royaumes les plus florissants : il compte de se
retirer alors en liberté dans un village de Carie, où il s'adonnera à
l'agriculture, qu'il aime passionnément. C'est un homme sage et modéré,
qui craint les dieux, qui connaît bien les hommes, et qui sait vivre en
paix avec eux, sans les estimer. Voilà ce qu'on raconte de cet étranger
dont vous me demandez des nouvelles.
Pendant cette conversation, Télémaque retournait souvent ses yeux vers
la mer, qui commençait à être agitée. Le vent soulevait les flots qui
venaient battre les rochers, les blanchissant de leur écume. Dans ce
moment le vieillard dit à Télémaque : Il faut que je parte ; mes
compagnons ne peuvent m'attendre. En disant ces mots, il court au
rivage : on s'embarque ; on n'entend que cris confus sur ce rivage, par
l'ardeur des mariniers impatients de partir.
Cet inconnu, qu'on nommait Cléomènes, avait erré quelque temps dans le
milieu de l'île, montant sur le sommet de tous les rochers, et
considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse
profonde. Télémaque ne l'avait point perdu de vue, et il ne cessait
d'observer ses pas. Son cœur était attendri pour un homme vertueux,
errant, malheureux, destiné aux plus grandes choses, et servant de jouet
aune rigoureuse fortune, loin de sa patrie. Au moins, disait-il, en
lui-même, peut-être reverrai-je Ithaque ; mais ce Cléomènes ne peut
jamais revoir la Phrygie. L'exemple d'un homme encore plus malheureux
que lui adoucissait la peine de Télémaque. Enfin cet homme, voyant son
vaisseau prêt, était descendu de ces rochers escarpés avec autant de
vitesse et d'agilité, qu'Apollon dans les forêts de Lycie, ayant noué
ses cheveux blonds, passe au travers des précipices pour aller percer de
ses flèches les cerfs et les sangliers. Déjà cet inconnu est dans le
vaisseau, qui fend l'onde amère, et qui s'éloigne de la terre. Alors une
impression secrète de douleur saisit le cœur de Télémaque ; il s'afflige
sans savoir pourquoi ; les larmes coulent de ses yeux, et rien ne lui est
si doux que de pleurer.
En même temps, il aperçoit sur le rivage tous les mariniers de Salente,
couchés sur l'herbe et profondément endormis. Ils étaient las et
abattus : le doux sommeil s'était insinué dans leurs membres, et tous les
humides pavots de la nuit avaient été répandus sur eux en plein jour par
la puissance de Minerve. Télémaque est étonné de voir cet assoupissement
universel des Salentins, pendant que les Phéaciens avaient été si
attentifs et si diligents pour profiter du vent favorable. Mais il est
encore plus occupé à regarder le vaisseau phénicien prêt à disparaître
au milieu des flots, qu'à marcher vers les Salentins pour les éveiller;
un étonnement et un trouble secret tiennent ses yeux attachés vers ce
vaisseau déjà parti, dont il ne voit plus que les voiles qui
blanchissent un peu dans l'onde azurée. Il n'écoute pas même Mentor qui
lui parle ; et il est tout hors de lui-même, dans un transport semblable
à celui des Ménades, lorsqu'elles tiennent le thyrse en main, et
qu'elles font retentir de leurs cris insensés les rives de l'Hèbre, avec
les monts Rhodope et Ismare.
Enfin, il revient un peu de cette espèce d'enchantement ; et les larmes
recommencent à couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit : Je ne m'étonne
point, mon cher Télémaque, de vous voir pleurer ; la cause de votre
douleur, qui vous est inconnue, ne l'est pas à Mentor : c'est la nature
qui parle et qui se fait sentir ; c'est elle qui attendrit votre cœur.
L'inconnu qui vous a donné une si vive émotion est le grand Ulysse : ce
qu'un vieillard phéacien vous a raconté de lui, sous le nom de
Cléomènes, n'est qu'une fiction faite pour cacher plus sûrement le
retour de votre père dans son royaume. Il s'en va tout droit à Ithaque;
déjà il est bien près du port, et il revoit enfin ces lieux si longtemps
désirés. Vos yeux l'ont vu, comme on vous l'avait prédit autrefois, mais
sans le connaître : bientôt vous le verrez, et vous le connaîtrez, et il
vous connaîtra : mais maintenant les dieux ne pouvaient permettre votre
reconnaissance hors d'Ithaque. Son cœur n'a pas été moins ému que le
vôtre ; il est trop sage pour se découvrir à un mortel dans un lieu où il
pourrait être exposé à des trahisons et aux insultes des cruels amants
de Pénélope. Ulysse, votre père, est le plus sage de tous les hommes;
son cœur est comme un puits profond ; on ne saurait y puiser son secret.
Il aime la vérité, et ne dit jamais rien qui la blesse : mais il ne la
dit que pour le besoin ; et la sagesse, comme un sceau, tient toujours
ses lèvres fermées à toute parole inutile. Combien a-t-il été ému en
vous parlant ! combien s'est-il fait de violence pour ne se point
découvrir ! que n'a-t-il pas souffert en vous voyant ! Voilà ce qui le
rendait triste et abattu.
Pendant ce discours, Télémaque, attendri et troublé, ne pouvait retenir
un torrent de larmes ; les sanglots l'empêchèrent même longtemps de
répondre ; enfin il s'écria : Hélas ! mon cher Mentor, je sentais bien dans
cet inconnu je ne sais quoi qui m'attirait à lui et qui remuait toutes
mes entrailles. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit, avant son départ,
que c'était Ulysse, puisque vous le connaissiez ? Pourquoi l'avez-vous
laissé partir sans lui parler, et sans faire semblant de le connaître?
Quel est donc ce mystère ? Serai-je toujours malheureux ? Les dieux
irrités me veulent-ils tenir comme Tantale altéré, qu'une onde trompeuse
amuse, s'enfuyant de ses lèvres*! Ulysse, Ulysse, m'avez-vous échappé
pour jamais ? Peut-être ne le verrai-je plus ! Peut-être que les amants de
Pénélope le feront tomber dans les embûches qu'ils me préparaient ! Au
moins, si je le suivais, je mourrais avec lui ! O Ulysse, ô Ulysse ! si la
tempête ne vous rejette point encore contre quelque écueil (car j'ai
tout à craindre de la fortune ennemie), je tremble de peur que vous
n'arriviez à Ithaque avec un sort aussi funeste qu'Agamemnon à Mycènes.
Mais pourquoi, cher Mentor, m'avez-vous envié mon bonheur ? Maintenant je
l'embrasserais ; je serais déjà avec lui dans le port d'Ithaque ; nous
combattrions pour vaincre tous nos ennemis.
Mentor lui répondit en souriant : Voyez, mon cher Télémaque, comment les
hommes sont faits : vous voilà tout désolé, parce que vous avez vu votre
père sans le reconnaître. Que n'eussiez-vous pas donné hier pour être
assuré qu'il n'était pas mort ? Aujourd'hui, vous en êtes assuré par vos
propres yeux ; et cette assurance, qui devrait vous combler de joie, vous
laisse dans l'amertume ! Ainsi le cœur malade des mortels compte toujours
pour rien ce qu'il a le plus désiré, dès qu'il le possède, et est
ingénieux pour se tourmenter sur ce qu'il ne possède pas encore. C'est
pour exercer votre patience que les dieux vous tiennent ainsi en
suspens. Vous regardez ce temps comme perdu ; sachez que c'est le plus
utile de votre vie, car ces peines servent à vous exercer dans la plus
nécessaire de toutes les vertus pour ceux qui doivent commander. Il faut
être patient pour devenir maître de soi et des autres hommes:
l'impatience, qui paraît une force et une vigueur de l'âme, n'est qu'une
faiblesse et une impuissance de souffrir la peine. Celui qui ne sait pas
attendre et souffrir est comme celui qui ne sait pas se taire sur un
secret ; l'un et l'autre manquent de fermeté pour se retenir : comme un
homme qui court dans un chariot, et qui n'a pas la main assez ferme pour
arrêter, quand il le faut, ses coursiers fougueux ; ils n'obéissent plus
au frein, ils se précipitent ; et l'homme faible, auquel ils échappent,
est brisé dans sa chute. Ainsi l'homme impatient est entraîné, par ses
désirs indomptés et farouches, dans un abîme de malheurs : plus sa
puissance est grande, plus son impatience lui est funeste ; il n'attend
rien, il ne se donne le temps de rien mesurer ; il force toutes choses
pour se contenter ; il rompt les branches pour cueillir le fruit avant
qu'il soit mûr ; il brise les portes, plutôt que d'attendre qu'on les lui
ouvre ; il veut moissonner quand le sage laboureur sème : tout ce qu'il
fait à la hâte et à contre-temps est mal fait, et ne peut avoir de
durée, non plus que ses désirs volages. Tels sont les projets insensés
d'un homme qui croit pouvoir tout, et qui se livre à ses désirs
impatients pour abuser de sa puissance. C'est pour vous apprendre à être
patient, mon cher Télémaque, que les dieux exercent tant votre patience,
et semblent se jouer de vous dans la vie errante où ils vous tiennent
toujours incertain. Les biens que vous espérez se montrent à vous et
s'enfuient comme un songe léger que le réveil fait disparaître, pour
vous apprendre que les choses mêmes qu'on croit tenir dans ses mains
échappent dans l'instant. Les plus sages leçons d'Ulysse ne vous seront
pas aussi utiles que sa longue absence, et que les peines que vous
souffrez en le cherchant.
Ensuite Mentor voulut mettre la patience de Télémaque à une dernière
épreuve encore plus forte. Dans le moment où le jeune homme allait avec
ardeur presser les matelots pour hâter le départ, Mentor l'arrêta tout à
coup, et l'engagea à faire sur le rivage un grand sacrifice à Minerve.
Télémaque fait avec docilité ce que Mentor veut. On dresse deux autels
de gazon. L'encens fume, le sang des victimes coule. Télémaque pousse
des soupirs tendres vers le ciel ; il reconnaît la puissante protection
de la déesse.
A peine le sacrifice est-il achevé, qu'il suit Mentor dans les routes
sombres d'un petit bois voisin. Là, il aperçoit tout à coup que le
visage de son ami prend une nouvelle forme : les rides de son front
s'effacent comme les ombres disparaissent, quand l'Aurore, de ses doigts
de rose, ouvre les portes de l'Orient, et enflamme tout l'horizon ; ses
yeux creux et austères se changent en des yeux bleus d'une douceur
céleste et pleins d'une flamme divine ; sa barbe grise et négligée
disparaît ; des traits nobles et fiers, mêlés de douceur et de grâce, se
montrent aux yeux de Télémaque ébloui. Il reconnaît un visage de femme,
avec un teint plus uni qu'une fleur tendre : on y voit la blancheur des
lis mêlés de roses naissantes : sur ce visage fleurit une éternelle
jeunesse, avec une majesté simple et négligée. Une odeur d'ambroisie se
répand de ses cheveux flottants*; ses habits éclatent comme les vives
couleurs dont le soleil, en se levant, peint les sombres voûtes du ciel
et les nuages qu'il vient dorer. Cette divinité ne touche pas du pied à
terre ; elle coule légèrement dans l'air comme un oiseau le fend de ses
ailes : elle tient de sa puissante main une lance brillante, capable de
faire trembler les villes et les nations les plus guerrières ; Mars même
en serait effrayé. Sa voix est douce et modérée, mais forte et
insinuante ; toutes ses paroles sont des traits de feu qui percent le
cœur de Télémaque, et qui lui font ressentir je ne sais quelle douceur
délicieuse. Sur son casque paraît l'oiseau triste d'Athènes, et sur sa
poitrine brille la redoutable égide. A ces marques, Télémaque reconnaît
Minerve.
O déesse, se dit-il, c'est donc vous-même qui avez daigné conduire le
fils d'Ulysse pour l'amour de son père ! Il voulait en dire davantage,
mais la voix lui manqua ; ses lèvres s'efforçaient en vain d'exprimer les
pensées qui sortaient avec impétuosité du fond de son cœur ; la divinité
présente l'accablait, et il était comme un homme qui, dans un songe, est
oppressé jusqu'à perdre la respiration, et qui, par l'agitation pénible
de ses lèvres, ne peut former aucune voix.
Enfin Minerve prononça ces paroles : Fils d'Ulysse, écoutez-moi pour la
dernière fois. Je n'ai instruit aucun mortel avec autant de soin que
vous ; je vous ai mené par la main au travers des naufrages, des terres
inconnues, des guerres sanglantes, et de tous les maux qui peuvent
éprouver le cœur de l'homme. Je vous ai montré, par des expériences
sensibles, les vraies et les fausses maximes par lesquelles on peut
régner. Vos fautes ne vous ont pas été moins utiles que vos malheurs:
car quel est l'homme qui peut gouverner sagement, s'il n'a jamais
souffert, et s'il n'a jamais profité des souffrances où ses fautes l'ont
précipité?
Vous avez rempli, comme votre père, les terres et les mers de vos
tristes aventures. Allez, vous êtes maintenant digne de marcher sur ses
pas. Il ne vous reste plus qu'un court et facile trajet jusques à
Ithaque, où il arrive dans ce moment : combattez avec lui ; obéissez-lui
comme le moindre de ses sujets ; donnez-en l'exemple aux autres. Il vous
donnera pour épouse Antiope, et vous serez heureux avec elle, pour avoir
moins cherché la beauté que la sagesse et la vertu.
Lorsque vous régnerez, mettez toute votre gloire à renouveler l'âge
d'or : écoutez tout le monde ; croyez peu de gens ; gardez-vous bien de
vous croire trop vous-même : craignez de vous tromper, mais ne craignez
jamais de laisser voir aux autres que vous avez été trompé.
Aimez les peuples ; n'oubliez rien pour en être aimé. La crainte est
nécessaire quand l'amour manque ; mais il la faut toujours employer à
regret, comme les remèdes les plus violents et les plus dangereux.
Considérez toujours de loin toutes les suites de ce que vous voudrez
entreprendre ; prévoyez les plus terribles inconvénients, et sachez que
le vrai courage consiste à envisager tous les périls, et à les mépriser
quand ils deviennent nécessaires. Celui qui ne veut pas les voir n'a pas
assez de courage pour en supporter tranquillement la vue : celui qui les
voit tous, qui évite tous ceux qu'on peut éviter, et qui tente les
autres sans s'émouvoir, est le seul sage et magnanime.
Fuyez la mollesse, le faste, la profusion ; mettez votre gloire dans la
simplicité ; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornements de
votre personne et de votre palais ; qu'elles soient la garde qui vous
environne, et que tout le monde apprenne de vous en quoi consiste le
vrai bonheur. N'oubliez jamais que les rois ne règnent point pour leur
propre gloire, mais pour le bien des peuples. Les biens qu'ils font
s'étendent jusque dans les siècles les plus éloignés : les maux qu'ils
font se multiplient de génération en génération, jusqu'à la postérité la
plus reculée. Un mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs
siècles.
Surtout soyez en garde contre votre humeur : c'est un ennemi que vous
porterez partout avec vous jusques à la mort ; il entrera dans vos
conseils, et vous trahira, si vous l'écoutez. L'humeur fait perdre les
occasions les plus importantes ; elle donne des inclinations et des
aversions d'enfant, au préjudice des plus grands intérêts ; elle fait
décider les plus grandes affaires par les plus petites raisons ; elle
obscurcit tous les talents, rabaisse le courage, rend un homme inégal,
faible, vil et insupportable. Défiez-vous de cet ennemi.
Craignez les dieux, ô Télémaque ; cette crainte est le plus grand trésor
du cœur de l'homme : avec elle vous viendront la sagesse, la justice, la
paix, la joie, les plaisirs purs, la vraie liberté, la douce abondance,
la gloire sans tache.