Mentor lui dit aussitôt : Vous vous trompez, mon cher Télémaque ; vous

êtes né comme les enfants des rois nourris dans la pourpre, qui veulent

que tout se fasse à leur mode, et que toute la nature obéisse à leurs

volontés, mais qui n'ont la force de résister à personne en face. Ce

n'est pas qu'ils se soucient des hommes, ni qu'ils craignent par bonté

de les affliger ; mais c'est que, pour leur propre commodité, ils ne

veulent point voir autour d'eux des visages tristes et mécontents. Les

peines et les misères des hommes ne les touchent point, pourvu qu'elles

ne soient pas sous leurs yeux ; s'ils en entendent parler, ce discours

les importune et les attriste. Pour leur plaire, il faut toujours dire

que tout va bien : et pendant qu'ils sont dans leurs plaisirs, ils ne

veulent rien voir ni entendre qui puisse interrompre leurs joies.

Faut-il reprendre, corriger, détromper quelqu'un, résister aux

prétentions et aux passions injustes d'un homme importun, ils en

donneront toujours la commission à quelque autre personne : plutôt que de

parler eux-mêmes avec une douce fermeté dans ces occasions, ils se

laisseraient plutôt arracher les grâces les plus injustes ; ils

gâteraient leurs affaires les plus importantes, faute de savoir décider

contre le sentiment de ceux auxquels ils ont affaire tous les jours.

Cette faiblesse qu'on sent en eux fait que chacun ne songe qu'à s'en

prévaloir : on les presse, on les importune, on les accable, et on

réussit en les accablant. D'abord on les flatte et on les encense pour

s'insinuer, mais dès qu'on est dans leur confiance, et qu'on est auprès

d'eux dans des emplois de quelque autorité, on les mène loin, on leur

impose le joug : ils en gémissent, ils veulent souvent le secouer ; mais

ils le portent toute leur vie. Ils sont jaloux de ne paraître point

gouvernés, et ils le sont toujours : ils ne peuvent se passer de l'être;

car ils sont semblables à ces faibles tiges de vigne qui, n'ayant par

elles-mêmes aucun soutien, rampent toujours autour du tronc de quelque

grand arbre. Je ne souffrirai point, ô Télémaque ! que vous tombiez dans

ce défaut, qui rend un homme imbécile pour le gouvernement. Vous qui

êtes tendre jusqu'à n'oser parler à Idoménée, vous ne serez plus touché

de ses peines dès que vous serez sorti de Salente ; ce n'est point sa

douleur qui vous attendrit, c'est sa présence qui vous embarrasse. Allez

parler vous-même à Idoménée ; apprenez en cette occasion à être tendre et

ferme tout ensemble : montrez-lui votre douleur de le quitter, mais

montrez-lui aussi d'un ton décisif la nécessité de notre départ.

Télémaque n'osait ni résister à Mentor, ni aller trouver Idoménée ; il

était honteux de sa crainte, et n'avait pas le courage de la surmonter:

il hésitait ; il faisait deux pas, et revenait incontinent pour alléguer

à Mentor quelque nouvelle raison de différer. Mais le seul regard de

Mentor lui ôtait la parole, et faisait disparaître tous ces beaux

prétextes. Est-ce donc là, disait Mentor en souriant, ce vainqueur des

Dauniens, ce libérateur de la grande Hespérie, ce fils du sage Ulysse,

qui doit être après lui l'oracle de la Grèce ! Il n'ose dire à Idoménée

qu'il ne peut plus retarder son retour dans sa patrie, pour revoir son

père ! O peuples d'Ithaque, combien serez-vous malheureux un jour, si

vous ayez un roi que la mauvaise honte domine, et qui sacrifie les plus

grands intérêts à ses faiblesses sur les plus petites choses ! Voyez,

Télémaque, quelle différence il y a entre la valeur dans les combats et

le courage dans les affaires : vous n'avez point craint les armes

d'Adraste, et vous craignez la tristesse d'Idoménée. Voilà ce qui

déshonore les princes qui ont fait les plus grandes actions : après avoir

paru des héros dans la guerre, ils se montrent les derniers des hommes

dans les occasions communes, où d'autres se soutiennent avec vigueur.

Télémaque, sentant la vérité de ces paroles et piqué de ce reproche,

partit brusquement sans s'écouter lui-même. Mais à peine commença-t-il

à paraître dans le lieu où Idoménée était assis, les yeux baissés,

languissant et abattu de tristesse, qu'ils se craignirent l'un l'autre;

ils n'osaient se regarder ; ils s'entendaient sans se rien dire, et

chacun craignait que l'autre ne rompît le silence : ils se mirent tous

deux à pleurer. Enfin Idoménée, pressé d'un excès de douleur, s'écria : A

quoi sert de rechercher la vertu, si elle récompense si mal ceux qui

l'aiment ? Après m'avoir montré ma faiblesse, on m'abandonne ! hé bien ! je

vais retomber dans tous mes malheurs : qu'on ne me parle plus de bien

gouverner ; non, je ne puis le faire ; je suis las des hommes ! Où

voulez-vous aller, Télémaque ? Votre père n'est plus ; vous le cherchez

inutilement. Ithaque est en proie à vos ennemis ; ils vous feront périr,

si vous y retournez. Demeurez ici ; vous serez mon gendre et mon

héritier ; vous régnerez après moi. Pendant ma vie même, vous aurez ici

un pouvoir absolu : ma confiance en vous sera sans bornes. Que si vous

êtes insensible à tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui

est toute ma ressource. Parlez ; répondez-moi : n'endurcissez pas votre

cœur ; ayez pitié du plus malheureux de tous les hommes. Quoi ! vous ne

dites rien ! Ah ! je comprends combien les dieux me sont cruels ; je le

sens encore plus rigoureusement qu'en Crète, lorsque je perçai mon

propre fils.

Enfin Télémaque lui répondit d'une voix troublée et timide : Je ne suis

point à moi ; les destinées me rappellent dans ma patrie. Mentor, qui a

la sagesse des dieux, m'ordonne en leur nom de partir. Que voulez-vous

que je fasse ? Renoncerai-je à mon père, à ma mère, à ma patrie, qui me

doit être encore plus chère qu'eux ? Étant né pour être roi, je ne suis

pas destiné à une vie douce et tranquille, ni à suivre mes inclinations.

Votre royaume est plus riche et plus puissant que celui de mon père;

mais je dois préférer ce que les dieux me destinent à ce que vous avez

la bonté de m'offrir. Je me croirais heureux, si j'avais Antiope pour

épouse, sans espérance de votre royaume ; mais, pour m'en rendre digne,

il faut que j'aille où mes devoirs m'appellent, et que ce soit mon père

qui vous la demande pour moi. Ne m'avez-vous pas promis de me renvoyer à

Ithaque ? N'est-ce pas sur cette promesse que j'ai combattu pour vous

contre Adraste avec les alliés ? il est temps que je songe à réparer mes

malheurs domestiques. Les dieux, qui m'ont donné à Mentor, ont aussi

donné Mentor au fils d'Ulysse pour lui faire remplir ses destinées.

Voulez-vous que je perde Mentor, après avoir perdu tout le reste ? Je

n'ai plus ni biens, ni retraite, ni père, ni mère, ni patrie assurée ; il

ne me reste qu'un nomme sage et vertueux, qui est le plus précieux don

de Jupiter : jugez vous-même si je puis y renoncer, et consentir qu'il

m'abandonne. Non, je mourrais plutôt. Arrachez-moi la vie ; la vie n'est

rien : mais ne m'arrachez pas Mentor.

A mesure que Télémaque parlait, sa voix devenait plus forte, et sa

timidité disparaissait. Idoménée ne savait que répondre, et ne pouvait

demeurer d'accord de ce que le fils d'Ulysse lui disait. Lorsqu'il ne

pouvait plus parler, du moins il tâchait, par ses regards et par ses

gestes, de faire pitié. Dans ce moment, il vit paraître Mentor, qui lui

dit ces graves paroles:

Ne vous affligez point : nous vous quittons ; mais la sagesse qui préside

aux conseils des dieux demeurera sur vous : croyez seulement que vous

êtes trop heureux que Jupiter nous ait envoyés ici pour sauver votre

royaume, et pour vous ramener de vos égarements. Philoclès, que nous

vous avons rendu, vous servira fidèlement : la crainte des dieux, le goût

de la vertu, l'amour des peuples, la compassion pour les misérables,

seront toujours dans son cœur. Écoutez-le, servez-vous de lui avec

confiance et sans jalousie. Le plus grand service que vous puissiez en

tirer est de l'obliger à vous dire tous vos défauts sans adoucissement.

Voilà en quoi consiste le plus grand courage d'un bon roi, que de

chercher de vrais amis qui lui fassent remarquer ses fautes. Pourvu que

vous ayez ce courage, notre absence ne vous nuira point, et vous vivrez

heureux : mais si la flatterie, qui se glisse comme un serpent, retrouve

un chemin jusqu'à votre cœur, pour vous mettre en défiance contre les

conseils désintéressés, vous êtes perdu. Ne vous laissez point abattre

mollement à la douleur, mais efforcez-vous de suivre la vertu. J'ai dit

à Philoclès tout ce qu'il doit faire pour vous soulager et pour n'abuser

jamais de votre confiance ; je puis vous répondre de lui : les dieux vous

l'ont donné comme ils m'ont donné à Télémaque. Chacun doit suivre

courageusement sa destinée ; il est inutile de s'affliger. Si jamais

vous aviez besoin de mon secours, après que j'aurai rendu Télémaque à

son père et à son pays, je reviendrais vous voir. Que pourrais-je faire

qui me donnât un plaisir plus sensible ? Je ne cherche ni biens ni

autorité sur la terre ; je ne veux qu'aider ceux qui cherchent la justice

et la vertu. Pourrais-je oublier jamais la confiance et l'amitié que

vous m'avez témoignées?

A ces mots, Idoménée fut tout à coup changé ; il sentit son cœur apaisé,

comme Neptune de son trident apaise les flots en courroux et les plus

noires tempêtes : il restait seulement en lui une douleur douce et

paisible ; c'était plutôt une tristesse et un sentiment tendre qu'une

vive douleur. Le courage, la confiance, la vertu, l'espérance du secours

des dieux, commencèrent à renaître au dedans de lui.

Eh bien ! dit-il, mon cher Mentor, il faut donc tout perdre, et ne se

point décourager ! Du moins souvenez-vous d'Idoménée quand vous serez

arrivés à Ithaque, où votre sagesse vous comblera de prospérités.

N'oubliez pas que Salente fut votre ouvrage, et que vous y avez laissé

un roi malheureux qui n'espère qu'en vous. Allez, digne fils d'Ulysse,

je ne vous retiens plus ; je n'ai garde de résister aux dieux, qui

m'avaient prêté un si grand trésor. Allez aussi, Mentor, le plus grand

et le plus sage de tous les hommes (si toutefois l'humanité peut faire

ce que j'ai vu en vous, et si vous n'êtes point une divinité sous une

forme empruntée pour instruire les hommes faibles et ignorants), allez

conduire le fils d'Ulysse, plus heureux de vous avoir que d'être le

vainqueur d'Adraste. Allez tous deux : je n'ose plus parler, pardonnez

mes soupirs. Allez, vivez, soyez heureux ensemble ; il ne me reste plus

rien au monde, que le souvenir de vous avoir possédés ici. O beaux

jours ! trop heureux jours ! jours dont je n'ai pas assez connu le prix!

jours trop rapidement écoulés ! vous ne reviendrez jamais ! jamais mes

yeux ne reverront ce qu'ils voient!

Mentor prit ce moment pour le départ ; il embrassa Philoclès, qui

l'arrosa de ses larmes sans pouvoir parler. Télémaque voulut prendre

Mentor par la main pour le tirer de celle d'Idoménée ; mais Idoménée,

prenant le chemin du port, se mit entre Mentor et Télémaque : il les

regardait ; il gémissait ; il commençait des paroles entrecoupées, et n'en

pouvait achever aucune.

Cependant on entend des cris confus sur le rivage couvert de matelots:

on tend les cordages ; le vent favorable se lève. Télémaque et Mentor,

les larmes aux yeux, prennent congé du roi, qui les tient longtemps

serrés entre ses bras, et qui les suit des yeux aussi loin qu'il le

peut*.

LIVRE DIX-HUITIÈME.

SOMMAIRE.

Pendant la navigation, Télémaque discourt avec Mentor sur les principes

d'un sage gouvernement et, en particulier, sur les moyens de connaître

les hommes, sur le meilleur emploi à faire de leurs talents, afin d'en

retirer le plus de profit possible et pour l'État et pour eux-mêmes.--Le

calme de la mer les force de relâcher dans une île où Ulysse venait

d'aborder.--Télémaque le rencontre et lui parle sans le

reconnaître.--Après l'avoir vu s'embarquer, il ressent un trouble dont

il ne peut se rendre compte.--Mentor lui apprend alors que c'est à

Ulysse lui-même qu'il a parlé ; il le console et l'assure qu'il rejoindra

bientôt son père ; puis il éprouve encore sa patience en retardant son

départ pour faire un sacrifice à Minerve.--Enfin, la déesse elle-même,

cachée sous la figure de Mentor, reprend sa forme divine et se fait

connaître.--Elle donne à Télémaque ses dernières instructions et

disparaît.--Télémaque se hâte alors de partir et arrive à Ithaque, où il

retrouve son père chez le fidèle Eumée.

Déjà les voiles s'enflent, on lève les ancres ; la terre semble s'enfuir.

Le pilote expérimenté aperçoit de loin la montagne de Leucate[62], dont

la tête se cache dans un tourbillon de frimas glacés, et les monts

Acrocérauniens[63], qui montrent encore un front orgueilleux au ciel,

après avoir été si souvent écrasés par la foudre.

Pendant cette navigation, Télémaque disait à Mentor : Je crois maintenant

concevoir les maximes de gouvernement que vous m'avez expliquées.

D'abord elles me paraissent comme un songe ; mais peu à peu elles se

démêlent dans mon esprit, et s'y présentent clairement : comme tous les

objets paraissent sombres et en confusion, le matin, aux premières

lueurs de l'aurore ; mais ensuite ils semblent sortir comme d'un chaos,

quand la lumière, qui croît insensiblement, leur rend, pour ainsi dire,

leurs figures et leurs couleurs naturelles. Je suis très-persuadé que le

point essentiel du gouvernement est de bien discerner les différents

caractères d'esprits, pour les choisir et pour les appliquer selon leurs

talents : mais il me reste à savoir comment on peut se connaître en

hommes.

Alors Mentor lui répondit : Il faut étudier les hommes pour les

connaître ; et pour les connaître, il en faut voir souvent, et traiter

avec eux. Les rois doivent converser avec leurs sujets, les faire

parler, les consulter, les éprouver par de petits emplois dont ils leur

fassent rendre compte, pour voir s'ils sont capables de plus hautes

fonctions. Comment est-ce, mon cher Télémaque, que vous avez appris, à

Ithaque, à vous connaître en chevaux ? c'est à force d'en voir et de

remarquer leurs défauts et leurs perfections avec des gens

expérimentés. Tout de même, parlez souvent des bonnes et des mauvaises

qualités des hommes, avec d'autres hommes sages et vertueux, qui aient

longtemps étudié leurs caractères ; vous apprendrez insensiblement

comment ils sont faits, et ce qu'il est permis d'en attendre. Qu'est-ce

qui vous a appris à connaître les bons et les mauvais poëtes ? c'est la

fréquente lecture, et la réflexion avec des gens qui avaient le goût de

la poésie. Qu'est-ce qui vous a acquis du discernement sur la musique?

c'est la même application à observer les divers musiciens. Comment

peut-on espérer de bien gouverner les hommes, si on ne les connaît pas?

et comment les connaîtra-t-on, si on ne vit jamais avec eux ? Ce n'est

pas vivre avec eux que de les voir tous en public, où l'on ne dit de

part et d'autre que des choses indifférentes et préparées avec art : il

est question de les voir en particulier, de tirer du fond de leurs cœurs

toutes les ressources secrètes qui y sont, de les tâter de tous côtés,

de les sonder pour découvrir leurs maximes. Mais, pour bien juger les

hommes, il faut commencer par savoir ce qu'ils doivent être ; il faut

savoir ce que c'est que le vrai et solide mérite, pour discerner ceux

qui en ont d'avec ceux qui n'en ont pas.

On ne cesse de parler de vertu et de mérite, sans savoir ce que c'est

précisément que le mérite et la vertu. Ce ne sont que de beaux noms, que

des termes vagues, pour la plupart des hommes, qui se font honneur d'en

parler à toute heure. Il faut avoir des principes certains de justice,

de raison, de vertu, pour connaître ceux qui sont raisonnables et

vertueux. Il faut savoir les maximes d'un bon et sage gouvernement, pour

connaître les hommes qui ont ces maximes, et ceux qui s'en éloignent par

une fausse subtilité. En un mot, pour mesurer plusieurs corps, il faut

avoir une mesure fixe ; pour juger, il faut tout de même avoir des

principes constants auxquels tous nos jugements se réduisent. Il faut

savoir précisément quel est le but de la vie humaine, et quelle fin on

doit se proposer en gouvernant les hommes. Ce but unique et essentiel

est de ne vouloir jamais l'autorité et la grandeur pour soi ; car cette

recherche ambitieuse n'irait qu'à satisfaire un orgueil tyrannique : mais

on doit se sacrifier, dans les peines infinies du gouvernement, pour

rendre les hommes bons et heureux. Autrement on marche à tâtons et au

hasard pendant toute la vie : on va comme un navire en pleine mer, qui

n'a point de pilote, qui ne consulte point les astres, et à qui toutes

les côtes voisines sont inconnues ; il ne peut faire que naufrage.

Souvent les princes, faute de savoir en quoi consiste la vraie vertu, ne

savent point ce qu'ils doivent chercher dans les hommes. La vraie vertu

a pour eux quelque chose d'âpre ; elle leur paraît trop austère et

indépendante ; elle les effraye et les aigrit : ils se tournent vers la

flatterie. Dès lors ils ne peuvent plus trouver ni de sincérité ni de

vertu ; dès lors ils courent après un vain fantôme de fausse gloire, qui

les rend indignes de la véritable. Ils s'accoutument bientôt à croire

qu'il n'y a point de vraie vertu sur la terre ; car les bons connaissent

bien les méchants, mais les méchants ne connaissent point les bons, et

ne peuvent pas croire qu'il y en ait. De tels princes ne savent que se

défier de tout le monde également : ils se cachent, ils se renferment,

ils sont jaloux sur les moindres choses, ils craignent les hommes, et se

font craindre d'eux, ils fuient la lumière, ils n'osent paraître dans

leur naturel. Quoiqu'ils ne veuillent point être connus, ils ne laissent

pas de l'être, car la curiosité maligne de leurs sujets pénètre et

devine tout. Mais ils ne connaissent personne : les gens intéressés qui

les obsèdent sont ravis de les voir inaccessibles. Un roi inaccessible

aux hommes l'est aussi à la vérité : on noircit par d'infâmes rapports,

et on écarte de lui, tout ce qui pourrait lui ouvrir les yeux. Ces

sortes de rois passent leur vie dans une grandeur sauvage et farouche;

ou, craignant sans cesse d'être trompés, ils le sont toujours

inévitablement, et méritent de l'être. Dès qu'on ne parle qu'à un petit

nombre de gens, on s'engage à recevoir toutes leurs passions et tous

leurs préjugés : les bons mêmes ont leurs défauts et leurs préventions.

De plus, on est à la merci des rapporteurs, nation basse et maligne, qui

se nourrit de venin, qui empoisonne les choses innocentes, qui grossit

les petites, qui invente le mal plutôt que de cesser de nuire ; qui se

joue, pour son intérêt, de la défiance et de l'indigne curiosité d'un

prince faible et ombrageux.

Connaissez donc, ô mon cher Télémaque ! connaissez les hommes;

examinez-les, faites-les parler les uns sur les autres ; éprouvez-les peu

à peu, ne vous livrez à aucun. Profitez de vos expériences, lorsque vous

aurez été trompé dans vos jugements : car vous serez trompé quelquefois;

et les méchants sont trop profonds pour ne surprendre pas les bons par

leurs déguisements. Apprenez par là à ne juger promptement de personne

ni en bien ni en mal ; l'un et l'autre sont très-dangereux : ainsi vos

erreurs passées vous instruiront très-utilement. Quand vous aurez trouvé

des talents et de la vertu dans un homme, servez-vous-en avec confiance:

car les honnêtes gens veulent qu'on sente leur droiture ; ils aiment

mieux de l'estime et de la confiance que des trésors. Mais ne les gâtez

pas en leur donnant un pouvoir sans bornes ; tel eût été toujours

vertueux, qui ne l'est plus, parce que son maître lui a donné trop

d'autorité et trop de richesses. Quiconque est assez aimé des dieux pour

trouver dans tout un royaume deux ou trois vrais amis, d'une sagesse et

d'une bonté constante, trouve bientôt par eux d'autres personnes qui

leur ressemblent, pour remplir les places inférieures. Par les bons

auxquels on se confie, on apprend ce qu'on ne peut pas discerner par

soi-même sur les autres sujets.

Mais faut-il, disait Télémaque, se servir des méchants quand ils sont

habiles, comme je l'ai ouï dire souvent ? On est souvent, répondait

Mentor, dans la nécessité de s'en servir. Dans une maison agitée et en

désordre, on trouve souvent des gens injustes et artificieux qui sont

déjà en autorité ; ils ont des emplois importants qu'on ne peut leur

ôter ; ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes

qu'on a besoin de ménager : il faut les ménager eux-mêmes, ces hommes

scélérats, parce qu'on les craint, et qu'ils peuvent tout bouleverser.

Il faut bien s'en servir pour un temps, mais il faut aussi avoir en vue

de les rendre peu à peu inutiles. Pour la vraie et intime confiance,

gardez-vous bien de la leur donner jamais ; car ils peuvent en abuser, et

vous tenir ensuite malgré vous par votre secret ; chaîne plus difficile à

rompre que toutes les chaînes de fer. Servez-vous d'eux pour des

négociations passagères ; traitez-les bien ; engagez-les par leurs

passions mêmes à vous être fidèles ; car vous ne les tiendrez que par

là : mais ne les mettez point dans vos délibérations les plus secrètes.

Ayez toujours un ressort prêt pour les remuer à votre gré ; mais ne leur

donnez jamais la clef de votre cœur ni de vos affaires. Quand votre État

devient paisible, réglé, conduit par des hommes sages et droits dont

vous êtes sûr, peu à peu les méchants, dont vous étiez contraint de vous

servir, deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien

traiter ; car il n'est jamais permis d'être ingrat, même pour les

méchants : mais, en les traitant bien, il faut tâcher de les rendre bons;

il est nécessaire de tolérer en eux certains défauts qu'on pardonne à

l'humanité : il faut néanmoins peu à peu relever l'autorité, et réprimer

les maux qu'ils feraient ouvertement, si on les laissait faire. Après

tout, c'est un mal que le bien se fasse par les méchants, et, quoique ce

mal soit souvent inévitable, il faut tendre néanmoins peu à peu à le

faire cesser. Un prince sage, qui ne veut que le bon ordre et la

justice, parviendra, avec le temps, à se passer des hommes corrompus et

trompeurs ; il en trouvera assez de bons qui auront une habileté

suffisante.

Mais ce n'est pas assez de trouver de bons sujets dans une nation, il

est nécessaire d'en former de nouveaux. Ce doit être, répondit

Télémaque, un grand embarras. Point du tout, reprit Mentor:

l'application que vous avez à chercher les hommes habiles et vertueux,

pour les élever, excite et anime tous ceux qui ont du talent et du

courage ; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il d'hommes qui

languissent dans une oisiveté obscure, et qui deviendraient de grands

hommes, si l'émulation et l'espérance du succès les animaient au

travail ! Combien y a-t-il d'hommes que la misère et l'impuissance de

s'élever par la vertu tentent de s'élever par le crime ! Si donc vous

attachez les récompenses et les honneurs au génie et à la vertu, combien

de sujets se formeront d'eux-mêmes ! Mais combien en formerez-vous en les

faisant monter de degré en degré, depuis les derniers emplois jusques

aux premiers ! Vous exercerez les talents ; vous éprouverez l'étendue de

l'esprit et la sincérité de la vertu. Les hommes qui parviendront aux

plus hautes places auront été nourris sous vos yeux dans les

inférieures. Vous les aurez suivis toute leur vie, de degré en degré;

vous jugerez d'eux ; non par leurs paroles, mais par toute la suite de

leurs actions.

Pendant que Mentor raisonnait ainsi avec Télémaque, ils aperçurent un

vaisseau phéacien qui avait relâché dans une petite île déserte et

sauvage bordée de rochers affreux. En même temps les vents se turent;

les plus doux zéphyrs même semblèrent retenir leurs haleines ; toute la

mer devint unie comme une glace ; les voiles abattues ne pouvaient plus

animer le vaisseau ; l'effort des rameurs, déjà fatigués, était inutile:

il fallut aborder en cette île, qui était plutôt un écueil qu'une terre

propre à être habitée par des hommes. En un autre temps moins calme, on

n'aurait pu y aborder sans un grand péril.

Les Phéaciens, qui attendaient le vent, ne paraissaient pas moins

impatients que les Salentins de continuer leur navigation. Télémaque

s'avance vers eux sur ces rivages escarpés. Aussitôt il demande au

premier homme qu'il rencontre s'il n'a point vu Ulysse, roi d'Ithaque,

dans la maison du roi Alcinoüs.

Celui auquel il s'était adressé par hasard n'était pas Phéacien : c'était

un étranger inconnu, qui avait un air majestueux, mais triste et abattu;

il paraissait rêveur et à peine écouta-t-il d'abord la question de

Télémaque, mais enfin il lui répondit : Ulysse, vous ne vous trompez pas,

a été reçu chez le roi Alcinoüs, comme en un lieu où l'on craint

Jupiter, et où l'on exerce l'hospitalité ; mais il n'y est plus, et vous

l'y chercheriez inutilement ; il est parti pour revoir Ithaque, si les

dieux apaisés souffrent enfin qu'il puisse jamais saluer ses dieux

pénates.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 31 / 34 段