dites ; mais, si les choses allaient ainsi, un roi serait souvent trompé,
n'entrant point par lui-même dans le détail. C'est vous-même qui vous
trompez, repartit Mentor : ce qui empêche qu'on ne soit trompé, c'est la
connaissance générale du gouvernement. Les gens qui n'ont point de
principes dans les affaires, et qui n'ont point le vrai discernement des
esprits, vont toujours comme à tâtons ; c'est un hasard quand ils ne se
trompent pas ; ils ne savent pas même précisément ce qu'ils cherchent, ni
à quoi ils doivent tendre ; ils ne savent que se défier, et se défient
plutôt des honnêtes gens qui les contredisent, que des trompeurs qui les
flattent. Au contraire, ceux qui ont des principes pour le gouvernement,
et qui se connaissent en hommes, savent ce qu'ils doivent chercher en
eux, et les moyens d'y parvenir ; ils reconnaissent assez, du moins en
gros, si les gens dont ils se servent sont des instruments propres à
leurs desseins, et s'ils entrent dans leurs vues pour tendre au but
qu'ils se proposent. D'ailleurs, comme ils ne se jettent point dans des
détails accablants, ils ont l'esprit plus libre pour envisager d'une
seule vue le gros de l'ouvrage, et pour observer s'il s'avance vers la
fin principale. S'ils sont trompés, du moins ils ne le sont guère dans
l'essentiel. D'ailleurs, ils sont au-dessus des petites jalousies qui
marquent un esprit borné et une âme basse : ils comprennent qu'on ne peut
éviter d'être trompé dans les grandes affaires, puisqu'il faut s'y
servir des hommes, qui sont si souvent trompeurs. On perd plus dans
l'irrésolution où jette la défiance, qu'on ne perdrait à se laisser un
peu tromper. On est trop heureux, quand on n'est trompé que dans des
choses médiocres ; les grandes ne laissent pas de s'acheminer, et c'est
la seule chose dont un grand homme doit être en peine. Il faut réprimer
sévèrement la tromperie, quand on la découvre ; mais il faut compter sur
quelque tromperie, si l'on ne veut point être véritablement trompé. Un
artisan, dans sa boutique, voit tout de ses propres yeux, et fait tout
de ses propres mains ; mais un roi, dans un grand État, ne peut tout
faire ni tout voir. Il ne doit faire que les choses que nul autre ne
peut faire sous lui ; il ne doit voir que ce qui entre dans la décision
des choses importantes.
Enfin Mentor dit à Télémaque : Les dieux vous aiment, et vous préparent
un règne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici est fait moins
pour la gloire d'Idoménée, que pour votre instruction. Tous ces sages
établissements que vous admirez dans Salente ne sont que l'ombre de ce
que vous ferez un jour à Ithaque, si vous répondez par vos vertus à
votre haute destinée. Il est temps que nous songions à partir d'ici;
Idoménée tient un vaisseau prêt pour notre retour.
Aussitôt Télémaque ouvrit son cœur à son ami, mais avec quelque peine,
sur un attachement qui lui faisait regretter Salente. Vous me blâmerez
peut-être, lui dit-il, de prendre trop facilement des inclinations dans
les lieux où je passe ; mais mon cœur me ferait de continuels reproches,
si je vous cachais que j'aime Antiope, fille d'Idoménée. Non, mon cher
Mentor, ce n'est point une passion aveugle comme celle dont vous m'avez
guéri dans l'île de Calypso : j'ai bien reconnu la profondeur de la plaie
que l'amour m'avait faite auprès d'Eucharis ; je ne puis encore prononcer
son nom sans être troublé ; le temps et l'absence n'ont pu l'effacer.
Cette expérience funeste m'apprend à me défier de moi-même. Mais, pour
Antiope, ce que je sens n'a rien de semblable : ce n'est point amour
passionné ; c'est goût, c'est estime, c'est persuasion que je serais
heureux, si je passais ma vie avec elle. Si jamais les dieux me rendent
mon père, et qu'il me permette de choisir une femme, Antiope sera mon
épouse. Ce qui me touche en elle, c'est son silence, sa modestie, sa
retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine
et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père,
depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l'oubli et
l'ignorance même qui paraît en elle de sa beauté. Quand Idoménée lui
ordonne de mener les danses des jeunes Crétoises au son des flûtes, on
la prendrait pour la riante Vénus, qui est accompagnée des Grâces*.
Quand il la mène avec lui à la chasse dans les forêts, elle paraît
majestueuse et adroite à tirer de l'arc, comme Diane au milieu de ses
nymphes*: elle seule ne le sait pas, et tout le monde l'admire. Quand
elle entre dans le temple des dieux, et qu'elle porte sur sa tête les
choses sacrées dans des corbeilles, on croirait qu'elle est elle-même la
divinité qui habite dans les temples. Avec quelle crainte et quelle
religion l'avons-nous vue offrir des sacrifices, et fléchir la colère
des dieux, quand il a fallu expier quelque faute ou détourner quelque
funeste présage ! Enfin, quand on la voit avec une troupe de femmes,
tenant en sa main une aiguille d'or, on croit que c'est Minerve même qui
a pris sur la terre une forme humaine*, et qui inspire aux hommes les
beaux-arts ; elle anime les autres à travailler ; elle leur adoucit le
travail et l'ennui par les charmes de sa voix, lorsqu'elle chante toutes
les merveilleuses histoires des dieux ; et elle surpasse la plus exquise
peinture par la délicatesse de ses broderies. Heureux l'homme qu'un doux
hymen unira avec elle!* Il n'aura à craindre que de la perdre et de lui
survivre.
Je prends ici, mon cher Mentor, les dieux à témoin que je suis tout prêt
à partir ; j'aimerai Antiope tant que je vivrai ; mais elle ne retardera
pas d'un moment mon retour à Ithaque. Si un autre la devait posséder, je
passerais le reste de mes jours avec tristesse et amertume ; mais enfin
je la quitterais. Quoique je sache que l'absence peut me la faire
perdre, je ne veux ni lui parler, ni parler à son père de mon amour ; car
je ne dois en parler qu'à vous seul, jusqu'à ce qu'Ulysse, remonté sur
son trône, m'ait déclaré qu'il y consent. Vous pouvez reconnaître par
là, mon cher Mentor, combien cet attachement est différent de la passion
dont vous m'avez vu aveuglé pour Eucharis.
Mentor répondit à Télémaque : Je conviens de cette différence. Antiope
est douce, simple et sage ; ses mains ne méprisent point le travail ; elle
prévoit de loin ; elle pourvoit atout ; elle sait se taire, et agir de
suite sans empressement ; elle est à toute heure occupée, et ne
s'embarrasse jamais, parce qu'elle fait chaque chose à propos : le bon
ordre de la maison de son père est sa gloire ; elle en est plus ornée que
de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout, et qu'elle soit chargée de
corriger, de refuser, d'épargner (choses qui font haïr presque toutes
les femmes), elle s'est rendue aimable à toute la maison : c'est qu'on ne
trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme
dans les autres femmes. D'un seul regard elle se fait entendre, et on
craint de lui déplaire ; elle donne des ordres précis ; elle n'ordonne que
ce qu'on peut exécuter ; elle reprend avec bonté, et en reprenant elle
encourage. Le cœur de son père se repose sur elle, comme un voyageur
abattu par les ardeurs du soleil se repose à l'ombre sur l'herbe tendre.
Vous avez raison, Télémaque ; Antiope est un trésor digne d'être cherché
dans les terres les plus éloignées. Son esprit, non plus que son corps,
ne se pare jamais de vains ornements ; son imagination, quoique vive, est
retenue par sa discrétion : elle ne parle que pour la nécessité ; et, si
elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grâces naïves coulent
de ses lèvres. Dès qu'elle parle, tout le monde se tait, et elle en
rougit : peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu'elle a voulu dire, quand
elle aperçoit qu'on l'écoute si attentivement. A peine l'avons-nous
entendue parler.
Vous souvenez-vous, ô Télémaque, d'un jour que son père la fit venir?
Elle parut, les yeux baissés, couverte d'un grand voile ; elle ne parla
que pour modérer la colère d'Idoménée, qui voulait faire punir
rigoureusement un de ses esclaves : d'abord elle entra dans sa peine;
puis elle le calma ; enfin elle lui fit entendre ce qui pouvait excuser
ce malheureux ; et, sans faire sentir au roi qu'il s'était trop emporté,
elle lui inspira des sentiments de justice et de compassion. Thétis,
quand elle flatte le vieux Nérée, n'apaise pas avec plus de douceur les
flots irrités. Ainsi Antiope, sans prendre aucune autorité, et sans se
prévaloir de ses charmes, maniera un jour le cœur de son époux, comme
elle touche maintenant sa lyre, quand elle en veut tirer les plus
tendres accords. Encore une fois, Télémaque, votre amour pour elle est
juste ; les dieux vous la destinent : vous l'aimez d'un amour raisonnable;
il faut attendre qu'Ulysse vous la donne. Je vous loue de n'avoir point
voulu lui découvrir vos sentiments : mais sachez que, si vous eussiez
pris quelque détour pour lui apprendre vos desseins, elle les aurait
rejetés, et aurait cessé de vous estimer. Elle ne se promettra jamais à
personne ; elle se laissera donner par son père ; elle ne prendra jamais
pour époux qu'un homme qui craigne les dieux, et qui remplisse toutes
les bienséances. Avez-vous observé, comme moi, qu'elle se montre encore
moins, et qu'elle baisse plus les yeux depuis votre retour ? Elle sait
tout ce qui vous est arrivé d'heureux dans la guerre ; elle n'ignore ni
votre naissance, ni vos aventures, ni tout ce que les dieux ont mis en
vous : c'est ce qui la rend si modeste et si réservée. Allons, Télémaque,
allons vers Ithaque ; il ne me reste plus qu'à vous faire trouver votre
père, et qu'à vous mettre en état d'obtenir une femme digne de l'âge
d'or : fût-elle bergère dans la froide Algide, au lieu qu'elle est fille
du roi de Salente, vous seriez trop heureux de la posséder.
Idoménée, qui craignait le départ de Télémaque et de Mentor, ne songeait
qu'à le retarder ; il représenta à Mentor qu'il ne pouvait régler sans
lui un différend qui s'était élevé entre Diophanes, prêtre de Jupiter
Conservateur, et Héliodore, prêtre d'Apollon, sur les présages qu'on
tire du vol des oiseaux et des entrailles des victimes.
Pourquoi, lui répondit Mentor, vous mêleriez-vous des choses sacrées?
laissez-en la décision aux Étruriens, qui ont la tradition des plus
anciens oracles, et qui sont inspirés pour être les interprètes des
dieux : employez seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès
leur naissance. Ne montrez ni partialité ni prévention ; contentez-vous
d'appuyer la décision quand elle sera faite ; souvenez-vous qu'un roi
doit être soumis à la religion, et qu'il ne doit jamais entreprendre de
la régler. La religion vient des dieux, elle est au-dessus des rois. Si
les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la
mettront en servitude. Les rois sont si puissants, et les autres hommes
sont si faibles, que tout sera en péril d'être altéré au gré des rois,
si on les fait entrer dans les questions qui regardent les choses
sacrées. Laissez donc en pleine liberté la décision aux amis des dieux,
et bornez-vous à réprimer ceux qui n'obéiraient pas à leur jugement
quand il aura été prononcé.
Ensuite Idoménée se plaignit de l'embarras où il était sur un grand
nombre de procès entre divers particuliers, qu'on le pressait de juger.
Décidez, lui répondait Mentor, toutes les questions nouvelles qui vont à
établir des maximes générales de jurisprudence, et à interpréter les
lois ; mais ne vous chargez jamais de juger les causes particulières.
Elles viendraient toutes en foule vous assiéger : vous seriez l'unique
juge de tout votre peuple ; tous les autres juges, qui sont sous vous,
deviendraient inutiles ; vous seriez accablé, et les petites affaires
vous déroberaient aux grandes, sans que vous pussiez suffire à régler le
détail des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans cet
embarras ; renvoyez les affaires des particuliers aux juges ordinaires:
ne faites que ce que nul autre ne peut faire pour vous soulager ; vous
ferez alors les véritables fonctions de roi.
On me presse encore, disait Idoménée, de faire certains mariages. Les
personnes d'une naissance distinguée qui m'ont suivi dans toutes les
guerres, et qui ont perdu de très-grands biens en me servant, voudraient
trouver une espèce de récompense en épousant certaines filles riches : je
n'ai qu'un mot à dire pour leur procurer ces établissements. Il est
vrai, répondait Mentor, qu'il ne vous en coûterait qu'un mot ; mais ce
mot lui-même vous coûterait trop cher. Voudriez-vous ôter aux pères et
aux mères la liberté et la consolation de choisir leurs gendres, et par
conséquent leurs héritiers ? Ce serait mettre toutes les familles dans le
plus rigoureux esclavage : vous vous rendriez responsable de tous les
malheurs domestiques de vos citoyens. Les mariages ont assez d'épines,
sans leur donner encore cette amertume. Si vous avez des serviteurs
fidèles à récompenser, donnez-leur des terres incultes ; ajoutez-y des
rangs et des honneurs proportionnés à leur condition et à leurs
services ; ajoutez-y, s'il le faut, quelque argent pris par vos épargnes
sur les fonds destinés à votre dépense ; mais ne payez jamais vos dettes
en sacrifiant les filles riches malgré leurs parents.
Idoménée passa bientôt de cette question à une autre. Les Sybarites[60],
disait-il, se plaignent de ce que nous avons usurpé des terres qui leur
appartiennent, et de ce que nous les avons données, comme des champs à
défricher, aux étrangers que nous avons attirés depuis peu ici.
Céderai-je à ces peuples ? Si je le fais, chacun croira qu'il n'a qu'à
former des prétentions sur nous. Il n'est pas juste, répondit Mentor, de
croire les Sybarites dans leur propre cause ; mais il n'est pas juste
aussi de vous croire dans la vôtre. Qui croirons-nous donc ? repartit
Idoménée. Il ne faut croire, poursuivit Mentor, aucune des deux parties;
mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin qui ne soit suspect
d'aucun côté : tels sont les Sipontins[61]; ils n'ont aucun intérêt
contraire aux vôtres.
Mais suis-je obligé, répondait Idoménée, à croire quelque arbitre ? ne
suis-je pas roi ? Un souverain est-il obligé à se soumettre à des
étrangers sur l'étendue de sa domination ? Mentor reprit ainsi le
discours : Puisque vous voulez tenir ferme, il faut que vous jugiez que
votre droit est bon ; d'un autre côté, les Sybarites ne relâchent rien;
ils soutiennent que leur droit est certain. Dans cette opposition de
sentiment, il faut qu'un arbitre, choisi par les parties, vous
accommode, ou que le sort des armes décide ; il n'y a point de milieu. Si
vous entriez dans une république où il n'y eût ni magistrats ni juges,
et où chaque famille se crût en devoir de se faire justice à elle-même,
par violence, sur toutes ses prétentions contre ses voisins, vous
déploreriez le malheur d'une telle nation, et vous auriez horreur de cet
affreux désordre, où toutes les familles s'armeraient les unes contre
les autres. Croyez-vous que les dieux regardent avec moins d'horreur le
monde entier, qui est la république universelle, si chaque peuple, qui
n'y est que comme une grande famille, se croit en plein droit de se
faire, par violence, justice à soi-même, sur toutes ses prétentions
contre les autres peuples voisins ? Un particulier qui possède un champ,
comme l'héritage de ses ancêtres, ne peut s'y maintenir que par
l'autorité des lois, et par le jugement du magistrat ; il serait
très-sévèrement puni comme un séditieux, s'il voulait conserver par la
force ce que la justice lui a donné. Croyez-vous que les rois puissent
employer d'abord la violence pour soutenir leurs prétentions, sans
avoir tenté toutes les voies de douceur et d'humanité ? La justice
n'est-elle pas encore plus sacrée et plus inviolable pour les rois par
rapport à des pays entiers, que pour les familles, par rapport à
quelques champs labourés ? Sera-t-on injuste et ravisseur, quand on ne
prend que quelques arpents de terre ? Sera-t-on juste, sera-t-on héros,
quand on prend des provinces ? Si on se prévient, si on se flatte, si on
s'aveugle dans les petits intérêts de particuliers, ne doit-on pas
encore plus craindre de se flatter et de s'aveugler sur les grands
intérêts d'État ? Se croira-t-on soi-même dans une matière où l'on a tant
de raisons de se défier de soi ? Ne craindra-t-on point de se tromper,
dans des cas où l'erreur d'un seul homme a des conséquences affreuses?
L'erreur d'un roi qui se flatte sur ses prétentions cause souvent des
ravages, des famines, des massacres, des pestes, des dépravations de
mœurs, dont les effets funestes s'étendent jusque dans les siècles les
plus reculés. Un roi, qui assemble toujours tant de flatteurs autour de
lui, ne craindra-t-il point d'être flatté en ces occasions ? S'il
convient de quelque arbitre pour terminer le différend, il montre son
équité, sa bonne foi, sa modération. Il publie les solides raisons sur
lesquelles sa cause est fondée. L'arbitre choisi est un médiateur
amiable, et non un juge de rigueur. On ne se soumet pas aveuglément à
ses décisions ; mais on a pour lui une grande déférence ; il ne prononce
pas une sentence en juge souverain ; mais il fait des propositions, et on
sacrifie quelque chose par ses conseils, pour conserver la paix. Si la
guerre vient, malgré tous les soins qu'un roi prend pour conserver la
paix, il a du moins alors pour lui le témoignage de sa conscience,
l'estime de ses voisins, et la juste protection des dieux. Idoménée,
touché de ce discours, consentit que les Sipontins fussent médiateurs
entre lui et les Sybarites.
Alors le roi, voyant que tous les moyens de retenir les deux étrangers
lui échappaient, essaya de les arrêter par un lien plus fort. Il avait
remarqué que Télémaque aimait Antiope et il espéra de le prendre par
cette passion. Dans cette vue, il la fit chanter plusieurs fois pendant
des festins. Elle le fit pour ne désobéir pas à son père, mais avec tant
de modestie et de tristesse, qu'on voyait bien la peine qu'elle
souffrait en obéissant. Idoménée alla jusqu'à vouloir qu'elle chantât la
victoire remportée sur les Dauniens et sur Adraste : mais elle ne put se
résoudre à chanter les louanges de Télémaque ; elle s'en défendit avec
respect, et son père n'osa la contraindre. Sa voix douce et touchante
pénétrait le cœur du jeune fils d'Ulysse ; il était tout ému. Idoménée,
qui avait les yeux attachés sur lui, jouissait du plaisir de remarquer
son trouble. Mais Télémaque ne faisait pas semblant d'apercevoir les
desseins du roi ; il ne pouvait s'empêcher, en ces occasions, d'être fort
touché, mais la raison était en lui au-dessus du sentiment ; et ce
n'était plus ce même Télémaque qu'une passion tyrannique avait autrefois
captivé dans l'île de Calypso. Pendant qu'Antiope chantait, il gardait
un profond silence ; dès qu'elle avait fini, il se hâtait de tourner la
conversation sur quelque autre matière.
Le roi, ne pouvant par cette voie réussir dans son dessein, prit enfin
la résolution de faire une grande chasse, dont il voulut, contre la
coutume, donner le plaisir à sa fille. Antiope pleura, ne voulant point
y aller ; mais il fallut exécuter l'ordre absolu de son père. Elle monte
un cheval écumant, fougueux, et semblable à ceux que Castor domptait
pour les combats : elle le conduit sans peine : une troupe de jeunes
filles la suit avec ardeur ; elle paraît au milieu d'elles comme Diane
dans les forêts. Le roi la voit, et il ne peut se lasser de la voir ; en
la voyant, il oublie tous ses malheurs passés. Télémaque la voit aussi,
et il est encore plus touché de la modestie d'Antiope que de son adresse
et de toutes ses grâces.
Les chiens poursuivaient un sanglier d'une grandeur énorme, et furieux
comme celui de Calydon : ses longues soies étaient dures et hérissées
comme des dards ; ses yeux étincelants étaient pleins de sang et de feu;
son souffle se faisait entendre de loin, comme le bruit sourd des vents
séditieux, quand Éole les rappelle dans son antre pour apaiser les
tempêtes ; ses défenses, longues et crochues comme la faux tranchante des
moissonneurs, coupaient le tronc des arbres*. Tous les chiens qui
osaient en approcher étaient déchirés ; les plus hardis chasseurs, en le
poursuivant, craignaient de l'atteindre. Antiope, légère à la course
comme les vents, ne craignit point de l'attaquer de près ; elle lui lance
un trait qui le perce au-dessus de l'épaule. Le sang de l'animal
farouche ruisselle, et le rend plus furieux ; il se tourne vers celle
qui l'a blessé. Aussitôt le cheval d'Antiope, malgré sa fierté, frémit
et recule ; le sanglier monstrueux s'élance contre lui, semblable aux
pesantes machines qui ébranlent les murailles des plus fortes villes. Le
coursier chancelle, et est abattu : Antiope se voit par terre, hors
d'état d'éviter le coup fatal de la défense du sanglier animé contre
elle. Mais Télémaque, attentif au danger d'Antiope, était déjà descendu
de cheval. Plus prompt que les éclairs, il se jette entre le cheval
abattu et le sanglier qui revient pour venger son sang ; il tient dans
ses mains un long dard et l'enfonce presque tout entier dans le flanc de
l'horrible animal, qui tombe plein de rage.
A l'instant Télémaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la
voit de près, et qui étonne tous les chasseurs. Il la présente à
Antiope : elle en rougit ; elle consulte des yeux son père, qui, après
avoir été saisi de frayeur, est transporté de joie de la voir hors du
péril, et lui fait signe qu'elle doit accepter ce don. En le prenant,
elle dit à Télémaque : Je reçois de vous avec reconnaissance un autre don
plus grand, car je vous dois la vie. A peine eut-elle parlé, qu'elle
craignit d'avoir trop dit ; elle baissa les yeux ; et Télémaque, qui vit
son embarras, n'osa lui dire que ces paroles : Heureux le fils d'Ulysse
d'avoir conservé une vie si précieuse ! mais plus heureux encore s'il
pouvait passer la sienne auprès de vous ! Antiope, sans lui répondre,
rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, où elle
remonta à cheval.
Idoménée aurait, dès ce moment, promis sa fille à Télémaque ; mais il
espéra d'enflammer davantage sa passion en le laissant dans
l'incertitude, et crut même le retenir encore à Salente par le désir
d'assurer son mariage. Idoménée raisonnait ainsi en lui-même ; mais les
dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devait retenir
Télémaque fut précisément ce qui le pressa de partir : ce qu'il
commençait à sentir le mit dans une juste défiance de lui-même. Mentor
redoubla ses soins pour lui inspirer un désir impatient de retourner à
Ithaque, et il pressa en même temps Idoménée de le laisser partir : le
vaisseau était déjà prêt. Car Mentor, qui réglait tous les moments de
la vie de Télémaque, pour l'élever à la plus haute gloire, ne l'arrêtait
en chaque lieu qu'autant qu'il le fallait pour exercer sa vertu, et pour
lui faire acquérir de l'expérience. Mentor avait eu soin de faire
préparer le vaisseau dès l'arrivée de Télémaque.
Mais Idoménée, qui avait eu beaucoup de répugnance à le voir préparer,
tomba dans une tristesse mortelle, et dans une désolation à faire pitié,
lorsqu'il vit que ses deux hôtes, dont il avait tiré tant de secours,
allaient l'abandonner. Il se renfermait dans les lieux les plus secrets
de sa maison : là il soulageait son cœur en poussant des gémissements et
en versant des larmes ; il oubliait le besoin de se nourrir ; le sommeil
n'adoucissait plus ses cuisantes peines ; il se desséchait, il se
consumait par ses inquiétudes. Semblable à un grand arbre qui couvre la
terre de l'ombre de ses rameaux épais, et dont un ver commence à ronger
la tige dans les canaux déliés où la sève coule pour sa nourriture ; cet
arbre, que les vents n'ont jamais ébranlé, que la terre féconde se plaît
à nourrir dans son sein, et que la hache du laboureur a toujours
respecté, ne laisse pas de languir sans qu'on puisse découvrir la cause
de son mal ; il se flétrit, il se dépouille de ses feuilles qui sont sa
gloire ; il ne montre plus qu'un tronc couvert d'une écorce entr'ouverte,
et des branches sèches : tel parut Idoménée dans sa douleur.
Télémaque attendri n'osait lui parler : il craignait le jour du départ,
il cherchait des prétextes pour le retarder ; et il serait demeuré
longtemps dans cette incertitude, si Mentor ne lui eût dit : Je suis bien
aise de vous voir si changé. Vous étiez né dur et hautain ; votre cœur ne
se laissait toucher que de vos commodités et de vos intérêts ; mais vous
êtes enfin devenu homme, et vous commencez, par l'expérience de vos
maux, à compatir à ceux des autres. Sans cette compassion, on n'a ni
bonté, ni vertu, ni capacité pour gouverner les hommes : mais il ne faut
pas la pousser trop loin, ni tomber dans une amitié faible. Je parlerais
volontiers à Idoménée pour le faire consentir à notre départ, et je vous
épargnerais l'embarras d'une conversation si fâcheuse ; mais je ne veux
point que la mauvaise honte et la timidité dominent votre cœur. Il faut
que vous vous accoutumiez à mêler le courage et la fermeté avec une
amitié tendre et sensible. Il faut craindre d'affliger les hommes sans
nécessité ; il faut entrer dans leur peine, quand on ne peut éviter de
leur en faire, et adoucir le plus qu'on peut la coup qu'il est
impossible de leur épargner entièrement. C'est pour chercher cet
adoucissement, répondit Télémaque, que j'aimerais mieux qu'Idoménée
apprît notre départ par vous que par moi.