Pendant qu'Arcésius parlait de la sorte, il aperçut que Télémaque avait

toujours les yeux arrêtés du côté d'un petit bois de lauriers, et d'un

ruisseau bordé de violettes, de roses, de lis, et de plusieurs autres

fleurs odoriférantes, dont les vives couleurs ressemblaient à celles

d'Iris, quand elle descend du ciel sur la terre pour annoncer à quelque

mortel les ordres des dieux. C'était le grand roi Sésostris, que

Télémaque reconnut dans ce beau lieu ; il était mille fois plus

majestueux qu'il ne l'avait jamais été sur son trône d'Égypte. Des

rayons d'une lumière douce sortaient de ses yeux, et ceux de Télémaque

en étaient éblouis. A le voir, on eût cru qu'il était enivré de nectar,

tant l'esprit divin l'avait mis dans un transport au-dessus de la raison

humaine, pour récompenser ses vertus.

Télémaque dit à Arcésius : Je reconnais, ô mon père, Sésostris, ce roi

d'Égypte, que j'y ai vu, il n'y a pas longtemps. Le voilà, répondit

Arcésius ; et tu vois, par son exemple, combien les dieux sont

magnifiques à récompenser les bons rois. Mais il faut que tu saches que

toute cette félicité n'est rien en comparaison de celle qui lui était

destinée, si une trop grande prospérité ne lui eût fait oublier les

règles de la modération et de la justice. La passion de rabaisser

l'orgueil et l'insolence des Tyriens l'engagea à prendre leur ville.

Cette conquête lui donna le désir d'en faire d'autres : il se laissa

séduire par la vaine gloire des conquérants ; il subjugua, ou, pour mieux

dire, il ravagea toute l'Asie. A son retour en Égypte, il trouva que son

frère s'était emparé de la royauté, et avait altéré, par un gouvernement

injuste, les meilleures lois du pays. Ainsi ses grandes conquêtes ne

servirent qu'à troubler son royaume. Mais ce qui le rendit plus

inexcusable, c'est qu'il fut enivré de sa propre gloire : il fit atteler

à un char les plus superbes d'entre les rois qu'il avait vaincus. Dans

la suite, il reconnut sa faute, et eut honte d'avoir été si inhumain.

Tel fut le fruit de ses victoires. Voilà ce que les conquérants font

contre leurs États et contre eux-mêmes, en voulant usurper ceux de leurs

voisins. Voilà ce qui fit déchoir un roi d'ailleurs si juste et si

bienfaisant ; et c'est ce qui diminue la gloire que les dieux lui-avaient

préparée.

Ne vois-tu pas cet autre, mon fils, dont la blessure parait si

éclatante ? C'est un roi de Carie, nommé Dioclides qui se dévoua pour son

peuple dans une bataille, parce que l'oracle avait dit que, dans la

guerre des Cariens et des Lyciens, la nation dont le roi périrait serait

victorieuse.

Considère cet autre ; c'est un sage législateur, qui, ayant donné à sa

nation des lois propres à les rendre bons et heureux, leur fît jurer

qu'ils ne violeraient aucune de ces lois pendant son absence ; après

quoi, il partit, s'exila lui-même de sa patrie, et mourut pauvre dans

une terre étrangère, pour obliger son peuple, par ce serment, à garder à

jamais des lois si utiles.

Cet autre, que tu vois, est Eunésyme, roi des Pyliens, et un des

ancêtres du sage Nestor. Dans une peste qui ravageait la terre, et qui

couvrait de nouvelles ombres les bords de l'Achéron, il demanda aux

dieux d'apaiser leur colère, en payant, par sa mort, pour tant de

milliers d'hommes innocents. Les dieux l'exaucèrent, et lui firent

trouver ici la vraie royauté, dont toutes celles de la terre ne sont

que de vaines ombres.

Ce vieillard, que tu vois couronné de fleurs, est le fameux Bélus : il

régna en Égypte, et il épousa Anchinoé, fille du dieu Nilus, qui cache

la source de ses eaux, et qui enrichit les terres qu'il arrose par ses

inondations. Il eut deux fils : Danaüs, dont tu sais l'histoire ; et

Égyptus, qui donna son nom à ce beau royaume. Bélus se croyait plus

riche par l'abondance où il mettait son peuple, et par l'amour de ses

sujets pour lui, que par tous les tributs qu'il aurait pu leur imposer.

Ces hommes, que tu crois morts, vivent, mon fils ; et c'est la vie qu'on

traîne misérablement sur la terre qui n'est qu'une mort : les noms

seulement sont changés. Plaise aux dieux de te rendre assez bon pour

mériter cette vie heureuse, que rien ne peut plus finir ni troubler!

Hâte-toi, il en est temps, d'aller chercher ton père. Avant que de le

trouver, hélas ! que tu verras répandre de sang ! Mais quelle gloire

t'attend dans les campagnes de l'Hespérie ! Souviens-toi des conseils du

sage Mentor ; pourvu que tu les suives, ton nom sera grand parmi tous les

peuples et parmi tous les siècles.

Il dit ; et aussitôt il conduisit Télémaque vers la porte d'ivoire, par

où l'on peut sortir du ténébreux empire de Pluton*. Télémaque, les

larmes aux yeux, le quitta sans pouvoir l'embrasser ; et, sortant de ces

sombres lieux, il retourna en diligence vers le camp des alliés, après

avoir rejoint, sur le chemin, les deux jeunes Crétois qui l'avaient

accompagné jusques auprès de la caverne, et qui n'espéraient plus le

revoir.

LIVRE QUINZIÈME.

SOMMAIRE.

Télémaque, dans une assemblée des chefs de l'armée, combat la politique

qui leur inspirait le dessein de surprendre Venuse, que les deux partis

étaient convenus de laisser en dépôt entre les mains des Lucaniens.--Il

fait voir sa sagesse et sa prudence à l'occasion de deux

transfuges.--L'un des deux, Acante était chargé par Adraste de

l'empoisonner ; l'autre, Dioscore, offrait aux alliés la tête

d'Adrastre--Dans le combat qui s'engage ensuite, Télémaque excite

l'admiration universelle par sa valeur.--En cherchant Adraste dans la

mêlée, il porte partout la mort sur son passage.--Adraste, de son coté,

entouré de l'élite de ses troupes, cherche Télémaque et fait un horrible

carnage des alliés.--Ils se joignent enfin.--Télémaque terrasse Adraste

et le réduit à lui demander la vie.--Télémaque la lui accorde

généreusement ; mais Adraste, à peine relevé, veut surprendre son

vainqueur par un coup imprévu.--Télémaque le saisit de nouveau et le

perce de son glaive.--Alors les Dauniens tendent la main aux alliés en

signe de réconciliation, et demandent, pour unique condition de paix,

qu'on leur permette de choisir un roi de leur nation pour effacer

l'opprobre dont Adraste avait couvert la royauté.

Cependant les chefs de l'armée s'assemblèrent pour délibérer s'il

fallait s'emparer de Venuse[51]. C'était une ville forte, qu'Adraste

avait autrefois usurpée sur ses voisins, les Apuliens-Peucètes. Ceux-ci

étaient entrés contre lui dans la ligue, pour redemander justice sur

cette invasion. Adraste, pour les apaiser, avait mis cette ville en

dépôt entre les mains des Lucaniens : mais il avait corrompu par argent

et la garnison lucanienne, et celui qui la commandait : de façon que la

nation des Lucaniens avait moins d'autorité effective que lui dans

Venuse ; et les Apuliens, qui avaient consenti que la garnison lucanienne

gardât Venuse, avaient été trompés dans cette négociation.

Un citoyen de Venuse, nommé Démophante, avait offert secrètement aux

alliés de leur livrer, la nuit, une des portes de la ville. Cet avantage

était d'autant plus grand, qu'Adraste avait mis toutes ses provisions de

guerre et de bouche dans un château voisin de Venuse, qui ne pouvait se

défendre si Venuse était prise, Philoctète et Nestor avaient déjà opiné

qu'il fallait profiter d'une si heureuse occasion. Tous les chefs,

entraînés par leur autorité, et éblouis par l'utilité d'une facile

entreprise, applaudissaient à ce sentiment ; mais Télémaque, à son

retour, fit les derniers efforts pour les en détourner.

Je n'ignore pas, leur dit-il, que si jamais un homme a mérité d'être

surpris et trompé, c'est Adraste, lui qui a si souvent trompé tout le

monde. Je vois bien qu'en surprenant Venuse, vous ne feriez que vous

mettre en possession d'une ville qui vous appartient, puisqu'elle est

aux Apuliens, qui sont un des peuples de votre ligue.

J'avoue que vous le pourriez faire avec d'autant plus d'apparence de

raison, qu'Adraste, qui a mis cette ville en dépôt, a corrompu le

commandant et la garnison, pour y entrer quand il le jugera à propos.

Enfin, je comprends, comme vous, que, si vous preniez Venuse, vous

seriez maîtres, dès le lendemain, du château où sont tous les

préparatifs de guerre qu'Adraste y a assemblés, et qu'ainsi vous

finiriez en deux jours cette guerre si formidable. Mais ne vaut-il pas

mieux périr, que vaincre par de tels moyens ? Faut-il repousser la fraude

par la fraude ? Sera-t-il dit que tant de rois, ligués pour punir l'impie

Adraste de ses tromperies, seront trompeurs comme lui ? S'il nous est

permis de faire comme Adraste, il n'est point coupable, et nous avons

tort de vouloir le punir. Quoi ! l'Hespérie entière, soutenue de tant de

colonies grecques et de héros revenus du siège de Troie, n'a-t-elle

point d'autres armes contre la perfidie et les parjures d'Adraste, que

la perfidie et le parjure ? vous avez juré par des choses les plus

sacrées, que vous laisseriez Venuse en dépôt dans les mains des

Lucaniens. La garnison lucanienne, dites-vous, est corrompue par

l'argent d'Adraste. Je le crois comme vous : mais cette garnison est

toujours à la solde des Lucaniens ; elle n'a point refusé de leur obéir;

elle a gardé, du moins en apparence, la neutralité. Adraste ni les siens

ne sont jamais entrés dans Venuse : le traité subsiste ; votre serment

n'est point oublié des dieux. Ne gardera-t-on les paroles données, que

quand on manquera de prétextes plausibles pour les violer ? Ne sera-t-on

fidèle et religieux pour les serments, que quand on n'aura rien à gagner

en violant sa foi ? Si l'amour de la vertu et la crainte des dieux ne

vous touchent plus, au moins soyez touchés de votre réputation et de

votre intérêt. Si vous montrez au monde cet exemple pernicieux, de

manquer de parole, et de violer votre serment pour terminer une guerre,

quelles guerres n'exciterez-vous point par cette conduite impie ! Quel

voisin ne sera pas contraint de craindre tout de vous, et de vous

détester ? Qui pourra désormais, dans les nécessités les plus pressantes,

se fier à vous ? Quelle sûreté pourrez-vous donner quand vous voudrez

être sincères, et qu'il vous importera de persuader à vos voisins votre

sincérité ? Sera-ce un traité solennel ? vous en aurez foulé un aux pieds.

Sera-ce un serment ? hé ! ne saura-t-on pas que vous comptez les dieux

pour rien, quand vous espérez tirer du parjure quelque avantage ? La paix

n'aura donc pas plus de sûreté que la guerre à votre égard. Tout ce qui

viendra de vous sera reçu comme une guerre, ou feinte, ou déclarée : vous

serez les ennemis perpétuels de tous ceux qui auront le malheur d'être

vos voisins ; toutes les affaires qui demandent de la réputation de

probité, et de la confiance, vous deviendront impossibles : vous n'aurez

plus de ressource pour faire croire ce que vous promettrez. Voici,

ajouta Télémaque, un intérêt encore plus pressant qui doit vous frapper,

s'il vous reste quelque sentiment de probité et quelque prévoyance sur

vos intérêts : c'est qu'une conduite si trompeuse attaque par le dedans

toute votre ligue, et va la ruiner ; votre parjure va faire triompher

Adraste.

A ces paroles, toute l'assemblée émue lui demandait comment il osait

dire qu'une action qui donnerait une victoire certaine à la ligue

pouvait la ruiner. Comment, leur répondit-il, pourrez-vous vous confier

les uns aux autres, si une fois vous rompez l'unique lien de la société

et de la confiance, qui est la bonne foi ? Après que vous aurez posé pour

maxime, qu'on peut violer les règles de la probité et de la fidélité

pour un grand intérêt, qui d'entre vous pourra se fier à un autre, quand

cet autre pourra trouver un grand avantage à lui manquer de parole et à

le tromper ? Où en serez-vous ? Quel est celui d'entre vous qui ne voudra

point prévenir les artifices de son voisin par les siens ? Que devient

une ligue de tant de peuples, lorsqu'ils sont convenus entre eux, par

une délibération commune, qu'il est permis de surprendre son voisin, et

de violer la foi donnée ? Quelle sera votre défiance mutuelle, votre

division, votre ardeur à vous détruire les uns les autres ! Adraste

n'aura plus besoin de vous attaquer ; vous vous déchirerez assez

vous-mêmes ; vous justifierez ses perfidies.

O rois sages et magnanimes, ô vous qui commandez avec tant d'expérience

sur des peuples innombrables, ne dédaignez pas d'écouter les conseils

d'un jeune homme ! Si vous tombiez dans les plus affreuses extrémités où

la guerre précipite quelquefois les hommes, il faudrait vous relever par

votre vigilance et par les efforts de votre vertu ; car le vrai courage

ne se laisse jamais abattre. Mais si vous aviez une fois rompu la

barrière de l'honneur et de la bonne foi, cette perte est irréparable;

vous ne pourriez plus rétablir ni la confiance nécessaire aux succès de

toutes les affaires importantes, ni ramener les hommes aux principes de

la vertu, après que vous leur auriez appris à les mépriser. Que

craignez-vous ? N'avez-vous pas assez de courage pour vaincre sans

tromper ? Votre vertu, jointe aux forces de tant de peuples, ne vous

suffit-elle pas ? Combattons, mourons s'il le faut, plutôt que de vaincre

si indignement. Adraste, l'impie Adraste est dans nos mains, pourvu que

nous ayons horreur d'imiter sa lâcheté et sa mauvaise foi.

Lorsque Télémaque acheva ce discours, il sentit que la douce persuasion

avait coulé de ses lèvres, et avait passé jusqu'au fond des cœurs. Il

remarqua un profond silence dans l'assemblée ; chacun pensait, non à lui

ni aux grâces de ses paroles, mais à la force de la vérité qui se

faisait sentir dans la suite de son raisonnement : l'étonnement, était

peint sur les visages. Enfin, on entendit un murmure sourd qui se

répandait peu à peu dans l'assemblée ; les uns regardaient les autres, et

n'osaient parler les premiers ; on attendait que les chefs de l'armée se

déclarassent ; et chacun avait de la peine à retenir ses sentiments.

Enfin, le grave Nestor prononça ces paroles:

Digne fils d'Ulysse, les dieux vous ont fait parler ; et Minerve, qui a

tant de fois inspiré votre père, a mis dans votre cœur le conseil sage

et généreux que vous avez donné. Je ne regarde point votre jeunesse ; je

ne considère que Minerve dans tout ce que vous venez de dire. Vous avez

parlé pour la vertu ; sans elle les plus grands avantages sont de vraies

pertes ; sans elle on s'attire bientôt la vengeance de ses ennemis, la

défiance de ses alliés, l'horreur de tous les gens de bien, et la juste

colère des dieux. Laissons donc Venuse entre les mains des Lucaniens, et

ne songeons plus qu'à vaincre Adraste par notre courage.

Il dit, et toute l'assemblée applaudit à ces sages paroles ; mais, en

applaudissant, chacun étonné tournait les yeux vers le fils d'Ulysse, et

on croyait voir reluire en lui la sagesse de Minerve, qui l'inspirait.

Il s'éleva bientôt une autre question dans le conseil des rois, où il

n'acquit pas moins de gloire. Adraste, toujours cruel et perfide, envoya

dans le camp un transfuge nommé Acante, qui devait empoisonner les plus

illustres chefs de l'armée : surtout il avait ordre de ne rien épargner

pour faire mourir le jeune Télémaque, qui était déjà la terreur des

Dauniens. Télémaque, qui avait trop de courage et de candeur pour être

enclin à la défiance, reçut sans peine avec amitié ce malheureux qui

avait vu Ulysse en Sicile, et qui lui racontait les aventures de ce

héros. Il le nourrissait, et tâchait de le consoler dans son malheur;

car Acante se plaignait d'avoir été trompé et traité indignement par

Adraste. Mais c'était nourrir et réchauffer dans son sein une vipère

venimeuse toute prête à faire une blessure mortelle.

On surprit un autre transfuge, nommé Arion, qu'Acante envoyait vers

Adraste pour lui apprendre l'état du camp des alliés, et pour lui

assurer qu'il empoisonnerait, le lendemain, les principaux rois avec

Télémaque, dans un festin que celui-ci leur devait donner. Arion pris

avoua sa trahison. On soupçonna qu'il était d'intelligence avec Acante,

parce qu'ils étaient bons amis ; mais Acante, profondément dissimulé et

intrépide, se défendait avec tant d'art, qu'on ne pouvait le convaincre,

ni découvrir le fond de la conjuration.

Plusieurs des rois furent d'avis qu'il fallait, dans le doute, sacrifier

Acante à la sûreté publique. Il faut, disaient-ils, le faire mourir ; la

vie d'un seul homme n'est rien, quand il s'agit d'assurer celles de tant

de rois. Qu'importe qu'un innocent périsse, quand il s'agit de conserver

ceux qui représentent les dieux au milieu des hommes?

Quelle maxime inhumaine ! quelle politique barbare ! répondait Télémaque.

Quoi ! vous êtes si prodigues du sang humain, ô vous qui êtes établis les

pasteurs des hommes, et qui ne commandez sur eux que pour les conserver,

comme un pasteur conserve son troupeau ! Vous êtes donc les loups cruels,

et non pas les pasteurs ; du moins vous n'êtes pasteurs que pour tondre

et pour écorcher le troupeau, au lieu de le conduire dans les pâturages.

Selon vous, on est coupable dès que l'on est accusé ; un soupçon mérite

la mort ; les innocents sont à la merci des envieux et des calomniateurs:

à mesure que la défiance tyrannique croîtra dans vos cœurs, il faudra

aussi vous égorger plus de victimes.

Télémaque disait ces paroles avec une autorité et une véhémence qui

entraînait les cœurs, et qui couvrait de honte les auteurs d'un si lâche

conseil. Ensuite, se radoucissant, il leur dit : Pour moi, je n'aime pas

assez la vie pour vouloir vivre à ce prix ; j'aime mieux qu'Acante soit

méchant que si je l'étais ; et qu'il m'arrache la vie par une trahison,

que si je le faisais périr injustement, dans le doute. Mais écoutez, ô

vous qui, étant établis rois, c'est-à-dire juges des peuples, devez

savoir juger les hommes avec justice, prudence et modération,

laissez-moi interroger Acante en votre présence.

Aussitôt il interroge cet homme sur son commerce avec Arion ; il le

presse sur une infinité de circonstances ; il fait semblant plusieurs

fois de le renvoyer à Adraste comme un transfuge digne d'être puni, pour

observer s'il aurait peur d'être ainsi renvoyé, ou non ; mais le visage

et la voix d'Acante demeurèrent tranquilles ; et Télémaque en conclut

qu'Acante pouvait n'être pas innocent. Enfin, ne pouvant tirer la vérité

du fond de son cœur, il lui dit : Donnez-moi votre anneau, je veux

l'envoyer à Adraste. A cette demande de son anneau, Acante pâlit, et fut

embarrassé. Télémaque, dont les yeux étaient toujours attachés sur lui,

l'aperçut ; il prit cet anneau. Je m'en vais, lui dit-il, l'envoyer à

Adraste par les mains d'un Lucanien nommé Polytrope, que vous

connaissez, et qui paraîtra y aller secrètement de votre part. Si nous

pouvons découvrir par cette voie votre intelligence avec Adraste, on

vous fera périr impitoyablement par les tourments les plus cruels : si,

au contraire, vous avouez dès à présent votre faute, on vous la

pardonnera, et on se contentera de vous envoyer dans une île de la mer,

où vous ne manquerez de rien. Alors Acante avoua tout ; et Télémaque

obtint des rois qu'on lui donnerait la vie, parce qu'il la lui avait

promise. On l'envoya dans une des îles Échinades*, où il vécut en paix.

Peu de temps après, un Daunien d'une naissance obscure, mais d'un esprit

violent et hardi, nommé Dioscore, vint la nuit dans le camp des alliés

leur offrir d'égorger dans sa tente le roi Adraste. Il le pouvait, car

on est maître de la vie des autres quand on ne compte plus pour rien la

sienne. Cet homme ne respirait que la vengeance, parce que Adraste lui

avait enlevé sa femme, qu'il aimait éperdument, et qui était égale en

beauté à Vénus même. Il était résolu, ou de faire périr Adraste et de

reprendre sa femme, ou de périr lui-même. Il avait des intelligences

secrètes pour entrer la nuit dans la tente du roi, et pour être favorisé

dans son entreprise par plusieurs capitaines dauniens ; mais il croyait

avoir besoin que les rois alliés attaquassent en même temps le camp

d'Adraste, afin que, dans ce trouble, il pût plus facilement se sauver,

et enlever sa femme. Il était content de périr, s'il ne pouvait

l'enlever après avoir tué le roi.

Aussitôt que Dioscore eut expliqué aux rois son dessein, tout le monde

se tourna vers Télémaque, comme pour lui demander une décision. Les

dieux, répondit-il, qui nous ont préservés des traîtres, nous défendent

de nous en servir. Quand même nous n'aurions pas assez de vertu pour

détester la trahison, notre seul intérêt suffirait pour la rejeter : dès

que nous l'aurons autorisée par notre exemple, nous mériterons qu'elle

se tourne contre nous : dès ce moment, qui d'entre nous sera en sûreté?

Adraste pourra bien éviter le coup qui le menace, et la faire retomber

sur les rois alliés. La guerre ne sera plus une guerre ; la sagesse et la

vertu ne seront plus d'aucun usage : on ne verra plus que perfidie,

trahison et assassinats. Nous en ressentirons nous-mêmes les funestes

suites, et nous le mériterons, puisque nous aurons autorisé le plus

grand des maux. Je conclus donc qu'il faut renvoyer le traître à

Adraste. J'avoue que ce roi ne le mérite pas ; mais toute l'Hespérie et

toute la Grèce, qui ont les yeux sur nous, méritent que nous tenions

cette conduite pour en être estimés. Nous nous devons à nous-mêmes, et

plus encore aux justes dieux, cette horreur de la perfidie.

Aussitôt on envoya Dioscore à Adraste, qui frémit du péril où il avait

été, et qui ne pouvait assez s'étonner de la générosité de ses ennemis;

car les méchants ne peuvent comprendre la pure vertu. Adraste admirait,

malgré lui, ce qu'il venait de voir, et n'osait le louer. Cette action

noble des alliés rappelait un honteux souvenir de toutes ses tromperies

et de toutes ses cruautés. Il cherchait à rabaisser la générosité de ses

ennemis, et était honteux de paraître ingrat, pendant qu'il leur devait

la vie : mais les hommes corrompus s'endurcissent bientôt contre tout ce

qui pourrait les toucher. Adraste, qui vit que la réputation des alliés

augmentait tous les jours, crut qu'il était pressé de faire contre eux

quelque action éclatante : comme il n'en pouvait faire aucune de vertu,

il voulut du moins tâcher de remporter quelque grand avantage sur eux

par les armes, et il se hâta de combattre.

Le jour du combat étant venu, à peine l'Aurore ouvrait au soleil les

portes de l'Orient, dans un chemin semé de roses, que le jeune

Télémaque, prévenant par ses soins la vigilance des plus vieux

capitaines, s'arracha d'entre les bras du doux sommeil, et mit en

mouvement tous les officiers. Son casque, couvert de crins flottants,

brillait déjà sur sa tête, et sa cuirasse sur son dos éblouissait les

yeux de toute l'armée : l'ouvrage de Vulcain avait, outre sa beauté

naturelle, l'éclat de l'égide qui y était cachée. Il tenait sa lance

d'une main ; de l'autre, il montrait les divers postes qu'il fallait

occuper. Minerve avait mis dans ses yeux un feu divin, et sur son visage

une majesté fière qui promettait déjà la victoire*. Il marchait ; et tous

les rois, oubliant leur âge et leur dignité, se sentaient entraînés par

une force supérieure qui leur faisait suivre ses pas. La faible Jalousie

ne peut plus entrer dans les cœurs ; tout cède à celui que Minerve

conduit invisiblement par la main. Son action n'avait rien d'impétueux

ni de précipité ; il était doux, tranquille, patient, toujours prêt à

écouter les autres et à profiter de leurs conseils ; mais actif,

prévoyant, attentif aux besoins les plus éloignés, arrangeant toutes

choses à propos, ne s'embarrassant de rien, et n'embarrassant point les

autres : excusant les fautes, réparant les mécomptes, prévenant les

difficultés, ne demandant jamais rien de trop à personne, inspirant

partout la liberté et la confiance. Donnait-il un ordre, c'était dans

les termes les plus simples et les plus clairs. Il le répétait pour

mieux instruire celui qui devait l'exécuter : il voyait dans ses yeux

s'il l'avait bien compris : il lui faisait ensuite expliquer

familièrement comment il avait compris ses paroles, et le principal but

de son entreprise. Quand il avait ainsi éprouvé le bon sens de celui

qu'il envoyait, et qu'il l'avait fait entrer dans ses vues, il ne le

faisait partir qu'après lui avoir donné quelque marque d'estime et de

confiance pour l'encourager. Ainsi, tous ceux qu'il envoyait étaient

pleins d'ardeur pour lui plaire et pour réussir : mais ils n'étaient

point gênés par la crainte qu'il leur imputerait les mauvais succès ; car

il excusait toutes les fautes qui ne venaient point de mauvaise volonté.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 26 / 34 段