odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris*; mille
petits ruisseaux d'une onde pure arrosaient ces beaux lieux, et y
faisaient sentir une délicieuse fraîcheur ; un nombre infini d'oiseaux
faisaient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyait tout
ensemble les fleurs du printemps qui naissaient sous les pas, avec les
plus riches fruits de l'automne qui pendaient des arbres. Là, jamais on
ne ressentit les ardeurs de la furieuse Canicule ; là, jamais les noirs
aquilons n'osèrent souffler, ni faire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni
la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord d'une dent
venimeuse, et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour
de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les
vains désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le
jour n'y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles, y est
inconnue : une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces
hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette
lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux
des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres ; c'est plutôt une
gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subitement les corps
les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur
cristal : elle n'éblouit jamais ; au contraire, elle fortifie les yeux, et
porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle
seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d'eux, et elle
y entre ; elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments
s'incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent;
elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils
sont plongés dans cet abîme de joie, comme les poissons dans la mer. Ils
ne veulent plus rien ; ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de
lumière pure apaise la faim de leur cœur ; tous leurs désirs sont
rassasiés, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les
hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui
les environnent ne leur sont rien, parce que le comble de leur félicité,
qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils
voient de délicieux au dehors. Ils sont tels que les dieux, qui,
rassasiés de nectar et d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des
viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise
des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux
tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, la douleur, les regrets,
les remords, les craintes, les espérances mêmes, qui coûtent souvent
autant de peines que les craintes ; les divisions, les dégoûts, les
dépits, ne peuvent y avoir aucune entrée.
Les hautes montagnes de Thrace, qui, de leur front couvert de neige et
de glace depuis l'origine du monde, fendent les nues, seraient
renversées de leurs fondements posée au centre de la terre, que les
cœurs de ces hommes justes ne pourraient pas même être émus*. Seulement
ils ont pitié des misères qui accablent les hommes vivants dans le
monde : mais c'est une pitié douce et paisible qui n'altère en rien leur
immuable félicité. Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin, une
gloire toute divine est peinte sur leurs visages : mais leur joie n'a
rien de folâtre ni d'indécent ; c'est une joie douce, noble, pleine de
majesté ; c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les
transporte. Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même
saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle
avait cru mort ; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne
s'enfuit jamais du cœur de ces hommes ; jamais elle ne languit un
instant ; elle est toujours nouvelle pour eux : ils ont le transport de
l'ivresse, sans en avoir le trouble et l'aveuglement.
Ils s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de ce qu'ils
goûtent : ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines
grandeurs de leur ancienne condition qu'ils déplorent ; ils repassent
avec plaisir ces tristes mais courtes années où ils ont eu besoin de
combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus,
pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui les ont
conduits, comme par la main, à la vertu, au travers de tant de périls.
Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs,
comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux ; ils voient, ils
goûtent ; ils sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Ils
chantent tous ensemble les louanges des dieux, et ils ne font tous
ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un seul cœur : une même
félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies.
Dans ce ravissement divin, les siècles coulent plus rapidement que les
heures parmi les mortels ; et cependant mille et mille siècles écoulés
n'ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils
règnent tous ensemble, non sur des trônes que la main des hommes peut
renverser, mais en eux-mêmes, avec une puissance immuable ; car ils n'ont
plus besoin d'être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple
vil et misérable. Ils ne portent plus ces vains diadèmes dont l'éclat
cache tant de craintes et de noirs soucis : les dieux mêmes les ont
couronnés de leurs propres mains, avec des couronnes que rien ne peut
flétrir.
Télémaque, qui cherchait son père et qui avait craint de le trouver dans
ces beaux lieux, fut si saisi de ce goût de paix et de félicité, qu'il
eût voulu y trouver Ulysse, et qu'il s'affligeait d'être contraint
lui-même de retourner ensuite dans la société des mortels. C'est ici,
disait-il, que la véritable vie se trouve, et la nôtre n'est qu'une
mort. Mais ce qui résonnait était d'avoir vu tant de rois punis dans le
Tartare, et d'en voir si peu dans les champs Élysées. Il comprit qu'il y
a peu de rois assez fermes et assez courageux pour résister à leur
propre puissance, et pour rejeter la flatterie de tant de gens qui
excitent toutes leurs passions. Ainsi, les bons rois sont très-rares ; et
la plupart sont si méchants, que les dieux ne seraient pas justes, si,
après avoir souffert qu'ils aient abusé de leur puissance pendant la
vie, ils ne les punissaient après leur mort.
Télémaque, ne voyant point son père Ulysse parmi tous ces rois, chercha
du moins des yeux le divin Laërte, son grand-père. Pendant qu'il le
cherchait inutilement, un vieillard vénérable et plein de majesté
s'avança vers lui. Sa vieillesse ne ressemblait point à celle des hommes
que le poids des années accable sur la terre ; on voyait seulement qu'il
avait été vieux avant sa mort : c'était un mélange de tout ce que la
vieillesse a de grave, avec toutes les grâces de la jeunesse ; car ces
grâces renaissent même dans les vieillards les plus caducs, au moment où
ils sont introduits dans les champs Élysées. Cet homme s'avançait avec
empressement, et regardait Télémaque avec complaisance, comme une
personne qui lui était fort chère. Télémaque, qui ne le reconnaissait
point, était en suspens.
Je te pardonne, ô mon cher fils, lui dit le vieillard, de ne me point
reconnaître ; je suis Arcésius, père de Laërte. J'avais fini mes jours un
peu avant qu'Ulysse, mon petit-fils, partît pour aller au siége de
Troie ; alors tu étais encore un petit enfant entre les bras de ta
nourrice : dès lors j'avais conçu de toi de grandes espérances ; elles
n'ont point été trompeuses, puisque je te vois descendu dans le royaume
de Pluton pour chercher ton père, et que les dieux te soutiennent dans
cette entreprise*. O heureux enfant, les dieux t'aiment, et te préparent
une gloire égale à celle de ton père ! O heureux moi-même de te revoir!
Cesse de chercher Ulysse en ces lieux ; il vit encore, et il est réservé
pour relever notre maison dans l'île d'Ithaque. Laërte même, quoique le
poids des années l'ait abattu, jouit encore de la lumière, et attend que
son fils revienne lui fermer les yeux. Ainsi, les hommes passent comme
les fleurs qui s'épanouissent le matin, et qui, le soir, sont flétries
et foulées aux pieds. Les générations des hommes s'écoulent comme les
ondes d'un fleuve rapide ; rien ne peut arrêter le temps, qui entraîne
après lui tout ce qui paraît le plus immobile. Toi-même, ô mon fils ! mon
cher fils ! toi-même, qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si
féconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n'est qu'une fleur qui
sera presque aussitôt séchée qu'éclose. Tu te verras changer
insensiblement : les grâces riantes, les doux plaisirs, la force, la
santé, la joie, s'évanouiront comme un beau songe ; il ne t'en restera
qu'un triste souvenir : la vieillesse languissante et ennemie des
plaisirs viendra rider ton visage, courber ton corps, affaiblir tes
membres, faire tarir dans ton cœur la source de la joie, te dégoûter du
présent, te faire craindre l'avenir, te rendre insensible à tout,
excepté à la douleur. Ce temps te parait éloigné : hélas ! tu te trompes,
mon fils ; il se hâte, le voilà qui arrive : ce qui vient avec tant de
rapidité n'est pas loin de toi ; et le présent qui s'enfuit est déjà bien
loin, puisqu'il s'anéantit dans le moment que nous parlons*, et ne peut
plus se rapprocher. Ne compte donc jamais, mon fils, sur le présent;
mais soutiens-toi dans le sentier rude et âpre de la vertu, par la vue
de l'avenir. Prépare-toi, par des mœurs pures et par l'amour de la
justice, une place dans cet heureux séjour de la paix.
Tu verras enfin ton père reprendre l'autorité dans Ithaque. Tu es né
pour régner après lui ; mais, hélas ! ô mon fils, que la royauté est
trompeuse ! Quand on la regarde de loin, on ne voit que grandeur, éclat
et délices ; mais de près, tout est épineux. Un particulier peut, sans
déshonneur, mener une vie douce et obscure. Un roi ne peut, sans se
déshonorer, préférer une vie douce et oisive aux fonctions pénibles du
gouvernement : il se doit à tous les hommes qu'il gouverne ; il ne lui est
jamais permis d'être à lui-même : ses moindres fautes sont d'une
conséquence infinie, parce qu'elles causent le malheur des peuples, et
quelquefois pendant plusieurs siècles : il doit réprimer l'audace des
méchants, soutenir l'innocence, dissiper la calomnie. Ce n'est pas assez
pour lui de ne faire aucun mal ; il faut qu'il fasse tous les biens
possibles dont l'État a besoin. Ce n'est pas assez de faire le bien par
soi-même ; il faut encore empêcher tous les maux que d'autres feraient,
s'ils n'étaient retenus. Crains donc, mon fils, crains une condition si
périlleuse : arme-toi de courage contre toi-même, contre tes passions, et
contre les flatteurs.
En disant ces paroles, Arcésius paraissait animé d'un feu divin, et
montrait à Télémaque un visage plein de compassion pour les maux qui
accompagnent la royauté. Quand elle est prise, disait-il, pour se
contenter soi-même, c'est une monstrueuse tyrannie ; quand elle est prise
pour remplir ses devoirs, et pour conduire un peuple innombrable comme
un père conduit ses enfants, c'est une servitude accablante qui demande
un courage et une patience héroïque. Aussi est-il certain que ceux qui
ont régné avec une sincère vertu possèdent ici tout ce que la puissance
des dieux peut donner pour rendre une félicité complète!
Pendant qu'Arcésius pariait de la sorte, ces paroles entraient jusqu'au
fond du cœur de Télémaque : elles s'y gravaient, comme un habile ouvrier,
avec son burin, grave sur l'airain les figures ineffaçables qu'il veut
montrer aux yeux de la plus reculée postérité. Ces sages paroles étaient
comme une flamme subtile qui pénétrait dans les entrailles du jeune
Télémaque ; il se sentait ému et embrasé ; je ne sais quoi de divin
semblait fondre son cœur au dedans de lui. Ce qu'il portait dans la
partie la plus intime de lui-même le consumait secrètement ; il ne
pouvait ni le contenir, ni le supporter, ni résister à une si violente
impression : c'était un sentiment vif et délicieux, qui était mêlé d'un
tourment capable d'arracher la vie.
Ensuite Télémaque commença à respirer plus librement. Il reconnut dans
le visage d'Arcésius une grande ressemblance avec Laërte ; il croyait
même se ressouvenir confusément d'avoir vu en Ulysse, son père, des
traits de cette même ressemblance, lorsque Ulysse partit pour le siége
de Troie. Ce ressouvenir attendrit son cœur ; des larmes douces et mêlées
de joie coulèrent de ses yeux : il voulut embrasser une personne si
chère ; plusieurs fois il l'essaya inutilement : cette ombre vaine échappa
à ses embrassements, comme un songe trompeur se dérobe à l'homme qui
croit en jouir*. Tantôt la bouche altérée de cet homme dormant poursuit
une eau fugitive ; tantôt ses lèvres s'agitent pour former des paroles
que sa langue engourdie ne peut proférer ; ses mains s'étendent avec
effort, et ne prennent rien : ainsi Télémaque ne peut contenter sa
tendresse ; il voit Arcésius, il l'entend, il lui parle, il ne peut le
toucher. Enfin il lui demande qui sont ces hommes qu'il voit autour de
lui.
Tu vois, mon fils, lui répondit le sage vieillard, les hommes qui ont
été l'ornement de leurs siècles, la gloire et le bonheur du genre
humain. Tu vois le petit nombre de rois qui ont été dignes de l'être, et
qui ont fait avec fidélité la fonction des dieux sur la terre. Ces
autres, que tu vois assez près d'eux, mais séparés par ce petit nuage,
ont une gloire beaucoup moindre : ce sont des héros à la vérité ; mais la
récompense de leur valeur et de leurs expéditions militaires ne peut
être comparée avec celle des rois sages, justes et bienfaisants.
Parmi ces héros, tu vois Thésée, qui a le visage un peu triste : il a
ressenti le malheur d'être trop crédule pour une femme artificieuse, et
il est encore affligé d'avoir si injustement demandé à Neptune la mort
cruelle de son fils Hippolyte : heureux s'il n'eût point été si prompt,
et si facile à irriter ! Tu vois aussi Achille appuyé sur sa lance, à
cause de cette blessure qu'il reçut au talon, de la main du lâche Pâris,
et qui finit sa vie. S'il eût été aussi sage, juste et modéré, qu'il
était intrépide, les dieux lui auraient accordé un long règne ; mais ils
ont eu pitié des Phthiotes[49] et des Dolopes[50], sur lesquels il
devait naturellement régner après Pélée : ils n'ont pas voulu livrer tant
de peuples à la merci d'un homme fougueux, et plus facile à irriter que
la mer la plus orageuse. Les Parques ont accourci le fil de ses jours;
il a été comme une fleur à peine éclose que le tranchant de la charrue
coupe, et qui tombe avant la fin du jour où on l'avait vue naître. Les
dieux n'ont voulu s'en servir que comme des torrents et des tempêtes,
pour punir les hommes de leurs crimes ; ils ont fait servir Achille à
abattre les murs de Troie, peur venger le parjure de Laomédon et les
injustes amours de Pâris. Après avoir employé ainsi cet instrument de
leurs vengeances, ils se sont apaisés, et ils ont refusé aux larmes de
Thétis de laisser plus longtemps sur la terre ce jeune héros, qui n'y
était propre qu'à troubler les hommes, qu'à renverser les villes et les
royaumes.
Mais vois-tu cet autre avec ce visage farouche ? c'est Ajax, fils de
Télamon et cousin d'Achille : tu n'ignores pas sans doute quelle fut sa
gloire dans les combats ? Après la mort d'Achille, il prétendit qu'on ne
pouvait donner ses armes à nul autre qu'à lui ; ton père ne crut pas les
lui devoir céder : les Grecs jugèrent en faveur d'Ulysse. Ajax se tua de
désespoir ; l'indignation et la fureur sont encore peintes sur son
visage. N'approche pas de lui, mon fils ; car il croirait que tu voudrais
lui insulter dans son malheur, et il est juste de le plaindre : ne
remarques-tu pas qu'il nous regarde avec peine, et qu'il entre
brusquement dans ce sombre bocage, parce que nous lui sommes odieux ? Tu
vois, de cet autre côté, Hector, qui eût été invincible, si le fils de
Thétis n'eût point été au monde dans le même temps. Mais voilà Agamemnon
qui passe, et qui porte encore sur lui les marques de la perfidie de
Clytemnestre. O mon fils ! je frémis en pensant aux malheurs de cette
famille de l'impie Tantale. La division des deux frères Atrée et Thyeste
a rempli cette maison d'horreur et de sang. Hélas ! combien un crime en
attire-t-il d'autres ? Agamemnon revenant, à la tête des Grecs, du siége
de Troie, n'a pas eu le temps de jouir en paix de la gloire qu'il avait
acquise. Telle est la destinée de presque tous les conquérants. Tous ces
hommes que tu vois ont été redoutables dans la guerre ; mais ils n'ont
point été aimables et vertueux : aussi ne sont-ils que dans la seconde
demeure des champs Élysées.
Pour ceux-ci, ils ont régné avec justice, et ont aimé leurs peuples : ils
sont les amis des dieux ; pendant qu'Achille et Agamemnon, pleins de
leurs querelles et de leurs combats, conservent encore ici leurs peines
et leurs défauts naturels ; pendant qu'ils regrettent en vain la vie
qu'ils ont perdue, et qu'ils s'affligent de n'être plus que des ombres
impuissantes et vaines, ces rois justes, étant purifiés par la lumière
divine dont ils sont nourris, n'ont plus rien à désirer pour leur
bonheur. Ils regardent avec compassion les inquiétudes des mortels ; et
les plus grandes affaires qui agitent les hommes ambitieux leur
paraissent comme des jeux d'enfants : leurs cœurs sont rassasiés de la
vérité et de la vertu, qu'ils puisent dans la source. Ils n'ont plus
rien à souffrir ni d'autrui ni d'eux-mêmes ; plus de désirs, plus de
besoins, plus de craintes : tout est uni pour eux, excepté leur joie, qui
ne peut finir.
Considère, mon fils, cet ancien roi Inachus, qui fonda le royaume
d'Argos. Tu le vois avec cette vieillesse si douce et si majestueuse:
les fleurs naissent sous ses pas ; sa démarche légère ressemble au vol
d'un oiseau ; il tient dans sa main une lyre d'ivoire, et, dans un
transport éternel, il chante les merveilles des dieux. Il sort de son
cœur et de sa bouche un parfum exquis ; l'harmonie de sa lyre et de sa
voix ravirait les hommes et les dieux. Il est ainsi récompensé pour
avoir aimé le peuple qu'il assembla dans l'enceinte de ses nouveaux
murs, et auquel il donna des lois.
De l'autre côté, tu peux voir, entre ces myrtes, Cécrops, Égyptien, qui
le premier régna dans Athènes, ville consacrée à la sage déesse dont
elle porte le nom. Cécrops, apportant des lois utiles de l'Égypte, qui a
été pour la Grèce la source des lettres et des bonnes mœurs, adoucit les
naturels farouches des bourgs de l'Attique, et les unît par les liens de
la société. Il fut juste, humain, compatissant ; il laissa les peuples
dans l'abondance, et sa famille dans la médiocrité ; ne voulant point que
ses enfants eussent l'autorité après lui, parce qu'il jugeait que
d'autres en étaient plus dignes.
Il faut que je te montre aussi, dans cette petite vallée, Érichthon, qui
inventa l'usage de l'argent pour la monnaie : il le fit en vue de
faciliter le commerce entre les îles de la Grèce ; mais il prévit
l'inconvénient attaché à cette invention. Appliquez-vous, disait-il à
tous les peuples, à multiplier chez vous les richesses naturelles, qui
sont les véritables : cultivez la terre pour avoir une grande abondance
de blé, de vin, d'huile et de fruits ; ayez des troupeaux innombrables
qui vous nourrissent de leur lait, et qui vous couvrent de leur laine:
par là vous vous mettrez en état de ne craindre jamais la pauvreté. Plus
vous aurez d'enfants, plus vous serez riches, pourvu que vous les
rendiez laborieux ; car la terre est inépuisable, et elle augmente sa
fécondité à proportion du nombre de ses habitants qui ont soin de la
cultiver : elle les paye tous libéralement de leurs peines ; au lieu
qu'elle se rend avare et ingrate pour ceux qui la cultivent
négligemment. Attachez-vous donc principalement aux véritables richesses
qui satisfont aux vrais besoins de l'homme. Pour l'argent monnayé, il ne
faut en faire aucun cas, qu'autant qu'il est nécessaire, ou pour les
guerres inévitables qu'on a à soutenir au dehors, ou pour le commerce
des marchandises nécessaires qui manquent dans votre pays : encore
serait-il à souhaiter qu'on laissât tomber le commerce à l'égard de
toutes les choses qui ne servent qu'à entretenir le luxe, la vanité et
la mollesse.
Ce sage Érichthon disait souvent : Je crains bien, mes enfants, de vous
avoir fait un présent funeste en vous donnant l'invention de la monnaie.
Je prévois qu'elle excitera l'avarice, l'ambition, le faste ; qu'elle
entretiendra une infinité d'arts pernicieux, qui ne vont qu'à amollir et
à corrompre les mœurs ; qu'elle vous dégoûtera de l'heureuse simplicité,
qui fait tout le repos et toute la sûreté de la vie ; qu'enfin elle vous
fera mépriser l'agriculture, qui est le fondement de la vie humaine et
la source de tous les vrais biens : mais les dieux sont témoins que j'ai
eu le cœur pur en vous donnant cette invention utile en elle-même.
Enfin, quand Érichthon aperçut que l'argent corrompait les peuples,
comme il l'avait prévu, il se retira de douleur sur une montagne
sauvage, où il vécut pauvre et éloigné des hommes, jusqu'à une extrême
vieillesse, sans vouloir se mêler du gouvernement des villes.
Peu de temps après lui, on vit paraître dans la Grèce le fameux
Triptolème, à qui Cérès avait enseigné l'art de cultiver les terres, et
de les couvrir tous les ans d'une moisson dorée. Ce n'est pas que les
hommes ne connussent déjà le blé, et la manière de le multiplier en le
semant : mais ils ignoraient la perfection du labourage ; et Triptolème,
envoyé par Cérès, vint, la charrue en main, offrir les dons de la déesse
à tous les peuples qui auraient assez de courage pour vaincre leur
paresse naturelle, et pour s'adonner à un travail assidu. Bientôt
Triptolème apprit aux Grecs à fendre la terre, et à la fertiliser en
déchirant son sein : bientôt les moissonneurs ardents et infatigables
firent tomber, sous leurs faucilles tranchantes, les jaunes épis qui
couvraient les campagnes : les peuples même sauvages et farouches, qui
couraient épars çà et là dans les forêts d'Épire et d'Étolie pour se
nourrir de gland, adoucirent leurs mœurs, et se soumirent à des lois,
quand ils eurent appris à faire croître des moissons et à se nourrir de
pain. Triptolème fit sentir aux Grecs le plaisir qu'il y a à ne devoir
ses richesses qu'à son travail, et à trouver dans son champ tout ce
qu'il faut pour rendre la vie commode et heureuse. Cette abondance si
simple et si innocente, qui est attachée à l'agriculture, les fit
souvenir des sages conseils d'Érichthon. Ils méprisèrent l'argent et
toutes les richesses artificielles, qui ne sont richesses qu'en
imagination, qui tentent les hommes de chercher des plaisirs dangereux,
et qui les détournent du travail, où ils trouveraient tous les biens
réels, avec des mœurs pures, dans une pleine liberté. On comprit donc
qu'un champ fertile et bien cultivé est le vrai trésor d'une famille
assez sage pour vouloir vivre frugalement comme ses pères ont vécu.
Heureux les Grecs, s'ils étaient demeurés fermes dans ces maximes, si
propres à les rendre puissants, libres, heureux, et dignes de l'être par
une solide vertu ! Mais, hélas ! ils commencent à admirer les fausses
richesses, ils négligent peu à peu les vraies, et ils dégénèrent de
cette merveilleuse simplicité.
O mon fils, tu régneras un jour ; alors souviens-toi de ramener les
hommes à l'agriculture, d'honorer cet art, de soulager ceux qui s'y
appliquent, et de ne souffrir point que les hommes vivent ni oisifs, ni
occupés à des arts qui entretiennent le luxe et la mollesse. Ces deux
hommes, qui ont été si sages sur la terre, sont ici chéris des dieux.
Remarque, mon fils, que leur gloire surpasse autant celle d'Achille et
des autres héros qui n'ont excellé que dans les combats, qu'un doux
printemps est au-dessus de l'hiver glacé, et que la lumière du soleil
est plus éclatante que celle de la lune.