soleil ; la mer était pleine des feux du jour naissant. Toute la côte
était couverte d'hommes d'armes, de chevaux, et de chariots en
mouvement : c'était un bruit confus, semblable à celui des flots en
courroux, quand Neptune excite, au fond de ses abîmes, les noires
tempêtes. Ainsi Mars commençait, par le bruit des armes et par
l'appareil frémissant de la guerre, à semer la rage dans tous les cœurs.
La campagne était pleine de piques hérissées, semblables aux épis qui
couvrent les sillons fertiles dans le temps des moissons. Déjà s'élevait
un nuage de poussière qui dérobait peu à peu aux yeux des hommes la
terre et le ciel. La confusion, l'horreur, le carnage, l'impitoyable
mort, s'avançaient.
A peine les premiers traits étaient jetés, que Télémaque, levant les
yeux et les mains vers le ciel, prononça ces paroles : O Jupiter, père
des dieux et des hommes, vous voyez de notre côté la justice et la paix,
que nous n'avons point eu honte de chercher. C'est à regret que nous
combattons ; nous voudrions épargner le sang des hommes ; nous ne haïssons
point cet ennemi même, quoiqu'il soit cruel, perfide et sacrilége. Voyez
et décidez entre lui et nous : s'il faut mourir, nos vies sont dans vos
mains : s'il faut délivrer l'Hespérie et abattre le tyran, ce sera votre
puissance et la sagesse de Minerve, votre fille, qui nous donnera la
victoire ; la gloire vous en sera due. C'est vous qui, la balance en
main, réglez le sort des combats : nous combattons pour vous ; et, puisque
vous êtes juste, Adraste est plus votre ennemi que le nôtre. Si votre
cause est victorieuse, avant la fin du jour le sang d'une hécatombe
entière ruissellera sur vos autels.
Il dit, et à l'instant il poussa ses coursiers fougueux et écumants dans
les rangs les plus pressés des ennemis. Il rencontra d'abord Pénandre,
Locrien, couvert de la peau d'un lion qu'il avait tué dans la Cilicie,
pendant qu'il y avait voyagé : il était armé, comme Hercule, d'une massue
énorme ; sa taille et sa force le rendaient semblable aux géants. Dès
qu'il vit Télémaque, il méprisa sa jeunesse et la beauté de son visage.
C'est bien à toi, dit-il, jeune efféminé, à nous disputer la gloire des
combats ! va, enfant, va parmi les ombres chercher ton père. En disant
ces paroles, il lève sa massue noueuse, pesante, armée de pointes de
fer ; elle paraît comme un mât de navire : chacun craint le coup de sa
chute. Elle menace la tête du fils d'Ulysse ; mais il se détourne du
coup, et s'élance sur Périandre avec la rapidité d'un aigle qui fend les
airs. La massue, en tombant, brise une roue d'un char auprès de celui de
Télémaque. Cependant le jeune Grec perce d'un trait Périandre à la
gorge ; le sang qui coule à gros bouillons de sa large plaie étouffe sa
voix : ses chevaux fougueux, ne sentant plus sa main défaillante, et les
rênes flottant sur leur cou, s'emportent ça et là : il tombe de dessus
son char, les yeux déjà fermés à la lumière, et la pâle mort étant déjà
peinte sur son visage défiguré. Télémaque eut pitié de lui ; il donna
aussitôt son corps à ses domestiques, et garda, comme une marque de sa
victoire, la peau du lion avec la massue.
Ensuite il cherche Adraste dans la mêlée ; mais, en le cherchant, il
précipite dans les enfers une foule de combattants : Hilée, qui avait
attelé à son char deux coursiers semblables à ceux du Soleil, et nourris
dans les vastes prairies qu'arrose l'Aufide[52]; Démoléon, qui, dans la
Sicile, avait presque égalé Érix dans les combats du ceste ; Crantor, qui
avait été hôte et ami d'Hercule, lorsque ce fils de Jupiter, passant
dans l'Hespérie, y ôta la vie à l'infâme Cacus ; Ménécrate, qui
ressemblait, disait-on, à Pollux dans la lutte ; Hippocoon, Salapien, qui
imitait l'adresse et la bonne grâce de Castor pour mener un cheval ; le
fameux chasseur Eurymède, toujours teint du sang des ours et des
sangliers qu'il tuait dans les sommets couverts de neige du froid
Apennin, et qui avait été, disait-on, si cher à Diane, qu'elle lui avait
appris elle-même à tirer des flèches ; Nicostrate, vainqueur d'un géant
qui vomissait le feu dans les rochers du mont Gargan[53]; Cléanthe, qui
devait épouser la jeune Pholoé, fille du fleuve Liris[54]. Elle avait
été promise par son père à celui qui la délivrerait d'un serpent ailé
qui était né sur les bords du fleuve, et qui devait la dévorer dans peu
de jours, suivant la prédiction d'un oracle. Ce jeune homme, par un
excès d'amour, se dévoua pour tuer le monstre ; il réussit : mais il ne
put goûter le fruit de sa victoire ; et pendant que Pholoé, se préparant
à un doux hyménée, attendait impatiemment Cléanthe, elle apprit qu'il
avait suivi Adraste dans les combats, et que la Parque avait tranché
cruellement ses jours. Elle remplit de ses gémissements les bois et les
montagnes qui sont auprès du fleuve ; elle noya ses yeux de larmes,
arracha ses beaux cheveux blonds, oublia les guirlandes de fleurs
qu'elle avait accoutumé de cueillir, et accusa le ciel d'injustice.
Comme elle ne cessait de pleurer nuit et jour, les dieux, touchés de ses
regrets, et pressés par les prières du fleuve, mirent fin à sa douleur.
A force de verser des larmes, elle fut tout à coup changée en fontaine,
qui, coulant dans le sein du fleuve, va joindre ses eaux à celles du
dieu son père : mais l'eau de cette fontaine est encore amère ; l'herbe du
rivage ne fleurit jamais ; et on ne trouve d'autre ombrage que celui des
cyprès sur ces tristes bords.
Cependant Adraste, qui apprit que Télémaque répandait de tous côtés la
terreur, le cherchait avec empressement. Il espérait de vaincre
facilement le fils d'Ulysse dans un âge encore si tendre, et il menait
autour de lui trente Dauniens d'une force, d'une adresse et d'une audace
extraordinaire, auxquels il avait promis de grandes récompenses, s'ils
pouvaient, dans le combat, faire périr Télémaque, de quelque manière que
ce pût être. S'il l'eût rencontré dans ce commencement du combat, sans
doute ces trente hommes, environnant le char de Télémaque, pendant
qu'Adraste l'aurait attaqué de front, n'auraient eu aucune peine à le
tuer : mais Minerve les fit égarer.
Adraste crut voir et entendre Télémaque dans un endroit de la plaine
enfoncé au pied d'une colline, où il y avait une foule de combattants;
il court, il vole, il veut se rassasier de sang : mais, au lieu de
Télémaque, il aperçoit le vieux Nestor, qui, d'une main tremblante,
jetait au hasard quelques traits inutiles*. Adraste, dans sa fureur,
veut le percer ; mais une troupe de Pyliens se jeta autour de Nestor.
Alors une nuée de traits obscurcit l'air et couvrit tous les
combattants ; on n'entendait que les cris plaintifs des mourants, et le
bruit des armes de ceux qui tombaient dans la mêlée ; la terre gémissait
sous un monceau de morts ; des ruisseaux de sang coulaient de toutes
parts. Bellone et Mars, avec les Furies infernales, vêtues de robes
toutes dégouttantes de sang, repaissaient leurs yeux cruels de ce
spectacle, et renouvelaient sans cesse la rage dans les cœurs. Ces
divinités ennemies des hommes repoussaient loin des deux partis la Pitié
généreuse, la Valeur modérée, la douce Humanité. Ce n'était plus, dans
cet amas confus d'hommes acharnés les uns sur les autres, que massacre,
vengeance, désespoir, et fureur brutale ; la sage et invincible Pallas
elle-même l'ayant vu, frémit, et recula d'horreur.
Cependant Philoctète, marchant à pas lents, et tenant dans ses mains les
flèches d'Hercule, se hâtait d'aller au secours de Nestor. Adraste,
n'ayant pu atteindre le divin vieillard, avait lancé ses traits sur
plusieurs Pyliens auxquels il avait fait mordre la poudre. Déjà il avait
abattu Ctésilas, si léger à la course, qu'à peine il imprimait la trace
de ses pas dans le sable*, et qu'il devançait en son pays les plus
rapides flots de l'Eurotas[55] et de l'Alphée[56]. A ses pieds étaient
tombés Eutyphron, plus beau qu'Hylas, aussi ardent chasseur
qu'Hippolyte ; Ptérélas, qui avait suivi Nestor au siége de Troie, et
qu'Achille même avait aimé à cause de son courage et de sa force;
Aristogiton, qui, s'étant baigné, disait-on, dans les ondes du fleuve
Achéloüs, avait reçu secrètement de ce dieu la vertu de prendre toutes
sortes de formes. En effet, il était si souple et si prompt dans tous
ses mouvements, qu'il échappait aux mains les plus fortes : mais Adraste,
d'un coup de lance, le rendit immobile ; et son âme s'enfuit d'abord avec
son sang.
Nestor, qui voyait tomber ses plus vaillants capitaines sous la main du
cruel Adraste, comme les épis dorés, pendant la moisson, tombent sous la
faux tranchante d'un infatigable moissonneur, oubliait le danger où il
exposait inutilement sa vieillesse. Sa sagesse l'avait quitté ; il ne
songeait plus qu'à suivre des yeux Pisistrate son fils, qui, de son
côté, soutenait avec ardeur le combat pour éloigner le péril de son
père. Mais le moment fatal était venu où Pisistrate devait faire sentir
à Nestor combien on est souvent malheureux d'avoir trop vécu.
Pisistrate porta un coup de lance si violent contre Adraste, que le
Daunien devait succomber : mais il l'évita ; et pendant que Pisistrate,
ébranlé du faux coup qu'il avait donné, ramenait sa lance, Adraste le
perça d'un javelot au milieu du ventre. Ses entrailles commencèrent
d'abord à sortir avec un ruisseau de sang ; son teint se flétrit comme
une fleur que la main d'une nymphe a cueillie dans les prés*; ses yeux
étaient déjà presque éteints, et sa voix défaillante. Alcée, son
gouverneur, qui était auprès de lui, le soutint comme il allait tomber,
et n'eut le temps que de le mener entre les bras de son père. Là, il
voulut parler, et donner les dernières marques de sa tendresse ; mais, en
ouvrant la bouche, il expira.
Pendant que Philoctète répandait autour de lui le carnage et l'horreur
pour repousser les efforts d'Adraste, Nestor tenait serré entre ses bras
le corps de son fils : il remplissait l'air de ses cris, et ne pouvait
souffrir la lumière. Malheureux, disait-il, d'avoir été père, et d'avoir
vécu si longtemps*! Hélas ! cruelles destinées, pourquoi n'avez-vous pas
fini ma vie, ou à la chasse du sanglier de Calydon, ou au voyage de
Colchos, ou au premier siége de Troie ? Je serais mort avec gloire et
sans amertume. Maintenant, je traîne une vieillesse douloureuse,
méprisée et impuissante*; je ne vis plus que pour les maux ; je n'ai plus
de sentiment que pour la tristesse. O mon fils ! ô mon fils ! ô cher
Pisistrate ! quand je perdis ton frère Antiloque, je t'avais pour me
consoler : je ne t'ai plus ; je n'ai plus rien, et rien ne me consolera;
tout est fini pour moi. L'espérance, seul adoucissement des peines des
hommes, n'est plus un bien qui me regarde. Antiloque, Pisistrate, ô
chers enfants, je crois que c'est aujourd'hui que je vous perds tous
deux ; la mort de l'un rouvre la plaie que l'autre avait faite au fond de
mon cœur. Je ne vous verrai plus ! qui fermera mes yeux ? qui recueillera
mes cendres ? O Pisistrate ! tu es mort, comme ton frère, en homme
courageux ; il n'y a que moi qui ne puis mourir.
Un disant ces paroles, il voulut se percer lui-même d'un dard qu'il
tenait ; mais on arrêta sa main : on lui arracha le corps de son fils ; et
comme cet infortuné vieillard tombait en défaillance, on le porta dans
sa tente, où, ayant un peu repris ses forces, il voulut retourner au
combat ; mais on le retint malgré lui.
Cependant Adraste et Philoctète se cherchaient ; leurs yeux étaient
étincelants comme ceux d'un lion et d'un léopard qui cherchent à se
déchirer l'un l'autre dans les campagnes qu'arrose le Caïstre. Les
menaces, la fureur guerrière, et la cruelle vengeance, éclatent dans
leurs yeux farouches ; ils portent une mort certaine partout où ils
lancent leurs traits ; tous les combattants les regardent avec effroi.
Déjà ils se voient l'un l'autre, et Philoctète tient en main une de ces
flèches terribles qui n'ont jamais manqué leur coup dans ses mains, et
dont les blessures sont irrémédiables : mais Mars, qui favorisait le
cruel et intrépide Adraste, ne put souffrir qu'il pérît si tôt ; il
voulait, par lui, prolonger les horreurs de la guerre, et multiplier les
carnages. Adraste était encore dû à la justice des dieux pour punir les
hommes et pour verser leur sang.
Dans le moment où Philoctète veut l'attaquer, il est blessé lui-même par
un coup de lance que lui donne Amphimaque, jeune Lucanien, plus beau que
le fameux Nirée, dont la beauté ne cédait qu'à celle d'Achille, parmi
tous les Grecs qui combattirent au siége de Troie*. A peine Philoctète
eut reçu le coup, qu'il tira sa flèche contre Amphimaque ; elle lui perça
le cœur. Aussitôt ses beaux yeux noirs s'éteignirent, et furent couverts
des ténèbres de la mort : sa bouche, plus vermeille que les roses dont
l'Aurore naissante sème l'horizon, se flétrit ; une pâleur affreuse
ternit ses joues ; ce visage si tendre et si gracieux se défigura tout à
coup. Philoctète lui-même en eut pitié. Tous les combattants gémirent,
en voyant ce jeune homme tomber dans son sang, où il se roulait, et ses
cheveux, aussi beaux que ceux d'Apollon, traînés dans la poussière.
Philoctète, ayant vaincu Amphimaque, fut contraint de se retirer du
combat ; il perdait son sang et ses forces ; son ancienne blessure même,
dans l'effort du combat, semblait prête à se rouvrir, et à renouveler
ses douleurs : car les enfants d'Esculape, avec leur science divine,
n'avaient pu le guérir entièrement. Le voilà prêt à tomber dans un
monceau de corps sanglants qui l'environnent. Archidame, le plus fier
et le plus adroit de tous les Œbaliens qu'il avait menés avec lui pour
fonder Pétilie, l'enlève du combat dans le moment où Adraste l'aurait
abattu sans peine à ses pieds. Adraste ne trouve plus rien qui ose lui
résister, ni retarder sa victoire. Tout tombe, tout s'enfuit ; c'est un
torrent, qui, ayant surmonté ses bords, entraîne, par ses vagues
furieuses, les moissons, les troupeaux, les bergers et les villages*.
Télémaque entendit de loin les cris des vainqueurs, et il vit le
désordre des siens, qui fuyaient devant Adraste, comme une troupe de
cerfs timides traverse les vastes campagnes, les bois, les montagnes,
les fleuves même les plus rapides, quand ils sont poursuivis par des
chasseurs. Télémaque gémit ; l'indignation paraît dans ses yeux : il
quitte les lieux où il a combattu longtemps avec tant de danger et de
gloire. Il court pour soutenir les siens ; il s'avance tout couvert du
sang d'une multitude d'ennemis qu'il a étendus sur la poussière. De
loin, il pousse un cri qui se fait entendre aux deux armées.
Minerve avait mis je ne sais quoi de terrible dans sa voix, dont les
montagnes voisines retentirent*. Jamais Mars, dans la Thrace, n'a fait
entendre plus fortement sa cruelle voix, quand il appelle les Furies
infernales, la Guerre, et la Mort. Ce cri de Télémaque porte le courage
et l'audace dans le cœur des siens ; il glace d'épouvante les ennemis:
Adraste même a honte de se sentir troublé. Je ne sais combien de
funestes présages le font frémir ; et ce qui l'anime est plutôt un
désespoir qu'une valeur tranquille. Trois fois ses genoux tremblants
commencèrent à se dérober sous lui ; trois fois il recula sans songer à
ce qu'il faisait. Une pâleur de défaillance et une sueur froide se
répandit dans tous ses membres ; sa voix enrouée et hésitante ne pouvait
achever aucune parole ; ses yeux, pleins d'un feu sombre et étincelant,
paraissaient sortir de sa tête ; on le voyait, comme Oreste, agité par
les Furies ; tous ses mouvements étaient convulsifs. Alors il commença à
croire qu'il y a des dieux ; il s'imaginait les voir irrités, et entendre
une voix sourde qui sortait du fond de l'abîme pour l'appeler dans le
noir Tartare : tout lui faisait sentir une main céleste et invisible,
suspendue sur sa tête, qui allait s'appesantir pour le frapper.
L'espérance était éteinte au fond de son cœur ; son audace se dissipait,
comme la lumière du jour disparaît quand le soleil se couche dans le
sein des ondes, et que la terre s'enveloppe des ombres de la nuit.
L'impie Adraste, trop longtemps souffert sur la terre, trop longtemps,
si les hommes n'eussent eu besoin d'un tel châtiment ; l'impie Adraste
touchait enfin à sa dernière heure. Il court forcené au-devant de son
inévitable destin ; l'horreur, les cuisants remords, la consternation, la
fureur, la rage, le désespoir, marchent avec lui. A peine voit-il
Télémaque, qu'il croit voir l'Averne qui s'ouvre, et les tourbillons de
flammes qui sortent du noir Phlégéton prêtes à le dévorer. Il s'écrie,
et sa bouche demeure ouverte sans qu'il puisse prononcer aucune parole:
tel qu'un homme dormant, qui, dans un songe affreux, ouvre la bouche, et
fait des efforts pour parler ; mais la parole lui manque toujours, et il
la cherche en vain. D'une main tremblante et précipitée, Adraste lance
son dard contre Télémaque. Celui-ci, intrépide comme l'ami des dieux, se
couvre de son bouclier ; il semble que la Victoire, le couvrant de ses
ailes, tient déjà une couronne suspendue au-dessus de sa tête : le
courage doux et paisible reluit dans ses yeux ; on le prendrait pour
Minerve même, tant il paraît sage et mesuré au milieu des plus grands
périls. Le dard lancé par Adraste est repoussé par le bouclier*. Alors
Adraste se hâte de tirer son épée, pour ôter au fils d'Ulysse l'avantage
de lancer son dard à son tour. Télémaque, voyant Adraste l'épée à la
main, se hâte de la mettre aussi, et laisse son dard inutile.
Quand on les vit ainsi tous deux combattre de près, tous les autres
combattants, en silence, mirent bas les armes pour les regarder
attentivement*, et on attendit de leur combat la décision de toute la
guerre. Les deux glaives, brillants comme les éclairs d'où partent des
foudres, se croisent plusieurs fois, et portent des coups inutiles sur
les armes polies, qui en retentissent. Les deux combattants s'allongent,
se replient, s'abaissent, se relèvent tout à coup, et enfin se
saisissent. Le lierre, en naissant au pied d'un ormeau, n'enserre pas
plus étroitement le tronc dur et noueux par ses rameaux entrelacés
jusqu'aux plus hautes branches de l'arbre*, que ces deux combattants se
serrent l'un l'autre. Adraste n'avait encore rien perdu de sa force:
Télémaque n'avait pas encore toute la sienne. Adraste fait plusieurs
efforts pour surprendre son ennemi et pour l'ébranler. Il tâche de
saisir l'épée du jeune Grec, mais en vain : dans le moment où il la
cherche, Télémaque l'enlève de terre, et le renverse sur le sable. Alors
cet impie, qui avait toujours méprisé les dieux, montre une lâche
crainte de la mort ; il a honte de demander la vie, et il ne peut
s'empêcher de témoigner qu'il la désire : il tâche d'émouvoir la
compassion de Télémaque. Fils d'Ulysse, dit-il, enfin c'est maintenant
que je connais les justes dieux ; ils me punissent comme je l'ai mérité:
il n'y a que le malheur qui ouvre les yeux des hommes pour voir la
vérité ; je la vois, elle me condamne. Mais qu'un roi malheureux vous
fasse souvenir de votre père qui est loin d'Ithaque, et touche votre
cœur*.
Télémaque, qui, le tenant sous ses genoux, avait le glaive déjà levé
pour lui percer la gorge, répondit aussitôt : Je n'ai voulu que la
victoire et la paix des nations que je suis venu secourir ; je n'aime
point à répandre le sang. Vivez donc, ô Adraste ; mais vivez pour réparer
vos fautes : rendez tout ce que vous avez usurpé ; rétablissez le calme et
la justice sur la côte de la grande Hespérie, que vous avez souillée par
tant de massacres et de trahisons : vivez, et devenez un autre homme.
Apprenez, par votre chute, que les dieux sont justes ; que les méchants
sont malheureux ; qu'ils se trompent en cherchant la félicité dans la
violence, dans l'inhumanité et dans le mensonge ; et qu'enfin rien n'est
si doux ni si heureux, que la simple et constante vertu. Donnez-nous
pour otage votre fils Métrodore, avec douze des principaux de votre
nation.
A ces paroles, Télémaque laisse relever Adraste, et lui tend la main,
sans se défier de sa mauvaise foi ; mais aussitôt Adraste lui lance un
second dard fort court, qu'il tenait caché. Le dard était si aigu, et
lancé avec tant d'adresse, qu'il eût percé les armes de Télémaque, si
elles n'eussent été divines. En même temps Adraste se jette derrière un
arbre pour éviter la poursuite du jeune Grec. Alors celui-ci s'écrie:
Dauniens, vous le voyez, la victoire est à nous ; l'impie ne se sauve que
par la trahison. Celui qui ne craint point les dieux, craint la mort ; au
contraire, celui qui les craint, ne craint qu'eux.
En disant ces paroles, il s'avance vers les Dauniens, et fait signe aux
siens, qui étaient de l'autre côté de l'arbre, de couper le chemin au
perfide Adraste. Adraste craint d'être surpris, fait semblant de
retourner sur ses pas, et veut renverser les Crétois qui se présentent à
son passage ; mais tout à coup Télémaque, prompt comme la foudre que la
main du père des dieux lance du haut de l'Olympe sur les têtes
coupables, vient fondre sur son ennemi ; il le saisit d'une main
victorieuse ; il le renverse comme le cruel aquilon abat les tendres
moissons qui dorent la campagne. Il ne l'écoute plus, quoique l'impie
ose encore une fois essayer d'abuser de la bonté de son cœur : il enfonce
son glaive, et le précipite dans les flammes du noir Tartare, digne
châtiment de ses crimes.
A peine Adraste fut mort, que tous les Dauniens, loin de déplorer leur
défaite et la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrance ; ils
tendirent les mains aux alliés en signe de paix et de réconciliation.
Métrodore, fils d'Adraste, que son père avait nourri dans des maximes de
dissimulation, d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit lâchement. Mais un
esclave, complice de ses infamies et de ses cruautés, qu'il avait
affranchi et comblé de biens, et auquel seul il se confia dans sa fuite,
ne songea qu'à le trahir pour son propre intérêt : il le tua par derrière
pendant qu'il fuyait, lui coupa la tête, et la porta dans le camp des
alliés, espérant une grande récompense d'un crime qui finissait la
guerre. Mais on eut horreur de ce scélérat, et on le fit mourir.
Télémaque, ayant vu la tête de Métrodore, qui était un jeune homme d'une
merveilleuse beauté et d'un naturel excellent, que les plaisirs et les
mauvais exemples avaient corrompu, ne put retenir ses larmes. Hélas!
s'écria-t-il, voilà ce que fait le poison de la prospérité d'un jeune
prince : plus il a d'élévation et de vivacité, plus il s'égare et
s'éloigne de tout sentiment de vertu. Et maintenant je serais peut-être
de même, si les malheurs où je suis né, grâces aux dieux, et les
instructions de Mentor, ne m'avaient appris à me modérer.
Les Dauniens assemblés demandèrent, comme l'unique condition de paix,
qu'on leur permît de faire un roi de leur nation, qui pût effacer, par
ses vertus, l'opprobre dont l'impie Adraste avait couvert le royaume.
Ils remerciaient les dieux d'avoir frappé le tyran ; ils venaient en
foule baiser la main de Télémaque, qui avait été trempée dans le sang de
ce monstre ; et leur défaite était pour eux comme un triomphe. Ainsi
tomba en un moment, sans aucune ressource, cette puissance qui menaçait
toutes les autres dans l'Hespérie, et qui faisait trembler tant de
peuples. Semblables à ces terrains qui paraissent fermes et immobiles,
mais que l'on sape peu à peu par-dessous : longtemps on se moque du
faible travail qui en attaque les fondements ; rien ne paraît affaibli,
tout est uni, rien ne s'ébranle ; cependant tous les soutiens souterrains
sont détruits peu à peu, jusqu'au moment où tout à coup le terrain
s'affaisse, et ouvre un abîme. Ainsi une puissance injuste et trompeuse,
quelque prospérité qu'elle se procure par ses violences, creuse
elle-même un précipice sous ses pieds. La fraude et l'inhumanité sapent
peu à peu tous les plus solides fondements de l'autorité illégitime : on
l'admire, on la craint, on tremble devant elle, jusqu'au moment où elle
n'est déjà plus ; elle tombe de son propre poids, et rien ne peut la
relever, parce qu'elle a détruit de ses propres mains les vrais soutiens
de la bonne foi et de la justice, qui attirent l'amour et la confiance.
LIVRE SEIZIÈME.
SOMMAIRE.