Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit ; il marche à la clarté de la

lune, et il invoque cette puissante divinité, qui, étant dans le ciel le

brillant astre de la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux

enfers la redoutable Hécate*. Cette divinité écouta favorablement ses

vœux, parce que son cœur était pur, et qu'il était conduit par l'amour

pieux qu'un fils doit à son père. A peine fut-il auprès de rentrée de la

caverne, qu'il entendit l'empire souterrain mugir. La terre tremblait

sous ses pas*; le ciel s'arma d'éclairs et de feux qui semblaient tomber

sur la terre. Le jeune fils d'Ulysse sentit son cœur ému, et tout son

corps était couvert d'une sueur glacée ; mais son courage se soutint : il

leva les yeux et les mains au ciel. Grands dieux, s'écria-t-il,

j'accepte ces présages que je crois heureux ; achevez votre ouvrage ! Il

dit, et, redoublant ses pas, il se présente hardiment.

Aussitôt la fumée épaisse qui rendait l'entrée de la caverne funeste à

tous les animaux, dès qu'ils en approchaient, se dissipa ; l'odeur

empoisonnée cessa pour un peu de temps. Télémaque entre seul ; car quel

autre mortel eût osé le suivre ! Deux Crétois, qui l'avaient accompagné

jusqu'à une certaine distance de la caverne, et auxquels il avait confié

son dessein, demeurèrent tremblants et à demi morts assez loin de là,

dans un temple, faisant des vœux, et n'espérant plus de revoir

Télémaque.

Cependant le fils d'Ulysse, l'épée à la main, s'enfonce dans les

ténèbres horribles. Bientôt il aperçoit une faible et sombre lueur,

telle qu'on la voit pendant la nuit sur la terre*: il remarque les

ombres légères qui voltigent autour de lui ; et il les écarte avec son

épée*; ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux dont les

eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. Il découvre sur ce

rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture*, qui se

présentent en vain à l'impitoyable Charon. Ce dieu, dont la vieillesse

éternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les

menace, les repousse, et admet d'abord dans la barque le jeune Grec. En

entrant, Télémaque entend les gémissements d'une ombre qui ne pouvait se

consoler.

Quel est donc, lui dit-il, votre malheur ! qui étiez-vous sur la terre?

J'étais, lui répondit cette ombre, Nabopharsan, roi de la superbe

Babylone. Tous les peuples de l'Orient tremblaient au seul bruit de mon

nom ; je me faisais adorer par les Babyloniens, dans un temple de

marbre, où j'étais représenté par une statue d'or, devant laquelle on

brûlait nuit et jour les plus précieux parfums de l'Éthiopie. Jamais

personne n'osa me contredire sans être aussitôt puni : on inventait

chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse.

J'étais encore jeune et robuste ; hélas ! que de prospérités ne me

restait-il pas encore à goûter sur le trône ? Mais une femme que

j'aimais, et qui ne m'aimait pas, m'a bien fait sentir que je n'étais

pas dieu ; elle m'a empoisonné : je ne suis plus rien. On mit hier, avec

pompe, mes cendres dans une urne d'or ; on pleura ; on s'arracha les

cheveux ; on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon

bûcher, pour mourir avec moi ; on va encore gémir au pied du superbe

tombeau où l'on a mis mes cendres : mais personne ne me regrette ; ma

mémoire est en horreur même dans ma famille ; et, ici-bas, je souffre

déjà d'horribles traitements.

Télémaque, touché de ce spectacle, lui dit : Étiez-vous véritablement

heureux pendant votre règne ? sentiez-vous cette douce paix sans laquelle

le cœur demeure toujours serré et flétri au milieu des délices ? Non,

répondit le Babylonien ; je ne sais même ce que vous voulez dire. Les

sages vantent cette paix comme l'unique bien : pour moi, je ne l'ai

jamais sentie ; mon cœur était sans cesse agité de désirs nouveaux, de

crainte et d'espérance. Je tâchais de m'étourdir moi-même par

l'ébranlement de mes passions ; j'avais soin d'entretenir cette ivresse

pour la rendre continuelle : le moindre intervalle de raison tranquille

m'eût été trop amer. Voilà la paix dont j'ai joui ; toute autre me paraît

une fable et un songe : voilà les biens que je regrette.

En parlant ainsi, le Babylonien pleurait comme un homme lâche qui a été

amolli par les prospérités, et qui n'est point accoutumé à supporter

constamment un malheur. Il avait auprès de lui quelques esclaves qu'on

avait fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure les avait livrés

à Charon avec leur roi, et leur avait donné une puissance absolue sur ce

roi qu'ils avaient servi sur la terre. Ces ombres d'esclaves ne

craignaient plus l'ombre de Nabopharsan ; elles la tenaient enchaînée, et

lui faisaient les plus cruelles indignités. L'un lui disait:

N'étions-nous pas hommes aussi bien que toi ? comment étais-tu assez

insensé pour te croire un dieu ? et ne fallait-il pas te souvenir que tu

étais de la race des autres hommes ? Un autre, pour lui insulter, disait:

Tu avais raison de ne vouloir pas qu'on te prît pour un homme ; car tu

étais un monstre sans humanité. Un autre lui disait : En bien, où sont

maintenant tes flatteurs ? Tu n'as plus rien à donner, malheureux ! tu ne

peux plus faire aucun mal ; te voilà devenu esclave de tes esclaves

mêmes : les dieux ont été lents à faire justice : mais enfin ils la font.

A ces dures paroles, Nabopharsan se jetait le visage contre terre,

arrachant ses cheveux dans un excès de rage et de désespoir. Mais Charon

disait aux esclaves : Tirez-le par sa chaîne ; relevez-le malgré lui : il

n'aura pas même la consolation de cacher sa honte ; il faut que toutes

les ombres du Styx en soient témoins, pour justifier les dieux, qui ont

souffert si longtemps que cet impie régnât sur la terre. Ce n'est encore

là, ô Babylonien, que le commencement de tes douleurs ; prépare-toi à

être jugé par l'inflexible Minos, juge des enfers.

Pendant ce discours du terrible Charon, la barque touchait déjà le

rivage de l'empire de Pluton : toutes les ombres accouraient pour

considérer cet homme vivant qui paraissait au milieu de ces morts dans

la barque : mais, dans le moment où Télémaque mit pied à terre, elles

s'enfuirent, semblables aux ombres de la nuit que la moindre clarté du

jour dissipe. Charon, montrant au jeune Grec un front moins ridé et des

yeux moins farouches qu'à l'ordinaire, lui dit : Mortel chéri des dieux,

puisqu'il t'est donné d'entrer dans ce royaume de la nuit, inaccessible

aux autres vivants, hâte-toi d'aller où les destins t'appellent ; va, par

ce chemin sombre, au palais de Pluton, que tu trouveras sur son trône;

il te permettra d'entrer dans les lieux dont il m'est défendu de te

découvrir le secret.

Aussitôt Télémaque s'avance à grands pas : il voit de tous côtés voltiger

des ombres, plus nombreuses que les grains de sable qui couvrent les

rivages de la mer ; et, dans l'agitation de cette multitude infinie, il

est saisi d'une horreur divine, observant le profond silence de ces

vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tête quand il aborde le

noir séjour de l'impitoyable Pluton ; il sent ses genoux chancelants ; la

voix lui manque ; et c'est avec peine qu'il peut prononcer au dieu ces

paroles. Vous voyez, ô terrible divinité, le fils du malheureux Ulysse;

je viens vous demander si mon père est descendu dans votre empire, ou

s'il est encore errant sur la terre.

Pluton était sur un trône d'ébène : son visage était pâle et sévère ; ses

yeux, creux et étincelants ; son front, ridé et menaçant ; la vue d'un

homme vivant lui était odieuse, comme la lumière offense les yeux des

animaux qui sont accoutumés de ne sortir de leurs retraites que pendant

la nuit. A son côté paraissait Proserpine, qui attirait seule ses

regards, et qui semblait un peu adoucir son cœur : elle jouissait d'une

beauté toujours nouvelle ; mais elle paraissait avoir joint à ces grâces

divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son époux.

Aux pieds du trône était la Mort, pâle et dévorante, avec sa faux

tranchante qu'elle aiguisait sans cesse. Autour d'elle volaient les

noirs soucis, les cruelles défiances ; les vengeances, toutes

dégouttantes de sang et couvertes de plaies ; les haines injustes;

l'avarice, qui se ronge elle-même ; le désespoir, qui se déchire de ses

propres mains ; l'ambition forcenée, qui renverse tout ; la trahison, qui

veut se repaître de sang, et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits;

l'envie, qui verse son venin mortel autour d'elle, et qui se tourne en

rage, dans l'impuissance où elle est de nuire ; l'impiété, qui se creuse

elle-même un abîme sans fond, où elle se précipite sans espérance ; les

spectres hideux ; les fantômes, qui représentent les morts pour

épouvanter les vivants ; les songes affreux ; les insomnies, aussi

cruelles que les tristes songes. Toutes ces images funestes

environnaient le fier Pluton, et remplissaient le palais où il habite*.

Il répondit à Télémaque d'une voix basse qui fit gémir le fond de

l'Érèbe:

Jeune mortel, les destins t'ont fait violer cet asile sacré des ombres;

suis ta haute destinée : je ne te dirai point où est ton père ; il suffit

que tu sois libre de le chercher. Puisqu'il a été roi sur la terre, tu

n'as qu'à parcourir, d'un côté, l'endroit du noir Tartare où les mauvais

rois sont punis ; de l'autre, les champs Élysées, où les bons rois sont

récompensés. Mais tu ne peux aller d'ici dans les champs Élysées,

qu'après avoir passé par le Tartare ; hâte-toi d'y aller et de sortir de

mon empire.

A l'instant Télémaque semble voler dans ces espaces vides et immenses,

tant il lui tarde de savoir s'il verra son père, et de s'éloigner de la

présence horrible du tyran qui tient en crainte les vivants et les

morts. Il aperçoit bientôt assez près de lui le noir Tartare : il en

sortait une fumée noire et épaisse, dont l'odeur empestée donnerait la

mort, si elle se répandait dans la demeure des vivants. Cette fumée

couvrait un fleuve de feu et des tourbillons de flammes, dont le bruit,

semblable à celui des torrents les plus impétueux quand ils s'élancent

des plus hauts rochers dans le fond des abîmes, faisait qu'on ne pouvait

rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Télémaque, secrètement animé par Minerve, entre sans crainte dans ce

gouffre. D'abord il aperçut un grand nombre d'hommes qui avaient vécu

dans les plus basses conditions, et qui étaient punis pour avoir cherché

les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés. Il y

remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'aimer la

religion, s'en étaient servis comme d'un beau prétexte pour contenter

leur ambition, et pour se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui

avaient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des

dieux, étaient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les

enfants qui avaient égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui

avaient trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui

avaient livré leur patrie après avoir violé tous les serments,*

souffraient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois

juges des enfers l'avaient ainsi voulu ; et voici leur raison : c'est que

les hypocrites ne se contentent pas d'être méchants comme le reste des

impies ; ils veulent encore passer pour bons, et font, par leur fausse

vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable. Les dieux,

dont ils se sont joués, et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes,

prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs

insultes.

Auprès de ceux-ci paraissaient d'autres hommes que le vulgaire ne croit

guère coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoyablement : ce

sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice ; les

critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu ; enfin,

ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connaître à fond, et

qui, par là, ont nui à la réputation des innocents. Mais, parmi toutes

les ingratitudes, celle qui était punie comme la plus noire, c'est celle

où l'on tombe contre les dieux. Quoi donc ! disait Minos, on passe pour

un monstre quand on manque de reconnaissance pour son père, ou pour son

ami de qui on a reçu quelque secours ; et on fait gloire d'être ingrat

envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle

renferme ! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même de qui

on est né ? Plus tous ces crimes sont impunis et excusés sur la terre,

plus ils sont dans les enfers l'objet d'une vengeance implacable à qui

rien n'échappe.

Télémaque, voyant les trois juges qui étaient assis et qui condamnaient

un homme, osa leur demander quels étaient ses crimes. Aussitôt le

condamné, prenant la parole, s'écria : Je n'ai jamais fait aucun mal;

j'ai mis tout mon plaisir à faire du bien ; j'ai été magnifique, libéral,

juste, compatissant : que peut-on donc me reprocher ? Alors Minos lui dit:

On ne te reproche rien à l'égard des hommes ; mais ne devais-tu pas moins

aux hommes qu'aux dieux ? Quelle est donc cette justice dont tu te

vantes ? Tu n'as manqué à aucun devoir envers les hommes, qui ne sont

rien ; tu as été vertueux : mais tu as rapporté toute ta vertu à toi-même,

et non aux dieux qui te l'avaient donnée ; car tu voulais jouir du fruit

de ta propre vertu, et te renfermer en toi-même : tu as été ta divinité.

Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n'ont rien fait que pour

eux-mêmes, ne peuvent renoncer à leurs droits : tu les as oubliés, ils

t'oublieront ; Ils te livreront à toi-même, puisque tu as voulu être à

toi, et non pas à eux. Cherche donc maintenant, si tu le peux, ta

consolation dans ton propre cœur. Te voilà à jamais séparé des hommes,

auxquels tu as voulu plaire ; te voilà seul avec toi-même, qui étais ton

idole : apprends qu'il n'y a point de véritable vertu sans le respect et

l'amour des dieux, à qui tout est dû. Ta fausse vertu, qui a longtemps

ébloui les hommes faciles à tromper, va être confondue. Les hommes, ne

jugeant des vices et des vertus que par ce qui les choque ou les

incommode, sont aveugles et sur le bien et sur le mal : ici, une lumière

divine renverse tous leurs jugements superficiels ; elle condamne souvent

ce qu'ils admirent, et justifie ce qu'ils condamnent.

A ces mots, ce philosophe, comme frappé d'un coup de foudre, ne pouvait

se supporter soi-même. La complaisance qu'il avait eue autrefois à

contempler sa modération, son courage, et ses inclinations généreuses,

se change en désespoir. La vue de son propre cœur, ennemi des dieux,

devient son supplice : il se voit, et ne peut cesser de se voir ; il voit

la vanité des jugements des hommes, auxquels il a voulu plaire dans

toutes ses actions : il se fait une révolution universelle de tout ce qui

est au dedans de lui, comme si on bouleversait toutes ses entrailles : il

ne se trouve plus le même : tout appui lui manque dans son cœur ; sa

conscience, dont le témoignage lui avait été si doux, s'élève contre

lui, et lui reproche amèrement l'égarement et l'illusion de toutes ses

vertus, qui n'ont point eu le culte de la divinité pour principe et pour

fin : il est troublé, consterné, plein de honte, de remords, et de

désespoir. Les Furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit

de l'avoir livré à lui-même, et que son propre cœur venge assez les

dieux méprisés. Il cherche les lieux les plus sombres pour se cacher aux

autres morts, ne pouvant se cacher à lui-même ; il cherche les ténèbres,

et ne peut les trouver : une lumière importune le poursuit partout;

partout les rayons perçants de la vérité vont venger la vérité qu'il a

négligé de suivre. Tout ce qu'il a aimé lui devient odieux, comme étant

la source de ses maux, qui ne peuvent jamais finir. Il dit en lui-même:

insensé ! je n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-même!

Non, je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais aimé l'unique et

véritable bien : tous mes pas ont été des égarements ; ma sagesse n'était

que folie ; ma vertu n'était qu'un orgueil impie et aveugle : j'étais

moi-même mon idole.

Enfin, Télémaque aperçut les rois qui étaient condamnés pour avoir abusé

de leur puissance. D'un côté, une Furie vengeresse leur présentait un

miroir, qui leur montrait toute la difformité de leurs vices : là, ils

voyaient et ne pouvaient s'empêcher de voir leur vanité grossière, et

avide des plus ridicules louanges, leur dureté pour les hommes, dont ils

auraient dû faire la félicité ; leur insensibilité pour la vertu ; leur

crainte d'entendre la vérité ; leur inclination pour les hommes lâches et

flatteurs ; leur inapplication, leur mollesse, leur indolence, leur

défiance déplacée, leur faste, et leur excessive magnificence fondée sur

la ruine des couples ; leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire

par le sang de leurs concitoyens ; enfin, leur cruauté qui cherche chaque

jour de nouvelles délices parmi les larmes et le désespoir de tant de

malheureux. Ils se voyaient sans cesse dans ce miroir : ils se trouvaient

plus horribles et plus monstrueux que ni la Chimère vaincue par

Bellérophon, ni l'hydre de Lerne abattue par Hercule, ni Cerbère même,

quoiqu'il vomisse, de ses trois gueules béantes, un sang noir et

venimeux, qui est capable d'empester toute la race des mortels vivants

sur la terre.

En même temps, d'un autre côté, une autre Furie leur répétait avec

insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avaient données

pendant leur vie, et leur présentait un autre miroir, où ils se voyaient

tels que la flatterie les avait dépeints : l'opposition de ces deux

peintures, si contraires, était le supplice de leur vanité. On

remarquait que les plus méchants d'entre ces rois étaient ceux à qui on

avait donné les plus magnifiques louanges pendant leur vie, parce que

les méchants sont plus craints que les bons, et qu'ils exigent sans

pudeur les lâches flatteries des poëtes et des orateurs de leur temps.

On les entend gémir dans ces profondes ténèbres, où ils ne peuvent voir

que les insultes et les dérisions qu'ils ont et souffrir : ils n'ont rien

autour d'eux qui ne les repousse, qui ne les contredise, qui ne les

confonde. Au lieu que, sur la terre, ils se jouaient de la vie des

hommes, et prétendaient que tout était fait pour les servir ; dans le

Tartare, ils sont livrés à tous les caprices de certains esclaves qui

leur font sentir à leur tour une cruelle servitude : ils servent avec

douleur, et il ne leur reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir

leur captivité ; ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus leurs

tyrans impitoyables, comme une enclume est sous les coups des marteaux

des Cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises

ardentes du mont Etna.

Là, Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés. C'est une

tristesse noire qui ronge ces criminels ; ils ont horreur d'eux-mêmes, et

ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur, que de leur propre

nature. Ils n'ont point besoin d'autre châtiment de leurs fautes, que

leurs fautes mêmes ; ils les voient sans cesse dans toute leur énormité;

elles se présentent à eux comme des spectres horribles ; elles les

poursuivent. Pour s'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante

que celle qui les a séparés de leur corps. Dans le désespoir où ils

sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout

sentiment et toute connaissance en eux ; ils demandent aux abîmes de les

engloutir, pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité qui les

persécute : mais ils sont réservés à la vengeance qui distille sur eux

goutte à goutte, et qui ne tarira jamais. La vérité qu'ils ont craint de

voir fait leur supplice ; ils la voient, et n'ont des yeux que pour la

voir s'élever contre eux ; sa vue les perce, les déchire, les arrache à

eux-mêmes : elle est comme la foudre ; sans rien détruire au dehors, elle

pénètre jusqu'au fond des entrailles. Semblable à un métal dans une

fournaise ardente, l'âme est comme fondue par ce feu vengeur : il ne

laisse aucune consistance, et il ne consume rien : il dissout jusqu'aux

premiers principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché à

soi ; on n'y peut plus trouver ni appui ni repos pour un seul instant : on

ne vit plus que par la rage qu'on a contre soi-même, et par une perte de

toute espérance qui rend forcené.

Parmi ces objets, qui faisaient dresser les cheveux de Télémaque sur sa

tête, il vit plusieurs des anciens rois de Lydie, qui étaient punis pour

avoir préféré les délices d'une vie molle au travail, qui doit être

inséparable de la royauté pour le soulagement des peuples.

Ces rois se reprochaient les uns aux autres leur aveuglement. L'un

disait à l'autre, qui avait été son fils : Ne vous avais-je pas

recommandé souvent, pendant ma vieillesse et avant ma mort, de réparer

les maux que j'avais faits par ma négligence ? Le fils répondait : O

malheureux père ! c'est vous qui m'avez perdu ! c'est votre exemple qui

m'a accoutumé au faste, à l'orgueil, à la volupté, à la dureté pour les

hommes ? En vous voyant régner avec tant de mollesse, avec tant de lâches

flatteurs autour de vous, je me suis accoutumé à aimer la flatterie et

les plaisirs. J'ai cru que le reste des hommes était, à l'égard des

rois, ce que les chevaux et les autres bêtes de charge sont à l'égard

des hommes, c'est-à-dire des animaux dont on ne fait cas qu'autant

qu'ils rendent de services, et qu'ils donnent de commodités. Je l'ai

cru ; c'est vous qui me l'avez fait croire ; et maintenant je souffre tant

de maux pour vous avoir imité. A ces reproches, ils ajoutaient les plus

affreuses malédictions, et paraissaient animés de rage pour

s'entre-déchirer.

Autour de ces rois voltigeaient encore, comme des hiboux dans la nuit,

les cruels soupçons, les vaines alarmes, les défiances, qui vengent les

peuples de la dureté de leurs rois, la faim insatiable des richesses, la

fausse gloire toujours tyrannique, et la mollesse lâche qui redouble

tous les maux qu'on souffre sans pouvoir jamais donner de solides

plaisirs.

On voyait plusieurs de ces rois sévèrement punis, non pour les maux

qu'ils avaient faits, mais pour les biens qu'ils auraient dû faire. Tous

les crimes des peuples, qui viennent de la négligence avec laquelle on

fait observer les lois, étaient imputés aux rois, qui ne doivent régner

qu'afin que les lois règnent par leur ministère. On leur imputait aussi

tous les désordres qui viennent du faste, du luxe, et de tous les autres

excès qui jettent les hommes dans un état violent, et dans la tentation

de mépriser les lois pour acquérir du bien. Surtout on traitait

rigoureusement les rois qui, au lieu d'être de bons et vigilants

pasteurs des peuples, n'avaient songé qu'à ravager le troupeau comme des

loups dévorants.

Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de voir, dans cet

abîme de ténèbres et de maux, un grand nombre de rois qui avaient passé

sur la terre pour des rois assez bons. Ils avaient été condamnés aux

peines du Tartare, pour s'être laissé gouverner par des hommes méchants

et artificieux. Ils étaient punis pour les maux qu'ils avaient laissé

faire par leur autorité. De plus, la plupart de ces rois n'avaient été

ni bons ni méchants, tant leur faiblesse avait été grande ; ils n'avaient

jamais craint de ne connaître point la vérité ; ils n'avaient point eu le

goût de la vertu, et n'avaient pas mis leur plaisir à faire du bien.

Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit soulagé, comme ai on

avait ôté une montagne de dessus sa poitrine : il comprit, par ce

soulagement, le malheur de ceux qui y étaient renfermés sans espérance

d'en sortir jamais. Il était effrayé de voir combien les rois étaient

plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. Quoi!

disait-il, tant de devoirs, tant de périls, tant de piéges, tant de

difficulté de connaître la vérité pour se défendre contre les autres et

contre soi-même ; enfin, tant de tourments horribles dans les enfers,

après avoir été si agité, si envié, si traversé dans une vie courte ! O

insensé celui qui cherche à régner ! Heureux celui qui se borne à une

condition privée et paisible, où la vertu lui est moins difficile!

En faisant ces réflexions, il se troublait au dedans de lui-même : il

frémit, et tomba dans une consternation qui lui fit sentir quoique chose

du désespoir de ces malheureux qu'il venait de considérer. Mais, à

mesure qu'il s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et

du désespoir, son courage commença peu à peu à renaître : il respirait,

et entrevoyait déjà de loin la douce et pure lumière du séjour des

héros.

C'est dans ce lieu qu'habitaient tous les bons rois qui avaient

jusqu'alors gouverné sagement les hommes : ils étaient séparés du reste

des justes. Comme les méchants princes souffraient, dans le Tartare, des

supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d'une

condition privée, aussi les bons rois jouissaient, dans les champs

Élysées, d'un bonheur infiniment plus grand que celui du reste des

hommes qui avaient aimé la vertu sur la terre.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 24 / 34 段