Parmi les Crétois qui étaient avec lui, il y avait deux vieillards, dont

l'un se nommait Traumaphile et l'autre Nosophuge. Traumaphile avait été

au siége de Troie avec Idoménée, et avait appris des enfants d'Esculape

l'art divin de guérir les plaies. Il répandait dans les blessures les

plus profondes et les plus envenimées une liqueur odoriférante, qui

consumait les chairs mortes et corrompues, sans avoir besoin de faire

aucune incision, et qui formait promptement de nouvelles chairs plus

saines et plus belles que les premières.

Pour Nosophuge, il n'avait jamais vu les enfants d'Esculape ; mais il

avait eu, par le moyen de Mérione, un livre sacré et mystérieux

qu'Esculape avait donné à ses enfants. D'ailleurs Nosophuge était ami

des dieux ; il avait composé des hymnes en l'honneur des enfants de

Latone ; il offrait tous les jours le sacrifice d'une brebis blanche et

sans tache à Apollon, par lequel il était souvent inspiré. A peine

avait-il vu un malade, qu'il connaissait à ses yeux, à la couleur de son

teint, à la conformation de son corps, et à sa respiration, la cause de

sa maladie. Tantôt il donnait des remèdes qui faisaient suer, et il

montrait, par le succès des sueurs, combien la transpiration, facilitée

ou diminuée, déconcerte ou rétablit toute la machine du corps ; tantôt il

donnait, pour les maux de langueur, certains breuvages qui fortifiaient

peu à peu les parties nobles, et qui rajeunissaient les hommes en

adoucissant leur sang. Mais il assurait que c'était faute de vertu et de

courage que les hommes avaient si souvent besoin de la médecine. C'est

une honte, disait-il, pour les hommes, qu'ils aient tant de maladies;

car les bonnes mœurs produisent la santé. Leur intempérance, disait-il

encore, change en poisons mortels les aliments destinés à conserver la

vie. Les plaisirs, pris sans modération, abrégent plus les jours des

hommes que les remèdes ne peuvent les prolonger. Les pauvres sont moins

souvent malades faute de nourriture que les riches ne le deviennent pour

en prendre trop. Les aliments qui flattent trop le goût, et qui font

manger au delà du besoin, empoisonnent au lieu de nourrir. Les remèdes

sont eux-mêmes de véritables maux qui usent la nature, et dont il ne

faut se servir que dans les pressants besoins. Le grand remède, qui est

toujours innocent, et toujours d'un usage utile, c'est la sobriété,

c'est la tempérance dans tous les plaisirs, c'est la tranquillité de

l'esprit, c'est l'exercice du corps. Par là on fait un sang doux et

tempéré, et on dissipe toutes les humeurs superflues. Ainsi le sage

Nosophuge était moins admirable par ses remèdes que par le régime qu'il

conseillait pour prévenir les maux et pour rendre les remèdes inutiles.

Ces deux hommes étaient envoyés par Télémaque visiter tous les malades

de l'armée. Ils en guérirent beaucoup par leurs remèdes, mais ils en

guérirent bien davantage par le soin qu'ils prirent pour les faire

servir à propos ; car ils s'appliquaient à les tenir proprement, à

empêcher le mauvais air par cette propreté, et à leur faire garder un

régime de sobriété exacte dans leur convalescence. Tous les soldats,

touchés de ces secours, rendaient grâces aux dieux d'avoir envoyé

Télémaque dans l'armée des alliés.

Ce n'est pas un homme, disaient-ils, c'est sans doute quelque divinité

bienfaisante sous une figure humaine. Du moins, si c'est un homme, il

ressemble moins au reste des hommes qu'aux dieux ; il n'est sur la terre

que pour faire du bien ; il est encore plus aimable par sa douceur et par

sa bonté que par sa valeur. Oh ! si nous pouvions l'avoir pour roi ! Mais

les dieux le réservant pour quelque peuple plus heureux qu'ils

chérissent, et chez lequel ils veulent renouveler l'âge d'or.

Télémaque, pendant qu'il allait la nuit visiter les quartiers du camp,

par précaution contre les ruses d'Adraste, entendait ces louanges, qui

n'étaient point suspectes de flatterie, comme celles que les flatteurs

donnent souvent en face aux princes, en supposant qu'ils n'ont ni

modestie ni délicatesse, et qu'il n'y a qu'à les louer sans mesure pour

s'emparer de leur faveur. Le fils d'Ulysse ne pouvait goûter que ce qui

était vrai ; il ne pouvait souffrir d'autres louanges que celles qu'on

lui donnait en secret loin de lui, et qu'il avait véritablement

méritées. Son cœur n'était pas insensible à celles-là : il sentait ce

plaisir si doux et si pur que les dieux ont attaché à la seule vertu, et

que les méchants, faute de l'avoir éprouvé, ne peuvent ni concevoir ni

croire ; mais il ne s'abandonnait point à ce plaisir : aussitôt revenaient

en foule dans son esprit toutes les fautes qu'il avait faites ; il

n'oubliait point sa hauteur naturelle, et son indifférence pour les

hommes ; il avait une honte secrète d'être né si dur, et de paraître si

humain. Il renvoyait à la sage Minerve toute la gloire qu'on lui

donnait, et qu'il ne croyait pas mériter.

C'est vous, disait-il, ô grande déesse, qui m'avez donné Mentor pour

m'instruire et pour corriger mon mauvais naturel ; c'est vous qui me

donnez la sagesse de profiter de mes fautes pour me défier de moi-même;

c'est vous qui retenez mes passions impétueuses ; c'est vous qui me

faites sentir le plaisir de soulager les malheureux : sans vous je serais

haï, et digne de l'être ; sans vous je ferais des fautes irréparables ; je

serais comme un enfant qui, ne sentant pas sa faiblesse, quitte sa mère

et tombe dès le premier pas.

Nestor et Philoctète étaient étonnés de voir Télémaque devenu si doux,

si attentif à obliger les hommes, si officieux, si secourable, si

ingénieux pour prévenir tous les besoins : ils ne savaient que croire;

ils ne reconnaissaient plus en lui le même homme. Ce qui les surprit

davantage fut le soin qu'il prit des funérailles d'Hippias ; il alla

lui-même retirer son corps sanglant et défiguré de l'endroit où il était

caché sous un monceau de corps morts ; il versa sur lui des larmes

pieuses ; il dit : O grande ombre, tu le sais maintenant combien j'ai

estimé ta valeur ! il est vrai que ta fierté m'avait irrité ; mais tes

défauts venaient d'une jeunesse ardente ; je sais combien cet âge a

besoin qu'on lui pardonne. Nous eussions dans la suite été sincèrement

unis ; j'avais tort de mon côté. O dieux, pourquoi me le ravir avant que

j'aie pu le forcer de m'aimer?

Ensuite Télémaque fit laver le corps dans des liqueurs odoriférantes;

puis on prépara par son ordre un bûcher. Les grands pins, gémissant sous

les coups de haches, tombent en roulant du haut des montagnes. Les

chênes, ces vieux enfants de la terre, qui semblaient menacer le ciel;

les hauts peupliers, les ormeaux, dont les têtes sont si vertes et si

ornées d'un épais feuillage ; les hêtres, qui sont l'honneur des forêts,

viennent tomber* sur le bord du fleuve Galèse*. Là s'élève avec ordre un

bûcher qui ressemble à un bâtiment régulier : la flamme commence à

paraître : un tourbillon de fumée monte jusqu'au ciel.

Les Lacédémoniens s'avancent d'un pas lent et lugubre, tenant leurs

piques renversées, et leurs yeux baissés ; la douleur amère est peinte

sur ces visages si farouches, et les larmes coulent abondamment. Puis on

voyait venir Phérécide, vieillard moins abattu par le nombre des années

que par la douleur de survivre à Hippias qu'il avait élevé depuis son

enfance. Il levait vers le ciel ses mains et ses yeux noyés de larmes.

Depuis la mort d'Hippias, il refusait toute nourriture ; le doux sommeil

n'avait pu appesantir ses paupières, ni suspendre un moment sa cuisante

peine : il marchait d'un pas tremblant, suivant la foule, et ne sachant

où il allait. Nulle parole ne sortait de sa bouche, car son cœur était

trop serré ; c'était un silence de désespoir et d'abattement ; mais, quand

il vit le bûcher allumé, il parut tout à coup furieux, et il s'écria : O

Hippias, Hippias, je ne te verrai plus ! Hippias n'est plus, et je vis

encore ! O mon cher Hippias, c'est moi qui t'ai donné la mort ; c'est moi

qui t'ai appris à la mépriser ! Je croyais que tes mains fermeraient mes

yeux, et que tu recueillerais mon dernier soupir. O dieux cruels, vous

prolongez ma vie pour me faire voir la mort d'Hippias ! O cher enfant que

j'ai nourri, et qui m'as coûté tant de soins, je ne te verrai plus ; mais

je verrai ta mère, qui mourra de tristesse en me reprochant ta mort ; je

verrai ta jeune épouse frappant sa poitrine, arrachant ses cheveux, et

j'en serai cause ! O chère ombre ! appelle-moi sur les rives du Styx ; la

lumière m'est odieuse : c'est toi seul, mon cher Hippias, que je veux

revoir. Hippias ! Hippias ! ô mon cher Hippias ! je ne vis encore que pour

rendre à tes cendres le dernier devoir.

Cependant on voyait le corps du jeune Hippias étendu, qu'on portait dans

un cercueil orné de pourpre, d'or et d'argent. La mort, qui avait éteint

ses yeux, n'avait pu effacer toute sa beauté, et les grâces étaient

encore à demi peintes sur son visage pâle. On voyait flotter autour de

son cou, plus blanc que la neige, mais penché sur l'épaule, ses longs

cheveux noirs, plus beaux que ceux d'Atys ou de Ganymède, qui allaient

être réduits en cendres. On remarquait dans le côté la blessure

profonde, par où tout son sang s'était écoulé, et qui l'avait fait

descendre dans le royaume sombre de Pluton.

Télémaque, triste et abattu, suivait de près le corps, et lui jetait des

fleurs. Quand on fut arrivé au bûcher, le jeune fils d'Ulysse ne put

voir la flamme pénétrer les étoffes qui enveloppaient le corps sans

répandre de nouvelles larmes. Adieu, dit-il, ô magnanime Hippias ! car je

n'ose te nommer mon ami : apaise-toi, ô ombre qui as mérité tant de

gloire ! Si je ne t'aimais, j'envierais ton bonheur ; tu es délivré des

misères où nous sommes encore, et tu en es sorti par le chemin le plus

glorieux. Hélas ! que je serais heureux de finir de même ! Que le Styx

n'arrête point ton ombre ; que les champs Élysées lui soient ouverts ; que

la renommée conserve ton nom dans tous les siècles, et que tes cendres

reposent en paix!

A peine eut-il dit ces paroles entremêlées de soupirs, que toute l'armée

poussa un cri : on s'attendrissait sur Hippias, dont on racontait les

grandes actions ; et la douleur de sa mort, rappelant toutes ses bonnes

qualités, faisait oublier les défauts qu'une jeunesse impétueuse et une

mauvaise éducation lui avaient donnés. Mais on était encore plus touché

des sentiments tendres de Télémaque. Est-ce donc là, disait-on, ce jeune

Grec ai fier, si hautain, si dédaigneux, si intraitable ? Le voilà devenu

doux, humain, tendre. Sans doute Minerve, qui a tant aimé son père,

l'aime aussi ; sans doute elle lui a fait le plus précieux don que les

dieux puissent faire aux hommes, en lui donnant, avec sa sagesse, un

cœur sensible à l'amitié.

Le corps était déjà consumé par les flammes. Télémaque lui-même arrosa

de liqueurs parfumées les cendres encore fumantes*; puis il les mit dans

une urne d'or qu'il couronna de fleurs*, et il porta cette urne à

Phalante. Celui-ci était étendu, percé de diverses blessures ; et, dans

son extrême faiblesse, il entrevoyait près de lui les portes sombres des

enfers.

Déjà Traumaphile et Nosophuge, envoyés par le fils d'Ulysse, lui avaient

donné tous les secours de leur art : ils rappelaient peu à peu son âme

prête à s'envoler ; de nouveaux esprits le ranimaient insensiblement ; une

force douce et pénétrante, un baume de vie s'insinuait de veine en veine

jusqu'au fond de son cœur ; une chaleur agréable le dérobait aux mains

glacées de la mort. En ce moment, la défaillance cessant, la douleur

succéda ; il commença à sentir la perte de son frère, qu'il n'avait point

été jusqu'alors en état de sentir. Hélas ! disait-il, pourquoi prend-on

de si grands soins de me faire vivre ! ne me vaudrait-il pas mieux

mourir, et suivre mon cher Hippias ? Je l'ai vu périr tout auprès de moi!

O Hippias, la douceur de ma vie, mon frère, mon cher frère, tu n'es

plus ! je ne pourrai donc plus ni te voir, ni t'entendre, ni t'embrasser,

ni te dire mes peines, ni te consoler dans les tiennes ! O dieux ennemis

des hommes ! il n'y a plus d'Hippias pour moi ! est-il possible ? Mais

n'est-ce point un songe ! Non, il n'est que trop vrai. O Hippias, je t'ai

perdu ; je t'ai vu mourir, et il faut que je vive encore autant qu'il

sera nécessaire pour te venger ; je veux immoler à tes mânes le cruel

Adraste teint de ton sang.

Pendant que Phalante parlait ainsi, les deux hommes divins tâchaient

d'apaiser sa douleur, de peur qu'elle n'augmentât ses maux, et

n'empêchât l'effet des remèdes. Tout à coup il aperçoit Télémaque qui se

présente à lui. D'abord son cœur fut combattu par deux passions

contraires. Il conservait un ressentiment de tout ce qui s'était passé

entre Télémaque et Hippias : la douleur de la perte d'Hippias rendait ce

ressentiment encore plus vif ; d'un autre côté, il ne pouvait ignorer

qu'il devait la conservation de sa vie à Télémaque, qui l'avait tiré

sanglant et à demi mort des mains d'Adraste. Mais quand il vit l'urne

d'or où étaient renfermées les cendres si chères de son frère Hippias,

il versa un torrent de larmes ; il embrassa d'abord Télémaque sans

pouvoir lui parler, et lui dit enfin d'une voix languissante et

entrecoupée de sanglots:

Digne fils d'Ulysse, votre vertu me force à vous aimer ; je vous dois ce

reste de vie qui va s'éteindre : mais je vous dois quelque chose qui

m'est bien plus cher. Sans vous, le corps de mon frère aurait été la

proie des vautours ; sans vous, son ombre, privée de la sépulture, serait

malheureusement errante sur les rives du Styx, et toujours repoussée par

l'impitoyable Charon. Faut-il que je doive tant à un homme que j'ai tant

haï ! O dieux, récompensez-le, et délivrez-moi d'une vie si malheureuse!

Pour vous, ô Télémaque, rendez-moi les derniers devoirs que vous avez

rendus à mon frère, afin que rien ne manque à votre gloire.

A ces paroles, Phalante demeura épuisé et abattu d'un excès de douleur.

Télémaque se tint auprès de lui sans oser lui parler, et attendant qu'il

reprît ses forces. Bientôt Phalante, revenant de cette défaillance, prit

l'urne des mains de Télémaque, la baisa plusieurs fois, l'arrosa de ses

larmes, et dit : O chères, ô précieuses cendres, quand est-ce que les

miennes seront renfermées avec vous dans cette même urne ? O ombre

d'Hippias, je te suis dans les enfers : Télémaque nous vengera tous deux.

Cependant le mal de Phalante diminua de jour en jour par les soins des

deux hommes qui avaient la science d'Esculape. Télémaque était sans

cesse avec eux auprès du malade, pour les rendre plus attentifs à

avancer sa guérison ; et toute l'armée admirait bien plus la bonté de

cœur avec laquelle il secourait son plus grand ennemi, que la valeur et

la sagesse qu'il avait montrées, en sauvant, dans la bataille, l'armée

des alliés.

En même temps, Télémaque se montrait infatigable dans les plus durs

travaux de la guerre : il dormait peu, et son sommeil était souvent

interrompu, ou par les avis qu'il recevait à toutes les heures de la

nuit comme du jour, ou par la visite de tous les quartiers du camp,

qu'il ne faisait jamais deux fois de suite aux mêmes heures, pour mieux

surprendre ceux qui n'étaient pas assez vigilants. Il revenait souvent

dans sa tente couvert de sueur et de poussière : sa nourriture était

simple ; il vivait comme les soldats, pour leur donner l'exemple de la

sobriété et de la patience. L'armée ayant peu de vivres dans ce

campement, il jugea nécessaire d'arrêter les murmures des soldats, en

souffrant lui-même volontairement les mêmes incommodités qu'eux. Son

corps, loin de s'affaiblir dans une vie si pénible, se fortifiait et

s'endurcissait chaque jour : il commençait à n'avoir plus ces grâces si

tendres qui sont comme la fleur de la première jeunesse ; son teint

devenait plus brun et moins délicat, ses membres moins mous et plus

nerveux.

LIVRE QUATORZIÈME.

SOMMAIRE.

Télémaque, persuadé que son père Ulysse n'est plus sur la terre, se

résout à l'aller chercher dans les enfers.--Il cache son dessein à toute

l'armée se dérobe au camp, et, suivi seulement de deux Crétois, il se

rend à la fameuse caverne d'Achérontia.--Il s'y enfonce courageusement

et arrive bientôt au bord du Styx, où Charon le reçoit dans sa

barque.--Il se présente devant Pluton qui lui permet de chercher son

père parmi les ombres.--Télémaque traverse d'abord le Tartare.--Il voit

les tourments que souffrent les parjures, les ingrats, les impies, les

hypocrites et surtout les mauvais rois.--Il entre ensuite dans les

champs Elysées.--Il est reconnu par Arcésius, son bisaïeul, qui l'assure

qu'Ulysse est vivant, qu'il le reverra à Ithaque et qu'il régnera après

lui.--Arcésius lui dépeint la félicité dont jouissent les hommes justes

et surtout les bons rois.--Arcésius donne ensuite à Télémaque les plus

sages instructions sur l'art de régner.--Après cet entretien, Télémaque

sort de l'empire de Pluton, et retourne promptement au camp des alliés.

Cependant Adraste, dont les troupes avaient été considérablement

affaiblies dans le combat, s'était retiré derrière la montagne

d'Aulon[48], pour attendre divers secours, et pour tâcher de surprendre

encore une fois ses ennemis : semblable à un lion affamé, qui, ayant été

repoussé d'une bergerie, s'en retourne dans les sombres forêts, et

rentre dans sa caverne, où il aiguise ses dents et ses griffes,

attendant le moment favorable pour égorger tous les troupeaux*.

Télémaque, ayant pris soin de mettre une exacte discipline dans tout le

camp, ne songea plus qu'à exécuter un dessein qu'il avait conçu, et

qu'il cacha à tous les chefs de l'armée. Il y avait déjà longtemps qu'il

était agité, pendant toutes les nuits, par des songes qui lui

représentaient son père Ulysse. Cette chère image revenait toujours sur

la fin de la nuit, avant que l'aurore vînt chasser du ciel, par ses feux

naissants, les inconstantes étoiles, et de dessus la terre, le doux

sommeil, suivi des songes voltigeants*. Tantôt il croyait voir Ulysse

nu, dans une île fortunée, sur la rive d'un fleuve, dans une prairie

ornée de fleurs, et environné de nymphes qui lui jetaient des habits

pour se couvrir ; tantôt il croyait l'entendre parler dans un palais tout

éclatant d'or et d'ivoire, où des hommes couronnés de fleurs

l'écoutaient avec plaisir et admiration. Souvent Ulysse lui apparaissait

tout à coup dans des festins, ou la joie éclatait parmi les délices, et

où l'on entendait les tendres accords d'une voix avec une lyre plus

douce que la lyre d'Apollon, et que les voix de toutes les Muses.

Télémaque, en s'éveillant, s'attristait de ces songes si agréables. O

mon père, ô mon cher père Ulysse, s'écriait-il, les songes les plus

affreux me seraient plus doux ! Ces images de félicité me font comprendre

que vous êtes déjà descendu dans le séjour des âmes bienheureuses, que

les dieux récompensent de leur vertu par une éternelle tranquillité. Je

crois voir les champs Élysées. O qu'il est cruel de n'espérer plus ! Quoi

donc ! ô mon cher père, je ne vous verrai jamais ! jamais je n'embrasserai

celui qui m'aimait tant, et que je cherche avec tant de peine ! jamais je

n'entendrai parler cette bouche d'où sortait la sagesse ! jamais je ne

baiserai ces mains, ces chères mains, ces mains victorieuses qui ont

abattu tant d'ennemis ! elles ne puniront point les insensés amants de

Pénélope, et Ithaque ne se relèvera jamais de sa ruine ! O dieux ennemis

de mon père ! vous m'envoyez ces songes funestes pour arracher toute

espérance de mon cœur ; c'est m'arracher la vie. Non, je ne puis plus

vivre dans cette incertitude. Que dis-je ? hélas ! je ne suis que trop

certain que mon père n'est plus. Je vais chercher son ombre jusque dans

les enfers. Thésée y est bien descendu : Thésée, cet impie qui voulait

outrager les divinités infernales ; et moi, j'y vais conduit par la

piété. Hercule y descendit ; je ne suis pas Hercule ; mais il est beau

d'oser l'imiter. Orphée a bien touché, par le récit, de ses malheurs, le

cœur de ce dieu qu'on dépeint comme inexorable : il obtint de lui

qu'Eurydice retournât parmi les vivants*. Je suis plus digne de

compassion qu'Orphée ; car ma perte est plus grande. Qui pourrait

comparer une jeune fille, semblable à cent autres, avec le sage Ulysse,

admiré de toute la Grèce. Allons ! mourons s'il le faut. Pourquoi

craindre la mort quand on souffre tant dans la vie*! O Pluton, ô

Proserpine, j'éprouverai bientôt si vous êtes aussi impitoyables qu'on

le dit ! O mon père ! après avoir parcouru en vain les terres et les mers

pour vous trouver, je vais enfin voir si vous n'êtes point dans la

sombre demeure des morts. Si les dieux me refusent de vous posséder sur

la terre et à la lumière du soleil, peut-être ne me refuseront-ils pas

de voir au moins votre ombre dans le royaume de la nuit.

En disant ces paroles, Télémaque arrosait son lit de ses larmes:

aussitôt il se levait, et cherchait, par la lumière, à soulager la

douleur cuisante que ces songes lui avaient causée ; mais c'était une

flèche qui avait percé son cœur, et qu'il portait partout avec lui. Dans

cette peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu célèbre

qui n'était pas éloigné du camp. On l'appelait Achérontia*, à cause

qu'il y avait en ce lieu une caverne affreuse, de laquelle on descendait

sur les rives de l'Achéron, par lequel les dieux mêmes craignent de

jurer*. La ville était sur un rocher, posée comme un nid sur le haut

d'un arbre : au pied de ce rocher on trouvait la caverne, de laquelle les

timides mortels n'osaient approcher ; les bergers avaient soin d'en

détourner leurs troupeaux. La vapeur soufrée du marais Stygien, qui

s'exhalait sans cesse par cette ouverture, empestait l'air. Tout autour

il ne croissait ni herbe ni fleurs ; on n'y sentait jamais les doux

zéphyrs, ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de

l'automne : la terre aride y languissait ; on y voyait seulement quelques

arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin même, tout à

l'entour, Cérès refusait aux laboureurs ses moissons dorées ; Bacchus

semblait en vain y promettre ses doux fruits ; les grappes de raisin se

desséchaient au lieu de mûrir. Les Naïades tristes ne faisaient point

couler une onde pure ; leurs flots étaient toujours amers et troublés.

Les oiseaux ne chantaient jamais dans cette terre hérissée de ronces et

d'épines, et n'y trouvaient aucun bocage pour se retirer*; ils allaient

chanter leurs amours sous un ciel plus doux. Là, on n'entendait que le

croassement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux : l'herbe même y

était amère, et les troupeaux qui la paissaient ne sentaient point la

douce joie qui les fait bondir. Le taureau fuyait la génisse ; et le

berger, tout abattu, oubliait sa musette et sa flûte*.

De cette caverne sortait, de temps en temps, une fumée noire et épaisse,

qui faisait une espèce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins

redoublaient alors leurs sacrifices pour apaiser les divinités

infernales ; mais souvent les hommes, à la fleur de leur âge et dès leur

plus tendre jeunesse, étaient les seules victimes que ces divinités

cruelles prenaient plaisir à immoler par une funeste contagion.

C'est là que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sombre

demeure de Pluton. Minerve, qui veillait sans cesse sur lui, et qui le

couvrait de son égide, lui avait rendu Pluton favorable. Jupiter même, à

la prière de Minerve, avait ordonné à Mercure, qui descend chaque jour

aux enfers pour livrer à Charon un certain nombre de morts, de dire au

roi des ombres qu'il laissât entrer le fils d'Ulysse dans son empire.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 23 / 34 段