Télémaque, malgré les défauts que nous avons vus, était bien plus

prudent pour garder un secret : il y était accoutumé par ses malheurs, et

par la nécessité où il avait été dès son enfance de cacher ses desseins

aux amants de Pénélope. Il savait taire un secret sans dire aucun

mensonge : il n'avait point même un certain air réservé et mystérieux

qu'ont d'ordinaire les gens secrets ; il ne paraissait point chargé du

poids du secret qu'il devait garder ; on le trouvait toujours libre,

naturel, ouvert comme un homme qui a son cœur sur ses lèvres. Mais en

disant tout ce qu'on pouvait dire sans conséquence, il savait s'arrêter

précisément et sans affectation aux choses qui pouvaient donner quelque

soupçon et entamer son secret : par là son cœur était impénétrable et

inaccessible. Ses meilleurs amis mêmes ne savaient que ce qu'il croyait

utile de leur découvrir pour en tirer de sages conseils, et il n'y avait

que le seul Mentor pour lequel il n'avait aucune réserve. Il se confiait

à d'autres amis, mais à divers degrés, et à proportion de ce qu'il avait

éprouvé leur amitié et leur sagesse...

Télémaque avait souvent remarqué que les résolutions du conseil se

répandaient un peu trop dans le camp ; il en avait averti Nestor et

Philoctète. Mais ces deux hommes si expérimentés ne firent pas assez

d'attention à un avis si salutaire : la vieillesse n'a plus rien de

souple, la longue habitude la tient comme enchaînée ; elle n'a presque

plus de ressource contre ses défauts. Semblables aux arbres dont le

tronc rude et noueux s'est durci par le nombre des années, et ne peut

plus se redresser, les hommes, à un certain âge, ne peuvent presque plus

se plier eux-mêmes contre certaines habitudes qui ont vieilli avec eux,

et qui sont entrées jusque dans la moelle de leurs os. Souvent ils les

connaissent, mais trop tard ; ils en gémissent en vain, et la tendre

jeunesse est le seul âge ou l'homme peut encore tout sur lui-même pour

se corriger.

Il y avait dans l'armée un Dolope, nommé Eurymaque, flatteur insinuant,

sachant s'accommoder à tous les goûts et à toutes les inclinations des

princes, inventif et industrieux pour trouver de nouveaux moyens de leur

plaire. A l'entendre, rien n'était jamais difficile. Lui demandait-on

son avis, il devinait celui qui serait le plus agréable. Il était

plaisant, railleur contre les faibles, complaisant pour ceux qu'il

craignait, habile pour assaisonner une louange délicate qui fût bien

reçue des hommes les plus modestes. Il était grave avec les graves,

enjoué avec ceux qui étaient d'une humeur enjouée : il ne lui coûtait

rien de prendre toutes sortes de formes. Les hommes sincères et

vertueux, qui sont toujours les mêmes, et qui s'assujettissent aux

règles de la vertu, ne sauraient jamais être aussi agréables aux princes

que leurs passions dominent.

Eurymaque savait la guerre ; il était capable d'affaires : c'était un

aventurier qui s'était donné à Nestor, et qui avait gagné sa confiance.

Il tirait du fond de son cœur, un peu vain et sensible aux louanges,

tout ce qu'il en voulait savoir. Quoique Philoctète ne se confiât point

à lui, la colère et l'impatience faisaient en lui ce que la confiance

faisait dans Nestor. Eurymaque n'avait qu'à le contredire ; en

l'irritant, il découvrait tout. Cet homme avait reçu de grandes sommes

d'Adraste pour lui mander tous les desseins des alliés. Ce roi des

Dauniens avait dans l'armée un certain nombre de transfuges qui devaient

l'un après l'autre s'échapper du camp des alliés et retourner au sien. A

mesure qu'il y avait quelque affaire importante à faire savoir à

Adraste, Eurymaque faisait partir un de ces transfuges. La tromperie ne

pouvait être facilement découverte, parce que ces transfuges ne

portaient point de lettres. Si on les surprenait, on ne trouvait rien

qui pût rendre Eurymaque suspect. Cependant Adraste prévenait toutes les

entreprises des alliés. A peine une résolution était-elle prise dans le

conseil, que les Dauniens faisaient précisément ce qui est nécessaire

pour en empêcher le succès. Télémaque ne se lassait point d'en chercher

la cause et d'exciter la défiance de Nestor et de Philoctète : mais son

soin était inutile ; ils étaient aveuglés.

On avait résolu, dans le conseil, d'attendre les troupes nombreuses qui

devaient venir, et on avait fait avancer secrètement pendant la nuit

cent vaisseaux pour conduire plus promptement ces troupes, depuis une

côte de mer très-rude, où elles devaient arriver, jusqu'au lieu où

l'armée campait. Cependant on se croyait en sûreté, parce qu'on tenait

avec des troupes les détroits de la montagne voisine, qui est une côte

presque inaccessible de l'Apennin. L'armée était campée sur les bords du

fleuve Galèse[47], assez près de la mer. Cette campagne délicieuse est

abondante en pâturages et en tous les fruits qui peuvent nourrir une

armée. Adraste était derrière la montagne, et on comptait qu'il ne

pouvait passer : mais comme il sut que les alliés étaient encore faibles,

qu'ils attendaient un grand secours, que les vaisseaux attendaient

l'arrivée des troupes qui devaient venir, et que l'armée était divisée

par la querelle de Télémaque avec Phalante, il se hâta de faire un grand

tour. Il vint en diligence jour et nuit sur les bords de la mer, et

passa par des chemins qu'on avait toujours crus absolument

impraticables. Ainsi la hardiesse et le travail obstiné surmontent les

plus grands obstacles ; ainsi il n'y a presque rien d'impossible à ceux

qui savent oser et souffrir : ainsi ceux qui s'endorment, comptant que

les choses difficiles sont impossibles, méritent d'être surpris et

accablés.

Adraste surprit au point du jour les cent vaisseaux qui appartenaient

aux alliés. Comme ces vaisseaux étaient mal gardés, et qu'on ne se

défiait de rien, il s'en saisit sans résistance, et s'en servit pour

transporter ses troupes avec une incroyable diligence, à l'embouchure du

Galèse ; puis il remonta très-promptement le long du fleuve. Ceux qui

étaient dans les postes avancés autour du camp, vers la rivière, crurent

que ces vaisseaux leur amenaient les troupes qu'on attendait ; on poussa

d'abord de grands cris de joie. Adraste et ses soldats descendirent

avant qu'on pût les reconnaître : ils tombent sur les alliés, qui ne se

défient de rien ; ils les trouvent dans un camp tout ouvert, sans ordre,

sans chefs, sans armes.

Le côté du camp qu'il attaqua d'abord fut celui des Tarentins, où

commandait Phalante. Les Dauniens y entrèrent avec tant de vigueur, que

cette jeunesse lacédémonienne, étant surprise, ne put résister. Pendant

qu'ils cherchent leurs armes et qu'ils s'embarrassent les uns les autres

dans cette confusion, Adraste fait mettre le feu au camp. Aussitôt la

flamme s'élève des pavillons, et monte jusqu'aux nues : le bruit du feu

est semblable à celui d'un torrent qui inonde toute une campagne, et qui

entraîne par sa rapidité les grands chênes arec leurs profondes racines,

les moissons, les granges, les étables et les troupeaux*. Le vent pousse

impétueusement la flamme de pavillon en pavillon, et bientôt tout le

camp est comme une vieille forêt qu'une étincelle de feu a embrasée*.

Phalante, qui voit le péril de plus près qu'un autre, ne peut y

remédier. Il comprend que toutes les troupes vont périr dans cet

incendie, si on ne se hâte d'abandonner le camp ; mais il comprend aussi

combien le désordre de cette retraite est à craindre devant un ennemi

victorieux : il commence à faire sortir sa jeunesse lacédémonienne encore

à demi désarmée. Mais Adraste ne laisse point respirer : d'un côté, une

troupe d'archers adroits perce de flèches innombrables les soldats de

Phalante ; de l'autre, des frondeurs jettent une grêle de grosses

pierres. Adraste lui-même, l'épée à la main, marchant à la tête d'une

troupe choisie des plus intrépides Dauniens, poursuit, à la lueur du

feu, les troupes qui s'enfuient. Il moissonne par le fer tranchant tout

ce qui a échappé au feu ; il nage dans le sang, et il ne peut s'assouvir

de carnage : les lions et les tigres n'égalent point sa furie quand ils

égorgent les bergers avec leurs troupeaux. Les troupes de Phalante

succombent, et le courage les abandonne : la pâle Mort, conduite par une

Furie infernale dont la tête est hérissée de serpents, glace le sang de

leurs reines ; leurs membres engourdis se roidissent, et leurs genoux

chancelants leur ôtent même l'espérance de la fuite.

Phalante, à qui la honte et le désespoir donnent encore un reste de

force et de vigueur, élève les mains et les yeux vers le ciel ; il voit

tomber à ses pieds son frère Hippias, sous les coups de la main

foudroyante d'Adraste. Hippias, étendu par terre, se roule dans la

poussière ; un sang noir et bouillonnant sort, comme un ruisseau, de la

profonde blessure qui lui traverse le côté ; ses yeux se ferment à la

lumière ; son âme furieuse s'enfuit avec tout son sang. Phalante

lui-même, tout couvert du sang de son frère, et ne pouvant le secourir,

se voit enveloppé par une foule d'ennemis qui s'efforcent de le

renverser ; son bouclier est percé de mille traits ; il est blessé en

plusieurs endroits de son corps ; il ne peut plus rallier ses troupes

fugitives : les dieux le voient, et ils n'en ont aucune pitié.

Jupiter, au milieu de toutes les divinités célestes, regardait du haut

de l'Olympe ce carnage des alliés. En même temps il consultait les

immuables destinées, et voyait tous les chefs dont la trame devait ce

jour-là être tranchée par le ciseau de la Parque. Chacun des dieux était

attentif pour découvrir sur le visage de Jupiter quelle serait sa

volonté. Mais le père des dieux et des hommes leur dit d'une voix douce

et majestueuse : Vous voyez en quelle extrémité sont réduits les alliés;

vous voyez Adraste qui renverse tous ses ennemis : mais ce spectacle est

bien trompeur, la gloire et la prospérité des méchants est courte:

Adraste, impie, et odieux par sa mauvaise foi, ne remportera point une

entière victoire. Ce malheur n'arrive aux alliés que pour leur apprendre

à se corriger et à mieux garder le secret de leurs entreprises. Ici la

sage Minerve prépare une nouvelle gloire à son jeune Télémaque, dont

elle fait ses délices. Alors Jupiter cessa de parler. Tous les dieux en

silence continuaient à regarder le combat.

Cependant Nestor et Philoctète furent avertis qu'une partie du camp

était déjà brûlée ; que la flamme, poussée par le vent, s'avançait

toujours ; que leurs troupes étaient en désordre, et que Phalante ne

pouvait plus soutenir l'effort des ennemis. A peine ces funestes paroles

frappent leurs oreilles, et déjà ils courent aux armes, assemblent les

capitaines, et ordonnent qu'on se hâte de sortir du camp pour éviter cet

incendie.

Télémaque, qui était abattu et inconsolable, oublie sa douleur : il prend

ses armes, don précieux de la sage Minerve, qui, paraissant sous la

figure de Mentor, fit semblant de les avoir reçues d'un excellent

ouvrier de Salente, mais qui les avait fait faire à Vulcain dans les

cavernes fumantes du mont Etna.

Ces armes étaient polies comme une glace, et brillantes comme les rayons

du soleil. On y voyait Neptune et Pallas qui disputaient entre eux à qui

aurait la gloire de donner son nom à une ville naissante. Neptune de son

trident frappait la terre, et on en voyait sortir un cheval fougueux : le

feu sortait de ses yeux, et l'écume de sa bouche ; ses crins flottaient

au gré du vent ; ses jambes souples et nerveuses se repliaient avec

vigueur et légèreté. Il ne marchait point, il sautait à force de reins,

mais avec tant de vitesse, qu'il ne laissait aucune trace de ses pas ; on

croyait l'entendre hennir.

De l'autre côté, Minerve donnait aux habitants de sa nouvelle ville

l'olive, fruit de l'arbre qu'elle avait planté : le rameau auquel pendait

son fruit représentait la douce paix avec l'abondance, préférable aux

troubles de la guerre, dont ce cheval était l'image. La déesse demeurait

victorieuse par ses dons simples et utiles, et la superbe Athènes

portait son nom.

On voyait aussi Minerve assemblant autour d'elle tous les beaux-arts,

qui étaient des enfants tendres et ailés ; ils se réfugiaient autour

d'elle, étant épouvantés des fureurs brutales de Mars, qui ravage tout,

comme les agneaux bêlants sa réfugient autour de leur mère à la vue d'un

loup affamé, qui d'une gueule béante et enflammée s'élance pour les

dévorer. Minerve, d'un visage dédaigneux et irrité, confondait, par

l'excellence de ses ouvrages, la folle témérité d'Arachné, qui avait

osé disputer avec elle pour la perfection des tapisseries. On voyait

cette malheureuse dont tous les membres exténués se défiguraient et se

changeaient en araignée.

Auprès de cet endroit paraissait encore Minerve, qui, dans la guerre des

géants, servait de conseil à Jupiter même, et soutenait tous les autres

dieux étonnés. Elle était aussi représentée avec sa lance et son égide

sur les bords du Xanthe et du Simoïs, menant Ulysse par la main,

ranimant les troupes fugitives des Grecs, soutenant les efforts des plus

vaillants capitaines troyens et du redoutable Hector même ; enfin

introduisant Ulysse dans cette fatale machine qui devait, en une seule

nuit, renverser l'empire de Priam.

D'un autre côté, ce bouclier représentait Cérès dans les fertiles

campagnes d'Enna, qui sont au milieu de la Sicile. On voyait la déesse

qui rassemblait les peuples épars çà et là, cherchant leur nourriture

par la chasse, ou cueillant les fruits sauvages qui tombaient des

arbres. Elle montrait à ces hommes grossiers l'art d'adoucir la terre et

de tirer de son sein fécond leur nourriture. Elle leur présentait une

charrue et y faisait atteler des bœufs. On voyait la terre s'ouvrir en

sillons par le tranchant de la charrue ; puis on apercevait les moissons

dorées qui couvraient ces fertiles campagnes : la moissonneur, avec sa

faux, coupait les doux fruits de la terre et se payait de toutes ses

peines. Le fer, destiné ailleurs à tout détruire, ne paraissait employé

en ce lieu qu'à préparer l'abondance et qu'à faire naître tous les

plaisirs.

Les nymphes, couronnées de fleurs, dansaient ensemble dans une prairie,

sur le bord d'une rivière, auprès d'un bocage : Pan jouait de la flûte,

les faunes et les satyres folâtres sautaient dans un coin. Bacchus y

paraissait aussi, couronné de lierre, appuyé d'une main sur son thyrse,

et tenant de l'autre une vigne ornée de pampre et de plusieurs grappes

de raisins. C'était une beauté molle, avec je ne sais quoi de noble, de

passionné et de languissant : il était tel qu'il parut à la malheureuse

Ariane, lorsqu'il la trouva seule, abandonnée et abîmée dans la douleur,

sur un rivage inconnu.

Enfin, on voyait de toutes parts un peuple nombreux, des vieillards qui

allaient porter dans les temples les prémices de leurs fruits ; de jeunes

hommes qui revenaient vers leurs épouses, lassés du travail de la

journée : les femmes allaient au-devant d'eux, menant par la main, leurs

petits enfants qu'elles caressaient. On voyait aussi des bergers qui

paraissaient chanter, et quelques-uns dansaient au son du chalumeau.

Tout représentait la paix, l'abondance, les délices ; tout paraissait

riant et heureux. Ou voyait même dans les pâturages les loups se jouer

au milieu des moutons : le lion et le tigre, ayant quitté leur férocité,

étaient paisiblement avec les tendres agneaux ; un petit berger les

menait ensemble sous sa houlette ; et cette aimable peinture rappelait

tous les charmes de l'âge d'or.

Télémaque, s'étant revêtu de ces armes divines, au lieu de prendre son

baudrier ordinaire, prit la terrible égide que Minerve lui avait

envoyée, en la confiant à Iris, prompte messagère des dieux. Iris lui

avait enlevé son baudrier sans qu'il s'en aperçût, et lui avait donné en

la place cette égide redoutable aux dieux mêmes.

En cet état, il court hors du camp pour en éviter les flammes ; il

appelle à lui, d'une voix forte, tous les chefs de l'armée, et cette

voix ranime déjà tous les alliés éperdus. Un feu divin étincelle dans

les yeux du jeune guerrier. Il paraît toujours doux, toujours libre et

tranquille, toujours appliqué à donner les ordres, comme pourrait faire

un sage vieillard appliqué à régler sa famille et à instruire ses

enfants. Mais il est prompt et rapide dans l'exécution : semblable à un

fleuve impétueux qui non-seulement roule avec précipitation ses flots

écumeux, mais qui entraîne encore dans sa course les plus pesants

vaisseaux dont il est chargé.

Philoctète, Nestor, les chefs des Manduriens et des autres nations

sentent dans le fils d'Ulysse je ne sais quelle autorité à laquelle il

faut que tout cède : l'expérience des vieillards leur manque ; le conseil

et la sagesse sont ôtés à tous les commandants ; la jalousie même, si

naturelle aux hommes, s'éteint dans les cœurs ; tous se taisent ; tous

admirent Télémaque ; tous se rangent pour lui obéir, sans y faire de

réflexion, et comme s'ils y eussent été accoutumés. Il s'avance, et

monte sur une colline, d'où il observe la disposition des ennemis : puis

tout à coup il juge qu'il faut se hâter de les surprendre dans le

désordre où ils se sont mis en brûlant le camp des alliés. Il fait le

tour en diligence, et tous les capitaines les plus expérimentés le

suivent. Il attaque les Dauniens par derrière, dans un temps où ils

croyaient l'armée des alliés enveloppée dans les flammes de

l'embrasement. Cette surprise les trouble ; ils tombent sous la main de

Télémaque, comme les feuilles, dans les derniers jours de l'automne,

tombent des forêts*, quand un fier aquilon, ramenant l'hiver, fait gémir

les troncs des vieux arbres et en agite toutes les branches. La terre

est couverte des hommes que Télémaque fait tomber. De son dard il perça

le cœur d'Iphiclès, le plus jeune des enfants d'Adraste ; celui-ci osa se

présenter contre lui au combat, pour sauver la vie de son père, qui

pensa être surpris par Télémaque. Le fils d'Ulysse et Iphiclès étaient

tous deux beaux, vigoureux, pleins d'adresse et de courage, de la même

taille, de la même douceur, du même âge ; tous deux chéris de leurs

parents : mais Iphiclès était comme une fleur qui s'épanouit dans un

champ, et qui doit être coupée par le tranchant de la faux du

moissonneur. Ensuite Télémaque renverse Euphorion, le plus célèbre de

tous les Lydiens venus en Étrurie. Enfin, son glaive perce Cléomènes,

nouveau marié, qui avait promis son épouse de lui porter les riches

dépouilles des ennemis, et qui ne devait jamais la revoir.

Adraste frémit de rage, voyant la mort de son cher fils, celle de

plusieurs capitaines, et la victoire qui échappe de ses mains. Phalante,

presque abattu à ses pieds, est comme une victime égorgée qui se dérobe

au couteau sacré, et qui s'enfuit loin de l'autel*. Il ne fallait plus à

Adraste qu'un moment pour achever la perte du Lacédémonien. Phalante,

noyé dans son sang et dans celui des soldats qui combattent avec lui,

entend les cris de Télémaque qui s'avance pour le secourir. En ce moment

la vie lui est rendue ; un nuage qui couvrait déjà ses yeux se dissipe.

Les Dauniens, sentant cette attaque imprévue, abandonnent Phalante pour

aller repousser un plus dangereux ennemi. Adraste est tel qu'un tigre à

qui des bergers assemblés arrachent sa proie qu'il était prêt à

dévorer. Télémaque le cherche dans la mêlée, et veut finir tout à coup

la guerre, en délivrant les alliés de leur implacable ennemi.

Mais Jupiter ne voulait pas donner au fils d'Ulysse une victoire si

prompte et si facile : Minerve même voulait qu'il eût à souffrir des maux

plus longs, pour mieux apprendre à gouverner les hommes. L'impie Adraste

fut donc conservé par le père des dieux, afin que Télémaque eût le temps

d'acquérir plus de gloire et plus de vertu. Un nuage que Jupiter

assembla dans les airs sauva les Dauniens ; un tonnerre effroyable

déclara la volonté des dieux : on aurait cru que les voûtes éternelles du

haut Olympe allaient s'écrouler sur les têtes des faibles mortels ; les

éclairs fendaient la nue de l'un à l'autre pôle ; et dans l'instant où

ils éblouissaient les yeux par leurs feux perçants, on retombait dans

les affreuses ténèbres de la nuit. Une pluie abondante qui tomba dans

l'instant servit encore à séparer les deux armées.

Adraste profita du secours des dieux, sans être touché de leur pouvoir,

et mérita, par cette ingratitude, d'être réservé à une plus cruelle

vengeance. Il se hâta de faire passer ses troupes entre le camp à demi

brûlé et un marais qui s'étendait jusqu'à la rivière : il le fit avec

tant d'industrie et de promptitude, que cette retraite montra combien il

avait de ressource et de présence d'esprit. Les alliés, animés par

Télémaque, voulaient le poursuivre ; mais, à la faveur de cet orage, il

leur échappa, comme un oiseau d'une aile légère échappe aux filets des

chasseurs.

Les alliés ne songèrent plus qu'à rentrer dans leur camp, et qu'à

réparer leurs pertes. En rentrant dans le camp, ils virent ce que la

guerre a de plus lamentable : les malades et les blessés, n'ayant pu se

traîner hors des tentes, n'avaient pu se garantir du feu ; ils

paraissaient à demi brûlés, poussant vers le ciel, d'une voix plaintive

et mourante, des cris douloureux. Le cœur de Télémaque en fut percé : il

ne put retenir ses larmes ; il détourna plusieurs fois ses yeux, étant

saisi d'horreur et de compassion ; il ne pouvait voir sans frémir ces

corps encore vivants, et dévoués à une longue et cruelle mort ; ils

paraissaient semblables à la chair des victimes qu'on a brûlées sur les

autels, et dont l'odeur se répand de tous côtés.

Hélas ! s'écriait Télémaque, voilà donc les maux que la guerre entraîne

après elle ! Quelle fureur aveugle pousse les malheureux mortels ! ils ont

si peu de jours à vivre sur la terre ! ces jours sont si misérables!

pourquoi précipiter une mort déjà si prochaine ? pourquoi ajouter tant de

désolations affreuses à l'amertume dont les dieux ont rempli cette vie

si courte ? Les hommes sont tous frères, et ils s'entre-déchirent : les

bêtes farouches sont moins cruelles qu'eux. Les lions ne font point la

guerre aux lions, ni les tigres aux tigres ; ils n'attaquent que les

animaux d'espèce différente*: l'homme seul, malgré sa raison, fait ce

que les animaux sans raison ne firent jamais. Mais encore, pourquoi ces

guerres ? N'y a-t-il pas assez de terres dans l'univers pour en donner à

tous les hommes plus qu'ils n'en peuvent cultiver ? Combien y a-t-il de

terres désertes ! le genre humain ne saurait les remplir. Quoi donc ! une

fausse gloire, un vain titre de conquérant qu'un prince veut acquérir,

allume la guerre dans des pays immenses ! Ainsi un seul homme, donné au

monde par la colère des dieux, sacrifie brutalement tant d'autres hommes

à sa vanité : il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que

tout soit dévoré par les flammes, que ce qui échappe au fer et au feu ne

puisse échapper à la faim, encore plus cruelle, afin qu'un seul homme,

qui se joue de la nature humaine entière, trouve dans cette destruction

générale son plaisir et sa gloire ! Quelle gloire monstrueuse ! Peut-on

trop abhorrer et trop mépriser des hommes qui ont tellement oublié

l'humanité ? Non, non : bien loin d'être des demi-dieux, ce ne sont pas

même des hommes ; et ils doivent être en exécration à tous les siècles

dont ils ont cru être admirés. O que les rois doivent prendre garde aux

guerres qu'ils entreprennent ! Elles doivent être justes : ce n'est pas

assez ; il faut qu'elles soient nécessaires pour le bien public. Le sang

d'un peuple ne doit être versé que pour sauver ce peuple dans les

besoins extrêmes. Mais les conseils flatteurs, les fausses idées de

gloire, les vaines jalousies, l'injuste avidité qui se couvre de beaux

prétextes ; enfin les engagements insensibles entraînent presque toujours

les rois dans des guerres où ils se rendent malheureux, où ils

hasardent tout sans nécessité, et où ils font autant de mal à leurs

sujets qu'à leurs ennemis. Ainsi raisonnait Télémaque.

Mais il ne se contentait pas de déplorer les maux de la guerre ; il

tâchait de les adoucir. On le voyait aller dans les tentes secourir

lui-même les malades et les mourants ; il leur donnait de l'argent et des

remèdes : il les consolait et les encourageait par des discours pleins

d'amitié ; il envoyait visiter ceux qu'il ne pouvait visiter lui-même.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 22 / 34 段