prudent pour garder un secret : il y était accoutumé par ses malheurs, et
par la nécessité où il avait été dès son enfance de cacher ses desseins
aux amants de Pénélope. Il savait taire un secret sans dire aucun
mensonge : il n'avait point même un certain air réservé et mystérieux
qu'ont d'ordinaire les gens secrets ; il ne paraissait point chargé du
poids du secret qu'il devait garder ; on le trouvait toujours libre,
naturel, ouvert comme un homme qui a son cœur sur ses lèvres. Mais en
disant tout ce qu'on pouvait dire sans conséquence, il savait s'arrêter
précisément et sans affectation aux choses qui pouvaient donner quelque
soupçon et entamer son secret : par là son cœur était impénétrable et
inaccessible. Ses meilleurs amis mêmes ne savaient que ce qu'il croyait
utile de leur découvrir pour en tirer de sages conseils, et il n'y avait
que le seul Mentor pour lequel il n'avait aucune réserve. Il se confiait
à d'autres amis, mais à divers degrés, et à proportion de ce qu'il avait
éprouvé leur amitié et leur sagesse...
Télémaque avait souvent remarqué que les résolutions du conseil se
répandaient un peu trop dans le camp ; il en avait averti Nestor et
Philoctète. Mais ces deux hommes si expérimentés ne firent pas assez
d'attention à un avis si salutaire : la vieillesse n'a plus rien de
souple, la longue habitude la tient comme enchaînée ; elle n'a presque
plus de ressource contre ses défauts. Semblables aux arbres dont le
tronc rude et noueux s'est durci par le nombre des années, et ne peut
plus se redresser, les hommes, à un certain âge, ne peuvent presque plus
se plier eux-mêmes contre certaines habitudes qui ont vieilli avec eux,
et qui sont entrées jusque dans la moelle de leurs os. Souvent ils les
connaissent, mais trop tard ; ils en gémissent en vain, et la tendre
jeunesse est le seul âge ou l'homme peut encore tout sur lui-même pour
se corriger.
Il y avait dans l'armée un Dolope, nommé Eurymaque, flatteur insinuant,
sachant s'accommoder à tous les goûts et à toutes les inclinations des
princes, inventif et industrieux pour trouver de nouveaux moyens de leur
plaire. A l'entendre, rien n'était jamais difficile. Lui demandait-on
son avis, il devinait celui qui serait le plus agréable. Il était
plaisant, railleur contre les faibles, complaisant pour ceux qu'il
craignait, habile pour assaisonner une louange délicate qui fût bien
reçue des hommes les plus modestes. Il était grave avec les graves,
enjoué avec ceux qui étaient d'une humeur enjouée : il ne lui coûtait
rien de prendre toutes sortes de formes. Les hommes sincères et
vertueux, qui sont toujours les mêmes, et qui s'assujettissent aux
règles de la vertu, ne sauraient jamais être aussi agréables aux princes
que leurs passions dominent.
Eurymaque savait la guerre ; il était capable d'affaires : c'était un
aventurier qui s'était donné à Nestor, et qui avait gagné sa confiance.
Il tirait du fond de son cœur, un peu vain et sensible aux louanges,
tout ce qu'il en voulait savoir. Quoique Philoctète ne se confiât point
à lui, la colère et l'impatience faisaient en lui ce que la confiance
faisait dans Nestor. Eurymaque n'avait qu'à le contredire ; en
l'irritant, il découvrait tout. Cet homme avait reçu de grandes sommes
d'Adraste pour lui mander tous les desseins des alliés. Ce roi des
Dauniens avait dans l'armée un certain nombre de transfuges qui devaient
l'un après l'autre s'échapper du camp des alliés et retourner au sien. A
mesure qu'il y avait quelque affaire importante à faire savoir à
Adraste, Eurymaque faisait partir un de ces transfuges. La tromperie ne
pouvait être facilement découverte, parce que ces transfuges ne
portaient point de lettres. Si on les surprenait, on ne trouvait rien
qui pût rendre Eurymaque suspect. Cependant Adraste prévenait toutes les
entreprises des alliés. A peine une résolution était-elle prise dans le
conseil, que les Dauniens faisaient précisément ce qui est nécessaire
pour en empêcher le succès. Télémaque ne se lassait point d'en chercher
la cause et d'exciter la défiance de Nestor et de Philoctète : mais son
soin était inutile ; ils étaient aveuglés.
On avait résolu, dans le conseil, d'attendre les troupes nombreuses qui
devaient venir, et on avait fait avancer secrètement pendant la nuit
cent vaisseaux pour conduire plus promptement ces troupes, depuis une
côte de mer très-rude, où elles devaient arriver, jusqu'au lieu où
l'armée campait. Cependant on se croyait en sûreté, parce qu'on tenait
avec des troupes les détroits de la montagne voisine, qui est une côte
presque inaccessible de l'Apennin. L'armée était campée sur les bords du
fleuve Galèse[47], assez près de la mer. Cette campagne délicieuse est
abondante en pâturages et en tous les fruits qui peuvent nourrir une
armée. Adraste était derrière la montagne, et on comptait qu'il ne
pouvait passer : mais comme il sut que les alliés étaient encore faibles,
qu'ils attendaient un grand secours, que les vaisseaux attendaient
l'arrivée des troupes qui devaient venir, et que l'armée était divisée
par la querelle de Télémaque avec Phalante, il se hâta de faire un grand
tour. Il vint en diligence jour et nuit sur les bords de la mer, et
passa par des chemins qu'on avait toujours crus absolument
impraticables. Ainsi la hardiesse et le travail obstiné surmontent les
plus grands obstacles ; ainsi il n'y a presque rien d'impossible à ceux
qui savent oser et souffrir : ainsi ceux qui s'endorment, comptant que
les choses difficiles sont impossibles, méritent d'être surpris et
accablés.
Adraste surprit au point du jour les cent vaisseaux qui appartenaient
aux alliés. Comme ces vaisseaux étaient mal gardés, et qu'on ne se
défiait de rien, il s'en saisit sans résistance, et s'en servit pour
transporter ses troupes avec une incroyable diligence, à l'embouchure du
Galèse ; puis il remonta très-promptement le long du fleuve. Ceux qui
étaient dans les postes avancés autour du camp, vers la rivière, crurent
que ces vaisseaux leur amenaient les troupes qu'on attendait ; on poussa
d'abord de grands cris de joie. Adraste et ses soldats descendirent
avant qu'on pût les reconnaître : ils tombent sur les alliés, qui ne se
défient de rien ; ils les trouvent dans un camp tout ouvert, sans ordre,
sans chefs, sans armes.
Le côté du camp qu'il attaqua d'abord fut celui des Tarentins, où
commandait Phalante. Les Dauniens y entrèrent avec tant de vigueur, que
cette jeunesse lacédémonienne, étant surprise, ne put résister. Pendant
qu'ils cherchent leurs armes et qu'ils s'embarrassent les uns les autres
dans cette confusion, Adraste fait mettre le feu au camp. Aussitôt la
flamme s'élève des pavillons, et monte jusqu'aux nues : le bruit du feu
est semblable à celui d'un torrent qui inonde toute une campagne, et qui
entraîne par sa rapidité les grands chênes arec leurs profondes racines,
les moissons, les granges, les étables et les troupeaux*. Le vent pousse
impétueusement la flamme de pavillon en pavillon, et bientôt tout le
camp est comme une vieille forêt qu'une étincelle de feu a embrasée*.
Phalante, qui voit le péril de plus près qu'un autre, ne peut y
remédier. Il comprend que toutes les troupes vont périr dans cet
incendie, si on ne se hâte d'abandonner le camp ; mais il comprend aussi
combien le désordre de cette retraite est à craindre devant un ennemi
victorieux : il commence à faire sortir sa jeunesse lacédémonienne encore
à demi désarmée. Mais Adraste ne laisse point respirer : d'un côté, une
troupe d'archers adroits perce de flèches innombrables les soldats de
Phalante ; de l'autre, des frondeurs jettent une grêle de grosses
pierres. Adraste lui-même, l'épée à la main, marchant à la tête d'une
troupe choisie des plus intrépides Dauniens, poursuit, à la lueur du
feu, les troupes qui s'enfuient. Il moissonne par le fer tranchant tout
ce qui a échappé au feu ; il nage dans le sang, et il ne peut s'assouvir
de carnage : les lions et les tigres n'égalent point sa furie quand ils
égorgent les bergers avec leurs troupeaux. Les troupes de Phalante
succombent, et le courage les abandonne : la pâle Mort, conduite par une
Furie infernale dont la tête est hérissée de serpents, glace le sang de
leurs reines ; leurs membres engourdis se roidissent, et leurs genoux
chancelants leur ôtent même l'espérance de la fuite.
Phalante, à qui la honte et le désespoir donnent encore un reste de
force et de vigueur, élève les mains et les yeux vers le ciel ; il voit
tomber à ses pieds son frère Hippias, sous les coups de la main
foudroyante d'Adraste. Hippias, étendu par terre, se roule dans la
poussière ; un sang noir et bouillonnant sort, comme un ruisseau, de la
profonde blessure qui lui traverse le côté ; ses yeux se ferment à la
lumière ; son âme furieuse s'enfuit avec tout son sang. Phalante
lui-même, tout couvert du sang de son frère, et ne pouvant le secourir,
se voit enveloppé par une foule d'ennemis qui s'efforcent de le
renverser ; son bouclier est percé de mille traits ; il est blessé en
plusieurs endroits de son corps ; il ne peut plus rallier ses troupes
fugitives : les dieux le voient, et ils n'en ont aucune pitié.
Jupiter, au milieu de toutes les divinités célestes, regardait du haut
de l'Olympe ce carnage des alliés. En même temps il consultait les
immuables destinées, et voyait tous les chefs dont la trame devait ce
jour-là être tranchée par le ciseau de la Parque. Chacun des dieux était
attentif pour découvrir sur le visage de Jupiter quelle serait sa
volonté. Mais le père des dieux et des hommes leur dit d'une voix douce
et majestueuse : Vous voyez en quelle extrémité sont réduits les alliés;
vous voyez Adraste qui renverse tous ses ennemis : mais ce spectacle est
bien trompeur, la gloire et la prospérité des méchants est courte:
Adraste, impie, et odieux par sa mauvaise foi, ne remportera point une
entière victoire. Ce malheur n'arrive aux alliés que pour leur apprendre
à se corriger et à mieux garder le secret de leurs entreprises. Ici la
sage Minerve prépare une nouvelle gloire à son jeune Télémaque, dont
elle fait ses délices. Alors Jupiter cessa de parler. Tous les dieux en
silence continuaient à regarder le combat.
Cependant Nestor et Philoctète furent avertis qu'une partie du camp
était déjà brûlée ; que la flamme, poussée par le vent, s'avançait
toujours ; que leurs troupes étaient en désordre, et que Phalante ne
pouvait plus soutenir l'effort des ennemis. A peine ces funestes paroles
frappent leurs oreilles, et déjà ils courent aux armes, assemblent les
capitaines, et ordonnent qu'on se hâte de sortir du camp pour éviter cet
incendie.
Télémaque, qui était abattu et inconsolable, oublie sa douleur : il prend
ses armes, don précieux de la sage Minerve, qui, paraissant sous la
figure de Mentor, fit semblant de les avoir reçues d'un excellent
ouvrier de Salente, mais qui les avait fait faire à Vulcain dans les
cavernes fumantes du mont Etna.
Ces armes étaient polies comme une glace, et brillantes comme les rayons
du soleil. On y voyait Neptune et Pallas qui disputaient entre eux à qui
aurait la gloire de donner son nom à une ville naissante. Neptune de son
trident frappait la terre, et on en voyait sortir un cheval fougueux : le
feu sortait de ses yeux, et l'écume de sa bouche ; ses crins flottaient
au gré du vent ; ses jambes souples et nerveuses se repliaient avec
vigueur et légèreté. Il ne marchait point, il sautait à force de reins,
mais avec tant de vitesse, qu'il ne laissait aucune trace de ses pas ; on
croyait l'entendre hennir.
De l'autre côté, Minerve donnait aux habitants de sa nouvelle ville
l'olive, fruit de l'arbre qu'elle avait planté : le rameau auquel pendait
son fruit représentait la douce paix avec l'abondance, préférable aux
troubles de la guerre, dont ce cheval était l'image. La déesse demeurait
victorieuse par ses dons simples et utiles, et la superbe Athènes
portait son nom.
On voyait aussi Minerve assemblant autour d'elle tous les beaux-arts,
qui étaient des enfants tendres et ailés ; ils se réfugiaient autour
d'elle, étant épouvantés des fureurs brutales de Mars, qui ravage tout,
comme les agneaux bêlants sa réfugient autour de leur mère à la vue d'un
loup affamé, qui d'une gueule béante et enflammée s'élance pour les
dévorer. Minerve, d'un visage dédaigneux et irrité, confondait, par
l'excellence de ses ouvrages, la folle témérité d'Arachné, qui avait
osé disputer avec elle pour la perfection des tapisseries. On voyait
cette malheureuse dont tous les membres exténués se défiguraient et se
changeaient en araignée.
Auprès de cet endroit paraissait encore Minerve, qui, dans la guerre des
géants, servait de conseil à Jupiter même, et soutenait tous les autres
dieux étonnés. Elle était aussi représentée avec sa lance et son égide
sur les bords du Xanthe et du Simoïs, menant Ulysse par la main,
ranimant les troupes fugitives des Grecs, soutenant les efforts des plus
vaillants capitaines troyens et du redoutable Hector même ; enfin
introduisant Ulysse dans cette fatale machine qui devait, en une seule
nuit, renverser l'empire de Priam.
D'un autre côté, ce bouclier représentait Cérès dans les fertiles
campagnes d'Enna, qui sont au milieu de la Sicile. On voyait la déesse
qui rassemblait les peuples épars çà et là, cherchant leur nourriture
par la chasse, ou cueillant les fruits sauvages qui tombaient des
arbres. Elle montrait à ces hommes grossiers l'art d'adoucir la terre et
de tirer de son sein fécond leur nourriture. Elle leur présentait une
charrue et y faisait atteler des bœufs. On voyait la terre s'ouvrir en
sillons par le tranchant de la charrue ; puis on apercevait les moissons
dorées qui couvraient ces fertiles campagnes : la moissonneur, avec sa
faux, coupait les doux fruits de la terre et se payait de toutes ses
peines. Le fer, destiné ailleurs à tout détruire, ne paraissait employé
en ce lieu qu'à préparer l'abondance et qu'à faire naître tous les
plaisirs.
Les nymphes, couronnées de fleurs, dansaient ensemble dans une prairie,
sur le bord d'une rivière, auprès d'un bocage : Pan jouait de la flûte,
les faunes et les satyres folâtres sautaient dans un coin. Bacchus y
paraissait aussi, couronné de lierre, appuyé d'une main sur son thyrse,
et tenant de l'autre une vigne ornée de pampre et de plusieurs grappes
de raisins. C'était une beauté molle, avec je ne sais quoi de noble, de
passionné et de languissant : il était tel qu'il parut à la malheureuse
Ariane, lorsqu'il la trouva seule, abandonnée et abîmée dans la douleur,
sur un rivage inconnu.
Enfin, on voyait de toutes parts un peuple nombreux, des vieillards qui
allaient porter dans les temples les prémices de leurs fruits ; de jeunes
hommes qui revenaient vers leurs épouses, lassés du travail de la
journée : les femmes allaient au-devant d'eux, menant par la main, leurs
petits enfants qu'elles caressaient. On voyait aussi des bergers qui
paraissaient chanter, et quelques-uns dansaient au son du chalumeau.
Tout représentait la paix, l'abondance, les délices ; tout paraissait
riant et heureux. Ou voyait même dans les pâturages les loups se jouer
au milieu des moutons : le lion et le tigre, ayant quitté leur férocité,
étaient paisiblement avec les tendres agneaux ; un petit berger les
menait ensemble sous sa houlette ; et cette aimable peinture rappelait
tous les charmes de l'âge d'or.
Télémaque, s'étant revêtu de ces armes divines, au lieu de prendre son
baudrier ordinaire, prit la terrible égide que Minerve lui avait
envoyée, en la confiant à Iris, prompte messagère des dieux. Iris lui
avait enlevé son baudrier sans qu'il s'en aperçût, et lui avait donné en
la place cette égide redoutable aux dieux mêmes.
En cet état, il court hors du camp pour en éviter les flammes ; il
appelle à lui, d'une voix forte, tous les chefs de l'armée, et cette
voix ranime déjà tous les alliés éperdus. Un feu divin étincelle dans
les yeux du jeune guerrier. Il paraît toujours doux, toujours libre et
tranquille, toujours appliqué à donner les ordres, comme pourrait faire
un sage vieillard appliqué à régler sa famille et à instruire ses
enfants. Mais il est prompt et rapide dans l'exécution : semblable à un
fleuve impétueux qui non-seulement roule avec précipitation ses flots
écumeux, mais qui entraîne encore dans sa course les plus pesants
vaisseaux dont il est chargé.
Philoctète, Nestor, les chefs des Manduriens et des autres nations
sentent dans le fils d'Ulysse je ne sais quelle autorité à laquelle il
faut que tout cède : l'expérience des vieillards leur manque ; le conseil
et la sagesse sont ôtés à tous les commandants ; la jalousie même, si
naturelle aux hommes, s'éteint dans les cœurs ; tous se taisent ; tous
admirent Télémaque ; tous se rangent pour lui obéir, sans y faire de
réflexion, et comme s'ils y eussent été accoutumés. Il s'avance, et
monte sur une colline, d'où il observe la disposition des ennemis : puis
tout à coup il juge qu'il faut se hâter de les surprendre dans le
désordre où ils se sont mis en brûlant le camp des alliés. Il fait le
tour en diligence, et tous les capitaines les plus expérimentés le
suivent. Il attaque les Dauniens par derrière, dans un temps où ils
croyaient l'armée des alliés enveloppée dans les flammes de
l'embrasement. Cette surprise les trouble ; ils tombent sous la main de
Télémaque, comme les feuilles, dans les derniers jours de l'automne,
tombent des forêts*, quand un fier aquilon, ramenant l'hiver, fait gémir
les troncs des vieux arbres et en agite toutes les branches. La terre
est couverte des hommes que Télémaque fait tomber. De son dard il perça
le cœur d'Iphiclès, le plus jeune des enfants d'Adraste ; celui-ci osa se
présenter contre lui au combat, pour sauver la vie de son père, qui
pensa être surpris par Télémaque. Le fils d'Ulysse et Iphiclès étaient
tous deux beaux, vigoureux, pleins d'adresse et de courage, de la même
taille, de la même douceur, du même âge ; tous deux chéris de leurs
parents : mais Iphiclès était comme une fleur qui s'épanouit dans un
champ, et qui doit être coupée par le tranchant de la faux du
moissonneur. Ensuite Télémaque renverse Euphorion, le plus célèbre de
tous les Lydiens venus en Étrurie. Enfin, son glaive perce Cléomènes,
nouveau marié, qui avait promis son épouse de lui porter les riches
dépouilles des ennemis, et qui ne devait jamais la revoir.
Adraste frémit de rage, voyant la mort de son cher fils, celle de
plusieurs capitaines, et la victoire qui échappe de ses mains. Phalante,
presque abattu à ses pieds, est comme une victime égorgée qui se dérobe
au couteau sacré, et qui s'enfuit loin de l'autel*. Il ne fallait plus à
Adraste qu'un moment pour achever la perte du Lacédémonien. Phalante,
noyé dans son sang et dans celui des soldats qui combattent avec lui,
entend les cris de Télémaque qui s'avance pour le secourir. En ce moment
la vie lui est rendue ; un nuage qui couvrait déjà ses yeux se dissipe.
Les Dauniens, sentant cette attaque imprévue, abandonnent Phalante pour
aller repousser un plus dangereux ennemi. Adraste est tel qu'un tigre à
qui des bergers assemblés arrachent sa proie qu'il était prêt à
dévorer. Télémaque le cherche dans la mêlée, et veut finir tout à coup
la guerre, en délivrant les alliés de leur implacable ennemi.
Mais Jupiter ne voulait pas donner au fils d'Ulysse une victoire si
prompte et si facile : Minerve même voulait qu'il eût à souffrir des maux
plus longs, pour mieux apprendre à gouverner les hommes. L'impie Adraste
fut donc conservé par le père des dieux, afin que Télémaque eût le temps
d'acquérir plus de gloire et plus de vertu. Un nuage que Jupiter
assembla dans les airs sauva les Dauniens ; un tonnerre effroyable
déclara la volonté des dieux : on aurait cru que les voûtes éternelles du
haut Olympe allaient s'écrouler sur les têtes des faibles mortels ; les
éclairs fendaient la nue de l'un à l'autre pôle ; et dans l'instant où
ils éblouissaient les yeux par leurs feux perçants, on retombait dans
les affreuses ténèbres de la nuit. Une pluie abondante qui tomba dans
l'instant servit encore à séparer les deux armées.
Adraste profita du secours des dieux, sans être touché de leur pouvoir,
et mérita, par cette ingratitude, d'être réservé à une plus cruelle
vengeance. Il se hâta de faire passer ses troupes entre le camp à demi
brûlé et un marais qui s'étendait jusqu'à la rivière : il le fit avec
tant d'industrie et de promptitude, que cette retraite montra combien il
avait de ressource et de présence d'esprit. Les alliés, animés par
Télémaque, voulaient le poursuivre ; mais, à la faveur de cet orage, il
leur échappa, comme un oiseau d'une aile légère échappe aux filets des
chasseurs.
Les alliés ne songèrent plus qu'à rentrer dans leur camp, et qu'à
réparer leurs pertes. En rentrant dans le camp, ils virent ce que la
guerre a de plus lamentable : les malades et les blessés, n'ayant pu se
traîner hors des tentes, n'avaient pu se garantir du feu ; ils
paraissaient à demi brûlés, poussant vers le ciel, d'une voix plaintive
et mourante, des cris douloureux. Le cœur de Télémaque en fut percé : il
ne put retenir ses larmes ; il détourna plusieurs fois ses yeux, étant
saisi d'horreur et de compassion ; il ne pouvait voir sans frémir ces
corps encore vivants, et dévoués à une longue et cruelle mort ; ils
paraissaient semblables à la chair des victimes qu'on a brûlées sur les
autels, et dont l'odeur se répand de tous côtés.
Hélas ! s'écriait Télémaque, voilà donc les maux que la guerre entraîne
après elle ! Quelle fureur aveugle pousse les malheureux mortels ! ils ont
si peu de jours à vivre sur la terre ! ces jours sont si misérables!
pourquoi précipiter une mort déjà si prochaine ? pourquoi ajouter tant de
désolations affreuses à l'amertume dont les dieux ont rempli cette vie
si courte ? Les hommes sont tous frères, et ils s'entre-déchirent : les
bêtes farouches sont moins cruelles qu'eux. Les lions ne font point la
guerre aux lions, ni les tigres aux tigres ; ils n'attaquent que les
animaux d'espèce différente*: l'homme seul, malgré sa raison, fait ce
que les animaux sans raison ne firent jamais. Mais encore, pourquoi ces
guerres ? N'y a-t-il pas assez de terres dans l'univers pour en donner à
tous les hommes plus qu'ils n'en peuvent cultiver ? Combien y a-t-il de
terres désertes ! le genre humain ne saurait les remplir. Quoi donc ! une
fausse gloire, un vain titre de conquérant qu'un prince veut acquérir,
allume la guerre dans des pays immenses ! Ainsi un seul homme, donné au
monde par la colère des dieux, sacrifie brutalement tant d'autres hommes
à sa vanité : il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que
tout soit dévoré par les flammes, que ce qui échappe au fer et au feu ne
puisse échapper à la faim, encore plus cruelle, afin qu'un seul homme,
qui se joue de la nature humaine entière, trouve dans cette destruction
générale son plaisir et sa gloire ! Quelle gloire monstrueuse ! Peut-on
trop abhorrer et trop mépriser des hommes qui ont tellement oublié
l'humanité ? Non, non : bien loin d'être des demi-dieux, ce ne sont pas
même des hommes ; et ils doivent être en exécration à tous les siècles
dont ils ont cru être admirés. O que les rois doivent prendre garde aux
guerres qu'ils entreprennent ! Elles doivent être justes : ce n'est pas
assez ; il faut qu'elles soient nécessaires pour le bien public. Le sang
d'un peuple ne doit être versé que pour sauver ce peuple dans les
besoins extrêmes. Mais les conseils flatteurs, les fausses idées de
gloire, les vaines jalousies, l'injuste avidité qui se couvre de beaux
prétextes ; enfin les engagements insensibles entraînent presque toujours
les rois dans des guerres où ils se rendent malheureux, où ils
hasardent tout sans nécessité, et où ils font autant de mal à leurs
sujets qu'à leurs ennemis. Ainsi raisonnait Télémaque.
Mais il ne se contentait pas de déplorer les maux de la guerre ; il
tâchait de les adoucir. On le voyait aller dans les tentes secourir
lui-même les malades et les mourants ; il leur donnait de l'argent et des
remèdes : il les consolait et les encourageait par des discours pleins
d'amitié ; il envoyait visiter ceux qu'il ne pouvait visiter lui-même.