petits : elle remplit les forêts de ses rugissements*. O caverne,
disais-je, jamais je ne te quitterai ; tu seras mon tombeau ! O séjour de
ma douleur, plus de nourriture, plus d'espérance*! Qui me donnera un
glaive pour me percer*? Oh ! si les oiseaux de proie pouvaient
m'enlever!... Je ne les percerai plus de mes flèches*! O arc précieux,
arc consacré par les mains du fils de Jupiter ! O cher Hercule, s'il te
reste encore quelque sentiment, n'es-tu pas indigné ? Cet arc n'est plus
dans les mains de ton fidèle ami ; il est dans les mains impures et
trompeuses d'Ulysse*. Oiseaux de proie, bêtes farouches, ne fuyez plus
cette caverne, mes mains n'ont plus de flèches. Misérable, je ne puis
vous nuire, venez m'enlever*! ou plutôt que la foudre de l'impitoyable
Jupiter m'écrase*!
Votre père, ayant tenté tous les autres moyens pour me persuader, jugea
enfin que le meilleur était de me rendre mes armes ; il fit signe à
Néoptolème, qui me les rendit aussitôt. Alors je lui dis : Digne fils
d'Achille, tu montres que tu l'es. Mais laisse-moi percer mon ennemi.
Aussitôt je voulus tirer une flèche contre votre père ; mais Néoptolème
m'arrêta, en me disant : La colère vous trouble, et vous empêche de voir
l'indigne action que vous voulez faire*. Pour Ulysse, il paraissait
aussi tranquille contre mes flèches que contre mes injures. Je me sentis
touché de cette intrépidité et de cette patience. J'eus honte d'avoir
voulu, dans ce premier transport, me servir de mes armes pour tuer celui
qui me les avait fait rendre ; mais, comme mon ressentiment n'était pas
encore apaisé, j'étais inconsolable de devoir mes armes à un homme que
je haïssais tant. Cependant Néoptolème me disait : Sachez que le divin
Hélénus, fils de Priam, étant sorti de la ville de Troie par l'ordre et
par l'inspiration des dieux, nous a dévoilé l'avenir. La malheureuse
Troie tombera, a-t-il dit ; mais elle ne peut tomber qu'après qu'elle
aura été attaquée par celui qui tient les flèches d'Hercule : cet homme
ne peut guérir que quand il sera devant les murailles de Troie ; les
enfants d'Esculape le guériront*.
En ce moment je sentis mon cœur partagé : j'étais touché de la naïveté de
Néoptolème, et de la bonne foi avec laquelle il m'avait rendu mon arc;
mais je ne pouvais me résoudre à voir encore le jour, s'il fallait céder
à Ulysse ; et une mauvaise honte me tenait en suspens. Me verra-t-on,
disais-je en moi-même, avec Ulysse et avec les Atrides*? Que croira-t-on
de moi?
Pendant que j'étais dans cette incertitude, tout à coup j'entends une
voix plus qu'humaine : je vois Hercule dans un nuage éclatant ; il était
environné de rayons de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu
rudes, son corps robuste, et ses manières simples ; mais il avait une
hauteur et une majesté qui n'avaient jamais paru si grandes en lui quand
il domptait les monstres. Il me dit : Tu entends, tu vois Hercule. J'ai
quitté le haut Olympe pour t'annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par
quels travaux j'ai acquis l'immortalité : il faut que tu ailles avec le
fils d'Achille, pour marcher sur mes traces dans le chemin de la gloire.
Tu guériras ; tu perceras de mes flèches Pâris, auteur de tant de maux.
Après la prise de Troie, tu enverras de riches dépouilles à Péan ton
père, sur le mont Œta ; ces dépouilles seront mises sur mon tombeau comme
un monument de la victoire due à mes flèches. Et toi, ô fils d'Achille!
je te déclare que tu ne peux vaincre sans Philoctète, ni Philoctète
sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur proie.
J'en verrai Esculape à Troie pour guérir Philoctète. Surtout, ô Grecs,
aimez et observez la religion : le reste meurt ; elle ne meurt jamais*.
Après avoir entendu ces paroles, je m'écriai : O heureux jour, douce
lumière, tu te montres enfin après tant d'années ! Je t'obéis*, je pars
après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces
prés humides. Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette
mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air.
Adieu, promontoire où Écho répéta tant de fois mes gémissements. Adieu,
douces fontaines qui me fûtes si amères. Adieu, ô terre de Lemnos;
laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté
des dieux et de mes amis*!
Ainsi nous partîmes : nous arrivâmes au siége de Troie. Machaon et
Podalyre, par la divine science de leur père Esculape, me guérirent, ou
du moins me mirent dans l'état où vous me voyez. Je ne souffre plus;
j'ai retrouvé toute ma vigueur : mais je suis un peu boiteux. Je fis
tomber Pâris comme un timide faon de biche qu'un chasseur perce de ses
traits. Bientôt Ilion fut réduite en cendres ; vous savez le reste.
J'avais néanmoins encore je ne sais quelle aversion pour le sage Ulysse,
par le souvenir de mes maux ; et sa vertu ne pouvait apaiser ce
ressentiment : mais la vue d'un fils qui lui ressemble, et que je ne puis
m'empêcher d'aimer, m'attendrit le cœur pour le père même.
LIVRE TREIZIÈME.
SOMMAIRE.
Un différend s'élève entre Télémaque et Phalante, chef des
Lacédémoniens, au sujet de quelques prisonniers faits sur les Dauniens
et que chacun prétend lui appartenir.--Pendant que la cause se discute
dans l'assemblée des rois alliés, Hippias, frère de Phalante, s'empare
des prisonniers pour les emmener à Tarente.--Télémaque irrité attaque
Hippias avec fureur et le terrasse dans un combat singulier.--Adraste,
roi des Dauniens, profilant du trouble qui règne dans l'armée des
alliés, à l'occasion de la querelle de Télémaque et d'Hippias, les
attaque à l'improviste.--Il surprend cent de leurs vaisseaux avec
lesquels il transporte ses propres troupes dans le camp des alliés.--Il
y met le feu et commence l'attaque par le quartier de Phalante.--Il tue
Hippias, frère de Phalante. Celui-ci même est percé de
coups.--Télémaque, s'étant revêtu de ses armes divines, s'élance hors du
camp au premier bruit de ce désordre, rassemble autour de lui l'armée
des alliés et dirige ses mouvements avec tant de sagesse, qu'il repousse
en peu de temps l'ennemi victorieux.--Une tempête sépara les deux armées
et met fin au combat.--Télémaque fait emporter les blessés et leur
procure tous les soulagements dont ils ont besoin.--Il prend un soin
particulier de Phalante et des funérailles d'Hippias.
Pendant que Philoctète avait raconté ainsi ses aventures, Télémaque
était demeuré comme suspendu et immobile. Ses yeux étaient attachés sur
ce grand homme qui parlait. Toutes les passions différentes qui avaient
agité Hercule, Philoctète, Ulysse, Néoptolème, paraissaient tour à tour
sur le visage naïf de Télémaque, à mesure qu'elles étaient représentées
dans la suite de cette narration. Quelquefois il s'écriait, et
interrompait Philoctète sans y penser ; quelquefois il paraissait rêveur
comme un homme qui pense profondément à la suite des affaires. Quand
Philoctète dépeignit l'embarras de Néoptolème, qui ne savait point
dissimuler, Télémaque parut dans le même embarras ; et dans ce moment on
l'aurait pris pour Néoptolème.
Cependant l'armée des alliés marchait en bon ordre contre Adraste, roi
des Dauniens, qui méprisait les dieux, et qui ne cherchait qu'à tromper
les hommes. Télémaque trouva de grandes difficultés pour se ménager
parmi tant de rois jaloux les uns des autres. Il fallait ne se rendre
suspect à aucun, et se taire aimer de tous. Son naturel était bon et
sincère, mais peu caressant ; il ne s'avisait guère de ce qui pouvait
faire plaisir aux autres : il n'était point attaché aux richesses, mais
il ne savait point donner. Ainsi, avec un cœur noble et porté au bien,
il ne paraissait ni obligeant, ni sensible à l'amitié, ni libéral, ni
reconnaissant des soins qu'on prenait pour lui, ni attentif à
distinguer le mérite. Il suivait son goût sans réflexion. Sa mère
Pénélope l'avait nourri, malgré Mentor, dans une hauteur et une fierté
qui ternissaient tout ce qu'il y avait de plus aimable en lui. Il se
regardait comme étant d'une autre nature que le reste des hommes ; les
autres ne lui semblaient mis sur la terre par les dieux que pour lui
plaire, pour le servir, pour prévenir tous ses désirs, et pour rapporter
tout à lui comme à une divinité. Le bonheur de le servir était, selon
lui, une assez haute récompense pour ceux qui le servaient. Il ne
fallait jamais rien trouver d'impossible quand il s'agissait de le
contenter ; et les moindres retardements irritaient son naturel ardent.
Ceux qui l'auraient vu ainsi dans son naturel auraient jugé qu'il était
incapable d'aimer autre chose que lui-même, qu'il n'était sensible qu'à
sa gloire et à son plaisir ; mais cette indifférence pour les autres et
cette attention continuelle sur lui-même ne venaient que du transport
continuel où il était jeté par la violence de ses passions. Il avait été
flatté par sa mère dès le berceau, et il était un grand exemple du
malheur de ceux qui naissent dans l'élévation. Les rigueurs de la
fortune, qu'il sentit dès sa première jeunesse, n'avaient pu modérer
cette impétuosité et cette hauteur. Dépourvu de tout, abandonné, exposé
à tant de maux, il n'avait rien perdu de sa fierté ; elle se relevait
toujours, comme la palme souple se relève sans cesse elle-même, quelque
effort qu'on fasse pour l'abaisser.
Pendant que Télémaque était avec Mentor, ces défauts ne paraissaient
point, et ils se diminuaient tous les jours. Semblable à un coursier
fougueux qui bondit dans les vastes prairies, que ni les rochers
escarpés, ni les précipices, ni les torrents n'arrêtent, qui ne connaît
que la voix et la main d'un seul homme capable de le dompter, Télémaque,
plein d'une noble ardeur, ne pouvait être retenu que par le seul Mentor.
Mais aussi un de ses regards l'arrêtait tout à coup dans sa plus grande
impétuosité : il entendait d'abord ce que signifiait ce regard ; il
rappelait d'abord dans son cœur tous les sentiments de vertu. La sagesse
rendait en un moment son visage doux et serein. Neptune, quand il élève
son trident, et qu'il menace les flots soulevés, n'apaise point plus
soudainement les noires tempêtes*.
Quand Télémaque se trouva seul, toutes ses passions, suspendues comme un
torrent arrêté par une forte digue, reprirent leur cours : il ne put
souffrir l'arrogance des Lacédémoniens, et de Phalante qui était à leur
tête. Cette colonie, qui était venue fonder Tarente, était composée de
jeunes hommes nés pendant le siége de Troie, qui n'avaient eu aucune
éducation : leur naissance illégitime, le déréglement de leurs mères, la
licence dans laquelle ils avaient été élevés, leur donnait je ne sais
quoi de farouche et de barbare. Ils ressemblaient plutôt à une troupe de
brigands qu'à une colonie grecque.
Phalante, en toute occasion, cherchait à contredire Télémaque ; souvent
il l'interrompait dans les assemblées, méprisant ses conseils comme ceux
d'un jeune homme sans expérience : il en faisait des railleries, le
traitant de faible et d'efféminé ; il faisait remarquer aux chefs de
l'armée ses moindres fautes. Il tâchait de semer partout la jalousie, et
de rendre la fierté de Télémaque odieuse à tous les alliés.
Un jour, Télémaque ayant fait sur les Dauniens quelques prisonniers,
Phalante prétendit que ces captifs devaient lui appartenir, parce que
c'était lui, disait-il, qui, à la tête de ses Lacédémoniens, avait
défait cette troupe d'ennemis ; et que Télémaque, trouvant les Dauniens
déjà vaincus et mis en fuite, n'avait eu d'autre peine que celle de leur
donner la vie et de les mener dans le camp. Télémaque soutenait, au
contraire, que c'était lui qui avait empêché Phalante d'être vaincu, et
qui avait remporté la victoire sur les Dauniens. Ils allèrent tous deux
défendre leur cause dans l'assemblée des rois alliés. Télémaque s'y
emporta jusqu'à menacer Phalante ; ils se fussent battus sur-le-champ, si
on ne les eût arrêtés.
Phalante avait un frère nommé Hippias, célèbre dans toute l'armée par sa
valeur, par sa force et par son adresse. Pollux, disaient les Tarentins,
ne combattait pas mieux du ceste ; Castor n'eût pu le surpasser pour
conduire un cheval ; il avait presque la taille et la force d'Hercule.
Toute l'armée le craignait ; car il était encore plus querelleur et plus
brutal, qu'il n'était fort et vaillant. Hippias, ayant vu avec quelle
hauteur Télémaque avait menacé son frère, va à la hâte prendre les
prisonniers pour les emmener à Tarente, sans attendre le jugement de
l'assemblée. Télémaque, à qui on vint le dire en secret, sortit en
frémissant de rage. Tel qu'un sanglier écumant, qui cherche le chasseur
par lequel il a été blessé, on le voyait errer dans le camp, cherchant
des yeux son ennemi, et branlant le dard dont il le voulait percer.
Enfin il le rencontre, et, en le voyant, sa fureur se redouble. Ce
n'était plus ce sage Télémaque instruit par Minerve sous la figure de
Mentor* c'était un frénétique, ou un lion furieux.
Aussitôt il crie à Hippias : Arrête, ô le plus lâche de tous les hommes!
arrête ; nous allons voir si tu pourras m'enlever les dépouilles de ceux
que j'ai vaincus. Tu ne les conduiras point à Tarente ; va, descends tout
à l'heure dans les rives sombres du Styx. Il dit, et il lança son dard;
mais il le lança avec tant de fureur, qu'il ne put mesurer son coup ; le
dard ne toucha point Hippias. Aussitôt Télémaque prend son épée, dont la
garde était d'or, et que Laërte lui avait donnée, quand il partit
d'Ithaque, comme un gage de sa tendresse. Laërte s'en était servi avec
beaucoup de gloire, pendant qu'il était jeune ; et elle avait été teinte
du sang de plusieurs fameux capitaines des Épirotes, dans une guerre où
Laërte fut victorieux. A peine Télémaque eut tiré cette épée,
qu'Hippias, qui voulait profiter de l'avantage de sa force, se jeta pour
l'arracher des mains du jeune fils d'Ulysse. L'épée se rompt dans leurs
mains ; ils se saisissent et se serrent l'un l'autre. Les voilà comme
deux bêtes cruelles qui cherchent à se déchirer ; le feu brille dans
leurs yeux ; ils se raccourcissent, ils s'allongent, ils s'abaissent, ils
se relèvent, ils s'élancent, ils sont altérés de sang. Les voilà aux
prises, pied contre pied, main contre main : ces deux corps entrelacés
semblaient n'en faire qu'un. Mais Hippias, d'un âge plus avancé,
semblait devoir accabler Télémaque, dont la tendre jeunesse était moins
nerveuse. Déjà Télémaque, hors d'haleine, sentait ses genoux
chancelants. Hippias, le voyant ébranlé, redoublait ses efforts. C'était
fait du fils d'Ulysse ; il allait porter la peine de sa témérité et de
son emportement, si Minerve, qui veillait de loin sur lui, et qui ne le
laissait dans cette extrémité de péril, que pour l'instruire, n'eût
déterminé la victoire en sa faveur.
Elle ne quitta point le palais de Salente ; mais elle envoya Iris, la
prompte messagère des dieux. Celle-ci, volant d'une aile légère, fendit
les espaces immenses des airs, laissant après elle une longue trace de
lumière qui peignait un nuage de mille diverses couleurs*. Elle ne se
reposa que sur le rivage de la mer où était campée l'armée innombrable
des alliés : elle voit de loin la querelle et les efforts des deux
combattants ; elle frémit à la vue du danger où était le jeune Télémaque;
elle s'approche, enveloppée d'un nuage clair qu'elle avait formé de
vapeurs subtiles. Dans le moment ou Hippias, sentant toute sa force, se
crut victorieux, elle couvrit le jeune nourrisson de Minerve de l'égide
que la sage déesse lui avait confiée. Aussitôt Télémaque, dont les
forces étaient épuisées, commence à se ranimer. A mesure qu'il se
ranime, Hippias se trouble, il sent je ne sais quoi de divin qui
l'étonne et qui l'accable. Télémaque le presse et l'attaque, tantôt dans
une situation, tantôt dans une autre ; il l'ébranle, il ne lui laisse
aucun moment pour se rassurer ; enfin il le jette par terre et tombe sur
lui. Un grand chêne du mont Ida, que la hache a coupé par mille coups
dont toute la forêt a retenti, ne fait pas un plus horrible bruit en
tombant ; la terre en gémit ; tout ce qui l'environne en est ébranlé*.
Cependant la sagesse était revenue avec la force au dedans de Télémaque.
A peine Hippias fut-il tombé sous lui, que le fils d'Ulysse comprit la
faute qu'il avait faite d'attaquer ainsi le frère d'un des rois alliés
qu'il était venu secourir : il rappela en lui-même, avec confusion, les
sages conseils de Mentor : il eut honte de sa victoire, et comprit
combien il avait mérité d'être vaincu. Cependant Phalante, transporté de
fureur, accourait au secours de son frère : il eût percé Télémaque d'un
dard qu'il portait, s'il n'eût craint de percer aussi Hippias, que
Télémaque tenait sous lui dans la poussière. Le fils d'Ulysse eût pu
sans peine ôter la vie à son ennemi ; mais sa colère était apaisée, et
il ne songeait plus qu'à réparer sa faute en montrant de la modération.
Il se lève en disant : O Hippias ! il me suffit de vous avoir appris à ne
mépriser jamais ma jeunesse ; vivez : j'admire votre force et votre
courage. Les dieux m'ont protégé ; cédez à leur puissance : ne songeons
plus qu'à combattre ensemble contre les Dauniens.
Pendant que Télémaque parlait ainsi, Hippias se relevait couvert de
poussière et de sang, plein de honte et de rage. Phalante n'osait ôter
la vie à celui qui venait de la donner si généreusement à son frère ; il
était en suspens et hors de lui-même. Tous les rois alliés accourent:
ils mènent d'un côté Télémaque, de l'autre Phalante et Hippias, qui,
ayant perdu sa fierté, n'osait lever les yeux. Toute l'armée ne pouvait
assez s'étonner que Télémaque, dans un âge si tendre, où les hommes
n'ont point encore toute leur force, eût pu renverser Hippias, semblable
en force et en grandeur à ces géants, enfants de la Terre, qui tentèrent
autrefois de chasser de l'Olympe les immortels.
Mais le fils d'Ulysse était bien éloigné de jouir du plaisir de cette
victoire. Pendant qu'on ne pouvait se lasser de l'admirer, il se retira
dans sa tente, honteux de sa faute, et ne pouvant plus se supporter
lui-même. Il gémissait de sa promptitude ; il reconnaissait combien il
était injuste et déraisonnable dans ses emportements ; il trouvait je ne
sais quoi de vain, de faible et de bas, dans cette hauteur démesurée. Il
reconnaissait que la véritable grandeur n'est que dans la modération, la
justice, la modestie et l'humanité : il le voyait ; mais il n'osait
espérer de se corriger après tant de rechutes ; il était aux prises, avec
lui-même, et on l'entendait rugir comme un lion furieux.
Il demeura deux jours renfermé seul dans sa tente, ne pouvant se
résoudre à se rendre dans aucune société, et se punissant soi-même.
Hélas ! disait-il, oserai-je revoir Mentor ? Suis-je le fils d'Ulysse, le
plus sage et le plus patient des hommes ? Suis-je venu porter la division
et le désordre dans l'armée des alliés ? est-ce leur sang ou celui des
Dauniens leurs ennemis que je dois répandre ? J'ai été téméraire ; je n'ai
pas même su lancer mon dard ; je me suis exposé dans un combat avec
Hippias à forces inégales ; je n'en devais attendre que la mort, avec la
honte d'être vaincu. Mais qu'importe ? je ne serais plus ; non, je ne
serais plus ce téméraire Télémaque, ce jeune insensé, qui ne profite
d'aucun conseil : ma honte finirait avec ma vie. Hélas ! si je pouvais au
moins espérer de ne plus faire ce que je suis désolé d'avoir fait ? trop
heureux ! trop heureux ! mais peut-être qu'avant la fin du jour je ferai
et voudrai faire encore les mêmes fautes dont j'ai maintenant tant de
honte et d'horreur. O funeste victoire ! ô louanges que je ne puis
souffrir, et qui sont de cruels reproches de ma folie!
Pendant qu'il était seul, inconsolable, Nestor et Philoctète le vinrent
trouver. Nestor voulut lui remontrer le tort qu'il avait ; mais ce sage
vieillard, reconnaissant bientôt la désolation du jeune homme changea
ses graves remontrances en des paroles de tendresse, pour adoucir son
désespoir.
Les princes alliés étaient arrêtés par cette querelle ; et ils ne
pouvaient marcher vers les ennemis qu'après avoir réconcilié Télémaque
avec Phalante et Hippias. On craignait à toute heure que les troupes des
Tarentins n'attaquassent les cent jeunes Crétois qui avaient suivi
Télémaque dans cette guerre : tout était dans le trouble pour la faute du
seul Télémaque ; et Télémaque, qui voyait tant de maux présents et de
périls pour l'avenir dont il était l'auteur, s'abandonnait à une douleur
amère. Tous les princes étaient dans un extrême embarras : ils n'osaient
faire marcher l'armée, de peur que dans la marche les Crétois de
Télémaque et les Tarentins de Phalante ne combattissent les uns contre
les autres. On avait bien de la peine à les retenir au dedans du camp,
où ils étaient gardés de près. Nestor et Philoctète allaient et venaient
de la tente de Télémaque à celle de l'implacable Phalante, qui ne
respirait que la vengeance. La douce éloquence de Nestor et l'autorité
du grand Philoctète ne pouvaient modérer ce cœur farouche, qui était
encore sans cesse irrité par les discours pleins de rage de son frère
Hippias. Télémaque était bien plus doux ; mais il était abattu par une
douleur que rien ne pouvait consoler.
Pendant que les princes étaient dans cette agitation, toutes les troupes
étaient consternées ; tout le camp paraissait comme une maison désolée
qui vient de perdre un père de famille, l'appui de tous ses proches et
la douce espérance de ses petits-enfants. Dans ce désordre et cette
consternation de l'armée, on entend tout à coup un bruit effroyable de
chariots, d'armes, de hennissements de chevaux, de cris d'hommes, les
uns vainqueurs et animés au carnage, les autres ou fuyants, ou mourants,
ou blessés. Un tourbillon de poussière forme un épais nuage qui couvre
le ciel et qui enveloppe tout le camp. Bientôt à la poussière se joint
une fumée épaisse qui troublait l'air, et qui ôtait la respiration. On
entendait un bruit sourd, semblable à celui des tourbillons de flamme
que le mont Etna vomit du fond de ses entrailles embrasées, lorsque
Vulcain, avec ses Cyclopes, y forge des foudres pour le père des dieux.
L'épouvante saisit les cœurs.
Adraste, vigilant et infatigable, avait surpris les alliés ; il leur
avait caché sa marche, et il était instruit de la leur. Pendant deux
nuits, il avait fait une incroyable diligence pour faire le tour d'une
montagne presque inaccessible, dont les alliés avaient saisi tous les
passages. Tenant ces défilés, ils se croyaient en pleine sûreté, et
prétendaient même pouvoir, par ces passages qu'ils occupaient, tomber
sur l'ennemi derrière la montagne, quand quelques troupes qu'ils
attendaient leur seraient venues. Adraste, qui répandait l'argent à
pleines mains pour savoir le secret de ses ennemis, avait appris leur
résolution ; car Nestor et philoctète, ces deux capitaines d'ailleurs si
sages et si expérimentés, n'étaient pas assez secrets dans leurs
entreprises. Nestor, dans ce déclin de l'âge, se plaisait trop à
raconter ce qui pouvait lui attirer quelque louange : Philoctète
naturellement parlait moins ; mais il était prompt ; et, si peu qu'on
excitât sa vivacité, on lui faisait dire ce qu'il avait résolu de taire.
Les gens artificieux avaient trouvé la clef de son cœur, pour en tirer
les plus importants secrets. On n'avait qu'à l'irriter : alors, fougueux
et hors de lui-même, il éclatait par des menaces ; il se vantait d'avoir
des moyens sûrs de parvenir à ce qu'il voulait. Si peu qu'on parût
douter de ses moyens, il se hâtait de les expliquer inconsidérément ; et
le secret le plus intime échappait du fond de son cœur. Semblable à un
vase précieux, mais fêlé, d'où s'écoulent toutes les liqueurs les plus
délicieuses, le cœur de ce grand capitaine ne pouvait rien garder*. Les
traîtres, corrompus par l'argent d'Adraste, ne manquaient pas de se
jouer de la faiblesse de ces deux rois. Ils flattaient sans cesse
Nestor par de vaines louanges ; ils lui rappelaient ses victoires
passées, admiraient sa prévoyance, ne se lassaient jamais d'applaudir.
D'un autre côté, ils tendaient des piéges continuels à l'humeur
impatiente de Philoctète ; ils ne lui parlaient que de difficultés, de
contre-temps, de dangers, d'inconvénients, de fautes irrémédiables.
Aussitôt que ce naturel prompt était enflammé, sa sagesse l'abandonnait,
et il n'était plus le même homme.