ils se promettent tout d'eux-mêmes, et ne résistent à rien. Hélas ! le
grand Hercule retomba dans les piéges de l'Amour qu'il avait si souvent
détesté ; il aima Déjanire. Trop heureux, s'il eût été constant dans
cette passion pour une femme qui fut son épouse ! Mais bientôt la
jeunesse d'Iole, sur le visage de laquelle les grâces étaient peintes,
ravit son cœur. Déjanire brûla de jalousie ; elle se ressouvint de cette
fatale tunique que le centaure Nessus lui avait laissée, en mourant,
comme un moyen assuré de réveiller l'amour d'Hercule, toutes les fois
qu'il paraîtrait la négliger pour en aimer quelque autre. Cette tunique,
pleine du sang venimeux du centaure, renfermait le poison des flèches
dont ce monstre avait été percé. Vous savez que les flèches d'Hercule,
qui tua ce perfide centaure, avaient été trempées dans le sang de
l'hydre de Lerne, et que ce sang empoisonnait ses flèches, en sorte que
toutes les blessures qu'elles faisaient étaient incurables.
Hercule, s'étant revêtu de cette tunique, sentit bientôt le feu dévorant
qui se glissait jusque dans la moelle de ses os*: il poussait des cris
horribles, dont le mont Œta[43] résonnait, et faisait retentir toutes
les profondes vallées*; la mer même en paraissait émue ; les taureaux
les plus furieux, qui auraient mugi dans leurs combats, n'auraient pas
fait un bruit aussi affreux. Le malheureux Lichas, qui lui avait apporté
de la part de Déjanire cette tunique, ayant osé s'approcher de lui,
Hercule, dans le transport de sa douleur, le prit, le fit pirouetter
comme un frondeur fait avec sa fronde tourner la pierre qu'il veut jeter
loin de lui. Ainsi Lichas, lancé du haut de la montagne par la puissante
main d'Hercule, tombait dans les flots de la mer*, où il fut changé tout
à coup en un rocher qui garde encore la figure humaine, et qui, étant
toujours battu par les vagues irritées, épouvante de loin les sages
pilotes.
Après ce malheur de Lichas, je crus que je ne pouvais plus me fier à
Hercule ; je songeais à me cacher dans les cavernes les plus profondes.
Je le voyais déraciner sans peine d'une main les hauts sapins et les
vieux chênes, qui, depuis plusieurs siècles, avaient méprisé les vents
et les tempêtes. De l'autre main il tâchait en vain d'arracher de dessus
son dos la fatale tunique ; elle s'était collée sur sa peau, et comme
incorporée à ses membres*. A mesure qu'il la déchirait, il déchirait
aussi sa peau et sa chair ; son sang ruisselait et trempait la terre.
Enfin, sa vertu surmontant sa douleur, il s'écria : Tu vois, ô mon cher
Philoctète, les maux que les dieux me font souffrir ; ils sont justes;
c'est moi qui les ai offensés ; j'ai violé l'amour conjugal. Après avoir
vaincu tant d'ennemis, je me suis lâchement laissé vaincre par l'amour
d'une beauté étrangère : je péris ; et je suis content de périr pour
apaiser les dieux. Mais, hélas ! cher ami, où est-ce que tu fuis ? L'excès
de la douleur m'a fait commettre, il est vrai, contre ce misérable
Lichas, une cruauté que je me reproche : il n'a pas su quel poison il me
présentait ; il n'a point mérité ce que je lui ai fait souffrir ; mais
crois-tu que je puisse oublier l'amitié que je te dois, et vouloir
t'arracher la vie ? Non, non, je ne cesserai point d'aimer Philoctète.
Philoctète recevra dans son sein mon âme prête à s'envoler : c'est lui
qui recueillera mes cendres. Où es-tu donc, ô mon cher Philoctète!
Philoctète, la seule espérance qui me reste ici-bas?
A ces mots, je me hâte de courir vers lui ; il me tend les bras, et veut
m'embrasser ; mais il se retient, dans la crainte d'allumer dans mon sein
le feu cruel dont il est lui-même brûlé. Hélas ! dit-il, cette
consolation même ne m'est plus permise. En parlant ainsi, il assemble
tous ces arbres qu'il vient d'abattre ; il en fait un bûcher sur le
sommet de la montagne ; il monte tranquillement sur le bûcher ; il étend
la peau du lion de Némée, qui avait si longtemps couvert ses épaules
lorsqu'il allait d'un bout de la terre à l'autre abattre les monstres et
délivrer les malheureux ; il s'appuie sur sa massue, et il m'ordonne
d'allumer le feu du bûcher. Mes mains, tremblantes et saisies d'horreur,
ne purent lui refuser ce cruel office ; car la vie n'était plus pour lui
un présent des dieux, tant elle lui était funeste ! Je craignis même que
l'excès de ses douleurs ne le transportât jusqu'à faire quelque chose
d'indigne de cette vertu qui avait étonné l'univers. Comme il vit que la
flamme commençait à prendre au bûcher : C'est maintenant, s'écria-t-il,
mon cher Philoctète, que j'éprouve ta véritable amitié ; car tu aimes mon
honneur, plus que ma vie. Que les dieux te le rendent ! Je te laisse ce
que j'ai de plus précieux sur la terre, ces flèches trempées dans le
sang de l'hydre de Lerne. Tu sais que les blessures qu'elles font sont
incurables ; par elles tu seras invincible, comme je l'ai été, et aucun
mortel n'osera combattre contre toi. Souviens-toi que je meurs fidèle à
notre amitié, et n'oublie jamais combien tu m'as été cher. Mais, s'il
est vrai que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner une dernière
consolation ; promets-moi de ne découvrir jamais à aucun mortel ni ma
mort ni le lieu où tu auras caché mes cendres. Je le lui promis, hélas!
je le jurai même, en arrosant son bûcher de mes larmes. Un rayon de joie
parut dans ses yeux ; mais tout à coup un tourbillon de flammes qui
l'enveloppa étouffa sa voix, et le déroba presque à ma vue. Je le voyais
encore un peu néanmoins au travers des flammes, avec un visage aussi
serein que s'il eût été couronné de fleurs et couvert de parfums, dans
la joie d'un festin délicieux, au milieu de tous ses amis*.
Le feu consuma bientôt tout ce qu'il y avait de terrestre et de mortel
en lui. Bientôt il ne lui resta rien de tout ce qu'il avait reçu, dans
sa naissance, de sa mère Alcmène ; mais il conserva, par l'ordre de
Jupiter, cette nature subtile et immortelle, cette flamme céleste qui
est le vrai principe de vie, et qu'il avait reçue du père des dieux*.
Ainsi il alla avec eux, sous les voûtes dorées du brillant Olympe, boire
le nectar, où les dieux lui donnèrent pour épouse l'aimable Hébé, qui
est la déesse de la jeunesse, et qui versait le nectar dans la coupe du
grand Jupiter, avant que Ganymède eût reçu cet honneur.
Pour moi, je trouvai une source inépuisable de douleurs dans ces flèches
qu'il m'avait données pour m'élever au-dessus de tous les héros. Bientôt
les rois ligués entreprirent de venger Ménélas de l'infâme Pâris, qui
avait enlevé Hélène, et de renverser l'empire de Priam. L'oracle
d'Apollon leur fit entendre qu'ils ne devaient point espérer de finir
heureusement cette guerre, à moins qu'ils n'eussent les flèches
d'Hercule.
Ulysse votre père, qui était toujours le plus éclairé et le plus
industrieux dans tous les conseils, se chargea de me persuader d'aller
avec eux au siége de Troie, et d'y apporter ces flèches qu'il croyait
que j'avais. Il y avait déjà longtemps qu'Hercule ne paraissait plus sur
la terre : on n'entendait plus parler d'aucun nouvel exploit de ce héros;
les monstres et les scélérats recommençaient à paraître impunément. Les
Grecs ne savaient que croire de lui ; les uns disaient qu'il était mort;
d'autres soutenaient qu'il était allé jusque sous l'Ourse glacée dompter
les Scythes. Mais Ulysse soutint qu'il était mort, et entreprit de me le
faire avouer. Il me vint trouver dans un temps où je ne pouvais encore
me consoler d'avoir perdu le grand Alcide. Il eut une extrême peine à
m'aborder ; car je ne pouvais plus voir les hommes : je ne pouvais
souffrir qu'on m'arrachât de ces déserts du mont Œta où j'avais vu périr
mon ami ; je ne songeais qu'à me repeindre l'image de ce héros, et qu'à
pleurer à la vue de ces tristes lieux. Mais la douce et puissante
persuasion était sur les lèvres de votre père : il parut presque aussi
affligé que moi ; il versa des larmes ; il sut gagner insensiblement mon
cœur, et attirer ma confiance ; il m'attendrit pour les rois grecs qui
allaient combattre pour une juste cause, et qui ne pouvaient réussir
sans moi. Il ne put jamais néanmoins m'arracher le secret de la mort
d'Hercule, que j'avais juré de ne jamais dire ; mais il ne doutait point
qu'il ne fût mort, et il me pressait de lui découvrir le lieu où j'avais
caché ses cendres.
Hélas ! j'eus horreur de faire un parjure, en lui disant un secret que
j'avais promis aux dieux de ne dire jamais ; mais j'eus la faiblesse
d'éluder mon serment, n'osant le violer ; les dieux m'en ont puni : je
frappai du pied la terre à l'endroit où j'avais mis les cendres
d'Hercule. Ensuite j'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec
la même joie qu'ils auraient reçu Hercule même. Comme je passais dans
l'île de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes flèches
pouvaient faire. Me préparant à percer un daim qui s'élançait dans un
bois, je laissai, par mégarde, tomber la flèche de l'arc sur mon pied,
et elle me fit une blessure que je ressens encore. Aussitôt j'éprouvai
les mêmes douleurs qu'Hercule avait souffertes ; je remplissais nuit et
jour l'île de mes cris : un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie,
infectait l'air, et répandait dans le camp des Grecs une puanteur
capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l'armée eut
horreur de me voir dans cette extrémité ; chacun conclut que c'était un
supplice qui m'était envoyé par les justes dieux.
Ulysse, qui m'avait engagé dans cette guerre, fut le premier à
m'abandonner*. J'ai reconnu, depuis, qu'il l'avait fait parce qu'il
préférait l'intérêt commun de la Grèce, et la victoire, à toutes les
raisons d'amitié ou de bienséance particulière. On ne pouvait plus
sacrifier dans le camp, tant l'horreur de ma plaie, son infection, et la
violence de mes cris troublaient toute l'armée*. Mais au moment où je me
vis abandonné de tous les Grecs par le conseil d'Ulysse, cette politique
me parut pleine de la plus horrible inhumanité et de la plus noire
trahison. Hélas ! j'étais aveugle, et je ne voyais pas qu'il était juste
que les plus sages hommes fussent contre moi, de même que les dieux que
j'avais irrités.
Je demeurai, presque pendant tout le siége de Troie, seul, sans secours,
sans espérance, sans soulagement, livré à d'horribles douleurs, dans
cette île déserte et sauvage*, où je n'entendais que le bruit des vagues
de la mer qui se brisaient contre les rochers*. Je trouvai, au milieu
de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui élevait vers le
ciel deux pointes semblables à deux têtes : de ce rocher sortait une
fontaine claire*. Cette caverne était la retraite des bêtes farouches, à
la fureur desquelles j'étais exposé nuit et jour. J'amassai quelques
feuilles pour me coucher. Il ne me restait, pour tout bien, qu'un pot de
bois grossièrement travaillé, et quelques habits déchirés, dont
j'enveloppais ma plaie pour arrêter le sang, et dont je me servais aussi
pour la nettoyer*. Là, abandonné des hommes, et livré à la colère des
dieux, je passais mon temps à percer de mes flèches les colombes et les
autres oiseaux qui volaient autour de ce rocher. Quand j'avais tué
quelque oiseau pour ma nourriture, il fallait que je me traînasse contre
terre avec douleur pour aller ramasser ma proie : ainsi mes mains me
préparaient de quoi me nourrir*.
Il est vrai que les Grecs, en partant, me laissèrent quelques
provisions*; mais elles durèrent peu. J'allumais du feu avec des
cailloux*. Cette vie, tout affreuse qu'elle est, m'eût paru douce loin
des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m'eût accablé, et si
je n'eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi!
disais-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seul homme qui puisse
venger la Grèce, et puis l'abandonner dans cette île déserte pendant son
sommeil ! car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez
quelle fut ma surprise, et combien je versai de larmes à mon réveil,
quand je vis les vaisseaux fendre les ondes*. Hélas ! cherchant de tous
côtés dans cette île sauvage et horrible, je ne trouvai que la douleur.
Dans cette île, il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni hommes
qui y abordent volontairement. On n'y voit que les malheureux que les
tempêtes y ont jetés, et on n'y peut espérer de société que par des
naufrages : encore même ceux qui venaient en ce lieu n'osaient me prendre
pour me ramener ; ils craignaient la colère des dieux et celle des Grecs.
Depuis dix ans je souffrais la honte, la douleur, la faim ; je
nourrissais une plaie qui me dévorait*; l'espérance même était éteinte
dans mon cœur. Tout à coup, revenant de chercher des plantes médicinales
pour ma plaie*, j'aperçus dans mon antre un jeune homme beau, gracieux,
mais fier, et d'une taille de héros. Il me sembla que je voyais Achille,
tant il en avait les traits, les regards et la démarche : son âge seul me
fit comprendre que ce ne pouvait être lui. Je remarquai sur son visage
tout ensemble la compassion et l'embarras : il fut touché de voir avec
quelle peine et quelle lenteur je me traînais*; les cris perçants et
douloureux dont je faisais retentir les échos de tout ce rivage
attendrirent son cœur*.
O étranger ! lui dis-je d'assez loin, quel malheur t'a conduit dans cette
île inhabitée ? je reconnais l'habit grec, cet habit qui m'est encore si
cher. O qu'il me tarde d'entendre ta voix, et de trouver sur tes lèvres
cette langue que j'ai apprise dès l'enfance, et que je ne puis plus
parler à personne depuis si longtemps dans cette solitude ! Ne sois point
effrayé de voir un homme si malheureux ; tu dois en avoir pitié*.
A peine Néoptolème m'eut dit : Je suis Grec, que je m'écriai*: O douce
parole, après tant d'années de silence et de douleur sans consolation ! O
mon fils ! quel malheur, quelle tempête, ou plutôt quel vent favorable
t'a conduit ici* pour finir mes maux ? Il me répondit : Je suis de l'île
de Scyros[44], j'y retourne ; on dit que je suis fils d'Achille : tu sais
tout*.
Des paroles si courtes ne contentaient pas ma curiosité ; je lui dis : O
fils d'un père que j'ai tant aimé ! cher nourrisson de Lycomède,* comment
viens-tu donc ici ? d'où viens-tu*? Il me répondit qu'il venait du siége
de Troie*. Tu n'étais pas, lui dis-je, de la première expédition*. Et
toi, me dit-il, en étais-tu*? Alors je lui répondis : Tu ne connais, je
le vois bien, ni le nom de Philoctète, ni ses malheurs. Hélas ! infortuné
que je suis ! mes persécuteurs m'insultent dans ma misère : la Grèce
ignore ce que je souffre : ma douleur augmente*. Les Atrides m'ont mis en
cet état ; que les dieux le leur rendent*!
Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs m'avaient
abandonné. Aussitôt qu'il eut écouté mes plaintes, il me fit les
siennes. Après la mort d'Achille, me dit-il.... D'abord je
l'interrompis, en lui disant : Quoi ! Achille est mort ! Pardonne-moi, mon
fils, si je trouble ton récit par les larmes que je dois à ton père*.
Néoptolème me répondit : Vous me consolez en m'interrompant ; qu'il m'est
doux de voir Philoctète pleurer mon père!
Néoptolème, reprenant son discours, me dit : Après la mort d'Achille,
Ulysse et Phénix me vinrent chercher, assurant qu'on ne pouvait sans moi
renverser la ville de Troie. Ils n'eurent aucune peine à m'emmener ; car
la douleur de la mort d'Achille, et le désir d'hériter de sa gloire dans
cette célèbre guerre, m'engagaient assez à les suivre. J'arrive à
Sigée[45]; l'armée s'assemble autour de moi : chacun jure qu'il revoit
Achille ; mais, hélas ! il n'était plus. Jeune et sans expérience, je
croyais pouvoir tout espérer de ceux qui me donnaient tant de louanges.
D'abord je demande aux Atrides les armes de mon père ; ils me répondent
cruellement : Tu auras le reste de ce qui lui appartenait ; mais pour ses
armes, elles sont destinées à Ulysse. Aussitôt je me trouble, je pleure,
je m'emporte ; mais Ulysse, sans s'émouvoir, me disait : Jeune homme, tu
n'étais pas avec nous dans les périls de ce long siége ; tu n'as pas
mérité de telles armes ; et tu parles déjà trop fièrement ; jamais tu ne
les auras. Dépouillé injustement par Ulysse, je m'en retourne dans l'île
de Scyros, moins indigné contre Ulysse que contre les Atrides ! Que
quiconque est leur ennemi puisse être l'ami des dieux. O Philoctète,
j'ai tout dit*.
Alors je demandai à Néoptolème comment Ajax Télamonien n'avait pas
empêché cette injustice. Il est mort, me répondit-il. Il est mort!
m'écriai-je ; et Ulysse ne meurt point ! au contraire, il fleurit dans
l'armée*! Ensuite je lui demandai des nouvelles d'Antiloque fils du sage
Nestor, et de Patrocle, si chéri par Achille. Ils sont morts aussi, me
dit-il. Aussitôt je m'écriai encore : Quoi, morts ! Hélas ! que me dis-tu?
La cruelle guerre moissonne les bons, et épargne les méchants. Ulysse
est donc en vie ? Thersite l'est aussi sans doute ? Voilà ce que font les
dieux ; et nous les louerions encore*!
Pendant que j'étais dans cette fureur contre votre père, Néoptolème
continuait à me tromper ; il ajouta ces tristes paroles : Loin de l'armée
grecque, où le mal prévaut sur le bien, je vais vivre content dans la
sauvage île de Scyros. Adieu : je pars. Que les dieux vous guérissent*!
Aussitôt je lui dis : O Mon fils,! je te conjure, par les mânes de ton
père, par ta mère, par tout ce que tu as de plus cher sur la terre, de
ne me laisser pas seul dans ces maux que tu vois. Je n'ignore pas
combien je te serai à charge ; mais il y aurait de la honte à
m'abandonner : jette-moi à la proue, à la poupe, dans la sentine même,
partout où je t'incommoderai le moins. Il n'y a que les grands cœurs qui
sachent combien il y a de gloire à être bon. Ne me laisse point en un
désert où il n'y a aucun vestige d'homme ; mène-moi dans ta patrie, ou
dans l'Eubée, qui n'est pas loin du mont Œta, de Trachine, et des bords
agréables du fleuve Sperchius[46]: rends-moi à mon père. Hélas ! Je
crains qu'il ne soit mort ! Je lui avais mandé de m'envoyer un vaisseau:
ou il est mort, ou bien ceux qui m'avaient promis de le lui dire ne
l'ont pas fait. J'ai recours à toi, ô mon fils ! souviens-toi de la
fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité doit
craindre d'en abuser, et secourir les malheureux*.
Voilà ce que l'excès de la douleur me faisait dire à Néoptolème ; il me
promit de m'emmener*. Alors je m'écriai encore : O heureux jour ! ô
aimable Néoptolème, digne de la gloire de son père ! Cher compagnon de ce
voyage, souffrez que je dise adieu à cette triste demeure. Voyez où j'ai
vécu, comprenez ce que j'ai souffert : nul autre n'eût pu le souffrir:
mais la nécessité m'avait instruit*, et elle apprend aux hommes ce
qu'ils ne pourraient jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais
souffert ne savent rien ; ils ne connaissent ni les biens ni les maux:
ils ignorent les hommes ; ils s'ignorent eux-mêmes. Après avoir parlé
ainsi, je pris mon arc et mes flèches.
Néoptolème me pria de souffrir qu'il les baisât, ces armes si célèbres,
et consacrées par l'invincible Hercule*. Je lui répondis : Tu peux tout;
c'est toi, mon fils, qui me rends aujourd'hui la lumière, ma patrie, mon
père accablé de vieillesse, mes amis, moi-même : tu peux toucher ces
armes, et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui ait mérité de
les toucher*. Aussitôt Néoptolème entre dans ma grotte pour admirer mes
armes.
Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble, je ne sais
plus ce que je fais ; je demande un glaive tranchant pour couper mon
pied*; je m'écrie : O mort tant désirée ! que ne viens-tu ? O jeune homme!
brûle-moi tout à l'heure comme je brûlai le fils de Jupiter*, O terre ! ô
terre ! reçois un mourant qui ne peut plus se relever*. De ce transport
de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dans un
assoupissement profond ; une grande sueur commença à me soulager ; un sang
noir et corrompu coula de ma plaie*. Pendant mon sommeil, il eût été
facile à Néoptolème d'emporter mes armes, et de partir ; mais il était
fils d'Achille, et n'était pas né pour tromper. En m'éveillant, je
reconnus son embarras : il soupirait comme un homme qui ne sait pas
dissimuler, et qui agit contre son cœur. Me veux-tu surprendre ? lui
dis-je : qu'y a-t-il donc*? Il faut, me répondit-il, que vous me suiviez
au siége de Troie. Je repris aussitôt : Ah ! qu'as-tu dit, mon fils*?
Rends-moi cet arc ; je suis trahi*! ne m'arrache pas la vie. Hélas ! il ne
répond rien ; il me regarde tranquillement ; rien ne le touche. O rivage!
ô promontoires de cette île ! ô bêtes farouches ! ô rochers escarpés!
c'est à vous que je me plains ; car je n'ai que vous à qui je puisse me
plaindre : vous êtes accoutumés à mes gémissements. Faut-il que je sois
trahi par le fils d'Achille ! il m'enlève l'arc sacré d'Hercule ; il veut
me traîner dans le camp des Grecs pour triompher de moi ; il ne voit pas
que c'est triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine. O s'il
m'eût attaqué dans ma force!... mais, encore à présent, ce n'est que par
surprise. Que ferai-je ? Rends, mon fils, rends : sois semblable à ton
père, semblable à toi-même. Que dis-tu?... Tu ne dis rien ! O rocher
sauvage ! je reviens à toi, nu, misérable, abandonné, sans nourriture;
je mourrai seul dans cet antre : n'ayant plus mon arc pour tuer des
bêtes, les bêtes me dévoreront ; n'importe. Mais, mon fils, tu ne parais
pas méchant : quelque conseil te pousse ; rends mes armes, va-t'en*.
Néoptolème, les larmes aux yeux, disait tout bas : Plût aux dieux que je
ne fusse jamais parti de Scyros*! Cependant je m'écrie : Ah ! que vois-je!
n'est-ce pas Ulysse ? Aussitôt j'entends sa voix, et il me répond : Oui,
c'est moi*. Si le sombre royaume de Pluton se fût entr'ouvert, et que
j'eusse vu le noir Tartare, que les dieux mêmes craignent d'entrevoir,
je n'aurais pas été saisi, je l'avoue, d'une plus grande horreur. Je
m'écriai encore : O terre de Lemnos ! je te prends à témoin. O soleil, tu
le vois, et tu le souffres!* Ulysse me répondit sans s'émouvoir : Jupiter
le veut, et je l'exécute. Oses-tu, lui disais-je, nommer Jupiter*?
Vois-tu ce jeune homme qui n'était point né pour la fraude, et qui
souffre en exécutant ce que tu l'obliges de faire*? Ça n'est pas pour
vous tromper, me dit Ulysse, ni pour vous nuire, que nous venons ; c'est
pour vous délivrer, vous guérir, vous donner la gloire de renverser
Troie, et vous ramener dans votre patrie. C'est vous, et non pas Ulysse,
qui êtes l'ennemi de Philoctète*.
Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pouvait m'inspirer.
Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage, lui disais-je, que ne m'y
laisses-tu en paix ? Va chercher la gloire des combats et tous les
plaisirs ; jouis de ton bonheur avec les Atrides : laisse-moi ma misère et
ma douleur. Pourquoi m'enlever ? Je ne suis plus rien ; je suis déjà mort.
Pourquoi ne crois-tu pas encore aujourd'hui, comme tu le croyais
autrefois, que je ne saurais partir ; que mes cris et l'infection de ma
plaie troubleraient les sacrifices*? O Ulysse, auteur de mes maux, que
les dieux puissent te...! Mais les dieux ne m'écoutent point*; au
contraire, ils excitent mon ennemi. O terre de ma patrie, que je ne
reverrai jamais!... O dieux, s'il en reste encore quelqu'un d'assez
juste pour avoir pitié de moi, punissez, punissez Ulysse ; alors je me
croirai guéri*.
Pendant que je parlais ainsi, votre père, tranquille, me regardait avec
un air de compassion, comme un homme qui, loin d'être irrité, supporte
et excuse le trouble d'un malheureux que la fortune a aigri. Je le
voyais semblable à un rocher, qui, sur le sommet d'une montagne, se joue
de la fureur des vents, et laisse épuiser leur rage, pendant qu'il
demeure immobile*. Ainsi votre père, demeurant dans le silence,
attendait que ma colère fût épuisée ; car il savait qu'il ne faut
attaquer les passions des hommes, pour les réduire à la raison, que
quand elles commencent à s'affaiblir par une espèce de lassitude.
Ensuite il me dit ces paroles : O Philoctète, qu'avez-vous fait de votre
raison et de votre courage ? voici le moment de s'en servir. Si vous
refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur
vous, adieu ; vous êtes indigne d'être le libérateur de la Grèce et le
destructeur de Troie. Demeurez à Lemnos ; ces armes, que j'emporte, me
donneront une gloire qui vous était destinée. Néoptolème, partons ; il
est inutile de lui parler*: la compassion pour un seul homme ne doit pas
nous faire abandonner le salut de la Grèce entière.