Cependant Hégésippe demanda en quel lieu de l'île demeurait Philoclès.

On lui dit qu'il demeurait assez loin de la ville, sur une montagne où

une grotte lui servait de maison. Tout le monde lui parla avec

admiration de cet étranger. Depuis qu'il est dans cette île, lui

disait-on, il n'a offensé personne : chacun est touché de sa patience, de

son travail, de sa tranquillité ; n'ayant rien, il paraît toujours

content. Quoiqu'il soit ici loin des affaires, sans biens et sans

autorité, il ne laisse pas d'obliger ceux qui le méritent, et il a mille

industries pour faire plaisir à tous ses voisins.

Hégésippe s'avance vers cette grotte, il la trouve vide et ouverte ; car

la pauvreté et la simplicité des mœurs de Philoclès faisaient qu'il

n'avait, en sortant, aucun besoin de fermer sa porte. Une natte de jonc

grossier lui servait de lit. Rarement il allumait du feu, parce qu'il ne

mangeait rien de cuit : il se nourrissait, pendant l'été, de fruits

nouvellement cueillis, et, en hiver, de dattes et de figues sèches. Une

claire fontaine, qui faisait une nappe d'eau en tombant d'un rocher, le

désaltérait. Il n'avait dans sa grotte que les instruments nécessaires à

la sculpture, et quelques livres qu'il lisait à certaines heures ; non

pour orner son esprit, ni pour contenter sa curiosité, mais pour

s'instruire en se délassant de ses travaux, et pour apprendre à être

bon. Pour la sculpture, il ne s'y appliquait que pour exercer son corps,

fuir l'oisiveté, et gagner sa vie sans avoir besoin de personne.

Hégésippe, en entrant dans la grotte, admira les ouvrages qui étaient

commencés. Il remarqua un Jupiter, dont le visage serein était si plein

de majesté, qu'on le reconnaissait aisément pour le père des dieux et

des hommes. D'un autre côté paraissait Mars avec une fierté rude et

menaçante. Mais ce qui était de plus touchant, c'était une Minerve qui

animait les Arts ; son visage était noble et doux, sa taille grande et

libre : elle était dans une action si vive, qu'on aurait pu croire

qu'elle allait marcher.

Hégésippe, ayant pris plaisir à voir ces statues, sortit de la grotte,

et vit de loin, sous un grand arbre, Philoclès qui lisait sur le gazon:

il va vers lui ; et Philoclès, qui l'aperçoit, ne sait que croire.

N'est-ce point là, dit-il en lui-même, Hégésippe, avec qui j'ai si

longtemps vécu en Crète ? Mais quelle apparence qu'il vienne dans une île

si éloignée ? Ne serait-ce point son ombre qui viendrait après sa mort

des rives du Styx ? Pendant qu'il était dans ce doute, Hégésippe arriva

si proche de lui, qu'il ne put s'empêcher de le reconnaître et de

l'embrasser. Est-ce donc vous, dit-il, mon cher et ancien ami ? quel

hasard, quelle tempête vous a jeté sur ce rivage ? pourquoi avez-vous

abandonné l'île de Crète ? est-ce une disgrâce semblable à la mienne qui

vous a arraché à notre patrie?

Hégésippe lui répondit : Ce n'est point une disgrâce ; au contraire, c'est

la faveur des dieux qui m'amène ici. Aussitôt il lui raconta la longue

tyrannie de Protésilas ; ses intrigues avec Timocrate ; les malheurs où

ils avaient précipité Idoménée ; la chute de ce prince ; sa fuite sur les

côtes d'Italie, la fondation de Salente ; l'arrivée de Mentor et de

Télémaque ; les sages maximes dont Mentor avait rempli l'esprit du roi,

et la disgrâce des deux traîtres. Il ajouta qu'il les avait menés à

Samos, pour y souffrir l'exil qu'ils avaient fait souffrir à Philoclès;

et il finit en lui disant qu'il avait ordre de le conduire à Salente, où

le roi, qui connaissait son innocence, voulait lui confier ses affaires,

et le combler de biens.

Voyez-vous, lui répondit Philoclès, cette grotte, plus propre à cacher

les bêtes sauvages, qu'à être habitée par des hommes ? j'y ai goûté

depuis tant d'années plus de douceur et de repos que dans les palais

dorés de l'île de Crète. Les hommes ne me trompent plus ; car je ne vois

plus les hommes, je n'entends plus leurs discours flatteurs et

empoisonnés ; je n'ai plus besoin d'eux ; mes mains, endurcies au travail,

me donnent facilement la nourriture simple qui m'est nécessaire ; il ne

me faut, comme vous voyez, qu'une légère étoffe pour me couvrir. N'ayant

plus de besoins, jouissant d'un calme profond et d'une douce liberté,

dont la sagesse de mes livres m'apprend à faire un bon usage,

qu'irais-je encore chercher parmi les hommes jaloux, trompeurs et

inconstants ? Non, non, mon cher Hégésippe, ne m'enviez point mon

bonheur. Protésilas s'est trahi lui-même, voulant trahir le roi, et me

perdre. Mais il ne m'a fait aucun mal ; au contraire, il m'a fait le plus

grand des biens, il m'a délivré du tumulte et de la servitude des

affaires : je lui dois ma chère solitude, et tous les plaisirs innocents

que j'y goûte.

Retournez, ô Hégésippe, retournez vers le roi, aidez-lui à supporter les

misères de la grandeur, et faites auprès de lui ce que vous voudriez que

je fisse. Puisque ses yeux, si longtemps fermés à la vérité, ont été

enfin ouverts par cet homme sage que vous nommez Mentor, qu'il le

retienne auprès de lui. Pour moi, après mon naufrage, il ne me convient

pas de quitter le port où la tempête m'a heureusement jeté, pour me

remettre à la merci des flots. O que les rois sont à plaindre ! ô que

ceux qui les servent sont dignes de compassion ! S'ils sont méchants,

combien font-ils souffrir les hommes ! et quels tourments leur sont

préparés dans le noir Tartare ! S'ils sont bons, quelles difficultés

n'ont-ils pas à vaincre ! quels piéges à éviter ! quels maux à souffrir!

Encore une fois, Hégésippe, laissez-moi dans mon heureuse pauvreté.

Pendant que Philoclès parlait ainsi avec beaucoup de véhémence,

Hégésippe le regardait avec étonnement. Il l'avait vu autrefois en

Crète, lorsqu'il gouvernait les plus grandes affaires, maigre,

languissant et épuisé ; c'est que son naturel ardent et austère le

consumait dans le travail ; il ne pouvait voir sans indignation le vice

impuni ; il voulait dans les affaires une certaine exactitude qu'on n'y

trouve jamais : ainsi ses emplois détruisaient sa santé délicate. Mais, à

Samos, Hégésippe le voyait gras et vigoureux ; malgré les ans, la

jeunesse fleurie s'était renouvelée sur son visage ; une vie sobre,

tranquille et laborieuse lui avait fait comme un nouveau tempérament.

Vous êtes surpris de me voir si changé, dit alors Philoclès en souriant;

c'est ma solitude qui m'a donné cette fraîcheur et cette santé parfaite:

mes ennemis m'ont donné ce que je n'aurais jamais pu trouver dans la

plus grande fortune. Voulez-vous que je perde les vrais biens pour

courir après les faux, et pour me replonger dans mes anciennes misères?

Ne soyez pas plus cruel que Protésilas ; du moins ne m'enviez pas le

bonheur que je tiens de lui.

Alors Hégésippe lui représenta, mais inutilement, tout ce qu'il crut

propre à le toucher. Êtes-vous donc, lui disait-il, insensible au

plaisir de revoir vos proches et vos amis, qui soupirent après votre

retour, et que la seule espérance de vous embrasser comble de joie ? Mais

vous, qui craignez les dieux, et qui aimez votre devoir, comptez-vous

pour rien de servir votre roi, de l'aider dans tous les biens qu'il veut

faire, et de rendre tant de peuples heureux ? Est-il permis de

s'abandonner à une philosophie sauvage, de se préférer à tout le reste

du genre humain, et d'aimer mieux son repos que le bonheur de ses

concitoyens ? Au reste, on croira que c'est par ressentiment, que vous ne

voulez plus voir le roi. S'il vous a voulu faire du mal, c'est qu'il ne

vous a point connu : ce n'était pas le véritable, le bon, le juste

Philoclès qu'il a voulu faire périr ; c'était un homme bien différent de

vous qu'il voulait punir. Mais maintenant qu'il vous connaît, et qu'il

ne vous prend plus pour un autre, il sent toute son ancienne amitié

revivre dans son cœur : il vous attend : déjà il vous tend les bras pour

vous embrasser ; dans son impatience, il compte les jours et les heures.

Aurez-vous le cœur assez dur pour être inexorable à votre roi et à tous

vos plus tendres amis?

Philoclès, qui avait d'abord été attendri en reconnaissant Hégésippe,

reprit son air austère en écoutant ce discours. Semblable à un rocher

contre lequel les vents combattent en vain, et où toutes les vagues vont

se briser en gémissant, il demeurait immobile*; et les prières ni les

raisons ne trouvaient aucune ouverture pour entrer dans son cœur. Mais,

au moment où Hégésippe commençait à désespérer de le vaincre, Philoclès,

ayant consulté les dieux, découvrit, par le vol des oiseaux, par les

entrailles des victimes, et par divers autres présages, qu'il devait

suivre Hégésippe. Alors il ne résista plus, il se prépara à partir ; mais

ce ne fut pas sans regretter le désert où il avait passé tant d'années.

Hélas ! disait-il, faut-il que je vous quitte, ô aimable grotte, où le

sommeil paisible venait toutes les nuits me délasser des travaux du

jour ! Ici les Parques me filaient, au milieu de ma pauvreté, des jours

d'or et de soie. Il se prosterna, en pleurant, pour adorer la Naïade qui

l'avait si longtemps désaltéré par son onde claire, et les Nymphes qui

habitaient dans toutes les montagnes voisines. Écho entendit ses

regrets, et, d'une triste voix, les répéta à toutes les divinités

champêtres.

Ensuite Philoclès vint à la ville avec Hégésippe pour s'embarquer. Il

crut que le malheureux Protésilas, plein de honte et de ressentiment, ne

voudrait point le voir : mais il se trompait ; car les hommes corrompus

n'ont aucune pudeur, et ils sont toujours prêts à toutes sortes de

bassesses. Philoclès se cachait modestement, de peur d'être vu par ce

misérable ; il craignait d'augmenter sa misère en lui montrant la

prospérité d'un ennemi qu'on allait élever sur ses ruines. Mais

Protésilas cherchait avec empressement Philoclès ; il voulait lui faire

pitié, et l'engager à demander au roi qu'il pût retourner à Salente.

Philoclès était trop sincère pour lui promettre de travailler à le faire

rappeler ; car il savait mieux que personne combien son retour eût été

pernicieux : mais il lui parla fort doucement, lui témoigna de la

compassion, tâcha de le consoler, l'exhorta à apaiser les dieux par des

mœurs pures et par une grande patience dans ses maux. Comme il avait

appris que le roi avait ôté à Protésilas tous ses biens injustement

acquis, il lui promit deux choses, qu'il exécuta fidèlement dans la

suite : l'une fut de prendre soin de sa femme et de ses enfants, qui

étaient demeurés à Salente, dans une affreuse pauvreté, exposés à

l'indignation publique ; l'autre était d'envoyer à Protésilas, dans cette

île éloignée, quelque secours d'argent pour adoucir sa misère.

Cependant les voiles s'enflent d'un vent favorable. Hégésippe,

impatient, se hâte de faire partir Philoclès. Protésilas les voit

embarquer : ses yeux demeurent attachés et immobiles sur le rivage ; ils

suivent le vaisseau qui fend les ondes, et que le vent éloigne toujours.

Lors même qu'il ne peut plus le voir, il en repeint encore l'image dans

son esprit. Enfin, troublé, furieux, livré à son désespoir, il s'arrache

les cheveux, se roule sur le sable, reproche aux dieux leur rigueur,

appelle en vain à son secours la cruelle mort, qui, sourde à ses

prières, ne daigne le délivrer de tant de maux, et qu'il n'a pas le

courage de se donner lui-même.

Cependant le vaisseau, favorisé de Neptune et des vents, arriva bientôt

à Salente. On vint dire au roi qu'il entrait déjà dans le port : aussitôt

il courut au-devant de Philoclès avec Mentor ; il l'embrassa tendrement,

lui témoigna un sensible regret de l'avoir persécuté avec tant

d'injustice. Cet aveu, bien loin de paraître une faiblesse dans un roi,

fut regardé par tous les Salentins comme l'effort d'une grande âme, qui

s'élève au-dessus de ses propres fautes, en les avouant avec courage

pour les réparer. Tout le monde pleurait de joie de revoir l'homme de

bien qui avait toujours aimé le peuple, et d'entendre le roi parler avec

tant de sagesse et de bonté. Philoclès, avec un air respectueux et

modeste, recevait les caresses du roi, et avait impatience de se dérober

aux acclamations du peuple ; il suivit le roi au palais. Bientôt Mentor

et lui furent dans la même confiance que s'ils avaient passé leur vie

ensemble, quoiqu'ils ne se fussent jamais vus ; c'est que les dieux, qui

ont refusé aux méchants des yeux pour connaître les bons, ont donné aux

bons de quoi se connaître les uns les autres. Ceux qui ont le goût de la

vertu ne peuvent être ensemble sans être unis par la vertu qu'ils

aiment.

Bientôt Philoclès demanda au roi de se retirer, auprès de Salente, dans

une solitude, où il continua à vivre pauvrement comme il avait vécu à

Samos. Le roi allait avec Mentor le voir presque tous les jours dans son

désert. C'est là qu'on examinait les moyens d'affermir les lois, et de

donner une forme solide au gouvernement pour le bonheur public.

Las deux principales choses qu'on examina furent l'éducation des

enfants, et la manière de vivre pendant la paix. Pour les enfants,

Mentor disait : Ils appartiennent moins à leurs parents qu'à la

république ; ils sont les enfants du peuple, ils en sont l'espérance et

la force ; il n'est pas temps de les corriger quand ils se sont

corrompus. C'est peu que de les exclure des emplois, lorsqu'on voit

qu'ils s'en sont rendus indignes ; il vaut bien mieux prévenir le mal que

d'être réduit à le punir. Le roi, ajoutait-il, qui est le père de tout

son peuple, est encore plus particulièrement le père de toute la

jeunesse, qui est la fleur de toute la nation. C'est dans la fleur qu'il

faut préparer les fruits : que le roi ne dédaigne donc pas de veiller et

de faire veiller sur l'éducation qu'on donne aux enfants ; qu'il tienne

ferme pour faire observer les lois de Minos, qui ordonnent qu'on élève

les enfants dans le mépris de la douleur et de la mort ; qu'on mette

l'honneur à fuir les délices et les richesses ; que l'injustice, le

mensonge, l'ingratitude et la mollesse passent pour des vices infâmes;

qu'on leur apprenne, dès leur tendre enfance, à chanter les louanges des

héros qui ont été aimés des dieux, qui ont fait des actions généreuses

pour leur patrie, et qui ont fait éclater leur courage dans les combats;

que le charme de la musique saisisse leurs âmes pour rendre leurs mœurs

douces et pures ; qu'ils apprennent à être tendres pour leurs amis,

fidèles à leurs alliés, équitables pour tous les hommes, même pour les

plus cruels ennemis ; qu'ils craignent moins la mort et les tourments,

que le moindre reproche de leurs consciences. Si, de bonne heure, on

remplit les enfants de ces grandes maximes, et qu'on les fasse entrer

dans leur cœur par la douceur du chant, il y en aura peu qui ne

s'enflamment de l'amour de la gloire et de la vertu.

Mentor ajoutait qu'il était capital d'établir des écoles publiques pour

accoutumer la jeunesse aux plus rudes exercices du corps, et pour éviter

la mollesse et l'oisiveté, qui corrompent les plus beaux naturels ; il

voulait une grande variété de jeux et de spectacles qui animassent tout

le peuple, mais surtout qui exerçassent les corps pour les rendre

adroits, souples et vigoureux : il ajoutait des prix pour exciter une

noble émulation. Mais ce qu'il souhaitait le plus pour les bonnes mœurs,

c'est que les jeunes gens se mariassent de bonne heure, et que leurs

parents, sans aucune vue d'intérêt, leur laissassent choisir des femmes

agréables de corps et d'esprit, auxquelles ils pussent s'attacher.

Mais pendant qu'on préparait ainsi les moyens de conserver la jeunesse

pure, innocente, laborieuse, docile, et passionnée pour la gloire,

Philoclès, qui aimait la guerre, disait à Mentor : En vain vous occuperez

les jeunes gens à tous ces exercices, si vous les laissez languir dans

une paix continuelle, où ils n'auront aucune expérience de la guerre, ni

aucun besoin de s'éprouver sur la valeur. Par là vous affaiblirez

insensiblement la nation ; les courages s'amolliront ; les délices

corrompront les mœurs : d'autres peuples belliqueux n'auront aucune peine

à les vaincre ; et, pour avoir voulu éviter les maux que la guerre

entraîne après elle, ils tomberont dans une affreuse servitude.

Mentor lui répondit : Les maux de la guerre sont encore plus horribles

que vous ne pensez. La guerre épuise un État, et le met toujours en

danger de périr, lors même qu'on remporte les plus grandes victoires.

Avec quelques avantages qu'on la commence, on n'est jamais sûr de la

finir sans être exposé aux plus tragiques renversements de fortune. Avec

quelque supériorité de forces qu'on s'engage dans un combat, le moindre

mécompte, une terreur panique, un rien vous arrache la victoire qui

était déjà dans vos mains, et la transporte chez vos ennemis. Quand

même on tiendrait dans son camp la victoire comme enchaînée, on se

détruit soi-même en détruisant ses ennemis ; on dépeuple son pays ; on

laisse les terres presque incultes ; on trouble le commerce ; mais, ce qui

est bien pis, on affaiblit les meilleures lois, et on laisse corrompre

les mœurs : la jeunesse ne s'adonne plus aux lettres ; le pressant besoin

fait qu'on souffre une licence pernicieuse dans les troupes ; la justice,

la police, tout souffre de ce désordre. Un roi qui verse le sang de tant

d'hommes, et qui cause tant de malheurs pour acquérir un peu de gloire,

ou pour étendre les bornes de son royaume, est indigne de la gloire

qu'il cherche, et mérite de perdre ce qu'il possède, pour avoir voulu

usurper ce qui ne lui appartient pas.

Mais voici le moyen d'exercer le courage d'une nation en temps de paix.

Vous avez déjà vu les exercices du corps que nous établissons, les prix

qui exciteront l'émulation, les maximes de gloire et de vertu dont on

remplira les âmes des enfants, presque dès le berceau, par le chant des

grandes actions des héros ; ajoutez à ces secours celui d'une vie sobre

et laborieuse. Mais ce n'est pas tout : aussitôt qu'un peuple allié de

votre nation aura une guerre, il faut y envoyer la fleur de votre

jeunesse, surtout ceux en qui on remarquera le génie de la guerre, et

qui seront les plus propres à profiter de l'expérience. Par là vous

conserverez une haute réputation chez vos alliés : votre alliance sera

recherchée, on craindra de la perdre : sans avoir la guerre chez vous et

à vos dépens, vous aurez toujours une jeunesse aguerrie et intrépide.

Quoique vous ayez la paix chez vous, vous ne laisserez pas de traiter

avec de grands honneurs ceux qui auront le talent de la guerre : car le

vrai moyen d'éloigner la guerre et de conserver une longue paix, c'est

de cultiver les armes ; c'est d'honorer les hommes qui excellent dans

cette profession ; c'est d'en avoir toujours qui s'y soient exercés dans

les pays étrangers, et qui connaissent les forces, la discipline

militaire et les manières de faire la guerre des peuples voisins ; c'est

d'être également incapable et de faire la guerre par ambition, et de la

craindre par mollesse. Alors étant toujours prêt à la faire pour la

nécessité, on parvient à ne l'avoir presque jamais.

Pour les alliés, quand ils sont prêts à se faire la guerre les uns aux

autres, c'est à vous à vous rendre médiateur. Par là vous acquérez une

gloire plus solide et plus sûre que celle des conquérants ; vous gagnez

l'amour et l'estime des étrangers ; ils ont tous besoin de vous : vous

régnez sur eux par la confiance, comme vous régnez sur vos sujets par

l'autorité ; vous devenez le dépositaire des secrets, l'arbitre des

traités, le maître des cœurs ; votre réputation vole dans tous les pays

les plus éloignés ; votre nom est comme un parfum délicieux qui s'exhale

de pays en pays chez les peuples les plus reculés. En cet état, qu'un

peuple voisin vous attaque contre les règles de la justice, il vous

trouve aguerri, préparé ; mais, ce qui est bien plus fort, il vous trouve

aimé et secouru ; tous vos voisins s'alarment pour vous, et sont

persuadés que votre conservation fait la sûreté publique. Voilà un

rempart bien plus assuré que toutes les murailles des villes, et que

toutes les places les mieux fortifiées ; voilà la véritable gloire. Mais

qu'il y a peu de rois qui sachent la chercher, et qui ne s'en éloignent

point ! Ils courent après une ombre trompeuse, et laissent derrière eux

le vrai bonheur, faute de le connaître.

Après que Mentor eut parlé ainsi, Philoclès étonné le regardait ; puis il

jetait les yeux sur le roi, et était charmé de voir avec quelle avidité

Idoménée recueillait au fond de son cœur toutes les paroles qui

sortaient, comme un fleuve de sagesse, de la bouche de cet étranger.

Minerve, sous la figure de Mentor, établissait ainsi dans Salente toutes

les meilleures lois et les plus utiles maximes du gouvernement, moins

pour faire fleurir le royaume d'Idoménée, que pour montrer à Télémaque,

quand il reviendrait, un exemple sensible de ce qu'un sage gouvernement

peut faire pour rendre les peuples heureux, et pour donner à un bon roi

une gloire durable.

LIVRE DOUZIÈME.

SOMMAIRE.

Pendant son séjour chez les alliés, Télémaque gagne l'affection des

principaux chefs, et même celle de Philoctète, d'abord indisposé contre

lui, à cause d'Ulysse son père.--Philoctète lui fait le récit de ses

aventures ; il lui montre les funestes effets de l'amour en lui racontant

l'histoire tragique de la mort d'Hercule.--Il lui apprend comment il

obtint de ce héros les flèches fatales sans lesquelles la ville de Troie

ne pouvait être prise, et comment il fut puni d'avoir trahi le secret de

la mort d'Hercule par tous les maux qu'il eut à souffrir dans l'île de

Lemnos, et enfin comment Ulysse se servit de Néoptolème pour le décider

à se rendre au siége de Troie, où il fut guéri de sa blessure par les

fils d'Esculape.

Cependant Télémaque montrait son courage dans les périls de la guerre.

En partant de Salente, il s'appliqua à gagner l'affection des vieux

capitaines, dont la réputation et l'expérience étaient au comble.

Nestor, qui l'avait déjà vu à Pylos, et qui avait toujours aimé Ulysse,

le traitait comme s'il eût été son propre fils. Il lui donnait des

instructions qu'il appuyait de divers exemples ; il lui racontait toutes

les aventures de sa jeunesse, et tout ce qu'il avait vu faire de plus

remarquable aux héros de l'âge passé. La mémoire de ce sage vieillard,

qui avait reçu trois âges d'homme*, était comme une histoire des anciens

temps gravée sur le marbre ou sur l'airain.

Philoctète n'eut pas d'abord la même inclination que Nestor pour

Télémaque : la haine qu'il avait nourrie si longtemps dans son cœur

contre Ulysse l'éloignait de son fils : et il ne pouvait voir qu'avec

peine tout ce qu'il semblait que les dieux préparaient en faveur de ce

jeune homme, pour le rendre égal aux héros qui avaient renversé la ville

de Troie. Mais enfin la modération de Télémaque vainquit tous les

ressentiments de Philoctète ; il ne put se défendre d'aimer cette vertu

douce et modeste. Il prenait souvent Télémaque, et lui disait : Mon fils

(car je ne crains plus de vous nommer ainsi), votre père et moi, je

l'avoue, nous avons été longtemps ennemis l'un de l'autre : j'avoue même

qu'après que nous eûmes fait tomber la superbe ville de Troie, mon cœur

n'était point encore apaisé ; et, quand je vous ai vu, j'ai senti de la

peine à aimer la vertu dans le fils d'Ulysse. Je me le suis souvent

reproché. Mais enfin la vertu, quand elle est douce, simple, ingénue et

modeste, surmonte tout. Ensuite Philoctète s'engagea insensiblement à

lui raconter ce qui avait allumé dans son cœur tant de haine contre

Ulysse.

Il faut, dit-il, reprendre mon histoire de plus haut. Je suivais partout

le grand Hercule, qui a délivré la terre de tant de monstres, et devant

qui les autres héros n'étaient que comme sont les faibles roseaux auprès

d'un grand chêne, ou comme les moindres oiseaux en présence de l'aigle.

Ses malheurs et les miens vinrent d'une passion qui cause tous les

désastres les plus affreux, c'est l'amour. Hercule, qui avait vaincu

tant de monstres, ne pouvait vaincre cette passion honteuse ; et le cruel

enfant Cupidon se jouait de lui. Il ne pouvait se ressouvenir, sans

rougir de honte, qu'il avait autrefois oublié sa gloire jusqu'à filer

auprès d'Omphale, reine de Lydie, comme le plus lâche et le plus

efféminé de tous les hommes ; tant il avait été entraîné par un amour

aveugle. Cent fois il m'a avoué que cet endroit de sa vie avait terni sa

vertu, et presque effacé la gloire de tous ses travaux.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 19 / 34 段