Timocrate s'assura de deux capitaines qui étaient sans cesse auprès de

Philoclès ; il leur promit de ma part de grandes récompenses, et ensuite

il dit à Philoclès qu'il était venu pour lui dire de ma part des choses

secrètes qu'il ne devait lui confier qu'en présence de ces deux

capitaines. Philoclès se renferma avec eux et avec Timocrate. Alors

Timocrate donna un coup de poignard à Philoclès. Le coup glissa, et

n'enfonça guère avant ; Philoclès, sans s'étonner, lui arracha le

poignard, s'en servit contre lui et contre les deux autres. En même

temps il cria : on accourut ; on enfonça là porte ; on dégagea Philoclès

des mains de ces trois hommes qui, étant troublés, l'avaient attaqué

faiblement. Ils furent pris, et on les aurait d'abord déchirés, tant

l'indignation de l'armée était grande, si Philoclès n'eût arrêté la

multitude. Ensuite il prit Timocrate en particulier, et lui demanda avec

douceur ce qui l'avait obligé à commettre une action si noire.

Timocrate, qui craignait qu'on ne le fît mourir, se hâta de montrer

l'ordre que je lui avais donné par écrit de tuer Philoclès ; et, comme

les traîtres sont toujours lâches, il ne songea qu'à sauver sa vie, en

découvrant à Philoclès toute la trahison de Protésilas.

Philoclès, effrayé de voir tant de malice dans les hommes, prit un

parti plein de modération : il déclara à toute l'armée que Timocrate

était innocent ; il le mit en sûreté, le renvoya en Crète, déféra le

commandement de l'armée à Polymène, que j'avais nommé, dans mon ordre

écrit de ma main, pour commander quand on aurait tué Philoclès. Enfin,

il exhorta les troupes à la fidélité qu'elles me devaient, et passa

pendant la nuit dans une légère barque, qui le conduisit dans l'île de

Samos, où il vit tranquillement dans la pauvreté et dans la solitude,

travaillant à faire des statues pour gagner sa vie, ne voulant plus

entendre parler des hommes trompeurs et injustes, mais surtout des rois,

qu'il croit les plus malheureux et les plus aveugles de tous les hommes.

En cet endroit Mentor arrêta Idoménée : Eh bien dit-il, fûtes-vous

longtemps à découvrir la vérité ? Non, répondit Idoménée ; je compris peu

à peu les artifices de Protésilas et de Timocrate : ils se brouillèrent

même ; car les méchants ont bien de la peine à demeurer unis. Leur

division acheva de me montrer le fond de l'abîme où ils m'avaient jeté.

Eh bien, reprit Mentor, ne prîtes vous point le parti de vous défaire de

l'un et de l'autre ? Hélas ! répondit Idoménée, est-ce, mon cher Mentor,

que vous ignorez la faiblesse et l'embarras des princes ? Quand ils sont

une fois livrés à des hommes corrompus et hardis qui ont l'art de se

rendre nécessaires, ils ne peuvent plus espérer aucune liberté. Ceux

qu'ils méprisent le plus sont ceux qu'ils traitent le mieux et qu'ils

comblent de bienfaits. J'avais horreur de Protésilas ; et je lui laissais

toute l'autorité. Étrange illusion ! je me savais bon gré de le

connaître ; et je n'avais pas la force de reprendre l'autorité que je lui

avais abandonnée. D'ailleurs, je le trouvais commode, complaisant,

industrieux pour flatter mes passions, ardent pour mes intérêts. Enfin

j'avais une raison pour m'excuser en moi-même de ma faiblesse, c'est que

je ne connaissais point de véritable vertu : faute d'avoir su choisir des

gens de bien qui conduisissent mes affaires, je croyais qu'il n'y en

avait point sur la terre, et que la probité était un beau fantôme.

Qu'importe, disais-je, de faire un grand éclat pour sortir des mains

d'un homme corrompu, et pour tomber dans celles de quelque autre qui ne

sera ni plus désintéressé, ni plus sincère que lui ? Cependant l'armée

navale commandée par Polymène revint. Je ne songeai plus à la conquête

de Carpathie ; et Protésilas ne put dissimuler si profondément, que je ne

découvrisse combien il était affligé de savoir que Philoclès était en

sûreté dans Samos.

Mentor interrompit encore Idoménée, pour lui demander s'il avait

continué, après une si noire trahison, à confier toutes ses affaires à

Protésilas. J'étais, lui répondit Idoménée, trop ennemi des affaires, et

trop inappliqué, pour pouvoir me tirer de ses mains ; il aurait fallu

renverser l'ordre que j'avais établi pour ma commodité, et instruire un

nouvel homme ; c'est ce que je n'eus jamais la force d'entreprendre.

J'aimai mieux fermer les yeux pour ne pas voir les artifices de

Protésilas. Je me consolais seulement en faisant entendre à certaines

personnes de confiance que je n'ignorais pas sa mauvaise foi. Ainsi je

m'imaginais n'être trompé qu'à demi, puisque je savais que j'étais

trompé. Je faisais même de temps en temps sentir à Protésilas que je

supportais son joug avec impatience. Je prenais souvent plaisir à le

contredire, à blâmer publiquement quelque chose qu'il avait fait, à

décider contre son sentiment ; mais, comme il connaissait ma hauteur et

ma paresse, il ne s'embarrassait point de tous mes chagrins. Il revenait

opiniâtrément à la charge ; il usait tantôt de manières pressantes,

tantôt de souplesse et d'insinuation : surtout quand il s'apercevait que

j'étais peiné contre lui, il redoublait ses soins pour me fournir de

nouveaux amusements propres à m'amollir, ou pour m'embarquer dans

quelque affaire où il eût occasion de se rendre nécessaire, et de faire

valoir son zèle pour ma réputation.

Quoique je fusse en garde contre lui, cette manière de flatter mes

passions m'entraînait toujours : il savait mes secrets ; il me soulageait

dans mes embarras ; il faisait trembler tout le monde par mon autorité.

Enfin je ne pus me résoudre à le perdre. Mais, en le maintenant dans sa

place, je mis tous les gens de bien hors d'état de me représenter mes

véritables intérêts. Depuis ce moment on n'entendit plus dans mes

conseils aucune parole libre ; la vérité s'éloigna de moi ; l'erreur, qui

prépare la chute des rois, me punit d'avoir sacrifié Philoclès à la

cruelle ambition de Protésilas : ceux mêmes qui avaient le plus de zèle

pour l'État et pour ma personne se crurent dispensés de me détromper,

après un si terrible exemple. Moi-même, mon cher Mentor, je craignais

que la vérité ne perçât le nuage, et qu'elle ne parvînt jusqu'à moi

malgré les flatteurs ; car, n'ayant plus la force de la suivre, sa

lumière m'était importune. Je sentais en moi-même qu'elle m'eût causé de

cruels remords, sans pouvoir me tirer d'un si funeste engagement. Ma

mollesse, et l'ascendant que Protésilas avait pris insensiblement sur

moi, me plongeaient dans une espèce de désespoir de rentrer jamais en

liberté. Je ne voulais ni voir un si honteux état, ni le laisser voir

aux autres. Vous savez, cher Mentor, la vaine hauteur et la fausse

gloire dans laquelle on élève les rois : ils ne veulent jamais avoir

tort. Pour couvrir une faute, il en faut faire cent. Plutôt que d'avouer

qu'on s'est trompé, et que de se donner la peine de revenir de son

erreur, il faut se laisser tromper toute sa vie. Voilà l'état des

princes faibles et inappliqués : c'était précisément le mien, lorsqu'il

fallut que je partisse pour le siége de Troie.

En partant, je laissai Protésilas maître des affaires ; il les conduisit,

en mon absence, avec hauteur et inhumanité. Tout le royaume de Crète

gémissait sous sa tyrannie : mais personne n'osait me mander l'oppression

des peuples ; on savait que je craignais de voir la vérité, et que

j'abandonnais à la cruauté de Protésilas tous ceux qui entreprenaient de

parler contre lui. Mais moins on osait éclater, plus le mal était

violent. Dans la suite il me contraignit de chasser le vaillant Mérione,

qui m'avait suivi avec tant de gloire au siége de Troie. Il en était

devenu jaloux, comme de tous ceux que j'aimais et qui montraient quelque

vertu.

Il faut que vous sachiez, mon cher Mentor, que tous mes malheurs sont

venus de là. Ce n'est pas tant la mort de mon fils qui causa la révolte

des Crétois, que la vengeance des dieux irrités contre mes faiblesses,

et la haine des peuples, que Protésilas m'avait attirée. Quand je

répandis le sang de mon fils, les Crétois, lassés d'un gouvernement

rigoureux, avaient épuisé toute leur patience ; et l'horreur de cette

dernière action ne fit que montrer au dehors ce qui était depuis

longtemps dans le fond des cœurs.

Timocrate me suivit au siége de Troie, et rendait compte secrètement,

par ses lettres à Protésilas, de tout ce qu'il pouvait découvrir. Je

sentais bien que j'étais en captivité ; mais je tâchais de n'y penser

pas, désespérant d'y remédier. Quand les Crétois, à mon arrivée, se

révoltèrent, Protésilas et Timocrate furent les premiers à s'enfuir. Ils

m'auraient sans doute abandonné, si je n'eusse été contraint de m'enfuir

presque aussitôt qu'eux. Comptez, mon cher Mentor, que les hommes

insolents pendant la prospérité sont toujours faibles et tremblants dans

la disgrâce. La tête leur tourne aussitôt que l'autorité absolue leur

échappe. On les voit aussi rampants qu'ils ont été hautains ; et c'est en

un moment qu'ils passent d'une extrémité à l'autre.

Mentor dit à Idoménée : Mais d'où vient donc que, connaissant à fond ces

deux méchants hommes, vous les gardez encore auprès de vous comme je les

vois ? Je ne suis pas surpris qu'ils vous aient suivi, n'ayant rien de

meilleur à faire pour leurs intérêts ; je comprends même que vous avez

fait une action généreuse de leur donner un asile dans votre nouvel

établissement : mais pourquoi vous livrer encore à eux après tant de

cruelles expériences?

Vous ne savez pas, répondit Idoménée, combien toutes les expériences

sont inutiles aux princes amollis et inappliqués qui vivent sans

réflexion. Ils sont mécontents de tout ; et ils n'ont le courage de rien

redresser. Tant d'années d'habitude étaient des chaînes de fer qui me

liaient à ces deux hommes ; et ils m'obsédaient à toute heure. Depuis que

je suis ici, ils m'ont jeté dans toutes les dépenses excessives que vous

avez vues ; ils ont épuisé cet état naissant ; ils m'ont attiré cette

guerre qui allait m'accabler sans vous. J'aurais bientôt éprouvé à

Salente les mêmes malheurs que j'ai sentis en Crète ; mais vous m'avez

enfin ouvert les yeux, et vous m'avez inspiré le courage qui me manquait

pour me mettre hors de servitude. Je ne sais ce que vous avez fait en

moi ; mais, depuis que vous êtes ici, je me sens un autre homme.

Mentor demanda ensuite à Idoménée quelle était la conduite de

Protésilas dans ce changement des affaires. Rien n'est plus artificieux,

répondit Idoménée, que ce qu'il a fait depuis votre arrivée. D'abord il

n'oublia rien pour jeter indirectement quelque défiance dans mon esprit.

Il ne disait rien contre vous ; mais je voyais diverses gens qui venaient

m'avertir que ces deux étrangers étaient fort à craindre. L'un,

disaient-ils, est le fils du trompeur Ulysse ; l'autre est un homme caché

et d'un esprit profond : ils sont accoutumés à errer de royaume en

royaume ; qui sait s'ils n'ont point formé quelque dessein sur celui-ci?

ces aventuriers racontent eux-mêmes qu'ils ont causé de grands troubles

dans tous les pays où ils ont passé : voici un État naissant et mal

affermi ; les moindres mouvements pourraient le renverser.

Protésilas ne disait rien ; mais il tâchait de me faire entrevoir le

danger et l'excès de toutes ces réformes que vous me faisiez

entreprendre. Il me prenait par mon propre intérêt. Si vous mettez, me

disait-il, les peuples dans l'abondance, ils ne travailleront plus ; ils

deviendront fiers, indociles, et seront toujours prêts à se révolter : il

n'y a que la faiblesse et la misère qui les rende souples, et qui les

empêche de résister à l'autorité. Souvent il tâchait de reprendre son

ancienne autorité pour m'entraîner ; et il la couvrait d'un prétexte de

zèle pour mon service. En voulant soulager les peuples, me disait-il,

vous rabaissez la puissance royale ; et par là vous faites au peuple même

un tort irréparable, car il a besoin qu'on le tienne bas pour son propre

repos.

A tout cela je répondais que je saurais bien tenir les peuples dans leur

devoir en me faisant aimer d'eux ; en ne relâchant rien de mon autorité,

quoique je les soulageasse ; en punissant avec fermeté tous les

coupables ; enfin, en donnant aux enfants une bonne éducation et à tout

le peuple une exacte discipline pour le tenir dans une vie simple, sobre

et laborieuse. Eh quoi ! disais-je, ne peut-on pas soumettre un peuple

sans le faire mourir de faim ? Quelle inhumanité ! quelle politique

brutale ! Combien voyons-nous de peuples traités doucement, et

très-fidèles à leurs princes ! Ce qui cause les révoltes, c'est

l'ambition et l'inquiétude des grands d'un État, quand on leur a donné

trop de licence, et qu'on a laissé leurs passions s'étendre sans

bornes ; c'est la multitude des grands et des petits qui vivent dans la

mollesse, dans le luxe, et dans l'oisiveté ; c'est la trop grande

abondance d'hommes adonnés à la guerre, qui ont négligé toutes les

occupations utiles qu'il faut prendre dans les temps de paix ; enfin,

c'est le désespoir des peuples maltraités ; c'est la dureté, la hauteur

des rois, et leur mollesse, qui les rend incapables de veiller sur tous

les membres de l'État pour prévenir les troubles. Voilà ce qui cause les

révoltes, et non pas le pain qu'on laisse manger en paix au laboureur,

après qu'il l'a gagné à la sueur de son visage.

Quand Protésilas a vu que j'étais inébranlable dans ces maximes, il a

pris un parti tout opposé à sa conduite passée : il a commencé à suivre

ces maximes qu'il n'avait pu détruire ; il a fait semblant de les goûter,

d'en être convaincu, de m'avoir obligation de l'avoir éclairé là-dessus.

Il va au-devant de tout ce que je puis souhaiter pour soulager les

pauvres ; il est le premier à me représenter leurs besoins, et à crier

contre les dépenses excessives. Vous savez même qu'il vous loue, qu'il

vous témoigne de la confiance, et qu'il n'oublie rien pour vous plaire.

Pour Timocrate, il commence à n'être plus si bien avec Protésilas ; il a

songé à se rendre indépendant : Protésilas en est jaloux ; et c'est en

partie par leurs différends que j'ai découvert leur perfidie.

Mentor, souriant, répondit ainsi à Idoménée : Quoi donc ! vous avez été

faible jusqu'à vous laisser tyranniser pendant tant d'années par deux

traîtres dont vous connaissiez la trahison ! Ah ! vous ne savez pas,

répondit Idoménée, ce que peuvent les hommes artificieux sur un roi

faible et inappliqué qui s'est livré à eux pour toutes ses affaires.

D'ailleurs, je vous ai déjà dit que Protésilas entre maintenant dans

toutes vos vues pour le bien public. Mentor reprit ainsi le discours

d'un air grave : Je ne vois que trop combien les méchants prévalent sur

les bons auprès des rois ; vous en êtes un terrible exemple. Mais vous

dites que je vous ai ouvert les yeux sur Protésilas ; et ils sont encore

fermés pour laisser le gouvernement de vos affaires à cet homme indigne

de vivre. Sachez que les méchants ne sont point des hommes incapables de

faire le bien ; ils le font indifféremment, de même que le mal, quand il

peut servir à leur ambition. Le mal ne leur coûte rien à faire, parce

qu'aucun sentiment de bonté ni aucun principe de vertu ne les retient;

mais aussi ils font le bien sans peine, parce que leur corruption les

porte à le faire pour paraître bons, et pour tromper le reste des

hommes. A proprement parler, ils ne sont pas capables de la vertu,

quoiqu'ils paraissent la pratiquer ; mais ils sont capables d'ajouter à

tous leurs autres vices le plus horrible des vices, qui est

l'hypocrisie. Tant que vous voudrez absolument faire le bien, Protésilas

sera prêt à le faire avec vous, pour conserver l'autorité ; mais si peu

qu'il sente en vous de facilité à vous relâcher, il n'oubliera rien pour

vous faire retomber dans l'égarement, et pour reprendre en liberté son

naturel trompeur et féroce. Pouvez-vous vivre avec honneur et repos,

pendant qu'un tel homme vous obsède à toute heure, et que vous savez le

sage et le fidèle Philoclès pauvre et déshonoré dans l'île de Samos?

Vous reconnaissez bien, ô Idoménée, que les hommes trompeurs et hardis

qui sont présents entraînent les princes faibles ; mais vous devriez

ajouter que les princes ont encore un autre malheur qui n'est pas

moindre, c'est celui d'oublier facilement la vertu et les services d'un

homme éloigné. La multitude des hommes qui environnent les princes est

cause qu'il n'y en a aucun qui fasse une impression profonde sur eux:

ils ne sont frappés que de ce qui est présent, et qui les flatte ; tout

le reste s'efface bientôt. Surtout la vertu les touche peu, parce que la

vertu, loin de les flatter, les contredit et les condamne dans leurs

faiblesses. Faut-il s'étonner s'ils ne sont point aimés, puisqu'ils ne

sont point aimables, et qu'ils n'aiment rien que leur grandeur et leur

plaisir?

Après avoir dit ces paroles, Mentor persuada à Idoménée qu'il fallait au

plus tôt chasser Protésilas et Timocrate, pour rappeler Philoclès.

L'unique difficulté qui arrêtait le roi, c'est qu'il craignait la

sévérité de Philoclès. J'avoue, disait-il, que je ne puis m'empêcher de

craindre un peu son retour, quoique je l'aime et que je l'estime. Je

suis depuis ma tendre jeunesse accoutumé à des louanges, à des

empressements et à des complaisances, que je ne saurais espérer de

trouver dans cet homme. Dès que je faisais quelque chose qu'il

n'approuvait pas, son air triste me marquait assez qu'il me condamnait.

Quand il était en particulier avec moi, ses manières étaient

respectueuses et modérées, mais sèches.

Ne voyez-vous pas, lui répondit Mentor, que les princes gâtés par la

flatterie trouvent sec et austère tout ce qui est libre et ingénu ? Ils

vont même jusqu'à s'imaginer qu'on n'est pas zélé pour leur service, et

qu'on n'aime pas leur autorité, dès qu'on n'a point l'âme servile, et

qu'on n'est pas prêt à les flatter dans l'usage le plus injuste de leur

puissance. Toute parole libre et généreuse leur paraît hautaine,

critique et séditieuse. Ils deviennent si délicats, que tout ce qui

n'est point flatteur les blesse et les irrite. Mais allons plus loin. Je

suppose que Philoclès est effectivement sec et austère : son austérité ne

vaut-elle pas mieux que la flatterie pernicieuse de vos conseillers ? Où

trouverez-vous un homme sans défauts ? et le défaut de vous dire trop

hardiment la vérité n'est-il pas celui que vous devez le moins craindre?

que dis-je ! n'est-ce pas un défaut nécessaire pour corriger les vôtres,

et pour vaincre ce dégoût de la vérité où la flatterie vous a fait

tomber ? Il vous faut un homme qui n'aime que la vérité et vous ; qui vous

aime mieux que vous ne savez vous aimer vous-même ; qui vous dise la

vérité malgré vous ; qui force tous vos retranchements : et cet homme

nécessaire, c'est Philoclès. Souvenez-vous qu'un prince est trop heureux

quand il naît un seul homme sous son règne avec cette générosité ; qu'il

est le plus précieux trésor de l'État ; et que la plus grande punition

qu'il doit craindre des dieux, est de perdre un tel homme, s'il s'en

rend indigne faute de savoir s'en servir.

Pour les défauts des gens de bien, il faut les savoir connaître, et ne

laisser pas de se servir d'eux. Redressez-les ; ne vous livrez jamais

aveuglément à leur zèle indiscret ; mais écoutez-les favorablement;

honorez leur vertu ; surtout gardez-vous bien d'être plus longtemps comme

vous avez été jusqu'ici. Les princes gâtés comme vous l'étiez, se

contentant de mépriser les hommes corrompus, ne laissent pas de les

employer avec confiance, et de les combler de bienfaits : d'un autre

côté, ils se piquent de connaître les hommes vertueux ; mais ils ne leur

donnent que de vains éloges, n'osant ni leur confier les emplois, ni les

admettre dans leur commerce familier, ni répandre des bienfaits sur

eux.

Alors Idoménée dit qu'il était honteux d'avoir tant tardé à délivrer

l'innocence opprimée, et à punir ceux qui l'avaient trompé. Mentor n'eut

même aucune peine à déterminer le roi à perdre son favori ; car aussitôt

qu'on est parvenu à rendre les favoris suspects et importuns à leurs

maîtres, les princes, lassés et embarrassés, ne cherchent plus qu'à s'en

défaire : leur amitié s'évanouit, les services sont oubliés ; la chute des

favoris ne leur coûte rien, pourvu qu'ils ne les voient plus.

Aussitôt le roi ordonna en secret à Hégésippe, qui était un des

principaux officiers de sa maison, de prendre Protésilas et Timocrate,

de les conduire en sûreté dans l'île de Samos, de les y laisser, et de

ramener Philoclès de ce lieu d'exil. Hégésippe, surpris de cet ordre, ne

put s'empêcher de pleurer de joie. C'est maintenant, dit-il au roi, que

vous allez charmer vos sujets. Ces deux hommes ont causé tous vos

malheurs et tous ceux de vos peuples : il y a vingt ans qu'ils font gémir

tous les gens de bien, et qu'à peine ose-t-on même gémir, tant leur

tyrannie est cruelle ; ils accablent tous ceux qui entreprennent d'aller

à vous par un autre canal que le leur. Ensuite Hégésippe découvrit au

roi un grand nombre de perfidies et d'inhumanités commises par ces deux

hommes, dont le roi n'avait jamais entendu parler, parce que personne

n'osait les accuser. Il lui raconta même ce qu'il avait découvert d'une

conjuration secrète pour faire périr Mentor. Le roi eut horreur de tout

ce qu'il voyait.

Hégésippe se hâta d'aller prendre Protésilas dans sa maison : elle était

moins grande, mais plus commode et plus riante que celle du roi;

l'architecture était de meilleur goût ; Protésilas l'avait ornée avec une

dépense tirée du sang des misérables. Il était alors dans un salon de

marbre auprès de ses bains, couché négligemment sur un lit de pourpre

avec une broderie d'or ; il paraissait las et épuisé de ses travaux ; ses

yeux et ses sourcils montraient je ne sais quoi d'agité, de sombre et de

farouche. Les plus grands de l'État étaient autour de lui, rangés sur

des tapis, composant leurs visages sur celui de Protésilas, dont ils

observaient jusqu'au moindre clin d'œil. A peine ouvrait-il la bouche,

que tout le monde se récriait pour admirer ce qu'il allait dire. Un des

principaux de la troupe lui racontait avec des exagérations ridicules ce

que Protésilas lui-même avait fait pour le roi. Un autre lui assurait

que Jupiter, ayant trompé sa mère, lui avait donné la vie, et qu'il

était fils du père des dieux. Un poëte venait de lui chanter des vers où

il assurait que Protésilas, instruit par les Muses, avait égalé Apollon

pour tous les ouvrages d'esprit. Un autre poëte, encore plus lâche et

plus impudent, l'appelait, dans ses vers, l'inventeur des beaux-arts, et

le père des peuples, qu'il rendait heureux ; il le dépeignait tenant en

main la corne d'abondance.

Protésilas écoutait toutes ces louanges d'un air sec, distrait et

dédaigneux, comme un homme qui sait bien qu'il en mérite encore de plus

grandes, et qui fait trop de grâce de se laisser louer. Il y avait un

flatteur qui prit la liberté de lui parler à l'oreille, pour lui dire

quelque chose de plaisant contre la police que Mentor tâchait d'établir.

Protésilas sourit ; toute l'assemblée se mit aussitôt à rire, quoique la

plupart ne pussent point encore savoir ce qu'on avait dit. Mais

Protésilas reprenant bientôt son air sévère et hautain, chacun rentre

dans la crainte et dans le silence. Plusieurs nobles cherchaient le

moment où Protésilas pourrait se tourner vers eux et les écouter : ils

paraissaient émus et embarrassés ; c'est qu'ils avaient à lui demander

des grâces ; leur posture suppliante parlait pour eux ; ils paraissaient

aussi soumis qu'une mère aux pieds des autels, lorsqu'elle demande aux

dieux la guérison de son fils unique. Tous paraissaient contents,

attendris, pleins d'admiration pour Protésilas, quoique tous eussent

contre lui, dans le cœur, une rage implacable.

Dans ce moment Hégésippe entre, saisit l'épée de Protésilas, et lui

déclare, de la part du roi, qu'il va l'emmener dans l'île de Samos. A

ces paroles, toute l'arrogance de ce favori tomba, comme un rocher qui

se détache du sommet d'une montagne escarpée*. Le voilà qui se jette

tremblant et troublé aux pieds d'Hégésippe ; il pleure, il hésite, il

bégaye, il tremble ; il embrasse les genoux de cet homme, qu'il ne

daignait pas, une heure auparavant, honorer d'un de ses regards. Tous

ceux qui l'encensaient, le voyant perdu sans ressource, changèrent leurs

flatteries en des insultes sans pitié.

Hégésippe ne voulut lui laisser le temps ni de faire ses derniers adieux

à sa famille, ni de prendre certains écrits secrets. Tout fut saisi et

porté au roi. Timocrate fut arrêté dans le même temps : et sa surprise

fut extrême ; car il croyait qu'étant brouillé avec Protésilas il ne

pouvait être enveloppé dans sa ruine. Ils partent dans un vaisseau qu'on

avait préparé. On arrive à Samos. Hégésippe y laisse ces deux

malheureux ; et, pour mettre le comble à leur malheur, il les laisse

ensemble. Là, ils se reprochent avec fureur, l'un à l'autre, les crimes

qu'ils ont faits, et qui sont cause de leur chute : ils se trouvent sans

espérance de revoir Salente, condamnés à vivre loin de leurs femmes et

de leurs enfants ; je ne dis pas de leurs amis, car ils n'en avaient

point. On les menait dans une terre inconnue, où ils ne devaient plus

avoir d'autre ressource pour vivre que leur travail, eux qui avaient

passé tant d'années dans les délices et dans le faste. Semblables à deux

bêtes farouches, ils étaient toujours prêts à se déchirer l'un l'autre.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 18 / 34 段