Ne serez-vous pas trop heureux, ô Idoménée, d'être la source de tant de

biens, et de faire vivre, à l'ombre de votre nom, tant de peuples dans

un si aimable repos ? Cette gloire n'est-elle pas plus touchante que

celle de ravager la terre ; de répandre partout, et presque autant chez

soi, au milieu même des victoires, que chez les étrangers vaincus, le

carnage, le trouble, l'horreur, la langueur, la consternation, la

cruelle faim, et le désespoir?

O heureux le roi assez aimé des dieux, et d'un cœur assez grand, pour

entreprendre d'être ainsi les délices des peuples, et de montrer à tous

les siècles, dans son règne, un si charmant spectacle ! La terre

entière, loin de se défendre de sa puissance par des combats, viendrait

à ses pieds le prier de régner sur elle.

Idoménée lui répondit : Mais quand les peuples seront ainsi dans la paix

et dans l'abondance, les délices les corrompront, et ils tourneront

contre moi les forces que je leur aurai données.

Ne craignez point, dit Mentor, cet inconvénient ; c'est un prétexte qu'on

allègue toujours pour flatter ces princes prodigues qui veulent accabler

leurs peuples d'impôts. Le remède est facile. Les lois que nous venons

d'établir pour l'agriculture rendront leur vie laborieuse ; et, dans leur

abondance, ils n'auront que le nécessaire, parce que nous retranchons

tous les arts qui fournissent le superflu. Cette abondance même sera

diminuée par la facilité des mariages et par la grande multiplication

des familles. Chaque famille, étant nombreuse, et ayant peu de terre,

aura besoin de la cultiver par un travail sans relâche. C'est la

mollesse et l'oisiveté qui rendent les peuples insolents et rebelles.

Ils auront du pain, à la vérité, et assez largement ; mais ils n'auront

que du pain, et des fruits de leur propre terre, gagnés à la sueur de

leur visage.

Pour tenir votre peuple dans cette modération, il faut régler, dès à

présent, l'étendue de terre que chaque famille pourra posséder. Vous

savez que nous avons divisé tout votre peuple en sept classes, suivant

les différentes conditions : il ne faut permettre à chaque famille, dans

chaque classe, de pouvoir posséder que l'étendue de terre absolument

nécessaire pour nourrir le nombre de personnes dont elle sera composée.

Cette règle étant inviolable, les nobles ne pourront point faire des

acquisitions sur les pauvres : tous auront des terres ; mais chacun en

aura fort peu, et sera excité par là à la bien cultiver. Si, dans une

longue suite de temps, les terres manquaient ici, on ferait des colonies

qui augmenteraient la puissance de cet État.

Je crois même que vous devez prendre garde à ne laisser jamais le vin

devenir trop commun dans votre royaume. Si on a planté trop de vignes,

il faut qu'on les arrache : le vin est la source des plus grands maux

parmi les peuples ; il cause les maladies, les querelles, les séditions,

l'oisiveté, le dégoût du travail, le désordre des familles. Que le vin

soit donc réservé comme une espèce de remède, ou comme une liqueur

très-rare, qui n'est employée que pour les sacrifices, ou pour les fêtes

extraordinaires. Mais n'espérez point de faire observer une règle si

importante, si vous n'en donnez vous-même l'exemple.

D'ailleurs il faut faire garder inviolablement les lois de Minos pour

l'éducation des enfants. Il faut établir des écoles publiques, où l'on

enseigne la crainte des dieux, l'amour de la patrie, le respect des

lois, la préférence de l'honneur aux plaisirs, et à la vie même. Il faut

avoir des magistrats qui veillent sur les familles et sur les mœurs des

particuliers. Veillez vous-même, vous qui n'êtes roi, c'est-à-dire

pasteur du peuple, que pour veiller nuit et jour sur votre troupeau : par

là vous préviendrez un nombre infini de désordres et de crimes ; ceux que

vous ne pourrez prévenir, punissez-les d'abord sévèrement. C'est une

clémence, que de faire d'abord des exemples qui arrêtent le cours de

l'iniquité. Par un peu de sang répandu à propos, on en épargne beaucoup

pour la suite, et on se met en état d'être craint, sans user souvent de

rigueur.

Mais quelle détestable maxime, que de ne croire trouver sa sûreté que

dans l'oppression de ses peuples ! Ne les point faire instruire, ne les

point conduire à la vertu, ne s'en faire jamais aimer, les pousser par

la terreur jusqu'au désespoir, les mettre dans l'affreuse nécessité ou

de ne pouvoir jamais respirer librement, ou de secouer le joug de votre

tyrannique domination ; est-ce là le vrai moyen de régner sans trouble?

est-ce là le vrai chemin qui mène à la gloire?

Souvenez-vous que les pays où la domination du souverain est plus

absolue sont ceux où les souverains sont moins puissants. Ils prennent,

ils ruinent tout, ils possèdent seuls tout l'État ; mais aussi tout

l'État languit : les campagnes sont en friche, et presque désertes ; les

villes diminuent chaque jour ; le commerce tarit. Le roi, qui ne peut

être roi tout seul, et qui n'est grand que par ses peuples, s'anéantit

lui-même peu à peu par l'anéantissement insensible des peuples dont il

tire ses richesses et sa puissance. Son État s'épuise d'argent et

d'hommes : cette dernière perte est la plus grande et la plus

irréparable. Son pouvoir absolu fait autant d'esclaves qu'il a de

sujets. On le flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au

moindre de ses regards ; mais attendez la moindre révolution : cette

puissance monstrueuse, poussée jusqu'à un excès trop violent, ne saurait

durer ; elle n'a aucune ressource dans le cœur des peuples : elle a lassé

et irrité tous les corps de l'État ; elle contraint tous les membres de

ce corps de soupirer après un changement. Au premier coup qu'on lui

porte, l'idole se renverse, se brise, et est foulée aux pieds. Le

mépris, la haine, le ressentiment, la défiance, en un mot toutes les

passions se réunissent contre une autorité si odieuse. Le roi, qui, dans

sa vaine prospérité, ne trouvait pas un seul homme assez hardi pour lui

dire la vérité, ne trouvera, dans son malheur, aucun homme qui daigne ni

l'excuser ni le défendre contre ses ennemis.

Après ce discours, Idoménée, persuadé par Mentor, se hâta de distribuer

les terres vacantes, de les remplir de tous les artisans inutiles, et

d'exécuter tout ce qui avait été résolu. Il réserva seulement pour les

maçons les terres qu'il leur avait destinées, et qu'ils ne pouvaient

cultiver qu'après la fin de leurs travaux dans la ville.

Déjà la réputation du gouvernement doux et modéré d'Idoménée attire en

foule de tous côtés des peuples qui viennent s'incorporer au sien, et

chercher leur bonheur sous une si aimable domination. Déjà ces

campagnes, si longtemps couvertes de ronces et d'épines, promettent de

riches moissons et des fruits jusqu'alors inconnus. La terre ouvre son

sein au tranchant de la charrue, et prépare ses richesses pour

récompenser le laboureur : l'espérance reluit de tous côtés. On voit dans

les vallons et sur les collines les troupeaux de moutons qui bondissent

sur l'herbe, et les grands troupeaux de bœufs et de génisses qui font

retentir les hautes montagnes de leurs mugissements : ces troupeaux

servent à engraisser les campagnes. C'est Mentor qui a trouvé le moyen

d'avoir ces troupeaux. Mentor conseilla à Idoménée de faire avec les

Peucètes[41], peuples voisins, un échange de toutes les choses

superflues qu'on ne voulait plus souffrir dans Salente, avec ces

troupeaux, qui manquaient aux Salentins.

En même temps la ville et les villages d'alentour étaient pleins d'une

belle jeunesse qui avait langui longtemps dans la misère, et qui n'avait

osé se marier, de peur d'augmenter leurs maux. Quand ils virent

qu'Idoménée prenait des sentiments d'humanité, et qu'il voulait être

leur père, ils ne craignirent plus la faim et les autres fléaux par

lesquels le ciel afflige la terre. On n'entendait plus que des cris de

joie, que les chansons des bergers et des laboureurs qui célébraient

leurs hyménées. On aurait cru voir le dieu Pan avec une foule de Satyres

et de Faunes mêlés parmi les nymphes, et dansant au son de la flûte à

l'ombre des bois. Tout était tranquille et riant ; mais la joie était

modérée, et les plaisirs ne servaient qu'à délasser des longs travaux;

ils en étaient plus vifs et plus purs.

Les vieillards, étonnés de voir ce qu'ils n'avaient osé espérer dans la

suite d'un si long âge, pleuraient par un excès de joie mêlée de

tendresse ; ils levaient leurs mains tremblantes vers le ciel. Bénissez,

disaient-ils, ô grand Jupiter, le roi qui vous ressemble, et qui est le

plus grand don que vous nous ayez fait. Il est né pour le bien des

hommes, rendez-lui tous les biens que nous recevons de lui. Nos

arrière-neveux, venus de ces mariages qu'il favorise, lui devront tout,

jusqu'à leur naissance ; et il sera véritablement le père de tous ses

sujets. Les jeunes hommes, et les jeunes filles qu'ils épousaient, ne

faisaient éclater leur joie qu'en chantant les louanges de celui de qui

cette joie si douce leur était venue. Les bouches, et encore plus les

cœurs, étaient sans cesse remplis de son nom. On se croyait heureux de

le voir ; on craignait de le perdre : sa perte eût été la désolation de

chaque famille.

Alors Idoménée avoua à Mentor qu'il n'avait jamais senti de plaisir

aussi touchant que celui d'être aimé, et de rendre tant de gens heureux.

Je ne l'aurais jamais cru, disait-il : il me semblait que toute la

grandeur des princes ne consistait qu'à se faire craindre ; que le reste

des hommes était fait pour eux ; et tout ce que j'avais ouï dire des rois

qui avaient été l'amour et les délices de leurs peuples me paraissait

une pure fable ; j'en reconnais maintenant la vérité. Mais il faut que je

vous raconte comment on avait empoisonné mon cœur, dès ma plus tendre

enfance, sur l'autorité des rois. C'est ce qui a causé tous les malheurs

de ma vie. Alors Idoménée commença cette narration.

LIVRE ONZIÈME.

SOMMAIRE.

Idoménée raconte à Mentor que sa confiance aveugle en Protésilas a été

la cause de tous ses malheurs.--Les artifices de ce favori parvinrent à

le dégoûter du sage et vertueux Philoclès, et à lui faire croire qu'il

tramait une conspiration contre lui.--Le roi abusé fit donner

secrètement l'ordre de le faire mourir dans une expédition dont il

l'avait chargé.--Timocrate, qui devait le frapper, manqua son coup, et,

arrêté lui-même par Philoclès, il lui dévoila toute la trahison de

Protésilas,--Philoclès se retira dans l'île de Samos, après avoir remis

le commandement de sa flotte à Polymène.--Idoménée eut enfin la preuve

des artifices de Protésilas, mais il ne put se résoudre à s'en défaire,

et continua à se livrer aveuglément à lui.--Mentor fait ouvrir les yeux

à Idoménée sur son injustice, et l'oblige à faire conduire Protésilas et

Timocrate dans l'île de Samos, et à rappeler Philoclès auprès de

lui.--Philoclès, heureux dans sa solitude, ne consent qu'avec beaucoup

de peine à retourner parmi les siens et à reprendre ses premiers

honneurs.--Il se décide enfin, après avoir reconnu que les dieux

attachaient à son retour le bonheur de sa patrie.--Il arrive à Salente,

et Idoménée, entièrement changé par les sages conseils de Mentor, lui

fait l'accueil le plus honorable, et concerte avec lui les moyens

d'affermir son gouvernement.

Protésilas, qui est un peu plus âgé que moi, fut celui de tous les

jeunes gens que j'aimai le plus. Son naturel vif et hardi était selon

mon goût : il entra dans mes plaisirs ; il flatta mes passions ; il me

rendit suspect un autre jeune homme que j'aimais aussi, et qui se

nommait Philoclès. Celui-ci avait la crainte des dieux, et l'âme grande,

mais modérée ; il mettait la grandeur, non à s'élever, mais à se vaincre,

et à ne rien faire de bas. Il me parlait librement sur mes défauts ; et

lors même qu'il n'osait me parler, son silence et la tristesse de son

visage me faisaient assez entendre ce qu'il voulait me reprocher. Dans

les commencements, cette sincérité me plaisait ; et je lui protestais

souvent, que je l'écouterais avec confiance toute ma vie, pour me

préserver des flatteurs. Il me disait tout ce que je devais faire pour

marcher sur les traces de mon aïeul Minos, et pour rendre mon royaume

heureux. Il n'avait pas une aussi profonde sagesse que vous, ô Mentor;

mais ses maximes étaient bonnes : je le reconnais maintenant. Peu à peu

les artifices de Protésilas, qui était jaloux et plein d'ambition, me

dégoûtèrent de Philoclès. Celui-ci était sans empressement, et laissait

l'autre prévaloir ; il se contentait de me dire toujours la vérité

lorsque je voulais l'entendre. C'était mon bien, et non sa fortune,

qu'il cherchait.

Protésilas me persuada insensiblement que c'était un esprit chagrin et

superbe qui critiquait toutes mes actions ; qui ne me demandait rien,

parce qu'il avait la fierté de ne vouloir rien tenir de moi, et

d'aspirer à la réputation d'un homme qui est au-dessus de tous les

honneurs : il ajouta que ce jeune homme qui me parlait si librement sur

mes défauts, en parlait aux autres avec la même liberté ; qu'il laissait

assez entendre qu'il ne m'estimait guère ; et qu'en rabaissant ainsi ma

réputation, il voulait, par l'éclat d'une vertu austère, s'ouvrir le

chemin de la royauté.

D'abord, je ne pus croire que Philoclès voulût me détrôner : il y a dans

la véritable vertu une candeur et une ingénuité que rien ne peut

contrefaire, et à laquelle on ne se méprend point, pourvu qu'on y soit

attentif. Mais la fermeté de Philoclès contre mes faiblesses commençait

à me lasser. Les complaisances de Protésilas, et son industrie

inépuisable pour m'inventer de nouveaux plaisirs, me faisait sentir

encore plus impatiemment l'austérité de l'autre.

Cependant Protésilas, ne pouvant souffrir que je ne crusse pas tout ce

qu'il me disait contre son ennemi, prit le parti de ne m'en parler plus,

et de me persuader par quelque chose de plus fort que toutes les

paroles. Voici comment il acheva de me tromper : il me conseilla

d'envoyer Philoclès commander les vaisseaux qui devaient attaquer ceux

de Carpathie[42], et pour m'y déterminer, il me dit : Vous savez que je

ne suis pas suspect dans les louanges que je lui donne : j'avoue qu'il a

du courage et du génie pour la guerre ; il vous servira mieux qu'un

autre, et je préfère l'intérêt de votre service à tous mes ressentiments

contre lui.

Je fus ravi de trouver cette droiture et cette équité dans le cœur de

Protésilas, à qui J'avais confié l'administration de mes plus grandes

affaires. Je l'embrassai dans un transport de joie, et je me crus trop

heureux d'avoir donné toute ma confiance à un homme qui me paraissait

ainsi au-dessus de toute passion et de tout intérêt. Mais, hélas ! que

les princes sont dignes de compassion ! Cet homme me connaissait mieux

que je ne me connaissais moi-même : il savait que les rois sont

d'ordinaire défiants et inappliqués : défiants, par l'expérience

continuelle qu'ils ont des artifices des hommes corrompus dont ils sont

environnés ; inappliqués, parce que les plaisirs les entraînent, et

qu'ils sont accoutumés à avoir des gens chargés de penser pour eux, sans

qu'ils en prennent eux-mêmes la peine. Il comprit donc qu'il n'aurait

pas grand'peine à me mettre en défiance et en jalousie contre un homme

qui ne manquerait pas de faire de grandes actions, surtout l'absence lui

donnant une entière facilité de lui tendre des piéges.

Philoclès, en partant, prévit ce qui lui pouvait arriver. Souvenez-vous,

me dit-il, que je ne pourrai plus me défendre ; que vous n'écouterez que

mon ennemi ; et qu'en vous servant au péril de ma vie, je courrai risque

de n'avoir d'autre récompense que votre indignation. Vous vous trompez,

lui dis-je : Protésilas ne parle point de vous comme vous parlez de lui;

il vous loue, il vous estime, il vous croit digne des plus importants

emplois : s'il commençait à me parler contre vous, il perdrait ma

confiance. Ne craignez rien, allez, et ne songez qu'à me bien servir.

Il partit et me laissa dans une étrange situation.

Il faut vous l'avouer, Mentor ; je voyais clairement combien il m'était

nécessaire d'avoir plusieurs hommes que je consultasse, et que rien

n'était plus mauvais, ni pour ma réputation, ni pour le succès des

affaires, que de me livrer à un seul. J'avais éprouvé que les sages

conseils de Philoclès m'avaient garanti de plusieurs fautes dangereuses

où la hauteur de Protésilas m'aurait fait tomber. Je sentais bien qu'il

y avait dans Philoclès un fonds de probité et de maximes équitables, qui

ne se faisait point sentir de même dans Protésilas ; mais j'avais laissé

prendre à Protésilas un certain ton décisif auquel je ne pouvais presque

plus résister. J'étais fatigué de me trouver toujours entre deux hommes

que je ne pouvais accorder ; et, dans cette lassitude, j'aimais mieux,

par faiblesse, hasarder quelque chose aux dépens des affaires, et

respirer en liberté. Je n'eusse osé me dire à moi-même une si honteuse

raison du parti que je venais de prendre ; mais cette honteuse raison que

je n'osais développer, ne laissait pas d'agir secrètement au fond de mon

cœur, et d'être le vrai motif de tout ce que je faisais.

Philoclès surprit les ennemis, remporta une pleine victoire, et se

hâtait de revenir pour prévenir les mauvais offices qu'il avait à

craindre : mais Protésilas, qui n'avait pas encore eu le temps de me

tromper, lui écrivit que je désirais qu'il fît une descente dans l'île

de Carpathie, pour profiter de la victoire. En effet, il m'avait

persuadé que je pourrais facilement faire la conquête de cette île ; mais

il fit en sorte que plusieurs choses nécessaires manquèrent à Philoclès

dans cette entreprise, et il l'assujettit à certains ordres qui

causèrent divers contre-temps dans l'exécution.

Cependant il se servit d'un domestique très-corrompu que j'avais auprès

de moi, et qui observait jusqu'aux moindres choses pour lui en rendre

compte, quoiqu'ils parussent ne se voir guère, et n'être jamais d'accord

en rien. Ce domestique, nommé Timocrate, me vint dire un jour, en grand

secret, qu'il avait découvert une affaire très-dangereuse. Philoclès, me

dit-il, veut se servir de votre armée navale pour se faire roi de l'île

de Carpathie : les chefs des troupes sont attachés à lui, tous les

soldats sont gagnés par ses largesses, et plus encore par la licence

pernicieuse où il laisse vivre les troupes : il est enflé de sa victoire.

Voilà une lettre qu'il écrit à un de ses amis sur son projet de se faire

roi ; on n'en peut plus douter après une preuve si évidente.

Je lus cette lettre ; et elle me parut de la main de Philoclès. Mais on

avait parfaitement imité son écriture ; et c'était Protésilas qui l'avait

faite avec Timocrate. Cette lettre me jeta dans une étrange surprise : je

la relisais sans cesse, et ne pouvais me persuader qu'elle fût de

Philoclès, repassant dans mon esprit troublé toutes les marques

touchantes qu'il m'avait données de son désintéressement et de sa bonne

foi. Cependant que pouvais-je faire ? quel moyen de résister à une lettre

où je croyais être sûr de reconnaître l'écriture de Philoclès?

Quand Timocrate vit que je ne pouvais plus résister à son artifice, il

le poussa plus loin. Oserai-je, me dit-il en hésitant, vous faire

remarquer un mot qui est dans cette lettre ? Philoclès dit à son ami

qu'il peut parler en confiance à Protésilas sur une chose qu'il ne

désigne que par un chiffre : assurément Protésilas est entré dans le

dessein de Philoclès, et ils se sont raccommodés à vos dépens. Vous

savez que c'est Protésilas qui vous a pressé d'envoyer Philoclès contre

les Carpathiens. Depuis un certain temps il a cessé de vous parler

contre lui, comme il le faisait souvent autrefois. Au contraire, il le

loue, il l'excuse en toute occasion : ils se voyaient depuis quelque

temps avec assez d'honnêteté. Sans doute Protésilas a pris avec

Philoclès des mesures pour partager avec lui la conquête de Carpathie.

Vous voyez même qu'il a voulu qu'on fît cette entreprise contre toutes

les règles, et qu'il s'expose à faire périr votre armée navale, pour

contenter son ambition. Croyez-vous qu'il voulût servir ainsi à celle de

Philoclès, s'ils étaient encore mal ensemble ? Non ; non, on ne peut plus

douter que ces deux hommes ne soient réunis pour s'élever ensemble à une

grande autorité, et peut-être pour renverser le trône où vous régnez. En

vous parlant ainsi, je sais que je m'expose à leur ressentiment, si,

malgré mes avis sincères, vous leur laissez encore votre autorité dans

les mains : mais qu'importe, pourvu que je vous dise la vérité?

Ces dernières paroles de Timocrate firent une grande impression sur moi:

je ne doutai plus de la trahison de Philoclès, et je me défiai de

Protésilas comme de son ami. Cependant Timocrate me disait sans cesse:

Si vous attendez que Philoclès ait conquis l'île de Carpathie, il ne

sera plus temps d'arrêter ses desseins ; hâtez-vous de vous en assurer

pendant que vous le pouvez. J'avais horreur de la profonde dissimulation

des hommes ; je ne savais plus à qui me fier. Après avoir découvert la

trahison de Philoclès, je ne voyais plus d'homme sur la terre dont la

vertu pût me rassurer. J'étais résolu de faire au plus tôt périr ce

perfide ; mais je craignais Protésilas, et je ne savais comment faire à

son égard. Je craignais de le trouver coupable, et je craignais aussi de

me fier à lui. Enfin, dans mon trouble, je ne pus m'empêcher de lui dire

que Philoclès m'était devenu suspect. Il en parut surpris ; il me

représenta sa conduite droite et modérée ; il m'exagéra ses services ; en

un mot, il fit tout ce qu'il fallait pour me persuader qu'il était trop

bien avec lui. D'un, autre côté, Timocrate ne perdait pas un moment pour

me faire remarquer cette intelligence, et pour m'obliger à perdre

Philoclès, pendant que je pouvais encore m'assurer de lui. Voyez, mon

cher Mentor, combien les rois sont malheureux, et exposés à être le

jouet des autres hommes, lors même que les autres hommes paraissent

tremblants à leurs pieds.

Je crus faire un coup d'une profonde politique, et déconcerter

Protésilas, en envoyant secrètement à l'armée navale Timocrate pour

faire mourir Philoclès. Protésilas poussa jusqu'au bout sa

dissimulation, et me trompa d'autant mieux, qu'il parut plus

naturellement comme un homme qui se laissait tromper. Timocrate partit

donc, et trouva Philoclès assez embarrassé dans sa descente : il manquait

de tout ; car Protésilas, ne sachant si la lettre supposée pourrait faire

périr son ennemi, voulait avoir en même temps une autre ressource prête,

par le mauvais succès d'une entreprise dont il m'avait fait tant

espérer, et qui ne manquerait pas de m'irriter contre Philoclès.

Celui-ci soutenait cette guerre si difficile, par son courage, par son

génie, et par l'amour que les troupes avaient pour lui. Quoique tout le

monde reconnût dans l'armée que cette descente était téméraire et

funeste pour les Crétois, chacun travaillait à la faire réussir, comme

s'il eût vu sa vie et son bonheur attachés au succès. Chacun était

content de hasarder sa vie à toute heure sous un chef si sage, et si

appliqué à se faire aimer.

Timocrate avait tout à craindre en voulant faire périr ce chef au milieu

d'une armée qui l'aimait avec tant de passion ; mais l'ambition furieuse

est aveugle. Timocrate ne trouvait rien de difficile pour contenter

Protésilas, avec lequel il s'imaginait me gouverner absolument après la

mort de Philoclès. Protésilas ne pouvait souffrir un homme de bien dont

la seule vue était un reproche secret de ses crimes, et qui pouvait, en

m'ouvrant les yeux, renverser ses projets.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 17 / 34 段