dans la Grèce, et dans tous les autres pays les mieux policés, un roi
qui n'en ait point fait d'inexcusables. Les plus grands hommes ont, dans
leur tempérament et dans le caractère de leur esprit, des défauts qui
les entraînent ; et les plus louables sont ceux qui ont le courage de
connaître et de réparer leurs égarements. Pensez-vous qu'Ulysse, le
grand Ulysse votre père, qui est le modèle des rois de la Grèce, n'ait
pas aussi ses faiblesses ni ses défauts ? Si Minerve ne l'eût conduit pas
à pas, combien de fois aurait-il succombé dans les périls et dans les
embarras où la fortune s'est jouée de lui ! Combien de fois Minerve
l'a-t-elle retenu ou redressé, pour le conduire toujours à la gloire par
le chemin de la vertu ! N'attendez pas même, quand vous le verrez régner
avec tant de gloire à Ithaque, de le trouver sans imperfections ; vous
lui en verrez, sans doute. La Grèce, l'Asie, et toutes les îles des
mers, l'ont admiré malgré ces défauts ; mille qualités merveilleuses les
font oublier. Vous serez trop heureux de pouvoir l'admirer aussi, et de
l'étudier sans cesse comme votre modèle.
Accoutumez-vous donc, ô Télémaque, à n'attendre des plus grands hommes
que ce que l'humanité est capable de faire. La jeunesse, sans
expérience, se livre à une critique présomptueuse, qui la dégoûte de
tous les modèles qu'elle a besoin de suivre, et qui la jette dans une
indocilité incurable. Non-seulement vous devez aimer, respecter, imiter
votre père, quoiqu'il ne soit point parfait ; mais encore vous devez
avoir une haute estime pour Idoménée, malgré tout ce que j'ai repris en
lui. Il est naturellement sincère, droit, équitable, libéral,
bienfaisant ; sa valeur est parfaite ; il déteste la fraude quand il la
connaît, et qu'il suit librement la véritable pente de son cœur. Tous
ses talents extérieurs sont grands, et proportionnés à sa place. Sa
simplicité à avouer son tort ; sa douceur, sa patience pour se laisser
dire par moi les choses les plus dures ; son courage contre lui-même pour
réparer publiquement ses fautes, et pour se mettre par là au-dessus de
toute la critique des hommes, montrent une âme véritablement grande. Le
bonheur, ou le conseil d'autrui, peuvent préserver de certaines fautes
un homme très-médiocre ; mais il n'y a qu'une vertu extraordinaire qui
puisse engager un roi, si longtemps séduit par la flatterie, à réparer
son tort. Il est bien plus glorieux de se relever ainsi, que de n'être
jamais tombé. Idoménée a fait les fautes que presque tous les rois font;
mais presque aucun roi ne fait, pour se corriger, ce qu'il vient de
faire. Pour moi, je ne pouvais me lasser de l'admirer dans les moments
mêmes où il me permettait de le contredire. Admirez-le aussi, mon cher
Télémaque : c'est moins pour sa réputation que pour votre utilité que je
vous donne ce conseil.
Mentor fit sentir à Télémaque, par ce discours, combien il est dangereux
d'être injuste en se laissant aller à une critique rigoureuse contre les
autres hommes, et surtout contre ceux qui sont chargés des embarras et
des difficultés du gouvernement. Ensuite il lui dit : Il est temps que
vous partiez ; adieu : je vous attendrai. O mon cher Télémaque,
souvenez-vous que ceux qui craignent les dieux n'ont rien à craindre des
hommes. Vous vous trouverez dans les plus extrêmes périls ; mais sachez
que Minerve ne vous abandonnera point.
A ces mots, Télémaque crut sentir la présence de la déesse*, et il eût
même reconnu que c'était elle qui parlait pour le remplir de confiance,
si la déesse n'eût rappelé l'idée de Mentor, en lui disant : N'oubliez
pas, mon fils, tous les soins que j'ai pris, pendant votre enfance, pour
vous rendre sage et courageux comme votre père. Ne faites rien qui ne
soit digne de ses grands exemples, et des maximes de vertu que j'ai
tâché de vous inspirer.
Le soleil se levait déjà, et dorait le sommet des montagnes, quand les
rois sortirent de Salente pour rejoindre leurs troupes. Ces troupes,
campées autour de la ville, se mirent en marche sous leurs commandants.
On voyait de tous côtés briller le fer des piques hérissées ; l'éclat des
boucliers éblouissait les yeux ; un nuage de poussière s'élevait
jusqu'aux nues. Idoménée, avec Mentor, conduisait dans la campagne les
rois alliés, et s'éloignait des murs de la ville. Enfin, ils se
séparèrent, après s'être donné de part et d'autre les marques d'une
vraie amitié ; et les alliés ne doutèrent plus que la paix ne fût
durable, lorsqu'ils connurent la bonté du cœur d'Idoménée, qu'on leur
avait représenté bien différent de ce qu'il était : c'est qu'on jugeait
de lui, non par ses sentiments naturels, mais par les conseils flatteurs
et injustes auxquels il s'était livré.
Après que l'armée fut partie, Idoménée mena Mentor dans tous les
quartiers de la ville. Voyons, disait Mentor, combien vous avez d'hommes
et dans la ville et dans la campagne voisine ; faisons-en le
dénombrement. Examinons aussi combien vous avez de laboureurs parmi ces
hommes. Voyons combien vos terres portent, dans les années médiocres, de
blé, de vin, d'huile, et des autres choses utiles : nous saurons par
cette voie si la terre fournit de quoi nourrir tous ses habitants, et si
elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec
les pays étrangers. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et
de matelots ; c'est par là qu'il faut juger de votre puissance. Il alla
visiter le port, et entra dans chaque vaisseau. Il s'informa des pays ou
chaque vaisseau allait pour le commerce ; quelles marchandises il y
apportait ; celles qu'il prenait au retour ; quelle était la dépense du
vaisseau pendant la navigation ; les prêts que les marchands se faisaient
les uns aux autres ; les sociétés qu'ils faisaient entre eux, pour savoir
si elles étaient équitables et fidèlement observées ; enfin, les hasards
des naufrages et les autres malheurs du commerce, pour prévenir la ruine
des marchands, qui, par l'avidité du gain, entreprennent souvent des
choses qui sont au delà de leurs forces.
Il voulut qu'on punît sévèrement toutes les banqueroutes, parce que
celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de
témérité. En même temps, il fit des règles pour faire en sorte qu'il fût
aisé de ne faire jamais banqueroute. Il établit des magistrats à qui les
marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profits, de leur
dépense, et de leurs entreprises. Il ne leur était jamais permis de
risquer le bien d'autrui, et ils ne pouvaient même risquer que la moitié
du leur. De plus, ils faisaient en société les entreprises qu'ils ne
pouvaient faire seuls ; et la police de ces sociétés était inviolable,
par la rigueur des peines imposées à ceux qui ne les suivraient pas.
D'ailleurs, la liberté du commerce était entière : bien loin de le gêner
par des impôts, on promettait une récompense à tous les marchands qui
pourraient attirer à Salente le commerce de quelque nouvelle nation.
Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts. Le
commerce de cette ville était semblable au flux et au reflux de la mer.
Les trésors y entraient comme les flots viennent l'un sur l'autre*. Tout
y était apporté et tout en sortait librement. Tout ce qui entrait était
utile ; tout ce qui sortait laissait, en sortant, d'autres richesses en
sa place. La justice sévère présidait dans le port, au milieu de tant de
nations. La franchise, la bonne foi, la candeur, semblaient, du haut de
ces superbes tours, appeler les marchands des terres les plus éloignées:
chacun de ces marchands, soit qu'il vînt des rives orientales où le
soleil sort chaque jour du sein des ondes, soit qu'il fût parti de cette
grande mer où le soleil, lassé de son cours, va éteindre ses feux,
vivait paisible et en sûreté dans Salente comme dans sa patrie.
Pour le dedans de la ville, Mentor visita tous les magasins, toutes les
boutiques d'artisans, et toutes les places publiques. Il défendit toutes
les marchandises de pays étrangers qui pouvaient introduire le luxe et
la mollesse. Il régla les habits, la nourriture, les meubles, la
grandeur et l'ornement des maisons, pour toutes les conditions
différentes. Il bannit tous les ornements d'or et d'argent ; et il dit à
Idoménée : Je ne connais qu'un seul moyen pour rendre votre peuple
modeste dans sa dépense, c'est que vous lui en donniez vous-même
l'exemple. Il est nécessaire que vous ayez une certaine majesté dans
votre extérieur ; mais votre autorité sera assez marquée par vos gardes
et par les principaux officiers qui vous environnent. Contentez-vous
d'un habit de laine très-fine, teinte en pourpre ; que les principaux de
l'État, après vous, soient vêtus de la même laine, et que toute la
différence ne consiste que dans la couleur et dans une légère broderie
d'or que vous aurez sur le bord de votre habit. Les différentes couleurs
serviront à distinguer les différentes conditions, sans avoir besoin ni
d'or, ni d'argent, ni de pierreries.
Réglez les conditions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui
ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le
mérite et l'autorité des emplois seront assez contents de venir après
ces anciennes et illustres familles, qui sont dans une si longue
possession des premiers honneurs. Les hommes qui n'ont pas la même
noblesse leur céderont sans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez
point à se méconnaître dans une trop prompte et trop haute fortune, et
que vous donniez des louanges à la modération de ceux qui seront
modestes dans la prospérité. La distinction la moins exposée à l'envie
est celle qui vient d'une longue suite d'ancêtres. Pour la vertu, elle
sera assez excitée, et on aura assez d'empressement à servir l'État,
pourvu que vous donniez des couronnes et des statues aux belles actions,
et que ce soit un commencement de noblesse pour les enfants de ceux qui
les auront faites.
Les personnes du premier rang, après vous, seront vêtues de blanc, avec
une frange d'or au bas de leurs habits. Ils auront au doigt un anneau
d'or, et au cou une médaille d'or avec votre portrait. Ceux du second
rang seront vêtus de bleu : ils porteront une frange d'argent, avec
l'anneau, et point de médaille ; les troisièmes, de vert, sans anneau et
sans frange, mais avec la médaille d'argent ; les quatrièmes, d'un jaune
d'aurore ; les cinquièmes, d'un rouge pâle ou de rose ; les sixièmes, de
gris de lin ; et les septièmes, qui seront les derniers du peuple, d'une
couleur mêlée de jaune et de blanc. Voilà les habits de sept conditions
différentes pour les hommes libres. Tous les esclaves seront vêtus de
gris-brun. Ainsi, sans aucune dépense, chacun sera distingué suivant sa
condition, et on bannira de Salente tous les arts qui ne servent qu'à
entretenir le faste. Tous les artisans qui seraient employés à ces arts
pernicieux serviront ou aux arts nécessaires, qui sont en petit nombre,
ou au commerce, ou à l'agriculture. On ne souffrira jamais aucun
changement, ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des habits;
car il est indigne que des hommes, destinés à une vie sérieuse et noble,
s'amusent à inventer des parures affectées, ni qu'ils permettent que
leurs femmes, à qui ces amusements seraient moins honteux, tombent
jamais dans cet excès.
Mentor, semblable à un habile jardinier qui retranche dans ses arbres
fruitiers le bois inutile, tâchait ainsi de retrancher le faste inutile
qui corrompait les mœurs : il ramenait toutes choses à une noble et
frugale simplicité. Il régla de même la nourriture des citoyens et des
esclaves. Quelle honte, disait-il, que les hommes les plus élevés
fassent consister leur grandeur dans les ragoûts, par lesquels ils
amollissent leurs âmes, et ruinent insensiblement la santé de leurs
corps ! Ils doivent faire consister leur bonheur dans leur modération,
dans leur autorité pour faire du bien aux autres hommes, et dans la
réputation que leurs bonnes actions doivent leur procurer. La sobriété
rend la nourriture la plus simple très-agréable. C'est elle qui donne,
avec la santé la plus vigoureuse, les plaisirs les plus purs et les plus
constants. Il faut donc borner les repas aux viandes les meilleures,
mais apprêtées sans aucun ragoût. C'est un art pour empoisonner les
hommes, que celui d'irriter leur appétit au delà de leur vrai besoin.
Idoménée comprit bien qu'il avait eu tort de laisser les habitants de sa
nouvelle ville amollir et corrompre leurs mœurs, en violant toutes les
lois de Minos sur la sobriété ; mais le sage Mentor lui fit remarquer que
les lois mêmes, quoique renouvelées, seraient inutiles, si l'exemple du
roi ne leur donnait une autorité qui ne pouvait venir d'ailleurs.
Aussitôt Idoménée régla sa table, où il n'admit que du pain excellent,
du vin du pays, qui est fort et agréable, mais en fort petite quantité,
avec des viandes simples, telles qu'il en mangeait avec les autres Grecs
au siége de Troie. Personne n'osa se plaindre d'une règle que le roi
s'imposait lui-même ; et chacun se corrigea de la profusion et de la
délicatesse où l'on commençait à se plonger pour les repas.
Mentor retrancha ensuite la musique molle et efféminée, qui corrompait
toute la jeunesse. Il ne condamna pas avec une moindre sévérité la
musique bachique, qui n'enivre guère moins que le vin, et qui produit
des mœurs pleines d'emportement et d'impudence. Il borna toute la
musique aux fêtes dans les temples, pour y chanter les louanges des
dieux et des héros qui ont donné l'exemple des plus rares vertus. Il ne
permit aussi que pour les temples les grands ornements d'architecture,
tels que les colonnes, les frontons, les portiques ; il donna des modèles
d'une architecture simple et gracieuse, pour faire, dans un médiocre
espace, une maison gaie et commode pour une famille nombreuse ; en sorte
qu'elle fût tournée à un aspect sain, que les logements en fussent
dégagés les uns des autres, que l'ordre et la propreté s'y conservassent
facilement, et que l'entretien fût de peu de dépense.
Il voulut que chaque maison un peu considérable eût un salon et un petit
péristyle, avec de petites chambres pour toutes les personnes libres.
Mais il défendit très-sévèrement la multitude superflue et la
magnificence des logements. Ces divers modèles de maisons, suivant la
grandeur des familles, servirent à embellir à peu de frais une partie
de la ville, et à la rendre régulière ; au lieu que l'autre partie, déjà
achevée suivant le caprice et le faste des particuliers, avait, malgré
sa magnificence, une disposition moins agréable et moins commode. Cette
nouvelle ville fut bâtie en très-peu de temps, parce que la côte voisine
de la Grèce fournit de bons architectes, et qu'on fit venir un
très-grand nombre de maçons de l'Épire et de plusieurs autres pays, à
condition qu'après avoir achevé leurs travaux ils s'établiraient autour
de Salente, y prendraient des terres à défricher, et serviraient à
peupler la campagne.
La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts qu'il n'est pas
permis d'abandonner ; mais il voulut qu'on souffrît dans Salente peu
d'hommes attachés à ces arts. Il établit une école où présidaient des
maîtres d'un goût exquis, qui examinaient les jeunes élèves. Il ne faut,
disait-il, rien de bas et de faible dans ces arts qui ne sont pas
absolument nécessaires. Par conséquent, on n'y doit admettre que des
jeunes gens d'un génie qui promette beaucoup, et qui tendent à la
perfection. Les autres sont nés pour des arts moins nobles, et ils
seront employés plus utilement aux besoins ordinaires de la république.
Il ne faut, disait-il, employer les sculpteurs et les peintres, que pour
conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions. C'est
dans les bâtiments publics, ou dans les tombeaux, qu'on doit conserver
des représentations de tout ce qui a été fait avec une vertu
extraordinaire pour le service de la patrie. Au reste, la modération et
la frugalité de Mentor n'empêchèrent pas qu'il n'autorisât tous les
grands bâtiments destinés aux courses de chevaux et de chariots, aux
combats de lutteurs, à ceux du ceste, et à tous les autres exercices qui
cultivent les corps pour les rendre plus adroits et plus vigoureux.
Il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des étoffes
façonnées des pays éloignés, des broderies d'un prix excessif, des vases
d'or et d'argent avec des figures de dieux, d'hommes et d'animaux;
enfin, des liqueurs et des parfums. Il voulut même que les meubles de
chaque maison fussent simples, et faits de manière à durer longtemps ; en
sorte que les Salentins, qui se plaignaient hautement de leur pauvreté,
commencèrent à sentir combien ils avaient de richesses superflues : mais
c'était des richesses trompeuses qui les appauvrissaient, et ils
devenaient effectivement riches à mesure qu'ils avaient le courage de
s'en dépouiller. C'est s'enrichir, disaient-ils eux-mêmes, que de
mépriser de telles richesses, qui épuisent l'État, et que de diminuer
ses besoins, en les réduisant aux vraies nécessités de la nature.
Mentor se hâta de visiter les arsenaux et tous les magasins, pour savoir
si les armes et toutes les autres choses nécessaires à la guerre étaient
en bon état : car il faut, disait-il, être toujours prêt à faire la
guerre, pour n'être jamais réduit au malheur de la faire. Il trouva que
plusieurs choses manquaient partout. Aussitôt on assembla des ouvriers
pour travailler sur le fer, sur l'acier, et sur l'airain. On voyait
s'élever des fournaises ardentes, des tourbillons de fumée et de flammes
semblables à ces feux souterrains que vomit le mont Etna. Le marteau
résonnait sur l'enclume, qui gémissait sous les coups redoublés. Les
montagnes voisines et les rivages de la mer en retentissaient ; on eût
cru être dans cette île[40], où Vulcain, animant les Cyclopes, forge des
foudres pour le père des dieux ; et, par une sage prévoyance, on voyait
dans une profonde paix tous les préparatifs de la guerre.
Ensuite Mentor sortit de la ville avec Idoménée, et trouva une grande
étendue de terres fertiles qui demeuraient incultes : d'autres n'étaient
cultivées qu'à demi, par la négligence et par la pauvreté des
laboureurs, qui manquant d'hommes et de bœufs, manquaient aussi de
courage et de force de corps pour mettre l'agriculture dans sa
perfection. Mentor, voyant cette campagne désolée, dit au roi : La terre
ne demande ici qu'à enrichir ses habitants ; mais les habitants manquent
à la terre. Prenons donc tous ces artisans superflus qui sont dans la
ville, et dont les métiers ne serviraient qu'à dérégler les mœurs, pour
leur faire cultiver ces plaines et ces collines. Il est vrai que c'est
un malheur, que tous ces hommes exercés à des arts qui demandent une vie
sédentaire ne soient point exercés au travail ; mais voici un moyen d'y
remédier. Il faut partager entre eux les terres vacantes, et appeler à
leur secours des peuples voisins, qui feront sous eux le plus rude
travail. Ces peuples le feront, pourvu qu'on leur promette des
récompenses convenables sur les fruits des terres mêmes qu'ils
défricheront : ils pourront, dans la suite, en posséder une partie et
être ainsi incorporés à votre peuple, qui n'est pas assez nombreux.
Pourvu qu'ils soient laborieux et dociles aux lois, vous n'aurez point
de meilleurs sujets, et ils accroîtront votre puissance. Vos artisans de
la ville, transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants au
travail et au goût de la vie champêtre. De plus, tous les maçons des
pays étrangers, qui travaillent à bâtir votre ville, se sont engagés à
défricher une partie de vos terres, et à se faire laboureurs:
incorporez-les à votre peuple, dès qu'ils auront achevé leurs ouvrages
de la ville. Ces ouvriers sont ravis de s'engager à passer leur vie sous
une domination qui est maintenant si douce. Comme ils sont robustes et
laborieux, leur exemple servira pour exciter au travail les habitants
transplantés de la ville à la campagne, avec lesquels ils seront mêlés.
Dans la suite, tout le pays sera peuplé de familles vigoureuses et
adonnées à l'agriculture.
Au reste, ne soyez point en peine de la multiplication de ce peuple ; il
deviendra bientôt innombrable, pourvu que vous facilitiez les mariages.
La manière de les faciliter est bien simple ; presque tous les hommes ont
l'inclination de se marier ; il n'y a que la misère qui les en empêche.
Si vous ne les chargez point d'impôts, ils vivront sans peine avec leurs
femmes et leurs enfants ; car la terre n'est jamais ingrate ; elle nourrit
toujours de ses fruits ceux qui la cultivent soigneusement*; elle ne
refuse ses biens qu'à ceux qui craignent de lui donner leurs peines.
Plus les laboureurs ont d'enfants, plus ils sont riches, si le prince ne
les appauvrit pas ; car leurs enfants, dès leur plus tendre jeunesse,
commencent à les secourir. Les plus jeunes conduisent les moutons dans
les pâturages ; les autres, qui sont plus grands, mènent déjà les grands
troupeaux ; les plus âgés labourent avec leur père. Cependant la mère de
toute la famille prépare un repas simple à son époux et à ses chers
enfants, qui doivent revenir fatigués du travail de la journée ; elle a
soin de traire ses vaches et ses brebis, et on voit couler des ruisseaux
de lait ; elle fait un grand feu, autour duquel toute la famille
innocente et paisible prend plaisir à chanter tout le soir, en attendant
le doux sommeil : elle prépare des fromages, des châtaignes, et des
fruits conservés dans la même fraîcheur que si on venait de les
cueillir*. Le berger revient avec sa flûte, et chante à la famille
assemblée les nouvelles chansons qu'il a apprises dans les hameaux
voisins. Le laboureur rentre avec sa charrue ; et ses bœufs fatigués
marchent, le cou penché, d'un pas lent et tardif, malgré l'aiguillon qui
les presse*. Tous les maux du travail finissent avec la journée. Les
pavots que le sommeil, par l'ordre des dieux, répand sur la terre,
apaisent tous les noirs soucis par leurs charmes, et tiennent toute la
nature dans un doux enchantement ; chacun s'endort, sans prévoir les
peines du lendemain.
Heureux ces hommes sans ambition, sans défiance, sans artifice, pourvu
que les dieux leur donnent un bon roi, qui ne trouble point leur joie
innocente ! Mais quelle horrible inhumanité, que de leur arracher, pour
des desseins pleins de faste et d'ambition, les doux fruits de leur
terre, qu'ils ne tiennent que de la libérale nature et de la sueur de
leur front ! La nature seule tirerait de son sein fécond tout ce qu'il
faudrait pour un nombre infini d'hommes modérés et laborieux ; mais c'est
l'orgueil et la mollesse de certains hommes qui en mettent tant d'autres
dans une affreuse pauvreté.
Que ferai-je, disait Idoménée, si ces peuples que je répandrai dans ces
fertiles campagnes négligent de les cultiver?
Faites, lui répondait Mentor, tout le contraire de ce qu'on fait
communément. Les princes avides et sans prévoyance ne songent qu'à
charger d'impôts ceux d'entre leurs sujets qui sont les plus vigilants
et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens ; c'est qu'ils
espèrent en être payés plus facilement : en même temps, ils chargent
moins ceux que la paresse rend plus misérables. Renversez ce mauvais
ordre, qui accable les bons, qui récompense le vice et qui introduit une
négligence aussi funeste au roi même qu'à tout l'État. Mettez des taxes,
des amendes, et même, s'il le faut, d'autres peines rigoureuses, sur
ceux qui négligeront leurs champs, comme vous puniriez des soldats qui
abandonneraient leurs postes dans la guerre ; au contraire, donnez des
grâces et des exemptions aux familles qui, se multipliant, augmentent à
proportion la culture de leurs terres. Bientôt les familles se
multiplieront et tout le monde s'animera au travail ; il deviendra même
honorable. La profession de laboureur ne sera plus méprisée, n'étant
plus accablée de tant de maux. On reverra la charrue en honneur, maniée
par des mains victorieuses qui auraient défendu la patrie. Il ne sera
pas moins beau de cultiver l'héritage reçu de ses ancêtres, pendant une
heureuse paix, que de l'avoir défendu généreusement pendant les troubles
de la guerre. Toute la campagne refleurira : Cérès se couronnera d'épis
dorés ; Bacchus, foulant à ses pieds les raisins, fera couler, du
penchant des montagnes, des ruisseaux de vin plus doux que le nectar;
les creux vallons retentiront des concerts des bergers, qui, le long des
clairs ruisseaux, joindront leurs voix avec leurs flûtes, pendant que
leurs troupeaux bondissants paîtront sur l'herbe et parmi les fleurs,
sans craindre les loups.