J'avoue, reprit Mentor, qu'il a fait de grandes fautes ; mais cherchez

dans la Grèce, et dans tous les autres pays les mieux policés, un roi

qui n'en ait point fait d'inexcusables. Les plus grands hommes ont, dans

leur tempérament et dans le caractère de leur esprit, des défauts qui

les entraînent ; et les plus louables sont ceux qui ont le courage de

connaître et de réparer leurs égarements. Pensez-vous qu'Ulysse, le

grand Ulysse votre père, qui est le modèle des rois de la Grèce, n'ait

pas aussi ses faiblesses ni ses défauts ? Si Minerve ne l'eût conduit pas

à pas, combien de fois aurait-il succombé dans les périls et dans les

embarras où la fortune s'est jouée de lui ! Combien de fois Minerve

l'a-t-elle retenu ou redressé, pour le conduire toujours à la gloire par

le chemin de la vertu ! N'attendez pas même, quand vous le verrez régner

avec tant de gloire à Ithaque, de le trouver sans imperfections ; vous

lui en verrez, sans doute. La Grèce, l'Asie, et toutes les îles des

mers, l'ont admiré malgré ces défauts ; mille qualités merveilleuses les

font oublier. Vous serez trop heureux de pouvoir l'admirer aussi, et de

l'étudier sans cesse comme votre modèle.

Accoutumez-vous donc, ô Télémaque, à n'attendre des plus grands hommes

que ce que l'humanité est capable de faire. La jeunesse, sans

expérience, se livre à une critique présomptueuse, qui la dégoûte de

tous les modèles qu'elle a besoin de suivre, et qui la jette dans une

indocilité incurable. Non-seulement vous devez aimer, respecter, imiter

votre père, quoiqu'il ne soit point parfait ; mais encore vous devez

avoir une haute estime pour Idoménée, malgré tout ce que j'ai repris en

lui. Il est naturellement sincère, droit, équitable, libéral,

bienfaisant ; sa valeur est parfaite ; il déteste la fraude quand il la

connaît, et qu'il suit librement la véritable pente de son cœur. Tous

ses talents extérieurs sont grands, et proportionnés à sa place. Sa

simplicité à avouer son tort ; sa douceur, sa patience pour se laisser

dire par moi les choses les plus dures ; son courage contre lui-même pour

réparer publiquement ses fautes, et pour se mettre par là au-dessus de

toute la critique des hommes, montrent une âme véritablement grande. Le

bonheur, ou le conseil d'autrui, peuvent préserver de certaines fautes

un homme très-médiocre ; mais il n'y a qu'une vertu extraordinaire qui

puisse engager un roi, si longtemps séduit par la flatterie, à réparer

son tort. Il est bien plus glorieux de se relever ainsi, que de n'être

jamais tombé. Idoménée a fait les fautes que presque tous les rois font;

mais presque aucun roi ne fait, pour se corriger, ce qu'il vient de

faire. Pour moi, je ne pouvais me lasser de l'admirer dans les moments

mêmes où il me permettait de le contredire. Admirez-le aussi, mon cher

Télémaque : c'est moins pour sa réputation que pour votre utilité que je

vous donne ce conseil.

Mentor fit sentir à Télémaque, par ce discours, combien il est dangereux

d'être injuste en se laissant aller à une critique rigoureuse contre les

autres hommes, et surtout contre ceux qui sont chargés des embarras et

des difficultés du gouvernement. Ensuite il lui dit : Il est temps que

vous partiez ; adieu : je vous attendrai. O mon cher Télémaque,

souvenez-vous que ceux qui craignent les dieux n'ont rien à craindre des

hommes. Vous vous trouverez dans les plus extrêmes périls ; mais sachez

que Minerve ne vous abandonnera point.

A ces mots, Télémaque crut sentir la présence de la déesse*, et il eût

même reconnu que c'était elle qui parlait pour le remplir de confiance,

si la déesse n'eût rappelé l'idée de Mentor, en lui disant : N'oubliez

pas, mon fils, tous les soins que j'ai pris, pendant votre enfance, pour

vous rendre sage et courageux comme votre père. Ne faites rien qui ne

soit digne de ses grands exemples, et des maximes de vertu que j'ai

tâché de vous inspirer.

Le soleil se levait déjà, et dorait le sommet des montagnes, quand les

rois sortirent de Salente pour rejoindre leurs troupes. Ces troupes,

campées autour de la ville, se mirent en marche sous leurs commandants.

On voyait de tous côtés briller le fer des piques hérissées ; l'éclat des

boucliers éblouissait les yeux ; un nuage de poussière s'élevait

jusqu'aux nues. Idoménée, avec Mentor, conduisait dans la campagne les

rois alliés, et s'éloignait des murs de la ville. Enfin, ils se

séparèrent, après s'être donné de part et d'autre les marques d'une

vraie amitié ; et les alliés ne doutèrent plus que la paix ne fût

durable, lorsqu'ils connurent la bonté du cœur d'Idoménée, qu'on leur

avait représenté bien différent de ce qu'il était : c'est qu'on jugeait

de lui, non par ses sentiments naturels, mais par les conseils flatteurs

et injustes auxquels il s'était livré.

Après que l'armée fut partie, Idoménée mena Mentor dans tous les

quartiers de la ville. Voyons, disait Mentor, combien vous avez d'hommes

et dans la ville et dans la campagne voisine ; faisons-en le

dénombrement. Examinons aussi combien vous avez de laboureurs parmi ces

hommes. Voyons combien vos terres portent, dans les années médiocres, de

blé, de vin, d'huile, et des autres choses utiles : nous saurons par

cette voie si la terre fournit de quoi nourrir tous ses habitants, et si

elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec

les pays étrangers. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et

de matelots ; c'est par là qu'il faut juger de votre puissance. Il alla

visiter le port, et entra dans chaque vaisseau. Il s'informa des pays ou

chaque vaisseau allait pour le commerce ; quelles marchandises il y

apportait ; celles qu'il prenait au retour ; quelle était la dépense du

vaisseau pendant la navigation ; les prêts que les marchands se faisaient

les uns aux autres ; les sociétés qu'ils faisaient entre eux, pour savoir

si elles étaient équitables et fidèlement observées ; enfin, les hasards

des naufrages et les autres malheurs du commerce, pour prévenir la ruine

des marchands, qui, par l'avidité du gain, entreprennent souvent des

choses qui sont au delà de leurs forces.

Il voulut qu'on punît sévèrement toutes les banqueroutes, parce que

celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de

témérité. En même temps, il fit des règles pour faire en sorte qu'il fût

aisé de ne faire jamais banqueroute. Il établit des magistrats à qui les

marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profits, de leur

dépense, et de leurs entreprises. Il ne leur était jamais permis de

risquer le bien d'autrui, et ils ne pouvaient même risquer que la moitié

du leur. De plus, ils faisaient en société les entreprises qu'ils ne

pouvaient faire seuls ; et la police de ces sociétés était inviolable,

par la rigueur des peines imposées à ceux qui ne les suivraient pas.

D'ailleurs, la liberté du commerce était entière : bien loin de le gêner

par des impôts, on promettait une récompense à tous les marchands qui

pourraient attirer à Salente le commerce de quelque nouvelle nation.

Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts. Le

commerce de cette ville était semblable au flux et au reflux de la mer.

Les trésors y entraient comme les flots viennent l'un sur l'autre*. Tout

y était apporté et tout en sortait librement. Tout ce qui entrait était

utile ; tout ce qui sortait laissait, en sortant, d'autres richesses en

sa place. La justice sévère présidait dans le port, au milieu de tant de

nations. La franchise, la bonne foi, la candeur, semblaient, du haut de

ces superbes tours, appeler les marchands des terres les plus éloignées:

chacun de ces marchands, soit qu'il vînt des rives orientales où le

soleil sort chaque jour du sein des ondes, soit qu'il fût parti de cette

grande mer où le soleil, lassé de son cours, va éteindre ses feux,

vivait paisible et en sûreté dans Salente comme dans sa patrie.

Pour le dedans de la ville, Mentor visita tous les magasins, toutes les

boutiques d'artisans, et toutes les places publiques. Il défendit toutes

les marchandises de pays étrangers qui pouvaient introduire le luxe et

la mollesse. Il régla les habits, la nourriture, les meubles, la

grandeur et l'ornement des maisons, pour toutes les conditions

différentes. Il bannit tous les ornements d'or et d'argent ; et il dit à

Idoménée : Je ne connais qu'un seul moyen pour rendre votre peuple

modeste dans sa dépense, c'est que vous lui en donniez vous-même

l'exemple. Il est nécessaire que vous ayez une certaine majesté dans

votre extérieur ; mais votre autorité sera assez marquée par vos gardes

et par les principaux officiers qui vous environnent. Contentez-vous

d'un habit de laine très-fine, teinte en pourpre ; que les principaux de

l'État, après vous, soient vêtus de la même laine, et que toute la

différence ne consiste que dans la couleur et dans une légère broderie

d'or que vous aurez sur le bord de votre habit. Les différentes couleurs

serviront à distinguer les différentes conditions, sans avoir besoin ni

d'or, ni d'argent, ni de pierreries.

Réglez les conditions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui

ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le

mérite et l'autorité des emplois seront assez contents de venir après

ces anciennes et illustres familles, qui sont dans une si longue

possession des premiers honneurs. Les hommes qui n'ont pas la même

noblesse leur céderont sans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez

point à se méconnaître dans une trop prompte et trop haute fortune, et

que vous donniez des louanges à la modération de ceux qui seront

modestes dans la prospérité. La distinction la moins exposée à l'envie

est celle qui vient d'une longue suite d'ancêtres. Pour la vertu, elle

sera assez excitée, et on aura assez d'empressement à servir l'État,

pourvu que vous donniez des couronnes et des statues aux belles actions,

et que ce soit un commencement de noblesse pour les enfants de ceux qui

les auront faites.

Les personnes du premier rang, après vous, seront vêtues de blanc, avec

une frange d'or au bas de leurs habits. Ils auront au doigt un anneau

d'or, et au cou une médaille d'or avec votre portrait. Ceux du second

rang seront vêtus de bleu : ils porteront une frange d'argent, avec

l'anneau, et point de médaille ; les troisièmes, de vert, sans anneau et

sans frange, mais avec la médaille d'argent ; les quatrièmes, d'un jaune

d'aurore ; les cinquièmes, d'un rouge pâle ou de rose ; les sixièmes, de

gris de lin ; et les septièmes, qui seront les derniers du peuple, d'une

couleur mêlée de jaune et de blanc. Voilà les habits de sept conditions

différentes pour les hommes libres. Tous les esclaves seront vêtus de

gris-brun. Ainsi, sans aucune dépense, chacun sera distingué suivant sa

condition, et on bannira de Salente tous les arts qui ne servent qu'à

entretenir le faste. Tous les artisans qui seraient employés à ces arts

pernicieux serviront ou aux arts nécessaires, qui sont en petit nombre,

ou au commerce, ou à l'agriculture. On ne souffrira jamais aucun

changement, ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des habits;

car il est indigne que des hommes, destinés à une vie sérieuse et noble,

s'amusent à inventer des parures affectées, ni qu'ils permettent que

leurs femmes, à qui ces amusements seraient moins honteux, tombent

jamais dans cet excès.

Mentor, semblable à un habile jardinier qui retranche dans ses arbres

fruitiers le bois inutile, tâchait ainsi de retrancher le faste inutile

qui corrompait les mœurs : il ramenait toutes choses à une noble et

frugale simplicité. Il régla de même la nourriture des citoyens et des

esclaves. Quelle honte, disait-il, que les hommes les plus élevés

fassent consister leur grandeur dans les ragoûts, par lesquels ils

amollissent leurs âmes, et ruinent insensiblement la santé de leurs

corps ! Ils doivent faire consister leur bonheur dans leur modération,

dans leur autorité pour faire du bien aux autres hommes, et dans la

réputation que leurs bonnes actions doivent leur procurer. La sobriété

rend la nourriture la plus simple très-agréable. C'est elle qui donne,

avec la santé la plus vigoureuse, les plaisirs les plus purs et les plus

constants. Il faut donc borner les repas aux viandes les meilleures,

mais apprêtées sans aucun ragoût. C'est un art pour empoisonner les

hommes, que celui d'irriter leur appétit au delà de leur vrai besoin.

Idoménée comprit bien qu'il avait eu tort de laisser les habitants de sa

nouvelle ville amollir et corrompre leurs mœurs, en violant toutes les

lois de Minos sur la sobriété ; mais le sage Mentor lui fit remarquer que

les lois mêmes, quoique renouvelées, seraient inutiles, si l'exemple du

roi ne leur donnait une autorité qui ne pouvait venir d'ailleurs.

Aussitôt Idoménée régla sa table, où il n'admit que du pain excellent,

du vin du pays, qui est fort et agréable, mais en fort petite quantité,

avec des viandes simples, telles qu'il en mangeait avec les autres Grecs

au siége de Troie. Personne n'osa se plaindre d'une règle que le roi

s'imposait lui-même ; et chacun se corrigea de la profusion et de la

délicatesse où l'on commençait à se plonger pour les repas.

Mentor retrancha ensuite la musique molle et efféminée, qui corrompait

toute la jeunesse. Il ne condamna pas avec une moindre sévérité la

musique bachique, qui n'enivre guère moins que le vin, et qui produit

des mœurs pleines d'emportement et d'impudence. Il borna toute la

musique aux fêtes dans les temples, pour y chanter les louanges des

dieux et des héros qui ont donné l'exemple des plus rares vertus. Il ne

permit aussi que pour les temples les grands ornements d'architecture,

tels que les colonnes, les frontons, les portiques ; il donna des modèles

d'une architecture simple et gracieuse, pour faire, dans un médiocre

espace, une maison gaie et commode pour une famille nombreuse ; en sorte

qu'elle fût tournée à un aspect sain, que les logements en fussent

dégagés les uns des autres, que l'ordre et la propreté s'y conservassent

facilement, et que l'entretien fût de peu de dépense.

Il voulut que chaque maison un peu considérable eût un salon et un petit

péristyle, avec de petites chambres pour toutes les personnes libres.

Mais il défendit très-sévèrement la multitude superflue et la

magnificence des logements. Ces divers modèles de maisons, suivant la

grandeur des familles, servirent à embellir à peu de frais une partie

de la ville, et à la rendre régulière ; au lieu que l'autre partie, déjà

achevée suivant le caprice et le faste des particuliers, avait, malgré

sa magnificence, une disposition moins agréable et moins commode. Cette

nouvelle ville fut bâtie en très-peu de temps, parce que la côte voisine

de la Grèce fournit de bons architectes, et qu'on fit venir un

très-grand nombre de maçons de l'Épire et de plusieurs autres pays, à

condition qu'après avoir achevé leurs travaux ils s'établiraient autour

de Salente, y prendraient des terres à défricher, et serviraient à

peupler la campagne.

La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts qu'il n'est pas

permis d'abandonner ; mais il voulut qu'on souffrît dans Salente peu

d'hommes attachés à ces arts. Il établit une école où présidaient des

maîtres d'un goût exquis, qui examinaient les jeunes élèves. Il ne faut,

disait-il, rien de bas et de faible dans ces arts qui ne sont pas

absolument nécessaires. Par conséquent, on n'y doit admettre que des

jeunes gens d'un génie qui promette beaucoup, et qui tendent à la

perfection. Les autres sont nés pour des arts moins nobles, et ils

seront employés plus utilement aux besoins ordinaires de la république.

Il ne faut, disait-il, employer les sculpteurs et les peintres, que pour

conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions. C'est

dans les bâtiments publics, ou dans les tombeaux, qu'on doit conserver

des représentations de tout ce qui a été fait avec une vertu

extraordinaire pour le service de la patrie. Au reste, la modération et

la frugalité de Mentor n'empêchèrent pas qu'il n'autorisât tous les

grands bâtiments destinés aux courses de chevaux et de chariots, aux

combats de lutteurs, à ceux du ceste, et à tous les autres exercices qui

cultivent les corps pour les rendre plus adroits et plus vigoureux.

Il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des étoffes

façonnées des pays éloignés, des broderies d'un prix excessif, des vases

d'or et d'argent avec des figures de dieux, d'hommes et d'animaux;

enfin, des liqueurs et des parfums. Il voulut même que les meubles de

chaque maison fussent simples, et faits de manière à durer longtemps ; en

sorte que les Salentins, qui se plaignaient hautement de leur pauvreté,

commencèrent à sentir combien ils avaient de richesses superflues : mais

c'était des richesses trompeuses qui les appauvrissaient, et ils

devenaient effectivement riches à mesure qu'ils avaient le courage de

s'en dépouiller. C'est s'enrichir, disaient-ils eux-mêmes, que de

mépriser de telles richesses, qui épuisent l'État, et que de diminuer

ses besoins, en les réduisant aux vraies nécessités de la nature.

Mentor se hâta de visiter les arsenaux et tous les magasins, pour savoir

si les armes et toutes les autres choses nécessaires à la guerre étaient

en bon état : car il faut, disait-il, être toujours prêt à faire la

guerre, pour n'être jamais réduit au malheur de la faire. Il trouva que

plusieurs choses manquaient partout. Aussitôt on assembla des ouvriers

pour travailler sur le fer, sur l'acier, et sur l'airain. On voyait

s'élever des fournaises ardentes, des tourbillons de fumée et de flammes

semblables à ces feux souterrains que vomit le mont Etna. Le marteau

résonnait sur l'enclume, qui gémissait sous les coups redoublés. Les

montagnes voisines et les rivages de la mer en retentissaient ; on eût

cru être dans cette île[40], où Vulcain, animant les Cyclopes, forge des

foudres pour le père des dieux ; et, par une sage prévoyance, on voyait

dans une profonde paix tous les préparatifs de la guerre.

Ensuite Mentor sortit de la ville avec Idoménée, et trouva une grande

étendue de terres fertiles qui demeuraient incultes : d'autres n'étaient

cultivées qu'à demi, par la négligence et par la pauvreté des

laboureurs, qui manquant d'hommes et de bœufs, manquaient aussi de

courage et de force de corps pour mettre l'agriculture dans sa

perfection. Mentor, voyant cette campagne désolée, dit au roi : La terre

ne demande ici qu'à enrichir ses habitants ; mais les habitants manquent

à la terre. Prenons donc tous ces artisans superflus qui sont dans la

ville, et dont les métiers ne serviraient qu'à dérégler les mœurs, pour

leur faire cultiver ces plaines et ces collines. Il est vrai que c'est

un malheur, que tous ces hommes exercés à des arts qui demandent une vie

sédentaire ne soient point exercés au travail ; mais voici un moyen d'y

remédier. Il faut partager entre eux les terres vacantes, et appeler à

leur secours des peuples voisins, qui feront sous eux le plus rude

travail. Ces peuples le feront, pourvu qu'on leur promette des

récompenses convenables sur les fruits des terres mêmes qu'ils

défricheront : ils pourront, dans la suite, en posséder une partie et

être ainsi incorporés à votre peuple, qui n'est pas assez nombreux.

Pourvu qu'ils soient laborieux et dociles aux lois, vous n'aurez point

de meilleurs sujets, et ils accroîtront votre puissance. Vos artisans de

la ville, transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants au

travail et au goût de la vie champêtre. De plus, tous les maçons des

pays étrangers, qui travaillent à bâtir votre ville, se sont engagés à

défricher une partie de vos terres, et à se faire laboureurs:

incorporez-les à votre peuple, dès qu'ils auront achevé leurs ouvrages

de la ville. Ces ouvriers sont ravis de s'engager à passer leur vie sous

une domination qui est maintenant si douce. Comme ils sont robustes et

laborieux, leur exemple servira pour exciter au travail les habitants

transplantés de la ville à la campagne, avec lesquels ils seront mêlés.

Dans la suite, tout le pays sera peuplé de familles vigoureuses et

adonnées à l'agriculture.

Au reste, ne soyez point en peine de la multiplication de ce peuple ; il

deviendra bientôt innombrable, pourvu que vous facilitiez les mariages.

La manière de les faciliter est bien simple ; presque tous les hommes ont

l'inclination de se marier ; il n'y a que la misère qui les en empêche.

Si vous ne les chargez point d'impôts, ils vivront sans peine avec leurs

femmes et leurs enfants ; car la terre n'est jamais ingrate ; elle nourrit

toujours de ses fruits ceux qui la cultivent soigneusement*; elle ne

refuse ses biens qu'à ceux qui craignent de lui donner leurs peines.

Plus les laboureurs ont d'enfants, plus ils sont riches, si le prince ne

les appauvrit pas ; car leurs enfants, dès leur plus tendre jeunesse,

commencent à les secourir. Les plus jeunes conduisent les moutons dans

les pâturages ; les autres, qui sont plus grands, mènent déjà les grands

troupeaux ; les plus âgés labourent avec leur père. Cependant la mère de

toute la famille prépare un repas simple à son époux et à ses chers

enfants, qui doivent revenir fatigués du travail de la journée ; elle a

soin de traire ses vaches et ses brebis, et on voit couler des ruisseaux

de lait ; elle fait un grand feu, autour duquel toute la famille

innocente et paisible prend plaisir à chanter tout le soir, en attendant

le doux sommeil : elle prépare des fromages, des châtaignes, et des

fruits conservés dans la même fraîcheur que si on venait de les

cueillir*. Le berger revient avec sa flûte, et chante à la famille

assemblée les nouvelles chansons qu'il a apprises dans les hameaux

voisins. Le laboureur rentre avec sa charrue ; et ses bœufs fatigués

marchent, le cou penché, d'un pas lent et tardif, malgré l'aiguillon qui

les presse*. Tous les maux du travail finissent avec la journée. Les

pavots que le sommeil, par l'ordre des dieux, répand sur la terre,

apaisent tous les noirs soucis par leurs charmes, et tiennent toute la

nature dans un doux enchantement ; chacun s'endort, sans prévoir les

peines du lendemain.

Heureux ces hommes sans ambition, sans défiance, sans artifice, pourvu

que les dieux leur donnent un bon roi, qui ne trouble point leur joie

innocente ! Mais quelle horrible inhumanité, que de leur arracher, pour

des desseins pleins de faste et d'ambition, les doux fruits de leur

terre, qu'ils ne tiennent que de la libérale nature et de la sueur de

leur front ! La nature seule tirerait de son sein fécond tout ce qu'il

faudrait pour un nombre infini d'hommes modérés et laborieux ; mais c'est

l'orgueil et la mollesse de certains hommes qui en mettent tant d'autres

dans une affreuse pauvreté.

Que ferai-je, disait Idoménée, si ces peuples que je répandrai dans ces

fertiles campagnes négligent de les cultiver?

Faites, lui répondait Mentor, tout le contraire de ce qu'on fait

communément. Les princes avides et sans prévoyance ne songent qu'à

charger d'impôts ceux d'entre leurs sujets qui sont les plus vigilants

et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens ; c'est qu'ils

espèrent en être payés plus facilement : en même temps, ils chargent

moins ceux que la paresse rend plus misérables. Renversez ce mauvais

ordre, qui accable les bons, qui récompense le vice et qui introduit une

négligence aussi funeste au roi même qu'à tout l'État. Mettez des taxes,

des amendes, et même, s'il le faut, d'autres peines rigoureuses, sur

ceux qui négligeront leurs champs, comme vous puniriez des soldats qui

abandonneraient leurs postes dans la guerre ; au contraire, donnez des

grâces et des exemptions aux familles qui, se multipliant, augmentent à

proportion la culture de leurs terres. Bientôt les familles se

multiplieront et tout le monde s'animera au travail ; il deviendra même

honorable. La profession de laboureur ne sera plus méprisée, n'étant

plus accablée de tant de maux. On reverra la charrue en honneur, maniée

par des mains victorieuses qui auraient défendu la patrie. Il ne sera

pas moins beau de cultiver l'héritage reçu de ses ancêtres, pendant une

heureuse paix, que de l'avoir défendu généreusement pendant les troubles

de la guerre. Toute la campagne refleurira : Cérès se couronnera d'épis

dorés ; Bacchus, foulant à ses pieds les raisins, fera couler, du

penchant des montagnes, des ruisseaux de vin plus doux que le nectar;

les creux vallons retentiront des concerts des bergers, qui, le long des

clairs ruisseaux, joindront leurs voix avec leurs flûtes, pendant que

leurs troupeaux bondissants paîtront sur l'herbe et parmi les fleurs,

sans craindre les loups.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 16 / 34 段