faisons la paix, combien nous sommes éloignés de vouloir faire la guerre
par une vaine gloire, ou par l'injuste avidité de nous agrandir au
préjudice de nos voisins. Mais que peut-on faire quand on se trouve
auprès d'un prince violent, qui ne connaît point d'autre loi que son
intérêt, et qui ne perd aucune occasion d'envahir les terres des autres
États ? Ne croyez pas que je parle d'Idoménée ; non, je n'ai plus de lui
cette pensée : c'est Adraste, roi des Dauniens, de qui nous avons tout à
craindre. Il méprise les dieux, et croit que tous les hommes qui sont
sur la terre ne sont nés que pour servir à sa gloire par leur servitude.
Il ne veut point de sujets dont il soit le roi et le père ; il veut des
esclaves et des adorateurs ; il se fait rendre les honneurs divins.
Jusqu'ici l'aveugle fortune a favorisé ses plus injustes entreprises.
Nous nous étions hâtés de venir attaquer Salente, pour nous défaire du
plus faible de nos ennemis, qui ne commençait qu'à s'établir sur cette
côte, afin de tourner ensuite nos armes contre cet autre ennemi plus
puissant. Il a déjà pris plusieurs villes de nos alliés. Ceux de Crotone
ont perdu contre lui deux batailles. Il se sert de toutes sortes de
moyens pour contenter son ambition : la force et l'artifice, tout lui est
égal, pourvu qu'il accable ses ennemis. Il a amassé de grands trésors;
ses troupes sont disciplinées et aguerries ; ses capitaines sont
expérimentés ; il est bien servi ; il veille lui-même sans cesse sur tous
ceux qui agissent par ses ordres. Il punit sévèrement les moindres
fautes, et récompense avec libéralité les services qu'on lui rend. Sa
valeur soutient et anime celle de toutes ses troupes. Ce serait un roi
accompli, si la justice et la bonne foi réglaient sa conduite ; mais il
ne craint ni les dieux, ni le reproche de sa conscience. Il compte même
pour rien la réputation ; il la regarde comme un vain fantôme qui ne doit
arrêter que les esprits faibles. Il ne compte pour un bien solide et
réel, que l'avantage de posséder de grandes richesses, d'être craint, et
de fouler à ses pieds tout le genre humain. Bientôt son armée paraîtra
sur nos terres ; et, si l'union de tant de peuples ne nous met en état de
lui résister, toute espérance de liberté nous sera ôtée. C'est l'intérêt
d'Idoménée, aussi bien que le nôtre, de s'opposer à ce voisin, qui ne
peut souffrir rien de libre dans son voisinage. Si nous étions vaincus,
Salente serait menacée du même malheur. Hâtons-nous donc tous ensemble
de le prévenir.
Pendant que Nestor parlait ainsi, on s'avançait vers la ville, car
Idoménée avait prié tous les rois et tous les principaux chefs d'y
entrer pour y passer la nuit.
LIVRE DIXIÈME.
SOMMAIRE.
Nestor, au nom des alliés, demande des secours à Idoménée contre les
Dauniens, leurs ennemis.--Idoménée leur promet des troupes.--Mentor le
désapprouve de s'être engagé dans une nouvelle guerre.--Éclairé par ce
sage conseil, Idoménée persuade aux alliés qu'il leur suffira d'avoir
dans leur armée Télémaque avec cent jeunes Crétois.--Après le départ de
Télémaque, Mentor examine en détail la ville et le royaume de Salente,
l'état de son commerce et toutes les parties de l'administration.--Il
fait faire à Idoménée de nouveaux règlements pour le commerce et pour la
police ; lui fait partager en sept classes le peuple dont il désigne les
rangs par la diversité des costumes ; lui fait proscrire le luxe et les
arts inutiles pour appliquer les artisans au commerce et surtout à
l'agriculture qu'il remet en honneur.--Heureux effets de cette réforme.
Cependant toute l'armée des alliés dressait ses tentes, et la campagne
était déjà couverte de riches pavillons de toutes sortes de couleurs, où
les Hespériens fatigués attendaient le sommeil. Quand les rois, avec
leur suite, furent entrés dans la ville, ils parurent étonnés qu'en si
peu de temps on eût pu faire tant de bâtiments magnifiques, et que
l'embarras d'une si grande guerre n'eût point empêché cette ville
naissante de croître et de s'embellir tout à coup.
On admira la sagesse et la vigilance d'Idoménée, qui avait fondé un si
beau royaume ; et chacun concluait que, la paix étant faite avec lui, les
alliés seraient bien puissants s'il entrait dans leur ligue contre les
Dauniens. On proposa à Idoménée d'y entrer ; il ne put rejeter une si
juste proposition, et il promit des troupes. Mais comme Mentor
n'ignorait rien de tout ce qui est nécessaire pour rendre un État
florissant, il comprit que les forces d'Idoménée ne pouvaient pas être
aussi grandes qu'elles le paraissaient ; il le prit en particulier, et
lui parla ainsi:
Vous voyez que nos soins ne vous ont pas été inutiles. Salente est
garantie des malheurs qui la menaçaient. Il ne tient plus qu'à vous d'en
élever jusqu'au ciel la gloire, et d'égaler la sagesse de Minos votre
aïeul, dans le gouvernement de vos peuples. Je continue à vous parler
librement, supposant que vous le voulez, et que vous détestez toute
flatterie. Pendant que ces rois ont loué votre magnificence, je pensais
en moi-même à la témérité de votre conduite. A ce mot de témérité,
Idoménée changea de visage, ses yeux se troublèrent, il rougit, et peu
s'en fallut qu'il n'interronpît Mentor pour lui témoigner son
ressentiment. Mentor lui dit d'un ton modeste et respectueux, mais libre
et hardi : Ce mot de témérité vous choque, je le vois bien : tout autre
que moi aurait eu tort de s'en servir ; car il faut respecter les rois,
et ménager leur délicatesse, même en les reprenant. La vérité par
elle-même les blesse assez, sans y ajouter des termes forts ; mais j'ai
cru que vous pourriez souffrir que je vous parlasse sans adoucissement
pour vous découvrir votre faute. Mon dessein a été de vous accoutumer à
entendre nommer les choses par leur nom, et à comprendre que quand les
autres vous donneront des conseils sur votre conduite, ils n'oseront
jamais vous dire tout ce qu'ils penseront. Il faudra, si vous voulez n'y
être point trompé, que vous compreniez toujours plus qu'ils ne vous
diront sur les choses qui vous seront désavantageuses. Pour moi, je veux
bien adoucir mes paroles selon votre besoin ; mais il vous est utile
qu'un homme sans intérêt et sans conséquence vous parle en secret un
langage dur. Nul autre n'osera jamais vous le parler : vous ne verrez la
vérité qu'à demi, et sous de belles enveloppes.
A ces mots, Idoménée, déjà revenu de sa première promptitude, parut
honteux de sa délicatesse. Vous voyez, dit-il à Mentor, ce que fait
l'habitude d'être flatté. Je vous dois le salut de mon nouveau royaume;
il n'y a aucune vérité que je ne me croie heureux d'entendre de votre
bouche ; mais ayez pitié d'un roi que la flatterie avait empoisonné, et
qui n'a pu, même dans ses malheurs, trouver des hommes assez généreux
pour lui dire la vérité. Non, je n'ai jamais trouvé personne qui m'ait
assez aimé pour vouloir me déplaire en me disant la vérité tout entière.
En disant ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeux, et il embrassait
tendrement Mentor. Alors ce sage vieillard lui dit : C'est avec douleur
que je me vois contraint de vous dire des choses dures ; mais puis-je
vous trahir en vous cachant la vérité ? Mettez-vous en ma place. Si vous
avez été trompé jusqu'ici, c'est que vous avez bien voulu l'être ; c'est
que vous avez craint des conseillers trop sincères. Avez-vous cherché
les gens les plus désintéressés, et les plus propres à vous contredire?
Avez-vous pris soin de faire parler les hommes les moins empressés à
vous plaire, les plus désintéressés dans leur conduite, les plus
capables de condamner vos passions et vos sentiments injustes ? Quand
vous avez trouvé des flatteurs, les avez-vous écartés ? vous en êtes-vous
défié ? Non, non, vous n'avez point fait ce que font ceux qui aiment la
vérité, et qui méritent de la connaître. Voyons si vous aurez maintenant
le courage de vous laisser humilier par la vérité qui vous condamne.
Je disais donc que ce qui vous attire tant de louanges ne mérite que
d'être blâmé. Pendant que vous aviez au dehors tant d'ennemis qui
menaçaient votre royaume encore mal établi, vous ne songiez au dedans de
votre nouvelle ville qu'à y faire des ouvrages magnifiques. C'est ce qui
vous a coûté tant de mauvaises nuits, comme vous me l'avez avoué
vous-même. Vous avez épuisé vos richesses ; vous n'avez songé ni à
augmenter votre peuple, ni à cultiver les terres fertiles de cette côte.
Ne fallait-il pas regarder ces deux choses comme les deux fondements
essentiels de votre puissance : avoir beaucoup de bons hommes, et des
terres bien cultivées pour les nourrir ? Il fallait une longue paix dans
ces commencements, pour favoriser la multiplication de votre peuple.
Vous ne deviez songer qu'à l'agriculture et à l'établissement des plus
sages lois. Une vaine ambition vous a poussé jusques au bord du
précipice. A force de vouloir paraître grand, vous avez pensé ruiner
votre véritable grandeur. Hâtez-vous de réparer ces fautes ; suspendez
tous vos grands ouvrages ; renoncez à ce faste qui ruinerait votre
nouvelle ville ; laissez en paix respirer vos peuples ; appliquez-vous à
les mettre dans l'abondance, pour faciliter les mariages. Sachez que
vous n'êtes roi qu'autant que vous avez des peuples à gouverner, et que
votre puissance doit se mesurer, non par l'étendue des terres que vous
occuperez, mais par le nombre des hommes qui habiteront ces terres, et
qui seront attachés à vous obéir. Possédez une bonne terre, quoique
médiocre en étendue ; couvrez-la de peuples innombrables, laborieux et
disciplinés ; faites que ces peuples vous aiment : vous êtes plus
puissant, plus heureux, plus rempli de gloire, que tous les conquérants
qui ravagent tant de royaumes.
Que ferai-je donc à l'égard de ces rois ? répondit Idoménée ; leur
avouerai-je ma faiblesse ? Il est vrai que j'ai négligé l'agriculture, et
même le commerce, qui m'est si facile sur cette côte : je n'ai songé qu'à
faire une ville magnifique. Faudra-t-il donc, mon cher Mentor, me
déshonorer dans l'assemblée de tant de rois, et découvrir mon
imprudence ? S'il le faut, je le veux ; je le ferai sans hésiter, quoi
qu'il m'en coûte ; car vous m'avez appris qu'un vrai roi ; qui est fait
pour ses peuples, et qui se doit tout entier à eux, doit préférer le
salut de son royaume à sa propre réputation.
Ce sentiment est digne du père des peuples, reprit Mentor ; c'est à cette
bonté, et non à la vaine magnificence de votre ville, que je reconnais
en vous le cœur d'un vrai roi. Mais il faut ménager votre honneur, pour
l'intérêt même de votre royaume. Laissez-moi faire ; je vais faire
entendre à ces rois que vous vous êtes engagé à rétablir Ulysse, s'il
est encore vivant, ou du moins son fils, dans la puissance royale, à
Ithaque, et que vous voulez en chasser par force tous les amants de
Pénélope. Ils n'auront pas de peine à comprendre que cette guerre
demande des troupes nombreuses. Ainsi, ils consentiront que vous ne leur
donniez d'abord qu'un faible secours contre les Dauniens.
A ces mots, Idoménée parut comme un homme qu'on soulage d'un fardeau
accablant. Vous sauvez, cher ami, dit-il à Mentor, mon honneur, et la
réputation de cette ville naissante, dont vous cacherez l'épuisement à
tous mes voisins. Mais quelle apparence de dire que je veux envoyer des
troupes à Ithaque pour y rétablir Ulysse, ou du moins Télémaque son
fils, pendant que Télémaque lui-même est engagé à aller à la guerre
contre les Dauniens!
Ne soyez point en peine, répliqua Mentor ; je ne dirai rien que de vrai.
Les vaisseaux que vous enverrez pour l'établissement de votre commerce
iront sur la côte d'Épire* ils feront à la fois deux choses : l'une, de
rappeler sur votre côte les marchands étrangers, que les trop grands
impôts éloignaient de Salente ; l'autre, de chercher des nouvelles
d'Ulysse. S'il est encore vivant, il faut qu'il ne soit pas loin de ces
mers qui divisent la Grèce d'avec l'Italie ; et on assure qu'on l'a vu
chez les Phéaciens. Quand même il n'y aurait plus aucune espérance de le
revoir, vos vaisseaux rendront un signalé service à son fils : ils
répandront dans Ithaque et dans tous les pays voisins la terreur du nom
du jeune Télémaque, qu'on croyait mort comme son père. Les amants de
Pénélope seront étonnés d'apprendre qu'il est prêt à revenir avec le
secours d'un puissant allié. Les Ithaciens n'oseront secouer le joug.
Pénélope sera consolée, et refusera toujours de choisir un nouvel époux.
Ainsi vous servirez Télémaque, pendant qu'il sera en votre place avec
les alliés de cette côte d'Italie contre les Dauniens.
A ces mots, Idoménée s'écria : Heureux le roi qui est soutenu par de
sages conseils ! Un ami sage et fidèle vaut mieux à un roi, que des
armées victorieuses. Mais doublement heureux le roi qui sent son
bonheur, et qui en sait profiter par le bon usage des sages conseils!
car souvent il arrive qu'on éloigne de sa confiance les hommes sages et
vertueux dont on craint la vertu, pour prêter l'oreille à des flatteurs
dont on ne craint point la trahison. Je suis moi-même tombé dans cette
faute, et je vous raconterai tous les malheurs qui me sont venus par un
faux ami, qui flattait mes passions dans l'espérance que je flatterais à
mon tour les siennes.
Mentor fit aisément entendre aux rois alliés qu'Idoménée devait se
charger des affaires de Télémaque, pendant que celui-ci irait avec eux.
Ils se contentèrent d'avoir dans leur armée le jeune fils d'Ulysse avec
cent jeunes Crétois qu'Idoménée lui donna pour l'accompagner ; c'était la
fleur de la jeune noblesse que ce roi avait emmenée de Crète. Mentor lui
avait conseillé de les envoyer dans cette guerre. Il faut, disait-il,
avoir soin, pendant la paix, de multiplier le peuple ; mais, de peur que
toute la nation ne s'amollisse, et ne tombe dans l'ignorance de la
guerre, il faut envoyer dans les guerres étrangères la jeune noblesse.
Ceux-là suffisent pour entretenir toute la nation dans une émulation de
gloire, dans l'amour des armes, dans le mépris des fatigues et de la
mort même, enfin dans l'expérience de l'art militaire.
Les rois alliés partirent de Salente contents d'Idoménée, et charmés de
la sagesse de Mentor : ils étaient pleins de joie de ce qu'ils emmenaient
avec eux Télémaque. Celui-ci ne put modérer sa douleur quand il fallut
se séparer de son ami. Pendant que les rois alliés faisaient leurs
adieux, et juraient à Idoménée qu'ils garderaient avec lui une éternelle
alliance, Mentor tenait Télémaque serré entre ses bras, et se sentait
arrosé de ses larmes. Je suis insensible, disait Télémaque, à la joie
d'aller acquérir de la gloire, et je ne suis touché que de la douleur de
notre séparation. Il me semble que je vois encore ce temps infortuné, où
les Égyptiens m'arrachèrent d'entre vos bras, et m'éloignèrent de vous
sans me laisser aucune espérance de vous revoir.
Mentor répondait à ces paroles avec douceur, pour le consoler. Voici,
lui disait-il, une séparation bien différente : elle est volontaire, elle
sera courte ; vous allez chercher la victoire. Il faut, mon fils, que
vous m'aimiez d'un amour moins tendre et plus courageux : accoutumez-vous
à mon absence ; vous ne m'aurez pas toujours : il faut que ce soit la
sagesse et la vertu, plutôt que la présence de Mentor, qui vous
inspirent ce que vous devez faire.
En disant ces mots, la déesse, cachée sous la figure de Mentor, couvrait
Télémaque de son égide ; elle répandait au dedans de lui l'esprit de
sagesse et de prévoyance, la valeur intrépide et la douce modération,
qui se trouvent si rarement ensemble. Allez, disait Mentor, au milieu
des plus grands périls, toutes les fois qu'il sera utile que vous y
alliez. Un prince se déshonore encore plus en évitant les dangers dans
les combats, qu'en n'allant jamais à la guerre. Il ne faut point que le
courage de celui qui commande aux autres puisse être douteux. S'il est
nécessaire à un peuple de conserver son chef ou son roi, il lui est
encore plus nécessaire de ne le voir point dans une réputation douteuse
sur la valeur. Souvenez-vous que celui qui commande doit être le modèle
de tous les autres ; son exemple doit animer toute l'armée. Ne craignez
donc aucun danger, ô Télémaque, et périssez dans les combats plutôt que
de faire douter de votre courage. Les flatteurs qui auront le plus
d'empressement pour vous empêcher de vous exposer au péril dans les
occasions nécessaires seront les premiers à dire en secret que vous
manquez de cœur, s'ils vous trouvent facile à arrêter dans ces
occasions.
Mais aussi n'allez pas chercher les périls sans utilité. La valeur ne
peut être une vertu qu'autant qu'elle est réglée par la prudence:
autrement, c'est un mépris insensé de la vie, et une ardeur brutale. La
valeur emportée n'a rien de sûr : celui qui ne se possède point dans les
dangers est plutôt fougueux que brave ; il a besoin d'être hors de lui
pour se mettre au-dessus de la crainte, parce qu'il ne peut la surmonter
par la situation naturelle de son cœur. En cet état, s'il ne fuit pas,
du moins il se trouble ; il perd la liberté de son esprit, qui lui serait
nécessaire pour donner de bons ordres, pour profiter des occasions, pour
renverser les ennemis, et pour servir sa patrie. S'il a toute l'ardeur
d'un soldat, il n'a point le discernement d'un capitaine. Encore même
n'a-t-il pas le vrai courage d'un simple soldat ; car le soldat doit
conserver dans le combat la présence d'esprit et la modération
nécessaire pour obéir. Celui qui s'expose témérairement trouble l'ordre
et la discipline des troupes, donne un exemple de témérité, et expose
souvent l'armée entière à de grands malheurs. Ceux qui préfèrent leur
vaine ambition à la sûreté de la cause commune méritent des châtiments,
et non des récompenses.
Gardez-vous donc bien, mon cher fils, de chercher la gloire avec
impatience. Le vrai moyen de la trouver est d'attendre tranquillement
l'occasion favorable. La vertu se fait d'autant plus révérer, qu'elle se
montre plus simple, plus modeste, plus ennemie de tout faste. C'est à
mesure que la nécessité de s'exposer au péril augmente, qu'il faut aussi
de nouvelles ressources de prévoyance et de courage qui aillent toujours
croissant. Au reste, souvenez-vous qu'il ne faut s'attirer l'envie de
personne. De votre côté, ne soyez point jaloux du succès des autres.
Louez-les pour tout ce qui mérite quelque louange ; mais louez avec
discernement : disant le bien avec plaisir, cachez le mal, et n'y pensez
qu'avec douleur. Ne décidez point devant ces anciens capitaines qui ont
toute l'expérience que vous ne pouvez avoir : écoutez-les avec déférence;
consultez-les ; priez les plus habiles de vous instruire ; et n'ayez point
de honte d'attribuer à leurs instructions tout ce que vous ferez de
meilleur. Enfin, n'écoutez jamais les discours par lesquels on voudra
exciter votre défiance ou votre jalousie contre les chefs. Parlez-leur
avec confiance et ingénuité. Si vous croyez qu'ils aient manqué à votre
égard, ouvrez-leur votre cœur, expliquez-leur toutes vos raisons. S'ils
sont capables de sentir la noblesse de cette conduite, vous les
charmerez, et vous tirerez d'eux tout ce que vous aurez sujet d'en
attendre. Si au contraire ils ne sont pas assez raisonnables pour entrer
dans vos sentiments, vous serez instruit par vous-même de ce qu'il y
aura en eux d'injuste à souffrir ; vous prendrez vos mesures pour ne vous
plus commettre jusqu'à ce que la guerre finisse, et vous n'aurez rien à
vous reprocher. Mais surtout ne dites jamais à certains flatteurs, qui
sèment la division, les sujets de peine que vous croirez avoir contre
les chefs de l'armée où vous serez.
Je demeurerai ici, continua Mentor, pour secourir Idoménée dans le
besoin où il est de travailler au bonheur de ses peuples, et pour
achever de lui faire réparer les fautes que les mauvais conseils et les
flatteurs lui ont fait commettre dans l'établissement de son nouveau
royaume.
Alors Télémaque ne put s'empêcher de témoigner à Mentor quelque
surprise, et même quelque mépris, pour la conduite d'Idoménée. Mais
Mentor l'en reprit d'un ton sévère. Êtes-vous étonné, lui dit-il, de ce
que les hommes les plus estimables sont encore hommes, et montrent
encore quelques restes des faiblesses de l'humanité parmi les piéges
innombrables et les embarras inséparables de la royauté ? Idoménée, il
est vrai, a été nourri dans des idées de faste et de hauteur ; mais quel
philosophe pourrait se défendre de la flatterie, s'il avait été en sa
place ? il est vrai qu'il s'est laissé trop prévenir par ceux qui ont eu
sa confiance ; mais les plus sages rois sont souvent trompés, quelques
précautions qu'ils prennent pour ne l'être pas. Un roi ne peut se passer
de ministres qui le soulagent et en qui il se confie, puisqu'il ne peut
tout faire. D'ailleurs, un roi connaît beaucoup moins que les
particuliers les hommes qui l'environnent : on est toujours masqué auprès
de lui ; on épuise toutes sortes d'artifices pour le tromper. Hélas ! cher
Télémaque, vous ne réprouverez que trop ! On ne trouve point dans les
hommes ni les vertus ni les talents qu'on y cherche. On a beau les
étudier et les approfondir, on s'y mécompte tous les jours. On ne vient
même jamais à bout de faire, des meilleurs hommes, ce qu'on aurait
besoin d'en faire pour le bien public. Ils ont leurs entêtements, leurs
incompatibilités, leurs jalousies. On ne les persuade ni on ne les
corrige guère.
Plus on a de peuples à gouverner, plus il faut de ministres, pour faire
par eux ce qu'on ne peut faire soi-même ; et plus on a besoin d'hommes à
qui on confie l'autorité, plus on est exposé à se tromper dans de tels
choix. Tel critique aujourd'hui impitoyablement les rois qui
gouvernerait demain beaucoup moins bien qu'eux, et qui ferait les mêmes
fautes, avec d'autres infiniment plus grandes, si on lui confiait la
même puissance. La condition privée, quand on y joint un peu d'esprit
pour bien parler, couvre tous les défauts naturels, relève des talents
éblouissants, et fait paraître un homme digne de toutes les places dont
il est éloigné. Mais c'est l'autorité qui met tous les talents à une
rude épreuve, et qui découvre de grands défauts.
La grandeur est comme certains verres qui grossissent tous les objets.
Tous les défauts paraissent croître dans ces hautes places, où les
moindres choses ont de grandes conséquences, et où les plus légères
fautes ont de violents contre-coups. Le monde entier est occupé à
observer un seul homme à toute heure, et à le juger en toute rigueur.
Ceux qui le jugent n'ont aucune expérience de l'état où il est. Ils n'en
sentent point les difficultés, et ils ne veulent plus qu'il soit homme,
tant ils exigent de perfection de lui. Un roi, quelque bon et sage qu'il
soit, est encore homme. Son esprit a des bornes, et sa vertu en a aussi.
Il a de l'humeur, des passions, des habitudes, dont il n'est pas tout à
fait le maître. Il est obsédé par des gens intéressés et artificieux;
il ne trouve point les secours qu'il cherche. Il tombe chaque jour dans
quelque mécompte, tantôt par ses passions et tantôt par celles de ses
ministres. A peine a-t-il réparé une faute, qu'il retombe dans une
autre. Telle est la condition des rois les plus éclairés et les plus
vertueux.
Les plus longs et les meilleurs règnes sont trop courts et trop
imparfaits, pour réparer à la fin ce qu'on a gâté, sans le vouloir, dans
les commencements. La royauté porte avec elle toutes ces misères;
l'impuissance humaine succombe sous un fardeau si accablant. Il faut
plaindre les rois et les excuser. Ne sont-ils pas à plaindre d'avoir à
gouverner tant d'hommes, dont les besoins sont infinis, et qui donnent
tant de peine à ceux qui veulent les bien gouverner ? Pour parler
franchement, les hommes sont fort à plaindre d'avoir à être gouvernés
par un roi qui n'est qu'un homme semblable à eux ; car il faudrait des
dieux pour redresser les hommes. Mais les rois ne sont pas moins à
plaindre, n'étant qu'hommes, c'est-à-dire faibles et imparfaits, d'avoir
à gouverner cette multitude innombrable d'hommes corrompus et trompeurs.
Télémaque répondit avec vivacité : Idoménée a perdu, par sa faute, le
royaume de ses ancêtres en Crète ; et, sans vos conseils, il en aurait
perdu un second à Salente.