Après avoir parlé ainsi, Mentor s'avança vers les Pyliens[38]; et

Nestor, qui l'avait reconnu, s'avança aussi pour le saluer. O Mentor,

lui dit-il, c'est avec plaisir que je vous revois. Il y a bien des

années que je vous vis, pour la première fois, dans la Phocide[39]; vous

n'aviez que quinze ans, et je prévis dès lors que vous seriez aussi

sage que vous l'avez été dans la suite. Mais par quelle aventure

avez-vous été conduit en ces lieux ? Quels sont donc les moyens que vous

avez de finir cette guerre ? Idoménée nous a contraints de l'attaquer.

Nous ne demandions que la paix ; chacun de nous avait un intérêt pressant

de la désirer ; mais nous ne pouvions plus trouver aucune sûreté avec

lui. Il a violé toutes ses promesses à l'égard de ses plus proches

voisins. La paix avec lui ne serait point une paix ; elle lui servirait

seulement à dissiper notre ligue, qui est notre unique ressource. Il a

montré à tous les peuples son dessein ambitieux de les mettre dans

l'esclavage, et il ne nous a laissé aucun moyen de défendre notre

liberté, qu'en tâchant de renverser son nouveau royaume. Par sa mauvaise

foi, nous sommes réduits à le faire périr, ou à recevoir de lui le joug

de la servitude. Si vous trouvez quelque expédient pour faire en sorte

qu'on puisse se confier à lui, et s'assurer d'une bonne paix, tous les

peuples que vous voyez ici quitteront volontiers les armes, et nous

avouerons avec joie que vous nous surpassez en sagesse.

Mentor lui répondit : Sage Nestor, vous savez qu'Ulysse m'avait confié

son fils Télémaque. Ce jeune homme, impatient de découvrir la destinée

de son père, passa chez vous à Pylos, et vous le reçûtes avec tous les

soins qu'il pouvait attendre d'un fidèle ami de son père ; vous lui

donnâtes même votre fils pour le conduire. Il entreprit ensuite de longs

voyages sur la mer ; il a vu la Sicile, l'Égypte, l'île de Chypre, celle

de Crète. Les vents, ou plutôt les dieux, l'ont jeté sur cette côte

comme il voulait retourner à Ithaque. Nous sommes arrivés ici tout à

propos pour vous épargner les horreurs d'une cruelle guerre. Ce n'est

plus Idoménée, c'est le fils du sage Ulysse, c'est moi qui vous réponds

de toutes les choses qui vous seront promises.

Pendant que Mentor parlait ainsi avec Nestor, au milieu des troupes

confédérées, Idoménée et Télémaque, avec tous les Crétois armés, les

regardaient du haut des murs de Salente ; ils étaient attentifs pour

remarquer comment les discours de Mentor seraient reçus ; et ils auraient

voulu pouvoir entendre les sages entretiens de ces deux vieillards.

Nestor avait toujours passé pour le plus expérimenté et le plus éloquent

de tous les rois de la Grèce. C'était lui qui modérait, pendant le siège

de Troie, le bouillant courroux d'Achille, l'orgueil d'Agamemnon, la

fierté d'Ajax, et le courage impétueux de Diomède. La douce persuasion

coulait de ses lèvres comme un ruisseau de miel*: sa voix seule se

faisait entendre à tous ces héros, tous se taisaient dès qu'il ouvrait

la bouche ; et il n'y avait que lui qui pût apaiser dans le camp la

farouche discorde. Il commençait à sentir les injures de la froide

vieillesse ; mais ses paroles étaient encore pleines de force et de

douceur : il racontait les choses passées, pour instruire la jeunesse par

ses expériences ; mais il les racontait avec grâce, quoique avec un peu

de lenteur. Ce vieillard, admiré de toute la Grèce, sembla avoir perdu

toute son éloquence et toute sa majesté dès que Mentor parut avec lui.

Sa vieillesse paraissait flétrie et abattue auprès de celle de Mentor,

en qui les ans semblaient avoir respecté la force et la vigueur du

tempérament. Les paroles de Mentor, quoique graves et simples, avaient

une vivacité et une autorité qui commençaient à manquer à l'autre. Tout

ce qu'il disait était court, précis et nerveux. Jamais il ne faisait

aucune redite ; jamais il ne racontait que le fait nécessaire pour

l'affaire qu'il fallait décider. S'il était obligé de parler plusieurs

fois d'une même chose, pour l'inculquer, ou pour parvenir à la

persuasion, c'était toujours par des tours nouveaux et par des

comparaisons sensibles. Il avait même je ne sais quoi de complaisant et

d'enjoué, quand il voulait se proportionner aux besoins des autres, et

leur insinuer quelque vérité. Ces deux hommes si vénérables furent un

spectacle touchant à tant de peuples assemblés.

Pendant que tous les alliés ennemis de Salente se jetaient en foule les

uns sur les autres pour les voir de plus près, et pour tâcher d'entendre

leurs sages discours, Idoménée et tous les siens s'efforçaient de

découvrir, par leurs regards avides et empressés, ce que signifiaient

leurs gestes et l'air de leurs visages.

Cependant Télémaque, impatient, se dérobe à la multitude qui

l'environne : il court à la porte par où Mentor était sorti ; il se la

fait ouvrir avec autorité. Bientôt Idoménée, qui le croit à ses côtés,

s'étonne de le voir qui court au milieu de la campagne, et qui est déjà

auprès de Nestor. Nestor le reconnaît, et se hâte, mais d'un pas pesant

et tardif, de l'aller recevoir. Télémaque saute à son cou, et le tient

serré entre ses bras sans parler. Enfin il s'écrie : O mon père ! je ne

crains pas de vous nommer ainsi ; le malheur de ne retrouver point mon

véritable père, et les bontés que vous m'avez fait sentir, me donnent le

droit de me servir d'un nom si tendre : mon père, mon père, je vous

revois ! ainsi puisse-je voir Ulysse ! Si quelque chose pouvait me

consoler d'en être privé, ce serait de trouver en vous un autre

lui-même.

Nestor ne put, à ces paroles, retenir ses larmes ; et il fut touché d'une

secrète joie, voyant celles qui coulaient avec une merveilleuse grâce

sur les joues de Télémaque. La beauté, la douceur, et la noble assurance

de ce jeune inconnu, qui traversait sans précaution tant de troupes

ennemies, étonna tous les alliés. N'est-ce pas, disaient-ils, le fils de

ce vieillard qui est venu parler à Nestor ? Sans doute, c'est la même

sagesse dans les deux âges les plus opposés de la vie. Dans l'un, elle

ne fait encore que fleurir ; dans l'autre, elle porte avec abondance les

fruits les plus mûrs.

Mentor, qui avait pris plaisir à voir la tendresse avec laquelle Nestor

venait de recevoir Télémaque, profita de cette heureuse disposition.

Voilà, lui dit-il, le fils d'Ulysse, si cher à toute la Grèce, et si

cher à vous-même, ô sage Nestor ! le voilà, je vous le livre comme un

otage, et comme le gage le plus précieux qu'on puisse vous donner de la

fidélité des promesses d'Idoménée. Vous jugez bien que je ne voudrais

pas que la perte du fils suivît celle du père, et que la malheureuse

Pénélope pût reprocher à Mentor qu'il a sacrifié son fils à l'ambition

du nouveau roi de Salente. Avec ce gage, qui est venu de lui-même

s'offrir, et que les dieux, amateurs de la paix, vous envoient, je

commence, ô peuples assemblés de tant de nations, à vous faire des

propositions pour établir à jamais une paix solide.

A ce nom de paix, on entend un bruit confus de rang en rang. Toutes ces

différentes nations frémissaient de courroux, et croyaient perdre tout

le temps où l'on retardait le combat ; ils s'imaginaient qu'on ne faisait

tous ces discours que pour ralentir leur fureur, et pour faire échapper

leur proie. Surtout les Manduriens souffraient impatiemment qu'Idoménée

espérât de les tromper encore une fois. Souvent ils entreprirent

d'interrompre Mentor ; car ils craignaient que ses discours pleins de

sagesse ne détachassent leurs alliés. Ils commençaient à se défier de

tous les Grecs qui étaient dans l'assemblée. Mentor, qui l'aperçut, se

hâta d'augmenter cette défiance, pour jeter la division dans les esprits

de tous ces peuples.

J'avoue, disait-il, que les Manduriens ont sujet de se plaindre, et de

demander quelque réparation des torts qu'ils ont soufferts ; mais il

n'est pas juste aussi que les Grecs, qui font sur cette côte des

colonies, soient suspects et odieux aux anciens peuples du pays. Au

contraire, les Grecs doivent être unis entre eux, et se faire bien

traiter par les autres ; il faut seulement qu'ils soient modérés, et

qu'ils n'entreprennent jamais d'usurper les terres de leurs voisins. Je

sais qu'Idoménée a eu le malheur de vous donner des ombrages ; mais il

est aisé de guérir toutes vos défiances. Télémaque et moi, nous nous

offrons à être des otages qui vous répondent de la bonne foi d'Idoménée.

Nous demeurerons entre vos mains jusqu'à ce que les choses qu'on vous

promettra soient fidèlement accomplies. Ce qui vous irrite, ô

Manduriens, s'écria-t-il, c'est que les troupes des Crétois ont saisi

les passages de vos montagnes par surprise, et que par là ils sont en

état d'entrer malgré vous, aussi souvent qu'il leur plaira, dans le pays

où vous vous êtes retirés, pour leur laisser le pays uni qui est sur le

rivage de la mer. Ces passages, que les Crétois ont fortifiés par de

hautes tours pleines de gens armés, sont donc le véritable sujet de la

guerre. Répondez-moi ; y en a-t-il encore quelque autre?

Alors le chef des Manduriens s'avança, et parla ainsi : Que n'avons-nous

pas fait pour éviter cette guerre ! Les dieux nous sont témoins que nous

n'avons renoncé à la paix que quand la paix nous a échappé sans

ressource par l'ambition inquiète des Crétois, et par l'impossibilité où

ils nous ont mis de nous fier à leurs serments. Nation insensée ! qui

nous a réduits malgré nous à l'affreuse nécessité de prendre un parti de

désespoir contre elle, et de ne pouvoir plus chercher notre salut que

dans sa perte ! Tandis qu'ils conserveront ces passages, nous croirons

toujours qu'ils veulent usurper nos terres, et nous mettre en servitude.

S'il était vrai qu'ils ne songeassent plus qu'à vivre en paix avec leurs

voisins, ils se contenteraient de ce que nous leur avons cédé sans

peine, et ils ne s'attacheraient pas à conserver des entrées dans un

pays contre la liberté duquel ils ne formeraient aucun dessein

ambitieux. Mais vous ne les connaissez pas, ô sage vieillard. C'est par

un grand malheur que nous avons appris à les connaître. Cessez, ô homme

aimé des dieux, de retarder une guerre juste et nécessaire, sans

laquelle l'Hespérie ne pourrait jamais espérer une paix constante. O

nation ingrate, trompeuse et cruelle, que les dieux irrités ont envoyée

auprès de nous pour troubler notre paix, et pour nous punir de nos

fautes ! Mais après nous avoir punis, ô dieux ! vous nous vengerez ; vous

ne serez pas moins justes contre nos ennemis que contre nous.

A ces paroles, toute l'assemblée parut émue ; il semblait que Mars et

Bellone allaient de rang en rang, rallumant dans les cœurs la fureur des

combats, que Mentor tâchait d'éteindre. Il reprit ainsi la parole:

Si je n'avais que des promesses à vous faire, vous pourriez refuser de

vous y fier ; mais je vous offre des choses certaines et présentes. Si

vous n'êtes pas contents d'avoir pour otages Télémaque et moi, je vous

ferai donner douze des plus nobles et des plus vaillants Crétois. Mais

il est juste aussi que vous donniez de votre côté des otages, car

Idoménée, qui désire sincèrement la paix, la désire sans crainte et sans

bassesse. Il désire la paix, comme vous dites vous-mêmes que vous l'avez

désirée, par sagesse et par modération, mais non par l'amour d'une vie

molle, ou par faiblesse à la vue des dangers dont la guerre menace les

hommes. Il est prêt à périr ou à vaincre ; mais il aime mieux la paix

que la victoire la plus éclatante. Il aurait honte de craindre d'être

vaincu ; mais il craint d'être injuste, et il n'a point de honte de

vouloir réparer ses fautes. Les armes à la main, il vous offre la paix;

il ne veut point en imposer les conditions avec hauteur ; car il ne fait

aucun cas d'une paix forcée. Il veut une paix dont tous les partis

soient contents, qui finisse toutes les jalousies, qui apaise tous les

ressentiments, et qui guérisse toutes les défiances. En un mot, Idoménée

est dans les sentiments où je suis sûr que vous voudriez qu'il fût. Il

n'est question que de vous en persuader. La persuasion ne sera pas

difficile, si vous voulez bien m'écouter avec un esprit dégagé et

tranquille.

Écoutez donc, ô peuples remplis de valeur, et vous, ô chefs si sages et

si unis, écoutez ce que je vous offre de la part d'Idoménée. Il n'est

pas juste qu'il puisse entrer dans les terres de ses voisins ; il n'est

pas juste aussi que ses voisins puissent entrer dans les siennes. Il

consent que les passages qu'on a fortifiés par de hautes tours soient

gardés par des troupes neutres. Vous, Nestor, et vous, Philoctète, vous

êtes Grecs d'origine ; mais en cette occasion vous vous êtes déclarés

contre Idoménée : ainsi vous ne pouvez être suspects d'être trop

favorables à ses intérêts. Ce qui vous touche, c'est l'intérêt commun de

la paix et de la liberté de l'Hespérie. Soyez vous-mêmes les

dépositaires et les gardiens de ces passages qui causent la guerre. Vous

n'avez pas moins d'intérêt à empêcher que les anciens peuples d'Hespérie

ne détruisent Salente, nouvelle colonie des Grecs, semblable à celles

que vous avez fondées, qu'à empêcher qu'Idoménée n'usurpe les terres de

ses voisins. Tenez l'équilibre entre les uns et les autres. Au lieu de

porter le fer et le feu chez un peuple que vous devez aimer,

réservez-vous la gloire d'être les juges et les médiateurs. Vous me

direz que ces conditions vous paraîtraient merveilleuses, si vous

pouviez vous assurer qu'Idoménée les accomplirait de bonne foi ; mais je

vais vous satisfaire.

Il y aura, pour sûreté réciproque, les otages dont je vous ai parlé,

jusqu'à ce que tous les passages soient mis en dépôt dans vos mains.

Quand le salut de l'Hespérie entière, quand celui de Salente même et

d'Idoménée sera à votre discrétion, serez-vous contents ? De qui

pourrez-vous désormais vous défier ? Sera-ce de vous-mêmes ? Vous n'osez

vous fier à Idoménée : et Idoménée est si incapable de vous tromper,

qu'il veut se fier à vous. Oui, il veut vous confier le repos, la

liberté, la vie de tout son peuple et de lui-même. S'il est vrai que

vous ne désiriez qu'une bonne paix, la voilà qui se présente à vous, et

qui vous ôte tout prétexte de reculer. Encore une fois, ne vous imaginez

pas que la crainte réduise Idoménée à vous faire ces offres ; c'est la

sagesse et la justice qui l'engagent à prendre ce parti, sans se mettre

en peine si vous imputerez à la faiblesse ce qu'il fait par vertu. Dans

les commencements il a fait des fautes, et il met sa gloire à les

reconnaître par les offres dont il vous prévient. C'est faiblesse, c'est

vanité, c'est ignorance grossière de son propre intérêt, que d'espérer

de pouvoir cacher ses fautes en affectant de les soutenir avec fierté et

avec hauteur. Celui qui avoue ses fautes à son ennemi, et qui offre de

les réparer, montre par là qu'il est devenu incapable d'en commettre, et

que l'ennemi a tout à craindre d'une conduite si sage et si ferme, à

moins qu'il ne fasse la paix. Gardez-vous bien de souffrir qu'il vous

mette à son tour dans le tort. Si vous refusez la paix et la justice qui

viennent à vous, la paix et la justice seront vengées. Idoménée, qui

devait craindre de trouver les dieux irrités contre lui, les tournera

pour lui contre vous. Télémaque et moi nous combattrons pour la bonne

cause. Je prends tous les dieux du ciel et des enfers à témoin des

justes propositions que je viens de vous faire.

En achevant ces mots, Mentor leva son bras, pour montrer à tant de

peuples le rameau d'olivier qui était dans sa main le signe pacifique.

Les chefs, qui le regardaient de près, furent étonnés et éblouis du feu

divin qui éclatait dans ses yeux. Il parut avec une majesté et une

autorité qui est au-dessus de tout ce qu'on voit dans les plus grands

d'entre les mortels. Le charme de ses paroles douces et fortes enlevait

les cœurs ; elles étaient semblables à ces paroles enchantées qui tout à

coup, dans le profond silence de la nuit, arrêtent au milieu de

l'Olympe la lune et les étoiles*, calment la mer irritée, font taire les

vents et les flots, et suspendent le cours des fleuves rapides. Mentor

était, au milieu de ces peuples furieux, comme Bacchus lorsqu'il était

environné des tigres, qui, oubliant leur cruauté, venaient, par la

puissance de sa douce voix, lécher ses pieds, et se soumettre par leurs

caresses*. D'abord il se fit un profond silence dans toute l'armée. Les

chefs se regardaient les uns les autres, ne pouvant résister à cet

homme, ni comprendre qui il était. Toutes les troupes, immobiles,

avaient les yeux attachés sur lui. On n'osait parler, de peur qu'il

n'eût encore quelque chose à dire, et qu'on ne l'empêchât d'être

entendu. Quoiqu'on ne trouvât rien à ajouter aux choses qu'il avait

dites, ses paroles avaient paru courtes, et on aurait souhaité qu'il eût

parlé plus longtemps. Tout ce qu'il avait dit demeurait comme gravé dans

tous les cœurs. En parlant, il se faisait aimer, il se faisait croire;

chacun était avide, et comme suspendu, pour recueillir jusqu'aux

moindres paroles qui sortaient de sa bouche.

Enfin, après un assez long silence, on entendit un bruit sourd qui se

répandait peu à peu. Ce n'était plus ce bruit confus des peuples qui

frémissaient dans leur indignation ; c'était, au contraire, un murmure

doux et favorable. On découvrait déjà sur les visages je ne sais quoi de

serein et de radouci. Les Manduriens, si irrités, sentaient que les

armes leur tombaient des mains. Le farouche Phalante, avec ses

Lacédémoniens, fut surpris de trouver ses entrailles de fer attendries.

Les autres commencèrent à soupirer après cette heureuse paix qu'on

venait leur montrer. Philoctète, plus sensible qu'un autre par

l'expérience de ses malheurs, ne put retenir ses larmes. Nestor, ne

pouvant parler, dans le transport où ce discours venait de le mettre,

embrassa tendrement Mentor, et tous ces peuples à la fois, comme si

c'eût été un signal, s'écrièrent aussitôt : O sage vieillard, vous nous

désarmez ! la paix ! la paix!

Nestor, un moment après, voulut commencer un discours ; mais toutes les

troupes, impatientes, craignirent qu'il ne voulût représenter quelque

difficulté. La paix ! la paix ! s'écrièrent-elles encore une fois. On ne

put leur imposer silence, qu'en faisant crier avec eux par tous les

chefs de l'armée : La paix ! la paix!

Nestor, voyant bien qu'il n'était pas libre de faire un discours suivi,

se contenta de dire : Vous voyez, ô Mentor, ce que peut la parole d'un

homme de bien. Quand la sagesse et la vertu parlent, elles calment

toutes les passions. Nos justes ressentiments se changent en amitié, et

en désir d'une paix durable. Nous l'acceptons telle que vous nous

l'offrez. En même temps, tous les chefs tendirent les mains en signe de

consentement.

Mentor courut vers la porte de la ville pour la faire ouvrir, et pour

mander à Idoménée de sortir de Salente sans précaution. Cependant Nestor

embrassait Télémaque, disant : O aimable fils du plus sage de tous les

Grecs, puissiez-vous être aussi sage et plus heureux que lui!

N'avez-vous rien découvert sur sa destinée ? Le souvenir de votre père, à

qui vous ressemblez, a servi à étouffer notre indignation. Phalante,

quoique dur et farouche, quoiqu'il n'eût jamais vu Ulysse, ne laissa pas

d'être touché de ses malheurs et de ceux de son fils. Déjà on pressait

Télémaque de raconter ses aventures, lorsque Mentor revint avec

Idoménée, et toute la jeunesse Crétoise qui le suivait.

A la vue d'Idoménée, les alliés sentirent que leur courroux se

rallumait ; mais les paroles de Mentor éteignirent ce feu prêt à éclater.

Que tardons-nous, dit-il, à conclure cette sainte alliance, dont les

dieux seront les témoins et les défenseurs ? Qu'ils la vengent, si jamais

quelque impie ose la violer ; et que tous les maux horribles de la

guerre, loin d'accabler les peuples fidèles et innocents, retombent sur

la tête parjure et exécrable de l'ambitieux qui foulera aux pieds les

droits sacrés de cette alliance. Qu'il soit détesté des dieux et des

hommes ; qu'il ne jouisse jamais du fruit de sa perfidie ; que les Furies

infernales, sous les figures les plus hideuses, viennent exciter sa rage

et son désespoir ; qu'il tombe mort sans aucune espérance de sépulture;

que son corps soit la proie des chiens et des vautours ; et qu'il soit

aux enfers, dans le profond abîme du Tartare, tourmenté à jamais plus

rigoureusement que Tantale, Ixion, et les Danaïdes ! Mais plutôt que

cette paix soit inébranlable comme les rochers d'Atlas qui soutient le

ciel ; que tous les peuples la révèrent et goûtent ses fruits, de

génération en génération ; que les noms de ceux qui l'auront jurée soient

avec amour et vénération dans la bouche de nos derniers neveux ; que

cette paix, fondée sur la justice et sur la bonne foi, soit le modèle de

toutes les paix qui se feront à l'avenir chez toutes les nations de la

terre ; et que tous les peuples qui voudront se rendre heureux en se

réunissant songent à imiter les peuples de l'Hespérie!

A ces paroles, Idoménée et les autres rois jurent la paix aux conditions

marquées. On donne de part et d'autre douze otages. Télémaque veut être

du nombre des otages donnés par Idoménée ; mais on ne peut consentir que

Mentor en soit, parce que les alliés veulent qu'il demeure auprès

d'Idoménée, pour répondre de sa conduite et de celle de ses conseillers,

jusqu'à l'entière exécution des choses promises. On immola, entre la

ville et l'armée ennemie, cent génisses blanches comme la neige, et

autant de taureaux de même couleur, dont les cornes étaient dorées et

ornées de festons. On entendait retentir, jusque dans les montagnes

voisines, le mugissement affreux des victimes qui tombaient sous le

couteau sacré. Le sang fumant ruisselait de toutes parts. On faisait

couler avec abondance un vin exquis pour les libations. Les aruspices

consultaient les entrailles qui palpitaient encore. Les sacrificateurs

brûlaient sur les autels un encens qui formait un épais nuage, et dont

la bonne odeur parfumait toute la campagne.

Cependant les soldats des deux partis, cessant de se regarder d'un œil

ennemi, commençaient à s'entretenir sur leurs aventures. Ils se

délassaient déjà de leurs travaux, et goûtaient par avance les douceurs

de la paix. Plusieurs de ceux qui avaient suivi Idoménée au siège de

Troie reconnurent ceux de Nestor qui avaient combattu dans la même

guerre : Ils s'embrassaient avec tendresse, et se racontaient

mutuellement tout ce qui leur était arrivé depuis qu'ils avaient ruiné

la superbe ville qui était l'ornement de toute l'Asie. Déjà ils se

couchaient sur l'herbe, se couronnaient de fleurs, et buvaient ensemble

le vin qu'on apportait de la ville dans de grands vases, pour célébrer

une si heureuse journée*.

Tout à coup Mentor dit aux rois et aux capitaines assemblés : Désormais,

sous divers noms et sous divers chefs, vous ne ferez plus qu'un seul

peuple. C'est ainsi que les justes dieux, amateurs des hommes, qu'ils

ont formés, veulent être le lien éternel de leur parfaite concorde. Tout

le genre humain n'est qu'une famille dispersée sur la face de toute la

terre. Tous les peuples sont frères, et doivent s'aimer comme tels.

Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de

leurs frères, qui est leur propre sang. La guerre est quelquefois

nécessaire, il est vrai ; mais c'est la honte du genre humain, qu'elle

soit inévitable en certaines occasions. O rois, ne dites point qu'on

doit la désirer pour acquérir de la gloire : la vraie gloire ne se trouve

point hors de l'humanité. Quiconque préfère sa propre gloire aux

sentiments de l'humanité est un monstre d'orgueil, et non pas un homme:

il ne parviendra même qu'à une fausse gloire ; car la vraie ne se trouve

que dans la modération et dans la bonté. On pourra le flatter pour

contenter sa vanité folle ; mais on dira toujours de lui en secret, quand

on voudra parler sincèrement : Il a d'autant moins mérité la gloire,

qu'il l'a désirée avec une passion injuste. Les hommes ne doivent point

l'estimer, puisqu'il a si peu estimé les hommes, et qu'il a prodigué

leur sang par une brutale vanité. Heureux le roi qui aime son peuple,

qui en est aimé, qui se confie en ses voisins, et qui a leur confiance;

qui, loin de leur faire la guerre, les empêche de l'avoir entre eux, et

qui fait envier à toutes les nations étrangères le bonheur qu'ont ses

sujets de l'avoir pour roi ! Songez donc à vous rassembler de temps en

temps, ô vous qui gouvernez les puissantes villes de l'Hespérie. Faites

de trois ans en trois ans une assemblée générale, où tous les rois qui

sont ici présents se trouvent pour renouveler l'alliance par un nouveau

serment, pour raffermir l'amitié promise, et pour délibérer sur tous les

intérêts communs. Tandis que vous serez unis, vous aurez au dedans de ce

beau pays la paix, la gloire et l'abondance ; au dehors vous serez

toujours invincibles. Il n'y a que la Discorde, sortie de l'enfer pour

tourmenter les hommes insensés, qui puisse troubler la félicité que les

dieux vous préparent.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 14 / 34 段