Idoménée fait connaître à Mentor le sujet de la guerre contre les

Manduriens.--Pendant ce récit, les Manduriens se présentent aux portes

de Salente avec une armée composée de peuples voisins qu'ils ont mis

dans leurs intérêts.--Mentor sort précipitamment et va seul proposer à

l'ennemi les moyens de terminer la guerre sans combats.--Télémaque,

impatient de connaître le résultat de cette négociation, rejoint Mentor,

et tous deux offrent de rester comme otages auprès des Manduriens, pour

répondre de la fidélité d'Idoménée au traité de paix qu'il propose.--Les

Manduriens acceptent ces conditions, et bientôt Idoménée, se rendant en

personne auprès d'eux, sur l'avis de Mentor, confirme, par son

acceptation, tout ce qui a été fait par celui-ci.--On se donne

réciproquement des otages ; on offre en commun des sacrifices pour

sceller l'alliance, et Idoménée rentre dans la ville de Salente avec les

principaux chefs alliés des Manduriens.

Mentor, regardant d'un œil doux et tranquille Télémaque, qui était déjà

plein d'une noble ardeur pour les combats, prit ainsi la parole : Je suis

bien aise, fils d'Ulysse, de voir en vous une si belle passion pour la

gloire ; mais souvenez-vous que votre père n'en a acquis une si grande

parmi les Grecs, au siége de Troie, qu'en se montrant le plus sage et le

plus modéré d'entre eux. Achille, quoique invincible et invulnérable,

quoique sûr de porter la terreur et la mort partout où il combattait,

n'a pu prendre la ville de Troie : il est tombé lui-même aux pieds des

murs de cette ville, et elle a triomphé du vainqueur d'Hector. Mais

Ulysse, en qui la prudence conduisait la valeur, a porté la flamme et le

fer au milieu des Troyens ; et c'est à ses mains qu'on doit la chute de

ces hautes et superbes tours qui menacèrent pendant dix ans toute la

Grèce conjurée. Autant que Minerve est au-dessus de Mars, autant une

valeur discrète et prévoyante surpasse-t-elle un courage bouillant et

farouche. Commençons donc par nous instruire des circonstances de cette

guerre qu'il faut soutenir. Je ne refuse aucun péril ; mais je croîs, ô

Idoménée, que vous devez nous expliquer premièrement si votre guerre est

juste ; ensuite, contre qui vous la faites ; et enfin, quelles sont vos

forces pour en espérer un heureux succès.

Idoménée lui répondit : Quand nous arrivâmes sur cette côte, nous y

trouvâmes un peuple sauvage qui errait dans les forêts, vivant de sa

chasse et des fruits que les arbres portent d'eux-mêmes. Ces peuples,

qu'on nomme les Manduriens[34], furent épouvantés, voyant nos vaisseaux

et nos armes ; ils se retirèrent dans les montagnes. Mais comme nos

soldats furent curieux de voir le pays, et voulurent poursuivre des

cerfs, ils rencontrèrent ces sauvages fugitifs. Alors les chefs de ces

sauvages leur dirent : Nous avons abandonné les doux rivages de la mer

pour vous les céder ; il ne nous reste que des montagnes presque

inaccessibles ; du moins est-il juste que vous nous y laissiez en paix et

en liberté. Nous vous trouvons errants, dispersés, et plus faibles que

nous ; il ne tiendrait qu'à nous de vous égorger, et d'ôter même à vos

compagnons la connaissance de votre malheur : mais nous ne voulons point

tremper nos mains dans le sang de ceux qui sont hommes aussi bien que

nous. Allez ; souvenez-vous que vous devez la vie à nos sentiments

d'humanité. N'oubliez jamais que c'est d'un peuple que vous nommez

grossier et sauvage, que vous recevez cette leçon de modération et de

générosité.

Ceux d'entre les nôtres qui furent ainsi renvoyés par ces barbares

revinrent dans le camp, et racontèrent ce qui leur était arrivé. Nos

soldats en furent émus ; ils eurent honte de voir que des Crétois dussent

la vie à cette troupe d'hommes fugitifs, qui leur paraissaient

ressembler plutôt à des ours qu'à des hommes ; ils s'en allèrent à la

chasse en plus grand nombre que les premiers, et avec toutes sortes

d'armes. Bientôt ils rencontrèrent les sauvages et les attaquèrent. Le

combat fut cruel. Les traits volaient de part et d'autre, comme la grêle

tombe dans une campagne pendant un orage. Les sauvages furent contraints

de se retirer dans leurs montagnes escarpées, où les nôtres n'osèrent

s'engager.

Peu de temps après, ces peuples envoyèrent vers moi deux de leurs plus

sages vieillards, qui venaient me demander la paix. Ils m'apportèrent

des présents : c'était des peaux des bêtes farouches qu'ils avaient

tuées, et des fruits du pays. Après m'avoir donné leurs présents, ils

parlèrent ainsi:

O roi, nous tenons, comme tu vois, dans une main l'épée, et dans l'autre

une branche d'olivier. (En effet, ils tenaient l'une et l'autre dans

leurs mains.) Voilà la paix et la guerre : choisis. Nous aimerions mieux

la paix ; c'est pour l'amour d'elle que nous n'avons point eu de honte de

te céder le doux rivage de la mer, où le soleil rend la terre fertile,

et produit tant de fruits délicieux. La paix est plus douce que tous

ces fruits : c'est pour elle que nous nous sommes retirés dans ces hautes

montagnes toujours couvertes de glace et de neige, où l'on ne voit

jamais ni les fleurs du printemps, ni les riches fruits de l'automne.

Nous avons horreur de cette brutalité, qui, sous de beaux noms

d'ambition et de gloire, va follement ravager les provinces, et répand

le sang des hommes, qui sont tous frères. Si cette fausse gloire te

touche, nous n'avons garde de te l'envier : nous te plaignons, et nous

prions les dieux de nous préserver d'une fureur semblable. Si les

sciences que les Grecs apprennent avec tant de soin, et si la politesse

dont ils se piquent, ne leur inspirent que cette détestable injustice,

nous nous croyons trop heureux de n'avoir point ces avantages. Nous nous

ferons gloire d'être toujours ignorants et barbares, mais justes,

humains, fidèles, désintéressés, accoutumés à nous contenter de peu, et

à mépriser la vaine délicatesse qui fait qu'on a besoin d'avoir

beaucoup. Ce que nous estimons, c'est la santé, la frugalité, la

liberté, la vigueur de corps et d'esprit ; c'est l'amour de la vertu, la

crainte des dieux, le bon naturel pour nos proches, l'attachement à nos

amis, la fidélité pour tout le monde, la modération dans la prospérité,

la fermeté dans les malheurs, le courage pour dire toujours hardiment la

vérité, l'horreur de la flatterie. Voilà quels sont les peuples que nous

t'offrons pour voisins et pour alliés. Si les dieux irrités t'aveuglent

jusqu'à te faire refuser la paix, tu apprendras, mais trop tard, que les

gens qui aiment par modération la paix sont les plus redoutables dans la

guerre.

Pendant que ces vieillards me parlaient ainsi, je ne pouvais me lasser

de les regarder. Ils avaient la barbe longue et négligée, les cheveux

plus courts, mais blancs ; les sourcils épais, les yeux vifs, un regard

et une contenance ferme, une parole grave et pleine d'autorité, des

manières simples et ingénues. Les fourrures qui leur servaient d'habits,

étant nouées sur l'épaule, laissaient voir des bras plus nerveux et des

muscles mieux nourris que ceux de nos athlètes. Je répondis à ces deux

envoyés que je désirais la paix. Nous réglâmes ensemble de bonne foi

plusieurs conditions ; nous en prîmes tous les dieux à témoin ; et je

renvoyai ces hommes chez eux avec des présents.

Mais les dieux, qui m'avaient chassé du royaume de mes ancêtres,

n'étaient pas encore lassés de me persécuter. Nos chasseurs, qui ne

pouvaient pas être sitôt avertis de la paix que nous venions de faire,

rencontrèrent le même jour une grande troupe de ces barbares qui

accompagnaient leurs envoyés lorsqu'ils revenaient de notre camp : ils

les attaquèrent avec fureur, en tuèrent une partie, et poursuivirent le

reste dans les bois. Voilà la guerre rallumée. Ces barbares croient

qu'ils ne peuvent plus se fier ni à nos promesses ni à nos serments.

Pour être plus puissants contre nous, ils appellent à leur secours les

Locriens, les Apuliens, les Lucaniens, les Brutiens, les peuples de

Crotone, de Nérite, de Messapie et de Brindes[35]. Les Lucaniens

viennent avec des chariots armés de faux tranchantes. Parmi les

Apuliens, chacun est couvert de quelque peau de bête farouche qu'il a

tuée ; ils portent des massues pleines de gros nœuds, et garnies de

pointes de fer ; ils sont presque de la taille des géants, et leurs corps

se rendent si robuste, par les exercices pénibles auxquels ils

s'adonnent, que leur seule vue épouvante. Les Locriens, venus de la

Grèce, sentent encore leur origine, et sont plus humains que les autres;

mais ils ont joint à l'exacte discipline des troupes grecques la vigueur

des barbares, et l'habitude de mener une vie dure, ce qui les rend

invincibles. Ils portent des boucliers légers, qui sont faits d'un tissu

d'osier, et couverts de peaux ; leurs épées sont longues. Les Brutiens

sont légers à la course comme les cerfs et comme les daims. On croirait

que l'herbe même la plus tendre n'est point foulée sous leurs pieds ; à

peine laissent-ils dans le sable quelque trace de leurs pas. On les voit

tout à coup fondre sur leurs ennemis, et puis disparaître avec une égale

rapidité. Les peuples de Crotone sont adroits à tirer des flèches. Un

homme ordinaire parmi les Grecs ne pourrait bander un arc tel qu'on en

voit communément chez les Crotoniates ; et si jamais ils s'appliquent à

nos jeux, ils y remporteront les prix. Leurs flèches sont trempées dans

le suc de certaines herbes venimeuses, qui viennent, dit-on, des bords

de l'Averne, et dont le poison est mortel. Pour ceux de Nérite, de

Brindes et de Messapie, ils n'ont en partage que la force du corps et

une valeur sans art. Les cris qu'ils poussent jusqu'au ciel, à la vue

de leurs ennemis, sont affreux. Ils se servent assez bien de la fronde,

et ils obscurcissent l'air par une grêle de pierres lancées ; mais ils

combattent sans ordre. Voilà, Mentor, ce que vous désiriez de savoir:

vous connaissez maintenant l'origine de cette guerre, et quels sont nos

ennemis.

Après cet éclaircissement, Télémaque, impatient de combattre, croyait

n'avoir plus qu'à prendre les armes. Mentor le retint encore, et parla

ainsi à Idoménée : D'où vient donc que les Locriens mêmes, peuples sortis

de la Grèce, s'unissent aux barbares contre les Grecs ? D'où vient que

tant de colonies grecques fleurissent sur cette côte de la mer, sans

avoir les mêmes guerres à soutenir que vous ? O Idoménée, vous dites que

les dieux ne sont pas encore las de vous persécuter ; et moi, je dis

qu'ils n'ont pas encore achevé de vous instruire. Tant de malheurs que

vous avez soufferts ne vous ont pas encore appris ce qu'il faut faire

pour prévenir la guerre. Ce que vous racontez vous-même de la bonne foi

de ces barbares suffit pour montrer que vous auriez pu vivre en paix

avec eux ; mais la hauteur et la fierté attirent les guerres les plus

dangereuses. Vous auriez pu leur donner des otages, et en prendre d'eux.

Il eût été facile d'envoyer avec leurs ambassadeurs quelques-uns de vos

chefs pour les reconduire avec sûreté. Depuis cette guerre renouvelée,

vous auriez dû encore les apaiser, en leur représentant qu'on les avait

attaqués faute de savoir l'alliance qui venait d'être jurée. Il fallait

leur offrir toutes les sûretés qu'ils auraient demandées, et établir des

peines rigoureuses contre tous ceux de vos sujets qui auraient manqué à

l'alliance. Mais qu'est-il arrivé depuis ce commencement de guerre?

Je crus, répondit Idoménée, que nous n'aurions pu, sans bassesse,

rechercher ces barbares, qui assemblèrent à la hâte tous leurs hommes en

âge de combattre, et qui implorèrent le secours de tous les peuples

voisins, auxquels ils nous rendirent suspects et odieux. Il me parut que

le parti le plus assuré était de s'emparer promptement de certains

passages dans les montagnes, qui étaient mal gardés. Nous les prîmes

sans peine, et par là nous nous sommes mis en état de désoler ces

barbares. J'y ai fait élever des tours, d'où nos troupes peuvent

accabler de traits tous les ennemis qui viendraient des montagnes dans

notre pays. Nous pouvons entrer dans le leur, et ravager, quand il nous

plaira, leurs principales habitations. Par ce moyen, nous sommes en état

de résister, avec des forces inégales, à cette multitude innombrable

d'ennemis qui nous environnent. Au reste, la paix entre eux et nous est

devenue très-difficile. Nous ne saurions leur abandonner ces tours sans

nous exposer à leurs incursions, et ils les regardent comme des

citadelles dont nous voulons nous servir pour les réduire en servitude.

Mentor répondit ainsi à Idoménée : Vous êtes un sage roi, et vous voulez

qu'on vous découvre la vérité sans aucun adoucissement. Vous n'êtes

point comme ces hommes faibles qui craignent de la voir, et qui,

manquant de courage pour se corriger, n'emploient leur autorité qu'à

soutenir les fautes qu'ils ont faites. Sachez donc que ce peuple barbare

vous a donné une merveilleuse leçon quand il est venu vous demander la

paix. Était-ce par faiblesse qu'il la demandait ? Manquait-il de

courage, ou de ressources contre vous ? Vous voyez bien que non,

puisqu'il est si aguerri, et soutenu par tant de voisins redoutables.

Que n'imitiez-vous sa modération ? Mais une mauvaise honte et une fausse

gloire vous ont jeté dans ce malheur. Vous avez craint de rendre

l'ennemi trop fier ; et vous n'avez pas craint de le rendre trop

puissant, en réunissant tant de peuples contre vous par une conduite

hautaine et injuste. A quoi servent ces tours que vous vantez tant,

sinon à mettre tous vos voisins dans la nécessité de périr, ou de vous

faire périr vous-même, pour se préserver d'une servitude prochaine ? Vous

n'avez élevé ces tours que pour votre sûreté ; et c'est par ces tours que

vous êtes dans un si grand péril. Le rempart le plus sûr d'un État est

la justice, la modération, la bonne foi, et l'assurance où sont vos

voisins que vous êtes incapable d'usurper leurs terres. Les plus fortes

murailles peuvent tomber par divers accidents imprévus ; la fortune est

capricieuse et inconstante dans la guerre ; mais l'amour et la confiance

de vos voisins, quand ils ont senti votre modération, font que votre

État ne peut être vaincu, et n'est presque jamais attaqué. Quand même un

voisin injuste l'attaquerait, tous les autres, intéressés à sa

conservation, prennent aussitôt les armes pour le défendre. Cet appui de

tant de peuples, qui trouvent leurs véritables intérêts à soutenir les

vôtres, vous aurait rendu bien plus puissant que ces tours, qui vous

rendent vos maux irrémédiables. Si vous aviez songé d'abord à éviter la

jalousie de tous vos voisins, votre ville naissante fleurirait dans une

heureuse paix, et vous seriez l'arbitre de toutes les nations de

l'Hespérie.

Retranchons-nous maintenant à examiner comment on peut réparer le passé

par l'avenir. Vous avez commencé à me dire qu'il y a sur cette côte

diverses colonies grecques. Ces peuples doivent être disposés à vous

secourir. Ils n'ont oublié ni le grand nom de Minos, fils de Jupiter, ni

vos travaux au siége de Troie, où vous vous êtes signalé tant de fois

entre les princes grecs pour la querelle commune de toute la Grèce.

Pourquoi ne songez-vous pas à mettre ces colonies dans votre parti?

Elles sont toutes, répondit Idoménée, résolues à demeurer neutres. Ce

n'est pas qu'elles n'eussent quelque inclination à me secourir, mais le

trop grand éclat que cette ville a eu dès sa naissance les a

épouvantées. Ces Grecs, aussi bien que les autres peuples, ont craint

que nous n'eussions des desseins sur leur liberté. Ils ont pensé

qu'après avoir subjugué les barbares des montagnes nous pousserions plus

loin notre ambition. En un mot, tout est contre nous. Ceux mêmes qui ne

nous font pas une guerre ouverte désirent notre abaissement, et la

jalousie ne nous laisse aucun allié.

Étrange extrémité ! reprit Mentor : pour vouloir paraître trop puissant,

vous ruinez votre puissance ; et, pendant que vous êtes au dehors l'objet

de la crainte et de la haine de vos voisins, vous vous épuisez au dedans

par les efforts nécessaires pour soutenir une telle guerre. O

malheureux, et doublement malheureux Idoménée, que le malheur même n'a

pu instruire qu'à demi ! auriez-vous encore besoin d'une seconde chute

pour apprendre à prévoir les maux qui menacent les plus grands rois?

Laissez-moi faire, et racontez-moi seulement en détail quelles sont donc

ces villes grecques qui refusent votre alliance.

La principale, lui répondit Idoménée, est la ville de Tarente ; Phalante

l'a fondée depuis trois ans. Il ramassa dans la Laconie un grand nombre

de jeunes hommes nés des femmes qui avaient oublié leurs maris absents

pendant la guerre de Troie. Quand les maris revinrent, ces femmes ne

songèrent qu'à les apaiser, et qu'à désavouer leurs fautes. Cette

nombreuse jeunesse, qui était née hors du mariage, ne connaissant plus

ni père ni mère, vécut avec une licence sans bornes. La sévérité des

lois réprima leurs désordres. Ils se réunirent sous Phalante, chef

hardi, intrépide, ambitieux, et qui sait gagner les cœurs par ses

artifices. Il est venu sur ce rivage avec ces jeunes Laconiens ; ils ont

fait de Tarente une seconde Lacédémone. D'un autre côté, Philoctète, qui

a eu une si grande gloire au siége de Troie en y portant les flèches

d'Hercule, a élevé dans ce voisinage les murs de Pétilie, moins

puissante à la vérité, mais plus sagement gouvernée que Tarente. Enfin,

nous avons ici près la ville de Métaponte, que le sage Nestor a fondée

avec ses Pyliens.

Quoi ! reprit Mentor, vous avez Nestor dans l'Hespérie, et vous n'avez

pas su l'engager dans vos intérêts ! Nestor qui vous a vu tant de fois

combattre contre les Troyens, et dont vous aviez l'amitié ! Je l'ai

perdue, répliqua Idoménée, par l'artifice de ces peuples qui n'ont rien

de barbare que le nom : ils ont eu l'adresse de lui persuader que je

voulais me rendre le tyran de l'Hespérie. Nous le détromperons, dit

Mentor. Télémaque le vit à Pylos, avant qu'il fût venu fonder sa

colonie, et avant que nous eussions entrepris nos grands voyages pour

chercher Ulysse : il n'aura pas encore oublié ce héros, ni les marques de

tendresse qu'il donna à son fils Télémaque. Mais le principal est de

guérir sa défiance : c'est par les ombrages donnés à tous vos voisins que

cette guerre s'est allumée ; et c'est en dissipant ces vains ombrages,

que cette guerre peut s'éteindre. Encore un coup, laissez-moi faire.

A ces mots, Idoménée, embrassant Mentor, s'attendrissait et ne pouvait

parler. Enfin il prononça à peine ces paroles : O sage vieillard envoyé

par les dieux pour réparer toutes mes fautes ! j'avoue que je me serais

irrité contre tout autre qui m'aurait parlé aussi librement que vous;

j'avoue qu'il n'y a que vous seul qui puissiez m'obliger à rechercher la

paix. J'avais résolu de périr, ou de vaincre tous mes ennemis ; mais il

est juste de croire vos sages conseils plutôt que ma passion. O heureux

Télémaque, qui ne pourrez jamais vous égarer comme moi, puisque vous

avez un tel guide ! Mentor, vous êtes le maître ; toute la sagesse des

dieux est en vous. Minerve ne pourrait donner de plus salutaires

conseils. Allez, promettez, concluez, donnez tout ce qui est à moi;

Idoménée approuvera tout ce que vous jugerez à propos de faire.

Pendant qu'ils raisonnaient ainsi, on entendit tout à coup un bruit

confus de chariots, de chevaux hennissants, d'hommes qui poussaient des

hurlements épouvantables, et de trompettes qui remplissaient l'air d'un

son belliqueux. On s'écrie : Voici les ennemis, qui ont fait un grand

détour pour éviter les passages gardés ! les voilà qui viennent assiéger

Salente ! Les vieillards et les femmes paraissaient consternés. Hélas!

disaient-ils, fallait-il quitter notre chère patrie, la fertile Crète,

et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une

ville qui sera mise en cendres comme Troie ! On voyait de dessus les

murailles nouvellement bâties, dans la vaste campagne, briller au soleil

les casques, les cuirasses et les boucliers des ennemis ; les yeux en

étaient éblouis*. On voyait aussi les piques hérissées qui couvraient la

terre, comme elle est couverte par une abondante moisson*, que Cérès

prépare dans les campagnes d'Enna[36] en Sicile, pendant les chaleurs de

l'été, pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on

remarquait les chariots armés de faux tranchantes ; on distinguait

facilement chaque peuple venu à cette guerre.

Mentor monta sur une haute tour pour les mieux découvrir. Idoménée et

Télémaque le suivirent de près. A peine y fut-il arrivé, qu'il aperçut

d'un côté Philoctète, et de l'autre Nestor avec Pisistrate son fils.

Nestor était facile à reconnaître à sa vieillesse vénérable. Quoi donc!

s'écria Mentor, vous avez cru, ô Idoménée, que Philoctète et Nestor se

contentaient de ne vous point secourir ; les voilà qui ont pris les armes

contre vous ; et, si je ne me trompe, ces autres troupes qui marchent en

si bon ordre avec tant de lenteur, sont les troupes lacédémoniennes,

commandées par Phalante. Tout est contre vous ; il n'y a aucun voisin de

cette côte dont vous n'ayez fait un ennemi, sans vouloir le faire.

En disant ces paroles, Mentor descend à la hâte de cette tour ; il

s'avance vers une porte de la ville du côté par où les ennemis

s'avançaient : il la fait ouvrir ; et Idoménée, surpris de la majesté avec

laquelle il fait ces choses, n'ose pas même lui demander quel est son

dessein. Mentor fait signe de la main, afin que personne ne songe à le

suivre. Il va au-devant des ennemis, étonnés de voir un seul homme qui

se présente à eux. Il leur montra de loin une branche d'olivier en signe

de paix*; et quand il fut à portée de se faire entendre, il leur demanda

d'assembler tous les chefs. Aussitôt les chefs s'assemblèrent ; et il

parla ainsi:

O hommes généreux, assemblés de tant de nations qui fleurissent dans la

riche Hespérie, je sais que vous n'êtes venus ici que pour l'intérêt

commun de la liberté. Je loue votre zèle ; mais souffrez que je vous

représente un moyen facile de conserver la liberté et la gloire de tous

vos peuples, sans répandre le sang humain. O Nestor, sage Nestor, que

j'aperçois dans cette assemblée, vous n'ignorez pas combien la guerre

est funeste à ceux même qui l'entreprennent avec justice, et sous la

protection des dieux. La guerre est le plus grand des maux dont les

dieux affligent les hommes. Vous n'oublierez jamais ce que les Grecs ont

souffert pendant dix ans devant la malheureuse Troie. Quelles divisions

entre les chefs ! quels caprices de la fortune ! quels carnages des Grecs

par la main d'Hector ! quels malheurs dans toutes les villes les plus

puissantes, causés par la guerre, pendant la longue absence de leurs

rois ! Au retour, les uns ont fait naufrage au promontoire de

Capharée[37]; les autres ont trouvé une mort funeste dans le sein même

de leurs épouses. O dieux, c'est dans votre colère que vous armâtes les

Grecs pour cette éclatante expédition ! O peuples hespériens ! je prie les

dieux de ne vous donner jamais une victoire si funeste. Troie est en

cendres, il est vrai ; mais il vaudrait mieux pour les Grecs, qu'elle fût

encore dans toute sa gloire, et que le lâche Paris jouît encore en paix

de ses infâmes amours avec Hélène. Philoctète, si longtemps malheureux

et abandonné dans l'île de Lemnos, ne craignez-vous point de retrouver

de semblables malheurs dans une semblable guerre ? Je sais que les

peuples de la Laconie ont senti aussi les troubles causés par la longue

absence des princes, des capitaines et des soldats qui allèrent contre

les Troyens, O Grecs, qui avez passé dans l'Hespérie, vous n'y avez tous

passé que par une suite des malheurs que causa la guerre de Troie!

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 13 / 34 段