Manduriens.--Pendant ce récit, les Manduriens se présentent aux portes
de Salente avec une armée composée de peuples voisins qu'ils ont mis
dans leurs intérêts.--Mentor sort précipitamment et va seul proposer à
l'ennemi les moyens de terminer la guerre sans combats.--Télémaque,
impatient de connaître le résultat de cette négociation, rejoint Mentor,
et tous deux offrent de rester comme otages auprès des Manduriens, pour
répondre de la fidélité d'Idoménée au traité de paix qu'il propose.--Les
Manduriens acceptent ces conditions, et bientôt Idoménée, se rendant en
personne auprès d'eux, sur l'avis de Mentor, confirme, par son
acceptation, tout ce qui a été fait par celui-ci.--On se donne
réciproquement des otages ; on offre en commun des sacrifices pour
sceller l'alliance, et Idoménée rentre dans la ville de Salente avec les
principaux chefs alliés des Manduriens.
Mentor, regardant d'un œil doux et tranquille Télémaque, qui était déjà
plein d'une noble ardeur pour les combats, prit ainsi la parole : Je suis
bien aise, fils d'Ulysse, de voir en vous une si belle passion pour la
gloire ; mais souvenez-vous que votre père n'en a acquis une si grande
parmi les Grecs, au siége de Troie, qu'en se montrant le plus sage et le
plus modéré d'entre eux. Achille, quoique invincible et invulnérable,
quoique sûr de porter la terreur et la mort partout où il combattait,
n'a pu prendre la ville de Troie : il est tombé lui-même aux pieds des
murs de cette ville, et elle a triomphé du vainqueur d'Hector. Mais
Ulysse, en qui la prudence conduisait la valeur, a porté la flamme et le
fer au milieu des Troyens ; et c'est à ses mains qu'on doit la chute de
ces hautes et superbes tours qui menacèrent pendant dix ans toute la
Grèce conjurée. Autant que Minerve est au-dessus de Mars, autant une
valeur discrète et prévoyante surpasse-t-elle un courage bouillant et
farouche. Commençons donc par nous instruire des circonstances de cette
guerre qu'il faut soutenir. Je ne refuse aucun péril ; mais je croîs, ô
Idoménée, que vous devez nous expliquer premièrement si votre guerre est
juste ; ensuite, contre qui vous la faites ; et enfin, quelles sont vos
forces pour en espérer un heureux succès.
Idoménée lui répondit : Quand nous arrivâmes sur cette côte, nous y
trouvâmes un peuple sauvage qui errait dans les forêts, vivant de sa
chasse et des fruits que les arbres portent d'eux-mêmes. Ces peuples,
qu'on nomme les Manduriens[34], furent épouvantés, voyant nos vaisseaux
et nos armes ; ils se retirèrent dans les montagnes. Mais comme nos
soldats furent curieux de voir le pays, et voulurent poursuivre des
cerfs, ils rencontrèrent ces sauvages fugitifs. Alors les chefs de ces
sauvages leur dirent : Nous avons abandonné les doux rivages de la mer
pour vous les céder ; il ne nous reste que des montagnes presque
inaccessibles ; du moins est-il juste que vous nous y laissiez en paix et
en liberté. Nous vous trouvons errants, dispersés, et plus faibles que
nous ; il ne tiendrait qu'à nous de vous égorger, et d'ôter même à vos
compagnons la connaissance de votre malheur : mais nous ne voulons point
tremper nos mains dans le sang de ceux qui sont hommes aussi bien que
nous. Allez ; souvenez-vous que vous devez la vie à nos sentiments
d'humanité. N'oubliez jamais que c'est d'un peuple que vous nommez
grossier et sauvage, que vous recevez cette leçon de modération et de
générosité.
Ceux d'entre les nôtres qui furent ainsi renvoyés par ces barbares
revinrent dans le camp, et racontèrent ce qui leur était arrivé. Nos
soldats en furent émus ; ils eurent honte de voir que des Crétois dussent
la vie à cette troupe d'hommes fugitifs, qui leur paraissaient
ressembler plutôt à des ours qu'à des hommes ; ils s'en allèrent à la
chasse en plus grand nombre que les premiers, et avec toutes sortes
d'armes. Bientôt ils rencontrèrent les sauvages et les attaquèrent. Le
combat fut cruel. Les traits volaient de part et d'autre, comme la grêle
tombe dans une campagne pendant un orage. Les sauvages furent contraints
de se retirer dans leurs montagnes escarpées, où les nôtres n'osèrent
s'engager.
Peu de temps après, ces peuples envoyèrent vers moi deux de leurs plus
sages vieillards, qui venaient me demander la paix. Ils m'apportèrent
des présents : c'était des peaux des bêtes farouches qu'ils avaient
tuées, et des fruits du pays. Après m'avoir donné leurs présents, ils
parlèrent ainsi:
O roi, nous tenons, comme tu vois, dans une main l'épée, et dans l'autre
une branche d'olivier. (En effet, ils tenaient l'une et l'autre dans
leurs mains.) Voilà la paix et la guerre : choisis. Nous aimerions mieux
la paix ; c'est pour l'amour d'elle que nous n'avons point eu de honte de
te céder le doux rivage de la mer, où le soleil rend la terre fertile,
et produit tant de fruits délicieux. La paix est plus douce que tous
ces fruits : c'est pour elle que nous nous sommes retirés dans ces hautes
montagnes toujours couvertes de glace et de neige, où l'on ne voit
jamais ni les fleurs du printemps, ni les riches fruits de l'automne.
Nous avons horreur de cette brutalité, qui, sous de beaux noms
d'ambition et de gloire, va follement ravager les provinces, et répand
le sang des hommes, qui sont tous frères. Si cette fausse gloire te
touche, nous n'avons garde de te l'envier : nous te plaignons, et nous
prions les dieux de nous préserver d'une fureur semblable. Si les
sciences que les Grecs apprennent avec tant de soin, et si la politesse
dont ils se piquent, ne leur inspirent que cette détestable injustice,
nous nous croyons trop heureux de n'avoir point ces avantages. Nous nous
ferons gloire d'être toujours ignorants et barbares, mais justes,
humains, fidèles, désintéressés, accoutumés à nous contenter de peu, et
à mépriser la vaine délicatesse qui fait qu'on a besoin d'avoir
beaucoup. Ce que nous estimons, c'est la santé, la frugalité, la
liberté, la vigueur de corps et d'esprit ; c'est l'amour de la vertu, la
crainte des dieux, le bon naturel pour nos proches, l'attachement à nos
amis, la fidélité pour tout le monde, la modération dans la prospérité,
la fermeté dans les malheurs, le courage pour dire toujours hardiment la
vérité, l'horreur de la flatterie. Voilà quels sont les peuples que nous
t'offrons pour voisins et pour alliés. Si les dieux irrités t'aveuglent
jusqu'à te faire refuser la paix, tu apprendras, mais trop tard, que les
gens qui aiment par modération la paix sont les plus redoutables dans la
guerre.
Pendant que ces vieillards me parlaient ainsi, je ne pouvais me lasser
de les regarder. Ils avaient la barbe longue et négligée, les cheveux
plus courts, mais blancs ; les sourcils épais, les yeux vifs, un regard
et une contenance ferme, une parole grave et pleine d'autorité, des
manières simples et ingénues. Les fourrures qui leur servaient d'habits,
étant nouées sur l'épaule, laissaient voir des bras plus nerveux et des
muscles mieux nourris que ceux de nos athlètes. Je répondis à ces deux
envoyés que je désirais la paix. Nous réglâmes ensemble de bonne foi
plusieurs conditions ; nous en prîmes tous les dieux à témoin ; et je
renvoyai ces hommes chez eux avec des présents.
Mais les dieux, qui m'avaient chassé du royaume de mes ancêtres,
n'étaient pas encore lassés de me persécuter. Nos chasseurs, qui ne
pouvaient pas être sitôt avertis de la paix que nous venions de faire,
rencontrèrent le même jour une grande troupe de ces barbares qui
accompagnaient leurs envoyés lorsqu'ils revenaient de notre camp : ils
les attaquèrent avec fureur, en tuèrent une partie, et poursuivirent le
reste dans les bois. Voilà la guerre rallumée. Ces barbares croient
qu'ils ne peuvent plus se fier ni à nos promesses ni à nos serments.
Pour être plus puissants contre nous, ils appellent à leur secours les
Locriens, les Apuliens, les Lucaniens, les Brutiens, les peuples de
Crotone, de Nérite, de Messapie et de Brindes[35]. Les Lucaniens
viennent avec des chariots armés de faux tranchantes. Parmi les
Apuliens, chacun est couvert de quelque peau de bête farouche qu'il a
tuée ; ils portent des massues pleines de gros nœuds, et garnies de
pointes de fer ; ils sont presque de la taille des géants, et leurs corps
se rendent si robuste, par les exercices pénibles auxquels ils
s'adonnent, que leur seule vue épouvante. Les Locriens, venus de la
Grèce, sentent encore leur origine, et sont plus humains que les autres;
mais ils ont joint à l'exacte discipline des troupes grecques la vigueur
des barbares, et l'habitude de mener une vie dure, ce qui les rend
invincibles. Ils portent des boucliers légers, qui sont faits d'un tissu
d'osier, et couverts de peaux ; leurs épées sont longues. Les Brutiens
sont légers à la course comme les cerfs et comme les daims. On croirait
que l'herbe même la plus tendre n'est point foulée sous leurs pieds ; à
peine laissent-ils dans le sable quelque trace de leurs pas. On les voit
tout à coup fondre sur leurs ennemis, et puis disparaître avec une égale
rapidité. Les peuples de Crotone sont adroits à tirer des flèches. Un
homme ordinaire parmi les Grecs ne pourrait bander un arc tel qu'on en
voit communément chez les Crotoniates ; et si jamais ils s'appliquent à
nos jeux, ils y remporteront les prix. Leurs flèches sont trempées dans
le suc de certaines herbes venimeuses, qui viennent, dit-on, des bords
de l'Averne, et dont le poison est mortel. Pour ceux de Nérite, de
Brindes et de Messapie, ils n'ont en partage que la force du corps et
une valeur sans art. Les cris qu'ils poussent jusqu'au ciel, à la vue
de leurs ennemis, sont affreux. Ils se servent assez bien de la fronde,
et ils obscurcissent l'air par une grêle de pierres lancées ; mais ils
combattent sans ordre. Voilà, Mentor, ce que vous désiriez de savoir:
vous connaissez maintenant l'origine de cette guerre, et quels sont nos
ennemis.
Après cet éclaircissement, Télémaque, impatient de combattre, croyait
n'avoir plus qu'à prendre les armes. Mentor le retint encore, et parla
ainsi à Idoménée : D'où vient donc que les Locriens mêmes, peuples sortis
de la Grèce, s'unissent aux barbares contre les Grecs ? D'où vient que
tant de colonies grecques fleurissent sur cette côte de la mer, sans
avoir les mêmes guerres à soutenir que vous ? O Idoménée, vous dites que
les dieux ne sont pas encore las de vous persécuter ; et moi, je dis
qu'ils n'ont pas encore achevé de vous instruire. Tant de malheurs que
vous avez soufferts ne vous ont pas encore appris ce qu'il faut faire
pour prévenir la guerre. Ce que vous racontez vous-même de la bonne foi
de ces barbares suffit pour montrer que vous auriez pu vivre en paix
avec eux ; mais la hauteur et la fierté attirent les guerres les plus
dangereuses. Vous auriez pu leur donner des otages, et en prendre d'eux.
Il eût été facile d'envoyer avec leurs ambassadeurs quelques-uns de vos
chefs pour les reconduire avec sûreté. Depuis cette guerre renouvelée,
vous auriez dû encore les apaiser, en leur représentant qu'on les avait
attaqués faute de savoir l'alliance qui venait d'être jurée. Il fallait
leur offrir toutes les sûretés qu'ils auraient demandées, et établir des
peines rigoureuses contre tous ceux de vos sujets qui auraient manqué à
l'alliance. Mais qu'est-il arrivé depuis ce commencement de guerre?
Je crus, répondit Idoménée, que nous n'aurions pu, sans bassesse,
rechercher ces barbares, qui assemblèrent à la hâte tous leurs hommes en
âge de combattre, et qui implorèrent le secours de tous les peuples
voisins, auxquels ils nous rendirent suspects et odieux. Il me parut que
le parti le plus assuré était de s'emparer promptement de certains
passages dans les montagnes, qui étaient mal gardés. Nous les prîmes
sans peine, et par là nous nous sommes mis en état de désoler ces
barbares. J'y ai fait élever des tours, d'où nos troupes peuvent
accabler de traits tous les ennemis qui viendraient des montagnes dans
notre pays. Nous pouvons entrer dans le leur, et ravager, quand il nous
plaira, leurs principales habitations. Par ce moyen, nous sommes en état
de résister, avec des forces inégales, à cette multitude innombrable
d'ennemis qui nous environnent. Au reste, la paix entre eux et nous est
devenue très-difficile. Nous ne saurions leur abandonner ces tours sans
nous exposer à leurs incursions, et ils les regardent comme des
citadelles dont nous voulons nous servir pour les réduire en servitude.
Mentor répondit ainsi à Idoménée : Vous êtes un sage roi, et vous voulez
qu'on vous découvre la vérité sans aucun adoucissement. Vous n'êtes
point comme ces hommes faibles qui craignent de la voir, et qui,
manquant de courage pour se corriger, n'emploient leur autorité qu'à
soutenir les fautes qu'ils ont faites. Sachez donc que ce peuple barbare
vous a donné une merveilleuse leçon quand il est venu vous demander la
paix. Était-ce par faiblesse qu'il la demandait ? Manquait-il de
courage, ou de ressources contre vous ? Vous voyez bien que non,
puisqu'il est si aguerri, et soutenu par tant de voisins redoutables.
Que n'imitiez-vous sa modération ? Mais une mauvaise honte et une fausse
gloire vous ont jeté dans ce malheur. Vous avez craint de rendre
l'ennemi trop fier ; et vous n'avez pas craint de le rendre trop
puissant, en réunissant tant de peuples contre vous par une conduite
hautaine et injuste. A quoi servent ces tours que vous vantez tant,
sinon à mettre tous vos voisins dans la nécessité de périr, ou de vous
faire périr vous-même, pour se préserver d'une servitude prochaine ? Vous
n'avez élevé ces tours que pour votre sûreté ; et c'est par ces tours que
vous êtes dans un si grand péril. Le rempart le plus sûr d'un État est
la justice, la modération, la bonne foi, et l'assurance où sont vos
voisins que vous êtes incapable d'usurper leurs terres. Les plus fortes
murailles peuvent tomber par divers accidents imprévus ; la fortune est
capricieuse et inconstante dans la guerre ; mais l'amour et la confiance
de vos voisins, quand ils ont senti votre modération, font que votre
État ne peut être vaincu, et n'est presque jamais attaqué. Quand même un
voisin injuste l'attaquerait, tous les autres, intéressés à sa
conservation, prennent aussitôt les armes pour le défendre. Cet appui de
tant de peuples, qui trouvent leurs véritables intérêts à soutenir les
vôtres, vous aurait rendu bien plus puissant que ces tours, qui vous
rendent vos maux irrémédiables. Si vous aviez songé d'abord à éviter la
jalousie de tous vos voisins, votre ville naissante fleurirait dans une
heureuse paix, et vous seriez l'arbitre de toutes les nations de
l'Hespérie.
Retranchons-nous maintenant à examiner comment on peut réparer le passé
par l'avenir. Vous avez commencé à me dire qu'il y a sur cette côte
diverses colonies grecques. Ces peuples doivent être disposés à vous
secourir. Ils n'ont oublié ni le grand nom de Minos, fils de Jupiter, ni
vos travaux au siége de Troie, où vous vous êtes signalé tant de fois
entre les princes grecs pour la querelle commune de toute la Grèce.
Pourquoi ne songez-vous pas à mettre ces colonies dans votre parti?
Elles sont toutes, répondit Idoménée, résolues à demeurer neutres. Ce
n'est pas qu'elles n'eussent quelque inclination à me secourir, mais le
trop grand éclat que cette ville a eu dès sa naissance les a
épouvantées. Ces Grecs, aussi bien que les autres peuples, ont craint
que nous n'eussions des desseins sur leur liberté. Ils ont pensé
qu'après avoir subjugué les barbares des montagnes nous pousserions plus
loin notre ambition. En un mot, tout est contre nous. Ceux mêmes qui ne
nous font pas une guerre ouverte désirent notre abaissement, et la
jalousie ne nous laisse aucun allié.
Étrange extrémité ! reprit Mentor : pour vouloir paraître trop puissant,
vous ruinez votre puissance ; et, pendant que vous êtes au dehors l'objet
de la crainte et de la haine de vos voisins, vous vous épuisez au dedans
par les efforts nécessaires pour soutenir une telle guerre. O
malheureux, et doublement malheureux Idoménée, que le malheur même n'a
pu instruire qu'à demi ! auriez-vous encore besoin d'une seconde chute
pour apprendre à prévoir les maux qui menacent les plus grands rois?
Laissez-moi faire, et racontez-moi seulement en détail quelles sont donc
ces villes grecques qui refusent votre alliance.
La principale, lui répondit Idoménée, est la ville de Tarente ; Phalante
l'a fondée depuis trois ans. Il ramassa dans la Laconie un grand nombre
de jeunes hommes nés des femmes qui avaient oublié leurs maris absents
pendant la guerre de Troie. Quand les maris revinrent, ces femmes ne
songèrent qu'à les apaiser, et qu'à désavouer leurs fautes. Cette
nombreuse jeunesse, qui était née hors du mariage, ne connaissant plus
ni père ni mère, vécut avec une licence sans bornes. La sévérité des
lois réprima leurs désordres. Ils se réunirent sous Phalante, chef
hardi, intrépide, ambitieux, et qui sait gagner les cœurs par ses
artifices. Il est venu sur ce rivage avec ces jeunes Laconiens ; ils ont
fait de Tarente une seconde Lacédémone. D'un autre côté, Philoctète, qui
a eu une si grande gloire au siége de Troie en y portant les flèches
d'Hercule, a élevé dans ce voisinage les murs de Pétilie, moins
puissante à la vérité, mais plus sagement gouvernée que Tarente. Enfin,
nous avons ici près la ville de Métaponte, que le sage Nestor a fondée
avec ses Pyliens.
Quoi ! reprit Mentor, vous avez Nestor dans l'Hespérie, et vous n'avez
pas su l'engager dans vos intérêts ! Nestor qui vous a vu tant de fois
combattre contre les Troyens, et dont vous aviez l'amitié ! Je l'ai
perdue, répliqua Idoménée, par l'artifice de ces peuples qui n'ont rien
de barbare que le nom : ils ont eu l'adresse de lui persuader que je
voulais me rendre le tyran de l'Hespérie. Nous le détromperons, dit
Mentor. Télémaque le vit à Pylos, avant qu'il fût venu fonder sa
colonie, et avant que nous eussions entrepris nos grands voyages pour
chercher Ulysse : il n'aura pas encore oublié ce héros, ni les marques de
tendresse qu'il donna à son fils Télémaque. Mais le principal est de
guérir sa défiance : c'est par les ombrages donnés à tous vos voisins que
cette guerre s'est allumée ; et c'est en dissipant ces vains ombrages,
que cette guerre peut s'éteindre. Encore un coup, laissez-moi faire.
A ces mots, Idoménée, embrassant Mentor, s'attendrissait et ne pouvait
parler. Enfin il prononça à peine ces paroles : O sage vieillard envoyé
par les dieux pour réparer toutes mes fautes ! j'avoue que je me serais
irrité contre tout autre qui m'aurait parlé aussi librement que vous;
j'avoue qu'il n'y a que vous seul qui puissiez m'obliger à rechercher la
paix. J'avais résolu de périr, ou de vaincre tous mes ennemis ; mais il
est juste de croire vos sages conseils plutôt que ma passion. O heureux
Télémaque, qui ne pourrez jamais vous égarer comme moi, puisque vous
avez un tel guide ! Mentor, vous êtes le maître ; toute la sagesse des
dieux est en vous. Minerve ne pourrait donner de plus salutaires
conseils. Allez, promettez, concluez, donnez tout ce qui est à moi;
Idoménée approuvera tout ce que vous jugerez à propos de faire.
Pendant qu'ils raisonnaient ainsi, on entendit tout à coup un bruit
confus de chariots, de chevaux hennissants, d'hommes qui poussaient des
hurlements épouvantables, et de trompettes qui remplissaient l'air d'un
son belliqueux. On s'écrie : Voici les ennemis, qui ont fait un grand
détour pour éviter les passages gardés ! les voilà qui viennent assiéger
Salente ! Les vieillards et les femmes paraissaient consternés. Hélas!
disaient-ils, fallait-il quitter notre chère patrie, la fertile Crète,
et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une
ville qui sera mise en cendres comme Troie ! On voyait de dessus les
murailles nouvellement bâties, dans la vaste campagne, briller au soleil
les casques, les cuirasses et les boucliers des ennemis ; les yeux en
étaient éblouis*. On voyait aussi les piques hérissées qui couvraient la
terre, comme elle est couverte par une abondante moisson*, que Cérès
prépare dans les campagnes d'Enna[36] en Sicile, pendant les chaleurs de
l'été, pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on
remarquait les chariots armés de faux tranchantes ; on distinguait
facilement chaque peuple venu à cette guerre.
Mentor monta sur une haute tour pour les mieux découvrir. Idoménée et
Télémaque le suivirent de près. A peine y fut-il arrivé, qu'il aperçut
d'un côté Philoctète, et de l'autre Nestor avec Pisistrate son fils.
Nestor était facile à reconnaître à sa vieillesse vénérable. Quoi donc!
s'écria Mentor, vous avez cru, ô Idoménée, que Philoctète et Nestor se
contentaient de ne vous point secourir ; les voilà qui ont pris les armes
contre vous ; et, si je ne me trompe, ces autres troupes qui marchent en
si bon ordre avec tant de lenteur, sont les troupes lacédémoniennes,
commandées par Phalante. Tout est contre vous ; il n'y a aucun voisin de
cette côte dont vous n'ayez fait un ennemi, sans vouloir le faire.
En disant ces paroles, Mentor descend à la hâte de cette tour ; il
s'avance vers une porte de la ville du côté par où les ennemis
s'avançaient : il la fait ouvrir ; et Idoménée, surpris de la majesté avec
laquelle il fait ces choses, n'ose pas même lui demander quel est son
dessein. Mentor fait signe de la main, afin que personne ne songe à le
suivre. Il va au-devant des ennemis, étonnés de voir un seul homme qui
se présente à eux. Il leur montra de loin une branche d'olivier en signe
de paix*; et quand il fut à portée de se faire entendre, il leur demanda
d'assembler tous les chefs. Aussitôt les chefs s'assemblèrent ; et il
parla ainsi:
O hommes généreux, assemblés de tant de nations qui fleurissent dans la
riche Hespérie, je sais que vous n'êtes venus ici que pour l'intérêt
commun de la liberté. Je loue votre zèle ; mais souffrez que je vous
représente un moyen facile de conserver la liberté et la gloire de tous
vos peuples, sans répandre le sang humain. O Nestor, sage Nestor, que
j'aperçois dans cette assemblée, vous n'ignorez pas combien la guerre
est funeste à ceux même qui l'entreprennent avec justice, et sous la
protection des dieux. La guerre est le plus grand des maux dont les
dieux affligent les hommes. Vous n'oublierez jamais ce que les Grecs ont
souffert pendant dix ans devant la malheureuse Troie. Quelles divisions
entre les chefs ! quels caprices de la fortune ! quels carnages des Grecs
par la main d'Hector ! quels malheurs dans toutes les villes les plus
puissantes, causés par la guerre, pendant la longue absence de leurs
rois ! Au retour, les uns ont fait naufrage au promontoire de
Capharée[37]; les autres ont trouvé une mort funeste dans le sein même
de leurs épouses. O dieux, c'est dans votre colère que vous armâtes les
Grecs pour cette éclatante expédition ! O peuples hespériens ! je prie les
dieux de ne vous donner jamais une victoire si funeste. Troie est en
cendres, il est vrai ; mais il vaudrait mieux pour les Grecs, qu'elle fût
encore dans toute sa gloire, et que le lâche Paris jouît encore en paix
de ses infâmes amours avec Hélène. Philoctète, si longtemps malheureux
et abandonné dans l'île de Lemnos, ne craignez-vous point de retrouver
de semblables malheurs dans une semblable guerre ? Je sais que les
peuples de la Laconie ont senti aussi les troubles causés par la longue
absence des princes, des capitaines et des soldats qui allèrent contre
les Troyens, O Grecs, qui avez passé dans l'Hespérie, vous n'y avez tous
passé que par une suite des malheurs que causa la guerre de Troie!