Neptune envoya aussitôt une divinité trompeuse, semblable aux Songes,

excepté que les Songes ne trompent que pendant le sommeil, au lieu que

cette divinité enchante les sens des hommes qui veillent. Ce dieu

malfaisant, environné d'une foule innombrable de Mensonges ailés qui

voltigent autour de lui, vint répandre une liqueur subtile et enchantée

sur les yeux du pilote Achamas, qui considérait attentivement, à la

clarté de la lune, le cours des étoiles, et le rivage d'Ithaque, dont il

découvrait déjà assez près de lui les rochers escarpés. Dans ce même

moment, les yeux du pilote ne lui montrèrent plus rien de véritable. Un

faux ciel et une terre feinte se présentèrent à lui. Les étoiles

parurent comme si elles avaient changé leur course, et qu'elles fussent

revenues sur leurs pas ; tout l'Olympe semblait se mouvoir par des lois

nouvelles. La terre même était changée : une fausse Ithaque se présentait

toujours au pilote pour l'amuser, tandis qu'il s'éloignait de la

véritable. Plus il s'avançait vers cette image trompeuse du rivage de

l'île, plus cette image reculait ; elle fuyait toujours devant lui, et il

ne savait que croire de cette fuite. Quelquefois il s'imaginait entendre

déjà le bruit qu'on fait dans un port. Déjà il se préparait, selon

l'ordre qu'il en avait reçu, à aller aborder secrètement dans une petite

île qui est auprès de la grande, pour dérober aux amants de Pénélope,

conjurés contre Télémaque, le retour de celui-ci. Quelquefois il

craignait les écueils dont cette côte de la mer est bordée ; et il lui

semblait entendre l'horrible mugissement des vagues qui vont se briser

contre ces écueils ; puis tout à coup il remarquait que la terre

paraissait encore éloignée. Les montagnes n'étaient à ses yeux, dans cet

éloignement, que comme de petits nuages qui obscurcissent quelquefois

l'horizon pendant que le soleil se couche. Ainsi Achamas était étonné;

et l'impression de la divinité trompeuse qui charmait ses yeux lui

faisait éprouver un certain saisissement qui lui avait été jusqu'alors

inconnu. Il était même tenté de croire qu'il ne veillait pas, et qu'il

était dans l'illusion d'un songe. Cependant Neptune commanda au vent

d'orient de souffler pour jeter le navire sur les côtes de

l'Hespérie[30]. Le vent obéit avec tant de violence, que le navire

arriva bientôt sur le rivage que Neptune avait marqué.

Déjà l'aurore annonçait le jour ; déjà les étoiles, qui craignent les

rayons du soleil, et qui en sont jalouses, allaient cacher dans l'Océan

leurs sombres feux, quand le pilote s'écria : Enfin, je n'en puis plus

douter, nous touchons presque à l'île d'Ithaque ! Télémaque,

réjouissez-vous ; dans une heure vous pourrez revoir Pénélope, et

peut-être trouver Ulysse remonté sur son trône ! A ce cri, Télémaque, qui

était immobile dans les bras du sommeil, s'éveille, se lève, monte au

gouvernail, embrasse le pilote, et de ses yeux encore à peine ouverts

regarde fixement la côte voisine. Il gémit, ne reconnaissant point les

rivages de sa patrie. Hélas ! où sommes-nous ? dit-il ; ce n'est point là

ma chère Ithaque ! Vous vous êtes trompé, Achamas ; vous connaissez mal

cette côte, si éloignée de votre pays. Non, non, répondit Achamas, je ne

puis me tromper en considérant les bords de cette île. Combien de fois

suis-je entré dans votre port ; j'en connais jusqu'aux moindres rochers;

le rivage de Tyr n'est guère mieux dans ma mémoire. Reconnaissez cette

montagne qui avance ; voyez ce rocher qui s'élève comme une tour;

n'entendez-vous pas la vague qui se rompt contre ces autres rochers

lorsqu'ils semblent menacer la mer par leur chute ? Mais ne

remarquez-vous pas le temple de Minerve qui fend la nue ? Voilà la

forteresse, et la maison d'Ulysse votre père.

Vous vous trompez, ô Acharnas, répondit Télémaque ; je vois au contraire

une côte assez relevée, mais unie ; j'aperçois une ville qui n'est point

Ithaque. O dieux ! est-ce ainsi que vous vous jouez des hommes?

Pendant qu'il disait ces paroles, tout à coup les yeux d'Achamas furent

changés. Le charme se rompit ; il vit le rivage tel qu'il était

véritablement, et reconnut son erreur. Je l'avoue, ô Télémaque,

s'écria-t-il : quelque divinité ennemie avait enchanté mes yeux ; je

croyais voir Ithaque, et son image tout entière se présentait à moi;

mais dans ce moment elle disparaît comme un songe. Je vois une autre

ville ; c'est sans doute Salente, qu'Idoménée, fugitif de Crète, vient de

fonder dans l'Hespérie : j'aperçois des murs qui s'élèvent, et qui ne

sont pas encore achevés ; je vois un port qui n'est pas encore

entièrement fortifié.

Pendant qu'Achamas remarquait les divers ouvrages nouvellement faits

dans cette ville naissante, et que Télémaque déplorait son malheur, le

vent que Neptune faisait souffler les fit entrer à pleines voiles dans

une rade où ils se trouvèrent à l'abri, et tout auprès du port.

Mentor, qui n'ignorait ni la vengeance de Neptune ni le cruel artifice

de Vénus, n'avait fait que sourire de l'erreur d'Achamas. Quand ils

furent dans cette rade, Mentor dit à Télémaque : Jupiter vous éprouve;

mais il ne veut pas votre perte : au contraire, il ne vous éprouve que

pour vous ouvrir le chemin de la gloire. Souvenez-vous des travaux

d'Hercule ; ayez toujours devant vos yeux ceux de votre père. Quiconque

ne sait pas souffrir n'a point un grand cœur. Il faut, par votre

patience et par votre courage, lasser la cruelle fortune qui se plaît à

vous persécuter*. Je crains moins pour vous les plus affreuses

disgrâces de Neptune, que je ne craignais les caresses flatteuses de la

déesse qui vous retenait dans son île. Que tardons-nous ? entrons dans ce

port : voici un peuple ami ; c'est chez les Grecs que nous arrivons:

Idoménée, si maltraité par la fortune, aura pitié des malheureux*.

Aussitôt ils entrèrent dans le port de Salente, où le vaisseau phénicien

fut reçu sans peine, parce que les Phéniciens sont en paix et en

commerce avec tous les peuples de l'univers.

Télémaque regardait avec admiration cette ville naissante, semblable à

une jeune plante, qui, ayant été nourrie par la douce rosée de la nuit,

sent, dès le matin, les rayons du soleil qui viennent l'embellir ; elle

croît, elle ouvre ses tendres boutons, elle étend ses feuilles vertes,

elle épanouit ses fleurs odoriférantes avec mille couleurs nouvelles ; à

chaque moment qu'on la voit, on y trouve un nouvel éclat. Ainsi

fleurissait la nouvelle ville d'Idoménée sur le rivage de la mer ; chaque

jour, chaque heure, elle croissait avec magnificence, et elle montrait

de loin, aux étrangers qui étaient sur la mer, de nouveaux ornements

d'architecture qui s'élevaient jusqu'au ciel. Toute la côte retentissait

des cris des ouvriers et des coups de marteau : les pierres étaient

suspendues en l'air par des grues avec des cordes. Tous les chefs

animaient le peuple au travail dès que l'aurore paraissait ; et le roi

Idoménée, donnant partout les ordres lui-même, faisait avancer les

ouvrages avec une incroyable diligence.

A peine le vaisseau phénicien fut arrivé, que les Crétois donnèrent à

Télémaque et à Mentor toutes les marques d'amitié sincère. On se hâta

d'avertir Idoménée de l'arrivée du fils d'Ulysse. Le fils d'Ulysse!

s'écria-t-il ; d'Ulysse, ce cher ami ! de ce sage héros, par qui nous

avons enfin renversé la ville de Troie ! Qu'on le mène ici, et que je lui

montre combien j'ai aimé son père ! Aussitôt on lui présente Télémaque,

qui lui demande l'hospitalité, en lui disant son nom.

Idoménée lui répondit avec un visage doux et riant : Quand même on ne

m'aurait pas dit qui vous êtes, je crois que je vous aurais reconnu.

Voilà Ulysse lui-même ; voilà ses yeux pleins de feu, et dont le regard

était si ferme ; voilà son air, d'abord froid et réservé, qui cachait

tant de vivacité et de grâces ; je reconnais même ce sourire fin, cette

action négligée, cette parole douce, simple et insinuante, qui

persuadait sans qu'on eût le temps de s'en défier. Oui, vous êtes le

fils d'Ulysse ; mais vous serez aussi le mien. O mon fils, mon cher fils!

quelle aventure vous amène sur ce rivage ? Est-ce pour chercher votre

père ? Hélas ! je n'en ai aucune nouvelle. La fortune nous a persécutés

lui et moi : il a eu le malheur de ne pouvoir retrouver sa patrie, et

j'ai eu celui de retrouver la mienne pleine de la colère des dieux

contre moi. Pendant qu'Idoménée disait ces paroles, il regardait

fixement Mentor, comme un homme dont le visage ne lui était pas inconnu,

mais dont il ne pouvait retrouver le nom.

Cependant Télémaque lui répondait les larmes aux yeux : O roi,

pardonnez-moi la douleur que je ne saurais vous cacher dans un temps où

je ne devrais vous témoigner que de la joie et de la reconnaissance pour

vos bontés. Par le regret que vous témoignez de la perte d'Ulysse, vous

m'apprenez vous-même à sentir le malheur de ne pouvoir trouver mon père.

Il y a déjà longtemps que je le cherche dans toutes les mers. Les dieux

irrités ne me permettent ni de le revoir, ni de savoir s'il a fait

naufrage, ni de pouvoir retourner à Ithaque, où Pénélope languit dans le

désir d'être délivrée de ses amants. J'avais cru vous trouver dans l'île

de Crète : j'y ai su votre cruelle destinée, et je ne croyais pas devoir

jamais approcher de l'Hespérie, où vous ayez fondé un nouveau royaume.

Mais la fortune, qui se joue des hommes, et qui me tient errant dans

tous les pays loin d'Ithaque, m'a enfin jeté sur vos côtes. Parmi tous

les maux qu'elle m'a faits, c'est celui que je supporte plus volontiers.

Si elle m'éloigne de ma patrie, du moins elle me fait connaître le plus

généreux de tous les rois.

A ces mots, Idoménée embrassa tendrement Télémaque ; et, le menant dans

son palais, lui dit : Quel est donc ce prudent vieillard qui vous

accompagne ? il me semble que je l'ai souvent vu autrefois. C'est Mentor,

répliqua Télémaque ; Mentor, ami d'Ulysse, à qui il avait confié mon

enfance. Qui pourrait vous dire tout ce que je lui dois!

Aussitôt Idoménée s'avance, et tend la main à Mentor : Nous nous sommes

vus, dit-il, autrefois. Vous souvenez-vous du voyage que vous fîtes en

Crète, et des bons conseils que vous me donnâtes ? Mais alors l'ardeur de

la jeunesse et le goût des vains plaisirs m'entraînaient. Il a fallu

que mes malheurs m'aient instruit, pour m'apprendre ce que je ne voulais

pas croire. Plût aux dieux que je vous eusse cru, ô sage vieillard ! Mais

je remarque avec étonnement que vous n'êtes presque point changé depuis

tant d'années ; c'est la même fraîcheur de visage, la même taille droite,

la même vigueur : vos cheveux seulement ont un peu blanchi.

Grand roi, répondit Mentor, si j'étais flatteur, je vous dirais de même

que vous avez conservé cette fleur de jeunesse qui éclatait sur votre

visage avant le siége de Troie ; mais j'aimerais mieux vous déplaire, que

de blesser la vérité. D'ailleurs je vois, par votre sage discours, que

vous n'aimez pas la flatterie, et qu'on ne hasarde rien en vous parlant

avec sincérité. Vous êtes bien changé, et j'aurais eu de la peine à vous

reconnaître. J'en conçois clairement la cause ; c'est que vous avez

beaucoup souffert dans vos malheurs : mais vous avez bien gagné en

souffrant, puisque vous avez acquis la sagesse. On doit se consoler

aisément des rides qui viennent sur le visage, pendant que le cœur

s'exerce et se fortifie dans la vertu. Au reste, sachez que les rois

s'usent toujours plus vite que les autres hommes. Dans l'adversité, les

peines de l'esprit et les travaux du corps les font vieillir avant le

temps. Dans la prospérité, les délices d'une vie molle les usent bien

plus encore que tous les travaux de la guerre. Rien n'est si malsain que

les plaisirs où l'on ne peut se modérer. De là vient que les rois, et en

paix et en guerre, ont toujours des peines et des plaisirs qui font

venir la vieillesse avant l'âge où elle doit venir naturellement. Une

vie sobre, modérée, simple, exempte d'inquiétudes et de passions, réglée

et laborieuse, retient dans les membres d'un homme sage la vive

jeunesse, qui, sans ces précautions, est toujours prête à s'envoler sur

les ailes du Temps.

Idoménée, charmé du discours de Mentor, l'eût écouté longtemps, si on ne

fût venu l'avertir pour un sacrifice qu'il devait faire à Jupiter.

Télémaque et Mentor le suivirent, environnés d'une grande foule de

peuple, qui considérait avec empressement et curiosité ces deux

étrangers. Les Salentins se disaient les uns aux autres : Ces deux

hommes sont bien différents ! Le jeune a je ne sais quoi de vif et

d'aimable ; toutes les grâces de la beauté et de la jeunesse sont

répandues sur son visage et sur tout son corps : mais cette beauté n'a

rien de mou ni d'efféminé ; avec cette fleur si tendre de la jeunesse, il

paraît vigoureux, robuste, endurci au travail. Mais cet autre, quoique

bien plus âgé, n'a encore rien perdu de sa force : sa mine paraît d'abord

moins haute, et son visage moins gracieux ; mais, quand on le regarde de

près, on trouve dans sa simplicité des marques de sagesse et de vertu,

avec une noblesse qui étonne. Quand les dieux sont descendus sur la

terre pour se communiquer aux mortels, sans doute qu'ils ont pris de

telles figures d'étrangers et de voyageurs*.

Cependant on arrive dans le temple de Jupiter, qu'Idoménée, du sang de

ce dieu, avait orné avec beaucoup de magnificence. Il était environné

d'un double rang de colonnes de marbre jaspé ; les chapiteaux étaient

d'argent. Le temple était tout incrusté de marbre, avec des bas-reliefs

qui représentaient Jupiter changé en taureau, le ravissement d'Europe,

et son passage en Crète au travers des flots : ils semblaient respecter

Jupiter, quoiqu'il fût sous une forme étrangère. On voyait ensuite la

naissance et la jeunesse de Minos ; enfin, ce sage roi donnant, dans un

âge plus avancé, des lois à toute son île pour la rendre à jamais

florissante. Télémaque y remarqua aussi les principales aventures du

siége de Troie, où Idoménée avait acquis la gloire d'un grand capitaine.

Parmi ces représentations de combats, il chercha son père ; il le

reconnut, prenant les chevaux de Rhésus que Diomède venait de tuer;

ensuite disputant avec Ajax les armes d'Achille devant tous les chefs de

l'armée grecque assemblés ; enfin sortant du cheval fatal pour verser le

sang de tant de Troyens.

Télémaque le reconnut d'abord à ces fameuses actions, dont il avait

souvent ouï parler, et que Nestor même lui avait racontées. Les larmes

coulèrent de ses yeux. Il changea de couleur ; son visage parut troublé.

Idoménée l'aperçut, quoique Télémaque se détournât pour cacher son

trouble. N'ayez point de honte, lui dit Idoménée, de nous laisser voir

combien vous êtes touché de la gloire et des malheurs de votre père.

Cependant, le peuple s'assemblait en foule sous les vastes portiques

formés par le double rang de colonnes qui environnaient le temple. Il y

avait deux troupes de jeunes garçons et de jeunes filles qui chantaient

des vers à la louange du dieu qui tient dans ses mains la foudre. Ces

enfants, choisis de la figure la plus agréable, avaient de longs cheveux

flottants sur leurs épaules. Leurs têtes étaient couronnées de roses, et

parfumées ; ils étaient tous vêtus de blanc. Idoménée faisait à Jupiter

un sacrifice de cent taureaux pour se le rendre favorable dans une

guerre qu'il avait entreprise contre ses voisins. Le sang des victimes

fumait de tous côtés : on le voyait ruisseler dans les profondes coupes

d'or et d'argent.

Le vieillard Théophane, ami des dieux et prêtre du temple, tenait,

pendant le sacrifice, sa tête couverte d'un bout de sa robe de pourpre;

ensuite il consulta les entrailles des victimes qui palpitaient encore;

puis s'étant mis sur le trépied sacré : O dieux, s'écria-t-il, quels sont

donc ces deux étrangers que le ciel envoie en ces lieux ? Sans eux, la

guerre entreprise nous serait funeste, et Salente tomberait en ruine

avant que d'achever d'être élevée sur ses fondements. Je vois un jeune

héros que la Sagesse mène par la main. Il n'est pas permis à une bouche

mortelle d'en dire davantage.

En disant ces paroles, son regard était farouche et ses yeux

étincelants ; il semblait voir d'autres objets que ceux qui paraissaient

devant lui ; son visage était enflammé ; il était troublé et hors de

lui-même ; ses cheveux étaient hérissés, sa bouche écumante, ses bras

levés et immobiles. Sa voix émue était plus forte qu'aucune voix

humaine : il était hors d'haleine, et ne pouvait tenir renfermé au dedans

de lui l'esprit divin qui l'agitait*.

O heureux Idoménée ! s'écria-t-il encore, que vois-je ! quels malheurs

évités ! quelle douce paix au dedans ! Mais au dehors quels combats!

quelles victoires ! O Télémaque, tes travaux surpassent ceux de ton père;

le fier ennemi gémit dans la poussière sous ton glaive ; les portes

d'airain, les inaccessibles remparts tombent à tes pieds. O grande

déesse, que son père.... O jeune homme, tu verras enfin.... A ces mots,

la parole meurt dans sa bouche, et il demeure, comme malgré lui, dans un

silence plein d'étonnement.

Tout le peuple est glacé de crainte. Idoménée, tremblant, n'ose lui

demander qu'il achève. Télémaque même, surpris, comprend à peine ce

qu'il vient d'entendre ; à peine peut-il croire qu'il ait entendu ces

hautes prédictions. Mentor est le seul que l'esprit divin n'a point

étonné. Vous entendez, dit-il a Idoménée, le dessein des dieux. Contre

quelque nation que vous ayez à combattre, la victoire sera dans vos

mains, et vous devrez au jeune fils de votre ami le bonheur de vos

armes. N'en soyez point jaloux ; profitez seulement de ce que les dieux

vous donnent par lui.

Idoménée, n'étant pas encore revenu de son étonnement, cherchait en vain

des paroles ; sa langue demeurait immobile. Télémaque, plus prompt, dit à

Mentor : Tant de gloire promise ne me touche point ; mais que peuvent donc

signifier ces dernières paroles : Tu verras...? est-ce mon père, ou

seulement Ithaque ? Hélas ! que n'a-t-il achevé ! il m'a laissé plus en

doute que je n'étais. O Ulysse ! ô mon père, serait-ce vous, vous-même

que je dois voir ? serait-il vrai ? Mais je me flatte. Cruel oracle ! tu

prends plaisir à te jouer d'un malheureux : encore une parole, et j'étais

au comble du bonheur.

Mentor lui dit : Respectez ce que les dieux découvrent, et n'entreprenez

point de découvrir ce qu'ils veulent cacher. Une curiosité téméraire

mérite d'être confondue. C'est par une sagesse pleine de bonté, que les

dieux cachent aux faibles hommes leur destinée dans une nuit

impénétrable. Il est utile de prévoir ce qui dépend de nous, pour le

bien faire ; mais il n'est pas moins utile d'ignorer ce qui ne dépend pas

de nos soins, et ce que les dieux veulent faire de nous. Télémaque,

touché de ces paroles, se retint avec beaucoup de peine.

Idoménée, qui était revenu de son étonnement, commença de son côté à

louer le grand Jupiter, qui lui avait envoyé le jeune Télémaque et le

sage Mentor, pour le rendre victorieux de ses ennemis. Après qu'on eut

fait un magnifique repas, qui suivit le sacrifice, il parla ainsi en

particulier aux deux étrangers:

J'avoue que je ne connaissais point encore assez l'art de régner quand

je revins en Crète, après le siége de Troie. Vous savez, chers amis, les

malheurs qui m'ont privé de régner dans cette grande île, puisque vous

m'assurez que vous y avez été depuis que j'en suis parti. Encore trop

heureux, si les coups les plus cruels de la fortune ont servi à

m'instruire et à me rendre plus modéré ! Je traversai les mers comme un

fugitif que la vengeance des dieux et des hommes poursuit : toute ma

grandeur passée ne servait qu'a me rendre ma chute plus honteuse et plus

insupportable. Je vins réfugier mes dieux pénates sur cette côte

déserte, où je ne trouvai que des terres incultes, couvertes de ronces

et d'épines, des forêts aussi anciennes que la terre, des rochers

presque inaccessibles où se retiraient les bêtes farouches. Je fus

réduit à me réjouir de posséder, avec un petit nombre de soldats, et de

compagnons qui avaient bien voulu me suivre dans mes malheurs, cette

terre sauvage, et d'en faire ma patrie, ne pouvant plus espérer de

revoir jamais cette île fortunée où les dieux m'avaient fait naître pour

y régner. Hélas ! disais-je en moi-même, quel changement ! Quel exemple

terrible ne suis-je point pour les rois ! il faudrait me montrer à tous

ceux qui règnent dans le monde, pour les instruire par mon exemple. Ils

s'imaginent n'avoir rien à craindre, à cause de leur élévation au-dessus

du reste des hommes : hé ! c'est leur élévation même qui fait qu'ils ont

tout à craindre ! J'étais craint de mes ennemis, et aimé de mes sujets;

je commandais à une nation puissante et belliqueuse : la renommée avait

porté mon nom dans les pays les plus éloignés : je régnais dans une île

fertile et délicieuse ; cent villes me donnaient chaque année un tribut

de leurs richesses : ces peuples me reconnaissaient pour être du sang de

Jupiter, né dans leur pays ; ils m'aimaient comme le petit-fils du sage

Minos, dont les lois les rendent si puissants et si heureux. Que

manquait-il à mon bonheur, sinon d'en savoir jouir avec modération ? Mais

mon orgueil, et la flatterie que j'ai écoutée, ont renversé mon trône.

Ainsi tomberont tous les rois qui se livreront à leurs désirs et aux

conseils des esprits flatteurs.

Pendant le jour, je tâchais de montrer un visage gai et plein

d'espérance, pour soutenir le courage de ceux qui m'avaient suivi.

Faisons, leur disais-je, une nouvelle ville, qui nous console de tout

ce que nous avons perdu. Nous sommes environnés de peuples qui nous ont

donné un bel exemple pour cette entreprise. Nous voyons Tarente[31], qui

s'élève assez près de nous. C'est Phalante, avec ses Lacédémoniens, qui

a fondé ce nouveau royaume. Philoctète donne le nom de Pétiliep[32] à

une grande ville qu'il bâtit sur la même côte. Métaponte[33] est encore

une semblable colonie. Ferons-nous moins que tous ces étrangers errants

comme nous ? La fortune ne nous est pas plus rigoureuse.

Pendant que je tâchais d'adoucir par ces paroles les peines de mes

compagnons, je cachais au fond de mon cœur une douleur mortelle. C'était

une consolation pour moi, que la lumière du jour me quittât, et que la

nuit vînt m'envelopper de ses ombres pour déplorer en liberté ma

misérable destinée. Deux torrents de larmes amères coulaient de mes

yeux ; et le doux sommeil leur était inconnu. Le lendemain, je

recommençais mes travaux avec une nouvelle ardeur. Voilà, Mentor, ce qui

fait que vous m'avez trouvé si vieilli.

Après qu'Idoménée eut achevé de raconter ses peines, il demanda à

Télémaque et à Mentor leur secours dans la guerre où il se trouvait

engagé. Je vous renverrai, leur disait-il, à Ithaque, dès que la guerre

sera finie. Cependant je ferai partir des vaisseaux vers toutes les

côtes les plus éloignées, pour apprendre des nouvelles d'Ulysse. En

quelque endroit des terres connues que la tempête ou la colère de

quelque divinité l'ait jeté, je saurai bien l'en retirer. Plaise aux

dieux qu'il soit encore vivant ! Pour vous, je vous renverrai avec les

meilleurs vaisseaux qui aient jamais été construits dans l'île de Crète;

ils sont faits du bois coupé sur le véritable mont Ida, où Jupiter

naquit. Ce bois sacré ne saurait périr dans les flots ; les vents et les

rochers le craignent et le respectent. Neptune même, dans son plus grand

courroux, n'oserait soulever les vagues contre lui. Assurez-vous donc

que vous retournerez heureusement à Ithaque sans peine, et qu'aucune

divinité ennemie ne pourra plus vous faire errer sur tant de mers ; le

trajet est court et facile. Renvoyez le vaisseau phénicien qui vous a

portés jusqu'ici, et ne songez qu'à acquérir la gloire d'établir le

nouveau royaume d'Idoménée pour réparer tous ses malheurs. C'est à ce

prix, ô fils d'Ulysse, que vous serez jugé digne de votre père. Quand

même les destinées rigoureuses l'auraient déjà fait descendre dans le

sombre royaume de Pluton, toute la Grèce charmée croira le revoir en

vous.

A ces mots, Télémaque interrompit Idoménée : Renvoyons, dit-il, le

vaisseau phénicien. Que tardons-nous à prendre les armes pour attaquer

vos ennemis ? ils sont devenus les nôtres. Si nous avons été victorieux

en combattant dans la Sicile pour Aceste, Troyen et ennemi de la Grèce,

ne serons-nous pas encore plus ardents et plus favorisés des dieux quand

nous combattrons pour un des héros grecs qui ont renversé la ville de

Priam ? L'oracle que nous venons d'entendre ne nous permet pas d'en

douter.

LIVRE NEUVIÈME.

SOMMAIRE.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 12 / 34 段