d'un voyage que vous fîtes dans la Bétique depuis que nous fûmes partis
d'Égypte. La Bétique est un pays dont on raconte tant de merveilles qu'à
peine peut-on les croire. Daignez m'apprendre si tout ce qu'on en dit
est vrai. Je serai fort aise, répondit Adoam, de vous dépeindre ce
fameux pays, digne de votre curiosité, et qui surpasse tout ce que la
renommée en publie. Aussitôt il commença ainsi:
Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile, et sous un ciel doux, qui
est toujours serein. Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette dans
le grand Océan, assez près des Colonnes d'Hercule, et de cet endroit où
la mer furieuse, rompant ses digues, sépara autrefois la terre de
Tharsis d'avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé les
délices de l'âge d'or. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux
aquilons n'y soufflent jamais*. L'ardeur de l'été y est toujours
tempérée par des zéphyrs rafraîchissants, qui viennent adoucir l'air
vers le milieu du jour. Ainsi toute l'année n'est qu'un heureux hymen du
printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main. La terre,
dans les vallons et dans les campagnes unies, y porte chaque année une
double moisson. Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers, de
jasmins, et d'autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les
montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines
recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines d'or
et d'argent dans ce beau pays ; mais les habitants, simples et heureux
dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent
parmi leurs richesses ; ils n'estiment que ce qui sert véritablement aux
besoins de l'homme.
Quand nous avons commencé à faire notre commerce chez ces peuples, nous
avons trouvé l'or et l'argent parmi eux employés aux mêmes usages que le
fer ; par exemple, pour des socs de charrue. Comme ils ne faisaient aucun
commerce au dehors, ils n'avaient besoin d'aucune monnaie. Ils sont
presque tous bergers ou laboureurs. On voit en ce pays peu d'artisans:
car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux véritables
nécessités des hommes ; encore même la plupart des hommes en ce pays,
étant adonnés à l'agriculture ou à conduire des troupeaux, ne laissent
pas d'exercer les arts nécessaires pour leur vie simple et frugale.
Les femmes filent cette belle laine, et en font des étoffes fines d'une
merveilleuse blancheur ; elles font le pain, apprêtent à manger ; et ce
travail leur est facile, car on vit en ce pays de fruits ou de lait, et
rarement de viande. Elles emploient le cuir de leurs moutons à faire une
légère chaussure pour elles, pour leurs maris, et pour leurs enfants;
elles font des tentes, dont les unes sont de peaux cirées et les autres
d'écorces d'arbres ; elles font et lavent tous les habits de la famille,
et tiennent les maisons dans un ordre et une propreté admirables. Leurs
habits sont aisés à faire ; car, en ce doux climat, on ne porte qu'une
pièce d'étoffe fine et légère, qui n'est point taillée, et que chacun
met à longs plis autour de son corps pour la modestie, lui donnant la
forme qu'il veut.
Les hommes n'ont d'autres arts à exercer, outre la culture des terres et
la conduite des troupeaux, que l'art de mettre le bois et le fer en
œuvre ; encore même ne se servent-ils guère du fer, excepté pour les
instruments nécessaires au labourage. Tous les arts qui regardent
l'architecture leur sont inutiles ; car ils ne bâtissent jamais de
maison. C'est, disent-ils, s'attacher trop à la terre, que de s'y faire
une demeure qui dure beaucoup plus que nous ; il suffit de se défendre
des injures de l'air. Pour tous les autres arts estimés chez les Grecs,
chez les Égyptiens, et chez tous les autres peuples bien policés, ils
les désertent, comme des inventions de la vanité et de la mollesse.
Quand on leur parle des peuples qui ont l'art de faire des bâtiments
superbes, des meubles d'or et d'argent, des étoffes ornées de broderies
et de pierres précieuses, des parfums exquis, des mets délicieux, des
instruments dont l'harmonie charme, ils répondent en ces termes : Ces
peuples sont bien malheureux d'avoir employé tant de travail et
d'industrie à se corrompre eux-mêmes ! Ce superflu amollit, enivre,
tourmente ceux qui le possèdent : il tente ceux qui en sont privés, de
vouloir l'acquérir par l'injustice et par la violence. Peut-on nommer
bien, un superflu qui ne sert qu'à rendre les hommes mauvais ? Les
hommes de ce pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous?
vivent-ils plus longtemps ? sont-ils plus unis entre eux ? mènent-ils une
vie plus libre, plus tranquille, plus gaie ? Au contraire, ils doivent
être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noire envie,
toujours agités par l'ambition, par la crainte, par l'avarice,
incapables des plaisirs purs et simples, puisqu'ils sont esclaves de
tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur.
C'est ainsi, continuait Adoam, que parlent ces hommes sages, qui n'ont
appris la sagesse qu'en étudiant la simple nature. Ils ont horreur de
notre politesse ; et il faut avouer que la leur est grande dans leur
aimable simplicité. Ils vivent tous ensemble sans partager les terres;
chaque famille est gouvernée par son chef, qui en est le véritable roi.
Le père de famille est en droit de punir chacun de ses enfants ou
petits-enfants qui fait une mauvaise action ; mais, avant que de le
punir, il prend les avis du reste de la famille. Ces punitions
n'arrivent presque jamais ; car l'innocence des mœurs, la bonne foi,
l'obéissance, et l'horreur du vice, habitent dans cette heureuse terre.
Il semble qu'Astrée, qu'on dit qui est retirée dans le ciel, est encore
ici-bas cachée parmi ces hommes. Il ne faut point de juges parmi eux,
car leur propre conscience les juge. Tous les biens sont communs : les
fruits des arbres, les légumes de la terre, le lait des troupeaux, sont
des richesses si abondantes, que des peuples si sobres et si modérés
n'ont pas besoin de les partager. Chaque famille, errante dans ce beau
pays, transporte ses tentes d'un lieu en un autre, quand elle a consumé
les fruits et épuisé les pâturages de l'endroit où elle s'était mise.
Ainsi, ils n'ont point d'intérêts à soutenir les uns contre les autres,
et ils s'aiment tous d'un amour fraternel que rien ne trouble. C'est le
retranchement des vaines richesses et des plaisirs trompeurs, qui leur
conserve cette paix, cette union et cette liberté. Ils sont tous libres
et tous égaux. On ne voit parmi eux aucune distinction, que celle qui
vient de l'expérience des sages vieillards, ou de la sagesse
extraordinaire de quelques jeunes hommes qui égalent les vieillards
consommés en vertu. La fraude, la violence, le parjure, les procès, les
guerres ne font jamais entendre leur voix cruelle et empestée, dans ce
pays chéri des dieux. Jamais le sang humain n'a rougi cette terre ; à
peine y voit-on couler celui des agneaux. Quand on parle à ces peuples
des batailles sanglantes, des rapides conquêtes, des renversements
d'États qu'on voit dans les autres nations, ils ne peuvent assez
s'étonner. Quoi ! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels,
sans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée ? La vie est
si courte ! et il semble qu'elle leur paraisse trop longue ! Sont-ils sur
la terre pour se déchirer les uns les autres, et pour se rendre
mutuellement malheureux?
Au reste, ces peuples de la Bétique ne peuvent comprendre qu'on admire
tant les conquérants qui subjuguent les grands empires. Quelle folie,
disent-ils, de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes, dont le
gouvernement donne tant de peine, si on veut les gouverner avec raison,
et suivant la justice ! Mais pourquoi prendre plaisir à les gouverner
malgré eux ? C'est tout ce qu'un homme sage peut faire, que de vouloir
s'assujettir à gouverner un peuple docile dont les dieux l'ont chargé,
ou un peuple qui le prie d'être comme son père et son pasteur. Mais
gouverner les peuples contre leur volonté, c'est se rendre
très-misérable, pour avoir le faux honneur de les tenir dans
l'esclavage. Un conquérant est un homme que les dieux, irrités contre le
genre humain, ont donné à la terre dans leur colère, pour ravager les
royaumes, pour répandre partout l'effroi, la misère, le désespoir, et
pour faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres. Un homme qui
cherche la gloire ne la trouve-t-il pas assez en conduisant avec sagesse
ce que les dieux ont mis dans ses mains ? Croit-il ne pouvoir mériter des
louanges qu'en devenant violent, injuste, hautain, usurpateur et
tyrannique sur tous ses voisins ? Il ne faut jamais songer à la guerre
que pour défendre sa liberté. Heureux celui qui, n'étant point esclave
d'autrui, n'a point la folle ambition de faire d'autrui son esclave ! Ces
grands conquérants, qu'on nous dépeint avec tant de gloire, ressemblent
à ces fleuves débordés qui paraissent majestueux, mais qui ravagent
toutes les fertiles campagnes qu'ils devraient seulement arroser.
Après qu'Adoam eut fait cette peinture de la Bétique, Télémaque,
charmé, lui fit diverses questions curieuses. Ces peuples, lui dit-il,
boivent-ils du vin ? Ils n'ont garde d'en boire, reprit Adoam, car ils
n'ont jamais voulu en faire. Ce n'est pas qu'ils manquent de raisins;
aucune terre n'en porte de plus délicieux ; mais ils se contentent de
manger le raisin comme les autres fruits, et ils craignent le vin comme
le corrupteur des hommes. C'est une espèce de poison, disent-ils, qui
met en fureur ; il ne fait pas mourir l'homme, mais il le rend bête. Les
hommes peuvent conserver leur santé et leur force sans vin ; avec le vin,
ils courent risque de ruiner leur santé, et de perdre les bonnes mœurs.
Télémaque disait ensuite : Je voudrais bien savoir quelles lois règlent
les mariages dans cette nation. Chaque homme, répondait Adoam, ne peut
avoir qu'une femme, et il faut qu'il la garde tant qu'elle vit.
L'honneur des hommes, en ce pays, dépend autant de leur fidélité à
l'égard de leurs femmes, que l'honneur des femmes dépend, chez les
autres peuples, de leur fidélité pour leurs maris. Jamais peuple ne fut
si honnête, ni si jaloux de la pureté. Les femmes y sont belles et
agréables, mais simples, modestes et laborieuses. Les mariages y sont
paisibles, féconds, sans tache. Le mari et la femme semblent n'être plus
qu'une seule personne en deux corps différents. Le mari et la femme
partagent ensemble tous les soins domestiques ; le mari règle toutes les
affaires du dehors ; la femme se renferme dans son ménage ; elle soulage
son mari ; elle paraît n'être faite que pour lui plaire ; elle gagne sa
confiance, et le charme moins par sa beauté que par sa vertu. Ce vrai
charme de leur société dure autant que leur vie. La sobriété, la
modération et les mœurs pures de ce peuple lui donnent une vie longue et
exempte de maladies. On y voit des vieillards de cent et de six vingts
ans, qui ont encore de la gaieté et de la vigueur.
Il me reste, ajoutait Télémaque, à savoir comment ils font pour éviter
la guerre avec les autres peuples voisins. La nature, dit Adoam, les a
séparés des autres peuples d'un côté par la mer, et de l'autre par de
hautes montagnes du côté du nord. D'ailleurs, les peuples voisins les
respectent à cause de leur vertu. Souvent les autres peuples, ne pouvant
s'accorder entre eux, les ont pris pour juges de leurs différends, et
leur ont confié les terres et les villes qu'ils disputaient entre eux.
Comme cette sage nation n'a jamais fait aucune violence, personne ne se
défie d'elle. Ils rient quand on leur parle des rois qui ne peuvent
régler entre eux les frontières de leurs États. Peut-on craindre,
disent-ils, que la terre manque aux hommes ? il y en aura toujours plus
qu'ils n'en pourront cultiver. Tandis qu'il restera des terres libres et
incultes, nous ne voudrions pas même défendre les nôtres contre des
voisins qui viendraient s'en saisir. On ne trouve, dans tous les
habitants de la Bétique, ni orgueil, ni hauteur, ni mauvaise foi, ni
envie d'étendre leur domination. Ainsi leurs voisins n'ont jamais rien à
craindre d'un tel peuple, et ils ne peuvent espérer de s'en faire
craindre ; c'est pourquoi ils les laissent en repos. Ce peuple
abandonnerait son pays, ou se livrerait à la mort, plutôt que d'accepter
la servitude : ainsi il est autant difficile à subjuguer, qu'il est
incapable de vouloir subjuguer les autres. C'est ce qui fait une paix
profonde entre eux et leurs voisins.
Adoam finit ce discours en racontant de quelle manière les Phéniciens
faisaient leur commerce dans la Bétique. Ces peuples, disait-il, furent
étonnés quand ils virent venir, au travers des ondes de la mer, des
hommes étrangers qui venaient de si loin. Ils nous laissèrent fonder une
ville dans l'île de Gadès ; ils nous reçurent même chez eux avec bonté,
et nous firent part de tout ce qu'ils avaient, sans vouloir de nous
aucun payement. De plus, ils nous offrirent de nous donner libéralement
tout ce qu'il leur resterait de leurs laines, après qu'ils en auraient
fait leur provision pour leur usage ; et en effet, ils nous en envoyèrent
un riche présent. C'est un plaisir pour eux que de donner aux étrangers
leur superflu.
Pour leurs mines, ils n'eurent aucune peine à nous les abandonner ; elles
leur étaient inutiles. Il leur paraissait que les hommes n'étaient guère
sages d'aller chercher par tant de travaux, dans les entrailles de la
terre, ce qui ne peut les rendre heureux, ni satisfaire à aucun vrai
besoin. Ne creusez point, nous disaient-ils, si avant dans la terre:
contentez-vous de la labourer ; elle vous donnera de véritables biens qui
vous nourriront ; vous en tirerez des fruits qui valent mieux que l'or et
que l'argent, puisque les hommes ne veulent de l'or et de l'argent que
pour acheter les aliments qui soutiennent leur vie.
Nous avons souvent voulu leur apprendre la navigation, et mener les
jeunes hommes de leur pays dans la Phénicie ; mais ils n'ont jamais voulu
que leurs enfants apprissent à vivre comme nous. Ils apprendraient, nous
disaient-ils, à avoir besoin de toutes les choses qui vous sont devenues
nécessaires : ils voudraient les avoir ; ils abandonneraient la vertu pour
les obtenir par de mauvaises industries. Ils deviendraient comme un
homme qui a de bonnes jambes, et qui, perdant l'habitude de marcher,
s'accoutume enfin au besoin d'être toujours porté comme un malade. Pour
la navigation, ils l'admirent à cause de l'industrie de cet art ; mais
ils croient que c'est un art pernicieux. Si ces gens-là, disent-ils, ont
suffisamment en leur pays ce qui est nécessaire à la vie, que vont-ils
chercher en un autre ? Ce qui suffit aux besoins de la nature ne leur
suffit-il pas ? Ils mériteraient de faire naufrage, puisqu'ils cherchent
la mort au milieu des tempêtes, pour assouvir l'avarice des marchands,
et pour flatter les passions des autres hommes.
Télémaque était ravi d'entendre ces discours d'Adoam, et il se
réjouissait qu'il y eût encore au monde un peuple qui, suivant la droite
nature, fût si sage et si heureux tout ensemble. O combien ces mœurs,
disait-il, sont-elles éloignées des mœurs vaines et ambitieuses des
peuples qu'on croit les plus sages ! Nous sommes tellement gâtés, qu'à
peine pouvons-nous croire que cette simplicité si naturelle puisse être
véritable. Nous regardons les mœurs de ce peuple comme une belle fable,
et il doit regarder les nôtres comme un songe monstrueux.
LIVRE HUITIÈME.
SOMMAIRE.
Vénus irritée demande à Jupiter la perte de Télémaque ; mais les destins
ne permettent pas qu'il périsse, et la déesse va solliciter de Neptune
les moyens de l'éloigner d'Ithaque où le conduit Adoam.--Neptune envoie
aussitôt au pilote Achamas une divinité trompeuse, qui enchante ses sens
par ses prestiges et le fait entrer à pleines voiles dans le port de
Salente, au moment où le pilote croyait arriver à Ithaque.--Idoménée,
roi des Salentins, fait l'accueil le plus favorable à Mentor et à
Télémaque.--Il les conduit au temple de Jupiter, où il avait ordonné un
sacrifice pour le succès d'une guerre contre les Manduriens.--Le
sacrificateur, ayant consulté les entrailles des victimes, fait tout
espérer à Idoménée et l'assure qu'il devra son bonheur à ses nouveau
hôtes.
Pendant que Télémaque et Adoam s'entretenaient de la sorte, oubliant le
sommeil, et n'apercevant pas que la nuit était déjà au milieu de sa
course, une divinité ennemie et trompeuse les éloignait d'Ithaque, que
leur pilote Achamas cherchait en vain. Neptune, quoique favorable aux
Phéniciens, ne pouvait supporter plus longtemps que Télémaque eût
échappé à la tempête qui l'avait jeté contre les rochers de l'île de
Calypso. Vénus était encore plus irritée de voir ce jeune homme qui
triomphait, ayant vaincu l'Amour et tous ses charmes. Dans le transport
de sa douleur, elle quitta Cythère, Paphos, Idalie, et tous les honneurs
qu'on lui rend dans l'île de Chypre : elle ne pouvait plus demeurer dans
ces lieux où Télémaque avait méprisé son empire. Elle monte vers
l'éclatant Olympe, où les dieux étaient assemblés autour du trône de
Jupiter. De ce lieu, ils aperçoivent les astres qui roulent sous leurs
pieds ; ils voient le globe de la terre comme un petit amas de boue ; les
mers immenses ne leur paraissent que comme des gouttes d'eau dont ce
morceau de boue est un peu détrempé : les plus grands royaumes ne sont à
leurs yeux qu'un peu de sable qui couvre la surface de cette boue ; les
peuples innombrables et les plus puissantes armées ne sont que comme des
fourmis qui se disputent les unes aux autres un brin d'herbe sur ce
morceau de boue. Les immortels rient des affaires les plus sérieuses qui
agitent les faibles mortels, et elles leurs paraissent des jeux
d'enfants. Ce que les hommes appellent grandeur, gloire, puissance,
profonde politique, ne paraît à ces suprêmes divinités que misère et
faiblesse.
C'est dans cette demeure, si élevée au-dessus de la terre, que Jupiter a
posé son trône immobile : ses yeux percent jusque dans l'abîme, et
éclairent jusque dans les derniers replis des cœurs : ses regards doux
et sereins répandent le calme et la joie dans tout l'univers*. Au
contraire, quand il secoue sa chevelure, il ébranle le ciel et la
terre*. Les dieux mêmes, éblouis des rayons de gloire qui l'environnent,
ne s'en approchent qu'avec tremblement.
Toutes les divinités célestes étaient dans ce moment auprès de lui.
Vénus se présenta avec tous les charmes qui naissent dans son sein ; sa
robe flottante avait plus d'éclat que toutes les couleurs dont Iris se
pare au milieu des sombres nuages, quand elle vient promettre aux
mortels effrayés la fin des tempêtes, et leur annoncer le retour du beau
temps. Sa robe était nouée par cette fameuse ceinture sur laquelle
paraissent les grâces ; les cheveux de la déesse étaient attachés par
derrière négligemment avec une tresse d'or*. Tous les dieux furent
surpris de sa beauté, comme s'ils ne l'eussent jamais vue ; et leurs yeux
en furent éblouis, comme ceux des mortels le sont, quand Phébus, après
une longue nuit, vient les éclairer par ses rayons. Ils se regardaient
les uns les autres avec étonnement, et leurs yeux revenaient toujours
sur Vénus ; mais ils s'aperçurent que les yeux de cette déesse étaient
baignés de larmes, et qu'une douleur amère était peinte sur son visage.
Cependant elle s'avançait vers le trône de Jupiter, d'une démarche douce
et légère, comme le vol rapide d'un oiseau qui fend l'espace immense des
airs*. Il la regarda avec complaisance ; il lui fit un doux souris ; et,
se levant, il l'embrassa*. Ma chère fille, lui dit-il, quelle est votre
peine ? Je ne puis voir vos larmes sans en être touché : ne craignez point
de m'ouvrir votre cœur ; vous connaissez ma tendresse et ma complaisance.
Vénus lui répondit d'une voix douce, mais entrecoupée de profonds
soupirs : O père des dieux et des hommes, vous qui voyez tout,
pouvez-vous ignorer ce qui fait ma peine ? Minerve ne s'est pas contentée
d'avoir renversé jusqu'aux fondements la superbe ville de Troie, que je
défendais, et de s'être vengée de Pâris, qui avait préféré ma beauté à
la sienne ; elle conduit par toutes les terres et par toutes les mers le
fils d'Ulysse, ce cruel destructeur de Troie. Télémaque est accompagné
par Minerve ; c'est ce qui empêche qu'elle ne paraisse ici en son rang
avec les autres divinités. Elle a conduit ce jeune téméraire dans l'île
de Chypre pour m'outrager. Il a méprisé ma puissance ; il n'a pas daigné
seulement brûler de l'encens sur mes autels : il a témoigné avoir horreur
des fêtes que l'on célèbre en mon honneur ; il a fermé son cœur à tous
mes plaisirs. En vain Neptune, pour le punir à ma prière, a irrité les
vents et les flots contre lui : Télémaque, jeté par un naufrage horrible
dans l'île de Calypso, a triomphé de l'Amour même, que j'avais envoyé
dans cette île pour attendrir le cœur de ce jeune Grec. Ni sa jeunesse,
ni les charmes de Calypso et de ses nymphes, ni les traits enflammés de
l'Amour, n'ont pu surmonter les artifices de Minerve. Elle l'a arraché
de cette île : me voilà confondue ; un enfant triomphe de moi!
Jupiter, pour consoler Vénus, lui dit : Il est vrai, ma fille, que
Minerve défend le cœur de ce jeune Grec contre toutes les flèches de
votre fils, et qu'elle lui prépare une gloire que jamais jeune homme n'a
méritée. Je suis fâché qu'il ait méprisé vos autels ; mais je ne puis le
soumettre à votre puissance. Je consens, pour l'amour de vous, qu'il
soit encore errant par mer et par terre, qu'il vive loin de sa patrie,
exposé à toutes sortes de maux et de dangers ; mais les destins ne
permettent, ni qu'il périsse, ni que sa vertu succombe dans les plaisirs
dont vous flattez les hommes. Consolez-vous donc, ma fille ; soyez
contente de tenir dans votre empire tant d'autres héros et tant
d'immortels.
En disant ces paroles, il fit à Vécus un souris plein de grâce et de
majesté. Un éclat de lumière, semblable aux plus perçants éclairs,
sortit de ses yeux. En baisant Vénus avec tendresse, il répandit une
odeur d'ambroisie dont tout l'Olympe fut parfumé. La déesse ne put
s'empêcher d'être sensible à cette caresse du plus grand des dieux:
malgré ses larmes et sa douleur, on vit la joie se répandre sur son
visage ; elle baissa son voile pour cacher la rougeur de ses joues, et
l'embarras où elle se trouvait. Toute l'assemblée des dieux applaudit
aux paroles de Jupiter ; et Vénus, sans perdre un moment, alla trouver
Neptune pour concerter avec lui les moyens de se venger de Télémaque.
Elle raconta à Neptune ce que Jupiter lui avait dit. Je savais déjà,
répondit Neptune, l'ordre immuable des destins : mais si nous ne pouvons
abîmer Télémaque dans les flots de la mer, du moins n'oublions rien pour
le rendre malheureux, et pour retarder son retour à Ithaque. Je ne puis
consentir à faire périr le vaisseau phénicien dans lequel il est
embarqué. J'aime les Phéniciens, c'est mon peuple ; nulle autre nation de
l'univers ne cultive comme eux mon empire. C'est par eux que la mer est
devenue le lien de la société de tous les peuples de la terre. Ils
m'honorent par de continuels sacrifices sur mes autels ; ils sont justes,
sages et laborieux dans le commerce ; ils répandent partout la commodité
et l'abondance. Non, déesse, je ne puis souffrir qu'un de leurs
vaisseaux fasse naufrage : mais je ferai que le pilote perdra sa route,
et qu'il s'éloignera d'Ithaque où il veut aller.
Vénus, contente de cette promesse, rit avec malignité, et retourna dans
son char volant sur les prés fleuris d'Idalie, où les Grâces, les Jeux
et les Ris témoignèrent leur joie de la revoir, dansant autour d'elle
sur les fleurs qui parfument ce charmant séjour.