Cependant Télémaque dit à Adoam : Je me souviens que vous m'avez parlé

d'un voyage que vous fîtes dans la Bétique depuis que nous fûmes partis

d'Égypte. La Bétique est un pays dont on raconte tant de merveilles qu'à

peine peut-on les croire. Daignez m'apprendre si tout ce qu'on en dit

est vrai. Je serai fort aise, répondit Adoam, de vous dépeindre ce

fameux pays, digne de votre curiosité, et qui surpasse tout ce que la

renommée en publie. Aussitôt il commença ainsi:

Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile, et sous un ciel doux, qui

est toujours serein. Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette dans

le grand Océan, assez près des Colonnes d'Hercule, et de cet endroit où

la mer furieuse, rompant ses digues, sépara autrefois la terre de

Tharsis d'avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé les

délices de l'âge d'or. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux

aquilons n'y soufflent jamais*. L'ardeur de l'été y est toujours

tempérée par des zéphyrs rafraîchissants, qui viennent adoucir l'air

vers le milieu du jour. Ainsi toute l'année n'est qu'un heureux hymen du

printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main. La terre,

dans les vallons et dans les campagnes unies, y porte chaque année une

double moisson. Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers, de

jasmins, et d'autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les

montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines

recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines d'or

et d'argent dans ce beau pays ; mais les habitants, simples et heureux

dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent

parmi leurs richesses ; ils n'estiment que ce qui sert véritablement aux

besoins de l'homme.

Quand nous avons commencé à faire notre commerce chez ces peuples, nous

avons trouvé l'or et l'argent parmi eux employés aux mêmes usages que le

fer ; par exemple, pour des socs de charrue. Comme ils ne faisaient aucun

commerce au dehors, ils n'avaient besoin d'aucune monnaie. Ils sont

presque tous bergers ou laboureurs. On voit en ce pays peu d'artisans:

car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux véritables

nécessités des hommes ; encore même la plupart des hommes en ce pays,

étant adonnés à l'agriculture ou à conduire des troupeaux, ne laissent

pas d'exercer les arts nécessaires pour leur vie simple et frugale.

Les femmes filent cette belle laine, et en font des étoffes fines d'une

merveilleuse blancheur ; elles font le pain, apprêtent à manger ; et ce

travail leur est facile, car on vit en ce pays de fruits ou de lait, et

rarement de viande. Elles emploient le cuir de leurs moutons à faire une

légère chaussure pour elles, pour leurs maris, et pour leurs enfants;

elles font des tentes, dont les unes sont de peaux cirées et les autres

d'écorces d'arbres ; elles font et lavent tous les habits de la famille,

et tiennent les maisons dans un ordre et une propreté admirables. Leurs

habits sont aisés à faire ; car, en ce doux climat, on ne porte qu'une

pièce d'étoffe fine et légère, qui n'est point taillée, et que chacun

met à longs plis autour de son corps pour la modestie, lui donnant la

forme qu'il veut.

Les hommes n'ont d'autres arts à exercer, outre la culture des terres et

la conduite des troupeaux, que l'art de mettre le bois et le fer en

œuvre ; encore même ne se servent-ils guère du fer, excepté pour les

instruments nécessaires au labourage. Tous les arts qui regardent

l'architecture leur sont inutiles ; car ils ne bâtissent jamais de

maison. C'est, disent-ils, s'attacher trop à la terre, que de s'y faire

une demeure qui dure beaucoup plus que nous ; il suffit de se défendre

des injures de l'air. Pour tous les autres arts estimés chez les Grecs,

chez les Égyptiens, et chez tous les autres peuples bien policés, ils

les désertent, comme des inventions de la vanité et de la mollesse.

Quand on leur parle des peuples qui ont l'art de faire des bâtiments

superbes, des meubles d'or et d'argent, des étoffes ornées de broderies

et de pierres précieuses, des parfums exquis, des mets délicieux, des

instruments dont l'harmonie charme, ils répondent en ces termes : Ces

peuples sont bien malheureux d'avoir employé tant de travail et

d'industrie à se corrompre eux-mêmes ! Ce superflu amollit, enivre,

tourmente ceux qui le possèdent : il tente ceux qui en sont privés, de

vouloir l'acquérir par l'injustice et par la violence. Peut-on nommer

bien, un superflu qui ne sert qu'à rendre les hommes mauvais ? Les

hommes de ce pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous?

vivent-ils plus longtemps ? sont-ils plus unis entre eux ? mènent-ils une

vie plus libre, plus tranquille, plus gaie ? Au contraire, ils doivent

être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noire envie,

toujours agités par l'ambition, par la crainte, par l'avarice,

incapables des plaisirs purs et simples, puisqu'ils sont esclaves de

tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur.

C'est ainsi, continuait Adoam, que parlent ces hommes sages, qui n'ont

appris la sagesse qu'en étudiant la simple nature. Ils ont horreur de

notre politesse ; et il faut avouer que la leur est grande dans leur

aimable simplicité. Ils vivent tous ensemble sans partager les terres;

chaque famille est gouvernée par son chef, qui en est le véritable roi.

Le père de famille est en droit de punir chacun de ses enfants ou

petits-enfants qui fait une mauvaise action ; mais, avant que de le

punir, il prend les avis du reste de la famille. Ces punitions

n'arrivent presque jamais ; car l'innocence des mœurs, la bonne foi,

l'obéissance, et l'horreur du vice, habitent dans cette heureuse terre.

Il semble qu'Astrée, qu'on dit qui est retirée dans le ciel, est encore

ici-bas cachée parmi ces hommes. Il ne faut point de juges parmi eux,

car leur propre conscience les juge. Tous les biens sont communs : les

fruits des arbres, les légumes de la terre, le lait des troupeaux, sont

des richesses si abondantes, que des peuples si sobres et si modérés

n'ont pas besoin de les partager. Chaque famille, errante dans ce beau

pays, transporte ses tentes d'un lieu en un autre, quand elle a consumé

les fruits et épuisé les pâturages de l'endroit où elle s'était mise.

Ainsi, ils n'ont point d'intérêts à soutenir les uns contre les autres,

et ils s'aiment tous d'un amour fraternel que rien ne trouble. C'est le

retranchement des vaines richesses et des plaisirs trompeurs, qui leur

conserve cette paix, cette union et cette liberté. Ils sont tous libres

et tous égaux. On ne voit parmi eux aucune distinction, que celle qui

vient de l'expérience des sages vieillards, ou de la sagesse

extraordinaire de quelques jeunes hommes qui égalent les vieillards

consommés en vertu. La fraude, la violence, le parjure, les procès, les

guerres ne font jamais entendre leur voix cruelle et empestée, dans ce

pays chéri des dieux. Jamais le sang humain n'a rougi cette terre ; à

peine y voit-on couler celui des agneaux. Quand on parle à ces peuples

des batailles sanglantes, des rapides conquêtes, des renversements

d'États qu'on voit dans les autres nations, ils ne peuvent assez

s'étonner. Quoi ! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels,

sans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée ? La vie est

si courte ! et il semble qu'elle leur paraisse trop longue ! Sont-ils sur

la terre pour se déchirer les uns les autres, et pour se rendre

mutuellement malheureux?

Au reste, ces peuples de la Bétique ne peuvent comprendre qu'on admire

tant les conquérants qui subjuguent les grands empires. Quelle folie,

disent-ils, de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes, dont le

gouvernement donne tant de peine, si on veut les gouverner avec raison,

et suivant la justice ! Mais pourquoi prendre plaisir à les gouverner

malgré eux ? C'est tout ce qu'un homme sage peut faire, que de vouloir

s'assujettir à gouverner un peuple docile dont les dieux l'ont chargé,

ou un peuple qui le prie d'être comme son père et son pasteur. Mais

gouverner les peuples contre leur volonté, c'est se rendre

très-misérable, pour avoir le faux honneur de les tenir dans

l'esclavage. Un conquérant est un homme que les dieux, irrités contre le

genre humain, ont donné à la terre dans leur colère, pour ravager les

royaumes, pour répandre partout l'effroi, la misère, le désespoir, et

pour faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres. Un homme qui

cherche la gloire ne la trouve-t-il pas assez en conduisant avec sagesse

ce que les dieux ont mis dans ses mains ? Croit-il ne pouvoir mériter des

louanges qu'en devenant violent, injuste, hautain, usurpateur et

tyrannique sur tous ses voisins ? Il ne faut jamais songer à la guerre

que pour défendre sa liberté. Heureux celui qui, n'étant point esclave

d'autrui, n'a point la folle ambition de faire d'autrui son esclave ! Ces

grands conquérants, qu'on nous dépeint avec tant de gloire, ressemblent

à ces fleuves débordés qui paraissent majestueux, mais qui ravagent

toutes les fertiles campagnes qu'ils devraient seulement arroser.

Après qu'Adoam eut fait cette peinture de la Bétique, Télémaque,

charmé, lui fit diverses questions curieuses. Ces peuples, lui dit-il,

boivent-ils du vin ? Ils n'ont garde d'en boire, reprit Adoam, car ils

n'ont jamais voulu en faire. Ce n'est pas qu'ils manquent de raisins;

aucune terre n'en porte de plus délicieux ; mais ils se contentent de

manger le raisin comme les autres fruits, et ils craignent le vin comme

le corrupteur des hommes. C'est une espèce de poison, disent-ils, qui

met en fureur ; il ne fait pas mourir l'homme, mais il le rend bête. Les

hommes peuvent conserver leur santé et leur force sans vin ; avec le vin,

ils courent risque de ruiner leur santé, et de perdre les bonnes mœurs.

Télémaque disait ensuite : Je voudrais bien savoir quelles lois règlent

les mariages dans cette nation. Chaque homme, répondait Adoam, ne peut

avoir qu'une femme, et il faut qu'il la garde tant qu'elle vit.

L'honneur des hommes, en ce pays, dépend autant de leur fidélité à

l'égard de leurs femmes, que l'honneur des femmes dépend, chez les

autres peuples, de leur fidélité pour leurs maris. Jamais peuple ne fut

si honnête, ni si jaloux de la pureté. Les femmes y sont belles et

agréables, mais simples, modestes et laborieuses. Les mariages y sont

paisibles, féconds, sans tache. Le mari et la femme semblent n'être plus

qu'une seule personne en deux corps différents. Le mari et la femme

partagent ensemble tous les soins domestiques ; le mari règle toutes les

affaires du dehors ; la femme se renferme dans son ménage ; elle soulage

son mari ; elle paraît n'être faite que pour lui plaire ; elle gagne sa

confiance, et le charme moins par sa beauté que par sa vertu. Ce vrai

charme de leur société dure autant que leur vie. La sobriété, la

modération et les mœurs pures de ce peuple lui donnent une vie longue et

exempte de maladies. On y voit des vieillards de cent et de six vingts

ans, qui ont encore de la gaieté et de la vigueur.

Il me reste, ajoutait Télémaque, à savoir comment ils font pour éviter

la guerre avec les autres peuples voisins. La nature, dit Adoam, les a

séparés des autres peuples d'un côté par la mer, et de l'autre par de

hautes montagnes du côté du nord. D'ailleurs, les peuples voisins les

respectent à cause de leur vertu. Souvent les autres peuples, ne pouvant

s'accorder entre eux, les ont pris pour juges de leurs différends, et

leur ont confié les terres et les villes qu'ils disputaient entre eux.

Comme cette sage nation n'a jamais fait aucune violence, personne ne se

défie d'elle. Ils rient quand on leur parle des rois qui ne peuvent

régler entre eux les frontières de leurs États. Peut-on craindre,

disent-ils, que la terre manque aux hommes ? il y en aura toujours plus

qu'ils n'en pourront cultiver. Tandis qu'il restera des terres libres et

incultes, nous ne voudrions pas même défendre les nôtres contre des

voisins qui viendraient s'en saisir. On ne trouve, dans tous les

habitants de la Bétique, ni orgueil, ni hauteur, ni mauvaise foi, ni

envie d'étendre leur domination. Ainsi leurs voisins n'ont jamais rien à

craindre d'un tel peuple, et ils ne peuvent espérer de s'en faire

craindre ; c'est pourquoi ils les laissent en repos. Ce peuple

abandonnerait son pays, ou se livrerait à la mort, plutôt que d'accepter

la servitude : ainsi il est autant difficile à subjuguer, qu'il est

incapable de vouloir subjuguer les autres. C'est ce qui fait une paix

profonde entre eux et leurs voisins.

Adoam finit ce discours en racontant de quelle manière les Phéniciens

faisaient leur commerce dans la Bétique. Ces peuples, disait-il, furent

étonnés quand ils virent venir, au travers des ondes de la mer, des

hommes étrangers qui venaient de si loin. Ils nous laissèrent fonder une

ville dans l'île de Gadès ; ils nous reçurent même chez eux avec bonté,

et nous firent part de tout ce qu'ils avaient, sans vouloir de nous

aucun payement. De plus, ils nous offrirent de nous donner libéralement

tout ce qu'il leur resterait de leurs laines, après qu'ils en auraient

fait leur provision pour leur usage ; et en effet, ils nous en envoyèrent

un riche présent. C'est un plaisir pour eux que de donner aux étrangers

leur superflu.

Pour leurs mines, ils n'eurent aucune peine à nous les abandonner ; elles

leur étaient inutiles. Il leur paraissait que les hommes n'étaient guère

sages d'aller chercher par tant de travaux, dans les entrailles de la

terre, ce qui ne peut les rendre heureux, ni satisfaire à aucun vrai

besoin. Ne creusez point, nous disaient-ils, si avant dans la terre:

contentez-vous de la labourer ; elle vous donnera de véritables biens qui

vous nourriront ; vous en tirerez des fruits qui valent mieux que l'or et

que l'argent, puisque les hommes ne veulent de l'or et de l'argent que

pour acheter les aliments qui soutiennent leur vie.

Nous avons souvent voulu leur apprendre la navigation, et mener les

jeunes hommes de leur pays dans la Phénicie ; mais ils n'ont jamais voulu

que leurs enfants apprissent à vivre comme nous. Ils apprendraient, nous

disaient-ils, à avoir besoin de toutes les choses qui vous sont devenues

nécessaires : ils voudraient les avoir ; ils abandonneraient la vertu pour

les obtenir par de mauvaises industries. Ils deviendraient comme un

homme qui a de bonnes jambes, et qui, perdant l'habitude de marcher,

s'accoutume enfin au besoin d'être toujours porté comme un malade. Pour

la navigation, ils l'admirent à cause de l'industrie de cet art ; mais

ils croient que c'est un art pernicieux. Si ces gens-là, disent-ils, ont

suffisamment en leur pays ce qui est nécessaire à la vie, que vont-ils

chercher en un autre ? Ce qui suffit aux besoins de la nature ne leur

suffit-il pas ? Ils mériteraient de faire naufrage, puisqu'ils cherchent

la mort au milieu des tempêtes, pour assouvir l'avarice des marchands,

et pour flatter les passions des autres hommes.

Télémaque était ravi d'entendre ces discours d'Adoam, et il se

réjouissait qu'il y eût encore au monde un peuple qui, suivant la droite

nature, fût si sage et si heureux tout ensemble. O combien ces mœurs,

disait-il, sont-elles éloignées des mœurs vaines et ambitieuses des

peuples qu'on croit les plus sages ! Nous sommes tellement gâtés, qu'à

peine pouvons-nous croire que cette simplicité si naturelle puisse être

véritable. Nous regardons les mœurs de ce peuple comme une belle fable,

et il doit regarder les nôtres comme un songe monstrueux.

LIVRE HUITIÈME.

SOMMAIRE.

Vénus irritée demande à Jupiter la perte de Télémaque ; mais les destins

ne permettent pas qu'il périsse, et la déesse va solliciter de Neptune

les moyens de l'éloigner d'Ithaque où le conduit Adoam.--Neptune envoie

aussitôt au pilote Achamas une divinité trompeuse, qui enchante ses sens

par ses prestiges et le fait entrer à pleines voiles dans le port de

Salente, au moment où le pilote croyait arriver à Ithaque.--Idoménée,

roi des Salentins, fait l'accueil le plus favorable à Mentor et à

Télémaque.--Il les conduit au temple de Jupiter, où il avait ordonné un

sacrifice pour le succès d'une guerre contre les Manduriens.--Le

sacrificateur, ayant consulté les entrailles des victimes, fait tout

espérer à Idoménée et l'assure qu'il devra son bonheur à ses nouveau

hôtes.

Pendant que Télémaque et Adoam s'entretenaient de la sorte, oubliant le

sommeil, et n'apercevant pas que la nuit était déjà au milieu de sa

course, une divinité ennemie et trompeuse les éloignait d'Ithaque, que

leur pilote Achamas cherchait en vain. Neptune, quoique favorable aux

Phéniciens, ne pouvait supporter plus longtemps que Télémaque eût

échappé à la tempête qui l'avait jeté contre les rochers de l'île de

Calypso. Vénus était encore plus irritée de voir ce jeune homme qui

triomphait, ayant vaincu l'Amour et tous ses charmes. Dans le transport

de sa douleur, elle quitta Cythère, Paphos, Idalie, et tous les honneurs

qu'on lui rend dans l'île de Chypre : elle ne pouvait plus demeurer dans

ces lieux où Télémaque avait méprisé son empire. Elle monte vers

l'éclatant Olympe, où les dieux étaient assemblés autour du trône de

Jupiter. De ce lieu, ils aperçoivent les astres qui roulent sous leurs

pieds ; ils voient le globe de la terre comme un petit amas de boue ; les

mers immenses ne leur paraissent que comme des gouttes d'eau dont ce

morceau de boue est un peu détrempé : les plus grands royaumes ne sont à

leurs yeux qu'un peu de sable qui couvre la surface de cette boue ; les

peuples innombrables et les plus puissantes armées ne sont que comme des

fourmis qui se disputent les unes aux autres un brin d'herbe sur ce

morceau de boue. Les immortels rient des affaires les plus sérieuses qui

agitent les faibles mortels, et elles leurs paraissent des jeux

d'enfants. Ce que les hommes appellent grandeur, gloire, puissance,

profonde politique, ne paraît à ces suprêmes divinités que misère et

faiblesse.

C'est dans cette demeure, si élevée au-dessus de la terre, que Jupiter a

posé son trône immobile : ses yeux percent jusque dans l'abîme, et

éclairent jusque dans les derniers replis des cœurs : ses regards doux

et sereins répandent le calme et la joie dans tout l'univers*. Au

contraire, quand il secoue sa chevelure, il ébranle le ciel et la

terre*. Les dieux mêmes, éblouis des rayons de gloire qui l'environnent,

ne s'en approchent qu'avec tremblement.

Toutes les divinités célestes étaient dans ce moment auprès de lui.

Vénus se présenta avec tous les charmes qui naissent dans son sein ; sa

robe flottante avait plus d'éclat que toutes les couleurs dont Iris se

pare au milieu des sombres nuages, quand elle vient promettre aux

mortels effrayés la fin des tempêtes, et leur annoncer le retour du beau

temps. Sa robe était nouée par cette fameuse ceinture sur laquelle

paraissent les grâces ; les cheveux de la déesse étaient attachés par

derrière négligemment avec une tresse d'or*. Tous les dieux furent

surpris de sa beauté, comme s'ils ne l'eussent jamais vue ; et leurs yeux

en furent éblouis, comme ceux des mortels le sont, quand Phébus, après

une longue nuit, vient les éclairer par ses rayons. Ils se regardaient

les uns les autres avec étonnement, et leurs yeux revenaient toujours

sur Vénus ; mais ils s'aperçurent que les yeux de cette déesse étaient

baignés de larmes, et qu'une douleur amère était peinte sur son visage.

Cependant elle s'avançait vers le trône de Jupiter, d'une démarche douce

et légère, comme le vol rapide d'un oiseau qui fend l'espace immense des

airs*. Il la regarda avec complaisance ; il lui fit un doux souris ; et,

se levant, il l'embrassa*. Ma chère fille, lui dit-il, quelle est votre

peine ? Je ne puis voir vos larmes sans en être touché : ne craignez point

de m'ouvrir votre cœur ; vous connaissez ma tendresse et ma complaisance.

Vénus lui répondit d'une voix douce, mais entrecoupée de profonds

soupirs : O père des dieux et des hommes, vous qui voyez tout,

pouvez-vous ignorer ce qui fait ma peine ? Minerve ne s'est pas contentée

d'avoir renversé jusqu'aux fondements la superbe ville de Troie, que je

défendais, et de s'être vengée de Pâris, qui avait préféré ma beauté à

la sienne ; elle conduit par toutes les terres et par toutes les mers le

fils d'Ulysse, ce cruel destructeur de Troie. Télémaque est accompagné

par Minerve ; c'est ce qui empêche qu'elle ne paraisse ici en son rang

avec les autres divinités. Elle a conduit ce jeune téméraire dans l'île

de Chypre pour m'outrager. Il a méprisé ma puissance ; il n'a pas daigné

seulement brûler de l'encens sur mes autels : il a témoigné avoir horreur

des fêtes que l'on célèbre en mon honneur ; il a fermé son cœur à tous

mes plaisirs. En vain Neptune, pour le punir à ma prière, a irrité les

vents et les flots contre lui : Télémaque, jeté par un naufrage horrible

dans l'île de Calypso, a triomphé de l'Amour même, que j'avais envoyé

dans cette île pour attendrir le cœur de ce jeune Grec. Ni sa jeunesse,

ni les charmes de Calypso et de ses nymphes, ni les traits enflammés de

l'Amour, n'ont pu surmonter les artifices de Minerve. Elle l'a arraché

de cette île : me voilà confondue ; un enfant triomphe de moi!

Jupiter, pour consoler Vénus, lui dit : Il est vrai, ma fille, que

Minerve défend le cœur de ce jeune Grec contre toutes les flèches de

votre fils, et qu'elle lui prépare une gloire que jamais jeune homme n'a

méritée. Je suis fâché qu'il ait méprisé vos autels ; mais je ne puis le

soumettre à votre puissance. Je consens, pour l'amour de vous, qu'il

soit encore errant par mer et par terre, qu'il vive loin de sa patrie,

exposé à toutes sortes de maux et de dangers ; mais les destins ne

permettent, ni qu'il périsse, ni que sa vertu succombe dans les plaisirs

dont vous flattez les hommes. Consolez-vous donc, ma fille ; soyez

contente de tenir dans votre empire tant d'autres héros et tant

d'immortels.

En disant ces paroles, il fit à Vécus un souris plein de grâce et de

majesté. Un éclat de lumière, semblable aux plus perçants éclairs,

sortit de ses yeux. En baisant Vénus avec tendresse, il répandit une

odeur d'ambroisie dont tout l'Olympe fut parfumé. La déesse ne put

s'empêcher d'être sensible à cette caresse du plus grand des dieux:

malgré ses larmes et sa douleur, on vit la joie se répandre sur son

visage ; elle baissa son voile pour cacher la rougeur de ses joues, et

l'embarras où elle se trouvait. Toute l'assemblée des dieux applaudit

aux paroles de Jupiter ; et Vénus, sans perdre un moment, alla trouver

Neptune pour concerter avec lui les moyens de se venger de Télémaque.

Elle raconta à Neptune ce que Jupiter lui avait dit. Je savais déjà,

répondit Neptune, l'ordre immuable des destins : mais si nous ne pouvons

abîmer Télémaque dans les flots de la mer, du moins n'oublions rien pour

le rendre malheureux, et pour retarder son retour à Ithaque. Je ne puis

consentir à faire périr le vaisseau phénicien dans lequel il est

embarqué. J'aime les Phéniciens, c'est mon peuple ; nulle autre nation de

l'univers ne cultive comme eux mon empire. C'est par eux que la mer est

devenue le lien de la société de tous les peuples de la terre. Ils

m'honorent par de continuels sacrifices sur mes autels ; ils sont justes,

sages et laborieux dans le commerce ; ils répandent partout la commodité

et l'abondance. Non, déesse, je ne puis souffrir qu'un de leurs

vaisseaux fasse naufrage : mais je ferai que le pilote perdra sa route,

et qu'il s'éloignera d'Ithaque où il veut aller.

Vénus, contente de cette promesse, rit avec malignité, et retourna dans

son char volant sur les prés fleuris d'Idalie, où les Grâces, les Jeux

et les Ris témoignèrent leur joie de la revoir, dansant autour d'elle

sur les fleurs qui parfument ce charmant séjour.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 11 / 34 段