Alors Télémaque lui répondit avec un étonnement mêlé de joie : Je suis,

en vous voyant, comme vous êtes à mon égard : je vous ai vu, je vous

reconnais ; mais je ne puis me rappeler si c'est en Égypte ou à Tyr.

Alors ce Phénicien, tel qu'un homme qui s'éveille le matin, et qui

rappelle peu à peu de loin le songe fugitif qui a disparu à son réveil,

s'écria tout à coup : Vous êtes Télémaque, que Narbal prit en amitié

lorsque nous revînmes d'Égypte. Je suis son frère, dont il vous aura

sans doute parlé souvent. Je vous laissai entre ses mains après

l'expédition d'Égypte : il me fallut aller au delà de toutes les mers

dans la fameuse Bétique, auprès des Colonnes d'Hercule. Ainsi je ne fis

que vous voir, et il ne faut pas s'étonner si j'ai eu tant de peine à

vous reconnaître d'abord.

Je vois bien, répondit Télémaque, que vous êtes Adoam. Je ne fis presque

alors que vous entrevoir ; mais je vous ai connu par les entretiens de

Narbal. O quelle joie de pouvoir apprendre par vous des nouvelles d'un

homme qui me sera toujours si cher ! Est-il toujours à Tyr ? ne

souffre-t-il point quelque cruel traitement du soupçonneux et barbare

Pygmalion ? Adoam répondit en l'interrompant : Sachez, Télémaque, que la

fortune favorable vous confie à un homme qui prendra toutes sortes de

soins de vous. Je vous ramènerai dans l'île d'Ithaque avant que d'aller

en Épire, et le frère de Narbal n'aura pas moins d'amitié pour vous que

Narbal même.

Ayant parlé ainsi, il remarqua que le vent qu'il attendait commençait à

souffler ; il fit lever les ancres, mettre les voiles, et fendre la mer à

force de rames. Aussitôt il prit à part Télémaque et Mentor pour les

entretenir.

Je vais, dit-il, regardant Télémaque, satisfaire votre curiosité.

Pygmalion n'est plus : les justes dieux en ont délivré la terre. Comme il

ne se fiait à personne, personne ne pouvait se fier à lui. Les bons se

contentaient de gémir, et de fuir ses cruautés, sans pouvoir se résoudre

à lui faire aucun mal ; les méchants ne croyaient pouvoir assurer leurs

vies qu'en finissant la sienne ; il n'y avait point de Tyrien qui ne fût

chaque jour en danger d'être l'objet de ses défiances. Ses gardes mêmes

étaient plus exposés que les autres : comme sa vie était entre leurs

mains, il les craignait plus que tout le reste des hommes ; sur le

moindre soupçon, il les sacrifiait à sa sûreté. Ainsi, à force de

chercher sa sûreté, il ne pouvait plus la trouver. Ceux qui étaient les

dépositaires de sa vie étaient dans un péril continuel par sa défiance,

et ils ne pouvaient se tirer d'un état si horrible, qu'en prévenant, par

la mort du tyran, ses cruels soupçons.

L'impie Astarbé, dont vous avez ouï parler si souvent, fut la première à

résoudre la perte du roi. Elle aima passionnément un jeune Tyrien fort

riche, nommé Joazar ; elle espéra de le mettre sur le trône. Pour réussir

dans ce dessein, elle persuada au roi que l'aîné de ses deux fils, nommé

Phadaël, impatient de succéder à son père, avait conspiré contre lui:

elle trouva de faux témoins pour prouver la conspiration. Le malheureux

roi fit mourir son fils innocent. Le second, nommé Baléazar, fut envoyé

à Samos, sous prétexte d'apprendre les mœurs et les sciences de la

Grèce ; mais en effet parce qu'Astarbé fit entendre au roi qu'il fallait

l'éloigner, de peur qu'il ne prît des liaisons avec les mécontents. A

peine fut-il parti, que ceux qui conduisaient le vaisseau, ayant été

corrompus par cette femme cruelle, prirent leurs mesures pour faire

naufrage pendant la nuit ; ils se sauvèrent en nageant jusqu'à des

barques étrangères qui les attendaient, et ils jetèrent le jeune prince

au fond de la mer.

Cependant les amours d'Astarbé n'étaient ignorées que de Pygmalion, et

il s'imaginait qu'elle n'aimerait jamais que lui seul. Ce prince si

défiant était ainsi plein d'une aveugle confiance pour cette méchante

femme : c'était l'amour qui l'aveuglait jusqu'à cet excès. En même temps

l'avarice lui fit chercher des prétextes pour faire mourir Joazar, dont

Astarbé était si passionnée ; il ne songeait qu'à ravir les richesses de

ce jeune homme.

Mais pendant que Pygmalion était en proie à la défiance, à l'amour et à

l'avarice, Astarbé se hâta de lui ôter la vie. Elle crut qu'il avait

peut-être découvert quelque chose de ses infâmes amours avec ce jeune

homme. D'ailleurs elle savait que l'avarice seule suffirait pour porter

le roi à une action cruelle contre Joazar ; elle conclut qu'il n'y avait

pas un moment à perdre pour le prévenir. Elle voyait les principaux

officiers du palais prêts à tremper leurs mains dans le sang du roi;

elle entendait parler tous les jours de quelque nouvelle conjuration;

mais elle craignait de se confier à quelqu'un par qui elle serait

trahie. Enfin il lui parut plus assuré d'empoisonner Pygmalion.

Il mangeait le plus souvent tout seul avec elle, et apprêtait lui-même

tout ce qu'il devait manger, ne pouvant se fier qu'à ses propres mains.

Il se renfermait dans le lieu le plus reculé de son palais, pour mieux

cacher sa défiance, et pour n'être jamais observé quand il préparerait

ses repas ; il n'osait plus chercher aucun des plaisirs de la table ; il

ne pouvait se résoudre à manger d'aucune des choses qu'il ne savait pas

apprêter lui-même. Ainsi, non-seulement toutes les viandes cuites avec

des ragoûts par des cuisiniers, mais encore le vin, le pain, le sel,

l'huile, le lait, et tous les autres aliments ordinaires, ne pouvaient

être de son usage : il ne mangeait que des fruits qu'il avait cueillis

lui-même dans son jardin, ou des légumes qu'il avait semés, et qu'il

faisait cuire. Au reste, il ne buvait jamais d'autre eau que celle qu'il

puisait lui-même dans une fontaine qui était renfermée dans un endroit

de son palais dont il gardait toujours la clef. Quoiqu'il parût si

rempli de confiance pour Astarbé, il ne laissait pas de se précautionner

contre elle ; il la faisait toujours manger et boire avant lui de tout ce

qui devait servir à son repas, afin qu'il ne pût point être empoisonné

sans elle, et qu'elle n'eût aucune espérance de vivre plus longtemps que

lui. Mais elle prit du contre-poison, qu'une vieille femme, encore plus

méchante qu'elle et qui était la confidente de ses amours, lui avait

fourni : après quoi elle ne craignit plus d'empoisonner le roi.

Voici comment elle y parvint. Dans le moment où ils allaient commencer

leur repas, cette vieille dont j'ai parlé fit tout à coup du bruit à une

porte. Le roi, qui croyait toujours qu'on allait le tuer, se trouble, et

court à cette porte pour voir si elle est assez bien fermée. La vieille

se retire : le roi demeure interdit, et ne sachant ce qu'il doit croire

de ce qu'il a entendu : il n'ose pourtant ouvrir la porte pour

s'éclaircir. Astarbé le rassure, le flatte, et le presse de manger ; elle

avait déjà jeté du poison dans sa coupe d'or pendant qu'il était allé à

la porte. Pygmalion, selon sa coutume, la fit boire la première ; elle

but sans crainte, se fiant au contre-poison. Pygmalion but aussi, et peu

de temps après il tomba dans une défaillance.

Astarbé, qui le connaissait capable de la tuer sur le moindre soupçon,

commença à déchirer ses habits, à arracher ses cheveux, et à pousser des

cris lamentables ; elle embrassait le roi mourant ; elle l'arrosait d'un

torrent de larmes, car les larmes ne coûtaient rien à cette femme

artificieuse. Enfin, quand elle vit que les forces du roi étaient

épuisées, et qu'il était comme agonisant, dans la crainte qu'il ne

revînt, et qu'il ne voulût la faire mourir avec lui, elle passa des

caresses et des plus tendres marques d'amitié à la plus horrible fureur;

elle se jeta sur lui, et l'étouffa. Ensuite elle arracha de son doigt

l'anneau royal, lui ôta le diadème, et fit entrer Joazar, à qui elle

donna l'un et l'autre. Elle crut que tous ceux qui avaient été attachés

à elle ne manqueraient pas de suivre sa passion, et que son amant serait

proclamé roi. Mais ceux qui avaient été les plus empressés à lui plaire

étaient des esprits bas et mercenaires, qui étaient incapables d'une

sincère affection : d'ailleurs, ils manquaient de courage, et craignaient

les ennemis qu'Astarbé s'était attirés ; enfin ils craignaient encore

plus la hauteur, la dissimulation et la cruauté de cette femme impie:

chacun, pour sa propre sûreté, désirait qu'elle périt.

Cependant tout le palais est plein d'un tumulte affreux ; on entend

partout les cris de ceux qui disent : Le roi est mort. Les uns sont

effrayés ; les autres courent aux armes : tous paraissent en peine des

suites, mais ravis de cette nouvelle. La renommée la fait voler de

bouche en bouche dans toute la grande ville de Tyr, et il ne se trouve

pas un seul homme qui regrette le roi ; sa mort est la délivrance et la

consolation de tout le peuple.

Narbal, frappé d'un coup si terrible, déplora en homme de bien le

malheur de Pygmalion, qui s'était trahi lui-même en se livrant à l'impie

Astarbé, et qui avait mieux aimé être un tyran monstrueux, que d'être,

selon le devoir d'un roi, le père de son peuple. Il songea au bien de

l'État, et se hâta de rallier tous les gens de bien, pour s'opposer à

Astarbé, sous laquelle on aurait eu un règne encore plus dur que celui

qu'on voyait finir.

Narbal savait que Baléazar ne s'était point noyé quand on le jeta dans

la mer. Ceux qui assurèrent à Astarbé qu'il était mort parlèrent ainsi

croyant qu'il l'était ; mais, à la faveur de la nuit, il s'était sauvé en

nageant, et des marchands de Crète, touchés de compassion, l'avaient

reçu dans leurs barques. Il n'avait pas osé retourner dans le royaume de

son père, soupçonnant qu'on avait voulu le faire périr, et craignant

autant la cruelle jalousie de Pygmalion que les artifices d'Astarbé. Il

demeura longtemps errant et travesti sur les bords de la mer, en Syrie,

ou les marchands Crétois l'avaient laissé ; il fut même obligé de garder

un troupeau pour gagner sa vie. Enfin il trouva moyen de faire savoir à

Narbal l'état où il était ; il crut pouvoir confier son secret à un homme

d'une vertu si éprouvée. Narbal, maltraité par le père, ne laissa pas

d'aimer le fils et de veiller pour ses intérêts : mais il n'en prit soin

que pour l'empêcher de manquer jamais à ce qu'il devait à son père, et

il l'engagea à souffrir patiemment sa mauvaise fortune.

Baléazar avait mandé à Narbal : Si vous jugez que je puisse vous aller

trouver, envoyez-moi un anneau d'or, et je comprendrai aussitôt qu'il

sera temps de vous aller joindre. Narbal ne jugea point à propos,

pendant la vie de Pygmalion, de faire venir Baléazar ; il aurait tout

hasardé pour la vie du prince et pour la sienne propre : tant il était

difficile de se garantir des recherches rigoureuses de Pygmalion. Mais

aussitôt que ce malheureux roi eut fait une fin digne de ses crimes,

Narbal se hâta d'envoyer l'anneau d'or à Baléazar. Baléazar partit

aussitôt, et arriva aux portes de Tyr dans le temps que toute la ville

était en trouble pour savoir qui succéderait à Pygmalion. Baléazar fut

aisément reconnu par les principaux Tyriens et par tout le peuple. On

l'aimait, non pour l'amour du feu roi son père, qui était haï

universellement, mais à cause de sa douceur et de sa modération. Ses

longs malheurs mêmes lui donnaient je ne sais quel éclat qui relevait

toutes ses bonnes qualités, et qui attendrissait tous les Tyriens en sa

faveur.

Narbal assembla les chefs du peuple, les vieillards qui formaient le

conseil, et les prêtres de la grande déesse de Phénicie. Ils saluèrent

Baléazar comme leur roi, et le firent proclamer par des hérauts. Le

peuple répondit par mille acclamations de joie. Astarbé les entendit du

fond du palais, où elle était renfermée avec son lâche et infâme Joazar.

Tous les méchants dont elle s'était servie pendant la vie de Pygmalion

l'avaient abandonnée ; car les méchants craignent les méchants, s'en

défient, et ne souhaitent point de les voir en crédit. Les hommes

corrompus connaissent combien leurs semblables abuseraient de

l'autorité, et quelle serait leur violence. Mais pour les bons, les

méchants s'en accommodent mieux, parce qu'au moins ils espèrent de

trouver en eux de la modération et de l'indulgence. Il ne restait plus

autour d'Astarbé que certains complices de ses crimes les plus affreux,

et qui ne pouvaient attendre que le supplice.

On força le palais : ces scélérats n'osèrent pas résister longtemps, et

ne songèrent qu'à s'enfuir. Astarbé, déguisée en esclave, voulut se

sauver dans la foule ; mais un soldat la reconnut : elle fut prise, et on

eut bien de la peine à empêcher qu'elle ne fût déchirée par le peuple en

fureur. Déjà on avait commencé à la traîner dans la boue ; mais Narbal la

tira des mains de la populace. Alors elle demanda à parler à Baléazar,

espérant de l'éblouir par ses charmes, et de lui faire espérer qu'elle

lui découvrirait des secrets importants. Baléazar ne put refuser de

l'écouter. D'abord elle montra, avec sa beauté, une douceur et une

modestie capables de toucher les cœurs les plus irrités. Elle flatta

Baléazar par les louanges les plus délicates et les plus insinuantes;

elle lui représenta combien Pygmalion l'avait aimée ; elle le conjura par

ses cendres d'avoir pitié d'elle ; elle invoqua les dieux, comme si elle

les eût sincèrement adorés ; elle versa des torrents de larmes ; elle se

jeta aux genoux du nouveau roi : mais ensuite elle n'oublia rien pour lui

rendre suspects et odieux tous ses serviteurs les plus affectionnés.

Elle accusa Narbal d'être entré dans une conjuration contre Pygmalion,

et d'avoir essayé de suborner les peuples pour se faire roi au préjudice

de Baléazar : elle ajouta qu'il voulait empoisonner ce jeune prince. Elle

inventa de semblables calomnies contre tous les autres Tyriens qui

aiment la vertu ; elle espérait de trouver dans le cœur de Baléazar la

même défiance et les mêmes soupçons qu'elle avait vus dans celui du roi

son père. Mais Baléazar, ne pouvant plus souffrir la noire malignité de

cette femme, l'interrompit, et appela des gardes. On la mit en prison;

les plus sages vieillards furent commis pour examiner toutes ses

actions.

On découvrit avec horreur qu'elle avait empoisonné et étouffé Pygmalion:

toute la suite de sa vie parut un enchaînement continuel de crimes

monstrueux. On allait la condamner au supplice qui est destiné à punir

les grands crimes dans la Phénicie ; c'est d'être brûlé à petit feu : mais

quand elle comprit qu'il ne lui restait plus aucune espérance, elle

devint semblable à une Furie sortie de l'enfer ; elle avala du poison

qu'elle portait toujours sur elle, pour se faire mourir, en cas qu'on

voulût lui faire souffrir de longs tourments. Ceux qui la gardèrent

aperçurent qu'elle souffrait une violente douleur : ils voulurent la

secourir ; mais elle ne voulut jamais leur répondre, et elle fit signe

qu'elle ne voulait aucun soulagement. On lui parla des justes dieux,

qu'elle avait irrités : au lieu de témoigner la confusion et le repentir

que ses fautes méritaient, elle regarda le ciel avec mépris et

arrogance, comme pour insulter aux dieux. La rage et l'impiété étaient

peintes sur son visage mourant : on ne voyait plus aucun reste de cette

beauté qui avait fait le malheur de tant d'hommes. Toutes ses grâces

étaient effacées : ses yeux éteints roulaient dans sa tête, et jetaient

des regards farouches ; un mouvement convulsif agitait ses lèvres, et

tenait sa bouche ouverte d'une horrible grandeur ; tout son visage, tiré

et rétréci, faisait des grimaces hideuses ; une pâleur livide et une

froideur mortelle avaient saisi tout son corps. Quelquefois elle

semblait se ranimer, mais ce n'était que pour pousser des hurlements.

Enfin elle expira, laissant remplis d'horreur et d'effroi tous ceux qui

la virent. Ses mânes impies descendirent sans doute dans ces tristes

lieux où les cruelles Danaïdes puisent éternellement de l'eau dans des

vases percés ; où Ixion tourne à jamais sa roue ; où Tantale, brûlant de

soif, ne peut avaler l'eau qui s'enfuit de ses lèvres ; où Sisyphe roule

inutilement un rocher qui retombe sans cesse ; et où Titye sentira

éternellement, dans ses entrailles toujours renaissantes, un vautour qui

les ronge.

Baléazar, délivré de ce monstre, rendit grâces aux dieux par

d'innombrables sacrifices. Il a commencé son règne par une conduite tout

opposée à celle de Pygmalion. Il s'est appliqué à faire refleurir le

commerce, qui languissait tous les jours de plus en plus : il a pris les

conseils de Narbal pour les principales affaires, et n'est pourtant

point gouverné par lui ; car il veut tout voir par lui-même : il écoute

tous les différents avis qu'on veut lui donner, et décide ensuite sur ce

qui lui paraît le meilleur. Il est aimé des peuples. En possédant les

cœurs, il possède plus de trésors que son père n'en avait amassé par son

avarice cruelle ; car il n'y a aucune famille qui ne lui donnât tout ce

qu'elle a de bien, s'il se trouvait dans une pressante nécessité : ainsi,

ce qu'il leur laisse est plus à lui que s'il le leur ôtait. Il n'a pas

besoin de se précautionner pour la sûreté de sa vie ; car il a toujours

autour de lui la plus sûre garde, qui est l'amour des peuples. Il n'y a

aucun de ses sujets qui ne craigne de le perdre, et qui ne hasardât sa

propre vie pour conserver celle d'un si bon roi. Il vit heureux, et tout

son peuple est heureux avec lui : il craint de charger trop ses peuples;

ses peuples craignent de ne lui offrir pas une assez grande partie de

leurs biens : il les laisse dans l'abondance ; et cette abondance ne les

rend ni indociles ni insolents ; car ils sont laborieux, adonnés au

commerce, fermes à conserver la pureté des anciennes lois. La Phénicie

est remontée au plus haut point de sa grandeur et de sa gloire. C'est à

son jeune roi qu'elle doit tant de prospérités.

Narbal gouverne sous lui. O Télémaque, s'il vous voyait maintenant, avec

quelle joie vous comblerait-il de présents ! Quel plaisir serait-ce pour

lui de vous renvoyer magnifiquement dans votre patrie ! Ne suis-je pas

heureux de faire ce qu'il voudrait pouvoir faire lui-même, et d'aller

dans l'île d'Ithaque mettre sur le trône le fils d'Ulysse, afin qu'il y

règne aussi sagement que Baléazar règne à Tyr!

Après qu'Adoam eut parlé ainsi, Télémaque, charmé de l'histoire que ce

Phénicien venait de raconter, et plus encore des marques d'amitié qu'il

en recevait dans son malheur, l'embrassa tendrement. Ensuite Adoam lui

demanda par quelle aventure il était entré dans l'île de Calypso.

Télémaque lui fit, à son tour, l'histoire de son départ de Tyr ; de son

passage dans l'île de Chypre ; de la manière dont il avait retrouvé

Mentor ; de leur voyage en Crète ; des jeux publics pour l'élection d'un

roi après la fuite d'Idoménée ; de la colère de Vénus ; de leur naufrage;

du plaisir avec lequel Calypso les avait reçus ; de la jalousie de cette

déesse contre une de ses nymphes ; et de l'action de Mentor, qui avait

jeté son ami dans la mer, dès qu'il vit le vaisseau phénicien.

Après ces entretiens, Adoam fit servir un magnifique repas, et, pour

témoigner une plus grande joie, il rassembla tous les plaisirs dont on

pouvait jouir. Pendant le repas, qui fut servi par de jeunes Phéniciens

vêtus de blanc et couronnés de fleurs, on brûla les plus exquis parfums

de l'Orient. Tous les bancs de rameurs étaient pleins de joueurs de

flûte. Achitoas les interrompait de temps en temps par les doux accords

de sa voix et de sa lyre, dignes d'être entendus à la table des dieux,

et de ravir les oreilles d'Apollon même. Les Tritons, les Néréides,

toutes les divinités qui obéissent à Neptune, les monstres marins même,

sortaient de leurs grottes humides et profondes pour venir en foule

autour du vaisseau, charmés de cette mélodie. Une troupe de jeunes

Phéniciens d'une rare beauté, et vêtus de fin lin plus blanc que la

neige, dansèrent longtemps les danses de leur pays, puis celles

d'Égypte, et enfin celles de la Grèce. De temps en temps des trompettes

faisaient retentir l'onde jusqu'aux rivages éloignés. Le silence de la

nuit, le calme de la mer, la lumière tremblante de la lune répandue sur

la face des ondes*, le sombre azur du ciel semé de brillantes étoiles,

servaient à rendre ce spectacle encore plus beau.

Télémaque, d'un naturel vif et sensible, goûtait tous ces plaisirs ; mais

il n'osait y livrer son cœur. Depuis qu'il avait éprouvé avec tant de

honte, dans l'île de Calypso, combien la jeunesse est prompte à

s'enflammer, tous les les plaisirs, même les plus innocents, lui

faisaient peur ; tout lui était suspect. Il regardait Mentor, il

cherchait sur son visage et dans ses yeux ce qu'il devait penser de tous

ces plaisirs.

Mentor était bien aise de le voir dans cet embarras, et ne faisait pas

semblant de le remarquer. Enfin, touché de la modération de Télémaque,

il lui dit en souriant : Je comprends ce que vous craignez : vous êtes

louable de cette crainte ; mais il ne faut pas la pousser trop loin.

Personne ne souhaitera jamais plus que moi que vous goûtiez des

plaisirs ; mais des plaisirs qui ne vous passionnent ni ne vous

amollissent point. Il vous faut des plaisirs qui vous délassent, et que

vous goûtiez en vous possédant, mais non pas des plaisirs qui vous

entraînent. Je vous souhaite des plaisirs doux et modérés, qui ne vous

ôtent point la raison, et qui ne vous rendent jamais semblable à une

bête en fureur. Maintenant il est à propos de vous délasser de toutes

vos peines. Goûtez avec complaisance pour Adoam les plaisirs qu'il vous

offre ; réjouissez-vous, Télémaque, réjouissez-vous. La sagesse n'a rien

d'austère ni d'affecté : c'est elle qui donne les vrais plaisirs ; elle

seule les sait assaisonner pour les rendre purs et durables ; elle sait

mêler les jeux et les ris avec les occupations graves et sérieuses ; elle

prépare le plaisir par le travail, et elle délasse du travail par le

plaisir. La sagesse n'a point de honte de paraître enjouée quand il le

faut.

En disant ces paroles, Mentor prit une lyre, et en joua avec tant d'art,

qu'Achitoas, jaloux, laissa tomber la sienne de dépit ; ses yeux

s'allumèrent, son visage troublé changea de couleur : tout le monde eût

aperçu sa peine et sa honte, si la lyre de Mentor n'eût enlevé l'âme de

tous les assistants. A peine osait-on respirer, de peur de troubler le

silence, et de perdre quelque chose de ce chant divin : on craignait

toujours qu'il finirait trop tôt. La voix de Mentor n'avait aucune

douceur efféminée ; mais elle était flexible, forte, et elle passionnait

jusqu'aux moindres choses.

Il chanta d'abord les louanges de Jupiter, père et roi des dieux et des

hommes*, qui d'un signe de sa tête ébranle l'univers*. Puis il

représenta Minerve qui sort de sa tête, c'est-à-dire la sagesse, que ce

dieu forme au-dedans de lui-même, et qui sort de lui pour instruire les

hommes dociles. Mentor chanta ces vérités d'une voix si touchante, et

avec tant de religion, que toute l'assemblée crut être transportée au

plus haut de l'Olympe, à la face de Jupiter, dont les regards sont plus

perçants que son tonnerre. Ensuite il chanta le malheur du jeune

Narcisse, qui, devenant follement amoureux de sa propre beauté, qu'il

regardait sans cesse au bord d'une fontaine, se consuma lui-même de

douleur, et fut changé en une fleur qui porte son nom. Enfin il chanta

aussi la funeste mort du bel Adonis, qu'un sanglier déchira, et que

Vénus, passionnée pour lui, ne put ranimer en faisant au ciel des

plaintes amères.

Tous ceux qui l'écoutèrent ne purent retenir leurs larmes, et chacun

sentait je ne sais quel plaisir en pleurant. Quand il eut cessé de

chanter, les Phéniciens étonnés se regardaient les uns les autres. L'un

disait : C'est Orphée ; c'est ainsi qu'avec une lyre il apprivoisait les

bêtes farouches, et enlevait les bois et les rochers ; c'est ainsi qu'il

enchanta Cerbère, qu'il suspendit les tourments d'Ixion et des Danaïdes,

et qu'il toucha l'inexorable Pluton, pour tirer des enfers la belle

Eurydice. Un autre s'écriait ; Non, c'est Linus, fils d'Apollon. Un autre

répondait : Vous vous trompez, c'est Apollon lui-même. Télémaque n'était

guère moins surpris que les autres, car il n'avait jamais cru que Mentor

sût, avec tant de perfection, chanter et jouer de la lyre.

Achitoas, qui avait eu le loisir de cacher sa jalousie, commença à

donner des louanges à Mentor ; mais il rougit en le louant, et il ne put

achever son discours. Mentor, qui voyait son trouble, prit la parole,

comme s'il eût voulu l'interrompre, et tâcha de le consoler, en lui

donnant toutes les louanges qu'il méritait. Achitoas ne fut pas consolé;

car il sentit que Mentor le surpassait encore plus par sa modestie que

par les charmes de sa voix.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 10 / 34 段