déclarant que je veux être de cette chasse ! En serai-je ? Irai-je la
faire triompher, et faire servir ma beauté à relever la sienne?
Faudra-t-il que Télémaque, en me voyant, soit encore plus passionné pour
son Eucharis ? O malheureuse ! qu'ai-je fait ? Non, je n'y irai pas, ils
n'y iront pas eux-mêmes, je saurais bien les en empêcher. Je vais
trouver Mentor ; je le prierai d'enlever Télémaque : il le remmènera à
Ithaque, que dis-je ? et que deviendrai-je quand Télémaque sera parti ? Où
suis-je ? Que reste-t-il à faire ? O cruelle Vénus ! Vénus, vous m'avez
trompée ! ô perfide présent que vous m'avez fait ! Pernicieux enfant!
Amour empesté ! je ne t'avais ouvert mon cœur, que dans l'espérance de
vivre heureuse avec Télémaque : et tu n'as porté dans ce cœur que trouble
et que désespoir ! Mes nymphes sont révoltées contre moi. Ma divinité ne
me sert plus qu'à rendre mon malheur éternel*. O si j'étais libre de me
donner la mort pour finir mes douleurs ! Télémaque, il faut que tu
meures, puisque je ne puis mourir ! Je me vengerai de tes ingratitudes:
ta nymphe le verra, et je te percerai à ses yeux. Mais je m'égare. O
malheureuse Calypso ! que veux-tu ? Faire périr un innocent que tu as jeté
toi-même dans cet abîme de malheurs ? C'est moi qui ai mis le flambeau
fatal dans le sein du chaste Télémaque. Quelle innocence ! quelle vertu!
quelle horreur du vice ! quel courage contre les honteux plaisirs!
Fallait-il empoisonner son cœur ? Il m'eût quittée ! Eh bien ! ne
faudra-t-il pas qu'il me quitte, ou que je le voie plein de mépris pour
moi, ne vivant plus que pour ma rivale ? Non, non, je ne souffre que ce
que j'ai bien mérité. Pars, Télémaque, va-t'en au delà des mers : laisse
Calypso sans consolation, ne pouvant supporter la vie, ni trouver la
mort : laisse-la inconsolable, couverte de honte, désespérée, avec ton
orgueilleuse Eucharis.
Elle parlait ainsi seule dans sa grotte : mais tout à coup elle sort
impétueusement. Où êtes-vous, ô Mentor ? dit-elle. Est-ce ainsi que vous
soutenez Télémaque contre le vice auquel il succombe ? Vous dormez,
pendant que l'Amour veille contre vous. Je ne puis souffrir plus
longtemps cette lâche indifférence que vous témoignez. Verrez-vous
toujours tranquillement le fils d'Ulysse déshonorer son père, et
négliger sa haute destinée ? Est-ce à vous ou à moi que ses parents ont
confié sa conduite ? C'est moi qui cherche les moyens de guérir son cœur;
et vous, ne ferez-vous rien ? Il y a, dans le lieu le plus reculé de
cette forêt, de grands peupliers propres à construire un vaisseau ; c'est
là qu'Ulysse fit celui dans lequel il sortit de cette île. Vous
trouverez au même endroit une profonde caverne, où sont tous les
instruments nécessaires pour tailler et pour joindre toutes les pièces
d'un vaisseau.
A peine eut-elle dit ces paroles, qu'elle s'en repentit. Mentor ne
perdit pas un moment : il alla dans cette caverne, trouva les
instruments, abattit les peupliers, et mit en un seul jour un vaisseau
en état de voguer. C'est que la puissance et l'industrie de Minerve
n'ont pas besoin d'un grand temps pour achever les plus grands ouvrages.
Calypso se trouva dans une horrible peine d'esprit : d'un côté, elle
voulait voir si le travail de Mentor s'avançait ; de l'autre, elle ne
pouvait se résoudre à quitter la chasse, où Eucharis aurait été en
pleine liberté avec Télémaque. La jalousie ne lui permit jamais de
perdre de vue les deux amants : mais elle tâchait de tourner la chasse du
côté où elle savait que Mentor faisait le vaisseau. Elle entendait les
coups de hache et de marteau : elle prêtait l'oreille ; chaque coup la
faisait frémir. Mais dans le moment même, elle craignait que cette
rêverie ne lui eût dérobé quelque signe ou quelque coup d'œil de
Télémaque à la jeune nymphe.
Cependant Eucharis disait à Télémaque d'un ton moqueur : Ne craignez-vous
point que Mentor ne vous blâme d'être venu à la chasse sans lui ? O que
vous êtes à plaindre de vivre sous un si rude maître ! Rien ne peut
adoucir son austérité : il affecte d'être ennemi de tous les plaisirs;
il ne peut souffrir que vous en goûtiez aucun ; il vous fait un crime des
choses les plus innocentes. Vous pouviez dépendre de lui pendant que
vous étiez hors d'état de vous conduire vous-même ; mais après avoir
montré tant de sagesse, vous ne devez plus vous laisser traiter en
enfant.
Ces paroles artificieuses perçaient le cœur de Télémaque, et le
remplissaient de dépit contre Mentor, dont il voulait secouer le joug.
Il craignait de le revoir, et ne répondait rien à Eucharis, tant il
était troublé. Enfin, vers le soir, la chasse s'étant passée de part et
d'autre dans une contrainte perpétuelle, on revint par un coin de la
forêt assez voisin du lieu où Mentor avait travaillé tout le jour.
Calypso aperçut de loin le vaisseau achevé : ses yeux se couvrirent à
l'instant d'un épais nuage, semblable à celui de la mort. Ses genoux
tremblants se dérobaient sous elle : une froide sueur courut par tous les
membres de son corps*: elle fut contrainte de s'appuyer sur les nymphes
qui l'environnaient ; et Eucharis lui tendant la main pour la soutenir,
elle la repoussa en jetant sur elle un regard terrible.
Télémaque, qui vit ce vaisseau, mais qui ne vit point Mentor, parce
qu'il s'était déjà retiré, ayant fini son travail, demanda à la déesse à
qui était ce vaisseau, et à quoi on le destinait. D'abord elle ne put
répondre ; mais enfin elle dit : C'est pour renvoyer Mentor que je l'ai
fait faire ; vous ne serez plus embarrassé par cet ami sévère, qui
s'oppose à votre bonheur, et qui serait jaloux si vous deveniez
immortel.
Mentor m'abandonne ! c'est fait de moi ! s'écria Télémaque. O Eucharis ! si
Mentor me quitte, je n'ai plus que vous. Ces paroles lui échappèrent
dans le transport de sa passion. Il vit le tort qu'il avait eu en les
disant ; mais il n'avait pas été libre de penser au sens de ses paroles.
Toute la troupe étonnée demeura dans le silence. Eucharis, rougissant et
baissant les yeux, demeurait derrière, tout interdite, sans oser se
montrer. Mais pendant que la honte était sur son visage, la joie était
au fond de son cœur. Télémaque ne se comprenait plus lui-même, et ne
pouvait croire qu'il eût parlé si indiscrètement. Ce qu'il avait fait
lui paraissait comme un songe mais un songe dont il demeurait confus et
troublé.
Calypso, plus furieuse qu'une lionne à qui on a enlevé ses petits,
courait au travers de la forêt, sans suivre aucun chemin, et ne sachant
où elle allait*. Enfin elle se trouva à l'entrée de sa grotte, où Mentor
l'attendait. Sortez de mon île, dit-elle, ô étrangers, qui êtes venus
troubler mon repos : loin de moi ce jeune insensé ! Et vous, imprudent
vieillard, vous sentirez ce que peut le courroux d'une déesse, si vous
ne l'arrachez d'ici tout à l'heure. Je ne veux plus le voir ; je ne veux
plus souffrir qu'aucune de mes nymphes lui parle ni le regarde. J'en
jure par les ondes du Styx, serment qui fait trembler les dieux mêmes*.
Mais apprends, Télémaque, que tes maux ne sont pas finis : ingrat, tu ne
sortiras de mon île que pour être en proie à de nouveaux malheurs. Je
serai vengée : tu regretteras Calypso, mais en vain. Neptune, encore
irrité contre ton père qui l'a offensé en Sicile, et sollicité par Vénus
que tu as méprisée dans l'île de Chypre, te prépare d'autres tempêtes.
Tu verras ton père, qui n'est pas mort ; mais tu le verras sans le
connaître. Tu ne te réuniras avec lui en Ithaque qu'après avoir été le
jouet de la plus cruelle fortune. Va : je conjure les puissances célestes
de me venger. Puisses-tu au milieu des mers, suspendu aux pointes d'un
rocher, et frappé de la foudre, invoquer en vain Calypso, que ton
supplice comblera de joie*!
Ayant dit ces paroles, son esprit agité était déjà prêt à prendre des
résolutions contraires. L'Amour rappela dans son cœur le désir de
retenir Télémaque. Qu'il vive, disait-elle en elle-même, qu'il demeure
ici ; peut-être qu'il sentira enfin tout ce que j'ai fait pour lui.
Eucharis ne saurait, comme moi, lui donner l'immortalité. O trop aveugle
Calypso ! tu t'es trahie toi-même par ton serment : te voilà engagée ; et
les ondes du Styx par lesquelles tu as juré ne te permettent plus aucune
espérance. Personne n'entendait ces paroles : mais on voyait sur son
visage les Furies peintes, et tout le venin empesté du noir Cocyte
semblait s'exhaler de son cœur.
Télémaque en fut saisi d'horreur. Elle le comprit ; car qu'est-ce que
l'amour jaloux ne devine pas ? et l'horreur de Télémaque redoubla les
transports de la déesse. Semblable à une bacchante qui remplit l'air de
ses hurlements, et qui en fait retentir les hautes montagnes de Thrace*,
elle court au travers des bois avec un dard en main, appelant toutes ses
nymphes, et menaçant de percer toutes celles qui ne la suivront pas.
Elles courent en foule, effrayées de cette menace. Eucharis même
s'avance les larmes aux yeux, et regardant de loin Télémaque, à qui elle
n'ose plus parler. La déesse frémit en la voyant auprès d'elle ; et, loin
de s'apaiser par la soumission de cette nymphe, elle ressent une
nouvelle fureur, voyant que l'affliction augmente la beauté d'Eucharis.
Cependant Télémaque était demeuré seul avec Mentor. Il embrasse ses
genoux (car il n'osait l'embrasser autrement, ni le regarder); il verse
un torrent de larmes ; il veut parler, la voix lui manque ; les paroles
lui manquent encore davantage : il ne sait ni ce qu'il doit faire, ni ce
qu'il fait, ni ce qu'il veut. Enfin il s'écrie : O mon vraie père ! ô
Mentor ! délivrez-moi de tant de maux ! je ne puis ni vous abandonner ni
vous suivre. Délivrez-moi de tant de maux, délivrez-moi de moi-même;
donnez-moi la mort.
Mentor l'embrasse, le console, l'encourage, lui apprend à se supporter
lui-même, sans flatter sa passion, et lui dit : Fils du sage Ulysse, que
les dieux ont tant aimé, et qu'ils aiment encore, c'est par un effet de
leur amour que vous souffrez des maux si horribles. Celui qui n'a point
senti sa faiblesse, et la violence de ses passions, n'est point encore
sage ; car il ne se connaît point encore, et ne sait point se défier de
soi. Les dieux vous ont conduit comme par la main jusqu'au bord de
l'abîme, pour vous en montrer toute la profondeur, sans vous y laisser
tomber. Comprenez maintenant ce que vous n'auriez jamais compris si vous
ne l'aviez éprouvé. On vous aurait parlé des trahisons de l'Amour, qui
flatte pour perdre, et qui, sous une apparence de douceur, cache les
plus affreuses amertumes. Il est venu cet enfant plein de charmes, parmi
les ris, les jeux et les grâces. Vous l'avez vu ; il a enlevé votre cœur,
et vous avez pris plaisir à le lui laisser enlever. Vous cherchiez des
prétextes pour ignorer l'état de votre cœur. Vous cherchiez à me
tromper, et à vous flatter vous-même ; vous ne craigniez rien. Voyez le
fruit de votre témérité : vous demandez maintenant la mort, et c'est
l'unique espérance qui vous reste. La déesse troublée ressemble à une
Furie infernale ; Eucharis brûle d'un feu plus cruel que toutes les
douleurs de la mort ; toutes ces nymphes jalouses sont prêtes à
s'entre-déchirer : et voilà ce que fait le traître Amour qui paraît si
doux ! Rappelez tout votre courage. A quel point les dieux vous
aiment-ils, puisqu'ils vous ouvrent un si beau chemin pour fuir l'Amour,
et pour revoir votre chère patrie ! Calypso elle-même est contrainte de
vous chasser. Le vaisseau est tout prêt ; que tardons-nous à quitter
cette île, où la vertu ne peut habiter?
En disant ces paroles, Mentor le prit par la main, et l'entraînait vers
le rivage. Télémaque suivait à peine, regardant toujours derrière lui.
Il considérait Eucharis, qui s'éloignait de lui. Ne pouvant voir son
visage, il regardait ses beaux cheveux noués, ses habits flottants, et
sa noble démarche. Il aurait voulu pouvoir baiser les traces de ses pas.
Lors même qu'il la perdit de vue, il prêtait encore l'oreille,
s'imaginant entendre sa voix. Quoique absente, il la voyait*: elle était
peinte et comme vivante devant ses yeux : il croyait même parler à elle,
ne sachant plus où il était, et ne pouvant écouter Mentor.
Enfin, revenant à lui comme d'un profond sommeil, il dit à Mentor : Je
suis résolu de vous suivre, mais je n'ai pas encore dit adieu à
Eucharis. J'aimerais mieux mourir, que de l'abandonner ainsi avec
ingratitude. Attendez que je la revoie encore une dernière fois pour lui
faire un éternel adieu. Au moins souffrez que je lui dise : O nymphe, les
dieux cruels, les dieux jaloux de mon bonheur, me contraignent de
partir ; mais ils m'empêcheront plutôt de vivre, que de me souvenir à
jamais de vous*. O mon père, ou laissez-moi cette dernière consolation,
qui est si juste, ou arrachez-moi la vie dans ce moment. Non, je ne
veux, ni demeurer dans cette île, ni m'abandonner à l'amour. L'amour
n'est point dans mon cœur ; je ne me sens que de l'amitié et de la
reconnaissance pour Eucharis. Il me suffit de le lui dire encore une
fois, et je pars avec vous sans retardement.
Que j'ai pitié de vous ! répondit Mentor : votre passion est si furieuse
que vous ne la sentez pas. Vous croyez être tranquille, et vous demandez
la mort ! Vous osez dire que vous n'êtes point vaincu par l'amour, et
vous ne pouvez vous arracher à la nymphe que vous aimez ! Vous ne voyez,
vous n'entendez qu'elle ; vous êtes aveugle et sourd à tout le reste. Un
homme que la fièvre rend frénétique dit : Je ne suis point malade. O
aveugle Télémaque ! vous étiez prêt à renoncer à Pénélope qui vous
attend, à Ulysse que vous verrez, à Ithaque où vous devez régner, à la
gloire et à la haute destinée que les dieux vous ont promise par tant de
merveilles qu'ils ont faites en votre faveur : vous renonciez à tous ces
biens pour vivre déshonoré auprès d'Eucharis ! Direz-vous encore que
l'amour ne vous attache point à elle ? Qu'est-ce donc qui vous trouble?
pourquoi voulez-vous mourir ? pourquoi avez-vous parlé devant la déesse
avec tant de transport ? Je ne vous accuse point de mauvaise foi ; mais je
déplore votre aveuglement. Fuyez, Télémaque, fuyez ! on ne peut vaincre
l'Amour qu'en fuyant. Contre un tel ennemi, le vrai courage consiste à
craindre et à fuir ; mais à fuir sans délibérer, et sans se donner à
soi-même le temps de regarder jamais derrière soi. Vous n'avez pas
oublié les soins que vous m'avez coûtés depuis votre enfance, et les
périls dont vous êtes sorti par mes conseils : ou croyez-moi, ou souffrez
que je vous abandonne. Si vous saviez combien il m'est douloureux de
vous voir courir à votre perte ! Si vous saviez tout ce que j'ai souffert
pendant que je n'ai osé vous parler ! la mère qui vous mit au monde
souffrit moins dans les douleurs de l'enfantement. Je me suis tu ; j'ai
dévoré ma peine ; j'ai étouffé mes soupirs, pour voir si vous reviendriez
à moi. O mon fils ! mon cher fils ! soulagez mon cœur ; rendez-moi ce qui
m'est plus cher que mes entrailles ; rendez-moi Télémaque, que j'ai
perdu ; rendez-vous à vous-même. Si la sagesse en vous surmonte l'amour,
je vis, et je vis heureux ; mais si l'amour vous entraîne malgré la
sagesse, Mentor ne peut plus vivre.
Pendant que Mentor parlait ainsi, il continuait son chemin vers la mer;
et Télémaque, qui n'était pas encore assez fort pour le suivre de
lui-même, l'était déjà assez pour se laisser mener sans résistance.
Minerve, toujours caché sous la figure de Mentor, couvrant invisiblement
Télémaque de son égide, et répandant autour de lui un rayon divin, lui
fit sentir un courage qu'il n'avait point encore éprouvé depuis qu'il
était dans cette île. Enfin, ils arrivèrent dans un endroit de l'île où
le rivage de la mer était escarpé ; c'était un rocher toujours battu par
l'onde écumante. Ils regardèrent de cette hauteur si le vaisseau que
Mentor avait préparé était encore dans la même place ; mais ils
aperçurent un triste spectacle.
L'Amour était vivement piqué de voir que ce vieillard inconnu
non-seulement était insensible à ses traits, mais encore lui enlevait
Télémaque : il pleurait de dépit, et il alla trouver Calypso errante dans
les sombres forêts. Elle ne put le voir sans gémir, et elle sentit qu'il
rouvrait toutes les plaies de son cœur. L'Amour lui dit : Vous êtes
déesse, et vous vous laissez vaincre par un faible mortel qui est captif
dans votre île ! pourquoi le laissez-vous sortir ? O malheureux Amour,
répondit-elle, je ne veux plus écouter tes pernicieux conseils : c'est
toi qui m'as tirée d'une douce et profonde paix, pour me précipiter dans
un abîme de malheurs. C'en est fait ; j'ai juré par les ondes du Styx que
je laisserais partir Télémaque. Jupiter même, le père des dieux, avec
toute sa puissance, n'oserait contrevenir à ce redoutable serment.
Télémaque sort de mon île : sors aussi, pernicieux enfant, tu m'as fait
plus de mal que lui!
L'Amour, essuyant ses larmes, fit un souris moqueur et malin. En vérité,
dit-il, voilà un grand embarras ! laissez-moi faire ; suivez votre
serment ; ne vous opposez point au départ de Télémaque. Ni vos nymphes ni
moi n'avons juré par les ondes du Styx de le laisser partir. Je leur
inspirerai le dessein de brûler ce vaisseau que Mentor a fait avec tant
de précipitation. Sa diligence, qui nous a surpris, sera inutile. Il
sera surpris lui-même à son tour ; et il ne lui restera plus aucun moyen
de vous arracher Télémaque.
Ces paroles flatteuses firent glisser l'espérance et la joie jusqu'au
fond des entrailles de Calypso. Ce qu'un zéphyr fait par sa fraîcheur
sur le bord d'un ruisseau, pour délasser les troupeaux languissants que
l'ardeur de l'été consume, ce discours le fit pour apaiser le désespoir
de la déesse. Son visage devint serein, ses yeux s'adoucirent, les noirs
soucis qui rongeaient son cœur s'enfuirent pour un moment loin d'elle:
elle s'arrêta, elle sourit, elle flatta le folâtre Amour ; et, en le
flattant, elle se prépara de nouvelles douleurs.
L'Amour, content de l'avoir persuadée, alla pour persuader aussi les
nymphes, qui étaient errantes et dispersées sur toutes les montagnes,
comme un troupeau de moutons que la rage des loups affamés a mis en
fuite loin du berger. L'Amour les rassemble, et leur dit : Télémaque est
encore en vos mains ; hâtez-vous de brûler ce vaisseau que le téméraire
Mentor a fait pour s'enfuir. Aussitôt elles allument des flambeaux;
elles accourent sur le rivage ; elles frémissent ; elles poussent des
hurlements ; elles secouent leurs cheveux épars, comme des bacchantes.
Déjà la flamme vole ; elle dévore le vaisseau, qui est d'un bois sec et
enduit de résine ; des tourbillons de fumée et de flamme s'élèvent dans
les nues*.
Télémaque et Mentor aperçoivent ce feu de dessus le rocher, et entendent
les cris des nymphes. Télémaque fut tenté de s'en réjouir, car son cœur
n'était pas encore guéri ; et Mentor remarquait que sa passion était
comme un feu mal éteint, qui sort de temps en temps de dessous la
cendre, et qui repousse de vives étincelles. Me voilà donc, dit
Télémaque, rengagé dans mes liens ! Il ne nous reste plus aucune
espérance de quitter cette île.
Mentor vit bien que Télémaque allait retomber dans toutes ses
faiblesses, et qu'il n'y avait pas un seul moment à perdre. Il aperçut
de loin au milieu des flots un vaisseau arrêté qui n'osait approcher de
l'île, parce que tous les pilotes connaissaient que l'île de Calypso
était inaccessible à tous les mortels. Aussitôt le sage Mentor poussant
Télémaque, qui était assis au bord du rocher le précipite dans la mer,
et s'y jette avec lui. Télémaque, surpris de cette violente chute, but
l'onde amère, et devint le jouet des flots. Mais revenant à lui, et
voyant Mentor qui lui tendait la main pour lui aider à nager, il ne
songea plus qu'à s'éloigner de l'île fatale.
Les nymphes, qui avaient cru les tenir captifs, poussèrent des cris
pleins de fureur, ne pouvant plus empêcher leur fuite. Calypso,
inconsolable, rentra dans sa grotte, qu'elle remplit de ses hurlements.
L'Amour, qui vit changer son triomphe en une honteuse défaite, s'éleva
au milieu de l'air en secouant ses ailes, et s'envola dans le bocage
d'Idalie, où sa cruelle mère l'attendait. L'enfant, encore plus cruel,
ne se consola qu'en riant avec elle de tous les maux qu'il avait faits.
A mesure que Télémaque s'éloignait de l'île, il sentait avec plaisir
renaître son courage, et son amour pour la vertu. J'éprouve,
s'écriait-il parlant à Mentor, ce que vous me disiez, et que je ne
pouvais croire, faute d'expérience : on ne surmonte le vice qu'en le
fuyant. O mon père, que les dieux m'ont aimé en me donnant votre
secours ! Je méritais d'en être privé, et d'être abandonné à moi-même. Je
ne crains plus ni mers, ni vents, ni tempêtes ; je ne crains plus que mes
passions. L'amour est lui seul plus à craindre que tous les naufrages.
LIVRE SEPTIÈME.
SOMMAIRE.
Adoam, frère de Narbal, commande le vaisseau vers lequel se dirigent
Mentor et Télémaque.--Ils y sont reçus favorablement.--Adoam, qui
reconnaît Télémaque, lui promet de le conduire à Ithaque et lui raconte
la mort tragique de Pygmalion et d'Astarbé et l'élévation de
Baléazar.--Télémaque, à son tour, fait le récit de ce qui lui est arrivé
depuis son départ de Tyr.--Pendant un repas qu'Adoam donne à Télémaque
et à Mentor, Achitoas, par la douceur de son chant et de sa lyre,
assemble autour du vaisseau les Tritons, les Néréides et les autres
divinités de la mer.--Mentor, à son tour, prend une lyre et en joue avec
tant d'art qu'Achitoas jaloux laisse tomber la sienne de dépit.--Adoam
raconte ensuite les merveilles de la Bétique.--Il décrit la douce
température de l'air et toutes les beautés de ce pays dont les habitants
mènent une vie tranquille dans une grande simplicité de mœurs.
Le vaisseau qui était arrêté, et vers lequel ils avançaient, était un
vaisseau phénicien qui allait dans l'Épire[29]. Ces Phéniciens avaient
vu Télémaque au voyage d'Égypte ; mais ils n'avaient garde de le
reconnaître au milieu des flots. Quand Mentor fut assez près du vaisseau
pour faire entendre sa voix, il s'écria d'une voix forte, en élevant sa
tête au-dessus de l'eau : Phéniciens, si secourables à toutes les
nations, ne refusez pas la vie à deux hommes qui l'attendent de votre
humanité. Si le respect des dieux vous touche, recevez-nous dans votre
vaisseau ; nous irons partout où vous irez. Celui qui commandait
répondit : Nous vous recevrons avec joie ; nous n'ignorons pas ce qu'on
doit faire pour des inconnus qui paraissent si malheureux. Aussitôt on
les reçoit dans le vaisseau.
A peine y furent-ils entrés, que, ne pouvant plus respirer, ils
demeurèrent immobiles ; car ils avaient nagé longtemps et avec effort
pour résister aux vagues. Peu à peu ils reprirent leurs forces : on leur
donna d'autres habits, parce que les leurs étaient appesantis par l'eau
qui les avait pénétrés, et qui coulait de tous côtés. Lorsqu'ils furent
en état de parler, tous ces Phéniciens, empressés autour d'eux,
voulaient savoir leurs aventures. Celui qui commandait leur dit : Comment
avez-vous pu entrer dans cette île d'où vous sortez ? Elle est, dit-on,
possédée par une déesse cruelle, qui ne souffre jamais qu'on y aborde.
Elle est même bordée de rochers affreux, contre lesquels la mer va
follement combattre, et on ne pourrait en approcher sans faire naufrage.
Aussi est-ce par un naufrage, répondit Mentor, que nous y avons été
jetés. Nous sommes Grecs ; notre patrie est l'île d'Ithaque, voisine de
l'Épire, où vous allez. Quand même vous ne voudriez pas relâcher en
Ithaque, qui est sur votre route, il nous suffirait que vous nous
menassiez dans l'Épire ; nous y trouverons des amis qui auront soin de
nous faire faire le court trajet qui nous restera, et nous vous devrons
à jamais la joie de revoir ce que nous avons de plus cher au monde.
Ainsi c'était Mentor qui portait la parole ; et Télémaque, gardant le
silence, le laissait parler : car les fautes qu'il avait faites dans
l'île de Calypso augmentèrent beaucoup sa sagesse. Il se défiait de
lui-même ; il sentait le besoin de suivre toujours les sages conseils de
Mentor ; et quand il ne pouvait lui parler pour lui demander ses avis, du
moins il consultait ses yeux, et tâchait de deviner toutes ses pensées.
Le commandant phénicien, arrêtant ses yeux sur Télémaque, croyait se
souvenir de l'avoir vu ; mais c'était un souvenir confus qu'il ne pouvait
démêler. Souffrez, lui dit-il, que je vous demande si vous vous souvenez
de m'avoir vu autrefois, comme il me semble que je me souviens de vous
avoir vu. Votre visage ne m'est point inconnu, il m'a d'abord frappé;
mais je ne sais où je vous ai vu : votre mémoire aidera peut-être la
mienne.