navigation. Déjà le mont Ida n'était plus à nos yeux que comme une
colline ; tous les rivages disparaissaient ; les côtes du Péloponèse[27]
semblaient s'avancer dans la mer pour venir au-devant de nous. Tout à
coup une noire tempête enveloppa le ciel*, et irrita toutes les ondes de
la mer. Le jour se changea en nuit, et la mort se présenta à nous*. O
Neptune, c'est vous qui excitâtes, par votre superbe trident, toutes les
eaux de votre empire ! Vénus, pour se venger de ce que nous l'avions
méprisée jusque dans son temple de Cythère, alla trouver ce dieu ; elle
lui parla avec douleur ; ses beaux yeux étaient baignés de larmes : du
moins, c'est ainsi que Mentor, instruit des choses divines, me l'a
assuré. Souffrirez-vous, Neptune, disait-elle, que ces impies se jouent
impunément de ma puissance ? Les dieux mêmes la sentent ; et ces
téméraires mortels ont osé condamner tout ce qui se fait dans mon île.
Ils se piquent d'une sagesse à toute épreuve, et ils traitent l'amour de
folie. Avez-vous oublié que je suis née dans votre empire ? Que
tardez-vous à ensevelir dans vos profonds abîmes ces deux hommes que je
ne puis sentir?
A peine avait-elle parlé, que Neptune souleva les flots jusqu'au ciel:
et Vénus rit, croyant notre naufrage inévitable. Notre pilote, troublé,
s'écria qu'il ne pouvait plus résister aux vents qui nous poussaient
avec violence vers les rochers : un coup de vent rompit notre mât ; et, un
moment après, nous entendîmes les pointes des rochers qui
entr'ouvraient le fond du navire. L'eau entre de tous côtés ; le navire
s'enfonce ; tous nos rameurs poussent de lamentables cris vers le ciel.
J'embrasse Mentor, et je lui dis : Voici la mort ; il faut la recevoir
avec courage. Les dieux ne nous ont délivrés de tant de périls, que pour
nous faire périr aujourd'hui. Mourons, Mentor, mourons. C'est une
consolation pour moi de mourir avec vous ; il serait inutile de disputer
notre vie contre la tempête.
Mentor me répondit : Le vrai courage trouve toujours quelque ressource.
Ce n'est pas assez d'être prêt à recevoir tranquillement la mort ; il
faut, sans la craindre, faire tous ses efforts pour la repousser.
Prenons, vous et moi, un de ces grands bancs de rameurs. Tandis que
cette multitude d'hommes timides et troublés regrette la vie sans
chercher les moyens de la conserver, ne perdons pas un moment pour
sauver la nôtre. Aussitôt il prend une hache, il achève de couper le mât
qui était déjà rompu, et qui, penchant dans la mer, avait mis le
vaisseau sur le côté ; il jette le mât hors du vaisseau, et s'élance
dessus au milieu des ondes furieuses ; il m'appelle par mon nom, et
m'encourage pour le suivre. Tel qu'un grand arbre que tous les vents
conjurés attaquent, et qui demeure immobile sur ses profondes racines,
en sorte que la tempête ne fait qu'agiter ses feuilles*; de même Mentor,
non-seulement ferme et courageux, mais doux et tranquille, semblait
commander aux vents et à la mer. Je le suis : et qui aurait pu ne pas le
suivre, étant encouragé par lui?
Nous nous conduisions nous-mêmes sur ce mât flottant. C'était un grand
secours pour nous, car nous pouvions nous asseoir dessus ; et, s'il eût
fallu nager sans relâche, nos forces eussent été bientôt épuisées. Mais
souvent la tempête faisait tourner cette grande pièce de bois, et nous
nous trouvions enfoncés dans la mer : alors nous buvions l'onde amère,
qui coulait de notre bouche, de nos narines, et de nos oreilles : nous
étions contraints de disputer contre les flots, pour rattraper le dessus
de ce mât. Quelquefois aussi une vague haute comme une montagne venait
passer sur nous ; et nous nous tenions fermes, de peur que, dans cette
violente secousse, le mât, qui était notre unique espérance, ne nous
échappât.
Pendant que nous étions dans cet état affreux, Mentor, aussi paisible
qu'il l'est maintenant sur ce siège de gazon, me disait : Croyez-vous,
Télémaque, que votre vie soit abandonnée aux vents et aux flots?
Croyez-vous qu'ils puissent vous faire périr sans l'ordre des dieux?
Non, non ; les dieux décident de tout. C'est donc les dieux, et non pas
la mer, qu'il faut craindre. Fussiez-vous au fond des abîmes, la main de
Jupiter pourrait vous en tirer. Fussiez-vous dans l'Olympe, voyant les
astres sous vos pieds, Jupiter pourrait vous plonger au fond de l'abîme,
ou vous précipiter dans les flammes du noir Tartare. J'écoutais et
j'admirais ce discours, qui me consolait un peu ; mais je n'avais pas
l'esprit assez libre pour lui répondre. Il ne me voyait point : je ne
pouvais le voir. Nous passâmes toute la nuit, tremblants de froid et
demi-morts, sans savoir où la tempête nous jetait. Enfin les vents
commencèrent à s'apaiser ; et la mer mugissante ressemblait à une
personne qui, ayant été longtemps irritée, n'a plus qu'un reste de
trouble et d'émotion, étant lasse de se mettre en fureur ; elle grondait
sourdement, et ses flots n'étaient presque plus que comme les sillons
qu'on trouve dans un champ labouré.
Cependant, l'Aurore vint ouvrir au Soleil les portes du ciel et nous
annonça un beau jour. L'orient était tout en feu ; et les étoiles, qui
avaient été si longtemps cachées, reparurent, et s'enfuirent à l'arrivée
de Phébus. Nous aperçûmes de loin la terre, et le vent nous en
approchait : alors je sentis l'espérance renaître dans mon cœur. Mais
nous n'aperçûmes aucun de nos compagnons : selon les apparences, ils
perdirent courage, et la tempête les submergea tous avec le vaisseau.
Quand nous fûmes auprès de la terre, la mer nous poussait contre des
pointes de rochers qui nous eussent brisés ; mais nous tâchions de leur
présenter le bout de notre mât : et Mentor faisait de ce mât ce qu'un
sage pilote fait du meilleur gouvernail. Ainsi nous évitâmes ces rochers
affreux, et nous trouvâmes enfin une côte douce et unie où, nageant sans
peine, nous abordâmes sur le sable. C'est là que vous nous vîtes, ô
grande déesse qui habitez cette île ; c'est là que vous daignâtes nous
recevoir.
LIVRE SIXIÈME.
SOMMAIRE.
Calypso, ravie d'admiration par le récit de Télémaque, conçoit une
violente passion pour lui et met tout en œuvre pour faire naître chez
lui le même sentiment.--Vénus, pour la seconder, amène dans l'île son
fils Cupidon avec ordre de percer de ses flèches le cœur de
Télémaque.--Celui-ci éprouve bientôt pour la nymphe Eucharis une folle
passion qui excite la colère et la jalousie de Calypso.--Elle jure par
le Styx de faire sortir Télémaque de son île, et elle presse Mentor de
construire un vaisseau pour le conduire à Ithaque.--Cupidon persuade aux
nymphes de brûler le navire.--A la vue des flammes, Télémaque éprouve
une certaine joie ; mais le sage Mentor le précipite dans la mer et s'y
jette avec lui.--Ils gagnent à la nage un autre navire alors arrêté
auprès de l'île de Calypso.
Quand Télémaque eut achevé ce discours, toutes les nymphes, qui avaient
été immobiles, les yeux attachés sur lui, se regardèrent les unes les
autres. Elles se disaient avec étonnement : Quels sont donc ces deux
hommes si chéris des dieux ? a-t-on jamais ouï parler d'aventures si
merveilleuses ? Le fils d'Ulysse le surpasse déjà en éloquence, en
sagesse et en valeur. Quelle mine ! quelle beauté ! quelle douceur ! quelle
modestie ! mais quelle noblesse et quelle grandeur ! Si nous ne savions
qu'il est fils d'un mortel, on le prendrait aisément pour Bacchus, pour
Mercure, ou même pour le grand Apollon. Mais quel est ce Mentor, qui
paraît un homme simple, obscur, et d'une médiocre condition ? Quand on le
regarde de près, on trouve en lui je ne sais quoi au-dessus de l'homme.
Calypso écoutait ces discours avec un trouble qu'elle ne pouvait cacher:
ses yeux errants allaient sans cesse de Mentor à Télémaque, et de
Télémaque à Mentor. Quelquefois elle voulait que Télémaque recommençât
cette longue histoire de ses aventures ; puis tout à coup elle
s'interrompait elle-même. Enfin, se levant brusquement, elle mena
Télémaque seul dans un bois de myrtes, où elle n'oublia rien pour savoir
de lui si Mentor n'était point une divinité cachée sous la forme d'un
homme. Télémaque ne pouvait le lui dire, car Minerve, en l'accompagnant
sous la figure de Mentor, ne s'était point découverte à lui à cause de
sa grande jeunesse. Elle ne se fiait pas encore assez à son secret pour
lui confier ses desseins. D'ailleurs elle voulait l'éprouver par les
plus grands dangers ; et, s'il eût su que Minerve était avec lui, un tel
secours l'eût trop soutenu ; il n'aurait eu aucune peine à mépriser les
accidents les plus affreux. Il prenait donc Minerve pour Mentor ; et tous
les artifices de Calypso furent inutiles pour découvrir ce qu'elle
désirait savoir.
Cependant toutes les nymphes, assemblées autour de Mentor, prenaient
plaisir à le questionner. L'une lui demandait les circonstances de son
voyage d'Éthiopie ; l'autre voulait savoir ce qu'il avait vu à Damas ; une
autre lui demandait s'il avait connu autrefois Ulysse avant le siège de
Troie. Il répondait à toutes avec douceur ; et ses paroles, quoique
simples, étaient pleines de grâces.
Calypso ne les laissa pas longtemps dans cette conversation ; elle
revint : et, pendant que ses nymphes se mirent à cueillir des fleurs en
chantant pour amuser Télémaque, elle prit à l'écart Mentor pour le faire
parler. La douce vapeur du sommeil ne coule pas plus doucement dans les
yeux appesantis et dans tous les membres fatigués d'un homme abattu, que
les paroles flatteuses de la déesse s'insinuaient pour enchanter le cœur
de Mentor ; mais elle sentait toujours je ne sais quoi qui repoussait
tous ses efforts, et qui se jouait de ses charmes. Semblable à un rocher
escarpé qui cache son front dans les nues, et qui se joue de la rage des
vents*, Mentor, immobile dans ses sages desseins, se laissait presser
par Calypso Quelquefois même il lui laissait espérer qu'elle
l'embarrasserait par ses questions, et qu'elle tirerait la vérité du
fond de son cœur. Mais, au moment où elle croyait satisfaire sa
curiosité, ses espérances s'évanouissaient : tout ce qu'elle s'imaginait
tenir lui échappait tout à coup ; et une réponse courte de Mentor la
replongeait dans ses incertitudes. Elle passait ainsi les journées,
tantôt flattant Télémaque, tantôt cherchant les moyens de le détacher de
Mentor, qu'elle n'espérait plus de faire parler. Elle employait ses plus
belles nymphes à faire naître les feux de l'amour dans le cœur du jeune
Télémaque ; et une divinité plus puissante qu'elle vint à son secours
pour y réussir.
Vénus, toujours pleine de ressentiment du mépris que Mentor et Télémaque
avaient témoigné pour le culte qu'on lui rendait dans l'île de Chypre,
ne pouvait se consoler de voir que ces deux téméraires mortels eussent
échappé aux vents et à la mer dans la tempête excitée par Neptune. Elle
en fit des plaintes amères à Jupiter : mais le père des dieux, souriant,
sans vouloir lui découvrir que Minerve, sous la figure de Mentor, avait
sauvé le fils d'Ulysse, permit à Vénus de chercher les moyens de se
venger de ces deux hommes. Elle quitte l'Olympe ; elle oublie les doux
parfums qu'on brûle sur ses autels à Paphos, à Cythère et à Idalie ; elle
vole dans son char attelé de colombes ; elle appelle son fils ; et, la
douleur répandant sur son visage de nouvelles grâces, elle parla ainsi:
Vois-tu, mon fils ? ces deux hommes qui méprisent ta puissance et la
mienne ? Qui voudra désormais nous adorer*? Va, perce de tes flèches ces
deux cœurs insensibles : descends avec moi dans cette île ; je parlerai à
Calypso. Elle dit ; et, fendant les airs dans un nuage tout doré, elle se
présenta à Calypso, qui, dans ce moment, était seule au bord d'une
fontaine assez loin de sa grotte.
Malheureuse déesse, lui dit-elle, l'ingrat Ulysse vous a méprisée ; son
fils, encore plus dur que lui, vous prépare un semblable mépris ; mais
l'Amour vient lui-même pour vous venger. Je vous le laisse : il demeurera
parmi vos nymphes, comme autrefois l'enfant Bacchus fut nourri par les
nymphes de l'île de Naxos[28]. Télémaque le verra comme un enfant
ordinaire ; il ne pourra s'en défier, et il sentira bientôt son pouvoir.
Elle dit ; et, remontant dans ce nuage doré d'où elle était sortie, elle
laissa près elle une odeur d'ambroisie dont tous les bois de Calypso
furent parfumés*.
L'amour demeura entre les bras de Calypso. Quoique déesse, elle sentit
la flamme qui coulait déjà dans son sein. Pour se soulager, elle le
donna aussitôt à la nymphe qui était auprès d'elle, nommée Eucharis.
Mais, hélas ! dans la suite, combien de fois se repentit-elle de l'avoir
fait ! D'abord rien ne paraissait plus innocent, plus doux, plus aimable,
plus ingénu et plus gracieux, que cet enfant. A le voir enjoué,
flatteur, toujours riant, on aurait cru qu'il ne pouvait donner que du
plaisir : mais à peine s'était-on fié à ses caresses, qu'on y sentait je
ne sais quoi d'empoisonné. L'enfant malin et trompeur ne caressait que
pour trahir ; et il ne riait jamais que des maux cruels qu'il avait
faits, ou qu'il voulait faire. Il n'osait approcher de Mentor, dont la
sévérité l'épouvantait ; et il sentait que cet inconnu était
invulnérable, en sorte qu'aucune de ses flèches n'aurait pu le percer.
Pour les nymphes, elles sentirent bientôt les feux que cet enfant
trompeur allume ; mais elles cachaient avec soin la plaie profonde qui
s'envenimait dans leurs cœurs.
Cependant Télémaque, voyant cet enfant qui se jouait avec les nymphes,
fut surpris de sa douceur et de sa beauté. Il l'embrasse, il le prend
tantôt sur ses genoux, tantôt entre ses bras ; il sent en lui-même une
inquiétude dont il ne peut trouver la cause. Plus il cherche à se jouer
innocemment, plus il se trouble et s'amollit. Voyez-vous ces nymphes?
disait-il à Mentor : combien sont-elles différentes de ces femmes de
l'île de Chypre, dont la beauté était choquante à cause de leur
immodestie ! Ces beautés immortelles montrent une innocence, une
modestie, une simplicité qui charme. Parlant ainsi, il rougissait sans
savoir pourquoi. Il ne pouvait s'empêcher de parler ; mais à peine
avait-il commencé, qu'il ne pouvait continuer : ses paroles étaient
entrecoupées, obscures, et quelquefois elles n'avaient aucun sens.
Mentor lui dit : O Télémaque, les dangers de l'île de Chypre n'étaient
rien, si on les compare à ceux dont vous ne vous défiez pas maintenant.
Le vice grossier fait horreur ; l'impudence brutale donne de
l'indignation ; mais la beauté modeste est bien plus dangereuse : en
l'aimant, on croit n'aimer que la vertu ; et insensiblement on se laisse
aller aux appas trompeurs d'une passion qu'on n'aperçoit que quand il
n'est presque plus temps de l'éteindre. Fuyez, ô mon cher Télémaque,
fuyez ces nymphes, qui ne sont si discrètes que pour vous mieux tromper;
fuyez les dangers de votre jeunesse : mais surtout fuyez cet enfant que
vous ne connaissez pas. C'est l'Amour, que Vénus, sa mère, est venue
apporter dans cette île, pour se venger du mépris que vous avez témoigné
pour le culte qu'on lui rend à Cythère : il a blessé le cœur de la déesse
Calypso ; elle est passionnée pour vous : il a brûlé toutes les nymphes
qui l'environnent ; vous brûlez vous-même, ô malheureux jeune homme,
presque sans le savoir.
Télémaque interrompait souvent Mentor, en lui disant : Pourquoi ne
demeurerions-nous pas dans cette île ? Ulysse ne vit plus ; il doit être
depuis longtemps enseveli dans les ondes : Pénélope, ne voyant revenir ni
lui ni moi, n'aura pu résister à tant de prétendants : son père Icare
l'aura contrainte d'accepter un nouvel époux. Retournerai-je à Ithaque
pour la voir engagée dans de nouveaux liens, et manquant à la foi
qu'elle avait donnée à mon père ! Les Ithaciens ont oublié Ulysse. Nous
ne pourrions y retourner que pour chercher une mort assurée, puisque les
amants de Pénélope ont occupé toutes les avenues du port, pour mieux
assurer notre perte à notre retour.
Mentor répondait : Voilà l'effet d'une aveugle passion. On cherche avec
subtilité toutes les raisons qui la favorisent, et on se détourne de
peur de voir toutes celles qui la condamnent. On n'est plus ingénieux
que pour se tromper, et pour étouffer ses remords. Avez-vous oublié tout
ce que les dieux ont fait pour vous ramener dans votre patrie ? Comment
êtes-vous sorti de la Sicile ? Les malheurs que vous avez éprouvés en
Égypte ne se sont-ils pas tournés tout à coup en prospérités ? Quelle
main inconnue vous a enlevé à tous les dangers qui menaçaient votre tête
dans la ville de Tyr ? Après tant de merveilles, ignorez-vous encore ce
que les destinées vous ont préparé ? Mais que dis-je ? vous en êtes
indigne. Pour moi, je pars, et je saurai bien sortir de cette île. Lâche
fils d'un père si sage et si généreux ! menez ici une vie molle et sans
honneur au milieu des femmes ; faites, malgré les dieux, ce que votre
père crut indigne de lui.
Ces paroles de mépris percèrent Télémaque jusqu'au fond du cœur. Il se
sentait attendri pour Mentor ; sa douleur était mêlée de honte ; il
craignait l'indignation et le départ de cet homme si sage à qui il
devait tant : mais une passion naissante, et qu'il ne connaissait pas
lui-même, faisait qu'il n'était plus le même homme. Quoi donc ! disait-il
à Mentor, les larmes aux yeux, vous ne comptez pour rien l'immortalité
qui m'est offerte par la déesse ? Je compte pour rien, répondait Mentor,
tout ce qui est contre la vertu et contre les ordres des dieux. La vertu
vous rappelle dans votre patrie pour revoir Ulysse et Pénélope ; la vertu
vous défend de vous abandonner à une folle passion. Les dieux, qui vous
ont délivré de tant de périls pour vous préparer une gloire égale à
celle de votre père, vous ordonnent de quitter cette île. L'Amour seul,
ce honteux tyran, peut vous y retenir. Hé ! que feriez-vous d'une vie
immortelle, sans liberté, sans vertu, sans gloire ? Cette vie serait
encore plus malheureuse, en ce qu'elle ne pourrait finir.
Télémaque ne répondait à ce discours que par des soupirs. Quelquefois il
aurait souhaité que Mentor l'eût arraché malgré lui de cette île;
quelquefois il lui tardait que Mentor fût parti, pour n'avoir plus
devant ses yeux cet ami sévère qui lui reprochait sa faiblesse. Toutes
ces pensées contraires agitaient tour à tour son cœur, et aucune n'y
était constante : son cœur était comme la mer, qui est le jouet de tous
les vents contraires. Il demeurait souvent étendu et immobile sur le
rivage de la mer, souvent dans le fond de quelque bois sombre, versant
des larmes amères et poussant des cris semblables aux rugissements d'un
lion. Il était devenu maigre, ses yeux creux étaient pleins d'un feu
dévorant ; à le voir pâle, abattu et défiguré, on aurait cru que ce
n'était point Télémaque. Sa beauté, son enjouement, sa noble fierté,
s'enfuyaient loin de lui. Il périssait : tel qu'une fleur qui étant
épanouie le matin, répand ses doux parfums dans la campagne, et se
flétrit peu à peu vers le soir, ses vives couleurs s'effacent ; elle
languit, elle se dessèche, et sa belle tête se penche, ne pouvant plus
se soutenir : ainsi le fils d'Ulysse était aux portes de la mort.
Mentor, voyant que Télémaque ne pouvait résister à la violence de sa
passion, conçut un dessein plein d'adresse pour le délivrer d'un si
grand danger. Il avait remarqué que Calypso aimait éperdument Télémaque,
et que Télémaque n'aimait pas moins la jeune nymphe Eucharis ; car le
cruel Amour, pour tourmenter les mortels, fait qu'on n'aime guère la
personne dont on est aimé. Mentor résolut d'exciter la jalousie de
Calypso. Eucharis devait emmener Télémaque dans une chasse. Mentor dit à
Calypso : J'ai remarqué dans Télémaque une passion pour la chasse, que je
n'avais jamais vue en lui ; ce plaisir commence à le dégoûter de tout
autre : il n'aime plus que les forêts et les montagnes les plus sauvages.
Est-ce vous, ô déesse, qui lui inspirez cette grande ardeur?
Calypso sentit un dépit cruel en écoutant ces paroles, et elle ne put se
retenir. Ce Télémaque, répondit-elle, qui a méprisé tous les plaisirs de
l'île de Chypre, ne peut résister à la médiocre beauté d'une de mes
nymphes. Comment ose-t-il se vanter d'avoir fait tant d'actions
merveilleuses, lui dont le cœur s'amollit lâchement par la volupté, et
qui ne semble né que pour passer une vie obscure au milieu des femmes?
Mentor, remarquant avec plaisir combien la jalousie troublait le cœur de
Calypso, n'en dit pas davantage, de peur de la mettre en défiance de
lui ; il lui montrait seulement le visage triste et abattu. La déesse lui
découvrait ses peines sur toutes les choses qu'elle voyait, et elle
faisait sans cesse des plaintes nouvelles. Cette chasse, dont Mentor
l'avait avertie, acheva de la mettre en fureur. Elle sut que Télémaque
n'avait cherché qu'à se dérober aux autres nymphes pour parler à
Eucharis. On proposait même déjà une seconde chasse, où elle prévoyait
qu'il ferait comme dans la première. Pour rompre les mesures de
Télémaque, elle déclara qu'elle en voulait être. Puis, tout à coup, ne
pouvant plus modérer son ressentiment, elle lui parla ainsi:
Est-ce donc ainsi, ô jeune téméraire, que tu es venu dans mon île pour
échapper au juste naufrage que Neptune te préparait, et à la vengeance
des dieux ? N'es-tu entré dans cette île, qui n'est ouverte à aucun
mortel que pour mépriser ma puissance et l'amour que je t'ai témoigné ? O
divinités de l'Olympe et du Styx, écoutez une malheureuse déesse!
hâtez-vous de confondre ce perfide, cet ingrat, cet impie. Puisque tu es
encore plus dur et plus injuste que ton père, puisses-tu souffrir des
maux encore plus longs et plus cruels que les siens ! Non, non, que
jamais tu ne revoies ta patrie, cette pauvre et misérable Ithaque, que
tu n'as point eu honte de préférer à l'immortalité ! ou plutôt que tu
périsses, en la voyant de loin, au milieu de la mer ; et que ton corps,
devenu le jouet des flots, soit rejeté, sans espérance de sépulture, sur
le sable de ce rivage ! Que mes yeux le voient mangé par les vautours!
Celle que tu aimes le verra aussi ; elle le verra : elle en aura le cœur
déchiré ; et son désespoir fera mon bonheur!
En parlant ainsi, Calypso avait les yeux rouges et enflammés : ses
regards ne s'arrêtaient jamais en aucun endroit ; ils avaient je ne sais
quoi de sombre et de farouche. Ses joues tremblantes étaient couvertes
de taches noires et livides*; elles changeaient à chaque moment de
couleur. Souvent une pâleur mortelle se répandait sur tout son visage:
ses larmes ne coulaient plus, comme autrefois, avec abondance : la rage
et le désespoir semblaient en avoir tari la source, et à peine en
coulait-il quelqu'une sur ses joues. Sa voix était rauque, tremblante et
entrecoupée. Mentor observait tous ses mouvements, et ne parlait plus à
Télémaque. Il le traitait comme un malade désespéré qu'on abandonne ; il
jetait souvent sur lui des regards de compassion.
Télémaque sentait combien il était coupable, et indigne de l'amitié de
Mentor. Il n'osait lever les yeux, de peur de rencontrer ceux de son
ami, dont le silence même le condamnait. Quelquefois il avait envie
d'aller se jeter à son cou, et de lui témoigner combien il était touché
de sa faute : mais il était retenu, tantôt par une mauvaise honte, et
tantôt par la crainte d'aller plus loin qu'il ne voulait pour se tirer
du péril ; car le péril lui semblait doux, et il ne pouvait encore se
résoudre à vaincre sa folle passion.
Les dieux et les déesses de l'Olympe, assemblés dans un profond silence,
avaient les yeux attachés sur l'île de Calypso, pour voir qui serait
victorieux, ou de Minerve ou de l'Amour. L'Amour, en se jouant avec les
nymphes, avait mis tout en feu dans l'île. Minerve, sous la figure de
Mentor, se servait de la jalousie, inséparable de l'amour, contre
l'Amour même. Jupiter avait résolu d'être le spectateur de ce combat, et
de demeurer neutre.
Cependant Eucharis, qui craignait que Télémaque ne lui échappât, usait
de mille artifices pour le retenir dans ses liens. Déjà elle allait
partir avec lui pour la seconde chasse, et elle était vêtue comme Diane.
Vénus et Cupidon avaient répandu sur elle de nouveaux charmes*; en sorte
que ce jour-là sa beauté effaçait celle de la déesse Calypso même.
Calypso, la regardant de loin, se regarda en même temps dans la plus
claire de ses fontaines ; et elle eut honte de se voir. Alors elle se
cacha au fond de sa grotte, et parla ainsi toute seule: