hommes. Les uns répondirent que c'était un roi qui avait sur son peuple
un empire absolu, et qui était victorieux de tous ses ennemis. D'autres
soutinrent que c'était un homme si riche, qu'il pouvait contenter tous
ses désirs. D'autres dirent que c'était un homme qui ne se mariait
point, et qui voyageait pendant toute sa vie en divers pays, sans être
jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que
c'était un Barbare, qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, était
indépendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que
c'était un homme nouvellement affranchi, parce qu'en sortant des
rigueurs de la servitude il jouissait plus qu'aucun autre des douceurs
de la liberté. D'autres enfin s'avisèrent de dire que c'était un homme
mourant, parce que la mort le délivrait de tout, et que tous les hommes
ensemble n'avaient plus aucun pouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu,
je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avais pas oublié ce que
Mentor m'avait dit souvent. Le plus libre de tous les hommes,
répondis-je, est celui qui peut être libre dans l'esclavage même. En
quelque pays et en quelque condition qu'on soit, on est très-libre,
pourvu qu'on craigne les dieux, et qu'on ne craigne qu'eux. En un mot,
l'homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute crainte et de
tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et à sa raison. Les vieillards
s'entre-regardèrent en souriant, et furent surpris de voir que ma
réponse fût précisément celle de Minos.
Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : Quel est le plus
malheureux de tous les hommes ? Chacun disait ce qui lui venait dans
l'esprit. L'un disait : C'est un homme qui n'a ni biens, ni santé, ni
honneur. Un autre disait : C'est un homme qui n'a aucun ami. D'autres
soutenaient que c'est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de
lui. Il vint un sage de l'île de Lesbos[26], qui dit : Le plus malheureux
de tous les hommes est celui qui croit l'être ; car le malheur dépend
moins des choses qu'on souffre, que de l'impatience avec laquelle on
augmente son malheur. A ces mots, toute l'assemblée se récria ; on
applaudit, et chacun crut que ce sage Lesbien remporterait le prix sur
cette question. Mais on me demanda ma pensée, et je répondis, suivant
les maximes de Mentor : Le plus malheureux de tous les hommes est un roi
qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables : il est
doublement malheureux par son aveuglement ; ne connaissant pas son
malheur, il ne peut s'en guérir ; il craint même de le connaître. La
vérité ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu'à lui. Il
est tyrannisé par ses passions ; il ne connaît point ses devoirs ; il n'a
jamais goûté le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la
pure vertu. Il est malheureux, et digne de l'être : son malheur augmente
tous les jours ; il court à sa perte, et les dieux se préparent à le
confondre par une punition éternelle. Toute l'assemblée avoua que
j'avais vaincu le sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que
j'avais rencontré le vrai sens de Minos.
Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable:
d'un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre ; de l'autre,
un roi sans expérience de la guerre, mais propre à policer sagement les
peuples dans la paix. La plupart répondirent que le roi invincible dans
la guerre était préférable. A quoi sert, disaient-ils, d'avoir un roi
qui sache bien gouverner en paix, s'il ne sait pas défendre le pays
quand la guerre vient ? Les ennemis le vaincront, et réduiront son
peuple en servitude. D'autres soutenaient, au contraire, que le roi
pacifique serait meilleur, parce qu'il craindrait la guerre, et
l'éviterait par ses soins. D'autres disaient qu'un roi conquérant
travaillerait à la gloire de son peuple aussi bien qu'à la sienne, et
qu'il rendrait ses sujets maîtres des autres nations ; au lieu qu'un roi
pacifique les tiendrait dans une honteuse lâcheté.
On voulut savoir mon sentiment. Je répondis ainsi : Un roi qui ne sait
gouverner que dans la paix ou dans la guerre, et qui n'est pas capable
de conduire son peuple dans ces deux états, n'est qu'à demi roi. Mais si
vous comparez un roi qui ne sait que la guerre, à un roi sage, qui, sans
savoir la guerre, est capable de la soutenir dans le besoin par ses
généraux, je le trouve préférable à l'autre. Un roi entièrement tourné à
la guerre voudrait toujours la faire : pour étendre sa domination et sa
gloire propre, il ruinerait ses peuples. A quoi sert-il à un peuple que
son roi subjugue d'autres nations, si on est malheureux sous son règne?
D'ailleurs, les longues guerres entraînent toujours après elles beaucoup
de désordres : les victorieux mêmes se dérèglent pendant ces temps de
confusion. Voyez ce qu'il en coûte à la Grèce pour avoir triomphé de
Troie ; elle a été privée de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque
tout est en feu par la guerre, les lois, l'agriculture, les arts
languissent. Les meilleurs princes mêmes, pendant qu'ils ont une guerre
à soutenir, sont contraints de faire le plus grand des maux, qui est de
tolérer la licence, et de se servir des méchants. Combien y a-t-il de
scélérats qu'on punirait pendant la paix, et dont on a besoin de
récompenser l'audace dans les désordres de la guerre ! Jamais aucun
peuple n'a eu un roi conquérant, sans avoir beaucoup à souffrir de son
ambition. Un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa
nation victorieuse que les nations vaincues. Un prince qui n'a point les
qualités nécessaires pour la paix, ne peut faire goûter à ses sujets les
fruits d'une guerre heureusement finie : il est comme un homme qui
défendrait son champ contre son voisin, et qui usurperait celui du
voisin même, mais qui ne saurait ni labourer ni semer, pour recueillir
aucune moisson. Un tel homme semble né pour détruire, pour ravager, pour
renverser le monde, et non pour rendre un peuple heureux par un sage
gouvernement. Venons maintenant au roi pacifique. Il est vrai qu'il
n'est pas propre à de grandes conquêtes ; c'est-à-dire qu'il n'est pas
né pour troubler le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres
peuples que la justice ne lui a pas soumis : mais, s'il est véritablement
propre à gouverner en paix, il a toutes les qualités nécessaires pour
mettre son peuple en sûreté contre ses ennemis. Voici comment : il est
juste, modéré et commode à l'égard de ses voisins ; il n'entreprend
jamais contre eux rien qui puisse troubler sa paix ; il est fidèle dans
ses alliances. Ses alliés l'aiment, ne le craignent point, et ont une
entière confiance en lui. S'il a quelque voisin inquiet, hautain et
ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin
inquiet, et qui n'ont aucune jalousie du roi pacifique, se joignent à ce
bon roi pour l'empêcher d'être opprimé. Sa probité, sa bonne foi, sa
modération, le rendent l'arbitre de tous les États qui environnent le
sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux à tous les autres, et
sans cesse exposé à leurs ligues, celui-ci a la gloire d'être comme le
père et le tuteur de tous les autres rois. Voilà les avantages qu'il a
au dehors. Ceux dont il jouit au dedans sont encore plus solides.
Puisqu'il est propre à gouverner en paix, je dois supposer qu'il
gouverne par les plus sages lois. Il retranche le faste, la mollesse, et
tous les arts qui ne servent qu'à flatter les vices ; il fait fleurir les
autres arts qui sont utiles aux véritables besoins de la vie : surtout il
applique ses sujets à l'agriculture. Par là, il les met dans l'abondance
des choses nécessaires. Ce peuple laborieux, simple dans ses mœurs,
accoutumé à vivre de peu, gagnant facilement sa vie par la culture de
ses terres, se multiplie à l'infini. Voilà dans ce royaume un peuple
innombrable, mais un peuple sain, vigoureux, robuste, qui n'est point
amolli par les voluptés, qui est exercé à la vertu, qui n'est point
attaché aux douceurs d'une vie lâche et délicieuse, qui sait mépriser la
mort, qui aimerait mieux mourir que perdre cette liberté qu'il goûte
sous un sage roi appliqué à ne régner que pour faire régner sa raison.
Qu'un conquérant voisin attaque ce peuple, il ne le trouvera peut-être
pas assez accoutumé à camper, à se ranger en bataille, ou adresser des
machines pour assiéger une ville ; mais il le trouvera invincible par sa
multitude, par son courage, par sa patience dans les fatigues, par son
habitude de souffrir la pauvreté, par sa vigueur dans les combats, et
par une vertu que les mauvais succès mêmes ne peuvent abattre.
D'ailleurs, si le roi n'est point assez expérimenté pour commander
lui-même ses armées, il les fera commander par des gens qui en seront
capables ; et il saura s'en servir sans perdre son autorité. Cependant il
tirera du secours de ses alliés ; ses sujets aimeront mieux mourir que de
passer sous la domination d'un autre roi violent et injuste : les dieux
mêmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu
des plus grands périls. Je conclus donc que le roi pacifique qui ignore
la guerre est un roi très-imparfait, puisqu'il ne sait pas remplir une
de ses plus grandes fonctions, qui est de vaincre ses ennemis, mais
j'ajoute qu'il est néanmoins infiniment supérieur au roi conquérant qui
manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'à
la guerre.
J'aperçus dans l'assemblée beaucoup de gens qui ne pouvaient goûter cet
avis ; car la plupart des hommes, éblouis par les choses éclatantes,
comme les victoires et les conquêtes, les préfèrent à ce qui est simple,
tranquille et solide, comme la paix et la bonne police des peuples. Mais
tous les vieillards déclarèrent que j'avais parlé comme Minos.
Le premier de ces vieillards s'écria : Je vois l'accomplissement d'un
oracle d'Apollon, connu dans toute notre île. Minos avait consulté le
dieu, pour savoir combien de temps sa race régnerait, suivant les lois
qu'il venait d'établir. Le dieu lui répondit : Les tiens cesseront de
régner quand un étranger entrera dans ton île pour y faire régner tes
lois. Nous avions craint que quelque étranger ne vînt faire la conquête
de l'île de Crète ; mais le malheur d'Idoménée, et la sagesse du fils
d'Ulysse, qui entend mieux que nul autre mortel les lois de Minos, nous
montrent le sens de l'oracle. Que tardons-nous à couronner celui que les
destins nous donnent pour roi?
Aussitôt les vieillards sortent de l'enceinte du bois sacré ; et le
premier, me prenant par la main, annonce au peuple déjà impatient, dans
l'attente d'une décision, que j'avais remporté le prix. A peine
acheva-t-il de parler, qu'on entendit un bruit confus de toute
l'assemblée. Chacun pousse des cris de joie. Tout le rivage et toutes
les montagnes voisines retentissent de ce cri : Que le fils d'Ulysse,
semblable à Minos, règne sur les Crétois!
J'attendis un moment, et je faisais signe de la main pour demander qu'on
m'écoutât. Cependant Mentor me disait à l'oreille : Renoncez-vous à votre
patrie ? l'ambition de régner vous fera-t-elle oublier Pénélope, qui vous
attend comme sa dernière espérance, et le grand Ulysse, que les dieux
avaient résolu de vous rendre ? Ces paroles percèrent mon cœur, et me
soutinrent contre le vain désir de régner.
Cependant un profond silence de toute cette tumultueuse assemblée me
donna le moyen de parler ainsi : O illustres Crétois, je ne mérite point
de vous commander. L'oracle qu'on vient de rapporter marque bien que la
race de Minos cessera de régner quand un étranger entrera dans cette île
et y fera régner les lois de ce sage roi ; mais il n'est pas dit que cet
étranger régnera. Je veux croire que je suis cet étranger marqué par
l'oracle. J'ai accompli la prédiction ; je suis venu dans cette île ; j'ai
découvert le vrai sens des lois, et je souhaite que mon explication
serve à les faire régner avec l'homme que vous choisirez. Pour moi, je
préfère ma patrie, la pauvre, la petite île d'Ithaque, aux cent villes
de Crète, à la gloire et à l'opulence de ce beau royaume. Souffrez que
je suive ce que les destins ont marqué. Si j'ai combattu dans vos jeux,
ce n'était pas dans l'espérance de régner ici ; c'était pour mériter
votre estime et votre compassion ; c'était afin que vous me donnassiez
les moyens de retourner promptement au lieu de ma naissance. J'aime
mieux obéir à mon père Ulysse, et consoler ma mère Pénélope, que régner
sur tous les peuples de l'univers. O Crétois, vous voyez le fond de mon
cœur : il faut que je vous quitte ; mais la mort seule pourra finir ma
reconnaissance. Oui, jusques au dernier soupir, Télémaque aimera les
Crétois, et s'intéressera à leur gloire comme à la sienne propre.
A peine eus-je parlé qu'il s'éleva dans toute l'assemblée un bruit
sourd, semblable à celui des vagues de la mer qui s'entre-choquent dans
une tempête. Les uns disaient : Est-ce quelque divinité sous une figure
humaine ? D'autres soutenaient qu'ils m'avaient vu en d'autres pays, et
qu'ils me reconnaissaient. D'autres s'écriaient : il faut le contraindre
de régner ici. Enfin, je repris la parole, et chacun se hâta de se
taire, ne sachant si je n'allais point accepter ce que j'avais refusé
d'abord. Voici les paroles que je leur dis:
Souffrez, ô Crétois, que je vous dise ce que je pense. Vous êtes le plus
sage de tous les peuples ; mais la sagesse demande, ce me semble, une
précaution qui vous échappe. Vous devez choisir, non pas l'homme qui
raisonne le mieux sur les lois, mais celui qui les pratique avec la plus
constante vertu. Pour moi, je suis jeune, par conséquent sans
expérience, exposé à la violence des passions, et plus en état de
m'instruire en obéissant, pour commander un jour, que de commander
maintenant. Ne cherchez donc pas un homme qui ait vaincu les autres dans
ces jeux d'esprit et de corps, mais qui se soit vaincu lui-même:
cherchez un homme qui ait vos lois écrites dans le fond de son cœur, et
dont toute la vie soit la pratique de ces lois ; que ses actions, plutôt
que ses paroles, vous le fassent choisir.
Tous les vieillards, charmés de ce discours, et voyant toujours croître
les applaudissements de l'assemblée me dirent : Puisque les dieux nous
ôtent l'espérance de vous voir régner au milieu de nous, du moins
aidez-nous à trouver un roi qui fasse régner nos lois. Connaissez-vous
quelqu'un qui puisse commander avec cette modération ? Je connais, leur
dis-je d'abord, un homme de qui je tiens tout ce que vous avez estimé en
moi ; c'est sa sagesse, et non pas la mienne, qui vient de parler ; il m'a
inspiré toutes les réponses que vous venez d'entendre.
En même temps toute l'assemblée jeta les yeux sur Mentor, que je
montrais, le tenant par la main. Je racontais les soins qu'il avait eus
de mon enfance, les périls dont il m'avait délivré, les malheurs qui
étaient venus fondre sur moi dès que j'avais cessé de suivre ses
conseils.
D'abord on ne l'avait point regardé, à cause de ses habits simples et
négligés, de sa contenance modeste, de son silence presque continuel, de
son air froid et réservé. Mais quand on s'appliqua à le regarder, on
découvrit dans son visage je ne sais quoi de ferme et d'élevé ; on
remarqua la vivacité de ses yeux, et la vigueur avec laquelle il faisait
jusqu'aux moindres actions. On le questionna ; il fut admiré : on résolut
de le faire roi. Il s'en défendit sans s'émouvoir : il dit qu'il
préférait les douceurs d'une vie privée à l'éclat de la royauté, que les
meilleurs rois étaient malheureux en ce qu'ils ne faisaient presque
jamais les biens qu'ils voulaient faire, et qu'ils faisaient souvent,
par la surprise des flatteurs, les maux qu'ils ne voulaient pas. Il
ajouta que si la servitude est misérable, la royauté ne l'est pas moins,
puisqu'elle est une servitude déguisée. Quand on est roi, disait-il, on
dépend de tous ceux dont on a besoin pour se faire obéir. Heureux celui
qui n'est point obligé de commander ! Nous ne devons qu'à notre seule
patrie, quand elle nous confie l'autorité, le sacrifice de notre liberté
pour travailler au bien public.
Alors les Crétois, ne pouvant revenir de leur surprise, lui demandèrent
quel homme ils devaient choisir. Un homme, répondit-il, qui vous
connaisse bien, puisqu'il faudra qu'il vous gouverne, et qu'il craigne
de vous gouverner. Celui qui désire la royauté ne la connaît pas ; et
comment en remplira-t-il les devoirs, ne les connaissant point ? Il la
cherche pour lui ; et vous devez désirer un homme qui ne l'accepte que
pour l'amour de vous.
Tous les Crétois furent dans un étrange étonnement de voir deux
étrangers qui refusaient la royauté, recherchée par tant d'autres ; ils
voulurent savoir avec qui ils étaient venus. Nausicrate, qui les avait
conduits depuis le port jusques au cirque où l'on célébrait les jeux,
leur montra Hazaël avec lequel Mentor et moi nous étions venus de l'île
de Chypre. Mais leur étonnement fut encore bien plus grand, quand ils
surent que Mentor avait été l'esclave d'Hazaël ; qu'Hazaël, touché de la
sagesse et de la vertu de son esclave, en avait fait son conseil et son
meilleur ami ; que cet esclave mis en liberté était le même qui venait de
refuser d'être roi ; et qu'Hazaël était venu de Damas en Syrie, pour
s'instruire des lois de Minos, tant l'amour de la sagesse remplissait
son cœur.
Les vieillards dirent à Hazaël : Nous n'osons vous prier de nous
gouverner, car nous jugeons que vous avez les mêmes pensées que Mentor.
Vous méprisez trop les hommes pour vouloir vous charger de les conduire:
d'ailleurs vous êtes trop détaché des richesses et de l'éclat de la
royauté, pour vouloir acheter cet éclat par les peines attachées au
gouvernement des peuples. Hazaël répondit : Ne croyez pas, ô Crétois, que
je méprise les hommes. Non, non : je sais combien il est grand de
travailler à les rendre bons et heureux ; mais ce travail est rempli de
peines et de dangers. L'éclat qui y est attaché est faux, et ne peut
éblouir que des âmes vaines. La vie est courte ; les grandeurs irritent
plus les passions, qu'elles ne peuvent les contenter : c'est pour
apprendre à me passer de ces faux biens, et non pas pour y parvenir, que
je suis venu de si loin. Adieu : je ne songe qu'à retourner dans une vie
paisible et retirée, où la sagesse nourrisse mon cœur, et où les
espérances qu'on tire de la vertu, pour une autre meilleure vie après la
mort, me consolent dans les chagrins de la vieillesse. Si j'avais
quelque chose à souhaiter, ce ne serait pas d'être roi, ce serait de ne
me séparer jamais de ces deux hommes que vous voyez.
Enfin les Crétois s'écrièrent, parlant à Mentor : Dites-nous, ô le plus
sage et le plus grand de tous les mortels, dites-nous donc qui est-ce
que nous pouvons choisir pour notre roi : nous ne vous laisserons point
aller, que vous ne nous ayez appris le choix que nous devons faire. Il
leur répondit : Pendant que j'étais dans la foule des spectateurs, j'ai
remarqué un homme qui ne témoignait aucun empressement : c'est un
vieillard assez vigoureux. J'ai demandé quel homme c'était ; on m'a
répondu qu'il s'appelait Aristodème. Ensuite j'ai entendu qu'on lui
disait que ses deux enfants étaient au nombre de ceux qui combattaient;
il a paru n'en avoir aucune joie : il a dit que, pour l'un, il ne lui
souhaitait point les périls de la royauté, et qu'il aimait trop la
patrie pour consentir que l'autre régnât jamais. Par là j'ai compris que
ce père aimait d'un amour raisonnable l'un de ses enfants qui a de la
vertu, et qu'il ne flattait point l'autre dans ses dérèglements. Ma
curiosité augmentant, j'ai demandé quelle a été la vie de ce vieillard.
Un de vos citoyens m'a répondu : Il a longtemps porté les armes, et il
est couvert de blessures ; mais sa vertu sincère et ennemie de la
flatterie l'avait rendu incommode à Idoménée. C'est ce qui empêcha ce
roi de s'en servir dans le siége de Troie : il craignit un homme qui lui
donnerait de sages conseils qu'il ne pourrait se résoudre à suivre ; il
fut même jaloux de la gloire que cet homme ne manquerait pas d'acquérir
bientôt ; il oublia tous ses services ; il le laissa ici pauvre, méprisé
des hommes grossiers et lâches qui n'estiment que les richesses, mais
content dans sa pauvreté. Il vit gaîment dans un endroit écarté de
l'île, où il cultive son champ de ses propres mains. Un de ses fils
travaille avec lui ; ils s'aiment tendrement ; ils sont heureux. Par leur
frugalité et par leur travail, ils se sont mis dans l'abondance des
choses nécessaires à une vie simple. Le sage vieillard donne aux pauvres
malades de son voisinage tout ce qui lui reste au delà de ses besoins et
de ceux de son fils. Il fait travailler tous les jeunes gens ; il les
exhorte, il les instruit ; il juge tous les différends de son voisinage;
il est le père de toutes les familles. Le malheur de la sienne est
d'avoir un second fils qui n'a voulu suivre aucun de ses conseils. Le
père, après l'avoir longtemps souffert pour tâcher de le corriger de ses
vices, l'a enfin chassé : il s'est abandonné à une folle ambition et à
tous les plaisirs.
Voilà, ô Crétois, ce qu'on m'a raconté : vous devez savoir si ce récit
est véritable. Mais si cet homme est tel qu'on le dépeint, pourquoi
faire des jeux ? pourquoi assembler tant d'inconnus ? Vous avez au milieu
de vous un homme qui vous connaît et que vous connaissez ; qui sait la
guerre ; qui a montré son courage non-seulement contre les flèches et
contre les dards, mais contre l'affreuse pauvreté ; qui a méprisé les
richesses acquises par la flatterie ; qui aime le travail ; qui sait
combien l'agriculture est utile à un peuple ; qui déteste le faste ; qui
ne se laisse point amollir par un amour aveugle de ses enfants ; qui aime
la vertu de l'un, et qui condamne le vice de l'autre ; en un mot, un
homme qui est déjà le père du peuple. Voilà votre roi, s'il est vrai que
vous désiriez de faire régner chez vous les lois du sage Minos.
Tout le peuple s'écria : Il est vrai, Aristodème est tel que vous le
dites ; c'est lui qui est digne de régner. Les vieillards le firent
appeler : on le chercha dans la foule, où il était confondu avec les
derniers du peuple. Il parut tranquille. On lui déclara qu'on le faisait
roi. Il répondit : Je n'y puis consentir qu'à trois conditions : la
première, que je quitterai la royauté dans deux ans, si je ne vous
rends meilleurs que vous n'êtes, et si vous résistez aux lois ; la
seconde, que je serai libre de continuer une vie simple et frugale ; la
troisième, que mes enfants n'auront aucun rang et qu'après ma mort on
les traitera sans distinction, selon leur mérite, comme le reste des
citoyens.
A ces paroles, il s'éleva dans l'air mille cris de joie. Le diadème fut
mis par le chef des vieillards, gardes des lois, sur la tête
d'Aristodème. On fit des sacrifices à Jupiter et aux autres grands
dieux. Aristodème nous fit des présents, non pas avec la magnificence
ordinaire aux rois, mais avec une noble simplicité. Il donna à Hazaël
les lois de Minos écrites de la main de Minos même ; il lui donna aussi
un recueil de toute l'histoire de Crète, depuis Saturne et l'âge d'or;
il fit mettre dans son vaisseau des fruits de toutes les espèces qui
sont bonnes en Crète et inconnues dans la Syrie, et lui offrit tous les
secours dont il pourrait avoir besoin.
Comme nous pressions notre départ, il nous fit préparer un vaisseau avec
un grand nombre de bons rameurs et d'hommes armés ; il y fit mettre des
habits pour nous et des provisions. A l'instant même il s'éleva un vent
favorable pour aller à Ithaque : ce vent, qui était contraire à Hazaël,
le contraignit d'attendre. Il nous vit partir ; il nous embrassa comme
des amis qu'il ne devait jamais revoir. Les dieux sont justes,
disait-il ; ils voient une amitié qui n'est fondée que sur la vertu : un
jour ils nous réuniront ; et ces champs fortunés, où l'on dit que les
justes jouissent après la mort d'une paix éternelle, verront nos âmes se
rejoindre pour ne se séparer jamais. O si mes cendres pouvaient aussi
être recueillies avec les vôtres!... En prononçant ces mots, il versait
des torrents de larmes, et les soupirs étouffaient sa voix. Nous ne
pleurions pas moins que lui : et il nous conduisit au vaisseau.
Pour Aristodème, il nous dit : C'est vous qui venez de me faire roi;
souvenez-vous des dangers où vous m'avez mis. Demandez aux dieux qu'ils
m'inspirent la vraie sagesse, et que je surpasse autant en modération
les autres hommes, que je les surpasse en autorité. Pour moi, je les
prie de vous conduire heureusement dans votre patrie, d'y confondre
l'insolence de vos ennemis, et de vous y faire voir en paix Ulysse
régnant avec sa chère Pénélope. Télémaque, je vous donne un bon
vaisseau plein de rameurs et d'hommes armés ; ils pourront vous servir
contre ces hommes injustes qui persécutent votre mère. O Mentor, votre
sagesse, qui n'a besoin de rien, ne me laisse rien à désirer pour vous.
Allez tous deux, vivez heureux ensemble ; souvenez-vous d'Aristodème : et
si jamais les Ithaciens ont besoin des Crétois, comptez sur moi jusqu'au
dernier soupir de ma vie. Il nous embrassa ; et nous ne pûmes, en le
remerciant, retenir nos larmes.