couverts d'une écaille qui paraissait d'or et d'azur. En se jouant, ils
soulevaient les flots avec beaucoup d'écume. Après eux venaient les
Tritons, qui sonnaient de la trompette avec leurs conques recourbées.
Ils environnaient le char d'Amphitrite, traîné par des chevaux marins,
plus blancs que la neige, et qui, fendant l'onde salée, laissaient loin
derrière eux un vaste sillon dans la mer. Leurs yeux étaient enflammés
et leurs bouches étaient fumantes. Le char de la déesse était une conque
d'une merveilleuse figure ; elle était d'une blancheur plus éclatante que
l'ivoire, et les roues étaient d'or. Ce char semblait voler sur la
surface des eaux paisibles*. Une troupe de nymphes couronnées de fleurs
nageaient en foule derrière le char ; leurs beaux cheveux pendaient sur
leurs épaules et flottaient au gré du veut. La déesse tenait d'une main
un sceptre d'or pour commander aux vagues, de l'autre elle portait sur
ses genoux le petit dieu Palémon, son fils, pendant à sa mamelle. Elle
avait un visage serein et une douce majesté qui faisait fuir les vents
séditieux et toutes les noires tempêtes. Les Tritons conduisaient les
chevaux, et tenaient les rênes dorées ; une grande voile de pourpre
flottait dans l'air au-dessus du char ; elle était à demi enflée par le
souffle d'une multitude de petits zéphyrs qui s'efforçaient de la
pousser par leurs haleines. On voyait au milieu des airs Éole empressé,
inquiet et ardent. Son visage ridé et chagrin, sa voix menaçante, ses
sourcils épais et pendants, ses yeux pleins d'un feu sombre et austère,
tenaient en silence les fiers aquilons et repoussaient tous les nuages.
Les immenses baleines et tous les monstres marins, faisant avec leurs
narines un flux et reflux de l'onde amère, sortaient à la hâte de leurs
grottes profondes pour voir la déesse.
LIVRE CINQUIÈME.
SOMMAIRE.
Suite du récit de Télémaque.--Tableau de l'île de Crète.--Télémaque, à
son arrivée dans l'île, apprend qu'Idoménée, qui en était le roi, vient
de sacrifier son fils unique pour accomplir un vœu indiscret, et que les
Crétois, voulant venger le fils immolé, ont forcé le père à quitter le
pays ; qu'après bien des incertitudes, ils se sont assemblés pour élire
un roi nouveau.--Télémaque est admis dans cette assemblée ; il y remporte
le prix à divers jeux et résout avec une rare sagesse les questions
proposées aux concurrents par les vieillards, juges de l'île.--La
couronne de Crète est offerte à Télémaque qui la refuse.--On propose
ensuite d'élire Mentor qui refuge aussi la royauté.--Enfin le choix du
nouveau roi est laissé à Mentor qui propose Aristodème.--Celui-ci est
proclamé roi.--Mentor et Télémaque s'embarquent pour Ithaque sur un
vaisseau crétois.--Neptune suscite une horrible tempête qui brise leur
vaisseau.--Télémaque et Mentor s'attachent aux débris du vaisseau et,
poussés par les flots, abordent dans l'île de Calypso.
Après que nous eûmes admiré ce spectacle, nous commençâmes à découvrir
les montagnes de Crète[24], que nous avions encore assez de peine à
distinguer des nuées du ciel et des flots de la mer. Bientôt nous vîmes
le sommet du mont Ida, qui s'élève au-dessus des autres montagnes de
l'île, comme un vieux cerf dans une forêt porte son bois rameux
au-dessus des têtes des jeunes faons dont il est suivi. Peu à peu nous
vîmes plus distinctement les côtes de cette île, qui se présentaient à
nos yeux comme un amphithéâtre. Autant que la terre de Chypre nous avait
paru négligée et inculte, autant celle de Crète se montrait ornée de
tous les fruits par le travail de ses habitants. De tous côtés, nous
remarquions des villages bien bâtis, des bourgs qui égalaient des
villes, et des villes superbes. Nous ne trouvions aucun champ où la main
du diligent laboureur ne fût imprimée ; partout la charrue avait laissé
de creux sillons : les ronces, les épines, et toutes les plantes qui
occupent inutilement la terre, sont inconnues en ce pays. Nous
considérions avec plaisir les creux vallons où les troupeaux de bœufs
mugissaient dans les gras herbages le long des ruisseaux ; les moutons
paissants sur le penchant d'une colline ; les vastes campagnes couvertes
de jaunes épis, riches dons de la féconde Cérès ; enfin les montagnes
ornées de pampre et de grappes d'un raisin déjà coloré qui promettait
aux vendangeurs les doux présents de Bacchus, pour charmer les soucis
des hommes.
Mentor nous dit qu'il avait été autrefois en Crète, et il nous expliqua
ce qu'il en connaissait. Cette île, disait-il, admirée de tous les
étrangers, et fameuse par ses cent villes, nourrit sans peine tous ses
habitants, quoiqu'ils soient innombrables*. C'est que la terre ne se
lasse jamais de répandre ses biens sur ceux qui la cultivent*; son sein
fécond ne peut s'épuiser. Plus il y a d'hommes dans un pays, pourvu
qu'ils soient laborieux, plus ils jouissent de l'abondance. Ils n'ont
jamais besoin d'être jaloux les uns des autres : la terre, cette bonne
mère, multiplie ses dons selon le nombre de ses enfants qui méritent ses
fruits par leur travail. L'ambition et l'avarice des hommes sont les
seules sources de leur malheur : les hommes veulent tout avoir, et ils se
rendent malheureux par le désir du superflu ; s'ils voulaient vivre
simplement, et se contenter de satisfaire aux vrais besoins, on verrait
partout l'abondance, la joie, la paix et l'union.
C'est ce que Minos, le plus sage et le meilleur de tous les rois, avait
compris. Tout ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette île est
le fruit de ses lois. L'éducation qu'il faisait donner aux enfants rend
les corps sains et robustes : on les accoutume d'abord à une vie simple,
frugale et laborieuse ; on suppose que toute volupté amollit le corps et
l'esprit ; on ne leur propose jamais d'autre plaisir que celui d'être
invincibles par la vertu, et d'acquérir beaucoup de gloire. On ne met
pas seulement ici le courage à mépriser la mort dans les dangers de la
guerre, mais encore à fouler aux pieds les trop grandes richesses et les
plaisirs honteux. Ici on punit trois vices qui sont impunis chez les
autres peuples : l'ingratitude, la dissimulation et l'avarice.
Pour le faste et la mollesse, on n'a jamais besoin de les réprimer, car
ils sont inconnus en Crète. Tout le monde y travaille, et personne ne
songe à s'y enrichir ; chacun se croit assez payé de son travail par une
vie douce et réglée, où l'on jouit en paix et avec abondance de tout ce
qui est véritablement nécessaire à la vie. On n'y souffre ni meubles
précieux, ni habits magnifiques, ni festins délicieux, ni palais dorés.
Les habits sont de laine fine et de belles couleurs, mais tout unis et
sans broderie. Les repas y sont sobres ; on y boit peu de vin : le bon
pain en fait la principale partie, avec les fruits que les arbres
offrent comme d'eux-mêmes, et le lait des troupeaux. Tout au plus on y
mange un peu de grosse viande sans ragoût ; encore même a-t-on soin de
réserver ce qu'il y a de meilleur dans les grands troupeaux de bœufs
pour faire fleurir l'agriculture. Les maisons y sont propres, commodes,
riantes, mais sans ornements. La superbe architecture n'y est pas
ignorée ; mais elle est réservée pour les temples des dieux : et les
hommes n'oseraient avoir des maisons semblables à celles des immortels.
Les grands biens des Crétois sont la santé, la force, le courage, la
paix et l'union des familles, la liberté de tous les citoyens,
l'abondance des choses nécessaires, le mépris des superflues, l'habitude
du travail et l'horreur de l'oisiveté, l'émulation pour la vertu la
soumission aux lois, et la crainte des justes dieux.
Je lui demandai en quoi consistait l'autorité du roi ; et il me répondit:
Il peut tout sur les peuples ; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a
une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il
veut faire le mal. Les lois lui confient les peuples comme le plus
précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le père de ses
sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve, par sa sagesse et par sa
modération, à la félicité de tant d'hommes ; et non pas que tant d'hommes
servent, par leur misère et par leur servitude lâche, à flatter
l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Le roi ne doit rien avoir
au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire, ou pour le soulager
dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de
celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs, le roi doit être plus
sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur,
qu'aucun autre. Il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs,
mais plus de sagesse, de vertu et de gloire, que le reste des hommes. Il
doit être au dehors le défenseur de la patrie, en commandant les armées;
et au dedans, le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et
heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi ; il
ne l'est que pour être l'homme des peuples : c'est aux peuples qu'il doit
tout son temps, tous ses soins, toute son affection ; et il n'est digne
de la royauté qu'autant qu'il s'oublie lui-même pour se sacrifier au
bien public. Minos n'a voulu que ses enfants régnassent après lui, qu'à
condition qu'ils régneraient suivant ses maximes : il aimait encore plus
son peuple que sa famille. C'est par une telle sagesse qu'il a rendu la
Crète si puissante et si heureuse ; c'est par cette modération qu'il a
effacé la gloire de tous les conquérants qui veulent faire servir les
peuples à leur propre grandeur, c'est-à-dire à leur vanité ; enfin, c'est
par sa justice qu'il a mérité d'être aux enfers le souverain juge des
morts.
Pendant que Mentor faisait ce discours, nous abordâmes dans l'île. Nous
vîmes le fameux labyrinthe, ouvrage des mains de l'ingénieux Dédale, et
qui était une imitation du grand labyrinthe que nous avions vu en
Égypte. Pendant que nous considérions ce curieux édifice, nous vîmes le
peuple qui couvrait le rivage, et qui accourait en foule dans un lieu
assez voisin du bord de la mer. Nous demandâmes la cause de cet
empressement ; et voici ce qu'un Crétois, nommé Nausicrate, nous raconta:
Idoménée, fils de Deucalion et petit-fils de Minos, dit-il, était allé,
comme les autres rois de la Grèce, au siége de Troie. Après la ruine de
cette ville, il fit voile pour revenir en Crète ; mais la tempête fut si
violente, que le pilote de son vaisseau, et tous les autres qui étaient
expérimentés dans la navigation, crurent que leur naufrage était
inévitable. Chacun avait la mort devant les yeux ; chacun voyait les
abîmes ouverts pour l'engloutir ; chacun déplorait son malheur,
n'espérant pas même le triste repos des ombres qui traversent le Styx
après avoir reçu la sépulture. Idoménée, levant les yeux et les mains
vers le ciel, invoquait Neptune : O puissant dieu, s'écriait-il, toi qui
tiens l'empire des ondes, daigne écouter un malheureux ! Si tu me fais
revoir l'île de Crète, malgré la fureur des vents, je t'immolerai la
première tête qui se présentera à mes yeux.
Cependant son fils, impatient de revoir son père, se hâtait d'aller au
devant de lui pour l'embrasser : malheureux, qui ne savait pas que
c'était courir à sa perte ! Le père, échappé à la tempête, arrivait dans
le port désiré, il remerciait Neptune d'avoir écouté ses vœux : mais
bientôt il sentit combien ses vœux lui étaient funestes. Un
pressentiment de son malheur lui donnait un cuisant repentir de son vœu
indiscret ; il craignait d'arriver parmi les siens, et il appréhendait de
revoir ce qu'il avait de plus cher au monde. Mais la cruelle Némésis,
déesse impitoyable, qui veille pour punir les hommes, et surtout les
orgueilleux, poussait d'une main fatale et invisible Idoménée. Il
arrive ; à peine ose-t-il lever les yeux : il voit son fils ; il recule,
saisi d'horreur. Ses yeux cherchent, mais en vain, quelque autre tête
moins chère qui puisse lui servir de victime.
Cependant le fils se jette à son cou, et est tout étonné que son père
réponde si mal à sa tendresse ; il le voit fondant en larmes. O mon père,
dit-il, d'où vient cette tristesse ? Après une si longue absence,
êtes-vous fâché de vous revoir dans votre royaume, et de faire la joie
de votre fils ? Qu'ai-je fait ? vous détournez vos yeux de peur de me
voir ! Le père, accablé de douleur, ne répondait rien. Enfin, après de
profonds soupirs, il dit : O Neptune, que t'ai-je promis ! à quel prix
m'as-tu garanti du naufrage ! rends-moi aux vagues et aux rochers, qui
devaient, en me brisant, finir ma triste vie ; laisse vivre mon fils ! O
dieu cruel ! tiens, voilà mon sang, épargne le sien. En parlant ainsi, il
tira son épée pour se percer ; mais ceux qui étaient autour de lui
arrêtèrent sa main.
Le vieillard Sophronyme, interprète des volontés des dieux, lui assura
qu'il pouvait contenter Neptune sans donner la mort à son fils. Votre
promesse, disait-il, a été imprudente : les dieux ne veulent point être
honorés par la cruauté ; gardez-vous bien d'ajouter à la faute de votre
promesse celle de l'accomplir contre les lois de la nature : offrez cent
taureaux plus blancs que la neige à Neptune ; faites couler leur sang
autour de son autel couronné de fleurs ; faites fumer un doux encens en
l'honneur de ce dieu.
Idoménée écoutait ce discours, la tête baissée et sans répondre : la
fureur était allumée dans ses yeux ; son visage, pâle et défiguré,
changeait à tout moment de couleur ; on voyait ses membres tremblants.
Cependant son fils lui disait : Me voici, mon père ; votre fils est prêt à
mourir pour apaiser le dieu ; n'attirez pas sur vous sa colère : je meurs
content, puisque ma mort vous aura garanti de la vôtre. Frappez, mon
père ; ne craignez point de trouver en moi un fils indigne de vous, qui
craigne de mourir.
En ce moment Idoménée, tout hors de lui, et comme déchiré par les Furies
infernales, surprend tous ceux qui l'observent de près ; il enfonce son
épée dans le cœur de cet enfant ; il la retire toute fumante et pleine de
sang, pour la plonger dans ses propres entrailles ; il est encore une
fois retenu par ceux qui l'environnent. L'enfant tombe dans son sang;
ses yeux se couvrent des ombres de la mort ; il les entr'ouvre à la
lumière ; mais à peine l'a-t-il trouvée, qu'il ne peut plus la
supporter*. Tel qu'un beau lis au milieu des champs, coupé dans sa
racine par le tranchant de la charrue, languit et ne se soutient plus*;
il n'a point encore perdu cette vive blancheur, et cet éclat qui charme
les yeux ; mais la terre ne le nourrit plus, et sa vie est éteinte : ainsi
le fils d'Idoménée, comme une jeune et tendre fleur, est cruellement
moissonné dès son premier âge. Le père, dans l'excès de sa douleur,
devient insensible ; il ne sait où il est, ni ce qu'il a fait, ni ce
qu'il doit faire ; il marche chancelant vers la ville, et demande son
fils.
Cependant le peuple, touché de compassion pour l'enfant, et d'horreur
pour l'action barbare du père, s'écrie que les dieux justes l'ont livré
aux Furies. La fureur leur fournit des armes*; ils prennent des bâtons
et des pierres ; la Discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel.
Les Crétois, les sages Crétois, oublient la sagesse qu'ils ont tant
aimée ; ils ne reconnaissent plus le petit-fils du sage Minos. Les amis
d'Idoménée ne trouvent plus de salut pour lui, qu'en le ramenant vers
ses vaisseaux : ils s'embarquent avec lui ; ils fuient à la merci des
ondes. Idoménée, revenant à soi, les remercie de l'avoir arraché d'une
terre qu'il a arrosée du sang de son fils, et qu'il ne saurait plus
habiter. Les vents les conduisent vers l'Hespérie, et ils vont fonder un
nouveau royaume dans le pays des Salentins[25].
Cependant les Crétois, n'ayant plus de roi pour les gouverner, ont
résolu d'en choisir un qui conserve dans leur pureté les lois établies.
Voici les mesures qu'ils ont prises pour faire ce choix. Tous les
principaux citoyens des cent villes sont assemblés ici. On a déjà
commencé par des sacrifices ; on a assemblé tous les sages les plus
fameux des pays voisins, pour examiner la sagesse de ceux qui paraîtront
dignes de commander. On a préparé des jeux publics, où tous les
prétendants combattront ; car on veut donner pour prix la royauté à celui
qu'on jugera vainqueur de tous les autres, et pour l'esprit et pour le
corps. On veut un roi dont le corps soit fort et adroit, et dont l'âme
soit ornée de la sagesse et de la vertu. On appelle ici tous les
étrangers.
Après nous avoir raconté toute cette histoire étonnante, Nausicrate nous
dit : Hâtez-vous donc, ô étrangers, de venir dans notre assemblée : vous
combattrez avec les autres ; et si les dieux destinent la victoire à l'un
de vous, il régnera en ce pays. Nous le suivîmes, sans aucun désir de
vaincre, mais par la seule curiosité de voir une chose si
extraordinaire.
Nous arrivâmes à une espèce de cirque très-vaste, environné d'une
épaisse forêt*: le milieu du cirque était une arène préparée pour les
combattants ; elle était bordée par un grand amphithéâtre d'un gazon
frais sur lequel était assis et rangé un peuple innombrable. Quand nous
arrivâmes, on nous reçut avec honneur ; car les Crétois sont les peuples
du monde qui exercent le plus noblement et avec le plus de religion
l'hospitalité. On nous fit asseoir, et on nous invita à combattre.
Mentor s'en excusa sur son âge, et Hazaël sur sa faible santé. Ma
jeunesse et ma vigueur m'ôtaient toute excuse ; je jetai néanmoins un
coup d'œil sur Mentor pour découvrir sa pensée, et j'aperçus qu'il
souhaitait que je combattisse. J'acceptai donc l'offre qu'on me faisait:
je me dépouillai de mes habits : on fit couler des flots d'huile douce et
luisante sur tous les membres de mon corps*; et je me mêlai parmi les
combattants. On dit de tous côtés que c'était le fils d'Ulysse ; qui
était venu pour tâcher de remporter les prix : et plusieurs Crétois, qui
avaient été à Ithaque pendant mon enfance, me reconnurent.
Le premier combat fut celui de la lutte. Un Rhodien d'environ
trente-cinq ans surmonta tous les autres qui osèrent se présenter à lui.
Il était encore dans toute la vigueur de la jeunesse : ses bras étaient
nerveux et bien nourris ; au moindre mouvement qu'il faisait, on voyait
tous ses muscles ; il était également souple et fort. Je ne lui parus pas
digne d'être vaincu ; et, regardant avec pitié ma tendre jeunesse, il
voulut se retirer : mais je me présentai à lui. Alors nous nous saisîmes
l'un l'autre*; nous nous serrâmes à perdre la respiration. Nous étions
épaule contre épaule, pied contre pied*, tous les nerfs tendus, et les
bras entrelacés comme des serpents, chacun s'efforçant d'enlever de
terre son ennemi. Tantôt il essayait de me surprendre en me poussant du
côté droit ; tantôt il s'efforçait de me pencher du côté gauche. Pendant
qu'il me tâtait ainsi, je le poussai avec tant de violence, que ses
reins plièrent : il tomba sur l'arène, et m'entraîna sur lui. En vain il
tâcha de me mettre dessous ; je le tins immobile sous moi ; tout le
peuple cria : Victoire au fils d'Ulysse ! Et j'aidai au Rhodien confus à
se relever.
Le combat du ceste fut plus difficile. Le fils d'un riche citoyen de
Samos avait acquis une haute réputation dans ce genre de combat. Tous
les autres lui cédèrent ; il n'y eut que moi qui espérai la victoire.
D'abord il me donna dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui
me firent vomir le sang, et qui répandirent sur mes yeux un épais nuage.
Je chancelai ; il me pressait, et je ne pouvais plus respirer : mais je
fus ranimé par la voix de Mentor, qui me criait : O fils d'Ulysse,
seriez-vous vaincu ? La colère me donna de nouvelles forces*; j'évitai
plusieurs coups dont j'aurais été accablé. Aussitôt que le Samien
m'avait porté un faux coup, et que son bras s'allongeait en vain, je le
surprenais dans cette posture penchée : déjà il reculait, quand je
haussai mon ceste pour tomber sur lui avec plus de force : il voulut
s'esquiver, et perdant l'équilibre, il me donna le moyen de le
renverser. A peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main
pour le relever. Il se redressa lui-même, couvert de poussière et de
sang, sa honte fut extrême, mais il n'osa renouveler le combat:
Aussitôt on commença les courses des chariots, que l'on distribua au
sort. Le mien se trouva le moindre pour la légèreté des roues et pour la
vigueur des chevaux. Nous partons : un nuage de poussière vole, et couvre
le ciel*. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. Un
jeune Lacédémonien, nommé Cranter, laissait d'abord tous les autres
derrière lui. Un Crétois, nommé Polyclète, le suivait de près.
Hippomaque, parent d'Idoménée, qui aspirait à lui succéder, lâchant les
rênes à ses chevaux fumants de sueur, était tout penché sur leurs crins
flottants ; et le mouvement des roues de son chariot était si rapide,
qu'elles paraissaient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les
airs. Mes chevaux s'animèrent, et se mirent peu à peu en haleine ; je
laissai loin derrière moi presque tous ceux qui étaient partis avec tant
d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée, poussant trop ses chevaux, le
plus vigoureux s'abattit, et ôta, par sa chute, à son maître l'espérance
de régner. Polyclète, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir
ferme dans une secousse ; il tomba : les rênes lui échappèrent, et il fut
trop heureux de pouvoir en tombant éviter la mort. Crantor voyant avec
des yeux pleins d'indignation que j'étais tout auprès de lui*, redoubla
son ardeur : tantôt il invoquait les dieux, et leur promettait de riches
offrandes ; tantôt il parlait à ses chevaux pour les animer*: il
craignait que je ne passasse entre la borne et lui ; car mes chevaux,
mieux ménagés que les siens, étaient en état de le devancer : il ne lui
restait plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage. Pour y
réussir, il hasarda de se briser contre la borna ; il y brisa
effectivement sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour,
pour n'être pas engagé dans son désordre ; et il me vit un moment après
au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : Victoire au
fils d'Ulysse ! c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous.
Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Crétois nous
conduisirent dans un bois antique et sacré, reculé de la vue des hommes
profanes, où les vieillards, que Minos avait établis juges du peuple et
gardes des lois, nous assemblèrent. Nous étions les mêmes qui avions
combattu dans les jeux ; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le
livre où toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi
de respect et de honte, quand j'approchai de ces vieillards que l'âge
rendait vénérables, sans leur ôter la vigueur de l'esprit. Ils étaient
assis avec ordre, et immobiles dans leurs places : leurs cheveux étaient
blancs ; plusieurs n'en avaient presque plus. On voyait reluire sur leurs
visages graves une sagesse douce et tranquille ; ils ne se pressaient
point de parler ; ils ne disaient que ce qu'ils avaient résolu de dire.
Quand ils étaient d'avis différents, ils étaient si modérés à soutenir
ce qu'ils pensaient de part et d'autre, qu'on aurait cru qu'ils étaient
tous d'une même opinion. La longue expérience des choses passées et
l'habitude du travail leur donnait de grandes vues sur toutes choses:
mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'était le calme de leur
esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La
sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur longue vertu
était d'avoir si bien dompté leurs humeurs, qu'ils goûtaient sans peine
le doux et noble plaisir d'écouter la raison. En les admirant, je
souhaitai que ma vie pût s'accourcir pour arriver tout à coup à une si
estimable vieillesse. Je trouvai la jeunesse malheureuse d'être si
impétueuse, et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.
Le premier d'entre ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos.
C'était un grand livre qu'on tenait d'ordinaire dans un cassette d'or
avec des parfums. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect ; car ils
disent qu'après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit
être si sacré aux hommes, que les lois destinées à les rendre bons,
sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner
les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les
lois. C'est la loi, et non pas l'homme, qui doit régner. Tel est le
discours de ces sages. Ensuite celui qui présidait proposa trois
questions, qui devaient être décidées par les maximes de Minos.