sourit en les voyant, et cacha, sous une apparence de joie, la crainte
et l'inquiétude qui troublaient son cœur, car elle prévoyait que
Télémaque, conduit par Mentor, lui échapperait de même qu'Ulysse.
Hâtez-vous, dit-elle, mon cher Télémaque, de satisfaire ma curiosité:
j'ai cru, pendant toute la nuit, vous voir partir de Phénicie et
chercher une nouvelle destinée dans l'île de Chypre. Dites-nous donc
quel fut ce voyage, et ne perdons pas un moment. Alors on s'assit sur
l'herbe semée de violettes, à l'ombre d'un bocage épais.
Calypso ne pouvait s'empêcher de jeter sans cesse des regards tendres et
passionnés sur Télémaque, et de voir avec indignation que Mentor
observait jusqu'aux moindres mouvements de ses yeux. Cependant toutes
les nymphes en silence se penchaient pour prêter l'oreille, et faisaient
une espèce de demi-cercle pour mieux voir et pour mieux écouter : les
yeux de toute l'assemblée étaient immobiles et attachés sur le jeune
homme*. Télémaque, baissant les yeux, et rougissant avec beaucoup de
grâce, reprit ainsi la suite de son histoire:
A peine le doux souffle d'un vent favorable avait rempli nos voiles*,
que la terre de Phénicie disparut à nos yeux. Comme j'étais avec les
Chypriens, dont j'ignorais les mœurs, je me résolus de me taire, de
remarquer tout, et d'observer toutes les règles de la discrétion pour
gagner leur estime. Mais, pendant mon silence, un sommeil doux et
puissant vint me saisir : mes sens étaient liés et suspendus ; je goûtais
une paix et une joie profonde qui enivrait mon cœur.
Tout à coup, je crus voir Vénus qui fendait les nues dans son char
volant conduit par deux colombes. Elle avait cette éclatante beauté,
cette vive jeunesse, ces grâces tendres, qui parurent en elle quand elle
sortit de l'écume de l'Océan, et qu'elle éblouit les yeux de Jupiter
même. Elle descendit tout à coup d'un vol rapide jusqu'auprès de moi, me
mit en souriant la main sur l'épaule, et, me nommant par mon nom,
prononça ces paroles : Jeune Grec, tu vas entrer dans mon empire ; tu
arriveras bientôt dans cette île fortunée où les plaisirs, les ris et
les jeux folâtres naissent sous mes pas. Là, tu brûleras des parfums sur
mes autels ; là, je te plongerai dans un fleuve de délices. Ouvre ton
cœur aux plus douces espérances, et garde-toi bien de résister à la plus
puissante de toutes les déesses, qui veut te rendre heureux.
En même temps j'aperçus l'enfant Cupidon, dont les petites ailes
s'agitant le faisaient voler autour de sa mère. Quoiqu'il eût sur son
visage la tendresse, les grâces et l'enjouement de l'enfance, il avait
je ne sais quoi dans ses yeux perçants qui me faisait peur. Il riait en
me regardant ; son ris était malin, moqueur et cruel. Il tira de son
carquois d'or la plus aiguë de ses flèches, il banda son arc, et allait
me percer, quand Minerve se montra soudainement pour me couvrir de son
égide. Le visage de cette déesse n'avait point cette beauté molle et
cette langueur passionnée que j'avais remarquée dans le visage et dans
la posture de Vénus. C'était au contraire une beauté simple, négligée,
modeste ; tout était grave, vigoureux, noble, plein de force et de
majesté. La flèche de Cupidon, ne pouvant percer l'égide, tomba par
terre. Cupidon, indigné, en soupira amèrement ; il eut honte de se voir
vaincu. Loin d'ici, s'écria Minerve, loin d'ici, téméraire enfant ! tu ne
vaincras jamais que des âmes lâches, qui aiment mieux tes honteux
plaisirs, que la sagesse, la vertu et la gloire. A ces mots, l'Amour
irrité s'envola ; et Vénus remontant vers l'Olympe, je vis longtemps son
char avec ses deux colombes dans une nuée d'or et d'azur ; puis elle
disparut. En baissant mes yeux vers la terre, je ne retrouvai plus
Minerve.
Il me sembla que j'étais transporté dans un jardin délicieux, tel qu'on
dépeint les Champs-Élysées. En ce lieu je reconnus Mentor, qui me dit:
Fuyez cette cruelle terre, cette île empestée, où l'on ne respire que la
volupté. La vertu la plus courageuse y doit trembler, et ne se peut
sauver qu'en fuyant. Dès que je le vis, je voulus me jeter à son cou
pour l'embrasser ; mais je sentais que mes pieds ne pouvaient se mouvoir,
que mes genoux se dérobaient sous moi, et que mes mains, s'efforçant de
saisir Mentor, cherchaient une ombre vaine qui m'échappait toujours*.
Dans cet effort je m'éveillai, et je sentis que ce songe mystérieux
était un avertissement divin. Je me sentis plein de courage contre les
plaisirs, et de défiance contre moi-même pour détester la vie molle des
Chypriens. Mais ce qui me perça le cœur fut que je crus que Mentor avait
perdu la vie, et qu'ayant passé les ondes du Styx, il habitait l'heureux
séjour des âmes justes.
Cette pensée me fit répandre un torrent de larmes. On me demanda
pourquoi je pleurais. Les larmes, répondis-je, ne conviennent que trop à
un malheureux étranger qui erre sans espérance de revoir sa patrie.
Cependant tous les Chypriens qui étaient dans le vaisseau
s'abandonnaient à une folle joie. Les rameurs, ennemis du travail,
s'endormaient sur leurs rames ; le pilote, couronné de fleurs, laissait
le gouvernail, et tenait en sa main une grande cruche de vin qu'il avait
presque vidée : lui et tous les autres, troublés par la fureur de
Bacchus, chantaient, en l'honneur de Vénus et de Cupidon, des vers qui
devaient faire horreur à tous ceux qui aiment la vertu.
Pendant qu'ils oubliaient ainsi les dangers de la mer, une soudaine
tempête troubla le ciel et la mer. Les vents déchaînés mugissaient avec
fureur dans les voiles*; les ondes noires battaient les flancs du
navire, qui gémissait sous leurs coups. Tantôt nous montions sur le dos
des vagues enflées ; tantôt la mer semblait se dérober sous le navire, et
nous précipiter dans l'abîme. Nous apercevions auprès de nous des
rochers contre lesquels les flots irrités se brisaient avec un bruit
horrible. Alors je compris par expérience ce que j'avais ouï dire à
Mentor, que les hommes mous et abandonnés aux plaisirs manquent de
courage dans les dangers. Tous nos Chypriens abattus pleuraient comme
des femmes ; je n'entendais que des cris pitoyables, que des regrets sur
les délices de la vie, que de vaines promesses aux dieux pour leur faire
des sacrifices, si on pouvait arriver au port. Personne ne conservait
assez de présence d'esprit, ni pour ordonner les manœuvres, ni pour les
faire. Il me parut que je devais, en sauvant ma vie, sauver celle des
autres. Je pris le gouvernail en main, parce que le pilote, troublé par
le vin, comme une bacchante, était hors d'état de connaître le danger du
vaisseau. J'encourageai les matelots effrayés ; je leur fis abaisser les
voiles : ils ramèrent vigoureusement ; nous passâmes au travers des
écueils, et nous vîmes de près toutes les horreurs de la mort.
Cette aventure parut comme un songe à tous ceux qui me devaient la
conservation de leur vie ; ils me regardaient avec étonnement. Nous
arrivâmes dans l'île de Chypre[22] au mois du printemps qui est consacré
à Vénus. Cette saison, disent les Chypriens, convient à cette déesse;
car elle semble ranimer toute la nature, et faire naître les plaisirs
comme les fleurs.
En arrivant dans l'île, je sentis un air doux qui rendait les corps
lâches et paresseux, mais qui inspirait une humeur enjouée et folâtre.
Je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agréable, était
presque inculte, tant les habitants étaient ennemis du travail. Je vis
de tous côtés des femmes et des jeunes filles, vainement parées, qui
allaient, en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son temple. La
beauté, les grâces, la joie, les plaisirs éclataient également sur leurs
visages : mais les grâces y étaient affectées ; on n'y voyait point une
noble simplicité et une pudeur aimable, qui fait le plus grand charme de
la beauté. L'air de mollesse, l'art de composer leurs visages, leur
parure vaine, leur démarche languissante, leurs regards qui semblaient
chercher ceux des hommes, leur jalousie entre elles pour allumer de
grandes passions ; en un mot, tout ce que je voyais dans ces femmes me
semblait vil et méprisable : à force de vouloir plaire, elles me
dégoûtaient.
On me conduisit au temple de la déesse : elle en a plusieurs dans cette
île, car elle est particulièrement adorée à Cythère[23], à Idalie, et à
Paphos. C'est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de
marbre : c'est un parfait péristyle ; les colonnes sont d'une grosseur et
d'une hauteur qui rendent cet édifice très-majestueux ; au-dessus de
l'architrave et de la frise sont à chaque face de grands frontons où
l'on voit en bas-relief toutes les plus agréables aventures de la
déesse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui
viennent faire leurs offrandes. On n'égorge jamais dans l'enceinte du
lieu sacré aucune victime ; on n'y brûle point, comme ailleurs, la
graisse des génisses et des taureaux ; on ne répand jamais leur sang : on
présente seulement devant l'autel les bêtes qu'on offre, et on n'en peut
offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut et sans tache. On
les couvre de bandelettes de pourpre brodées d'or ; leurs cornes sont
dorées, et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après
qu'elles ont été présentées devant l'autel, on les renvoie dans un lieu
écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la
déesse.
On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées, et du vin plus doux
que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec
des ceintures d'or, et des franges de même au bas de leurs robes. On
brûle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de
l'Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel.
Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants ; tous les
vases qui servent aux sacrifices sont d'or ; un bois sacré de myrtes
environne le bâtiment. Il n'y a que de jeunes garçons et de jeunes
filles d'une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux
prêtres, et qui osent allumer le feu des autels. Mais l'impudence et la
dissolution déshonorent un temple si magnifique.
D'abord, j'eus horreur de tout ce que je voyais ; mais insensiblement je
commençais à m'y accoutumer. Le vice ne m'effrayait plus ; toutes les
compagnies m'inspiraient je ne sais quelle inclination pour le désordre:
on se moquait de mon innocence ; ma retenue et ma pudeur servaient de
jouet à ces peuples effrontés. On n'oubliait rien pour exciter toutes
mes passions, pour me tendre des pièges, et pour réveiller en moi le
goût des plaisirs. Je me sentais affaiblir tous les jours ; la bonne
éducation que j'avais reçue ne me soutenait presque plus ; toutes mes
bonnes résolutions s'évanouissaient. Je ne me sentais plus la force de
résister au mal qui me pressait de tous côtés ; j'avais même une mauvaise
honte de la vertu. J'étais comme un homme qui nage dans une rivière
profonde et rapide : d'abord il fend les eaux, et remonte contre le
torrent ; mais si les bords sont escarpés, et s'il ne peut se reposer sur
le rivage, il se lasse enfin peu à peu ; sa force l'abandonne, ses
membres épuisés s'engourdissent, et le cours du fleuve l'entraîne*.
Ainsi, mes yeux commençaient à s'obscurcir, mon cœur tombait en
défaillance ; je ne pouvais plus rappeler ni ma raison ni le souvenir des
vertus de mon père. Le songe où je croyais avoir vu le sage Mentor
descendu aux Champs-Élysées achevait de me décourager : une secrète et
douce langueur s'emparait de moi ; j'aimais déjà le poison flatteur qui
se glissait de veine en veine, et qui pénétrait jusqu'à la moelle de mes
os. Je poussais néanmoins encore de profonds soupirs ; je versais des
larmes amères ; je rougissais comme un lion, dans ma fureur. O
malheureuse jeunesse ! disais-je : ô dieux, qui vous jouez cruellement des
hommes, pourquoi les faites-vous passer par cet âge, qui est un temps
de folie et de fièvre ardente ! O que ne suis-je couvert de cheveux
blancs, courbé et proche du tombeau, comme Laërte mon aïeul ! La mort me
serait plus douce que la faiblesse honteuse où je me vois.
A peine avais-je ainsi parlé que ma douleur s'adoucissait, et que mon
cœur, enivré d'une folle passion, secouait presque toute pudeur ; puis je
me voyais replongé dans un abîme de remords. Pendant ce trouble, je
courais errant ça et là dans le sacré bocage, semblable à une biche
qu'un chasseur a blessée : elle court au travers des vastes forêts pour
soulager sa douleur ; mais la flèche qui l'a percée dans le flanc la suit
partout ; elle porte partout avec elle le trait meurtrier*. Ainsi je
courais en vain pour m'oublier moi-même et rien n'adoucissait la plaie
de mon cœur.
En ce moment, j'aperçus assez loin de moi, dans l'ombre épaisse de ce
bois, la figure du sage Mentor ; mais son visage me parut si pâle, si
triste, si austère, que je ne pus en ressentir aucune joie. Est-ce donc
vous, m'écriai-je, ô mon cher ami, mon unique espérance ? est-ce vous?
quoi donc ! est-ce vous-même ? une image trompeuse ne vient-elle point
abuser mes yeux ? est-ce vous, Mentor ? n'est-ce point votre ombre encore
sensible à mes maux ? n'êtes-vous point au rang des âmes heureuses qui
jouissent de leur vertu, et à qui les dieux donnent des plaisirs purs
dans une éternelle paix aux Champs-Élysées ? Parlez, Mentor ; vivez-vous
encore ? Suis-je assez heureux pour vous posséder ? ou bien n'est-ce
qu'une ombre de mon ami ? En disant ces paroles, je courais vers lui,
tout transporté jusqu'à perdre la respiration ; il m'attendait
tranquillement sans faire un pas vers moi. O dieux, vous le savez,
quelle fut ma joie quand je sentis que mes mains le touchaient ! Non, ce
n'est pas une vaine ombre ! je le tiens ! je l'embrasse, mon cher Mentor!
C'est ainsi que je m'écriai. J'arrosai son visage d'un torrent de
larmes ; je demeurais attaché à son cou sans pouvoir parler. Il me
regardait tristement avec des yeux pleins d'une tendre compassion.
Enfin je lui dis : Hélas ! d'où venez-vous ? en quels dangers ne
m'avez-vous point laissé pendant votre absence ! et que ferais-je
maintenant sans vous ? Mais sans répondre à mes questions : Fuyez ! me
dit-il d'un ton terrible : fuyez, hâtez-vous de fuir ! Ici la terre ne
porte pour fruit que du poison ; l'air qu'on y respire est empesté ; les
hommes contagieux ne se parlent que pour se communiquer un venin mortel.
La volupté lâche et infâme, qui est le plus horrible des maux sortis de
la boîte de Pandore, amollit tous les cœurs, et ne souffre ici aucune
vertu. Fuyez ! que tardez-vous ? ne regardez pas même derrière vous en
fuyant ; effacez jusques au moindre souvenir de cette île exécrable.
Il dit, et aussitôt je sentis comme un nuage épais qui se dissipait sur
mes yeux, et qui me laissait voir la pure lumière : une joie douce et
pleine d'un ferme courage renaissait dans mon cœur. Cette joie était
bien différente de cette autre joie molle et folâtre dont mes sens
avaient été d'abord empoisonnés : l'une est une joie d'ivresse et de
trouble, qui est entrecoupée de passions furieuses et de cuisants
remords ; l'autre est une joie de raison, qui a quelque chose de
bienheureux et de céleste ; elle est toujours pure et égale, rien ne peut
l'épuiser ; plus on s'y plonge, plus elle est douce ; elle ravit l'âme
sans la troubler. Alors je versai des larmes de joie, et je trouvais que
rien n'était si doux que de pleurer ainsi. O heureux, disais-je, les
hommes à qui la vertu se montre dans toute sa beauté ! peut-on la voir
sans l'aimer ! peut-on l'aimer sans être heureux!
Mentor me dit : Il faut que je vous quitte ; je pars dans ce moment ; il ne
m'est pas permis de m'arrêter. Où allez-vous donc ? lui répondis-je : en
quelle terre inhabitable ne vous suivrai-je point ? Ne croyez pas pouvoir
m'échapper, je mourrai plutôt sur vos pas. En disant ces paroles, je le
tenais serré de toute ma force. C'est en vain, me dit-il, que vous
espérez de me retenir. Le cruel Méthophis me vendit à des Éthiopiens ou
Arabes. Ceux-ci, étant allés à Damas, en Syrie, pour leur commerce,
voulurent se défaire de moi, croyant en tirer une grande somme d'un
nommé Hazaël, qui cherchait un esclave grec pour connaître les mœurs de
la Grèce, et pour s'instruire de nos sciences.
En effet, Hazaël m'acheta chèrement. Ce que je lui ai appris de nos
mœurs lui a donné la curiosité de passer dans l'île de Crète pour
étudier les sages lois de Minos. Pendant notre navigation, les vents
nous ont contraints de relâcher dans l'île de Chypre. En attendant un
vent favorable, il est venu faire ses offrandes au temple : le voilà qui
en sort ; les vents nous appellent ; déjà nos voiles s'enflent. Adieu,
cher Télémaque : un esclave qui craint les dieux doit suivre fidèlement
son maître. Les dieux ne me permettent plus d'être à moi : si j'étais à
moi, ils le savent, je ne serais qu'à vous seul. Adieu : souvenez-vous
des travaux d'Ulysse et des larmes de Pénélope ; souvenez-vous des justes
dieux. O dieux, protecteurs de l'innocence, en quelle terre suis-je
contraint de laisser Télémaque!
Non, non, lui dis-je, mon cher Mentor, il ne dépendra pas de vous de me
laisser ici : plutôt mourir que de vous voir partir sans moi. Ce maître
syrien est-il impitoyable ? est-ce une tigresse dont il a sucé les
mamelles dans son enfance*? voudra-t-il vous arracher d'entre mes bras?
Il faut qu'il me donne la mort ou qu'il souffre que je vous suive. Vous
m'exhortez vous-même à fuir et vous ne voulez pas que je fuie en suivant
vos pas ! Je vais parler à Hazaël ; il aura pitié de ma jeunesse et de mes
larmes : puisqu'il aime la sagesse et qu'il va si loin la chercher, il ne
peut avoir un cœur féroce et insensible. Je me jetterai à ses pieds,
j'embrasserai ses genoux, je ne le laisserai point aller qu'il ne m'ait
accordé de vous suivre. Mon cher Mentor, je me ferai esclave avec vous;
je lui offrirai de me donner à lui : s'il me refuse, c'est fait de moi,
je me délivrerai de la vie.
Dans ce moment Hazaël appela Mentor ; je me prosternai devant lui. Il fut
surpris de voir un inconnu en cette posture. Que voulez-vous ? me dit-il.
La vie, répondis-je ; car je ne puis vivre, si vous ne souffrez que je
suive Mentor, qui est a vous. Je suis le fils du grand Ulysse, le plus
sage des rois de la Grèce qui ont renversé la superbe ville de Troie,
fameuse dans toute l'Asie. Je ne vous dis point ma naissance pour me
vanter, mais seulement pour vous inspirer quelque pitié de mes malheurs.
J'ai cherché mon père par toutes les mers, ayant avec moi cet homme, qui
était pour moi un autre père. La fortune, pour comble de maux, me l'a
enlevé ; elle l'a fait votre esclave : souffrez que je le sois aussi. S'il
est vrai que vous aimiez la justice, et que vous alliez en Crète pour
apprendre les lois du bon roi Minos, n'endurcissez point votre cœur
contre mes soupirs et contre mes larmes. Vous voyez le fils d'un roi,
qui est réduit à demander la servitude comme son unique ressource.
Autrefois j'ai voulu mourir en Sicile pour éviter l'esclavage ; mais mes
premiers malheurs n'étaient que de faibles essais des outrages de la
fortune : maintenant je crains de ne pouvoir être reçu parmi vos
esclaves. O dieux, voyez mes maux ; ô Hazaël, souvenez-vous de Minos,
dont vous admirez la sagesse, et qui nous jugera tous deux dans le
royaume de Pluton.
Hazaël, me regardant avec un visage doux et humain, me tendit la main,
et me releva. Je n'ignore pas, me dit-il, la sagesse et la vertu
d'Ulysse ; Mentor m'a raconté souvent quelle gloire il a acquise parmi
les Grecs ; et d'ailleurs la prompte renommée a fait entendre son nom à
tous les peuples de l'Orient. Suivez-moi, fils d'Ulysse ; je serai votre
père, jusqu'à ce que vous ayez retrouvé celui qui vous a donné la vie.
Quand même je ne serais pas touché de la gloire de votre père, de ses
malheurs et des vôtres, l'amitié que j'ai pour Mentor m'engagerait à
prendre soin de vous. Il est vrai que je l'ai acheté comme esclave, mais
je le garde comme un ami fidèle ; l'argent qu'il m'a coûté m'a acquis le
plus cher et le plus précieux ami que j'aie sur la terre. J'ai trouvé
en lui la sagesse ; je lui dois tout ce que j'ai d'amour pour la vertu.
Dès ce moment, il est libre ; vous le serez aussi : je ne vous demande, à
l'un et à l'autre, que votre cœur.
En un instant je passai de la plus amère douleur à la plus vive joie que
les mortels puissent sentir. Je me voyais sauvé d'un horrible danger, je
me rapprochais de mon pays, je trouvais un secours pour y retourner ; je
goûtais la consolation d'être auprès d'un homme qui m'aimait déjà, par
le pur amour de la vertu ; enfin je retrouvais tout, en retrouvant Mentor
pour ne plus le quitter.
Hazaël s'avance sur le sable du rivage, nous le suivons ; on entre dans
le vaisseau, les rameurs fendent les ondes paisibles ; un zéphyr léger se
joué de nos voiles, il anime tout le vaisseau, et lui donne un doux
mouvement. L'île de Chypre disparaît bientôt. Hazaël, qui avait
impatience de connaître mes sentiments, me demanda ce que je pensais des
mœurs de cette île. Je lui dis ingénument en quel danger ma jeunesse
avait été exposée, et le combat que j'avais souffert au dedans de moi.
Il fut touché de mon horreur pour le vice, et dit ces paroles : O Vénus,
je reconnais votre puissance et celle de votre fils ; j'ai brûlé de
l'encens sur vos autels ; mais souffrez que je déteste l'infâme mollesse
des habitants de votre île, et l'impudence brutale avec laquelle ils
célèbrent vos fêtes.
Ensuite il s'entretenait avec Mentor de cette première puissance qui a
formé le ciel et la terre ; de cette lumière simple, infinie, et
immuable, qui se donne à tous sans se partager ; de cette vérité
souveraine et universelle qui éclaire tous les esprits, comme le soleil
éclaire tous les corps. Celui, ajoutait-il, qui n'a jamais vu cette
lumière pure est aveugle comme un aveugle-né ; il passe sa vie dans une
profonde nuit, comme les peuples que le soleil n'éclaire point pendant
plusieurs mois de l'année ; il croit être sage, et il est insensé ; il
croit tout voir, et il ne voit rien ; il meurt, n'ayant jamais rien vu;
tout au plus il aperçoit de sombres et fausses lueurs, de vaines ombres,
des fantômes qui n'ont rien de réel. Ainsi sont tous les hommes,
entraînés par le charme de l'imagination. Il n'y a point sur la terre de
véritables hommes, excepté ceux qui consultent, qui aiment, qui suivent
cette raison éternelle ; c'est elle qui nous inspire quand nous pensons
bien ; c'est elle qui nous reprend quand nous pensons mal. Nous ne tenons
pas moins d'elle la raison que la vie. Elle est comme un grand océan de
lumière : nos esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent, et
qui y retournent pour s'y perdre. Quoique je ne comprisse point encore
parfaitement la profonde sagesse de ces discours, je ne laissais pas d'y
goûter je ne sais quoi de pur et de sublime ; mon cœur en était échauffé,
et la vérité me semblait reluire dans toutes ces paroles. Ils
continuèrent à parler de l'origine des dieux, des héros, des poètes, de
l'âge d'or, du déluge, des premières histoires du genre humain, du
fleuve d'oubli où se plongent les âmes des morts, des peines éternelles
préparées aux impies dans le gouffre noir du Tartare, et de cette
heureuse paix dont jouissent les justes dans les Champs-Élysées, sans
crainte de pouvoir la perdre.