Après ces paroles, ils allèrent au lieu où la déesse les attendait. Elle

sourit en les voyant, et cacha, sous une apparence de joie, la crainte

et l'inquiétude qui troublaient son cœur, car elle prévoyait que

Télémaque, conduit par Mentor, lui échapperait de même qu'Ulysse.

Hâtez-vous, dit-elle, mon cher Télémaque, de satisfaire ma curiosité:

j'ai cru, pendant toute la nuit, vous voir partir de Phénicie et

chercher une nouvelle destinée dans l'île de Chypre. Dites-nous donc

quel fut ce voyage, et ne perdons pas un moment. Alors on s'assit sur

l'herbe semée de violettes, à l'ombre d'un bocage épais.

Calypso ne pouvait s'empêcher de jeter sans cesse des regards tendres et

passionnés sur Télémaque, et de voir avec indignation que Mentor

observait jusqu'aux moindres mouvements de ses yeux. Cependant toutes

les nymphes en silence se penchaient pour prêter l'oreille, et faisaient

une espèce de demi-cercle pour mieux voir et pour mieux écouter : les

yeux de toute l'assemblée étaient immobiles et attachés sur le jeune

homme*. Télémaque, baissant les yeux, et rougissant avec beaucoup de

grâce, reprit ainsi la suite de son histoire:

A peine le doux souffle d'un vent favorable avait rempli nos voiles*,

que la terre de Phénicie disparut à nos yeux. Comme j'étais avec les

Chypriens, dont j'ignorais les mœurs, je me résolus de me taire, de

remarquer tout, et d'observer toutes les règles de la discrétion pour

gagner leur estime. Mais, pendant mon silence, un sommeil doux et

puissant vint me saisir : mes sens étaient liés et suspendus ; je goûtais

une paix et une joie profonde qui enivrait mon cœur.

Tout à coup, je crus voir Vénus qui fendait les nues dans son char

volant conduit par deux colombes. Elle avait cette éclatante beauté,

cette vive jeunesse, ces grâces tendres, qui parurent en elle quand elle

sortit de l'écume de l'Océan, et qu'elle éblouit les yeux de Jupiter

même. Elle descendit tout à coup d'un vol rapide jusqu'auprès de moi, me

mit en souriant la main sur l'épaule, et, me nommant par mon nom,

prononça ces paroles : Jeune Grec, tu vas entrer dans mon empire ; tu

arriveras bientôt dans cette île fortunée où les plaisirs, les ris et

les jeux folâtres naissent sous mes pas. Là, tu brûleras des parfums sur

mes autels ; là, je te plongerai dans un fleuve de délices. Ouvre ton

cœur aux plus douces espérances, et garde-toi bien de résister à la plus

puissante de toutes les déesses, qui veut te rendre heureux.

En même temps j'aperçus l'enfant Cupidon, dont les petites ailes

s'agitant le faisaient voler autour de sa mère. Quoiqu'il eût sur son

visage la tendresse, les grâces et l'enjouement de l'enfance, il avait

je ne sais quoi dans ses yeux perçants qui me faisait peur. Il riait en

me regardant ; son ris était malin, moqueur et cruel. Il tira de son

carquois d'or la plus aiguë de ses flèches, il banda son arc, et allait

me percer, quand Minerve se montra soudainement pour me couvrir de son

égide. Le visage de cette déesse n'avait point cette beauté molle et

cette langueur passionnée que j'avais remarquée dans le visage et dans

la posture de Vénus. C'était au contraire une beauté simple, négligée,

modeste ; tout était grave, vigoureux, noble, plein de force et de

majesté. La flèche de Cupidon, ne pouvant percer l'égide, tomba par

terre. Cupidon, indigné, en soupira amèrement ; il eut honte de se voir

vaincu. Loin d'ici, s'écria Minerve, loin d'ici, téméraire enfant ! tu ne

vaincras jamais que des âmes lâches, qui aiment mieux tes honteux

plaisirs, que la sagesse, la vertu et la gloire. A ces mots, l'Amour

irrité s'envola ; et Vénus remontant vers l'Olympe, je vis longtemps son

char avec ses deux colombes dans une nuée d'or et d'azur ; puis elle

disparut. En baissant mes yeux vers la terre, je ne retrouvai plus

Minerve.

Il me sembla que j'étais transporté dans un jardin délicieux, tel qu'on

dépeint les Champs-Élysées. En ce lieu je reconnus Mentor, qui me dit:

Fuyez cette cruelle terre, cette île empestée, où l'on ne respire que la

volupté. La vertu la plus courageuse y doit trembler, et ne se peut

sauver qu'en fuyant. Dès que je le vis, je voulus me jeter à son cou

pour l'embrasser ; mais je sentais que mes pieds ne pouvaient se mouvoir,

que mes genoux se dérobaient sous moi, et que mes mains, s'efforçant de

saisir Mentor, cherchaient une ombre vaine qui m'échappait toujours*.

Dans cet effort je m'éveillai, et je sentis que ce songe mystérieux

était un avertissement divin. Je me sentis plein de courage contre les

plaisirs, et de défiance contre moi-même pour détester la vie molle des

Chypriens. Mais ce qui me perça le cœur fut que je crus que Mentor avait

perdu la vie, et qu'ayant passé les ondes du Styx, il habitait l'heureux

séjour des âmes justes.

Cette pensée me fit répandre un torrent de larmes. On me demanda

pourquoi je pleurais. Les larmes, répondis-je, ne conviennent que trop à

un malheureux étranger qui erre sans espérance de revoir sa patrie.

Cependant tous les Chypriens qui étaient dans le vaisseau

s'abandonnaient à une folle joie. Les rameurs, ennemis du travail,

s'endormaient sur leurs rames ; le pilote, couronné de fleurs, laissait

le gouvernail, et tenait en sa main une grande cruche de vin qu'il avait

presque vidée : lui et tous les autres, troublés par la fureur de

Bacchus, chantaient, en l'honneur de Vénus et de Cupidon, des vers qui

devaient faire horreur à tous ceux qui aiment la vertu.

Pendant qu'ils oubliaient ainsi les dangers de la mer, une soudaine

tempête troubla le ciel et la mer. Les vents déchaînés mugissaient avec

fureur dans les voiles*; les ondes noires battaient les flancs du

navire, qui gémissait sous leurs coups. Tantôt nous montions sur le dos

des vagues enflées ; tantôt la mer semblait se dérober sous le navire, et

nous précipiter dans l'abîme. Nous apercevions auprès de nous des

rochers contre lesquels les flots irrités se brisaient avec un bruit

horrible. Alors je compris par expérience ce que j'avais ouï dire à

Mentor, que les hommes mous et abandonnés aux plaisirs manquent de

courage dans les dangers. Tous nos Chypriens abattus pleuraient comme

des femmes ; je n'entendais que des cris pitoyables, que des regrets sur

les délices de la vie, que de vaines promesses aux dieux pour leur faire

des sacrifices, si on pouvait arriver au port. Personne ne conservait

assez de présence d'esprit, ni pour ordonner les manœuvres, ni pour les

faire. Il me parut que je devais, en sauvant ma vie, sauver celle des

autres. Je pris le gouvernail en main, parce que le pilote, troublé par

le vin, comme une bacchante, était hors d'état de connaître le danger du

vaisseau. J'encourageai les matelots effrayés ; je leur fis abaisser les

voiles : ils ramèrent vigoureusement ; nous passâmes au travers des

écueils, et nous vîmes de près toutes les horreurs de la mort.

Cette aventure parut comme un songe à tous ceux qui me devaient la

conservation de leur vie ; ils me regardaient avec étonnement. Nous

arrivâmes dans l'île de Chypre[22] au mois du printemps qui est consacré

à Vénus. Cette saison, disent les Chypriens, convient à cette déesse;

car elle semble ranimer toute la nature, et faire naître les plaisirs

comme les fleurs.

En arrivant dans l'île, je sentis un air doux qui rendait les corps

lâches et paresseux, mais qui inspirait une humeur enjouée et folâtre.

Je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agréable, était

presque inculte, tant les habitants étaient ennemis du travail. Je vis

de tous côtés des femmes et des jeunes filles, vainement parées, qui

allaient, en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son temple. La

beauté, les grâces, la joie, les plaisirs éclataient également sur leurs

visages : mais les grâces y étaient affectées ; on n'y voyait point une

noble simplicité et une pudeur aimable, qui fait le plus grand charme de

la beauté. L'air de mollesse, l'art de composer leurs visages, leur

parure vaine, leur démarche languissante, leurs regards qui semblaient

chercher ceux des hommes, leur jalousie entre elles pour allumer de

grandes passions ; en un mot, tout ce que je voyais dans ces femmes me

semblait vil et méprisable : à force de vouloir plaire, elles me

dégoûtaient.

On me conduisit au temple de la déesse : elle en a plusieurs dans cette

île, car elle est particulièrement adorée à Cythère[23], à Idalie, et à

Paphos. C'est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de

marbre : c'est un parfait péristyle ; les colonnes sont d'une grosseur et

d'une hauteur qui rendent cet édifice très-majestueux ; au-dessus de

l'architrave et de la frise sont à chaque face de grands frontons où

l'on voit en bas-relief toutes les plus agréables aventures de la

déesse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui

viennent faire leurs offrandes. On n'égorge jamais dans l'enceinte du

lieu sacré aucune victime ; on n'y brûle point, comme ailleurs, la

graisse des génisses et des taureaux ; on ne répand jamais leur sang : on

présente seulement devant l'autel les bêtes qu'on offre, et on n'en peut

offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut et sans tache. On

les couvre de bandelettes de pourpre brodées d'or ; leurs cornes sont

dorées, et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après

qu'elles ont été présentées devant l'autel, on les renvoie dans un lieu

écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la

déesse.

On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées, et du vin plus doux

que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec

des ceintures d'or, et des franges de même au bas de leurs robes. On

brûle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de

l'Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel.

Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants ; tous les

vases qui servent aux sacrifices sont d'or ; un bois sacré de myrtes

environne le bâtiment. Il n'y a que de jeunes garçons et de jeunes

filles d'une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux

prêtres, et qui osent allumer le feu des autels. Mais l'impudence et la

dissolution déshonorent un temple si magnifique.

D'abord, j'eus horreur de tout ce que je voyais ; mais insensiblement je

commençais à m'y accoutumer. Le vice ne m'effrayait plus ; toutes les

compagnies m'inspiraient je ne sais quelle inclination pour le désordre:

on se moquait de mon innocence ; ma retenue et ma pudeur servaient de

jouet à ces peuples effrontés. On n'oubliait rien pour exciter toutes

mes passions, pour me tendre des pièges, et pour réveiller en moi le

goût des plaisirs. Je me sentais affaiblir tous les jours ; la bonne

éducation que j'avais reçue ne me soutenait presque plus ; toutes mes

bonnes résolutions s'évanouissaient. Je ne me sentais plus la force de

résister au mal qui me pressait de tous côtés ; j'avais même une mauvaise

honte de la vertu. J'étais comme un homme qui nage dans une rivière

profonde et rapide : d'abord il fend les eaux, et remonte contre le

torrent ; mais si les bords sont escarpés, et s'il ne peut se reposer sur

le rivage, il se lasse enfin peu à peu ; sa force l'abandonne, ses

membres épuisés s'engourdissent, et le cours du fleuve l'entraîne*.

Ainsi, mes yeux commençaient à s'obscurcir, mon cœur tombait en

défaillance ; je ne pouvais plus rappeler ni ma raison ni le souvenir des

vertus de mon père. Le songe où je croyais avoir vu le sage Mentor

descendu aux Champs-Élysées achevait de me décourager : une secrète et

douce langueur s'emparait de moi ; j'aimais déjà le poison flatteur qui

se glissait de veine en veine, et qui pénétrait jusqu'à la moelle de mes

os. Je poussais néanmoins encore de profonds soupirs ; je versais des

larmes amères ; je rougissais comme un lion, dans ma fureur. O

malheureuse jeunesse ! disais-je : ô dieux, qui vous jouez cruellement des

hommes, pourquoi les faites-vous passer par cet âge, qui est un temps

de folie et de fièvre ardente ! O que ne suis-je couvert de cheveux

blancs, courbé et proche du tombeau, comme Laërte mon aïeul ! La mort me

serait plus douce que la faiblesse honteuse où je me vois.

A peine avais-je ainsi parlé que ma douleur s'adoucissait, et que mon

cœur, enivré d'une folle passion, secouait presque toute pudeur ; puis je

me voyais replongé dans un abîme de remords. Pendant ce trouble, je

courais errant ça et là dans le sacré bocage, semblable à une biche

qu'un chasseur a blessée : elle court au travers des vastes forêts pour

soulager sa douleur ; mais la flèche qui l'a percée dans le flanc la suit

partout ; elle porte partout avec elle le trait meurtrier*. Ainsi je

courais en vain pour m'oublier moi-même et rien n'adoucissait la plaie

de mon cœur.

En ce moment, j'aperçus assez loin de moi, dans l'ombre épaisse de ce

bois, la figure du sage Mentor ; mais son visage me parut si pâle, si

triste, si austère, que je ne pus en ressentir aucune joie. Est-ce donc

vous, m'écriai-je, ô mon cher ami, mon unique espérance ? est-ce vous?

quoi donc ! est-ce vous-même ? une image trompeuse ne vient-elle point

abuser mes yeux ? est-ce vous, Mentor ? n'est-ce point votre ombre encore

sensible à mes maux ? n'êtes-vous point au rang des âmes heureuses qui

jouissent de leur vertu, et à qui les dieux donnent des plaisirs purs

dans une éternelle paix aux Champs-Élysées ? Parlez, Mentor ; vivez-vous

encore ? Suis-je assez heureux pour vous posséder ? ou bien n'est-ce

qu'une ombre de mon ami ? En disant ces paroles, je courais vers lui,

tout transporté jusqu'à perdre la respiration ; il m'attendait

tranquillement sans faire un pas vers moi. O dieux, vous le savez,

quelle fut ma joie quand je sentis que mes mains le touchaient ! Non, ce

n'est pas une vaine ombre ! je le tiens ! je l'embrasse, mon cher Mentor!

C'est ainsi que je m'écriai. J'arrosai son visage d'un torrent de

larmes ; je demeurais attaché à son cou sans pouvoir parler. Il me

regardait tristement avec des yeux pleins d'une tendre compassion.

Enfin je lui dis : Hélas ! d'où venez-vous ? en quels dangers ne

m'avez-vous point laissé pendant votre absence ! et que ferais-je

maintenant sans vous ? Mais sans répondre à mes questions : Fuyez ! me

dit-il d'un ton terrible : fuyez, hâtez-vous de fuir ! Ici la terre ne

porte pour fruit que du poison ; l'air qu'on y respire est empesté ; les

hommes contagieux ne se parlent que pour se communiquer un venin mortel.

La volupté lâche et infâme, qui est le plus horrible des maux sortis de

la boîte de Pandore, amollit tous les cœurs, et ne souffre ici aucune

vertu. Fuyez ! que tardez-vous ? ne regardez pas même derrière vous en

fuyant ; effacez jusques au moindre souvenir de cette île exécrable.

Il dit, et aussitôt je sentis comme un nuage épais qui se dissipait sur

mes yeux, et qui me laissait voir la pure lumière : une joie douce et

pleine d'un ferme courage renaissait dans mon cœur. Cette joie était

bien différente de cette autre joie molle et folâtre dont mes sens

avaient été d'abord empoisonnés : l'une est une joie d'ivresse et de

trouble, qui est entrecoupée de passions furieuses et de cuisants

remords ; l'autre est une joie de raison, qui a quelque chose de

bienheureux et de céleste ; elle est toujours pure et égale, rien ne peut

l'épuiser ; plus on s'y plonge, plus elle est douce ; elle ravit l'âme

sans la troubler. Alors je versai des larmes de joie, et je trouvais que

rien n'était si doux que de pleurer ainsi. O heureux, disais-je, les

hommes à qui la vertu se montre dans toute sa beauté ! peut-on la voir

sans l'aimer ! peut-on l'aimer sans être heureux!

Mentor me dit : Il faut que je vous quitte ; je pars dans ce moment ; il ne

m'est pas permis de m'arrêter. Où allez-vous donc ? lui répondis-je : en

quelle terre inhabitable ne vous suivrai-je point ? Ne croyez pas pouvoir

m'échapper, je mourrai plutôt sur vos pas. En disant ces paroles, je le

tenais serré de toute ma force. C'est en vain, me dit-il, que vous

espérez de me retenir. Le cruel Méthophis me vendit à des Éthiopiens ou

Arabes. Ceux-ci, étant allés à Damas, en Syrie, pour leur commerce,

voulurent se défaire de moi, croyant en tirer une grande somme d'un

nommé Hazaël, qui cherchait un esclave grec pour connaître les mœurs de

la Grèce, et pour s'instruire de nos sciences.

En effet, Hazaël m'acheta chèrement. Ce que je lui ai appris de nos

mœurs lui a donné la curiosité de passer dans l'île de Crète pour

étudier les sages lois de Minos. Pendant notre navigation, les vents

nous ont contraints de relâcher dans l'île de Chypre. En attendant un

vent favorable, il est venu faire ses offrandes au temple : le voilà qui

en sort ; les vents nous appellent ; déjà nos voiles s'enflent. Adieu,

cher Télémaque : un esclave qui craint les dieux doit suivre fidèlement

son maître. Les dieux ne me permettent plus d'être à moi : si j'étais à

moi, ils le savent, je ne serais qu'à vous seul. Adieu : souvenez-vous

des travaux d'Ulysse et des larmes de Pénélope ; souvenez-vous des justes

dieux. O dieux, protecteurs de l'innocence, en quelle terre suis-je

contraint de laisser Télémaque!

Non, non, lui dis-je, mon cher Mentor, il ne dépendra pas de vous de me

laisser ici : plutôt mourir que de vous voir partir sans moi. Ce maître

syrien est-il impitoyable ? est-ce une tigresse dont il a sucé les

mamelles dans son enfance*? voudra-t-il vous arracher d'entre mes bras?

Il faut qu'il me donne la mort ou qu'il souffre que je vous suive. Vous

m'exhortez vous-même à fuir et vous ne voulez pas que je fuie en suivant

vos pas ! Je vais parler à Hazaël ; il aura pitié de ma jeunesse et de mes

larmes : puisqu'il aime la sagesse et qu'il va si loin la chercher, il ne

peut avoir un cœur féroce et insensible. Je me jetterai à ses pieds,

j'embrasserai ses genoux, je ne le laisserai point aller qu'il ne m'ait

accordé de vous suivre. Mon cher Mentor, je me ferai esclave avec vous;

je lui offrirai de me donner à lui : s'il me refuse, c'est fait de moi,

je me délivrerai de la vie.

Dans ce moment Hazaël appela Mentor ; je me prosternai devant lui. Il fut

surpris de voir un inconnu en cette posture. Que voulez-vous ? me dit-il.

La vie, répondis-je ; car je ne puis vivre, si vous ne souffrez que je

suive Mentor, qui est a vous. Je suis le fils du grand Ulysse, le plus

sage des rois de la Grèce qui ont renversé la superbe ville de Troie,

fameuse dans toute l'Asie. Je ne vous dis point ma naissance pour me

vanter, mais seulement pour vous inspirer quelque pitié de mes malheurs.

J'ai cherché mon père par toutes les mers, ayant avec moi cet homme, qui

était pour moi un autre père. La fortune, pour comble de maux, me l'a

enlevé ; elle l'a fait votre esclave : souffrez que je le sois aussi. S'il

est vrai que vous aimiez la justice, et que vous alliez en Crète pour

apprendre les lois du bon roi Minos, n'endurcissez point votre cœur

contre mes soupirs et contre mes larmes. Vous voyez le fils d'un roi,

qui est réduit à demander la servitude comme son unique ressource.

Autrefois j'ai voulu mourir en Sicile pour éviter l'esclavage ; mais mes

premiers malheurs n'étaient que de faibles essais des outrages de la

fortune : maintenant je crains de ne pouvoir être reçu parmi vos

esclaves. O dieux, voyez mes maux ; ô Hazaël, souvenez-vous de Minos,

dont vous admirez la sagesse, et qui nous jugera tous deux dans le

royaume de Pluton.

Hazaël, me regardant avec un visage doux et humain, me tendit la main,

et me releva. Je n'ignore pas, me dit-il, la sagesse et la vertu

d'Ulysse ; Mentor m'a raconté souvent quelle gloire il a acquise parmi

les Grecs ; et d'ailleurs la prompte renommée a fait entendre son nom à

tous les peuples de l'Orient. Suivez-moi, fils d'Ulysse ; je serai votre

père, jusqu'à ce que vous ayez retrouvé celui qui vous a donné la vie.

Quand même je ne serais pas touché de la gloire de votre père, de ses

malheurs et des vôtres, l'amitié que j'ai pour Mentor m'engagerait à

prendre soin de vous. Il est vrai que je l'ai acheté comme esclave, mais

je le garde comme un ami fidèle ; l'argent qu'il m'a coûté m'a acquis le

plus cher et le plus précieux ami que j'aie sur la terre. J'ai trouvé

en lui la sagesse ; je lui dois tout ce que j'ai d'amour pour la vertu.

Dès ce moment, il est libre ; vous le serez aussi : je ne vous demande, à

l'un et à l'autre, que votre cœur.

En un instant je passai de la plus amère douleur à la plus vive joie que

les mortels puissent sentir. Je me voyais sauvé d'un horrible danger, je

me rapprochais de mon pays, je trouvais un secours pour y retourner ; je

goûtais la consolation d'être auprès d'un homme qui m'aimait déjà, par

le pur amour de la vertu ; enfin je retrouvais tout, en retrouvant Mentor

pour ne plus le quitter.

Hazaël s'avance sur le sable du rivage, nous le suivons ; on entre dans

le vaisseau, les rameurs fendent les ondes paisibles ; un zéphyr léger se

joué de nos voiles, il anime tout le vaisseau, et lui donne un doux

mouvement. L'île de Chypre disparaît bientôt. Hazaël, qui avait

impatience de connaître mes sentiments, me demanda ce que je pensais des

mœurs de cette île. Je lui dis ingénument en quel danger ma jeunesse

avait été exposée, et le combat que j'avais souffert au dedans de moi.

Il fut touché de mon horreur pour le vice, et dit ces paroles : O Vénus,

je reconnais votre puissance et celle de votre fils ; j'ai brûlé de

l'encens sur vos autels ; mais souffrez que je déteste l'infâme mollesse

des habitants de votre île, et l'impudence brutale avec laquelle ils

célèbrent vos fêtes.

Ensuite il s'entretenait avec Mentor de cette première puissance qui a

formé le ciel et la terre ; de cette lumière simple, infinie, et

immuable, qui se donne à tous sans se partager ; de cette vérité

souveraine et universelle qui éclaire tous les esprits, comme le soleil

éclaire tous les corps. Celui, ajoutait-il, qui n'a jamais vu cette

lumière pure est aveugle comme un aveugle-né ; il passe sa vie dans une

profonde nuit, comme les peuples que le soleil n'éclaire point pendant

plusieurs mois de l'année ; il croit être sage, et il est insensé ; il

croit tout voir, et il ne voit rien ; il meurt, n'ayant jamais rien vu;

tout au plus il aperçoit de sombres et fausses lueurs, de vaines ombres,

des fantômes qui n'ont rien de réel. Ainsi sont tous les hommes,

entraînés par le charme de l'imagination. Il n'y a point sur la terre de

véritables hommes, excepté ceux qui consultent, qui aiment, qui suivent

cette raison éternelle ; c'est elle qui nous inspire quand nous pensons

bien ; c'est elle qui nous reprend quand nous pensons mal. Nous ne tenons

pas moins d'elle la raison que la vie. Elle est comme un grand océan de

lumière : nos esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent, et

qui y retournent pour s'y perdre. Quoique je ne comprisse point encore

parfaitement la profonde sagesse de ces discours, je ne laissais pas d'y

goûter je ne sais quoi de pur et de sublime ; mon cœur en était échauffé,

et la vérité me semblait reluire dans toutes ces paroles. Ils

continuèrent à parler de l'origine des dieux, des héros, des poètes, de

l'âge d'or, du déluge, des premières histoires du genre humain, du

fleuve d'oubli où se plongent les âmes des morts, des peines éternelles

préparées aux impies dans le gouffre noir du Tartare, et de cette

heureuse paix dont jouissent les justes dans les Champs-Élysées, sans

crainte de pouvoir la perdre.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 5 / 34 段