bâtie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager au-dessus des
eaux et être la reine de toute la mer. Les marchands y abordent de
toutes les parties du monde, et ses habitants sont eux-mêmes les plus
fameux marchands qu'il y ait dans l'univers. Quand on entre dans cette
ville, on croit d'abord que ce n'est point une ville qui appartienne à
un peuple particulier, mais qu'elle est la ville commune de tous les
peuples, et le centre de leur commerce. Elle a deux grands môles,
semblables à deux bras, qui s'avancent dans la mer, et qui embrassent un
vaste port où les vents ne peuvent entrer. Dans ce port on voit comme
une forêt de mâts de navires ; et ces navires sont si nombreux, qu'à
peine peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens
s'appliquent au commerce, et leurs grandes richesses ne les dégoûtent
jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés
le fin lin d'Égypte et la pourpre tyrienne deux fois teinte, d'un éclat
merveilleux ; cette double teinture est si vive, que le temps ne peut
l'effacer : on s'en sert pour les laines fines, qu'on rehausse d'une
broderie d'or et d'argent. Les Phéniciens font le commerce de tous les
peuples jusqu'au détroit de Gadès[20], et ils ont même pénétré dans le
vaste océan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues
navigations sur la mer Rouge ; et c'est par ce chemin qu'ils vont
chercher, dans les îles inconnues, de l'or, des parfums, et divers
animaux qu'on ne voit point ailleurs.
Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande
ville où tout était en mouvement. Je n'y vois point, comme dans les
villes de la Grèce, des hommes oisifs et curieux, qui vont chercher des
nouvelles dans la place publique, ou regarder les étrangers qui arrivent
sur le port. Les hommes y sont occupés à décharger leurs vaisseaux, à
transporter leurs marchandises ou à les vendre ; à ranger leurs magasins,
et à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négociants
étrangers. Les femmes ne cessent jamais ou filer les laines, ou de faire
des dessins de broderie, ou de plier les riches étoffes.
D'où vient, disais-je à Narbal, que les Phéniciens se sont rendus les
maîtres du commerce de toute la terre, et qu'ils s'enrichissent ainsi
aux dépens de tous les peuples ? Vous le voyez, me répondit-il, la
situation de Tyr est heureuse pour le commerce. C'est notre patrie qui a
la gloire d'avoir inventé la navigation : les Tyriens furent les
premiers, s'il en faut croire ce qu'on raconte de la plus obscure
antiquité, qui domptèrent les flots, longtemps avant l'âge de Tiphys et
des Argonautes tant vantés dans la Grèce ; ils furent, dis-je, les
premiers qui osèrent se mettre dans un frêle vaisseau* à la merci des
vagues et des tempêtes, qui sondèrent les abîmes de la mer, qui
observèrent les astres loin de la terre, suivant la science des
Égyptiens et des Babyloniens, enfin qui réunirent tant de peuples que la
mer avait séparés. Les Tyriens sont industrieux, patients, laborieux,
propres, sobres et ménagers ; ils ont une exacte police ; ils sont
parfaitement d'accord entre eux ; jamais peuple n'a été plus constant,
plus sincère, plus fidèle, plus sûr, plus commode à tous les
étrangers[21]. Voilà, sans aller chercher d'autres causes, ce qui leur
donne l'empire de la mer, et qui fait fleurir dans leurs ports un si
utile commerce. Si la division et la jalousie se mettaient entre eux;
s'ils commençaient à s'amollir dans les délices et dans l'oisiveté ; si
les premiers de la nation méprisaient le travail et l'économie ; si les
arts cessaient d'être en honneur dans leur ville ; s'ils manquaient de
bonne foi envers les étrangers ; s'ils altéraient tant soit peu les
règles d'un commerce libre ; s'ils négligeaient leurs manufactures, et
s'ils cessaient de faire les grandes avances qui sont nécessaires pour
rendre leurs marchandises parfaites, chacune dans son genre, vous
verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez.
Mais expliquez-moi, lui disais-je, les vrais moyens d'établir un jour à
Ithaque un pareil commerce. Faites, me répondit-il, comme on fait ici:
recevez bien et facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans
vos ports la sûreté, la commodité, la liberté entière ; ne vous laissez
jamais entraîner ni par l'avarice ni par l'orgueil. Le vrai moyen de
gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner, et de savoir
perdre à propos. Faites-vous aimer par tous les étrangers ; souffrez même
quelque chose d'eux ; craignez d'exciter leur jalousie par votre hauteur:
soyez constant dans les règles du commerce ; qu'elles soient simples et
faciles : accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement : punissez
sévèrement la fraude et même la négligence ou le faste des marchands,
qui ruinent le commerce en ruinant les hommes qui le font. Surtout
n'entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos
vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner, et
qu'il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peine:
autrement il les découragera : il en tirera assez d'avantages par les
grandes richesses qui entreront dans ses États. Le commerce est comme
certaines sources : si vous voulez détourner leur cours, vous les faites
tarir. Il n'y a que le profit et la commodité qui attirent les étrangers
chez vous ; si vous leur rendez le commerce moins commode et moins
utile, ils se retirent insensiblement, et ne reviennent plus, parce que
d'autres peuples, profitant de votre imprudence, les attirent chez eux,
et les accoutument à se passer de vous. Il faut même vous avouer que
depuis quelque temps la gloire de Tyr est bien obscurcie. Oh ! si vous
l'aviez vue, mon cher Télémaque, avant le règne de Pygmalion, vous
auriez été bien plus étonné ! Vous ne trouvez plus maintenant ici que les
tristes restes d'une grandeur qui menace ruine. O malheureuse Tyr ! en
quelles mains es-tu tombée ! autrefois la mer t'apportait le tribut de
tous les peuples de la terre.
Pygmalion craint tout et des étrangers et de ses sujets. Au lieu
d'ouvrir, suivant notre ancienne coutume, ses ports à toutes les nations
les plus éloignées, dans une entière liberté, il veut savoir le nombre
des vaisseaux qui arrivent, leur pays, les noms des hommes qui y sont,
leur genre de commerce, la nature et le prix de leurs marchandises, et
le temps qu'ils doivent demeurer ici. Il fait encore pis ; car il use de
supercherie pour surprendre les marchands, et pour confisquer leurs
marchandises. Il inquiète les marchands qu'il croit les plus opulents;
il établit, sous divers prétextes, de nouveaux impôts. Il veut entrer
lui-même dans le commerce ; et tout le monde craint d'avoir quelque
affaire avec lui. Aussi le commerce languit ; les étrangers oublient peu
à peu le chemin de Tyr, qui leur était autrefois si doux ; et, si
Pygmalion ne change de conduite, notre gloire et notre puissance seront
bientôt transportées à quelque autre peuple mieux gouverné que nous.
Je demandai ensuite à Narbal comment les Tyriens s'étaient rendus si
puissants sur la mer : car je voulais n'ignorer rien de tout ce qui sert
au gouvernement d'un royaume. Nous avons, me répondit-il, les forêts du
Liban qui fournissent le bois des vaisseaux ; et nous les réservons avec
soin pour cet usage : on n'en coupe jamais que pour les besoins publics.
Pour la construction des vaisseaux, nous avons l'avantage d'avoir des
ouvriers habiles. Comment, lui disais-je, avez-vous pu faire pour
trouver ces ouvriers?
Il me répondait : Ils se sont formés peu à peu dans le pays. Quand on
récompense bien ceux qui excellent dans les arts, on est sûr d'avoir
bientôt des hommes qui les mènent à leur dernière perfection ; car les
hommes qui ont le plus de sagesse et de talent ne manquent point de
s'adonner aux arts auxquels les grandes récompenses sont attachées. Ici
on traite avec honneur tous ceux qui réussissent dans les arts et dans
les sciences utiles à la navigation. On considère un bon géomètre ; on
estime fort un habile astronome ; on comble de biens un pilote qui
surpasse les autres dans sa fonction : on ne méprise point un bon
charpentier ; au contraire, il est bien payé et bien traité. Les bons
rameurs mêmes ont des récompenses sûres, et proportionnées à leurs
services ; on les nourrit bien ; on a soin d'eux quand ils sont malades;
en leur absence, on a soin de leurs femmes et de leurs enfants ; s'ils
périssent dans un naufrage, on dédommage leurs familles : on renvoie chez
eux ceux qui ont servi un certain temps. Ainsi, on en a autant qu'on en
veut : le père est ravi d'élever son fils dans un si bon métier ; et, dès
sa plus tendre jeunesse, il se hâte de lui enseigner à manier la rame, à
tendre les cordages, à mépriser les tempêtes. C'est ainsi qu'on mène les
hommes, sans contrainte, par la récompense et par le bon ordre.
L'autorité seule ne fait jamais bien ; la soumission des inférieurs ne
suffît pas : il faut gagner les cœurs, et faire trouver aux hommes leur
avantage pour les choses où l'on veut se servir de leur industrie.
Après ce discours, Narbal me mena visiter tous les magasins, les
arsenaux, et tous les métiers qui servent à la construction des navires.
Je demandais le détail des moindres choses, et j'écrivais tout ce que
j'avais appris, de peur d'oublier quelque circonstance utile.
Cependant Narbal, qui connaissait Pygmalion, et qui m'aimait, attendait
avec impatience mon départ, craignant que je ne fusse découvert par les
espions du roi, qui allaient nuit et jour par toute la ville ; mais les
vents ne nous permettaient point encore de nous embarquer. Pendant que
nous étions occupés à visiter curieusement le port et à interroger
divers marchands, nous vîmes venir à nous un officier de Pygmalion, qui
dit à Narbal : Le roi vient d'apprendre d'un des capitaines de vaisseau
qui sont revenus d'Égypte avec vous, que vous avez mené d'Égypte un
étranger qui passe pour Chyprien ; le roi veut qu'on l'arrête et qu'on
sache certainement de quel pays il est ; vous en répondrez sur votre
tête. Dans ce moment, je m'étais un peu éloigné pour regarder de plus
près les proportions que les Tyriens avaient gardées dans la
construction d'un vaisseau presque neuf, qui était, disait-on, par cette
proportion si exacte de toutes ses parties, le meilleur voilier qu'on
eût jamais vu dans le port ; et j'interrogeais l'ouvrier qui avait réglé
ces proportions.
Narbal, surpris et effrayé, répondit : Je vais chercher cet étranger, qui
est de l'île de Chypre. Quand il eut perdu de vue cet officier, il
courut vers moi pour m'avertir du danger où j'étais. Je ne l'avais que
trop prévu, me dit-il, mon cher Télémaque, nous sommes perdus ! Le roi,
que sa défiance tourmente jour et nuit, soupçonne que vous n'êtes pas de
l'île de Chypre ; il ordonne qu'on vous arrête ; il veut me faire périr,
si je ne vous mets entre ses mains. Que ferons-nous ? O dieux,
donnez-nous la sagesse pour nous tirer de ce péril. Il faudra,
Télémaque, que je vous mène au palais du roi. Vous soutiendrez que vous
êtes Chyprien, de la ville d'Amathonte, fils d'un statuaire de Vénus. Je
déclarerai que j'ai connu autrefois votre père, et peut-être que le roi,
sans approfondir davantage, vous laissera partir. Je ne vois plus
d'autre moyen de sauver votre vie et la mienne.
Je répondis à Narbal : Laissez périr un malheureux que le destin veut
perdre. Je sais mourir, Narbal, et je vous dois trop pour vouloir vous
entraîner dans mon malheur. Je ne puis me résoudre à mentir ; je ne suis
pas Chyprien, et je ne saurais dire que je le suis. Les dieux voient ma
sincérité ; c'est à eux à conserver ma vie par leur puissance, s'ils le
veulent, mais je ne veux point la sauver par un mensonge.
Narbal me répondait : Ce mensonge, Télémaque, n'a rien qui ne soit
innocent ; les dieux mêmes ne peuvent te condamner : il ne fait aucun mal
à personne ; il sauve la vie à deux innocents ; il ne trompe le roi que
pour l'empêcher de faire un grand crime. Vous poussez trop loin l'amour
de la vertu et la crainte de blesser la religion.
Il suffit, lui disais-je, que le mensonge soit mensonge pour n'être pas
digne d'un homme qui parle en présence des dieux et qui doit tout à la
vérité. Celui qui blesse la vérité offense les dieux et se blesse
soi-même, car il parle contre sa conscience. Cessez, Narbal, de me
proposer ce qui est indigne de vous et de moi. Si les dieux ont pitié de
nous, ils sauront bien nous délivrer ; s'ils veulent nous laisser périr,
nous serons, en mourant, les victimes de la vérité, et nous laisserons
aux hommes l'exemple de préférer la vertu sans tache à une longue vie:
la mienne n'est déjà que trop longue, étant si malheureuse. C'est vous
seul, ô mon cher Narbal, pour qui mon cœur s'attendrit. Fallait-il que
votre amitié pour un malheureux étranger vous fût si funeste?
Nous demeurâmes longtemps dans cette espèce de combat ; mais enfin nous
vîmes arriver un homme qui courait hors d'haleine ; c'était un autre
officier du roi, qui venait de la part d'Astarbé. Cette femme était
belle comme une déesse ; elle joignait aux charmes du corps tous ceux de
l'esprit ; elle était enjouée, flatteuse, insinuante. Avec tant de
charmes trompeurs, elle avait, comme les Sirènes, un cœur cruel et plein
de malignité ; mais elle savait cacher ses sentiments corrompus par un
profond artifice. Elle avait su gagner le cœur de Pygmalion par sa
beauté, par son esprit, par sa douce voix et par l'harmonie de sa lyre*.
Pygmalion, aveuglé par un violent amour pour elle, avait abandonné la
reine Topha, son épouse. Il ne songeait qu'à contenter toutes les
passions de l'ambitieuse Astarbé ; l'amour de cette femme ne lui était
guère moins funeste que son infâme avarice. Mais quoiqu'il eût tant de
passion pour elle, elle n'avait pour lui que du mépris et du dégoût;
elle cachait ses vrais sentiments ; et elle faisait semblant de ne
vouloir vivre que pour lui, dans le même temps où elle ne pouvait le
souffrir.
Il y avait à Tyr un jeune Lydien nommé Malachon, d'une merveilleuse
beauté, mais mou, efféminé, noyé dans les plaisirs. Il ne songeait qu'à
conserver la délicatesse de son teint, qu'à peigner ses cheveux blonds
flottants sur ses épaules, qu'à se parfumer, qu'à donner un tour
gracieux aux plis de sa robe, enfin qu'à chanter ses amours sur sa lyre.
Astarbé le vit ; elle l'aima et devint furieuse. Il la méprisa, parce
qu'il était passionné pour une autre femme ; d'ailleurs, il craignit de
s'exposer à la cruelle jalousie du roi. Astarbé se sentant méprisée,
s'abandonna à son ressentiment. Dans son désespoir, elle s'imagina
qu'elle pouvait faire passer Malachon pour l'étranger que le roi faisait
chercher et qu'on disait qui était venu avec Narbal. En effet, elle le
persuada à Pygmalion et corrompit tous ceux qui auraient pu le
détromper. Comme il n'aimait point les hommes vertueux et qu'il ne
savait point les discerner, il n'était environné que de gens intéressés,
artificieux, prêts à exécuter ses ordres injustes et sanguinaires. Ce
telles gens craignaient l'autorité d'Astarbé, et ils lui aidaient à
tromper le roi, de peur de déplaire à cette femme hautaine qui avait
toute sa confiance. Ainsi Malachon, quoique connu pour Lydien dans toute
la ville, passa pour le jeune étranger que Narbal avait emmené d'Égypte:
il fut mis en prison.
Astarbé, qui craignait que Narbal n'allât parler au roi, et ne découvrît
son imposture, envoyait en diligence à Narbal cet officier, qui lui dit
ces paroles : Astarbé vous défend de découvrir au roi quel est votre
étranger : elle ne vous demande que le silence, et elle saura bien faire
en sorte que le roi soit content de vous ; cependant, hâtez-vous de faire
embarquer avec les Chypriens le jeune étranger que vous avez emmené
d'Égypte, afin qu'on ne le voie plus dans la ville. Narbal, ravi de
pouvoir ainsi sauver sa vie et la mienne, promit de se taire, et
l'officier, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il demandait, s'en retourna
rendre compte à Astarbé de sa commission.
Narbal et moi, nous admirâmes la bonté des dieux, qui récompensaient
notre sincérité et qui ont un soin si touchant de ceux qui hasardent
tout pour la vertu. Nous regardions avec horreur un roi livré à
l'avarice et à la volupté. Celui qui craint avec tant d'excès d'être
trompé, disions-nous, mérite de l'être, et l'est presque toujours
grossièrement. Il se défie des gens de bien, et il s'abandonne à des
scélérats ; il est le seul qui ignore ce qui se passe. Voyez Pygmalion;
il est le jouet d'une femme sans pudeur. Cependant les dieux se servent
du mensonge des méchants pour sauver les bons, qui aiment mieux perdre
la vie que de mentir.
En même temps, nous aperçûmes que les vents changeaient et qu'ils
devenaient favorables aux vaisseaux de Chypre. Les dieux se déclarent,
s'écria Narbal ; ils veulent, mon cher Télémaque, vous mettre en sûreté:
fuyez cette terre cruelle et maudite ! Heureux qui pourrait vous suivre
jusque dans les rivages les plus inconnus ! heureux qui pourrait vivre et
mourir avec vous ! Mais un destin sévère m'attache à cette malheureuse
patrie ; il faut souffrir avec elle ; peut-être faudra-t-il être enseveli
dans ses ruines ; n'importe, pourvu que je dise toujours la vérité et que
mon cœur n'aime que la justice. Pour vous, ô mon cher Télémaque, je pris
les dieux, qui vous conduisent comme par la main, de vous accorder le
plus précieux de tous leurs dons, qui est la vertu pure et sans tache,
jusqu'à la mort. Vivez, retournez en Ithaque, consolez Pénélope,
délivrez-la de ses téméraires amants. Que vos yeux puissent voir, que
vos mains puissent embrasser le sage Ulysse, et qu'il trouve en vous un
fils qui égale sa sagesse ! Mais, dans votre bonheur, souvenez-vous du
malheureux Narbal, et ne cessez jamais de m'aimer.
Quand il eut achevé ces paroles, je l'arrosai de mes larmes sans lui
répondre ; de profonds soupirs m'empêchaient de parler ; nous nous
embrassions en silence. Il me mena jusqu'au vaisseau ; il demeura sur le
rivage ; et, quand le vaisseau fut parti, nous ne cessions de nous
regarder tandis que nous pûmes nous voir.
LIVRE QUATRIÈME.
SOMMAIRE.
Télémaque reprend le récit de ses aventures.--Il raconte que, dans sa
traversée de Tyr à l'île de Chypre, il eut un songe qui lui montrait
Vénus et Cupidon l'invitant au plaisir.--Minerve lui apparut aussi, le
couvrant de son égide ; enfin il vit Mentor qui l'exhortait à fuir de
l'île de Chypre. A son réveil, les Chypriens, noyés dans le vin, sont
surpris par une affreuse tempête.--Le vaisseau eût péri, si Télémaque
n'eût pris en main le gouvernail.--Arrivée dans l'île de
Chypre.--Peinture des mœurs voluptueuses des habitants, du culte rendu à
Vénus et des impressions funestes qu'en reçoit Télémaque.--Il retrouve
là Mentor dont les conseils le délivrent d'un si grand danger.--Le
Syrien Hazaël, à qui Mentor avait été vendu, rend à Télémaque son sage
conducteur,--Hazaël s'embarque avec eux pour l'île de Crète.--Ils voient
dans ce trajet le beau spectacle d'Amphitrite trainée dans son char par
des chevaux marins.
Calypso, qui avait été jusqu'à ce moment immobile et transportée de
plaisir en écoutant les aventures de Télémaque, l'interrompit pour lui
faire prendre quelque repos. Il est temps, lui dit-elle, que vous alliez
goûter la douceur du sommeil après tant de travaux. Vous n'avez rien à
craindre ici ; tout vous est favorable. Abandonnez-vous donc à la joie;
goûtez la paix et tous les autres dons des dieux, dont vous allez être
comblé. Demain, quand l'Aurore avec ses doigts de roses entr'ouvrira les
portes dorées de l'orient, et que les chevaux du Soleil, sortant de
l'onde amère, répandront les flammes du jour pour chasser devant eux
toutes les étoiles du ciel, nous reprendrons, mon cher Télémaque,
l'histoire de vos malheurs. Jamais votre père n'a égalé votre sagesse et
votre courage : ni Achille, vainqueur d'Hector, ni Thésée, revenu des
enfers, ni même le grand Alcide, qui a purgé la terre de tant de
monstres, n'ont fait voir autant de force et de vertu que vous. Je
souhaite qu'un profond sommeil vous rende cette nuit courte. Mais,
hélas ! qu'elle sera longue pour moi ! qu'il me tardera de vous revoir, de
vous entendre, de vous faire redire ce que je sais déjà, et de vous
demander ce que je ne sais pas encore ! Allez, mon cher Télémaque, avec
le sage Mentor, que les dieux vous ont rendu ; allez dans cette grotte
écartée, où tout est préparé pour votre repos. Je prie Morphée de
répandre ses plus doux charmes sur vos paupières appesanties, de faire
couler une vapeur divine dans tous vos membres fatigués, et de vous
envoyer des songes légers, qui, voltigeant autour de vous, flattent vos
sens par les images les plus riantes, et repoussent loin de vous tout ce
qui pourrait vous réveiller trop promptement.
La déesse conduisit elle-même Télémaque dans cette grotte séparée de la
sienne. Elle n'était ni moins rustique ni moins agréable. Une fontaine,
qui coulait dans un coin, y faisait un doux murmure qui appelait le
sommeil. Les nymphes y avaient préparé deux lits d'une molle verdure,
sur lesquels elles avaient étendu deux grandes peaux, l'une de lion pour
Télémaque, et l'autre d'ours pour Mentor.
Avant que de laisser fermer ses yeux au sommeil, Mentor parla ainsi à
Télémaque : Le plaisir de raconter vos histoires vous a entraîné ; vous
avez charmé la déesse en lui expliquant les dangers dont votre courage
et votre industrie vous ont tiré : par là vous n'avez fait qu'enflammer
davantage son cœur, et que vous préparer une plus dangereuse captivité.
Comment espérez-vous qu'elle vous laisse maintenant sortir de son île,
vous qui l'avez enchantée par le récit de vos aventures ? L'amour d'une
vaine gloire vous a fait parler sans prudence. Elle s'était engagée à
vous raconter des histoires, et à vous apprendre quelle a été la
destinée d'Ulysse ; elle a trouvé moyen de parler longtemps sans rien
dire ; et elle vous a engagé à lui expliquer tout ce qu'elle désire
savoir : tel est l'art des femmes flatteuses et passionnées. Quand
est-ce, ô Télémaque, que vous serez assez sage pour ne parler jamais par
vanité, et que vous saurez taire tout ce qui vous est avantageux, quand
il n'est pas utile à dire ? Les autres admirent votre sagesse dans un âge
où il est pardonnable d'en manquer : pour moi, je ne puis vous pardonner
rien : je suis le seul qui vous connais, et qui vous aime assez pour vous
avertir de toutes vos fautes. Combien êtes-vous encore éloigné de la
sagesse de votre père!
Quoi donc ! répondit Télémaque, pouvais-je refuser à Calypso de lui
raconter mes malheurs ? Non, reprit Mentor, il fallait les lui raconter:
mais vous deviez le faire en ne lui disant que ce qui pouvait lui donner
de la compassion. Vous pouviez dire que vous aviez été, tantôt errant,
tantôt captif en Sicile, et puis en Égypte. C'était lui dire assez : et
tout le reste n'a servi qu'à augmenter le poison qui brûle déjà son
cœur. Plaise aux dieux que le vôtre puisse s'en préserver ! Mais que
ferai-je donc ? continua Télémaque, d'un ton modéré et docile. Il n'est
plus temps, repartit Mentor, de lui cacher ce qui reste de vos
aventures : elle en sait assez pour ne pouvoir être trompée sur ce
qu'elle ne sait pas encore ; votre réserve ne servirait qu'à l'irriter.
Achevez donc demain de lui raconter tout ce que les dieux ont fait en
votre faveur, et apprenez une autre fois à parler plus sobrement de tout
ce qui peut vous attirer quelque louange. Télémaque reçut avec amitié un
si bon conseil, et ils se couchèrent.
Aussitôt que Phébus eut répandu ses premiers rayons sur la terre,
Mentor, entendant la voix de la déesse qui appelait ses nymphes dans le
bois, éveilla Télémaque. Il est temps, lui dit-il, de vaincre le
sommeil. Allons retrouver Calypso : mais défiez-vous de ses douces
paroles ; ne lui ouvrez jamais votre cœur ; craignez le poison flatteur de
ses louanges. Hier elle vous éleva au-dessus de votre sage père, de
l'invincible Achille et du fameux Thésée, d'Hercule devenu immortel.
Sentîtes-vous combien cette louange est excessive ? Crûtes-vous ce
qu'elle disait ? Sachez qu'elle ne le croit pas elle-même : elle ne vous
loue qu'à cause qu'elle vous croit faible, et assez vain pour vous
laisser tromper par des louanges disproportionnées à vos actions.