renvoyer en Ithaque avec des vaisseaux et des troupes, pour délivrer
Pénélope de tous ses amants. La flotte était déjà prête ; nous ne
songions qu'à nous embarquer. J'admirais les coups de la fortune, qui
relève tout à coup ceux qu'elle a le plus abaissés*. Cette expérience me
faisait espérer qu'Ulysse pourrait bien revenir enfin dans son royaume
après quelque longue souffrance. Je pensais aussi en moi-même que je
pourrais encore revoir Mentor, quoiqu'il eût été emmené dans les pays
les plus inconnus de l'Éthiopie. Pendant que je retardais un peu mon
départ, pour tâcher d'en savoir des nouvelles, Sésostris, qui était fort
âgé, mourut subitement, et sa mort me replongea dans de nouveaux
malheurs.
Toute l'Égypte parut inconsolable de cette perte ; chaque famille croyait
avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son père. Les vieillards,
levant les mains au ciel, s'écriaient : Jamais l'Égypte n'eut un aussi
bon roi ! jamais elle n'en aura de semblable ! O dieux ! il fallait ou ne
le montrer point aux hommes, ou ne le leur ôter jamais ; pourquoi faut-il
que nous survivions au grand Sésostris ! Les jeunes gens disaient:
L'espérance de l'Égypte est détruite : nos pères ont été heureux de
passer leur vie sous un si bon roi ; pour nous, nous ne l'avons vu que
pour sentir sa perte. Ses domestiques pleuraient nuit et jour. Quand on
fit les funérailles du roi, pendant quarante jours tous les peuples les
plus reculés, y accoururent en foule : chacun voulait voir encore une
fois le corps de Sésostris ; chacun voulait en conserver l'image;
plusieurs voulurent être mis avec lui dans le tombeau.
Ce qui augmenta encore la douleur de sa perte, c'est que son fils
Bocchoris n'avait ni humanité pour les étrangers, ni curiosité pour les
sciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour de la gloire. La
grandeur de son père avait contribué à le rendre si indigne de régner.
Il avait été nourri dans la mollesse et dans une fierté brutale ; il
comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étaient faits que pour
lui, et qu'il était d'une autre nature qu'eux : il ne songeait qu'à
contenter ses passions, qu'à dissiper les trésors immenses que son père
avait ménagés avec tant de soin, qu'à tourmenter les peuples, et qu'à
sucer le sang des malheureux ; enfin, qu'à suivre les conseils flatteurs
des jeunes insensés qui l'environnaient, pendant qu'il écartait avec
mépris tous les sages vieillards qui avaient eu la confiance de son
père. C'était un monstre, et non pas un roi. Toute l'Égypte gémissait;
et quoique le nom de Sésostris, si cher aux Égyptiens, leur fît
supporter la conduite lâche et cruelle de son fils, le fils courait à sa
perte : et un prince si indigne du trône ne pouvait longtemps régner.
Il ne me fut plus permis d'espérer mon retour en Ithaque. Je demeurai
dans une tour sur le bord de la mer, auprès de Péluse[17], où notre
embarquement devait se faire, si Sésostris ne fût pas mort. Méthophis
avait eu l'adresse de sortir de prison, et de se rétablir auprès du
nouveau roi : il m'avait fait renfermer dans cette tour, pour se venger
de la disgrâce que je lui avais causée. Je passais les jours et les
nuits dans une profonde tristesse : tout ce que Termosiris m'avait
prédit, et tout ce que j'avais entendu dans la caverne, ne me paraissait
plus qu'un songe ; j'étais abîmé dans la plus amère douleur. Je voyais
les vagues qui venaient battre le pied de la tour où j'étais prisonnier;
souvent je m'occupais à considérer des vaisseaux agités par la tempête,
qui étaient en danger de se briser contre les rochers sur lesquels la
tour était bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du naufrage,
j'enviais leur sort. Bientôt, disais-je en moi-même, ils finiront les
malheurs de leur vie, ou ils arriveront en leur pays. Hélas ! je ne puis
espérer ni l'un ni l'autre.
Pendant que je me consumais ainsi en regrets inutiles, j'aperçus comme
une forêt de mâts de vaisseaux. La mer était couverte de voiles que les
vents enflaient ; l'onde était écumante sous les coups des rames
innombrables. J'entendais de toutes parts des cris confus ; j'apercevais
sur le rivage une partie des Égyptiens effrayés qui couraient aux armes,
et d'autres qui semblaient aller au-devant de cette flotte qu'on voyait
arriver. Bientôt je reconnus que ces vaisseaux étrangers étaient, les
uns, de Phénicie, et les autres, de l'île de Chypre ; car mes malheurs
commençaient à me rendre expérimenté sur ce qui regarde la navigation.
Les Égyptiens me parurent divisés entre eux ; je n'eus aucune peine à
croire que l'insensé Bocchoris avait, par ses violences, causé une
révolte de ses sujets et allumé la guerre civile. Je fus, du haut, de
cette tour, spectateur d'un sanglant combat. Les Égyptiens qui avaient
appelé à leur secours les étrangers, après avoir favorisé leur descente,
attaquèrent les autres Égyptiens, qui avaient le roi à leur tête. Je
voyais ce roi qui animait les siens par son exemple ; il paraissait comme
le dieu Mars*: des ruisseaux de sang coulaient autour de lui ; les roues
de son char étaient teintes d'un sang noir, épais et écumant : à peine
pouvaient-elles passer sur des las de corps morts écrasés. Ce jeune roi,
bien fait, vigoureux, d'une mine haute et fière, avait dans ses yeux la
fureur et le désespoir : il était comme un beau cheval qui n'a point de
bouche ; son courage le poussait au hasard, et la sagesse ne modérait
point sa valeur. Il ne savait ni réparer ses fautes, ni donner des
ordres précis, ni prévoir les maux qui le menaçaient, ni ménager les
gens dont il avait le plus grand besoin. Ce n'était pas qu'il manquât de
génie ; ses lumières égalaient son courage : mais il n'avait jamais été
instruit par la mauvaise fortune ; ses maîtres avaient empoisonné par la
flatterie son beau naturel. Il était enivré de sa puissance et de son
bonheur ; il croyait que tout devait céder à ses désirs fougueux : la
moindre résistance enflammait sa colère. Alors il ne raisonnait plus ; il
était comme hors de lui-même : son orgueil furieux en faisait une bête
farouche ; sa bonté naturelle et sa droite raison l'abandonnaient en un
instant : ses plus fidèles serviteurs étaient réduits à s'enfuir ; il
n'aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi, il prenait
toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il
forçait tous les gens de bien à détester sa folle conduite.
Longtemps sa valeur le soutint contre la multitude de ses ennemis ; mais
enfin il fut accablé. Je le vis périr : le dard d'un Phénicien perça sa
poitrine. Les rênes lui échappèrent des mains ; il tomba de son char sous
les pieds des chevaux. Un soldat de l'île de Chypre lui coupa la tête;
et, la prenant par les cheveux, il la montra, comme en triomphe, à toute
l'armée victorieuse.
Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tête qui nageait dans le
sang ; ces yeux fermés et éteints ; ce visage pâle et défiguré ; cette
bouche entr'ouverte, qui semblait vouloir encore achever des paroles
commencées ; cet air superbe et menaçant, que la mort même n'avait pu
effacer. Toute ma vie il sera peint devant mes yeux ; et, si jamais les
dieux me faisaient régner, je n'oublierais point, après un si funeste
exemple, qu'un roi n'est digne de commander, et n'est heureux dans sa
puissance, qu'autant qu'il la soumet à la raison. Eh ! quel malheur, pour
un homme destiné à faire le bonheur public, de n'être le maître de tant
d'hommes que pour les rendre malheureux!
LIVRE TROISIÈME.
SOMMAIRE.
Télémaque raconte que Termutis, successeur de Boechoris, rendant tous
les prisonniers phéniciens, il fut emmené à Tyr sur le vaisseau de
Narbai, qui commandait la flotte tyrienne.--Pendant le trajet, Narbal
entretient Télémaque de la puissance, de la prospérité des Phéniciens;
des lois qui président à leur commerce ; il lui dépeint Pygmalion, prince
avare et cruel.--Après quelque séjour à Tyr, Télémaque est sur le point
de s'embarquer pour l'île de Chypre ; Pygmalion veut le faire prendre;
mais Astarbé, la maîtresse du tyran, le sauve et fait mourir pour lui un
jeune homme dont les mépris l'avaient irritée.
Calypso écoutait avec étonnement des paroles si sages. Ce qui la
charmait le plus était de voir que Télémaque racontait ingénument les
fautes qu'il avait faites par précipitation, et en manquant de docilité
pour le sage Mentor : elle trouvait une noblesse et une grandeur
étonnante dans ce jeune homme qui s'accusait lui-même, et qui paraissait
avoir si bien profité de ses imprudences pour se rendre sage, prévoyant
et modéré. Continuez, disait-elle, mon cher Télémaque ; il me tarde de
savoir comment vous sortîtes de l'Égypte, et où vous avez retrouvé le
sage Mentor, dont vous aviez senti la perte avec tant de raison.
Télémaque reprit ainsi son discours : Les Égyptiens les plus vertueux et
les plus fidèles au roi, étant les plus faibles, et voyant le roi mort,
furent contraints de céder aux autres : on établit un autre roi nommé
Termutis. Les Phéniciens, avec les troupes de l'île de Chypre, se
retirèrent après avoir fait alliance avec le nouveau roi. Celui-ci
rendit tous les prisonniers phéniciens ; je fus compté comme étant de ce
nombre. On me fit sortir de la tour ; je m'embarquai avec les autres, et
l'espérance commença à reluire au fond de mon cœur. Un vent favorable
remplissait déjà nos voiles*, les rameurs fendaient les ondes écumantes,
la vaste mer était couverte de navires ; les mariniers poussaient des
cris de joie ; les rivages d'Égypte s'enfuyaient loin de nous ; les
collines et les montagnes s'aplanissaient peu à peu. Nous commencions à
ne voir plus que le ciel et l'eau*, pendant que le soleil, qui se
levait, semblait faire sortir du sein de la mer ses feux étincelants:
ses rayons doraient le sommet des montagnes* que nous découvrions encore
un peu sur l'horizon ; et tout le ciel, peint d'un sombre azur, nous
promettait une heureuse navigation.
Quoiqu'on m'eût renvoyé comme étant Phénicien, aucun des Phéniciens avec
qui j'étais ne me connaissait. Narbal, qui commandait dans le vaisseau
où l'on me mit, me demanda mon nom et ma patrie. De quelle ville de
Phénicie êtes-vous ? me dit-il. Je ne suis point de Phénicie, lui dis-je;
mais les Égyptiens m'avaient pris sur la mer dans un vaisseau de
Phénicie : j'ai demeuré longtemps captif en Égypte comme un Phénicien;
c'est sous ce nom que j'ai longtemps souffert ; c'est sous ce nom qu'on
m'a délivré. De quel pays êtes-vous donc ? reprit Narbal. Alors je lui
parlai ainsi : Je suis Télémaque, fils d'Ulysse, roi d'Ithaque en Grèce.
Mon père s'est rendu fameux entre tous les rois qui ont assiégé la ville
de Troie : mais les dieux ne lui ont pas accordé de revoir sa patrie. Je
l'ai cherché en plusieurs pays ; la fortune me persécute comme lui : vous
voyez un malheureux qui ne soupire qu'après le bonheur de retourner
parmi les siens, et de trouver son père.
Narbal me regardait avec étonnement, et il crut apercevoir en moi je ne
sais quoi d'heureux qui vient des dons du ciel, et qui n'est point dans
le commun des hommes. Il était naturellement sincère et généreux ; il fut
touché de mon malheur, et me parla avec une confiance que les dieux lui
inspirèrent pour me sauver d'un grand péril.
Télémaque, je ne doute point, me dit-il, de ce que vous me dites, et je
ne saurais en douter ; la douleur et la vertu peintes sur votre visage ne
me permettent pas de me délier de vous : je sens même que les dieux, que
j'ai toujours servis, vous aiment, et qu'ils veulent que je vous aime
aussi comme si vous étiez mon fils. Je vous donnerai un conseil
salutaire ; et, pour récompense, je ne vous demande que le secret. Ne
craignez point, lui dis-je, que j'aie aucune peine à me taire sur les
choses que vous voudrez me confier : quoique je sois si jeune, j'ai déjà
vieilli dans l'habitude de ne dire jamais mon secret, et encore plus de
ne trahir jamais, sous aucun prétexte, le secret d'autrui. Comment
avez-vous pu, me dit-il, vous accoutumer au secret dans une si grande
jeunesse ? Je serai ravi d'apprendre par quel moyen vous avez acquis
cette qualité, qui est le fondement de la plus sage conduite, et sans
laquelle tous les talents sont inutiles.
Quand Ulysse, lui dis-je, partit pour aller au siège de Troie, il me
prit sur ses genoux et entre ses bras (c'est ainsi qu'on me l'a
raconté): après m'avoir baisé tendrement, il me dit ces paroles, quoique
je ne pusse les entendre : O mon fils ! que les dieux me préservent de te
revoir jamais ; que plutôt le ciseau de la Parque tranche le fil de tes
jours lorsqu'il est à peine formé, de même que le moissonneur tranche de
sa faux une tendre fleur qui commence à éclore ; que mes ennemis te
puissent écraser aux yeux de ta mère et aux miens, si tu dois un jour te
corrompre et abandonner la vertu ! O mes amis ! continua-t-il, je vous
laisse ce fils qui m'est si cher ; ayez soin de son enfance : si vous
m'aimez, éloignez de lui la pernicieuse flatterie ; enseignez-lui à se
vaincre ; qu'il soit comme un jeune arbrisseau encore tendre, qu'on plie
pour le redresser ; Surtout n'oubliez rien pour le rendre juste,
bienfaisant, sincère, et fidèle à garder un secret. Quiconque est
capable de mentir est indigne d'être compté au nombre des hommes ; et
quiconque ne sait pas se taire est indigne de gouverner.
Je vous rapporte ces paroles, parce qu'on a eu soin de me les répéter
souvent, et qu'elles ont pénétré jusqu'au fond de mon cœur ; je me les
redis souvent à moi-même. Les amis de mon père eurent soin de m'exercer
de bonne heure au secret : j'étais encore dans la plus tendre enfance, et
ils me confiaient déjà toutes les peines qu'ils ressentaient, voyant ma
mère exposée à un grand nombre de téméraires qui voulaient l'épouser.
Ainsi on me traitait dès lors comme un homme raisonnable et sûr : on
m'entretenait secrètement des plus grandes affaires ; on m'instruisait de
tout ce qu'on avait résolu pour écarter ces prétendants. J'étais ravi
qu'on eût en moi cette confiance : par là je me croyais déjà un homme
fait. Jamais je n'en ai abusé ; jamais il ne m'a échappé une seule parole
qui pût découvrir le moindre secret. Souvent les prétendants tâchaient
de me faire parler, espérant qu'un enfant, qui pourrait avoir vu ou
entendu quelque chose d'important, ne saurait pas se retenir ; mais je
savais bien leur répondre sans mentir, et sans leur apprendre ce que je
ne devais pas dire.
Alors Narbal me dit : Vous voyez, Télémaque, la puissance des Phéniciens;
ils sont redoutables à toutes les nations voisines, par leurs
innombrables vaisseaux : le commerce, qu'ils font jusques aux colonnes
d'Hercule[18], leur donne des richesses qui surpassent celles des
peuples les plus florissants. Le grand roi Sésostris, qui n'aurait
jamais pu les vaincre par mer, eut bien de la peine à les vaincre par
terre, avec ses armées qui avaient conquis tout l'Orient ; il nous imposa
un tribut que nous n'avons pas longtemps payé : les Phéniciens se
trouvaient trop riches et trop puissants pour porter patiemment le joug
de la servitude ; nous reprîmes notre liberté. La mort ne laissa pas à
Sésostris le temps de finir la guerre contre nous. Il est vrai que nous
avions tout à craindre de sa sagesse encore plus que de sa puissance:
mais, sa puissance passant dans les mains de son fils, dépourvu de toute
sagesse, nous conclûmes que nous n'avions plus rien à craindre. En
effet, les Égyptiens, bien loin de rentrer les armes à la main dans
notre pays pour nous subjuguer encore une fois, ont été contraints de
nous appeler à leur secours pour les délivrer de ce roi impie et
furieux. Nous avons été leurs libérateurs. Quelle gloire ajoutée à la
liberté et à l'opulence des Phéniciens!
Mais pendant que nous délivrons les autres, nous sommes esclaves
nous-mêmes. O Télémaque, craignez de tomber dans les mains de Pygmalion,
notre roi : il les a trempées, ces mains cruelles, dans le sang de
Sichée, mari de Didon, sa sœur. Didon, pleine du désir de la vengeance,
s'est sauvée de Tyr avec plusieurs vaisseaux. La plupart de ceux qui
aiment la vertu et la liberté l'ont suivie : elle a fondé sur là côte
d'Afrique une superbe ville qu'on nomme Carthage[19]. Pygmalion,
tourmenté par une soif insatiable des richesses, se rend de plus en plus
misérable et odieux à ses sujets. C'est un crime à Tyr que d'avoir de
grands biens ; l'avarice le rend défiant, soupçonneux, cruel ; il
persécute les riches, et il craint les pauvres. C'est un crime encore
plus grand à Tyr d'avoir de la vertu ; car Pygmalion suppose que les bons
ne peuvent souffrir ses injustices et ses infamies : la vertu le
condamne ; il s'aigrit et s'irrite contre elle. Tout l'agite, l'inquiète,
le ronge ; il a peur de son ombre ; il ne dort ni jour ni nuit : les dieux,
pour le confondre, l'accablent de trésors dont il n'ose jouir. Ce qu'il
cherche pour être heureux est précisément ce qui l'empêche de l'être. Il
regrette tout ce qu'il donne, et craint toujours de perdre ; il se
tourmente pour gagner. On ne le voit presque jamais ; il est seul,
triste, abattu au fond de son palais ; ses amis même n'osent l'aborder,
de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des
épées nues et des piques levées autour de sa maison. Trente chambres qui
communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porta de fer
avec six gros verrous, sont le lieu où il se renferme ; on ne sait jamais
dans laquelle de ces chambres il couche, et on assure qu'il ne couche
jamais deux nuits de suite dans la même, de peur d'y être égorgé. Il ne
connaît ni les doux plaisirs, ni l'amitié encore plus douce ; si on lui
parle de chercher la joie, il sent qu'elle fuit loin de lui, et qu'elle
refuse d'entrer dans son cœur. Ses yeux creux sont pleins d'un feu âpre
et farouche ; ils sont sans cesse errants de tous côtés ; il prête
l'oreille au moindre bruit, et se sent tout ému ; il est pâle, défait, et
les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé. Il se tait,
il soupire, il tire de son cœur de profonds gémissements, il ne peut
cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus
exquis le dégoûtent. Ses enfants, loin d'être son espérance, sont le
sujet de sa terreur : il en a fait ses plus dangereux ennemis. Il n'a eu
toute sa vie aucun moment d'assuré ; il ne se conserve qu'à force de
répandre le sang de tous ceux qu'il craint. Insensé, qui ne voit pas que
sa cruauté, à laquelle il se confie, le fera périr ! Quelqu'un de ses
domestiques, aussi défiant que lui, se hâtera de délivrer le monde de ce
monstre.
Pour moi, je crains les dieux : quoi qu'il m'en coûte, je serai fidèle au
roi qu'ils m'ont donné : j'aimerais mieux qu'il me fît mourir, que de lui
ôter la vie, et même que de manquer à le défendre. Pour vous, ô
Télémaque, gardez-vous bien de lui dire que vous êtes le fils d'Ulysse:
il espérerait qu'Ulysse, retournant à Ithaque, lui payerait quelque
grande somme pour vous racheter, et il vous tiendrait en prison.
Quand nous arrivâmes à Tyr, je suivis le conseil de Narbal, et je
reconnus la vérité de tout ce qu'il m'avait raconté. Je ne pouvais
comprendre qu'un homme pût se rendre aussi misérable que Pygmalion me le
paraissait. Surpris d'un spectacle si affreux et si nouveau pour moi, je
disais en moi-même : Voilà un homme qui n'a cherché qu'à se rendre
heureux : il a cru y parvenir par les richesses, et par une autorité
absolue : il possède tout ce qu'il peut désirer ; et cependant il est
méprisable par ses richesses et par son autorité même. S'il était
berger, comme je l'étais naguère, il serait aussi heureux que je l'ai
été : il jouirait des plaisirs innocents de la campagne, et en jouirait
sans remords ; il ne craindrait ni le fer ni le poison, il aimerait les
hommes, il en serait aimé : il n'aurait point ces grandes richesses, qui
lui sont aussi inutiles que du sable, puisqu'il n'ose y toucher ; mais il
jouirait librement des fruits de la terre, et ne souffrirait aucun
véritable besoin. Cet homme paraît faire tout ce qu'il veut ; mais il
s'en faut bien qu'il le fasse : il fait tout ce que veulent ses passions
féroces ; il est toujours entraîné par son avarice, par sa crainte, par
ses soupçons. Il paraît maître de tous les autres hommes ; mais il n'est
pas maître de lui-même, car il a autant de maîtres et de bourreaux qu'il
a de désirs violents.
Je raisonnais ainsi de Pygmalion sans le voir ; car on ne le voyait
point, et on regardait seulement avec crainte ces hautes tours, qui
étaient nuit et jour entourées de gardes, où il s'était mis lui-même
comme en prison ; se renfermant avec ses trésors. Je comparais ce roi
invisible avec Sésostris, si doux, si accessible, si affable, si curieux
de voir les étrangers, si attentif à écouter tout le monde, et à tirer
du cœur des hommes la vérité qu'on cache aux rois. Sésostris, disais-je,
ne craignait rien, et n'avait rien à craindre ; il se montrait à tous ses
sujets comme à ses propres enfants : celui-ci craint tout, et a tout à
craindre. Ce méchant roi est toujours exposé à une mort funeste, même
dans son palais inaccessible, au milieu de ses gardes ; au contraire, le
bon roi Sésostris était en sûreté au milieu de la foule des peuples,
comme un bon père dans sa maison, environné de sa famille.
Pygmalion donna ordre de renvoyer les troupes de l'île de Chypre qui
étaient venues secourir les siennes à cause de l'alliance qui était
entre les deux peuples. Narbal prit cette occasion de me mettre en
liberté : il me fit passer en revue parmi les soldats chypriens : car le
roi était ombrageux jusque dans les moindres choses. Le défaut des
princes trop faciles et inappliqués est de se livrer avec une aveugle
confiance à des favoris artificieux et corrompus. Le défaut de celui-ci
était, au contraire, de se défier des plus honnêtes gens : il ne savait
point discerner les hommes droits et simples qui agissent sans
déguisement ; aussi n'avait-il jamais vu de gens de bien, car de telles
gens ne vont point chercher un roi si corrompu. D'ailleurs, il avait vu,
depuis qu'il était sur le trône, dans les hommes dont il s'était servi,
tant de dissimulation, de perfidie, et de vices affreux déguisés sous
les apparences de la vertu, qu'il regardait tous les hommes, sans
exception, comme s'ils eussent été masqués. Il supposait qu'il n'y a
aucune sincère vertu sur la terre : ainsi il regardait tous les hommes
comme étant à peu près égaux. Quand il trouvait un homme faux et
corrompu, il ne se donnait point la peine d'en chercher un autre,
comptant qu'un autre ne serait pas meilleur. Les bons lui paraissaient
pires que les méchants les plus déclarés, parce qu'il les croyait aussi
méchants et plus trompeurs.
Pour revenir à moi, je fus confondu avec les Chypriens, et j'échappai à
la défiance pénétrante du roi. Narbal tremblait, dans la crainte que je
ne fusse découvert : il lui en eût coûté la vie, et à moi aussi. Son
impatience de nous voir partir était incroyable : mais les vents
contraires nous retinrent assez longtemps à Tyr.
Je profitai de ce séjour pour connaître les mœurs des Phéniciens, si
célèbres dans toutes les nations connues. J'admirais l'heureuse
situation de cette grande ville, qui est au milieu de la mer, dans une
île. La côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruits
exquis qu'elle porte, par le nombre des villes et des villages qui se
touchent presque, enfin par la douceur de son climat : car les montagnes
mettent cette côte à l'abri des vents brûlants du midi ; elle est
rafraîchie par le vent du nord qui souffle du côté de la mer. Ce pays
est au pied du Liban, dont le sommet fend les nues et va toucher les
astres ; une glace éternelle couvre son front ; des fleuves pleins de
neige tombent, comme des torrents, des pointes de rochers qui
environnent sa tête. Au-dessous on voit une vaste forêt de cèdres
antiques, qui paraissent aussi vieux que la terre où ils sont plantés,
et qui portent leurs branches épaisses jusque vers les nues. Cette forêt
a sous ses pieds de gras pâturages dans la pente de la montagne. C'est
là qu'on voit errer les taureaux qui mugissent, les brebis qui bêlent,
avec leurs tendres agneaux qui bondissent sur l'herbe fraîche : là
coulent mille divers ruisseaux d'une eau claire, qui distribuent l'eau
partout. Enfin on voit au-dessous des pâturages le pied de la montagne
qui est comme un jardin : le printemps et l'automne y règnent ensemble
pour y joindre les fleurs et les fruits. Jamais ni le souffle empesté du
midi, qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux aquilon, n'ont osé
effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.