Les Tyriens, par leur fierté, avaient irrité contre eux le grand roi

Sésostris, qui régnait en Égypte, et qui avait conquis tant de royaumes.

Les richesses qu'ils ont acquises par le commerce, et la force de

l'imprenable ville de Tyr[13], située dans la mer, avaient enflé le cœur

de ces peuples. Ils avaient refusé de payer à Sésostris le tribut qu'il

leur avait imposé en revenant de ses conquêtes ; et ils avaient fourni

des troupes à son frère, qui avait voulu, à son retour, le massacrer au

milieu des réjouissances d'un grand festin. Sésostris avait résolu, pour

abattre leur orgueil, de troubler leur commerce dans toutes les mers.

Ses vaisseaux allaient de tous côtés cherchant les Phéniciens. Une

flotte égyptienne nous rencontra, comme nous commencions à perdre de vue

les montagnes de la Sicile. Le port et la terre semblaient fuir derrière

nous, et se perdre dans les nues*. En même temps nous voyions approcher

les navires des Égyptiens, semblables à une ville flottante. Les

Phéniciens les reconnurent, et voulurent s'en éloigner : mais il n'était

plus temps ; leurs voile étaient meilleures que les nôtres ; le vent les

favorisait ; leurs rameurs étaient en plus grand nombre : ils nous

abordent, nous prennent, et nous emmènent prisonniers en Égypte.

En vain je leur représentai que nous n'étions pas Phéniciens ; à peine

daignèrent-ils m'écouter : ils nous regardèrent comme des esclaves dont

les Phéniciens trafiquaient ; et ils ne songèrent qu'au profit d'une

telle prise. Déjà nous remarquons les eaux de la mer qui blanchissent

par le mélange de celles du Nil, et nous voyons la côte d'Égypte presque

aussi basse que la mer. Ensuite nous arrivons à l'île de Pharos[14],

voisine de la ville de No : de là nous remontons le Nil jusques à

Memphis[15].

Si la douleur de notre captivité ne nous eût rendus insensibles à tous

les plaisirs, nos yeux auraient été charmés de voir cette fertile terre

d'Égypte, semblable à un jardin délicieux arrosé d'un nombre infini de

canaux. Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans

apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne agréablement

situées, des terres qui se couvraient tous les ans d'une moisson dorée

sans se reposer jamais, des prairies pleines de troupeaux, des

laboureurs qui étaient accablés sous le poids des fruits que la terre

épanchait de son sein ; des bergers qui faisaient répéter les doux sons

de leurs flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d'alentour.

Heureux, disait Mentor, le peuple qui est conduit par un sage roi ! il

est dans l'abondance ; il vit heureux, et aime celui à qui il doit tout

son bonheur. C'est ainsi, ajoutait-il, ô Télémaque, que vous devez

régner et faire la joie de vos peuples, si les dieux vous font posséder

le royaume de votre père. Aimez vos peuples comme vos enfants ; goûtez le

plaisir d'être aimé d'eux ; et faites qu'ils ne puissent jamais sentir la

paix et la joie sans se ressouvenir que c'est un bon roi qui leur a fait

ces riches présents. Les rois qui ne songent qu'à se faire craindre, et

qu'à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis, sont les fléaux

du genre humain. Ils sont craints comme ils le veulent être ; mais ils

sont haïs, détestés ; et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets,

que leurs sujets n'ont à craindre d'eux.

Je répondais à Mentor : Hélas ! il n'est pas question de songer aux

maximes suivant lesquelles on doit régner ; il n'y a plus d'Ithaque pour

nous ; nous ne reverrons jamais ni notre patrie, ni Pénélope : et quand

même Ulysse retournerait plein de gloire dans son royaume, il n'aura

jamais la joie de m'y voir ; jamais je n'aurai celle de lui obéir pour

apprendre à commander. Mourons, mon cher Mentor ; nulle autre pensée ne

nous est plus permise : mourons, puisque les dieux n'ont aucune pitié de

nous.

En parlant ainsi, de profonds soupirs entrecoupaient toutes mes paroles.

Mais Mentor, qui craignait les maux avant qu'ils arrivassent, ne savait

plus ce que c'était que de les craindre dès qu'ils étaient arrivés.

Indigne fils du sage Ulysse ! s'écriait-il, quoi donc ! vous vous laissez

vaincre à votre malheur ! Sachez que vous reverrez un jour l'île

d'Ithaque et Pénélope. Vous verrez même dans sa première gloire celui

que vous n'avez point connu, l'invincible Ulysse*, que la fortune ne

peut abattre, et qui, dans ses malheurs, encore plus grands que les

vôtres, vous apprend à ne vous décourager jamais. Oh ! s'il pouvait

apprendre, dans les terres éloignées où la tempête l'a jeté, que son

fils ne sait imiter ni sa patience ni son courage, cette nouvelle

l'accablerait de honte, et lui serait plus rude que tous les malheurs

qu'il souffre depuis si longtemps.

Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l'abondance répandue dans

toute la campagne d'Égypte, où l'on comptait jusqu'à vingt-deux mille

villes. Il admirait la bonne police de ces villes : la justice exercée en

faveur du pauvre contre le riche ; la bonne éducation des enfants, qu'on

accoutumait à l'obéissance, au travail, à la sobriété, à l'amour des

arts ou des lettres ; l'exactitude pour toutes les cérémonies de

religion ; le désintéressement, le désir de l'honneur, la fidélité pour

les hommes, et la crainte pour les dieux, que chaque père inspirait à

ses enfants. Il ne se lassait point d'admirer ce bel ordre. Heureux, me

disait-il sans cesse, le peuple qu'un sage roi conduit ainsi ! mais

encore plus heureux le roi qui fait le bonheur de tant de peuples, et

qui trouve le sien dans sa vertu ! Il tient les hommes par un lien

beaucoup plus fort que celui de la crainte, c'est celui de l'amour.

Non-seulement on lui obéit, mais encore on aime à lui obéir. Il règne

dans tous les cœurs : chacun, bien loin de vouloir s'en défaire, craint

de le perdre, et donnerait sa vie pour lui.

Je remarquais ce que disait Mentor, et je sentais renaître mon courage

au fond de mon cœur, à mesure que ce sage ami me parlait. Aussitôt que

nous fûmes arrivés à Memphis, ville opulente et magnifique, le

gouverneur ordonna que nous irions jusqu'à Thèbes[16] pour être

présentés au roi Sésostris, qui voulait examiner les choses par

lui-même, et qui était fort animé contre les Tyriens. Nous remontâmes

donc encore le long du Nil, jusqu'à cette fameuse Thèbes à cent portes,

où habitait ce grand roi. Cette ville nous parut d'une étendue immense,

et plus peuplée que les plus florissantes de la Grèce. La police y est

parfaite pour la propreté des rues, pour le cours des eaux, pour la

commodité des bains, pour la culture des arts, et pour la sûreté

publique. Les places sont ornées de fontaines et d'obélisques ; les

temples sont de marbre, et d'une architecture simple, mais majestueuse.

Le palais du prince est lui seul comme une grande ville, on n'y voit que

colonnes de marbre, que pyramides et obélisques, que statues colossales,

que meubles d'or et d'argent massif.

Ceux qui nous avaient pris dirent au roi que nous avions été trouvés

dans un navire phénicien. Il écoutait chaque jour, à certaines heures

réglées, tous ceux de ses sujets qui avaient, ou des plaintes à lui

faire, ou des avis à lui donner. Il ne méprisait ni ne rebutait

personne, et ne croyait être roi que pour faire du bien à tous ses

sujets, qu'il aimait comme ses enfants. Pour les étrangers, il les

recevait avec bonté, et voulait les voir, parce qu'il croyait qu'on

apprenait toujours quelque chose d'utile en s'instruisant des mœurs et

des maximes des peuples éloignés. Cette curiosité du roi fit qu'on nous

présenta à lui. Il était sur un trône d'ivoire, tenant en main un

sceptre d'or. Il était déjà vieux, mais agréable, plein de douceur et de

majesté ; il jugeait tous les jours les peuples, avec une patience et une

sagesse qu'on admirait sans flatterie. Après avoir travaillé toute la

journée à régler les affaires et à rendre une exacte justice, il se

délassait le soir à écouter des hommes savants, ou à converser avec les

plus honnêtes gens, qu'il savait bien choisir pour les admettre dans sa

familiarité. On ne pouvait lui reprocher en toute sa vie que d'avoir

triomphé avec trop de faste des rois qu'il avait vaincus, et de s'être

confié à un de ses sujets que je vous dépeindrai tout à l'heure.

Quand il me vit, il fut touché de ma jeunesse et de ma douleur ; il me

demanda ma patrie et mon nom. Nous fûmes étonnés de la sagesse qui

parlait par sa bouche. Je répondis : O grand roi, vous n'ignorez pas le

siége de Troie, qui a duré dix ans, et sa ruine, qui a coûté tant de

sang à toute la Grèce. Ulysse, mon père, a été un des principaux rois

qui ont ruiné cette ville : il erre sur toutes les mers, sans pouvoir

retrouver l'île d'Ithaque, qui est son royaume. Je le cherche ; et un

malheur semblable au sien fait que j'ai été pris. Rendez-moi à mon père

et à ma patrie. Ainsi puissent les dieux vous conserver à vos enfants,

et leur faire sentir la joie de vivre sous un si bon père!

Sésostris continuait à me regarder d'un œil de compassion ; mais, voulant

savoir si ce que je disais était vrai, il nous renvoya à un de ses

officiers, qui fut chargé de savoir de ceux qui avaient pris notre

vaisseau si nous étions effectivement ou Grecs ou Phéniciens. S'ils sont

Phéniciens, dit je roi, il faut doublement les punir, pour être nos

ennemis, et plus encore pour avoir voulu nous tromper par un lâche

mensonge : si, au contraire, ils sont Grecs, je veux qu'on les traite

favorablement, et qu'on les renvoie dans leur pays, sur un de mes

vaisseaux, car j'aime la Grèce ; plusieurs Égyptiens y ont donné des

lois. Je connais la vertu d'Hercule ; la gloire d'Achille est parvenue

jusqu'à nous ; et j'admire ce qu'on m'a raconté de la sagesse du

malheureux Ulysse : tout mon plaisir est de secourir la vertu

malheureuse.

L'officier auquel le roi renvoya l'examen de notre affaire avait l'âme

aussi corrompue et aussi artificieuse que Sésostris était sincère et

généreux. Cet officier se nommait Méthophis ; il nous interrogea pour

tâcher de nous surprendre, et, comme il vit que Mentor répondait avec

plus de sagesse que moi, il le regarda avec aversion et avec défiance;

car les méchants s'irritent contre les bons. Il nous sépara ; et, depuis

ce moment, je ne sus point ce qu'était devenu Mentor. Cette séparation

fut un coup de foudre pour moi. Méthophis espérait toujours qu'en nous

questionnant séparément il pourrait nous faire dire des choses

contraires ; surtout il croyait m'éblouir par ses promesses flatteuses et

me faire avouer ce que Mentor lui aurait caché. Enfin, il ne cherchait

pas de bonne foi la vérité ; mais il voulait trouver quelque prétexte de

dire au roi que nous étions des Phéniciens, pour nous faire ses

esclaves. En effet, malgré notre innocence et malgré la sagesse du roi,

il trouva le moyen de le tromper.

Hélas ! à quoi les rois sont-ils exposés ! les plus sages même sont

souvent surpris. Des hommes artificieux et intéressés les environnent;

les bons se retirent, parce qu'ils ne sont ni empressés ni flatteurs;

les bons attendent qu'on les cherche, et les princes ne savent guère les

aller chercher ; au contraire, les méchants sont hardis, trompeurs,

empressés à s'insinuer et à plaire, adroits à dissimuler, prêts à tout

faire contre l'honneur et la conscience pour contenter les passions de

celui qui règne. O qu'un roi est malheureux d'être exposé aux artifices

des méchants ! Il est perdu, s'il ne repousse la flatterie et s'il

n'aime ceux qui disent hardiment la vérité. Voilà les réflexions que je

faisais dans mon malheur, et je rappelais tout ce que j'avais ouï dire à

Mentor. Cependant Méthophis m'envoya vers les montagnes du désert

d'Oasis, avec ses esclaves, afin que je servisse avec eux à conduire ses

grands troupeaux.

En cet endroit, Calypso interrompit Télémaque, disant : Eh bien ! que

fîtes-vous alors, vous qui aviez préféré en Sicile la mort à la

servitude ? Télémaque répondit : Mon malheur croissait toujours ; je

n'avais plus la misérable consolation de choisir entre la servitude et

la mort ; il fallut être esclave et épuiser, pour ainsi dire, toutes les

rigueurs de la fortune. Il ne me restait plus aucune espérance, et je ne

pouvais pas même dire un mot pour travailler à me délivrer. Mentor m'a

dit depuis qu'on l'avait vendu à des Éthiopiens, et qu'il les avait

suivis en Éthiopie.

Pour moi, j'arrivai dans des déserts affreux ; on y voit des sables

brûlants au milieu des plaines. Des neiges qui ne se fondent jamais font

un hiver perpétuel sur le sommet des montagnes ; et on trouve seulement,

pour nourrir les troupeaux, des pâturages parmi des rochers, vers le

milieu du penchant de ces montagnes escarpées ; les vallées y sont si

profondes, qu'à peine le soleil y peut faire luire ses rayons.

Je ne trouvai d'autres hommes, en ce pays, que des bergers aussi

sauvages que le pays même. Là, je passais les nuits à déplorer mon

malheur, et les jours, à suivre un troupeau, pour éviter la fureur

brutale d'un premier esclave, qui, espérant d'obtenir sa liberté,

accusait sans cesse les autres pour faire valoir à son maître son zèle

et son attachement à ses intérêts. Cet esclave se nommait Buthis. Je

devais succomber en cette occasion : la douleur me pressant, j'oubliai un

jour mon troupeau, et je m'étendis sur l'herbe auprès d'une caverne où

j'attendais la mort, ne pouvant plus supporter mes peines.

En ce moment, je remarquai que toute la montagne tremblait ; les chênes

et les pins semblaient descendre du sommet de la montagne ; les vents

retenaient leurs haleines ; une voix mugissante sortit de la caverne et

me fit entendre ces paroles : Fils du sage Ulysse, il faut que tu

deviennes, comme lui, grand par la patience ; les princes qui ont

toujours été heureux ne sont guère dignes de l'être ; la mollesse les

corrompt, l'orgueil les enivre. Que tu seras heureux, si tu surmontes

tes malheurs, et si tu ne les oublies jamais ! Tu reverras Ithaque, et ta

gloire montera jusqu'aux astres. Quand tu seras le maître des autres

hommes, souviens-toi que tu as été faible, pauvre et souffrant comme

eux*; prends plaisir à les soulager ; aime ton peuple, déteste la

flatterie, et sache que tu ne seras grand qu'autant que tu seras modéré

et courageux pour vaincre tes passions.

Ces paroles divines entrèrent jusqu'au fond de mon cœur ; elles y firent

renaître la joie et le courage. Je ne sentis point cette horreur qui

fait dresser les cheveux sur la tête et qui glace le sang dans les

veines, quand les dieux se communiquent aux mortels ; je me levai

tranquille, j'adorai à genoux, les mains levées vers le ciel, Minerve, à

qui je crus devoir cet oracle. En même temps, je me trouvai un nouvel

homme ; la sagesse éclairait mon esprit, je sentais une douce force pour

modérer toutes mes passions, et pour arrêter l'impétuosité de ma

jeunesse. Je me fis aimer de tous les bergers du désert ; ma douceur, ma

patience, mon exactitude, apaisèrent enfin le cruel Buthis, qui était en

autorité sur les autres esclaves, et qui avait voulu d'abord me

tourmenter.

Pour mieux supporter l'ennui de la captivité et de la solitude, je

cherchai des livres, car j'étais accablé de tristesse, faute de quelque

instruction qui pût nourrir mon esprit et le soutenir. Heureux,

disais-je, ceux qui se dégoûtent des plaisirs violents, et qui savent se

contenter des douceurs d'une vie innocente ! Heureux ceux qui se

divertissent en s'instruisant*, et qui se plaisent à cultiver leur

esprit par les sciences ! En quelque endroit que la fortune ennemie les

jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir et l'ennui,

qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à

ceux qui savent s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à

lire et qui ne sont point, comme moi, privés de la lecture!

Pendant que ces pensées roulaient dans mon esprit, je m'enfonçai dans

une sombre forêt, où j'aperçus tout a coup un vieillard qui tenait dans

sa main un livre. Ce vieillard avait un grand front chauve et un peu

ridé ; une barbe blanche pendait jusqu'à sa ceinture ; sa taille était

haute et majestueuse ; son teint était encore frais et vermeil, ses yeux

vifs et perçants, sa voix douce, ses paroles simples et aimables. Jamais

je n'ai vu un si vénérable vieillard : il s'appelait Termosiris, et il

était prêtre d'Apollon, qu'il servait dans un temple de marbre que les

rois d'Égypte avaient consacré à ce dieu dans cette forêt. Le livre

qu'il tenait était un recueil d'hymnes en l'honneur des dieux. Il

m'aborde avec amitié ; nous nous entretenons. Il racontait si bien les

choses passées, qu'on croyait les voir ; mais il les racontait

courtement, et jamais ses histoires ne m'ont lassé. Il prévoyait

l'avenir par la profonde sagesse qui lui faisait connaître les hommes et

les desseins dont ils sont capables. Avec tant de prudence, il était

gai, complaisant ; et la jeunesse la plus enjouée n'a point autant de

grâce qu'en avait cet homme dans une vieillesse si avancée : aussi

aimait-il les jeunes gens, quand ils étaient dociles et qu'ils avaient

le goût de la vertu.

Bientôt il m'aima tendrement, et me donna des livres pour me consoler:

il m'appelait : Mon fils. Je lui disais souvent : Mon père, les dieux, qui

m'ont ôté Mentor, ont eu pitié de moi ; ils m'ont donné en vous un autre

soutien. Cet homme, semblable à Orphée ou à Linus, était sans doute

inspiré des dieux : il me récitait les vers qu'il avait faits, et me

donnait ceux de plusieurs excellents poètes favorisés des Muses.

Lorsqu'il était revêtu de sa longue robe d'une éclatante blancheur, et

qu'il prenait en main sa lyre d'ivoire, les tigres, les lions et les

ours venaient le flatter et lécher ses pieds ; les Satyres sortaient des

forêts pour danser autour de lui ; les arbres mêmes paraissaient émus ; et

vous auriez cru que les rochers attendris allaient descendre du haut des

montagnes au charme de ses doux accents. Il ne chantait que la grandeur

des dieux, la vertu des héros, et la sagesse des hommes qui préfèrent la

gloire aux plaisirs.

Il me disait souvent que je devais prendre courage, et que les dieux

n'abandonneraient ni Ulysse, ni son fils. Enfin, il m'assura que je

devais, à l'exemple d'Apollon, enseigner aux bergers à cultiver les

Muses. Apollon, disait-il, indigné de ce que Jupiter par ses foudres

troublait le ciel dans ses plus beaux jours, voulut s'en venger sur les

Cyclopes qui forgeaient les foudres, et il les perça de ses flèches.

Aussitôt le mont Etna cessa de vomir des tourbillons de flammes ; on

n'entendit plus les coups des terribles marteaux qui, frappant

l'enclume, faisaient gémir les profondes cavernes de la terre et les

abîmes de la mer : le fer et l'airain, n'étant plus polis par les

Cyclopes, commençaient à se rouiller. Vulcain, furieux, sort de sa

fournaise ; quoique boiteux, il monte en diligence vers l'Olympe ; il

arrive, suant et couvert d'une noire poussière, dans l'assemblée des

dieux ; il fait des plaintes amères. Jupiter s'irrite contre Apollon, le

chasse du ciel et le précipite sur la terre. Son char vide faisait de

lui-même son cours ordinaire, pour donner aux hommes les jours et les

nuits avec le changement régulier des saisons. Apollon, dépouillé de

tous ses rayons, fut contraint de se faire berger, et de garder les

troupeaux du roi Admète. Il jouait de la flûte ; et tous les autres

bergers venaient à l'ombre des ormeaux, sur le bord d'une claire

fontaine, écouter ses chansons. Jusque-là ils avaient mené une vie

sauvage et brutale ; ils ne savaient que conduire leurs brebis, les

tondre, traire leur lait et faire des fromages : toute la campagne était

comme un désert affreux.

Bientôt Apollon montra à tous ces bergers les arts qui peuvent rendre

leur vie agréable. Il chantait les fleurs dont le printemps se couronne,

les parfums qu'il répand, et la verdure qui naît sous ses pas. Puis il

chantait les délicieuses nuits de l'été, où les zéphyrs rafraîchissent

les hommes, et où la rosée désaltère la terre. Il mêlait aussi dans ses

chansons les fruits dorés dont l'automne récompense les travaux des

laboureurs, et le repos de l'hiver, pendant lequel la jeunesse folâtre

danse auprès du feu. Enfin il représentait les forêts sombres qui

couvrent les montagnes, et les creux vallons où les rivières, par mille

détours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit

ainsi aux bergers quels sont les charmes de la vie champêtre, quand on

sait goûter ce que la simple nature a de merveilleux. Bientôt les

bergers, avec leurs flûtes, se virent plus heureux que les rois ; et

leurs cabanes attiraient en foule les plaisirs purs qui fuient les

palais dorés. Les jeux, les ris, les grâces, suivaient partout les

innocentes bergères. Tous les jours étaient des jours de fête : on

n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine

des zéphyrs qui se jouaient dans les rameaux des arbres, ou le murmure

d'une onde claire qui tombait de quelque rocher*, ou les chansons que

les Muses inspiraient aux bergers qui suivaient Apollon. Ce dieu leur

enseignait à remporter le prix de la course, et à percer de flèches les

daims et les cerfs. Les dieux mêmes devinrent jaloux des bergers : cette

vie leur parut plus douce que toute leur gloire, et ils rappelèrent

Apollon dans l'Olympe.

Mon fils, cette histoire doit vous instruire. Puisque vous êtes dans

l'état où fut Apollon, défrichez cette terre sauvage ; faites fleurir

comme lui le désert ; apprenez à tous ces bergers quels sont les charmes

de l'harmonie ; adoucissez les cœurs farouches ; montrez-leur l'aimable

vertu ; faites-leur sentir combien il est doux de jouir, dans la

solitude, des plaisirs innocents que rien ne peut ôter aux bergers. Un

jour, mon fils, un jour les peines et les soucis cruels qui environnent

les rois vous feront regretter sur le trône la vie pastorale.

Ayant ainsi parlé, Termosiris me donna une flûte si douce que les échos

de ces montagnes qui la firent entendre de tous côtés, attirèrent

bientôt autour de nous tous les bergers voisins. Ma voix avait une

harmonie divine ; je me sentais ému et comme hors de moi-même, pour

chanter les grâces dont la nature a orné la campagne. Nous passions les

jours entiers et une partie des nuits à chanter ensemble. Tous les

bergers, oubliant leurs cabanes et leurs troupeaux, étaient suspendus et

immobiles autour de moi pendant que je leur donnais des leçons : il

semblait que ces déserts n'eussent plus rien de sauvage ; tout y était

devenu doux et riant ; la politesse des habitants semblait adoucir la

terre.

Nous nous assemblions souvent pour offrir des sacrifices dans ce temple

d'Apollon où Termosiris était prêtre. Les bergers y allaient couronnés

de lauriers en l'honneur du dieu ; les bergères y allaient aussi en

dansant, avec des couronnes de fleurs, et portant sur leurs têtes, dans

des corbeilles, les dons sacrés. Après le sacrifice, nous faisions un

festin champêtre ; nos plus doux mets étaient le lait de nos chèvres et

de nos brebis, que nous avions soin de traire nous-mêmes, avec les

fruits fraîchement cueillis de nos propres mains, tels que les dattes,

les figues et les raisins : nos sièges étaient les gazons ; les arbres

touffus nous donnaient une ombre plus agréable que les lambris dorés des

palais des rois.

Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos bergers, c'est qu'un

jour un lion affamé vint se jeter sur mon troupeau : déjà il commençait

un carnage affreux, je n'avais en main que ma houlette ; je m'avance

hardiment. Le lion hérisse sa crinière, me montre ses dents et ses

griffes, ouvre une gueule sèche et enflammée ; ses yeux paraissent pleins

de sang et de feu ; il bat ses flancs avec sa longue queue. Je le

terrasse : la petite cotte de mailles dont j'étais revêtu, selon la

coutume des bergers d'Égypte, l'empêcha de me déchirer. Trois fois je

rabattis ; trois fois il se releva ; il poussait des rugissements qui

faisaient retentir toutes les forêts. Enfin, je l'étouffai entre mes

bras ; et les bergers, témoins de ma victoire, voulurent que je me

revêtisse de la peau de ce terrible lion.

Le bruit de cette action et celui du beau changement de tous nos bergers

se répandit dans toute l'Égypte ; il parvint même jusqu'aux oreilles de

Sésostris. Il sut qu'un de ces deux captifs qu'on avait pris pour des

Phéniciens avait ramené l'âge d'or dans ces déserts presque

inhabitables. Il voulut me voir : car il aimait les Muses ; et tout ce qui

peut instruire les hommes touchait son grand cœur. Il me vit ; il

m'écoula avec plaisir ; il découvrit que Méthophis l'avait trompé par

avarice ; il le condamna à une prison perpétuelle, et lui ôta toutes les

richesses qu'il possédait injustement. O qu'on est malheureux,

disait-il, quand on est au-dessus du reste des hommes ! souvent on ne

peut voir la vérité par ses propres yeux : on est environné de gens qui

l'empêchent d'arriver jusqu'à celui qui commande ; chacun est intéressé

à le tromper ; chacun, sous une apparence de zèle, cache son ambition. On

fait semblant d'aimer le roi, et on n'aime que les richesses qu'il

donne : on l'aime si peu, que pour obtenir ses faveurs on le flatte et on

le trahit.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 2 / 34 段