Télémaque suivait la déesse accompagnée d'une foule de jeune

FÉNELON

LES AVENTURES

DE TÉLÉMAQUE

SUIVIES DES AVENTURES D'ARISTONOÜS

ÉDITION REVUE SUR LES MEILLEURS TEXTES ET ACCOMPAGNÉE DE NOTES

GÉOGRAPHIQUES

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

Librairie Hachette et Cie.

1893

Les astérisques (*) qu'on rencontrera dans cette édition indiquent les

passages des auteurs grecs, latins et français traduits ou imités par

Fénelon.

26830.--Paris. Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, 9.

TABLE

NOTICE SUR FÉNELON

JUGEMENTS SUR LE TÉLÉMAQUE.

LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE

LIVRE PREMIER.

LIVRE DEUXIÈME.

LIVRE TROISIÈME.

LIVRE QUATRIÈME.

LIVRE CINQUIÈME.

LIVRE SIXIÈME.

LIVRE SEPTIÈME.

LIVRE HUITIÈME.

LIVRE NEUVIÈME.

LIVRE DIXIÈME.

LIVRE ONZIÈME.

LIVRE DOUZIÈME.

LIVRE TREIZIÈME.

LIVRE QUATORZIÈME.

LIVRE QUINZIÈME.

LIVRE SEIZIÈME.

LIVRE DIX-SEPTIÈME.

LIVRE DIX-HUITIÈME.

LES AVENTURES D'ARISTONOÜS

NOTES GÉOGRAPHIQUES.

NOTICE SUR FÉNELON

ET LE TÉLÉMAQUE.

François de Salignac de la Mothe Fénelon naquit le 6 août 1651 au

château de Fénelon, dans le Périgord. Après avoir fait ses premières

études au milieu de sa famille, il alla terminer ses humanités à

l'université de Cahors, et étudier la philosophie à Paris, au collège

Du Plessis. On rapporte que, comme Bossuet, il fit éclater un jour dans

les exercices de l'école l'éloquence qui devait plus tard l'illustrer.

Au sortir du séminaire de Saint-Sulpice, à peine âgé de vingt-quatre

ans, il songe à se consacrer aux missions du Canada : on l'en détourne;

son imagination le porte aussitôt vers la Grèce et le Levant ; mais la

faiblesse de sa santé et les conseils de ses supérieurs le retiennent en

France. Il est chargé de la direction des _Nouvelles-Catholiques_,

couvent de jeunes protestantes récemment converties, et demeure pendant

dix ans à la tête de cette institution. C'est là qu'il conçut et composa

son premier ouvrage, le traité _de l'Éducation des filles_. Mais il ne

le publia que quelques années plus tard (1687).

Lors de la révocation de l'édit de Nantes (1685), une mission lui fut

confiée dans la Saintonge et l'Aunis ; on offrait de prêter à son zèle

apostolique le Secours des dragons du roi ; Fénelon refusa de s'appuyer

sur la terreur des armes, et il eut la joie d'opérer sans leurs concours

de nombreuses conversions.

Fénelon était arrivé à l'âge de trente-huit ans ; l'éclat de son

éloquence, qui s'était déployée dans sa mission en Saintonge et dans son

célèbre _Sermon pour la fête de l'Epiphanie_, ses vertus, et l'estime

qu'il avait inspirée aux plus hauts personnages de la cour et de

l'Église, tout le désignait pour l'épiscopat où pour une autre fonction

éminente. Le lendemain du jour où le duc de Beauvillier fut nommé

gouverneur du duc de Bourgogne (1689), Fénelon se vit appelé auprès du

jeune prince en qualité de précepteur, comme Bossuet l'avait été auprès

du dauphin. Le duc de Bourgogne annonçait les plus mauvaises

dispositions : c'était un caractère dur, emporté, opiniâtre, hautain,

incapable de souffrir la moindre résistance à ses caprices ; mais son

esprit était juste et son intelligence très-vive. C'était peu pour

Fénelon de développer les qualités de son élève : il entreprit de dompter

l'humeur farouche du jeune prince, et il en vint à bout ; mais ce ne fut

pas sans efforts et sans luttes : il annonça même un instant à son élève

l'intention de renoncer à une éducation si pénible. Enfin, tel fut

l'ascendant qu'il sut exercer sur le duc de Bourgogne, en s'adressant à

la fois à son esprit et à son cœur, qu'il devint maître de cette nature

rebelle et la transforma au gré de ses désirs. Cette impétuosité se

changea en douceur, cette fierté en modestie, cette opiniâtreté en

soumission, et presque en faiblesse.

Nous devons à l'éducation du dauphin par Bossuet quelques-uns des

ouvrages les plus remarquables de l'évêque de Meaux, par exemple, le

_Discours sur l'histoire universelle_ et le traité _de la Connaissance

de Dieu et de soi-même_ : comme Bossuet dont il était déjà l'émule,

Fénelon composa pour son élève plusieurs écrits qui sont des modèles, et

qui restent comme consacrés à l'éducation de l'enfance et de la

jeunesse : les _Fables, les Dialogues des morts, le Télémaque_. Aucun de

ces livres, ce dernier moins que tout autre, n'était destiné à la

publication.

Les heureux résultats obtenus par Fénelon dans l'éducation du duc de

Bourgogne, joints à sa réputation d'éloquence, lui valurent, en 1693,

une place à l'Académie française, et en 1695, l'archevêché de Cambrai.

A peine venait-il d'être sacré par Bossuet, son protecteur et son ami,

qu'une fâcheuse querelle théologique désunit et irrita l'un contre

l'autre deux hommes que la postérité confond dans une égale admiration.

L'âme tendre de Fénelon s'était laissé séduire par certaines rêveries

mystiques, et lui avait inspiré un livre dont l'orthodoxie parut

suspecte, les _Maximes des saints_ (1697). Bossuet déféra ce livre à la

cour de Rome ; mais les rigueurs du roi précédèrent l'arrêt qui devait le

condamner. Fénelon fut éloigné de la cour ainsi que du prince son élève,

et relégué à Cambrai. Il s'éloigna sans se plaindre, et montra dans sa

retraite la plus grande dignité. Soumis et résigné, il s'inclina devant

la censure qui ne tarda pas à frapper les _Maximes des saints_, et

abjura ses erreurs dans un mandement plein d'une humilité touchante.

Bientôt un nouveau coup vint accabler Fénelon et rendre sa disgrâce

irrévocable. Il avait composé une espèce de roman ou de poëme épique en

prose, _les Aventures de Télémaque_. Dans sa pensée, ce livre était

destiné au duc de Bourgogne, et son intention était sans doute de

l'offrir au prince vers l'époque de son mariage, comme complément et

comme souvenir de l'éducation qu'il lui avait donnée. Un domestique

infidèle, chargé de recopier le Télémaque, en prit à la dérobée une

autre copie, qu'il vendit à un libraire (1700). Aussitôt, grand

scandale ; la malignité s'empare de ce livre, l'interprète, le commente

et le torture de façon à y trouver à chaque page la satire de Louis XIV.

Le roi, déjà prévenu contre Fénelon, prête l'oreille aux dénonciateurs,

auxquels semble donner raison le succès du Télémaque en Hollande, en

Angleterre, chez tous les ennemis de Louis XIV et de la France. C'en fut

assez pour faire écarter à jamais Fénelon de la cour.

Sans doute Louis XIV n'avait pas tort de voir dans le Télémaque la

condamnation de sa politique ; mais il ne faudrait pas croire que Fénelon

ait eu pour but de faire des portraits satiriques du roi et de tel ou

tel de ses ministres. C'est une imputation qu'il a toujours, jusqu'à son

lit de mort, désavouée comme une calomnie ; et il mérite d'être cru,

lorsqu'il dit dans un mémoire manuscrit daté de 1710, et adressé au P.

Letellier, confesseur du roi : « Il aurait fallu que j'eusse été

non-seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, pour

vouloir faire dans le Télémaque des portraits satiriques et insolents.

J'ai horreur de la seule pensée d'un tel dessein. C'est une narration

faite à la hâte, à morceaux détachés.... Je n'ai jamais songé qu'à

amuser le duc de Bourgogne par ces aventures, et à l'instruire en

l'amusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. Tout le

monde sait qu'il ne m'a échappé que par l'infidélité d'un copiste. J'ai

mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour la

gouvernement, et tous les défauts qu'on peut avoir dans la puissance

souveraine ; mais je n'en ai marqué aucun avec une affectation qui tende

à aucun portrait ni caractère ; plus on lira cet ouvrage, plus on verra

que j'ai voulu dire tout, sans vouloir peindre personne de suite. » Le

véritable dessein de Fénelon, en composant le _Télémaque_, c'était de

donner à un jeune prince, qui pouvait être appelé au trône, des conseils

sur l'art de régner : or Fénelon n'avait pas tout à fait sur cet art les

mêmes idées que Louis XIV et Bossuet.

Ces idées, Fénelon les avait déjà exposées dans une Lettre adressée à

Louis XIV en 1693, qui contenait plus d'une remontrance sur la politique

suivie par le roi et par ses ministres ; et c'est même la ressemblance

entre quelques passages de cette lettre et divers passages du

_Télémaque_ qui donnait à ce dernier livre l'apparence d'une

irrespectueuse témérité. Pour perdre l'archevêque de Cambrai dans

l'esprit de Louis XIV, il suffit de lui montrer ce qui est dit dans la

lettre de 1693 sur « les ministres qui ont accoutumé le roi à recevoir

sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie », et dans

le _Télémaque_ le portrait d'Idoménée, « que la flatterie avait

empoisonné, et qui n'avait pu, même dans ses malheurs, trouver des

hommes assez généreux pour lui dire la vérité »; d'un côté, la censure de

l'amour du roi pour la guerre, tandis que « les peuples meurent de faim »;

de l'autre, ce même Idoménée, qui, « entièrement tourné à la guerre,

voudrait toujours la faire pour étendre sa domination et sa propre

gloire, et ruinerait ses peuples »; là, le roi, qui, dans ses conquêtes

« a préféré son avantage à la justice et à la bonne foi »; ici, la

peinture d'Adraste, « prince violent, qui ne connaît que son intérêt, et

qui ne perd aucune occasion d'envahir les terres des autres États, qui

se fait rendre les honneurs divins, » etc., etc., enfin, dans la Lettre

ce passage : « Je sais bien que, quand on parle avec cette liberté

chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois ; mais cette

faveur est-elle plus chère que votre salut? » et, dans le _Télémaque_, ce

propos de Mentor à Idoménée : « J'aimerais mieux vous déplaire que de

blesser la vérité. »

Retiré dans son diocèse, Fénelon s'y fit admirer et chérir ; son ardente

charité le consola des déceptions d'une ambition qui n'avait rien que de

légitime. Il y eut cependant un moment où il put se Croire appelé à

devenir premier ministre : c'est lorsque la mort du dauphin (1711) sembla

réserver le prochain héritage de Louis XIV au duc de Bourgogne, qui

avait toujours gardé à son ancien maître disgracié le plus vif

attachement, et qui ne cessait de réclamer ses conseils. Ce rêve

s'évanouit bientôt : la mort du duc de Bourgogne suivit celle du dauphin

à un an d'intervalle, il restait à Fénelon l'amitié et la faveur du duc

d'Orléans, qui le consultait aussi fréquemment, et qui devait être

régent sous la minorité du futur roi ; mais l'archevêque de Cambrai

précéda de quelques jours dans la tombe le grand roi, qui ne lui avait

pas pardonné les Alusions volontaires ou involontaires du _Télémaque_

(1715).

Tout le temps que Fénelon n'avait pas consacré dans sa vieillesse aux

devoirs de l'épiscopat, à la bienfaisance et à l'amitié, il l'avait

donné aux lettres. Si, comme on le croit, il avait écrit avant ce temps

ses Dialogues sur l'éloquence, c'est dans la dernière partie de sa vie

qu'il composa d'autres œuvres non moins importantes, notamment le

_Traité sur l'existence de_ Dieu (1711), et la _Lettre sur les

occupations de l'Académie française_ (1714).

JUGEMENTS SUR LE TÉLÉMAQUE.

«...Il y a de l'agrément dans ce livre, et une imitation de l'_Odyssée_

que j'approuve fort. L'avidité avec laquelle on le lit fait bien voir

que, si on traduisait Homère en beaux mots, il ferait l'effet qu'il

doit faire. Je souhaiterais que M. de Cambrai eût fait son Mentor un peu

moins prédicateur, et que la morale fût répandue dans son ouvrage un peu

plus imperceptiblement et avec plus d'art. Homère est plus instructif

que lui, mais ses instructions ne sont pas des préceptes ; elles

résultent de l'action du roman plutôt que des discours qu'on y étale. La

vérité est pourtant que Mentor dit de fort bonnes choses, quoique un peu

hardies, et qu'enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poète que

théologien. De sorte que si, par son livre des Maximes, il me semble

très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son roman, digne

d'être mis en parallèle avec Héliodore[1]. »

(Lettre de BOILEAU à Brossette, 10 novembre 1699.)

« Le _Télémaque_ est un livre singulier qui tient tout à la fois du roman

et du poëme. Il semble que l'auteur ait voulu traiter le roman comme

Bossuet traitait l'histoire, en lui donnant une dignité et des charmes

inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre

humain, morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions

fabuleuses... Les juges d'un goût sévère y ont blâmé les longueurs, les

détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et

trop uniformes de la vie champêtre. »

(VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, ch. XXXII.)

« Fénelon, épris des beautés de Virgile et d'Homère, y cherche ces traits

d'une vérité naïve et passionnée, qu'il trouvait surtout dans Homère, et

qu'il appelle lui-même[2] _cette aimable simplicité du monde

naissant_.... Mais on se tromperait de croire que Fénelon n'est

redevable à la Grèce que du charme des fictions d'Homère : l'idée du

beau moral dans l'éducation d'un jeune prince, ces entretiens

philosophiques, ces épreuves de courage, de patience, l'humanité dans la

guerre, le respect des serments, toutes ces idées bienfaisantes sont

empruntées à la _Cyropédie_ de Xénophon. Dans les théories sur le

bonheur du peuple, dans le plan d'un État réglé comme une famille, on

reconnaît l'imagination et la philosophie de Platon. Mais il est permis

de croire que Fénelon, corrigeant les fables d'Homère par la sagesse de

Socrate, et formant cet heureux mélange des plus riantes fictions, de la

philosophie la plus pure et de la politique la plus humaine, peut

balancer, par le charme de cette réunion, la gloire de l'invention qu'il

cède à chacun de ses modèles. Sans doute Fénelon a partagé les défauts

de ceux qu'il imitait ; et, si les combats du _Télémaque_ ont la grandeur

et le feu des combats de l'_Iliade_, Mentor parle quelquefois aussi

longuement qu'un héros d'Homère ; et quelquefois les détails d'une morale

un peu commune rappellent les longs entretiens de la _Cyropédie_.

« En considérant le _Télémaque_ comme une inspiration des muses grecques,

il semble que le génie de Fénelon reçoive une force qui ne lui était pas

naturelle. La véhémence de Sophocle s'est conservée tout entière dans

les sauvages imprécations de Philoctète.

« Quoique la belle antiquité paraisse avoir été moissonnée tout entière

pour composer le _Télémaque_, il reste à l'auteur quelque gloire

d'invention, sans compter ce qu'il y a de créateur dans l'imitation de

beautés étrangères inimitables avant et après Fénelon. Rien n'est plus

beau que l'ordonnance du _Télémaque_, et l'on ne trouve pas moins de

grandeur dans l'idée générale que de goût et de dextérité dans la

réunion et le contraste des épisodes. Comme le _Télémaque_ est surtout

un livre de morale politique, ce que l'auteur peint avec le plus de

force, c'est l'ambition, cette maladie des rois, qui fait mourir les

peuples ; l'ambition grande et généreuse dans Sésostris, l'ambition

imprudente dans Idoménée, l'ambition tyrannique et misérable dans

Pygmalion, l'ambition barbare, hypocrite, impie, dans Adraste. Ce

dernier caractère, supérieur au Mézence de Virgile, est traité avec une

vigueur d'imagination qu'aucune vérité historique ne saurait surpasser.

Cette invention des personnages n'est pas moins rare que l'invention

générale d'un plan. Le caractère le plus heureux, dans cette variété de

portraits, c'est celui du jeune Télémaque. Plus développé, plus agissant

que le Télémaque de l'_Odyssée_, il réunit tout ce qui peut surprendre,

attacher, instruire : dans l'âge des passions, il est sous la garde de la

sagesse, qui le laisse souvent faillir, parce que les fautes sont

l'éducation des hommes : il a l'orgueil du trône, l'emportement de

l'héroïsme, et la candeur de la première jeunesse....

« Pour achever de saisir, dans le _Télémaque_, trésor des richesses

antiques, la part d'invention qui appartient à l'auteur moderne, il

faudrait comparer l'Enfer et l'Élysée de Fénelon avec les mêmes

peintures tracées par Homère et par Virgile[3]. Quelle que soit la

sublimité du silence d'Ajax[4], quelle que soit la grandeur et la

perfection du VIe livre de l'_Énéide_, on sentirait tout ce que

Fénelon a créé de nouveau, ou plutôt tout ce qu'il a puisé dans les

mystères chrétiens, par un art admirable ou par un souvenir

involontaire. La plus grande de ces beautés inconnues à l'antiquité,

c'est l'invention de douleurs et de joies purement intellectuelles

substitués à la peinture faible ou bizarre de maux et de félicités

physiques. C'est là que Fénelon est sublime et saisit mieux que le Dante

le secours si neuf et si grand du christianisme. Rien n'est plus

philosophique et plus terrible que les tortures morales qu'il place

dans le cœur des coupables et pour rendre ces inexprimables douleurs,

son style acquiert un degré d'énergie qu'on n'attendait pas de lui, et

qu'on ne trouve dans aucun autre. Mais, lorsque, délivré de ces

affreuses peintures, il peut reposer sa douce imagination sur la demeure

des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n'a jamais

égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme : c'est l'extase

de la charité chrétienne enivrée de la joie qu'elle décrit.... L'Élysée

de Fénelon est une des créations du génie moderne ; nulle part la langue

française ne paraît plus flexible et plus mélodieuse. »

(VILLEMAIN, _Mélanges_, Notice sur Fénelon.)

M. Désiré Nisard, dans sa remarquable _Histoire de la littérature

française_, tome III, consacre au _Télémaque_ une grande partie de son

chapitre sur Fénelon. On y lit : « Cet idéal du simple, du naturel, de

l'aimable, c'est là qu'il l'a réalisé. De tous les ouvrages écrits dans

notre langue, celui-là est peut-être le plus aimable. »

Selon M. Nisard, « comme Idoménée est modelé sur Louis XIV, Télémaque est

modelé sur le duc de Bourgogne... Enfin Mentor n'est autre que Fénelon

lui-même. La politique qu'il enseigne à Salente rappelle la politique de

la Lettre à Louis XIV. La morale de Mentor est copiée des _Directions

pour la conscience d'un roi_, et le trop grand nombre de prescriptions

fatigue dans le roman comme dans l'ouvrage de direction.

« Ce mélange du roman et de l'allusion dans le _Télémaque_ est une des

causes du froid qu'on y sent, quoique le plan en soit si heureux, les

incidents si variés, et que l'ouvrage soit écrit de verve. La vérité

manque souvent à ces caractères formés de traits qui appartiennent à des

civilisations différentes. On s'habitue difficilement à ce petit roi

grec, tantôt gourmandé et conseillé comme aurait pu l'être Louis XIV par

un confesseur pénétré de ses devoirs, tantôt faisant des fautes que ne

comportaient ni son temps ni son État, afin de donner matière à des

critiques qui s'adressent à un autre temps et à un autre État. Mentor ne

cache pas assez Fénelon. Nous sommes presque plus souvent à Versailles

qu'à Salente, et tantôt il semble voir Télémaque recevant des conseils

pour régner sur la France du XXIIIe siècle, tantôt le duc de

Bourgogne instruit à gouverner quelque jour l'île d'Ithaque. Au moment

même où l'imagination de l'auteur nous emporte dans le monde d'Homère,

une allusion, un détail emprunté à un autre monde, un anachronisme de

politique ou de morale nous ramène au temps de la guerre de la

Succession et du quiétisme....

M. Grenay, agrégé de l'Université, a fait, comme thèse française, une

_Étude morale et littéraire sur le Télémaque_ (1876, in-8º. Hachette).

LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE

LIVRE PREMIER.

SOMMAIRE.

Télémaque, conduit par Minerve, sous la figure de Mentor, aborde, après

un naufrage, dans l'île de Calypso.--La déesse, inconsolable du départ

d'Ulysse, fait au fils du héros l'accueil le plus favorable, conçoit une

vive passion pour lui et lui offre l'immortalité, s'il veut demeurer

avec elle.--Elle lui demande le récit de ses aventures.--Télémaque

raconte son voyage à Pylos et à Lacédémone, son naufrage sur la côte de

Sicile, le danger qu'il y courut d'être immolé aux mânes d'Anchise, le

secours que Mentor et lui donnèrent à Aceste dans une incursion de

Barbares, et le soin que ce prince eut de reconnaître ce service, en

leur procurant un vaisseau tyrien pour retourner dans leur pays.

Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle

se trouvait malheureuse d'être immortelle*. Sa grotte ne résonnait plus

de son chant : les nymphes qui la servaient n'osaient lui parler. Elle se

promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel

bordait son île[5]: mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne

faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait

vu tant de fois auprès d'elle. Souvent elle demeurait immobile sur le

rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes ; et elle était sans

cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes,

avait disparu à ses yeux. Tout à coup elle aperçut les débris d'un

navire qui venait de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pièces,

des rames écartées çà et là sur le sable, un gouvernail, un mât, des

cordages flottants sur la côte, puis elle découvre de loin deux hommes,

dont l'un paraissait âgé ; l'autre, quoique jeune, ressemblait à Ulysse.

Il avait sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche

majestueuse. La déesse comprit que c'était Télémaque, fils de ce héros.

Mais, quoique les dieux surpassent de loin en connaissance tous les

hommes, elle ne put découvrir qui était cet homme vénérable dont

Télémaque était accompagné : c'est que les dieux supérieurs cachent aux

inférieurs tout ce qu'il leur plaît ; et Minerve, qui accompagnait

Télémaque sous la figure de Mentor, ne voulait pas être connue de

Calypso. Cependant Calypso se réjouissait d'un naufrage qui mettait dans

son île le fils d'Ulysse, si semblable à son père. Elle s'avance vers

lui ; et sans faire semblant de savoir qui il est : D'où vous vient, lui

dit-elle, cette témérité d'aborder en mon île ? Sachez, jeune étranger,

qu'on ne vient point impunément dans mon empire. Elle tâchait de couvrir

sous ces paroles menaçantes la joie de son cœur, qui éclatait malgré

elle sur son visage.

Télémaque lui répondit : O vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse

(quoique à vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinité*),

seriez-vous insensible au malheur d'un fils, qui, cherchant son père à

la merci des vents et des flots, a vu briser son navire contre vos

rochers ? Quel est donc votre père que vous cherchez ? reprit la déesse.

Il se nomme Ulysse, dit Télémaque ; c'est un des rois qui ont, après un

siège de dix ans, renversé la fameuse Troie. Son nom fut célèbre dans

toute la Grèce et dans toute l'Asie, par sa valeur dans les combats, et

plus encore par sa sagesse dans les conseils. Maintenant, errant dans

toute l'étendue des mers, il a parcouru tous les écueils les plus

terribles. Sa patrie semble fuir devant lui. Pénélope sa femme, et moi

qui suis son fils ; nous avons perdu l'espérance de le revoir. Je cours,

avec les mêmes dangers que lui, pour apprendre où il est. Mais que

dis-je ? peut-être qu'il est maintenant enseveli dans les profonds abîmes

de la mer. Ayez pitié de nos malheurs ; et si vous savez, ô déesse, ce

que les destinées ont fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daignez en

instruire son fils Télémaque.

Calypso, étonnée et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de

sagesse et d'éloquence, ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant;

et elle demeurait en silence. Enfin elle lui dit : Télémaque, nous vous

apprendrons ce qui est arrivé à votre père. Mais l'histoire en est

longue : il est temps de vous délasser de tous vos travaux. Venez dans ma

demeure, où je vous recevrai comme mon fils : venez ; vous serez ma

consolation dans cette solitude, et je ferai votre bonheur, pourvu que

vous sachiez en jouir.

Télémaque suivait la déesse accompagnée d'une foule de jeunes nymphes,

au-dessus desquelles elle s'élevait de toute la tête*, comme un grand

chêne, dans une forêt, élève ses branches épaisses au-dessus de tous les

arbres qui l'environnent. Il admirait l'éclat de sa beauté, la riche

pourpre de sa robe longue et flottante, ses cheveux noués par derrière

négligemment, mais avec grâce, le feu qui sortait de ses yeux, et la

douceur qui tempérait cette vivacité. Mentor, les yeux baissés, gardant

un silence modeste, suivait Télémaque.

On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris

de voir, avec une apparence de simplicité rustique, des objets propres à

charmer les yeux. Il est vrai qu'on n'y voyait ni or, ni argent, ni

marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues : mais cette grotte était

taillée dans le roc, en voûte pleine de rocailles et de coquilles ; elle

était tapissée d'une jeune vigne qui étendait ses branches souples

également de tous côtés*. Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu,

malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur : des fontaines,

coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de

violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi

clairs que le cristal : mille fleurs naissantes émaillaient les tapis

verts dont la grotte était environnée*. Là on trouvait un bois de ces

arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur, qui se

renouvelle dans toutes les saisons, répand le plus doux de tous les

parfums ; ce bois semblait couronner ces belles prairies, et formait une

nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. Là on n'entendait

jamais que le chant des oiseaux ou le bruit d'un ruisseau, qui, se

précipitant du haut d'un rocher, tomba à gros bouillons pleins d'écume,

et s'enfuyait au travers de la prairie*.

La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline. De là on

découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace,

quelquefois follement* irritée contre les rochers, où elle se brisait en

gémissant, et élevant ses vagues comme des montagnes. D'un autre côté,

on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls

fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusque

dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se

jouer dans la campagne : les uns roulaient leurs eaux claires avec

rapidité ; d'autres avaient une eau paisible et dormante ; d'autres, par

de longs détours, revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers

leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchantés*. On

apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans

les nues, et dont la figure bizarre formait un horizon à souhait pour le

plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre

vert qui pendait en festons : le raisin, plus éclatant que la pourpre, ne

pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne était accablée sous son

fruit. Le figuier, l'olivier, le grenadier, et tous les autres arbres

couvraient la campagne, et en faisaient un grand jardin.

Calypso, ayant montré à Télémaque toutes ces beautés naturelles, lui

dit : Reposez-vous ; vos habits sont mouillés, il est temps que vous en

changiez : ensuite nous nous reverrons ; et je vous raconterai des

histoires dont votre cœur sera touché. En même temps elle le fit entrer

avec Mentor dans le lieu le plus secret et le plus reculé d'une grotte

voisine de celle où la déesse demeurait. Les nymphes avaient eu soin

d'allumer en ce lieu un grand feu de bois de cèdre, dont la bonne odeur

se répandait de tous côtés ; et elles y avaient laissé des habits pour

les nouveaux hôtes.

Télémaque, voyant qu'on lui avait désigné une tunique d'une laine fine

dont la blancheur effaçait celle de la neige, et une robe de pourpre

avec une broderie d'or, prit le plaisir qui est naturel à un jeune

homme, en considérant cette magnificence.

Mentor lui dit d'un ton grave : Est-ce donc là, ô Télémaque, les pensées

qui doivent occuper le cœur du fils d'Ulysse ? Songez plutôt à soutenir

la réputation de votre père, et à vaincre la fortune qui vous persécute.

Un jeune homme qui aime à se parer vainement, comme une femme, est

indigne de la sagesse et de la gloire : la gloire n'est due qu'à un cœur

qui sait souffrir la peine et fouler aux pieds les plaisirs.

Télémaque répondit en soupirant : Que les dieux me fassent périr plutôt

que de souffrir que la mollesse et la volupté s'emparent de mon cœur!

Non, non, le fils d'Ulysse ne sera jamais vaincu par les charmes d'une

vie lâche et efféminée. Mais quelle faveur du ciel nous a fait trouver,

après notre naufrage, cette déesse ou cette mortelle qui nous comble de

biens?

Craignez, repartit Mentor, qu'elle ne vous accable de maux ; craignez ses

trompeuses douceurs plus que les écueils qui ont brisé votre navire : le

naufrage et la mort sont moins funestes que les plaisirs qui attaquent

la vertu. Gardez-vous bien de croire ce qu'elle vous racontera. La

jeunesse est présomptueuse, elle se promet tout d'elle-même : quoique

fragile, elle croit pouvoir tout, et n'avoir jamais rien à craindre;

elle se confie légèrement et sans précaution. Gardez-vous d'écouter les

paroles douces et flatteuses de Calypso, qui se glisseront comme un

serpent sous les fleurs ; craignez le poison caché ; défiez-vous de

vous-même, et attendez toujours mes conseils.

Ensuite ils retournèrent auprès de Calypso, qui les attendait. Les

nymphes, avec leurs cheveux tressés et des habits blancs, servirent

d'abord un repas simple, mais exquis pour le goût et pour la propreté.

On n'y voyait aucune autre viande que celle des oiseaux qu'elles avaient

pris dans des filets, ou des bêtes qu'elles avaient percées de leurs

flèches à la chasse : un vin plus doux que le nectar coulait des grands

vases d'argent dans des tasses d'or couronnées de fleurs. On apporta

dans des corbeilles tous les fruits que le printemps promet et que

l'automne répand sur la terre. En même temps, quatre jeunes nymphes se

mirent à chanter. D'abord elles chantèrent le combat des dieux contre

les géants, puis les amours de Jupiter et de Sémélé, la naissance de

Bacchus et son éducation conduite par le vieux Silène, la course

d'Atalante et d'Hippomène, qui fut vainqueur par le moyen des pommes

d'or venues du jardin des Hespérides ; enfin la guerre de Troie fut aussi

chantée ; les combats d'Ulysse et sa sagesse furent élevés jusqu'aux

cieux. La première des nymphes, qui s'appelait Leucothoé, joignit les

accords de sa lyre aux douces voix de toutes les autres. Quand Télémaque

entendit le nom de son père, les larmes qui coulèrent de ses joues

donnèrent un nouveau lustre à sa beauté. Mais comme Calypso aperçut

qu'il ne pouvait manger, et qu'il était saisi de douleur, elle fit signe

aux nymphes. A l'instant on chanta le combat des Centaures avec les

Lapithes, et la descente d'Orphée aux enfers pour en retirer Eurydice.

Quand le repas fut fini, la déesse prit Télémaque, et lui parla ainsi:

Vous voyez, fils du grand Ulysse, avec quelle faveur je vous reçois. Je

suis immortelle : nul mortel ne peut entrer dans cette île sans être puni

de sa témérité ; et votre naufrage même ne vous garantirait pas de mon

indignation, si d'ailleurs je ne vous aimais » Votre père a eu le même

bonheur que vous ; mais, hélas ! il n'a pas su en profiter. Je l'ai gardé

longtemps dans cette île : il n'a tenu qu'à lui d'y vivre avec moi dans

un état immortel ; mais l'aveugle passion de retourner dans sa misérable

patrie lui fit rejeter tous ces avantages. Vous voyez tout ce qu'il a

perdu pour Ithaque[6], qu'il n'a pu revoir. Il voulut me quitter : il

partit ; et je fus vengée par la tempête : son vaisseau, après avoir été

le jouet des vents, fut enseveli dans les ondes. Profitez d'un si triste

exemple. Après son naufrage, vous n'avez plus rien à espérer, ni pour le

revoir, ni pour régner jamais dans l'île d'Ithaque après lui:

consolez-vous de l'avoir perdu, puisque vous trouvez ici une divinité

prête à vous rendre heureux, et un royaume qu'elle vous offre.

La déesse ajouta à ces paroles de longs discours pour montrer combien

Ulysse avait été heureux auprès d'elle : elle raconta ses aventures dans

la caverne du cyclope Polyphème, et chez Antiphates, roi des

Lestrygons[7]; elle n'oublia pas ce qui lui était arrivé dans l'île de

Circé[8], fille du Soleil, ni les dangers qu'il avait courus entre

Scylle et Charybde[9]. Elle représenta la dernière tempête que Neptune

avait excitée contre lui quand il partit d'auprès d'elle. Elle voulut

faire entendre qu'il était péri dans ce naufrage, et elle supprima son

arrivée dans l'île des Phéaciens[10].

Télémaque, qui s'était d'abord abandonné trop promptement à la joie

d'être si bien traité de Calypso, reconnut enfin son artifice et la

sagesse des conseils que Mentor venait de lui donner. Il répondit en peu

de mots : O déesse, pardonnez à ma douleur : maintenant je ne puis que

m'affliger : peut-être que dans la suite j'aurai plus de force pour

goûter la fortune que vous m'offrez ; laissez-moi en ce moment pleurer

mon père ; vous savez mieux que moi combien il mérite d'être pleuré.

Calypso n'osa d'abord le presser d'avantage : elle feignit même d'entrer

dans sa douleur et de s'attendrir pour Ulysse. Mais, pour mieux

connaître les moyens de toucher le cœur du jeune homme, elle lui demanda

comment il avait fait naufrage, et par quelles aventures il était sur

ces côtes. Le récit de mes malheurs, dit-il, serait trop long. Non, non,

répondit-elle ; il me tarde de les savoir, hâtez-vous de me les raconter.

Elle le pressa longtemps. Enfin il ne put lui résister, et il parla

ainsi:

J'étais parti d'Ithaque pour aller demander aux autres rois revenus du

siège de Troie des nouvelles de mon père. Les amants de ma mère Pénélope

furent surpris de mon départ : j'avais pris soin de le leur cacher,

connaissant leur perfidie. Nestor, que je vis à Pylos[11], ni Ménélas,

qui me reçut avec amitié dans Lacédémone, ne purent m'apprendre si mon

père était encore en vie. Lassé de vivre toujours en suspens et dans

l'incertitude, je me résolus d'aller dans la Sicile, où j'avais ouï dire

que mon père avait été jeté par les vents. Mais le sage Mentor, que vous

voyez ici présent, s'opposait à ce téméraire dessein : il me

représentait, d'un côté, les Cyclopes, géants monstrueux qui dévorent

les hommes ; de l'autre, la flotte d'Énée et des Troyens, qui étaient sur

ces côtes. Ces Troyens, disait-t-il, sont animés contre tous les Grecs;

mais surtout ils répandraient avec plaisir le sang du fils d'Ulysse.

Retournez, continuait-il, en Ithaque : peut-être que votre père, aimé des

dieux, y sera aussitôt que vous. Mais si les dieux ont résolu sa perte,

s'il ne doit jamais revoir sa patrie, du moins il faut que vous alliez

le venger, délivrer votre mère, montrer votre sagesse à tous les

peuples, et faire voir en vous à toute la Grèce un roi aussi digne de

régner que le fut jamais Ulysse lui-même.

Ces paroles étaient salutaires, mais je n'étais pas assez prudent pour

les écouter ; je n'écoutais que ma passion. Le sage Mentor m'aima jusqu'à

me suivre dans un voyage téméraire que j'entreprenais contre ses

conseils, et les dieux permirent que je fisse une faute qui devait

servir à me corriger de ma présomption.

Pendant qu'il parlait, Calypso regardait Mentor. Elle était étonnée;

elle croyait sentir en lui quelque chose de divin ; mais elle ne pouvait

démêler ses pensées confuses ; ainsi, elle demeurait pleine de crainte et

de défiance à la vue de cet inconnu. Alors elle appréhenda de laisser

voir son trouble. Continuez, dit-elle à Télémaque, et satisfaites ma

curiosité. Télémaque reprit ainsi:

Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile : mais

ensuite une noire tempête* déroba le ciel à nos yeux, et nous fûmes

enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, nous

aperçûmes d'autres vaisseaux exposés au même péril, et nous reconnûmes

bientôt que c'étaient les vaisseaux d'Énée ; ils n'étaient pas moins à

craindre pour nous que les rochers. Alors, je compris, mais trop tard,

ce que l'ardeur d'une jeunesse imprudente m'avait empêché de considérer

attentivement. Mentor parut dans ce danger, non-seulement ferme et

intrépide, mais encore plus gai qu'à l'ordinaire ; c'était lui qui

m'encourageait ; je sentais qu'il m'inspirait une force invincible. Il

donnait tranquillement tous les ordres, pendant que le pilote était

troublé. Je lui disais : Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivra

vos conseils ! Ne suis-je pas malheureux d'avoir voulu me croire

moi-même, dans un âge où l'on n'a ni prévoyance de l'avenir, ni

expérience du passé, ni modération pour ménager le présent ! Oh ! si

jamais nous échappons de cette tempête, je me défierai de moi-même comme

de mon plus dangereux ennemi : c'est vous Mentor, que je croirai

toujours..

Mentor, en souriant, me répondait : Je n'ai gardé de vous reprocher la

faute que vous avez faite ; il suffit que vous la sentiez et qu'elle vous

serve à être une autre fois plus modéré dans vos désirs. Mais quand le

péril sera passé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut

se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il faut

le prévoir et le craindre ; mais, quand on y est, il ne reste plus qu'à

le mépriser. Soyez donc le digne fils d'Ulysse ; montrez un cœur plus

grand que tous les maux qui vous menacent.

La douceur et le courage du sage Mentor me charmèrent, mais je fus

encore bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous

délivra des Troyens. Dans le moment où le ciel commençait à s'éclaircir

et où les Troyens, nous voyant de près, n'auraient pas manqué de nous

reconnaître, il remarqua un de leurs vaisseaux qui était presque

semblable au nôtre et que la tempête avait écarté. La poupe en était

couronnée de certaines fleurs ; il se hâta de mettre sur notre poupe des

couronnes de fleurs semblables ; il les attacha lui-même avec des

bandelettes de la même couleur que celles des Troyens ; il ordonna à

tous nos rameurs de se baisser le plus qu'ils pourraient le long de

leurs bancs, pour n'être point reconnus des ennemis. En cet état, nous

passâmes au milieu de leur flotte ; ils poussèrent des cris de joie en

nous voyant, comme en revoyant des compagnons qu'ils avaient crus

perdus. Nous fûmes même contraints, par la violence de la mer, d'aller

assez longtemps avec eux ; enfin, nous demeurâmes un peu derrière, et,

pendant que les vents impétueux les poussaient vers l'Afrique, nous

fîmes les derniers efforts pour aborder, à force de rames, sur la côte

voisine de Sicile.

Nous y 'arrivâmes en effet. Mais ce que nous cherchions n'était guère

moins funeste que la flotte qui nous faisait fuir. Nous trouvâmes sur

cette côte de Sicile d'autres Troyens ennemis des Grecs. C'était là que

régnait le vieux Aceste, sorti de Troie. A peine fûmes-nous arrivés sur

ce rivage, que les habitants crurent que nous étions ou d'autres peuples

de l'île, armés pour les surprendre, ou des étrangers qui venaient

s'emparer de leurs terres. Ils brûlent notre vaisseau ; dans le premier

emportement, ils égorgent tous nos compagnons, ils ne réservent que

Mentor et moi pour nous présenter à Aceste, afin qu'il pût savoir de

nous quels étaient nos desseins et d'où nous venions. Nous entrons dans

la ville, les mains liées derrière le dos ; et notre mort n'était

retardée que pour nous faire servir de spectacle à un peuple cruel,

quand on saurait que nous étions Grecs.

On nous présenta d'abord à Aceste, qui, tenant son sceptre d'or en main,

jugeait les peuples et se préparait à un grand sacrifice. Il nous

demanda, d'un ton sevère, quel était notre pays et le sujet de notre

voyage. Mentor se hâta de répondre, et lui dit : Nous venons de côtes de

la grande Hespérie, et notre patrie n'est pas loin de là : ainsi il évita

de dire que nous étions Grecs. Mais Aceste, sans l'écouter davantage, et

nous prenant pour des étrangers qui cachaient leur dessein, ordonna

qu'on nous envoyât dans une forêt voisine, où nous servirions en

esclaves sous ceux qui gouvernaient ses troupeaux.

Cette condition me parut plus dure que la mort. Je m'écriai : O roi,

faites-nous mourir plutôt que de nous traiter si indignement ; sachez que

je suis Télémaque, fils du sage Ulysse, roi des Ithaciens. Je cherche

mon père dans toutes les mers ; si je ne puis le trouver, ni retourner

dans ma patrie, ni éviter la servitude, ôtez-moi la vie, que je ne

saurais supporter.

A peine eus-je prononcé ces mots, que tout le peuple ému s'écria qu'il

fallait faire périr le fils de ce cruel Ulysse, dont les artifices

avaient renversé la ville de Troie. O fils d'Ulysse, me dit Aceste, je

ne puis refuser votre sang aux mânes de tant de Troyens que votre père a

précipités sur les rivages du noir Cocyte : vous, et celui qui vous mène,

vous périrez. En même temps, un vieillard de la troupe proposa au roi de

nous immoler sur le tombeau d'Anchise. Leur sang, disait-il, sera

agréable à l'ombre de ce héros ; Énée même, quand il saura un tel

sacrifice, sera touché de voir combien vous aimez ce qu'il avait de plus

cher au monde.

Tout le peuple applaudit à cette proposition, et ne songea plus qu'à

nous immoler. Déjà on nous menait sur le tombeau d'Anchise ; on y avait

dressé deux autels, où le feu sacré était allumé ; le glaive qui devait

nous percer était devant nos yeux ; on nous avait couronnés de fleurs, et

nulle compassion ne pouvait garantir notre vie ; c'était fait de nous,

quand Mentor demanda tranquillement à parler au roi. Il lui dit:

O Aceste, si le malheur du jeune Télémaque, qui n'a jamais porté les

armes contre les Troyens, ne peut vous toucher, du moins que votre

propre intérêt vous touche. La science que j'ai acquise des présages et

de la volonté des dieux me fait connaître qu'avant que trois jours

soient écoulés vous serez attaqué par des peuples barbares, qui viennent

comme un torrent du haut des montagnes, pour inonder votre ville et pour

ravager tout votre pays. Hâtez-vous de les prévenir ; mettez vos peuples

sous les armes, et ne perdez pas un moment pour retirer au dedans de vos

murailles les riches troupeaux que vous avez dans la campagne. Si ma

prédiction est fausse, vous serez libre de nous immoler dans trois

jours ; si, au contraire, elle est véritable, souvenez-vous qu'on ne doit

pas ôter la vie à ceux de qui on la tient.

Aceste fut étonné de ces paroles, que Mentor lui disait avec une

assurance qu'il n'avait jamais trouvée en aucun homme. Je vois bien,

répondit-il, ô étranger, que les dieux, qui vous ont si mal partagé pour

tous les dons de la fortune, vous ont accordé une sagesse qui est plus

estimable que toutes les prospérités. En même temps, il retarda le

sacrifice, et donna avec diligence les ordres nécessaires pour prévenir

l'attaque dont Mentor l'avait menacé. On ne voyait de tous côtés que des

femmes tremblantes, des vieillards courbés, de petits enfants, les

larmes aux yeux, qui se retiraient dans la ville. Les bœufs mugissants

et les brebis bêlantes venaient en foule, quittant les gras pâturages,

et ne pouvant trouver assez d'étables pour être mis à couvert. C'était,

de toutes parts, des cris confus de gens qui se poussaient les uns les

autres, qui ne pouvaient s'entendre, qui prenaient dans ce trouble un

inconnu pour leur ami, et qui couraient sans savoir où tendaient leurs

pas. Mais les principaux de la ville, se croyant plus sages que les

autres, s'imaginaient que Mentor était un imposteur qui avait fait une

fausse prédiction pour sauver sa vie.

Avant la fin du troisième jour, pendant qu'ils étaient pleins de ces

pensées, on vit sur le penchant des montagnes voisines un tourbillon de

poussière ; puis on aperçut une troupe innombrable de Barbares armés:

c'étaient les Himériens[12], peuples féroces, avec les nations qui

habitent sur les monts Nébrodes, et sur le sommet d'Acratas, où règne un

hiver que les zéphyrs n'ont jamais adouci. Ceux qui avaient méprisé la

prédiction de Mentor perdirent leurs esclaves et leurs troupeaux. Le roi

dit à Mentor : J'oublie que vous êtes des Grecs ; nos ennemis deviennent

nos amis fidèles. Les dieux vous ont envoyés pour nous sauver, je

n'attends pas moins de votre valeur que de la sagesse de vos conseils;

hâtez-vous de nous secourir.

Mentor montre dans ses yeux une audace qui étonne les plus fiers

combattants. Il prend un bouclier, un casque, une épée, une lance ; il

range les soldats d'Aceste ; il marche à leur tête, et s'avance en bon

ordre vers les ennemis. Aceste, quoique plein de courage, ne peut dans

sa vieillesse le suivre que de loin. Je le suis de plus près, mais je ne

puis égaler sa valeur. Sa cuirasse ressemblait, dans le combat, à

l'immortelle égide. La mort courait de rang en rang partout sous ses

coups. Semblable à un lion de Numidie que la cruelle faim dévore, et qui

entre dans un troupeau de faibles brebis, il déchire, il égorge, il nage

dans le sang ; et les bergers, loin de secourir le troupeau, fuient,

tremblants, pour se dérober à sa fureur*.

Ces Barbares, qui espéraient de surprendre la ville, furent eux-mêmes

surpris et déconcertés. Les sujets d'Aceste, animés par l'exemple et par

les ordres de Mentor, eurent une vigueur dont ils ne se croyaient point

capables. De ma lance je renversai le fils du roi de ce peuple ennemi.

Il était de mon âge, mais il était plus grand que moi ; car ce peuple

venait d'une race de géants qui étaient de la même origine que les

Cyclopes. Il méprisait un ennemi aussi faible que moi : mais, sans

m'étonner de sa force prodigieuse, ni de son air sauvage et brutal, je

poussai ma lance contre sa poitrine, et je lui fis vomir, en expirant,

des torrents d'un sang noir. Il pensa m'écraser. Dans sa chute, le bruit

de ses armes retentit jusques aux montagnes. Je pris ses dépouilles, et

je revins trouver Aceste. Mentor, ayant achevé de mettre les ennemis en

désordre, les tailla en pièces, et poussa les fuyards jusque dans les

forêts.

Un succès si inespéré fit regarder Mentor comme un homme chéri et

inspiré des dieux. Aceste, touché de reconnaissance, nous avertit qu'il

craignait tout pour nous, si les vaisseaux d'Énée revenaient en Sicile:

il nous en donna un pour retourner sans retardement en notre pays, nous

combla de présents, et nous pressa de partir pour prévenir tous les

malheurs qu'il prévoyait ; mais il ne voulut nous donner ni un pilote ni

des rameurs de sa nation, de peur qu'ils ne fussent trop exposés sur les

côtes de la Grèce. Il nous donna des marchands phéniciens, qui, étant en

commerce avec tous les peuples du monde, n'avaient rien à craindre, et

qui devaient ramener le vaisseau à Aceste quand ils nous auraient

laissés à Ithaque. Mais les dieux, qui se jouent des desseins des

hommes, nous réservaient à d'autres dangers.

LIVRE DEUXIÈME.

SOMMAIRE.

Télémaque raconte que le vaisseau tyrien qu'il montait ayant été pris

par Sésostris, il fut fait prisonnier ainsi que Mentor, et emmené captif

en Égypte.--Merveilles de ce pays : sagesse de son gouvernement.--Mentor

est envoyé esclave en Éthiopie, et Télémaque est réduit à conduire un

troupeau dans le désert d'Oasis. Un prêtre d'Apollon, Termosiris, le

console et lui apprend à imiter ce dieu qui avait été autrefois berger

chez Admète, roi de Thessalie.--Bientôt Sésostris, informé de tout ce

que fait de merveilleux Télémaque parmi les bergers, le rappelle,

reconnaît son innocence et lui promet de le renvoyer à Ithaque.--La mort

de Sésostris amène de nouveaux malheurs pour Télémaque.--Il est enfermé

dans une tour au bord de la mer.--Du haut de cette tour il voit le

nouveau roi d'Égypte, Bocchoris, périr dans un combat contre ses sujets

révoltés et secourus par les Phéniciens.

Les aventures de Télémaque suivies des aventures d'Aristonoüs · 第 1 / 34 段