que nous marchons à peine, ne tarde pas à faire place à un calme
plat ; nous n’avançons plus du tout et sommes réduits à nous
morfondre en contemplant la limpidité merveilleuse des eaux du golfe
de Gabès, dont aucun souffle léger ne vient rider la surface. Dans
ces conditions, à bord d’un bateau à voiles, on est bien forcé
de s’armer de patience. Six heures se passent ainsi ; enfin, vers
une heure du soir, le calme est remplacé par une assez bonne brise,
à la faveur de laquelle nous pouvons courir des bordées qui nous
font arriver à Gabès à trois heures, heureux encore de n’avoir
pas subi un plus long retard.
Nous voici déjà au 16 juin et la végétation est trop avancée
dans cette région chaude, malgré la prolongation exceptionnelle de
la période pluvieuse, pour nous permettre d’espérer dorénavant de
fructueuses excursions. Nous avons cependant encore, pour remplir notre
programme, à revoir les îles Kerkenna et à nous rendre, avant notre
retour en France, à l’îlot de Djezeïret Djamour (Zembra). Comme le
bateau de Sfax part de Gabès le lendemain à cinq heures du soir, nous
nous hâtons de nous rendre aux baraquements où nous avons laissé
en partant la plus grande partie de notre bagage et de nos récoltes,
mais nous avons la désagréable surprise de voir que tout a été
déménagé en notre absence et que l’on nous a assigné, comme
faveur toute spéciale, le local exigu réservé aux sous-officiers
en punition. Pendant notre excursion à Djerba, le bataillon ayant
été remplacé par un autre, le nouveau commandant avait trouvé bon
de disposer du local que nous occupions pour le transformer en salle
de spectacle ; il nous en a donc mis à la porte sans plus de façon
et oppose un refus aussi formel qu’autoritaire à nos observations
polies. C’est la seule fois que nous avons à nous plaindre de
l’autorité militaire, de laquelle nous avons au contraire toujours
reçu le meilleur accueil, l’aide la plus empressée et le plus
ferme appui durant l’accomplissement de notre mission.
Froissé à juste titre de la façon cavalière avec laquelle le
commandant du camp traite une mission scientifique officielle,
j’ai recours au commandant supérieur, le colonel de la Roque,
au général Allegro, gouverneur de l’Arad, et à l’intendant
militaire de la Judie, dont nous avions, par discrétion, décliné
les offres hospitalières à notre premier passage à Gabès ; nous
les retrouvons encore plus obligeants que la première fois et nous
prions nos hôtes d’accepter ici le témoignage de notre gratitude
pour leur réception courtoise que nous ne saurions oublier.
=IX=
=Nouveau séjour à Sfax. — Deuxième excursion aux îles
Kerkenna. — Rentrée à Tunis.=
Le mardi 17 juin, à trois heures du soir, une partie de nos
collections ayant été directement expédiée en France, nous
prenons congé du colonel de la Roque qui tient à nous accompagner
à bord du bateau, et à cinq heures, nous voguons vers Sfax où nous
débarquons le lendemain dans la matinée. Un séjour d’une semaine,
entre deux passages de paquebots, nous est nécessaire pour revoir
et mettre définitivement en ordre les collections que nous y avons
laissées lors de notre départ pour l’intérieur, et pour faire une
nouvelle visite aux îles Kerkenna où j’ai à cœur d’explorer
quelques-uns des îlots situés au nord de la grande île.
Tandis que mes deux compagnons restent à Sfax pour s’occuper
des collections et se livrer à de nouvelles recherches dans les
environs de cette ville, je pars le 20 juin, au lever du jour, sur
une barque de la Compagnie transatlantique mise à ma disposition,
avec son obligeance habituelle, par mon vieil ami Janino Matteï,
qui tient à m’accompagner lui-même pour me faire profiter de son
expérience et de sa profonde connaissance du pays.
Cette fois, au lieu de passer par l’étroit goulet d’El-Kantara,
nous doublons la petite île de Djira et, longeant toute la côte
orientale des deux îles, nous allons directement mouiller en face
d’El-Ataïa, point où l’absence de brise alternant avec des vents
contraires ne nous permet d’arriver qu’à la nuit. Durant cette
traversée, trop longue pour un si faible trajet, je peux observer
à loisir le fond, que je trouve semblable à celui de l’ouest des
îles ; c’est un plateau rocheux, sillonné de coupures étroites
plus profondes ; on dirait autant de canaux ayant une direction
perpendiculaire aux îles ; cette configuration cesse un peu au large
pour faire place à un fond de sable uni. La végétation sous-marine
y est extrêmement abondante et me fait regretter de n’avoir ni le
temps ni les engins nécessaires pour draguer les nombreux mollusques
et zoophytes qui doivent y faire leur demeure. Cependant le soir, à
l’aide d’un hameçon, nous ramenons quelques beaux échantillons
des spongiaires qui se montrent très abondants et à peu de profondeur
autour de la barque.
Nous passons à bord une nuit des plus calmes, et le 21, dès
l’aube, nous nous apprêtons à débarquer sur l’îlot le plus
rapproché, qui n’est séparé de l’île que par un bras de mer si
insignifiant et si peu profond à certains endroits que les chameaux
peuvent le traverser. J’ai le regret de trouver la végétation
tellement avancée que c’est à peine si l’on peut distinguer
quelques plantes des plus vulgaires. Cet îlot n’est élevé que de
quatre à cinq mètres tout au plus au-dessus de la marée haute ;
il est de forme allongée, d’environ un kilomètre de long, sur
trois à quatre cents mètres de large. Le centre en est occupé en
partie par des ruines de murailles, et il y existe plusieurs puits
alignés dans le sens de la longueur de l’îlot. Les indigènes
y entretiennent quelques cultures et s’y établissent avec leurs
troupeaux aux alentours des puits dans les murs desquels je recueille
l’_Adiantum Capillus-Veneris_. Les restes d’enceinte que l’on
rencontre, ainsi que de nombreuses sépultures creusées dans le tuf,
au bord même de la mer, sur le rivage qui fait face à l’île,
prouvent que l’îlot a jadis été habité, à l’époque sans
doute où il n’était pas séparé de cette dernière. Quelques-uns
de ces tombeaux ont été détruits en partie par la mer qui les
bat journellement. Je vois dans ces faits une preuve nouvelle de
l’abaissement général de cette partie de la côte.
De cet îlot qui porte le nom de Khemchi, nous nous dirigeons sur
plusieurs autres, sortes de lambeaux formant une chaîne de récifs
vers l est. Tous ont dû, comme le premier, faire partie de la grande
île. Désireux d’en examiner la nature, je fais diriger la barque
sur le plus avancé dans la mer, et comme on ne peut accoster,
il faut, pour y descendre, se mettre à l’eau ou emprunter les
épaules des matelots. Cet îlot n’a guère que quelques ares
de surface et n’émerge pas de plus de deux à trois mètres ;
aussi l’on voit distinctement que la mer le balaie en grande
partie dans les gros temps. Il n’est cependant pas dépourvu de
toute végétation ; quelques Graminées des terrains salés (des
_Agropyrum_ principalement) le _Crithmum maritimum_, des _Atriplex_
et autres Salsolacées, y forment un tapis végétal sur lequel les
Pétrels et les Puffins viennent déposer leurs œufs.
La visite de cet îlot minuscule ne nous ayant pas pris grand temps,
nous gagnons la pleine mer dans la direction de celui qui termine au
nord le groupe des Kerkenna. Nous l’abordons vers deux heures du
soir. Celui-ci est beaucoup plus important que les premiers, mais
n’est guère plus élevé au-dessus de la mer. Son étendue peut
être d’environ deux kilomètres sur 600 à 700 mètres de large. Il
est un peu rocheux du côté qui fait face au nord et marécageux sur
celui qui regarde la grande île. Un abondant tapis de Salsolacées,
d’_Atriplex_ et de _Limoniastrum monopetalum_ le couvre en grande
partie, et de nombreux oiseaux de mer l’habitent. Je recueille
quelques œufs de ces derniers à la grande fureur des femelles,
qui ne cessent de me poursuivre en poussant des cris rauques ou
aigus et en effleurant parfois mon chapeau de leurs ailes et de leur
bec. — Une sorte de marabout s’élève à l’extrémité nord-est
de l’îlot. Comme sur celui de Khemchi, on y voit de nombreuses
traces d’enceintes qui paraissent fort anciennes, mais il n’y
existe point de cultures. Seuls, des touffes de _Nitraria tridentata_
et quelques pieds de _Rhus oxyacanthoides_, dont le plus élevé
atteint à peine deux mètres, dominent les Salsolacées, qui sont
recueillies par les indigènes pour faire de la soude ; le nom de
Coucha, donné à cet îlot, proviendrait de cette industrie. Comme
à Khemchi, la saison trop avancée ne me permet pas de faire une
récolte botanique fructueuse.
Rembarqués à trois heures et demie, nous faisons voile vers l’anse
servant de port à Cherki que nous avons visité lors de notre premier
voyage. Une brise assez forte se lève, le ciel se charge en quelques
instants de gros nuages noirs, le tonnerre gronde dans le lointain,
et bientôt nous avons à essuyer un grain qui n’a pas tardé à
nous atteindre. Nous devons donc renoncer à aborder le plus grand
des îlots ; le laissant sur notre gauche, nous gagnons au plus vite
l’abri de Cherki où nous arrivons à six heures du soir, pour y
passer la nuit.
Le 22 au matin, le calme étant rétabli dans l’atmosphère,
nous nous disposons de bonne heure à lever l’ancre. Un reste
de brise, qui chasse le brouillard, nous permet tout d’abord de
doubler facilement la pointe qui abrite Cherki au sud, mais cette
brise cesse bientôt et notre navigation devient d’une lenteur
désespérante. La mer est si calme et les eaux si transparentes,
que l’on aperçoit les moindres détails du fond, à plus de
six ou huit mètres de profondeur, aussi distinctement que s’il
n’y avait que quelques décimètres d’eau. Ce fond est sableux
et riche en spongiaires ; dans les portions où il s’élève et
permet à une abondante végétation de croître, une multitude de
_Pinna maritima_ sont plantées verticalement, entre-bâillant leurs
énormes valves. On ne voit que peu d’autres mollusques, mais les
parties herbeuses doivent recéler des Gastéropodes, tandis que les
Acéphales doivent être abondants dans le sable vaseux.
Vers onze heures, nous sommes en face de Bordj-el-Ksar, vieille
construction romaine relevée en partie par les musulmans et
actuellement abandonnée. Une série de loges s’étend sur une
assez grande longueur au niveau même de la mer et m’est signalée
comme étant les ruines d’un ancien établissement balnéaire, ce
dont je doute à première vue. Mon désir d’éclaircir le fait et
de visiter le château, non moins que celui de me rendre compte de
la nature et de la végétation de cette rive de l’île, me pousse
à descendre à terre, ce que nous effectuons en faisant décrire à
notre barque de nombreux circuits entre les palissades des pêcheries,
et en touchant le fond à diverses reprises. A peine avons-nous mis
pied à terre, que d’innombrables débris de poteries, de marbres
polis et de mosaïques s’offrent à nos regards. Je ne tarde pas
à acquérir la certitude que les prétendues loges balnéaires ne
sont que d’anciennes citernes surmontées jadis par une ligne de
constructions qui devaient être en bordure sur un quai détruit par
la mer. Les citernes et les maisons ont, de même, été démolies
ou éventrées, et la roche de gypse friable, entamée, forme
aujourd’hui une falaise à pic au-dessus d’une plage basse et
caillouteuse. A cinquante mètres environ dans la mer, on voit encore
les traces des jetées du port qui existait jadis et qui est obstrué
aujourd’hui par les débris des constructions. Cet envahissement
par la mer qui ronge peu à peu la falaise est une nouvelle preuve de
l’affaissement graduel de la côte. Le bordj est construit sur une
petite éminence dominant les terrains voisins, divisés en carrés
par de vieux murs d’enceintes de jardins au milieu desquels on voit
encore des vestiges de constructions et quelques arbres. Les Anciennes
voies de cette ville détruite sont parfaitement visibles ; l’une
d’elles, d’une grande largeur, venait aboutir directement au port,
au-dessous du mamelon que surmonte le château. Bordj-el-Ksar devait
être une cité florissante et commerçante, dont une portion composée
de villas entourées par des jardins. Une sorte de columbarium est
encore debout à quelques centaines de mètres du bordj. Partout
gisent à la surface du sol des fragments de poteries, de marbres
et de mosaïques. Des fouilles y seraient intéressantes à faire,
mais il faudrait pour cela un temps et des moyens d’exécution
dont je ne dispose pas. J’y ai rencontré des enduits de stuc
portant les traces de peintures à fresque, et les restes d’un four
destiné probablement à transformer en plâtre le sulfate de chaux
cristallisé formant en grande partie la roche de la falaise qui se
délite journellement sous l’influence de l’humidité saline.
Après deux heures de séjour à Bordj-el-Ksar, nous faisons voile
pour Sfax où nous sommes poussés en quelques heures par une brise du
nord, qui devient assez forte au passage du chenal profond séparant
les îles de la terre ferme.
Les journées du 23 et du 24 juin sont passées à Sfax et
absorbées par nos préparatifs de départ, et, le 25, nous prenons
définitivement congé des autorités et de M. Matteï, et nous nous
embarquons pour la Goulette où nous arrivons le 28, après avoir fait
escale pendant une demi-journée à Sousa, cette intéressante ville
dont la ceinture de murailles crénelées, blanches comme du lait,
peut être comparée à une fine broderie.
=X=
=Excursion à Djezeïret Djamour. — Retour en France.=
Rentrés à Tunis, nous préparons sans retard notre excursion
à Djezeïret Djamour (île Zembra) dont la visite doit terminer
notre mission. Cette petite île, située à près de cinquante
kilomètres au nord-est de la Goulette et à dix kilomètres environ
de l’extrémité de la presqu’île du Cap Bon, n’avait pas pu
être explorée par la Mission botanique de 1883, malgré l’intérêt
qu’elle paraissait offrir ; elle nous était donc tout spécialement
recommandée.
Partis de la Goulette, M. Valéry Mayet et moi, le jeudi 2 juillet à
une heure du matin, sur une grande barque pontée frétée pour nous
par les soins de M. Cubissol, vice-consul français, nous sommes
forcés, faute de vent, de louvoyer toute la journée le long de
la presqu’île du Cap Bon. Vers quatre heures du soir seulement,
grâce à une forte brise qui se lève inopinément, nous parvenons,
après deux heures employées à courir des bordées, à atterrir sur
le seul point accessible de cet immense rocher isolé, dont la cime est
élevée de près de 450 mètres, et qui, à sa partie septentrionale,
plonge d’une hauteur à pic de près de 250 mètres dans la mer.
L’île n’offrant aucune ressource et n’étant habitée que par
une seule famille de bergers pêcheurs, possédant un troupeau d’une
centaine de chèvres et une bande de porcs, nous devrons passer la
nuit et prendre nos repas à bord de la barque ancrée au milieu
des vestiges d’un vieux port, remontant sans doute à l’époque
carthaginoise. Toutefois, nous nous empressons de débarquer pour
utiliser les quelques heures de jour qui restent encore à faire une
première reconnaissance dans l’espèce de vallon qui, dans sa
partie méridionale, sépare en deux parties la montagne dont est
formé cet îlot, détaché du massif montagneux du Cap Bon. Cette
excursion préliminaire, en nous fixant sur la topographie de l’île,
nous permet de combiner une course plus étendue, projetée pour
le lendemain. Dès nos premiers pas sur le rivage, nous avons la
satisfaction de découvrir, au milieu de buissons de _Calycotome
villosa_ et de touffes de _Senecio Cineraria_, l’une des plantes
les plus intéressantes qu’ait encore fournies notre voyage :
c’est le _Poterium spinosum_, appartenant à la flore du bassin
oriental de la Méditerranée, et qui est là à sa station la plus
occidentale. Il forme des buissons épineux, aussi désagréables à
traverser que ceux du _Zizyphus Lotus_, et vit dans les sables marins
où, quoique très abondant, il est confiné dans un espace de quelques
centaines de mètres carrés, au voisinage du rivage. Sur ce même
point, en s’enfonçant dans le vallon jusqu’aux premières pentes
de la montagne, il existe des vestiges de constructions, révélant
l’existence d’un ancien centre d’habitations ou tout au moins
d’établissements assez importants.
L’îlot, comme nous venons de le dire, est séparé en deux portions,
orientale et occidentale, par le vallon qui, venant mourir au point de
notre mouillage, s’élève graduellement sur une longueur d’environ
un kilomètre jusqu’à la crête d’une falaise d’à peu près
150 mètres d’élévation qui plonge brusquement dans la mer. Le
sol de cette vallée est argilo-siliceux et recouvert, sur beaucoup de
points, d’une couche d’humus dans laquelle croissent abondamment
des broussailles où dominent le Lentisque, le Myrte et le _Cistus
Monspeliensis_, ainsi que quelques Bruyères en arbre.
L’approche de la nuit mettant fin à notre promenade, nous
regagnons au plus vite la barque où nous attend notre modeste repas
du soir. Quant au repos de la nuit, il est troublé sans relâche par
les mugissements d’un vent furieux et les cris stridents, semblables
à des miaulements de chats, poussés par des milliers d’oiseaux
de mer, Puffins, Pétrels ou Stercoraires, qui ont leurs nids dans
les falaises de l’île, dont ils sont les véritables possesseurs.
Le lendemain matin, 3 juillet, nous entreprenons de bonne heure
l’exploration de l’ensemble de l’île. Prenant d’abord à
droite de la vallée, nous gravissons des rochers abrupts où nous
cueillons, non sans courir quelques dangers, plusieurs des plantes
les plus intéressantes découvertes par la Mission de 1883 au Cap
Bon, notamment une espèce nouvelle de _Scabiosa_ (_S. farinosa_
Coss.) et un _Dianthus_ voisin du _Dianthus Bisignani_, que M. Cosson
considère comme nouveau (_D. Hermæensis Coss._). Puis, tournant
la pointe orientale de l’île, nous en atteignons, après mille
difficultés, le sommet méridional. Longeant ensuite la crête que
nous avons visitée la veille, nous rencontrons quelques ruines
d’anciennes constructions, et, après avoir franchi entre des
rochers un passage dangereux, nous descendons dans une dépression
faisant face à l’est, dépression dans laquelle sourd une source
peu abondante dont l’eau est sensiblement saumâtre. Autour de
cet endroit humide, la végétation est des plus plantureuses :
d’énormes pieds de _Cirsium giganteum_ s’élancent du milieu des
roches éboulées, le _Senecio Cineraria_ montre partout à profusion
ses feuilles tomenteuses blanches et ses capitules d’or, tandis
que l’_Anthyllis Barba-Jovis_, les _Phillyrea_, les Lentisques, les
Cistes de Montpellier et les Palmiers-nains croissent jusqu’au sommet
de rochers abrupts qu’escalade sans peine un troupeau de chèvres. De
nombreux Lapins, qui nous paraissent en tout semblables à ceux de
France, fuient sur notre passage, justifiant la réputation faite à
Djezeïret Djamour pour leur abondance, et une multitude d’oiseaux
de mer, qui ont fait leurs nids dans les anfractuosités des rochers,
tournoient sur nos têtes en poussant des cris d’alarme. Le site est
des plus sauvages, et d’autant plus pittoresque, que nous dominons
alors de deux cents mètres à pic le flot qui bat furieusement le pied
des falaises. C’est dans cette partie de notre exploration, qui se
continue par un sentier scabreux courant sur le flanc septentrional
de l’île, que nous trouvons à la fois, sur les roches escarpées,
le _Dianthus_ déjà indiqué, le _Brassica insularis_ atteignant
les proportions d’un petit arbrisseau et le _Brassica Gravinæ_,
et que nous recueillons, malheureusement sans fleurs et sans fruits,
l’intéressant _Iberis semperflorens_, plante nouvelle pour la
flore du Nord de l’Afrique et qui n’était signalée jusqu’ici
que dans la Sicile et l’Italie méridionale. Sous un rocher
surplombant, nous trouvons un petit gisement de sulfate d’alumine,
puis, profitant d’une coupure naturelle entre les rochers à pic,
nous gagnons à la force du poignet un des points les plus élevés
de l’île. Ce n’est pas sans satisfaction, après avoir franchi
ce mauvais passage, que nous pouvons enfin marcher sur un terrain
plus sûr et moins incliné.
Au pied d’une immense muraille de rochers dolomitiques, se trouve
une petite source dont l’eau, retenue dans un bassin creusé par les
bergers, nous invite à prendre quelque nourriture et à nous reposer
environ une heure. Nous y recueillons l’_Asplenium Adiantum-nigrum_,
le _Ceterach officinarum_, et, sur un terrain dénudé par le feu,
nous trouvons de nombreux pieds de l’_Erodium maritimum_, plante
occidentale nouvelle pour la flore tunisienne et dont la limite à
l’est avait été jusqu’ici la Sardaigne orientale. L’eau de la
source sortirait plus abondamment au moyen de quelques travaux faciles
à exécuter, et il est probable que jadis elle a été utilisée et
amenée dans le voisinage du port par une conduite dont on retrouve
encore quelques vestiges dans la partie basse de l’île.
Notre halte achevée, nous nous mettons en devoir d’atteindre
le point désigné comme le plus élevé de Djezeïret Djamour ;
mais déjà le vent, qui n’a cessé de souffler violemment,
amène rapidement des nuées qui enveloppent bientôt les sommets et
dérobent à nos yeux les cimes les plus hautes. La pointe où nous
sommes porte le nom de Pico d’Acqua Santa, et domine les falaises
du nord-ouest ; le baromètre holostérique y marque 728 millimètres,
et la température y est de + 24 degrés centigrades ; à trois heures
du soir, nous avons observé, sur le bord même de la mer, au même
instrument, 765 millimètres avec la même température ; ce sommet
aurait donc environ 450 mètres d’altitude, hauteur importante,
eu égard au peu d’étendue de l’îlot qui se dresse presque à
pic au-dessus de la mer. Est-ce réellement le point culminant de
l’île ? Le brouillard nous empêchant d’atteindre une seconde
cime, nous ne saurions l’affirmer.
La pente par laquelle nous nous mettons en devoir de redescendre est
couverte d’épaisses broussailles, mais nous n’y rencontrons que
des buissons élevés de deux à trois mètres ; les vrais arbres y
font totalement défaut, par suite des coupes fréquentes du maquis,
objet d’une exploitation permanente de la part des Italiens, qui
transportent journellement des fagots, nous ne savons au juste à
quelle destination, mais peut-être bien à la pêcherie de thons, dite
Tonara, établie sur la côte de la presqu’île du Cap Bon. Environ
à moitié de la hauteur de la montagne, nous remarquons des traces
d’anciens travaux que l’on dirait avoir constitué une sorte de
barrage pour retenir, dans une dépression naturelle actuellement
à peu près comblée, soit les eaux de la source d’Acqua Santa,
soit les eaux d’écoulement des pentes avoisinantes.
Désireux de rentrer au plus vite à Tunis où nous attend le lendemain
le Ministre Résident, qui nous a gracieusement invités à déjeuner
à la Marsa, nous pressons en vain nos marins de partir sans délai ;
prétextant la violence du vent, et en réalité dans le but de prendre
un chargement de fromages et d’embarquer plusieurs chasseurs qui
étaient venus tuer des lapins pour les vendre à Tunis, ils ne se
décident à lever l’ancre qu’à neuf heures du soir et par une
brise tout aussi violente que dans la journée. Sous son impulsion,
nous filons rapidement jusque vers onze heures du soir, par un clair
de lune splendide qui nous permet de voir pendant longtemps le rocher
de Djamour. Mais, vers minuit, la brise ayant molli tout à coup, nous
cessons d’avancer, et, à l’aube, lorsque nous croyions être en
vue de la Goulette, nous nous apercevons avec stupeur que nous sommes
encore dans les parages de l’îlot, et que, par un calme plat,
nous dérivons, sous l’action des courants, dans la direction de
Porto-Farina. Cette fastidieuse navigation, contre laquelle nous ne
pouvons rien, se prolongeant jusqu’à midi, ce n’est qu’à deux
heures du soir que nous passons en vue de la Marsa et du cap Carthage,
et à quatre heures seulement, que nous débarquons à la Goulette,
où nous eussions été rendus dans la nuit sans l’obstination
malencontreuse du patron de notre barque.