embarquer à l’autre extrémité comme nous en avions le projet,
nous nous sommes assurés, dès le matin, d’un moyen de transport par
mer pour nous rendre à Zarzis. C’est vers minuit que nous montons à
bord d’une grande felouque frétée à cet effet, comptant bien lever
l’ancre avant deux heures du matin et être rendus à Zarzis vers
huit heures ; malheureusement, le vent faisant complètement défaut,
nous sommes encore à louvoyer en face d’Houmt-Souk vers une heure
de l’après-midi, lorsque le vent se lève et nous permet enfin
de marcher, bien que la mer soit mauvaise. A quatre heures du soir,
nous débarquons à Zarzis. Nous sommes recommandés par M. Matteï
à son gendre M. Carleton, fixé depuis longtemps à Zarzis, et au
khalifa par le général Allegro, qui y est propriétaire de vastes
terrains et d’une maison où nous sommes logés ; nous prendrons
notre repas du soir dans la forteresse avec les sous-officiers
attachés au poste télégraphique installé depuis l’occupation
française. Les quelques heures qui nous restent avant la nuit sont
employées à visiter les plantations de Vignes entreprises sur les
terres appartenant au général Allegro, et nous constatons que les
ceps ont été trop espacés les uns des autres ; nous pensons que
pour réussir, ce vignoble, situé à une faible distance du rivage,
aurait besoin d’être garanti de l’influence du vent marin par
une haie de _Tamarix_, arbustes qui croissent bien au bord de la mer
et constituent d’excellents abris ; à cette condition, la Vigne,
qui pousse du reste vigoureusement dans ce terrain sablonneux,
pourrait peut-être donner des produits lucratifs.
Zarzis n’est qu’une bourgade composée de quelques maisons
habitées par un très petit nombre d’Européens et par une
population indigène d’origine berbère. L’idiome parlé par
cette dernière est difficilement compris par les autres Arabes,
et il est très difficile de se faire entendre, même avec les mots
les plus usuels, car les gens de Zarzis les prononcent d’une façon
particulière. Les habitants, quoique cultivateurs, se livrent aussi
à l’industrie de la pêche des éponges qui abondent sur ce point
de la côte, plus encore que dans les parages des Kerkenna.
En parcourant les terrains avoisinant le village, nous remarquons
l’abondance particulière des débris d’un purpurifère, le _Murex
Trunculus_ (variété à bouche rose fortement colorée), qui forme,
paraît-il, non loin de cette localité, des bancs assez étendus pour
que la pêche de ce mollusque devienne, à un moment de l’année,
la principale occupation de la population qui s’en nourrit. Cette
espèce étant l’une de celles que l’on croit avoir fourni la
pourpre des anciens, on pourrait supposer qu’à l’époque romaine,
la pêche en devait être faite dans un but commercial et industriel.
La faune entomologique ne diffère pas de celle des Kerkenna et de
Sfax. Le _Morica octocostata_ ainsi que le _Blaps nitens_ habitent
sous toutes les pierres.
Cette localité ayant été visitée avant nous par MM. Letourneux
et Lataste, nous n’y avons séjourné que quelques heures, et nous
n’aurons pas de liste de plantes à donner. Nous nous bornons à
constater que la flore y a, dans son ensemble, un caractère beaucoup
plus septentrional que ne le ferait supposer la latitude de cette
partie de la côte ; ce fait pourrait tenir à l’orientation de la
pente du terrain. L’_Onopordon Espinæ_, que nous y avons retrouvé,
est l’espèce la plus intéressante que nous ayons à noter.
La forteresse de Zarzis, construite sur un rocher taillé à pic,
est d’origine romaine, ainsi que le démontre l’appareil employé
dans les assises inférieures de cet édifice rectangulaire, isolé
de tous côtés par d’anciens fossés assez profonds. Elle sert
actuellement de résidence à deux sous-officiers français chargés
du service télégraphique, en compagnie desquels, après avoir pris
notre repas, nous passons le reste de la soirée.
Nous devions reprendre la felouque pour retourner le lendemain à
Djerba et débarquer à El-Kantara, mais le docteur Bonnet ayant
été très fatigué par la mer, et redoutant pour lui un nouveau
trajet en barque, je juge plus prudent de modifier cet itinéraire,
car nous pouvons facilement atteindre par voie de terre un point
assez rapproché de la côte sud de Djerba pour n’avoir plus à
faire qu’une heure environ de navigation. Nous prescrivons en
conséquence au patron de la felouque d’avoir à nous attendre en
face d’El-Kantara, le lendemain à onze heures du matin.
D’après ce nouveau programme, le 14 juin nous quittons Zarzis
à sept heures du matin, escortés et guidés par quatre cavaliers
indigènes, et montés nous-mêmes sur des chevaux mis à notre
disposition par le khalifa, dont nous prenons congé ainsi que de
M. Carleton et des télégraphistes.
Nous n’avons pas à regretter ce trajet par terre qui nous permet
de constater de nouveau, dans l’ensemble de la flore, un caractère
beaucoup moins méridional que ne semblerait le comporter la position
géographique de Zarzis. Tandis qu’à Gabès et à Sfax, situés
plus au nord, la végétation saharienne domine, à peine voit-on
ici quelques Dattiers dans les jardins, et la majorité des plantes
spontanées appartiennent à la flore des environs de Sousa et à
celle de la presqu’île du Cap Bon.
A deux kilomètres à peu près de la ville, nous abandonnons la large
route que nous suivions entre de fertiles jardins, pour prendre une
direction nord, à travers un plateau pierreux couvert de broussailles
basses et rabougries. Nous sommes bientôt attirés sur la gauche par
des ruines importantes, qui témoignent de l’ancienne prospérité
de ce pays actuellement très peu peuplé. Si nous disposions de
plus de temps, nous pourrions en quelques heures visiter les ruines
de Tina, réputées des plus remarquables et dans lesquelles gisent
encore, dit-on, de nombreuses statues de marbre. Vers dix heures,
nous traversons un village entouré de jardins irrigués avec soin
à l’aide de puits. Les femmes, qui ne s’enfuient pas à notre
approche, y sont vêtues d’étoffes voyantes, et les enfants y sont
presque tous nus ou à peu près. De ce point la vue embrasse tout le
bras de mer qui sépare Djerba de la terre ferme, et nous apercevons
distinctement, à l’extrémité de la pointe orientale de l’île,
le Bordj Castel, tandis que se montrent, à l’ouest de la baie,
les fortins isolés de Bordj El-Bab et de Bordj Trik-el-Djemel, sur
lesquels nous nous dirigeons à travers des terrains bas et couverts
de broussailles maritimes. Nous avons bientôt atteint le rivage et,
peu après, nous nous arrêtons près de la grande chaussée romaine
qui reliait jadis Djerba à la terre ferme ; c’est là que nous
avions donné rendez-vous à notre felouque ; mais, bien qu’il soit
déjà onze heures, et que nous ayons pendant longtemps cru distinguer
une voile se dirigeant vers El-Kantara, nous ne trouvons personne à
l’endroit désigné : un de ces effets de mirage dont on ne peut se
rendre compte que lorqu’on en a été la dupe avait fait revêtir
aux moindres objets des proportions considérables et des formes
trompeuses auxquelles nous nous étions laissé prendre. Durant cinq
longues heures, l’estomac creux, sans rien avoir à mettre sous la
dent, croyant à chaque instant voir s’approcher une barque dont
l’image s’évanouissait l’instant d’après, tirant en vain des
coups de fusil pour attirer l’attention des hommes de notre felouque,
nous restons sur la plage sous l’ardeur d’un soleil brûlant. Cette
situation est rendue encore plus désagréable par l’impossibilité
de nous faire comprendre des hommes qui nous ont escortés et qui,
en bons musulmans, attendent avec un calme désespérant qu’Allah
veuille bien intervenir. Las de nous morfondre, nous prenons le sage
parti d’utiliser notre temps, en cherchant des mollusques à mer
basse, en faisant la chasse aux insectes et aux orthoptères et en
récoltant des plantes, parfois aussi en nous livrant à un sommeil
qui trompe notre faim.
Tenter le passage en suivant l’ancienne chaussée romaine est
chose impossible, cette chaussée étant en partie submergée, même
à marée basse, et interrompue par une large et profonde coupure
qui donne passage aux bateaux, à environ trois cents mètres de
la rive opposée. Nous croyons pourtant voir distinctement une
grande barque, à l’ancre de l’autre côté de la chaussée,
et cette barque, pensons-nous, doit être la nôtre. Cependant,
tandis que le soleil baisse et que la marée commence à remonter,
l’un des hommes de l’escorte, sans doute un peu inspiré par Allah
et beaucoup, certainement, par son désir de retourner à Zarzis, se
met résolument à suivre la chaussée, entrant parfois dans l’eau
jusqu’à la ceinture ; il revient enfin au bout d’une heure,
annonçant qu’une nacelle montée par deux de nos matelots rame
énergiquement vers nous. Le mirage s’atténuant à mesure que le
soleil baisse, nous ne tardons pas en effet à voir s’avancer un
frêle esquif, et, à six heures du soir, nous opérons, à cheval,
notre embarquement, mais non sans nous mouiller quelque peu, le
défaut de fond ne permettant pas à la nacelle d’approcher de la
rive à plus de deux cents mètres. Nous rémunérons les services
de nos hommes d’escorte, heureux de recouvrer leur liberté, et
voguons enfin à force de rames sur une eau unie comme une glace et
dont la limpidité de cristal et le peu de profondeur nous permettent
de voir distinctement tous les êtres, plantes, zoophytes, mollusques
ou crustacés, qui tapissent le fond de ce bras de mer ; parmi ces
êtres figurent de nombreux spongiaires, appartenant tous à des
espèces sans valeur commerciale et analogues aux sujets que nous
avons trouvés en grande quantité sur le rivage.
La satisfaction que nous éprouvons de débarquer sur l’île de
Djerba ne doit pas être de longue durée, car nous n’y trouvons ni
felouque, ni ville d’El-Kantara ; la felouque est mouillée à un
kilomètre de l’autre côté de la chaussée, et El-Kantara n’est
constitué que par une cahute de pêcheurs et par une maisonnette
dont la porte est close et qui sert de bureau au commandant du port,
lequel n’y vient qu’accidentellement et habite Houmt-Cedouich,
à douze kilomètres dans l’intérieur. C’est donc là qu’il
faut nous rendre pour profiter de l’hospitalité qui doit nous être
offerte par ce haut fonctionnaire. La cahute étant des plus malpropres
et le pain manquant totalement, les vivres étant restés à bord de
la felouque, nous jugeons qu’il vaut encore mieux faire les douze
kilomètres à pied que de passer en cet endroit la nuit qui nous
enveloppe déjà. Nous partons donc, guidés par un indigène qui
veut bien charger sur son âne notre petit bagage indispensable. A
dix heures du soir et harassés de fatigue, nous voyons poindre
la lumière, non d’un village, mais de la villa isolée du
commandant du port, auquel nous sommes chaudement recommandés,
mais qui, surpris d’une visite aussi tardive, nous fait attendre
près de trois quarts d’heure, dans une obscurité profonde, au
milieu de ses jardins ; après quoi, nous sommes installés par le
maître de céans dans un logis séparé de sa maison et destiné aux
étrangers. Ce brave homme ne comprend qu’avec beaucoup de peine
que nous soyons restés complètement à jeun depuis notre départ
de Zarzis, c’est-à-dire depuis sept heures du matin. Cependant un
composé de mots arabes et sabirs bien combinés l’ayant mis au fait
de notre situation critique, quelques œufs durs, des dattes et autres
comestibles viennent, au bout d’une autre demi-heure d’attente,
calmer les exigences de nos estomacs. Après une aussi rude journée,
les nattes et le mince matelas mis à notre disposition, avec une
parfaite courtoisie du reste, nous paraissent si moelleux que nous
nous abandonnons sans peine à un sommeil réparateur.
Malgré les fatigues de la veille, le 15 juin, nous sommes sur
pied de bonne heure. Une abondante rosée couvre les jardins qui
entourent notre logis et que nous trouvons relativement soignés. Ils
sont complantés de nombreux arbres fruitiers et d’Oliviers
archiséculaires. Nous constatons une fois de plus que l’île
entière de Djerba n’est qu’un vaste réseau de jardins et de
cultures au milieu desquels sont disséminées des habitations. Aussi
ce pays fournit-il des fruits et des légumes en abondance à Gabès,
à Sfax, et même beaucoup plus loin sur la côte de Tunisie. Le sol
sableux ou argilo-sableux est rendu fertile par des engrais et arrosé
par de nombreuses guerbas semblables à toutes celles que l’on trouve
dans la Régence et sans l’aide desquelles on ne pourrait obtenir
aucun produit en dehors des olives. Bien que notre hôte ait son logis
particulier peu éloigné de celui où nous avons passé la nuit, nous
n’y pénétrons pas ; il paraît même nous en tenir soigneusement à
distance, sans doute pour dérober ses nombreuses femmes aux regards
dangereux des « roumis ». Sa vigilance ne parvient pourtant pas à
empêcher celles-ci de faire de fréquentes allées et venues de la
maison à la guerba, d’où, sous prétexte de puiser de l’eau,
elles ne se font pas faute d’examiner avec curiosité les hôtes
insolites de leur seigneur et maître.
Le peu d’intérêt que nous offrent les terres cultivées et
d’autre part le désir que nous avons de consacrer quelques heures
à la visite des importantes ruines que nous avons entrevues la veille
à la faveur du crépuscule nous poussent à regagner El-Kantara le
plus promptement possible. Ce désir est du reste favorisé par notre
hôte, qui nous procure un assortiment de bourriquots que nous nous
empressons d’enfourcher, après toutefois avoir fait emplette,
sur le souk, de vivres en quantité suffisante pour subvenir aux
besoins de la journée.
Chemin faisant, nous récoltons quelques bonnes plantes, parmi
lesquelles le bel _Onopordon Espinæ_ en fleur, et le _Convolvulus
supinus_, intéressante espèce découverte par M. Espina en 1854.
A deux kilomètres avant d’arriver à la mer, nous trouvons
les restes d’un mur antique, dirigé en ligne droite pendant
près d’un kilomètre, déviant ensuite, et paraissant être la
fondation d’une vaste enceinte. Il traverse actuellement des terrains
marécageux, près des ruines d’une cité qui a dû être des plus
florissantes. Nous passons plus de deux heures à visiter en détail
les restes de divers monuments et de gigantesques édifices qu’il
y aurait le plus grand intérêt à déblayer. Partout existent des
pavages entiers en mosaïque du travail le plus soigné, partout
des débris de revêtement et de colonnes en marbres précieux. Le
plus considérable de ces monuments est situé vers le milieu des
ruines, sur le bord de la mer à laquelle il paraît avoir fait
face. D’énormes fûts et chapiteaux de colonnes en marbre cipolin
et des entablements en marbre blanc de la plus belle qualité, ornés
de sculptures d’un admirable travail, ne laissent aucun doute sur
l’importance de cet édifice, qui occupait un espace considérable et
dans lequel se révèle l’architecture grecque. Au milieu des débris
gisent encore des fragments de statues en marbre. L’état de ces
immenses ruines, la position des colonnes renversées, laisseraient
à supposer que la destruction de cette ville, qui a dû être un
centre commercial riche et populeux, peut être attribuée à un
cataclysme, à un tremblement de terre probablement. Nous signalerons
spécialement, parmi les débris que nous avons rencontrés,
un splendide morceau d’entablement en marbre blanc, digne de
figurer avec honneur dans les collections du musée du Louvre. A
peu de distance, des fouilles ont mis à découvert les restes de
plusieurs maisons dans l’une desquelles nous avons trouvé une
multitude d’objets en os, stylets, etc., qui semblent indiquer un
atelier de tabletterie. Ce n’est qu’à regret que nous quittons
ces lieux si dignes d’être explorés et où nous voudrions avoir
le temps et les moyens d’exécuter des fouilles réservées aux
membres de la Mission archéologique. — Ayant regagné le lieu
d’embarquement, où nous attendait un repas de poisson préparé
par nos matelots, nous ne tardons pas à remonter dans le canot qui
nous avait amenés la veille et qui doit nous conduire à bord de
notre felouque obstinément restée à son mouillage.
Il est déjà près d’une heure quand la chaloupe quitte la
terre. Nous franchissons le goulet qui coupe en deux la chaussée
romaine et passons tout auprès du fortin isolé appelé Bordj
Trik-el-Djemel (le fort du chemin du chameau) ; nous faisons approcher
notre barque autant que possible de cette construction et nous
remarquons que, non seulement la portion servant de base construite
en gros blocs, mais encore une partie de celle bâtie en petits
matériaux, se trouvent au-dessous du niveau de la mer ; de plus,
le haut-fond formant chaussée, qui devait jadis relier le fortin
à la côte, est à plusieurs mètres sous l’eau. Le rapprochement
de ce fait avec ceux déjà constatés aux îles Kerkenna, et le nom
significatif de Trik-el-Djemel, viennent à l’appui de l’hypothèse
que la côte tout entière, depuis le cap Bon jusqu’au sud de Djerba,
est soumise à un mouvement d’abaissement lent, mais continu. Il est
cependant à noter que si l’ossature de la côte s’abaisse, le fond
du bras de mer qui sépare l’île du continent tend au contraire à
diminuer de profondeur, ou tout au moins ne s’approfondit pas, en
raison de l’apport considérable de sables dû aux vents venant de
terre et aux courants côtiers. Il y a là deux phénomènes inverses
qui, principalement au fond du golfe de Gabès, modifient lentement
le régime de la côte : affaissement lent de l’ossature d’une
part et exhaussement du fond par les dépôts de sables et de vases
d’autre part ; d’où il résulte que, tandis que les géologues
soutiendront que la côte s’abaisse, les hydrographes au contraire
donneront la preuve que les fonds s’amoindrissent.
Une fois rembarqués sur la felouque, nous sommes rapidement poussés
vers le port d’Adjim par une brise modérée à laquelle vient
s’ajouter le courant produit par le retrait de la marée. Une
escale de quatre heures est nécessaire pour que la mer remonte et
nous permette de sortir du détroit par lequel nous rentrerons dans le
golfe de Gabès. Pour utiliser notre temps, nous descendons à terre et
tombons en plein marché, ce qui donne une grande animation au village
d’Adjim. Une population bigarrée s’agite et crie beaucoup. Les
constructions sont d’une architecture différente de toutes celles
que nous avons rencontrées jusque-là ; beaucoup d’entre elles
sont flanquées de pavillons carrés élevés d’un ou deux étages ;
quelques-unes en présentent à leurs quatre angles. Les femmes portent
aussi un costume et surtout une coiffure particuliers : le premier
caractérisé par des étoffes rayées de deux couleurs, la seconde
consistant en un chapeau de paille pointu, rappelant complètement
l’ancienne coiffure grecque appelée Πέτασος. Par contre,
rien de bien intéressant comme productions naturelles : la flore,
pauvre par suite de la culture, et les insectes, peu abondants et
peu variés, ne nous fournissent qu’une maigre récolte.
Après le repas pseudo-civilisé qui nous est offert, dans une maison
relativement très confortable, par le fils du commandant du port,
avec force excuses sur l’absence de son père, nous regagnons notre
felouque un peu avant la nuit, et franchissons lestement la passe qui
sépare la rade d’Adjim de la pleine mer. Il est à remarquer que
la côte, qui partout ailleurs est basse et sablonneuse, s’élève
brusquement sur ce point où elle devient abrupte et rocheuse. Un
îlot allongé, qui se montre à notre droite, abrite des vents de
nord-ouest et de la lame le port d’Adjim, qui est garanti également
des vents de terre par l’élévation du rivage continental. En raison
de la profondeur de l’eau, il semble que ce point est spécialement
désigné pour constituer le principal port de l’île que nous
allons quitter.
On retrouve dans l’île de Djerba une végétation très analogue
à celle des îles Kerkenna, qui sont situées sensiblement plus au
nord. Quelques plantes d’un caractère plus désertique viennent
pourtant s’y mêler. On doit en outre tenir compte des modifications
que la culture, fort ancienne dans cette île, et jadis beaucoup
plus étendue qu’à l’époque présente, a dû faire subir à la
végétation spontanée. Malgré la saison déjà un peu trop avancée,
nous y avons fait d’abondantes récoltes. La liste suivante, bien
que très abrégée, fera ressortir le caractère maritimo-désertique
de la flore :
Delphinium peregrinum L. _var._ halteratum.
Nigella arvensis L.
Glaucium flavum Crantz.
Matthiola oxyceras DC. _var._ basiceras.
Koniga Lybica R. Br.
Brassica Tournefortii Gouan.
Cakile maritima Scop.
Enarthrocarpus clavatus Delile.
Rapistrum Orientale DC.
Cleome Arabica L.
Helianthemum sessiliflorum Desf.
—— —— _var._ ellipticum.
Reseda propinqua R. Br.
Silene succulenta Forsk.
—— Nicæensis All.
Hypericum crispum L.
Erodium glaucophyllum Ait.
—— laciniatum Cav. _var._ pulverulentum.
Zygophyllum album Desf.
Tribulus terrestris L.
Peganum Harmala L.
Ononis longifolia Willd.
—— serrata Forsk.
—— reclinata L.
Trigonella maritima L.
Astragalus Gombo Coss. et DR.
Lotus Creticus L.
Neurada procumbens L.
Lœflingia Hispanica L.
Reaumuria vermiculata L.
Aizoon Canariense L.
Daucus parviflorus Desf.
Deverra tortuosa DC.
Fœniculum vulgare Gærtn.
Smyrnium Olusatrum L.
Crucianella angustifolia L.
Nolletia chrysocomoides Cass.
Helichrysum decumbens Camb. ?
Phagnalon rupestre DC.
Filago Mareotica Delile.
Rhanterium suaveolens Desf.
Atractylis flava Desf.
—— prolifera Boiss.
Centaurea contracta Viv.
—— dimorpha Viv.
Onopordon ambiguum Fres.
Echinops spinosus L.
Zollikoferia resedifolia Coss.
Coris Monspeliensis L.
Heliotropium undulatum Vahl.
Echiochilon fruticosum Desf.
Linaria fruticosa Desf.
Marrubium Alysson L.
Salvia lanigera Poir.
Atriplex Halimus L.
Suæda fruticosa Forsk.
Polygonum equisetiforme Sibth. et Sm.
Thymelæa microphylla Coss. et DR.
Euphorbia Terracina L.
—— serrata L.
—— Paralias L.
Morus nigra L., cultivé.
Ficus Carica L., subspontané et cultivé.
Cyperus schœnoides Griseb.
Scirpus Holoschœnus L.
Phalaris paradoxa L.
Arthratherum ciliatum Nees.
Kœleria pubescens P. B.
Dans la partie sud, entre El-Kantara et Houmt-Cedouich, nous citerons
en outre :
Frankenia pulverulenta L.
Ononis Sicula Guss.
Calycotome intermedia DC.
Asteriscus aquaticus Mœnch.
Chrysanthemum coronarium L.
Onopordon Espinæ Coss.
Spitzelia _sp._
Convolvulus supinus Coss. et Kral.
Limoniastrum monopetalum Boiss.
Statice echioides L.
Euphorbia cornuta Pers.
Crozophora verbascifolia Adr. Juss.
Æluropus littoralis Parl. _var._ repens.
La zoologie du nord de l’île fournit peu d’espèces
intéressantes. Les seuls reptiles sont : _Gongylus ocellatus_,
_Platydactylus muralis_ et _Hemidactylus verruculatus_. En insectes, un
hanneton nouveau : _Pachydema Doumeti_, décrit par M. Valéry Mayet ;
c’est la faune de Sfax et aucune des espèces désertiques de Gabès
ne s’y rencontre. Dans le sud, à El-Kantara et à Houmt-Cedouich,
nous avons trouvé : _Lampyris attenuata_, _Cryptocephalus curvilinea_,
vivant sur les _Limoniastrum_. Le _Cicindela Latreillei_, décrit
par Dejean vers 1820 et qui depuis n’avait pas été retrouvé,
croyons-nous, est la capture la plus intéressante ; c’est une
espèce des plages maritimes déjà vue à Zarzis et abondante
à El-Kantara ; malheureusement, par suite de son agilité et de
l’absence des filets restés à bord de la felouque, nous n’avons
pu en prendre que quelques individus. Signalons aussi d’énormes
scorpions (_Buthus australis_), les plus gros que nous ayons encore
capturés ; ils atteignent 9 à 10 centimètres de long.
Vers onze heures du soir, la marée basse nous force à jeter
l’ancre, nos marins ayant pour habitude de ne pas s’écarter
beaucoup de la côte. Du reste un orage se forme dans le nord-ouest,
et, vers minuit, la foudre éclate tout autour de nous ; la pluie,
qui s’en mêle à son tour, nous oblige à nous réfugier dans
l’entrepont où nous passons une partie de la nuit en compagnie des
rats et au milieu de toutes sortes d’ustensiles que l’obscurité
profonde où nous nous trouvons ne nous permet pas de distinguer.