Le mauvais temps nous ayant empêchés de traverser l’île pour nous

embarquer à l’autre extrémité comme nous en avions le projet,

nous nous sommes assurés, dès le matin, d’un moyen de transport par

mer pour nous rendre à Zarzis. C’est vers minuit que nous montons à

bord d’une grande felouque frétée à cet effet, comptant bien lever

l’ancre avant deux heures du matin et être rendus à Zarzis vers

huit heures ; malheureusement, le vent faisant complètement défaut,

nous sommes encore à louvoyer en face d’Houmt-Souk vers une heure

de l’après-midi, lorsque le vent se lève et nous permet enfin

de marcher, bien que la mer soit mauvaise. A quatre heures du soir,

nous débarquons à Zarzis. Nous sommes recommandés par M. Matteï

à son gendre M. Carleton, fixé depuis longtemps à Zarzis, et au

khalifa par le général Allegro, qui y est propriétaire de vastes

terrains et d’une maison où nous sommes logés ; nous prendrons

notre repas du soir dans la forteresse avec les sous-officiers

attachés au poste télégraphique installé depuis l’occupation

française. Les quelques heures qui nous restent avant la nuit sont

employées à visiter les plantations de Vignes entreprises sur les

terres appartenant au général Allegro, et nous constatons que les

ceps ont été trop espacés les uns des autres ; nous pensons que

pour réussir, ce vignoble, situé à une faible distance du rivage,

aurait besoin d’être garanti de l’influence du vent marin par

une haie de _Tamarix_, arbustes qui croissent bien au bord de la mer

et constituent d’excellents abris ; à cette condition, la Vigne,

qui pousse du reste vigoureusement dans ce terrain sablonneux,

pourrait peut-être donner des produits lucratifs.

Zarzis n’est qu’une bourgade composée de quelques maisons

habitées par un très petit nombre d’Européens et par une

population indigène d’origine berbère. L’idiome parlé par

cette dernière est difficilement compris par les autres Arabes,

et il est très difficile de se faire entendre, même avec les mots

les plus usuels, car les gens de Zarzis les prononcent d’une façon

particulière. Les habitants, quoique cultivateurs, se livrent aussi

à l’industrie de la pêche des éponges qui abondent sur ce point

de la côte, plus encore que dans les parages des Kerkenna.

En parcourant les terrains avoisinant le village, nous remarquons

l’abondance particulière des débris d’un purpurifère, le _Murex

Trunculus_ (variété à bouche rose fortement colorée), qui forme,

paraît-il, non loin de cette localité, des bancs assez étendus pour

que la pêche de ce mollusque devienne, à un moment de l’année,

la principale occupation de la population qui s’en nourrit. Cette

espèce étant l’une de celles que l’on croit avoir fourni la

pourpre des anciens, on pourrait supposer qu’à l’époque romaine,

la pêche en devait être faite dans un but commercial et industriel.

La faune entomologique ne diffère pas de celle des Kerkenna et de

Sfax. Le _Morica octocostata_ ainsi que le _Blaps nitens_ habitent

sous toutes les pierres.

Cette localité ayant été visitée avant nous par MM. Letourneux

et Lataste, nous n’y avons séjourné que quelques heures, et nous

n’aurons pas de liste de plantes à donner. Nous nous bornons à

constater que la flore y a, dans son ensemble, un caractère beaucoup

plus septentrional que ne le ferait supposer la latitude de cette

partie de la côte ; ce fait pourrait tenir à l’orientation de la

pente du terrain. L’_Onopordon Espinæ_, que nous y avons retrouvé,

est l’espèce la plus intéressante que nous ayons à noter.

La forteresse de Zarzis, construite sur un rocher taillé à pic,

est d’origine romaine, ainsi que le démontre l’appareil employé

dans les assises inférieures de cet édifice rectangulaire, isolé

de tous côtés par d’anciens fossés assez profonds. Elle sert

actuellement de résidence à deux sous-officiers français chargés

du service télégraphique, en compagnie desquels, après avoir pris

notre repas, nous passons le reste de la soirée.

Nous devions reprendre la felouque pour retourner le lendemain à

Djerba et débarquer à El-Kantara, mais le docteur Bonnet ayant

été très fatigué par la mer, et redoutant pour lui un nouveau

trajet en barque, je juge plus prudent de modifier cet itinéraire,

car nous pouvons facilement atteindre par voie de terre un point

assez rapproché de la côte sud de Djerba pour n’avoir plus à

faire qu’une heure environ de navigation. Nous prescrivons en

conséquence au patron de la felouque d’avoir à nous attendre en

face d’El-Kantara, le lendemain à onze heures du matin.

D’après ce nouveau programme, le 14 juin nous quittons Zarzis

à sept heures du matin, escortés et guidés par quatre cavaliers

indigènes, et montés nous-mêmes sur des chevaux mis à notre

disposition par le khalifa, dont nous prenons congé ainsi que de

M. Carleton et des télégraphistes.

Nous n’avons pas à regretter ce trajet par terre qui nous permet

de constater de nouveau, dans l’ensemble de la flore, un caractère

beaucoup moins méridional que ne semblerait le comporter la position

géographique de Zarzis. Tandis qu’à Gabès et à Sfax, situés

plus au nord, la végétation saharienne domine, à peine voit-on

ici quelques Dattiers dans les jardins, et la majorité des plantes

spontanées appartiennent à la flore des environs de Sousa et à

celle de la presqu’île du Cap Bon.

A deux kilomètres à peu près de la ville, nous abandonnons la large

route que nous suivions entre de fertiles jardins, pour prendre une

direction nord, à travers un plateau pierreux couvert de broussailles

basses et rabougries. Nous sommes bientôt attirés sur la gauche par

des ruines importantes, qui témoignent de l’ancienne prospérité

de ce pays actuellement très peu peuplé. Si nous disposions de

plus de temps, nous pourrions en quelques heures visiter les ruines

de Tina, réputées des plus remarquables et dans lesquelles gisent

encore, dit-on, de nombreuses statues de marbre. Vers dix heures,

nous traversons un village entouré de jardins irrigués avec soin

à l’aide de puits. Les femmes, qui ne s’enfuient pas à notre

approche, y sont vêtues d’étoffes voyantes, et les enfants y sont

presque tous nus ou à peu près. De ce point la vue embrasse tout le

bras de mer qui sépare Djerba de la terre ferme, et nous apercevons

distinctement, à l’extrémité de la pointe orientale de l’île,

le Bordj Castel, tandis que se montrent, à l’ouest de la baie,

les fortins isolés de Bordj El-Bab et de Bordj Trik-el-Djemel, sur

lesquels nous nous dirigeons à travers des terrains bas et couverts

de broussailles maritimes. Nous avons bientôt atteint le rivage et,

peu après, nous nous arrêtons près de la grande chaussée romaine

qui reliait jadis Djerba à la terre ferme ; c’est là que nous

avions donné rendez-vous à notre felouque ; mais, bien qu’il soit

déjà onze heures, et que nous ayons pendant longtemps cru distinguer

une voile se dirigeant vers El-Kantara, nous ne trouvons personne à

l’endroit désigné : un de ces effets de mirage dont on ne peut se

rendre compte que lorqu’on en a été la dupe avait fait revêtir

aux moindres objets des proportions considérables et des formes

trompeuses auxquelles nous nous étions laissé prendre. Durant cinq

longues heures, l’estomac creux, sans rien avoir à mettre sous la

dent, croyant à chaque instant voir s’approcher une barque dont

l’image s’évanouissait l’instant d’après, tirant en vain des

coups de fusil pour attirer l’attention des hommes de notre felouque,

nous restons sur la plage sous l’ardeur d’un soleil brûlant. Cette

situation est rendue encore plus désagréable par l’impossibilité

de nous faire comprendre des hommes qui nous ont escortés et qui,

en bons musulmans, attendent avec un calme désespérant qu’Allah

veuille bien intervenir. Las de nous morfondre, nous prenons le sage

parti d’utiliser notre temps, en cherchant des mollusques à mer

basse, en faisant la chasse aux insectes et aux orthoptères et en

récoltant des plantes, parfois aussi en nous livrant à un sommeil

qui trompe notre faim.

Tenter le passage en suivant l’ancienne chaussée romaine est

chose impossible, cette chaussée étant en partie submergée, même

à marée basse, et interrompue par une large et profonde coupure

qui donne passage aux bateaux, à environ trois cents mètres de

la rive opposée. Nous croyons pourtant voir distinctement une

grande barque, à l’ancre de l’autre côté de la chaussée,

et cette barque, pensons-nous, doit être la nôtre. Cependant,

tandis que le soleil baisse et que la marée commence à remonter,

l’un des hommes de l’escorte, sans doute un peu inspiré par Allah

et beaucoup, certainement, par son désir de retourner à Zarzis, se

met résolument à suivre la chaussée, entrant parfois dans l’eau

jusqu’à la ceinture ; il revient enfin au bout d’une heure,

annonçant qu’une nacelle montée par deux de nos matelots rame

énergiquement vers nous. Le mirage s’atténuant à mesure que le

soleil baisse, nous ne tardons pas en effet à voir s’avancer un

frêle esquif, et, à six heures du soir, nous opérons, à cheval,

notre embarquement, mais non sans nous mouiller quelque peu, le

défaut de fond ne permettant pas à la nacelle d’approcher de la

rive à plus de deux cents mètres. Nous rémunérons les services

de nos hommes d’escorte, heureux de recouvrer leur liberté, et

voguons enfin à force de rames sur une eau unie comme une glace et

dont la limpidité de cristal et le peu de profondeur nous permettent

de voir distinctement tous les êtres, plantes, zoophytes, mollusques

ou crustacés, qui tapissent le fond de ce bras de mer ; parmi ces

êtres figurent de nombreux spongiaires, appartenant tous à des

espèces sans valeur commerciale et analogues aux sujets que nous

avons trouvés en grande quantité sur le rivage.

La satisfaction que nous éprouvons de débarquer sur l’île de

Djerba ne doit pas être de longue durée, car nous n’y trouvons ni

felouque, ni ville d’El-Kantara ; la felouque est mouillée à un

kilomètre de l’autre côté de la chaussée, et El-Kantara n’est

constitué que par une cahute de pêcheurs et par une maisonnette

dont la porte est close et qui sert de bureau au commandant du port,

lequel n’y vient qu’accidentellement et habite Houmt-Cedouich,

à douze kilomètres dans l’intérieur. C’est donc là qu’il

faut nous rendre pour profiter de l’hospitalité qui doit nous être

offerte par ce haut fonctionnaire. La cahute étant des plus malpropres

et le pain manquant totalement, les vivres étant restés à bord de

la felouque, nous jugeons qu’il vaut encore mieux faire les douze

kilomètres à pied que de passer en cet endroit la nuit qui nous

enveloppe déjà. Nous partons donc, guidés par un indigène qui

veut bien charger sur son âne notre petit bagage indispensable. A

dix heures du soir et harassés de fatigue, nous voyons poindre

la lumière, non d’un village, mais de la villa isolée du

commandant du port, auquel nous sommes chaudement recommandés,

mais qui, surpris d’une visite aussi tardive, nous fait attendre

près de trois quarts d’heure, dans une obscurité profonde, au

milieu de ses jardins ; après quoi, nous sommes installés par le

maître de céans dans un logis séparé de sa maison et destiné aux

étrangers. Ce brave homme ne comprend qu’avec beaucoup de peine

que nous soyons restés complètement à jeun depuis notre départ

de Zarzis, c’est-à-dire depuis sept heures du matin. Cependant un

composé de mots arabes et sabirs bien combinés l’ayant mis au fait

de notre situation critique, quelques œufs durs, des dattes et autres

comestibles viennent, au bout d’une autre demi-heure d’attente,

calmer les exigences de nos estomacs. Après une aussi rude journée,

les nattes et le mince matelas mis à notre disposition, avec une

parfaite courtoisie du reste, nous paraissent si moelleux que nous

nous abandonnons sans peine à un sommeil réparateur.

Malgré les fatigues de la veille, le 15 juin, nous sommes sur

pied de bonne heure. Une abondante rosée couvre les jardins qui

entourent notre logis et que nous trouvons relativement soignés. Ils

sont complantés de nombreux arbres fruitiers et d’Oliviers

archiséculaires. Nous constatons une fois de plus que l’île

entière de Djerba n’est qu’un vaste réseau de jardins et de

cultures au milieu desquels sont disséminées des habitations. Aussi

ce pays fournit-il des fruits et des légumes en abondance à Gabès,

à Sfax, et même beaucoup plus loin sur la côte de Tunisie. Le sol

sableux ou argilo-sableux est rendu fertile par des engrais et arrosé

par de nombreuses guerbas semblables à toutes celles que l’on trouve

dans la Régence et sans l’aide desquelles on ne pourrait obtenir

aucun produit en dehors des olives. Bien que notre hôte ait son logis

particulier peu éloigné de celui où nous avons passé la nuit, nous

n’y pénétrons pas ; il paraît même nous en tenir soigneusement à

distance, sans doute pour dérober ses nombreuses femmes aux regards

dangereux des « roumis ». Sa vigilance ne parvient pourtant pas à

empêcher celles-ci de faire de fréquentes allées et venues de la

maison à la guerba, d’où, sous prétexte de puiser de l’eau,

elles ne se font pas faute d’examiner avec curiosité les hôtes

insolites de leur seigneur et maître.

Le peu d’intérêt que nous offrent les terres cultivées et

d’autre part le désir que nous avons de consacrer quelques heures

à la visite des importantes ruines que nous avons entrevues la veille

à la faveur du crépuscule nous poussent à regagner El-Kantara le

plus promptement possible. Ce désir est du reste favorisé par notre

hôte, qui nous procure un assortiment de bourriquots que nous nous

empressons d’enfourcher, après toutefois avoir fait emplette,

sur le souk, de vivres en quantité suffisante pour subvenir aux

besoins de la journée.

Chemin faisant, nous récoltons quelques bonnes plantes, parmi

lesquelles le bel _Onopordon Espinæ_ en fleur, et le _Convolvulus

supinus_, intéressante espèce découverte par M. Espina en 1854.

A deux kilomètres avant d’arriver à la mer, nous trouvons

les restes d’un mur antique, dirigé en ligne droite pendant

près d’un kilomètre, déviant ensuite, et paraissant être la

fondation d’une vaste enceinte. Il traverse actuellement des terrains

marécageux, près des ruines d’une cité qui a dû être des plus

florissantes. Nous passons plus de deux heures à visiter en détail

les restes de divers monuments et de gigantesques édifices qu’il

y aurait le plus grand intérêt à déblayer. Partout existent des

pavages entiers en mosaïque du travail le plus soigné, partout

des débris de revêtement et de colonnes en marbres précieux. Le

plus considérable de ces monuments est situé vers le milieu des

ruines, sur le bord de la mer à laquelle il paraît avoir fait

face. D’énormes fûts et chapiteaux de colonnes en marbre cipolin

et des entablements en marbre blanc de la plus belle qualité, ornés

de sculptures d’un admirable travail, ne laissent aucun doute sur

l’importance de cet édifice, qui occupait un espace considérable et

dans lequel se révèle l’architecture grecque. Au milieu des débris

gisent encore des fragments de statues en marbre. L’état de ces

immenses ruines, la position des colonnes renversées, laisseraient

à supposer que la destruction de cette ville, qui a dû être un

centre commercial riche et populeux, peut être attribuée à un

cataclysme, à un tremblement de terre probablement. Nous signalerons

spécialement, parmi les débris que nous avons rencontrés,

un splendide morceau d’entablement en marbre blanc, digne de

figurer avec honneur dans les collections du musée du Louvre. A

peu de distance, des fouilles ont mis à découvert les restes de

plusieurs maisons dans l’une desquelles nous avons trouvé une

multitude d’objets en os, stylets, etc., qui semblent indiquer un

atelier de tabletterie. Ce n’est qu’à regret que nous quittons

ces lieux si dignes d’être explorés et où nous voudrions avoir

le temps et les moyens d’exécuter des fouilles réservées aux

membres de la Mission archéologique. — Ayant regagné le lieu

d’embarquement, où nous attendait un repas de poisson préparé

par nos matelots, nous ne tardons pas à remonter dans le canot qui

nous avait amenés la veille et qui doit nous conduire à bord de

notre felouque obstinément restée à son mouillage.

Il est déjà près d’une heure quand la chaloupe quitte la

terre. Nous franchissons le goulet qui coupe en deux la chaussée

romaine et passons tout auprès du fortin isolé appelé Bordj

Trik-el-Djemel (le fort du chemin du chameau) ; nous faisons approcher

notre barque autant que possible de cette construction et nous

remarquons que, non seulement la portion servant de base construite

en gros blocs, mais encore une partie de celle bâtie en petits

matériaux, se trouvent au-dessous du niveau de la mer ; de plus,

le haut-fond formant chaussée, qui devait jadis relier le fortin

à la côte, est à plusieurs mètres sous l’eau. Le rapprochement

de ce fait avec ceux déjà constatés aux îles Kerkenna, et le nom

significatif de Trik-el-Djemel, viennent à l’appui de l’hypothèse

que la côte tout entière, depuis le cap Bon jusqu’au sud de Djerba,

est soumise à un mouvement d’abaissement lent, mais continu. Il est

cependant à noter que si l’ossature de la côte s’abaisse, le fond

du bras de mer qui sépare l’île du continent tend au contraire à

diminuer de profondeur, ou tout au moins ne s’approfondit pas, en

raison de l’apport considérable de sables dû aux vents venant de

terre et aux courants côtiers. Il y a là deux phénomènes inverses

qui, principalement au fond du golfe de Gabès, modifient lentement

le régime de la côte : affaissement lent de l’ossature d’une

part et exhaussement du fond par les dépôts de sables et de vases

d’autre part ; d’où il résulte que, tandis que les géologues

soutiendront que la côte s’abaisse, les hydrographes au contraire

donneront la preuve que les fonds s’amoindrissent.

Une fois rembarqués sur la felouque, nous sommes rapidement poussés

vers le port d’Adjim par une brise modérée à laquelle vient

s’ajouter le courant produit par le retrait de la marée. Une

escale de quatre heures est nécessaire pour que la mer remonte et

nous permette de sortir du détroit par lequel nous rentrerons dans le

golfe de Gabès. Pour utiliser notre temps, nous descendons à terre et

tombons en plein marché, ce qui donne une grande animation au village

d’Adjim. Une population bigarrée s’agite et crie beaucoup. Les

constructions sont d’une architecture différente de toutes celles

que nous avons rencontrées jusque-là ; beaucoup d’entre elles

sont flanquées de pavillons carrés élevés d’un ou deux étages ;

quelques-unes en présentent à leurs quatre angles. Les femmes portent

aussi un costume et surtout une coiffure particuliers : le premier

caractérisé par des étoffes rayées de deux couleurs, la seconde

consistant en un chapeau de paille pointu, rappelant complètement

l’ancienne coiffure grecque appelée Πέτασος. Par contre,

rien de bien intéressant comme productions naturelles : la flore,

pauvre par suite de la culture, et les insectes, peu abondants et

peu variés, ne nous fournissent qu’une maigre récolte.

Après le repas pseudo-civilisé qui nous est offert, dans une maison

relativement très confortable, par le fils du commandant du port,

avec force excuses sur l’absence de son père, nous regagnons notre

felouque un peu avant la nuit, et franchissons lestement la passe qui

sépare la rade d’Adjim de la pleine mer. Il est à remarquer que

la côte, qui partout ailleurs est basse et sablonneuse, s’élève

brusquement sur ce point où elle devient abrupte et rocheuse. Un

îlot allongé, qui se montre à notre droite, abrite des vents de

nord-ouest et de la lame le port d’Adjim, qui est garanti également

des vents de terre par l’élévation du rivage continental. En raison

de la profondeur de l’eau, il semble que ce point est spécialement

désigné pour constituer le principal port de l’île que nous

allons quitter.

On retrouve dans l’île de Djerba une végétation très analogue

à celle des îles Kerkenna, qui sont situées sensiblement plus au

nord. Quelques plantes d’un caractère plus désertique viennent

pourtant s’y mêler. On doit en outre tenir compte des modifications

que la culture, fort ancienne dans cette île, et jadis beaucoup

plus étendue qu’à l’époque présente, a dû faire subir à la

végétation spontanée. Malgré la saison déjà un peu trop avancée,

nous y avons fait d’abondantes récoltes. La liste suivante, bien

que très abrégée, fera ressortir le caractère maritimo-désertique

de la flore :

Delphinium peregrinum L. _var._ halteratum.

Nigella arvensis L.

Glaucium flavum Crantz.

Matthiola oxyceras DC. _var._ basiceras.

Koniga Lybica R. Br.

Brassica Tournefortii Gouan.

Cakile maritima Scop.

Enarthrocarpus clavatus Delile.

Rapistrum Orientale DC.

Cleome Arabica L.

Helianthemum sessiliflorum Desf.

—— —— _var._ ellipticum.

Reseda propinqua R. Br.

Silene succulenta Forsk.

—— Nicæensis All.

Hypericum crispum L.

Erodium glaucophyllum Ait.

—— laciniatum Cav. _var._ pulverulentum.

Zygophyllum album Desf.

Tribulus terrestris L.

Peganum Harmala L.

Ononis longifolia Willd.

—— serrata Forsk.

—— reclinata L.

Trigonella maritima L.

Astragalus Gombo Coss. et DR.

Lotus Creticus L.

Neurada procumbens L.

Lœflingia Hispanica L.

Reaumuria vermiculata L.

Aizoon Canariense L.

Daucus parviflorus Desf.

Deverra tortuosa DC.

Fœniculum vulgare Gærtn.

Smyrnium Olusatrum L.

Crucianella angustifolia L.

Nolletia chrysocomoides Cass.

Helichrysum decumbens Camb. ?

Phagnalon rupestre DC.

Filago Mareotica Delile.

Rhanterium suaveolens Desf.

Atractylis flava Desf.

—— prolifera Boiss.

Centaurea contracta Viv.

—— dimorpha Viv.

Onopordon ambiguum Fres.

Echinops spinosus L.

Zollikoferia resedifolia Coss.

Coris Monspeliensis L.

Heliotropium undulatum Vahl.

Echiochilon fruticosum Desf.

Linaria fruticosa Desf.

Marrubium Alysson L.

Salvia lanigera Poir.

Atriplex Halimus L.

Suæda fruticosa Forsk.

Polygonum equisetiforme Sibth. et Sm.

Thymelæa microphylla Coss. et DR.

Euphorbia Terracina L.

—— serrata L.

—— Paralias L.

Morus nigra L., cultivé.

Ficus Carica L., subspontané et cultivé.

Cyperus schœnoides Griseb.

Scirpus Holoschœnus L.

Phalaris paradoxa L.

Arthratherum ciliatum Nees.

Kœleria pubescens P. B.

Dans la partie sud, entre El-Kantara et Houmt-Cedouich, nous citerons

en outre :

Frankenia pulverulenta L.

Ononis Sicula Guss.

Calycotome intermedia DC.

Asteriscus aquaticus Mœnch.

Chrysanthemum coronarium L.

Onopordon Espinæ Coss.

Spitzelia _sp._

Convolvulus supinus Coss. et Kral.

Limoniastrum monopetalum Boiss.

Statice echioides L.

Euphorbia cornuta Pers.

Crozophora verbascifolia Adr. Juss.

Æluropus littoralis Parl. _var._ repens.

La zoologie du nord de l’île fournit peu d’espèces

intéressantes. Les seuls reptiles sont : _Gongylus ocellatus_,

_Platydactylus muralis_ et _Hemidactylus verruculatus_. En insectes, un

hanneton nouveau : _Pachydema Doumeti_, décrit par M. Valéry Mayet ;

c’est la faune de Sfax et aucune des espèces désertiques de Gabès

ne s’y rencontre. Dans le sud, à El-Kantara et à Houmt-Cedouich,

nous avons trouvé : _Lampyris attenuata_, _Cryptocephalus curvilinea_,

vivant sur les _Limoniastrum_. Le _Cicindela Latreillei_, décrit

par Dejean vers 1820 et qui depuis n’avait pas été retrouvé,

croyons-nous, est la capture la plus intéressante ; c’est une

espèce des plages maritimes déjà vue à Zarzis et abondante

à El-Kantara ; malheureusement, par suite de son agilité et de

l’absence des filets restés à bord de la felouque, nous n’avons

pu en prendre que quelques individus. Signalons aussi d’énormes

scorpions (_Buthus australis_), les plus gros que nous ayons encore

capturés ; ils atteignent 9 à 10 centimètres de long.

Vers onze heures du soir, la marée basse nous force à jeter

l’ancre, nos marins ayant pour habitude de ne pas s’écarter

beaucoup de la côte. Du reste un orage se forme dans le nord-ouest,

et, vers minuit, la foudre éclate tout autour de nous ; la pluie,

qui s’en mêle à son tour, nous oblige à nous réfugier dans

l’entrepont où nous passons une partie de la nuit en compagnie des

rats et au milieu de toutes sortes d’ustensiles que l’obscurité

profonde où nous nous trouvons ne nous permet pas de distinguer.

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie · 第 12 / 14 段