d’un terrain d’argile entouré de sables et de massifs gypseux,
nous a offert une assez grande quantité de plantes dont beaucoup
appartiennent aux flores désertique et littorale ; citons entre
autres :
Delphinium pubescens DC. _var._ dissitiflorum.
Erucaria Ægiceras J. Gay.
Zygophyllum album Desf.
Medicago sativa L., probablement naturalisé.
Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.
Reaumuria vermiculata L.
Deverra chlorantha Coss. et DR.
—— tortuosa DC.
Scabiosa arenaria Forsk.
Filago Mareotica Delile, que nous n’avions pas revu depuis Sfax.
Rhanterium suaveolens Desf.
Carduncellus eriocephalus Boiss.
Carduus Arabicus DC.
Zollikoferia resedifolia Coss.
Spitzelia radicata Coss. et Kral.
Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
Marrubium deserti Noë.
Statice globulariæfolia Desf.
—— pruinosa L.
Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.
Thymelæa microphylla Coss. et DR.
Zannichelia macrostemon J. Gay.
Potamogeton pectinatus L.
Æluropus littoralis Parlat. _var._ repens.
Festuca Memphitica Coss.
Chara gymnophylla A. Br.
Les eaux du ruisseau et des sources qui l’alimentent sont peuplées
d’un intéressant petit poisson, le _Cyprinodon Calaritanus_
Bonelli, difficile à pêcher. Nous prenons aussi une tortue d’eau
(_Emys leprosa_), un Caméléon et l’_Agama inermis_.
Un énorme hérisson est rendu par nous à la liberté faute de place.
En insectes, signalons : _Brachytrupes megacephalus_, le gros Grillon
déjà trouvé à l’Oued Bateha et la vulgaire Taupe-Grillon
(_Gryllotalpus vulgaris_). Rien de saillant comme Coléoptères :
_Cicindela Maura_, _C. Ægyptiaca_, _Cybister Africanus_, etc. Comme
à Tozzer, l’oued est peuplé d’une petite crevette (_Palæmon
varians_).
La veille, avant d’arriver à l’oasis, nous avions fait aussi la
capture du _Blaps divergens_, Coléoptère que nous n’avions pas
encore rencontré.
Quittant Oudref, à deux heures du soir, pour faire la dernière
étape avant Gabès, nous laissons à notre gauche un village et
une seconde petite oasis. Nous passons près d’un petit lac dont
les eaux limpides réjouissent la vue, et arrivons bientôt par
une route des plus commodes au passage de l’Oued Rhan, celui-là
même dont le cours serait utilisé par l’un des derniers tracés
du canal Roudaire. Cet oued, auquel on peut difficilement donner le
nom de cours d’eau, n’est, à proprement parler, qu’un ravin
étroit et assez profond, occupé en différents endroits par des
flaques d’une eau boueuse et fétide. Les berges, presque à pic
des deux côtés, sont constituées par un terrain argileux fortement
imprégné de sel. Du point assez élevé où nous nous trouvons,
nous pouvons apercevoir, avec une certaine satisfaction, la mer que
nous avons quittée depuis le 17 avril.
Les habitations se multiplient à mesure que nous approchons de Gabès ;
le dernier village que nous rencontrons n’en est plus qu’à deux
kilomètres environ, et bientôt nous pénétrons dans l’oasis,
dont nous avons grand plaisir à trouver les beaux ombrages. Les
Dattiers y sont généralement moins beaux et moins serrés que
dans l’oasis de Gafsa et surtout dans celle de Tozzer ; mais nous
remarquons qu’ils y sont l’objet d’une culture encore beaucoup
plus soignée et qu’ils sont plantés en lignes régulières dans la
plupart des jardins. On reconnaît à première vue que la culture des
arbres fruitiers, des légumes et des céréales prime celle du Dattier
dont les produits sont loin d’atteindre la valeur de ceux de Tozzer
et des oasis d’El-Oudian. La Vigne y est aussi plus abondante et y
donne de beaux raisins ; mais rien n’égale en développement les
Abricotiers, dont les fruits savoureux et innombrables sont largement
appréciés par nous, altérés que nous sommes par la chaleur et
les eaux saumâtres que nous buvons depuis quelque temps. La route
que nous suivons nous fait traverser dans toute sa largeur l’oasis
de Djara, qui n’est, à vrai dire, qu’une succession de jardins
séparés les uns des autres par des palissades en frondes de Palmiers
entremêlées de plantes grimpantes et d’arbustes, et par de larges
rigoles d’irrigation. Avant d’arriver à l’oued, nous côtoyons
un ravin sauvage, de l’effet le plus pittoresque, aboutissant à un
vieux pont de construction romaine. Là, nous jouissons du spectacle
animé et ravissant d’une multitude de femmes vêtues d’étoffes
aux couleurs voyantes et variées, dans l’eau jusqu’au-dessus
du genou et caquetant bruyamment en lavant leur linge. Une nuée
d’enfants des deux sexes, à peu près nus, se livrent à leurs
ébats, les pieds dans l’eau limpide et tiède de ce rapide et
important cours d’eau. La scène qui s’offre à nos regards,
avec son encadrement de ruines et de beaux Palmiers, inspirerait
une belle toile à un peintre coloriste ; aussi, malgré notre vif
désir de nous installer dans un logis plus confortable que la tente
sous laquelle nous vivons depuis deux mois, nous ne pouvons nous
empêcher de jouir, pendant quelques instants, de ce spectacle plein
d’originalité et d’attrait. L’oued une fois franchi, nous avons
encore à traverser un vaste espace, presque entièrement occupé par
des cimetières indigènes et coupé, en divers endroits, de profondes
excavations ; puis une large voie nouvellement construite nous mène au
faubourg de Coquinville, quartier européen en voie de construction,
près duquel se trouvent les établissements militaires. C’est
là que, par ordre supérieur, nous sommes installés dans un large
baraquement inoccupé, où, si nous ne trouvons pas un confortable
des plus complets, nous avons du moins un toit qui nous abrite et un
vaste espace pour étaler, préparer et mettre en ordre les récoltes
faites depuis Sfax pendant notre long voyage. Quant à notre escorte,
dont nous allons bientôt avoir le regret de nous séparer, elle
est logée sous nos deux tentes dans le campement dit des Isolés,
c’est-à-dire réservé aux troupes de passage.
Nous voici arrivés au terme de notre excursion sur le
continent. Partis de Sfax le 16 avril, nous sommes à Gabès le
3 juin, c’est-à-dire après quarante-huit jours d’existence
sous la tente et au moins quarante de marche et d’explorations,
ce qui représente une somme d’environ douze cents kilomètres
parcourus. Quelques jours de repos nous sont indispensables après
les fatigues incessantes que nous avons eu à subir dans les quinze
derniers jours, depuis notre départ de Gafsa. Il nous faut, en outre,
préparer notre voyage à Djerba et à Zarzis, et mettre en ordre nos
récoltes pour les expédier à Sfax, dont nous avons fait notre centre
d’opérations. Malgré ces occupations, Gabès et ses environs,
quoique fort bien explorés par M. Kralik, au point de vue botanique,
pendant le séjour qu’il y a fait en 1854, nous fourniront quelques
bonnes trouvailles zoologiques et même botaniques. L’accueil
si cordial qui nous est fait par le colonel de la Roque, commandant
supérieur, qui s’intéresse vivement à notre mission et nous donne
de précieux renseignements sur ce pays qu’il connaît à fond,
la réception non moins aimable du général Allegro, gouverneur de
la province de l’Arad, nous feront trouver trop courte notre halte
à Gabès.
Durant ce séjour, nous faisons une excursion à Ras-el-Oued et nous
sommes assez heureux pour récolter, abondamment et en parfait état
de floraison, le _Prosopis Stephaniana_, intéressante Mimosée
connue en Tunisie seulement sur ce point où M. Kralik n’avait
pu en recueillir que des échantillons sans fleurs. Cet arbuste est
confiné dans un ravin étroit, où il est malheureusement brouté
par les chèvres et les moutons. Il y forme de petits buissons qui,
sans la dent meurtrière des bestiaux, s’élèveraient sans doute
à un mètre environ. Quelques rameaux portent encore des fruits de
l’année précédente. Rentrés à Gabès, nous avons une preuve
désobligeante du goût des animaux pour cette plante, car, durant la
visite que nous faisons au colonel de la Roque, le cheval d’un spahi
de notre escorte dévore à belles dents la botte d’échantillons
que nous en avions suspendue à l’une de nos selles, ne nous en
laissant que quelques-uns encore en état d’être préparés.
A Gabès, nous avons retrouvé la flore littorale de Sfax, plus
quelques plantes désertiques des environs de Gafsa. La saison était
déjà trop avancée pour que nous pussions faire de bonnes récoltes
dans cette localité admirablement explorée par M. Kralik et visitée
avant nous par notre collègue M. A. Letourneux ; nous ne citerons donc
que peu de plantes, parmi lesquelles : _Pistacia vera_ (cultivé),
_Hedysarum coronarium_, _Pulicaria Arabica_ var. _longifolia_,
_Atriplex parvifolia_, _Potamogeton pectinatus_ ; mais la plante
la plus intéressante, sans contredit, de notre récolte à Gabès,
a été le _Prosopis (Lagonychium) Stephaniana_, espèce orientale,
d’Égypte, des provinces transcaucasiennes, de Syrie, de l’Asie
Mineure, de Chypre, du Turkestan et de l’Afghanistan.
Nous retrouvons également à Gabès la faune de Gafsa, moins les
espèces monticoles du Djebel Hattig.
Le _Naja Haje_ y existe, ainsi que le _Cerastes Ægyptius_, dont un
beau spécimen a été pris à dix heures du soir, à quelques mètres
de la tente de nos hommes, c’est-à-dire en plein campement. Outre
ces reptiles, nous avons capturé le _Cœlopeltis insignitus_ et
l’_Acanthodactylus Boskianus_.
Les eaux limpides et chaudes de l’oued nous ont fourni, comme celles
d’Oudref, le _Cyprinodon Calaritanus_.
Parmi les mollusques, nous avons à noter, indépendamment des
_Melania_, _Melanopsis_, _Bythinia_ et _Physa_, que nous avons déjà
trouvés dans d’autres localités, une espèce du genre _Neritina_,
que nous voyions pour la première fois et qui avait déjà été
récoltée avant nous par M. A. Letourneux.
Les alluvions anciennes de l’oued recèlent aussi bon nombre
d’espèces subfossiles, parmi lesquelles des _Planorbis_ et des
_Auricula_ étudiés depuis par M. Bourguignat.
Comme crustacés, nous avons retrouvé une Crevette d’eau douce,
la même sans doute que celle d’Oudref et de Tozzer.
Nous citerons parmi les insectes : un _Pimelia_ nouveau, déjà pris
à Tozzer (_P. confusa_), les _Scarites striatus_, _Cicindela Maura_,
_Probosca viridana_, etc. ; et, sur les _Tamarix_ de la rive droite
de l’oued, les _Cryptocephalus acupunctatus_ et _fulgurans_.
Les matériaux servant aux constructions nouvelles et provenant des
montagnes voisines m’ont fourni quelques intéressants fossiles,
parmi lesquels le genre _Roudairia_, de création récente, de
grands spécimens d’_Inoceramus_ et des _Chactetes_, appartenant
à l’étage sénonien. Enfin, durant notre court séjour, nous
visitons, sous la conduite du colonel de la Roque, les ruines de
l’ancienne cité de Tacape, dont l’emplacement est situé sur
une petite éminence, en face de l’oasis de Menzel, près de
la rive gauche de l’oued. L’enceinte fortifiée de la ville
antique se distingue encore très bien, et les fouilles qui y ont
été exécutées dernièrement ont mis à découvert des restes de
constructions et d’édifices importants, des fours, etc. Le sol
de cet emplacement est jonché de débris de poteries communes et
de vases samiens, de morceaux de marbre appartenant aux variétés
les plus estimées, de fragments de mosaïques, etc. Il y aurait,
sans doute, sur ce point, beaucoup de choses intéressantes à exhumer.
Le 8 juin, nos préparatifs de départ sont terminés, et une
partie de nos caisses expédiées directement en France par les
transatlantiques. Nous rendons notre matériel militaire, et nous
faisons nos adieux aux hommes qui nous escortaient depuis Sfax. Durant
ce long et fatigant trajet, nous n’avons eu qu’à nous louer
d’eux ; le brigadier Crabos a toujours montré de l’énergie,
de la présence d’esprit et un tact remarquable dans la direction
du détachement. La plupart de ces braves gens ont montré un grand
empressement à nous seconder dans nos recherches et nos chasses ;
quelques-uns d’entre eux sont même passés maîtres dans la
capture des reptiles qui les effrayaient beaucoup au commencement
du voyage. Ils y sont maintenant si bien accoutumés, que la
veille, à dix heures du soir, l’un d’eux nous avait apporté
une Vipère-à-cornes toute vivante qu’il venait de prendre à
quelques pas de leur tente. Ces hommes nous quittent à regret, et,
de notre côté, nous ne demanderions pas mieux que de les garder
plus longtemps ; mais les ordres de service ne le permettent pas,
bien qu’ils eussent pu rendre encore bien des services à la Mission.
OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES FAITES DE GAFSA À GABÈS.
* * * * *
EL-GUETTAR, 21 mai, 9h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 740mm,0
Baromètre Fortin 740mm,0
Thermomètre du baromètre + 21°,8
Thermomètre frondé + 22°,0
Vent. — Sud-est violent (6).
État du ciel. — Couvert (8), brumeux.
----
Violente bourrasque vers 3h 30 du matin ; elle reprend vers 7
heures du matin.
FEDJ EL-KHEÏL, 22 mai, 9h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 727mm,1
Thermomètre minima de la nuit + 14°,0
Vent. — Nord fort (5).
État du ciel. — Nuageux (5).
REDIR ZITOUN, 22 mai, 5 heures soir.
Baromètre holostérique no 2 728mm,5
BLED CHERB, 23 mai, 6 heures matin.
Thermomètre frondé + 22°,0
Vent. — Est très fort (5).
État du ciel. — Voilé, nuageux (5).
BIR BENI-ZID, 24 mai, 6h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 760mm,0
Baromètre Fortin 760mm,0
Thermomètre du baromètre + 23°,0
Thermomètre frondé + 22°,0
Minima de la nuit + 18°,5
Vent. — Est modéré (3).
État du ciel. — Brumeux (3).
REDIR TIMIAT, 25 mai, 8h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 746mm,5
Thermomètre frondé + 19°,5
Minima de la nuit + 14°,0
Vent. — Ouest modéré (3).
État du ciel. — Couvert (8), quelques gouttes de pluie.
Le Fortin renversé par le vent se brise contre une pierre.
BIR OUM-ALI, 26 mai.
Violent orage et pluie abondante de 7 heures du matin à midi.
BIR OUM-ALI, 27 mai, midi.
Baromètre holostérique no 2 746mm,0
Thermomètre frondé + 22°,0
Minima de la nuit + 12°,3
Vent. — Est fort (4).
État du ciel. — Nuageux (5).
BIR MARABOT, 28 mai.
Température minima de la nuit + 11°,5
Orage violent vers 2 heures du soir.
CAMPEMENT AU PIED DU DJEBEL BERD, 29 mai, 5h 30 matin.
Baromètre holostérique no 2 730mm,0
Température minima de la nuit + 13°,0
Vent. — Nul.
SOMMET DU DJEBEL BERD, 29 mai, 9 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 698mm,0
Thermomètre frondé + 19°,5
État du ciel. — Beau (3).
----
Orage assez fort vers 3 heures du soir.
GUERAAT EL-FEDJEDJ, 2 juin, 7 heures matin.
Baromètre holostérique no 2 758mm,0
Thermomètre frondé + 19°,9
Minima de la nuit + 16°,5
Vent. — Est modéré (3).
État du ciel. — Couvert (8), brouillard sur les hauteurs. — Rosée.
=VIII=
=Départ de Gabès pour l’île de Djerba. — Escale à
Tripoli. — Excursions à Djerba et à Zarzis. — Retour à Gabès.=
Le 8 juin, à midi, nous prenons passage sur l’_Abd-el-Kader_
qui doit nous transporter à Djerba. A cinq heures du soir, nous
sommes en face d’Houmt-Souk, ville principale de l’île. Le bateau
mouille à quatre kilomètres au large, le fond ne lui permettant pas
d’approcher la terre de plus près ; il doit repartir à six heures
pour Tripoli et revenir à Houmt-Souk le surlendemain matin. Être
si près de Tripoli et manquer volontairement l’occasion de voir
cette ville, nous paraît si peu raisonnable que nous n’hésitons
pas à faire cette pointe en dehors de notre itinéraire officiel.
Le lendemain, 9 juin, à six heures du matin, le paquebot est
mouillé à l’entrée du port de Tripoli, rade naturelle sûre
et commode, abritée par des rochers qui forment ceinture. Avec
quelques travaux exécutés pour relier les rochers et des dragages,
on ferait de ce port, à peu de frais, un des meilleurs refuges de la
côte barbaresque. Est-ce une anecdote vraie ou une histoire faite à
plaisir, nous ne le savons, mais il paraîtrait que le pacha gouverneur
aurait répondu que ces roches étaient trop vieilles et trop usées
pour supporter des constructions nouvelles !
Nous descendons à terre immédiatement et notre premier soin est
de rendre visite à M. Féraud, consul de France, qui nous accueille
avec une grande affabilité et nous donne d’intéressants détails
sur le pays et sur l’influence prépondérante qu’y exerce le
représentant de la France. M. Féraud est amateur d’archéologie ;
aussi l’hôtel du consulat est-il devenu l’asile d’un grand
nombre d’antiquités que nous avons plaisir à examiner. Ensuite
nous parcourons la ville, qui ne ressemble en rien aux cités de
la côte tunisienne. Parmi les nombreux restes romains qu’elle
renferme, le plus remarquable est, sans contredit, l’arc de Trajan
qui a été décrit et dessiné il y a un siècle par l’un de mes
aïeux, J.-B. Adanson (frère du naturaliste), lequel, après avoir
été attaché à diverses légations du Levant, mourut à Tunis,
victime de la peste.
Tripoli est une ville encore entièrement turque, quoique les
chrétiens et les israélites y soient en très grand nombre. Plus
encore qu’à Tunis, chaque corps d’état est cantonné dans des
rues spéciales que nous visitons rapidement, car, sur le temps très
limité que nous avons à passer à terre, nous voulons consacrer
une couple d’heures à voir les environs immédiats de la ville ;
nous les trouvons bien inférieurs comme fertilité, comme culture et
comme pittoresque, aux belles oasis de Gabès. Ici le terrain sableux
ou argilo-sableux semble manquer d’eau ; aussi les Dattiers et les
arbres et arbustes qu’ils abritent ont-ils une apparence terne et
flétrie, accentuée encore par l’abondante poussière qui couvre
les routes. Dans les jardins, cependant, grâce à l’arrosage que
l’on pratique au moyen de puits et de guerbas analogues à celles
de Tunisie, les légumes croissent assez vigoureusement. Dès les
premiers pas que nous faisons vers la campagne, nous sommes intrigués
par une espèce de gros arbre vert, au tronc tourmenté, que de loin
nous prenons d’abord pour un _Casuarina_, mais que nous reconnaissons
être un _Tamarix articulata_. Cet arbre, que nous n’avons pas vu en
Tunisie, paraît commun à Tripoli où il acquiert d’assez fortes
proportions. Après un coup d’œil rapidement jeté sur l’oasis,
nous rentrons en ville en passant près d’un camp de troupes turques
établi sous les ombrages d’un bois de vieux Oliviers. Sur la
plage du port, de nombreux groupes de chameaux prennent leur repas
ou font la sieste, à l’exemple des soldats qui gardent la porte
fortifiée par laquelle nous rentrons en ville. Nous n’avons plus
guère que le temps de prendre congé du Consul français et de nous
rendre à bord, le paquebot partant à six heures du soir. Nous
jetons un dernier regard sur les murs crénelés de la citadelle
pendant que le steamer, doublant les roches de l’entrée du port,
prend la direction de Djerba, où nous arrivons le lendemain 10 juin,
à sept heures du matin.
Le canot de la Compagnie transatlantique nous transporte à terre,
où nous sommes accueillis avec empressement par l’agent français et
par les autorités indigènes d’Houmt-Souk, notamment par le caïd,
vieux serviteur dévoué depuis longtemps à la France que sa famille
sert de père en fils dans les fonctions d’agent consulaire. La
ville est distante du port de près de deux kilomètres que nous
faisons à pied, tandis que nos bagages sont transportés au fort
où nous devons trouver un logis pendant notre séjour.
Houmt-Souk n’est pas une ville à proprement parler ; à peine
pourrait-on donner le nom de gros village à cet assemblage de quelques
rues tortueuses et étroites, entouré de cimetières et de villas
construites par les Européens. Ce qui en fait la capitale de l’île,
c’est le marché qui s’y tient, marché où se vendent surtout les
étoffes de laine et de soie fabriquées dans l’île de Djerba dont
elles sont la principale industrie. Plus encore peut-être que dans
le reste de la Tunisie, le commerce est ici entre les mains des juifs,
dont la colonie, assez considérable, habite un faubourg spécial. Une
longue avenue de plus d’un kilomètre et demi, établie depuis
l’occupation française, conduit à la forteresse située sur le
bord de la mer, non loin du port. C’est là, nous l’avons déjà
dit, que l’autorité militaire nous donne un asile que nous aurions
difficilement trouvé dans la ville.
Nous consacrons l’après-midi à faire une première exploration
sur la côte nord-ouest. Bien que la végétation soit déjà très
avancée, nous recueillons la majeure partie des plantes que nous
avons déjà récoltées aux îles Kerkenna. La flore y est donc à
la fois désertique et maritime. Le tapis végétal est, du reste,
profondément modifié par la culture, l’île presque entière
n’étant qu’un grand réseau de champs et de jardins entourant des
fermes ou des habitations peu distantes les unes des autres. La plupart
de ces maisons, simulant de longues galeries voûtées, très basses,
quelquefois en contre-bas du sol, sont occupées par des ateliers de
tissage dont les métiers, très primitifs, sont mus à l’aide des
mains et des pieds par les ouvriers indigènes. Dans cette partie
de l’île, les Oliviers forment l’essence dominante, et leur
grosseur, autant que leur décrépitude, permet de leur attribuer
plusieurs siècles d’existence.
Le lendemain, 11 juin, nous montons à cheval de bonne heure pour
faire une reconnaissance dans la direction du sud-est. Traversant
d’abord le faubourg juif qui se distingue par une écœurante
malpropreté, nous suivons ensuite un chemin bordé de champs
cultivés complantés d’Oliviers, de Figuiers, de Mûriers et de
quelques Dattiers. De même que dans la partie visitée par nous la
veille, nous rencontrons de nombreuses habitations disséminées au
milieu des champs, et surtout beaucoup de maisons en ruine. La Vigne
est cultivée partout, mais beaucoup de ceps sont à l’état de
décrépitude et redevenus presque sauvages par suite de l’abandon
du vignoble. Vers onze heures, une pluie fine et froide nous surprend
au milieu de dunes de sable en partie fixées par d’anciennes
cultures ; les Oliviers deviennent plus rares, mais les Mûriers,
les Figuiers et les Dattiers sont abondants. L’_Aloe vulgaris_
borde partout les champs et les carrés de vignes. La flore est peu
variée et presque exclusivement maritime.
Après avoir déjeuné à l’abri d’un Mûrier dont les fruits
sucrés et juteux remplacent pour nous le dessert, nous laissons
sur notre droite Houmt-Cedrien, et poussons une pointe jusqu’au
bord de la mer où nous recueillons, entre autres plantes, le _Diotis
maritima_ ; mais le temps devenant de plus en plus mauvais, nous sommes
bientôt contraints de battre en retraite et de rentrer à Houmt-Souk
par une large route bordée d’Oliviers séculaires. Beaucoup de ces
vieux arbres, groupés en cercle, paraissent être des rejetons ayant
remplacé le tronc primitif, ce qui laisse supposer que les plantations
de Djerba remontent à une époque très ancienne, peut-être à celle
de la domination romaine. Du reste, de nombreuses constructions en
ruine et une multitude de champs abandonnés semblent prouver que
l’île a été jadis beaucoup plus peuplée et surtout beaucoup
plus cultivée encore qu’elle ne l’est actuellement.
La pluie, qui a continué pendant la nuit, ne cesse le lendemain 12
juin que vers midi, ce qui nous force à nous borner à l’exploration
du bord de la mer à proximité d’Houmt-Souk. Nous retrouvons sur
le rivage la même formation remaniée que nous avons déjà vue aux
îles Kerkenna. Comme dans cette dernière localité, le _Strombus
Mediterraneus_ et plusieurs autres types disparus sont associés,
à l’état fossile, aux restes subfossiles des espèces vivant
actuellement sur la côte. Cette formation quaternaire, que l’on voit
sur le littoral nord plus particulièrement, et qui offre un grand
nombre d’espèces parmi lesquelles figurent des _Mactra_, _Arca_,
_Cardita_, etc. qui ne vivent plus dans la Méditerranée, associées
à d’autres qui y vivent encore, ne manque pas d’intérêt. Comme
à Kerkenna, la côte semble être en travail d’affaissement,
après avoir subi un relèvement à la fin de l’époque quaternaire.