L’oasis d’Oudref avec ses eaux dormantes ou courantes, sortant

d’un terrain d’argile entouré de sables et de massifs gypseux,

nous a offert une assez grande quantité de plantes dont beaucoup

appartiennent aux flores désertique et littorale ; citons entre

autres :

Delphinium pubescens DC. _var._ dissitiflorum.

Erucaria Ægiceras J. Gay.

Zygophyllum album Desf.

Medicago sativa L., probablement naturalisé.

Argyrolobium uniflorum Jaub. et Spach.

Reaumuria vermiculata L.

Deverra chlorantha Coss. et DR.

—— tortuosa DC.

Scabiosa arenaria Forsk.

Filago Mareotica Delile, que nous n’avions pas revu depuis Sfax.

Rhanterium suaveolens Desf.

Carduncellus eriocephalus Boiss.

Carduus Arabicus DC.

Zollikoferia resedifolia Coss.

Spitzelia radicata Coss. et Kral.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Marrubium deserti Noë.

Statice globulariæfolia Desf.

—— pruinosa L.

Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.

Thymelæa microphylla Coss. et DR.

Zannichelia macrostemon J. Gay.

Potamogeton pectinatus L.

Æluropus littoralis Parlat. _var._ repens.

Festuca Memphitica Coss.

Chara gymnophylla A. Br.

Les eaux du ruisseau et des sources qui l’alimentent sont peuplées

d’un intéressant petit poisson, le _Cyprinodon Calaritanus_

Bonelli, difficile à pêcher. Nous prenons aussi une tortue d’eau

(_Emys leprosa_), un Caméléon et l’_Agama inermis_.

Un énorme hérisson est rendu par nous à la liberté faute de place.

En insectes, signalons : _Brachytrupes megacephalus_, le gros Grillon

déjà trouvé à l’Oued Bateha et la vulgaire Taupe-Grillon

(_Gryllotalpus vulgaris_). Rien de saillant comme Coléoptères :

_Cicindela Maura_, _C. Ægyptiaca_, _Cybister Africanus_, etc. Comme

à Tozzer, l’oued est peuplé d’une petite crevette (_Palæmon

varians_).

La veille, avant d’arriver à l’oasis, nous avions fait aussi la

capture du _Blaps divergens_, Coléoptère que nous n’avions pas

encore rencontré.

Quittant Oudref, à deux heures du soir, pour faire la dernière

étape avant Gabès, nous laissons à notre gauche un village et

une seconde petite oasis. Nous passons près d’un petit lac dont

les eaux limpides réjouissent la vue, et arrivons bientôt par

une route des plus commodes au passage de l’Oued Rhan, celui-là

même dont le cours serait utilisé par l’un des derniers tracés

du canal Roudaire. Cet oued, auquel on peut difficilement donner le

nom de cours d’eau, n’est, à proprement parler, qu’un ravin

étroit et assez profond, occupé en différents endroits par des

flaques d’une eau boueuse et fétide. Les berges, presque à pic

des deux côtés, sont constituées par un terrain argileux fortement

imprégné de sel. Du point assez élevé où nous nous trouvons,

nous pouvons apercevoir, avec une certaine satisfaction, la mer que

nous avons quittée depuis le 17 avril.

Les habitations se multiplient à mesure que nous approchons de Gabès ;

le dernier village que nous rencontrons n’en est plus qu’à deux

kilomètres environ, et bientôt nous pénétrons dans l’oasis,

dont nous avons grand plaisir à trouver les beaux ombrages. Les

Dattiers y sont généralement moins beaux et moins serrés que

dans l’oasis de Gafsa et surtout dans celle de Tozzer ; mais nous

remarquons qu’ils y sont l’objet d’une culture encore beaucoup

plus soignée et qu’ils sont plantés en lignes régulières dans la

plupart des jardins. On reconnaît à première vue que la culture des

arbres fruitiers, des légumes et des céréales prime celle du Dattier

dont les produits sont loin d’atteindre la valeur de ceux de Tozzer

et des oasis d’El-Oudian. La Vigne y est aussi plus abondante et y

donne de beaux raisins ; mais rien n’égale en développement les

Abricotiers, dont les fruits savoureux et innombrables sont largement

appréciés par nous, altérés que nous sommes par la chaleur et

les eaux saumâtres que nous buvons depuis quelque temps. La route

que nous suivons nous fait traverser dans toute sa largeur l’oasis

de Djara, qui n’est, à vrai dire, qu’une succession de jardins

séparés les uns des autres par des palissades en frondes de Palmiers

entremêlées de plantes grimpantes et d’arbustes, et par de larges

rigoles d’irrigation. Avant d’arriver à l’oued, nous côtoyons

un ravin sauvage, de l’effet le plus pittoresque, aboutissant à un

vieux pont de construction romaine. Là, nous jouissons du spectacle

animé et ravissant d’une multitude de femmes vêtues d’étoffes

aux couleurs voyantes et variées, dans l’eau jusqu’au-dessus

du genou et caquetant bruyamment en lavant leur linge. Une nuée

d’enfants des deux sexes, à peu près nus, se livrent à leurs

ébats, les pieds dans l’eau limpide et tiède de ce rapide et

important cours d’eau. La scène qui s’offre à nos regards,

avec son encadrement de ruines et de beaux Palmiers, inspirerait

une belle toile à un peintre coloriste ; aussi, malgré notre vif

désir de nous installer dans un logis plus confortable que la tente

sous laquelle nous vivons depuis deux mois, nous ne pouvons nous

empêcher de jouir, pendant quelques instants, de ce spectacle plein

d’originalité et d’attrait. L’oued une fois franchi, nous avons

encore à traverser un vaste espace, presque entièrement occupé par

des cimetières indigènes et coupé, en divers endroits, de profondes

excavations ; puis une large voie nouvellement construite nous mène au

faubourg de Coquinville, quartier européen en voie de construction,

près duquel se trouvent les établissements militaires. C’est

là que, par ordre supérieur, nous sommes installés dans un large

baraquement inoccupé, où, si nous ne trouvons pas un confortable

des plus complets, nous avons du moins un toit qui nous abrite et un

vaste espace pour étaler, préparer et mettre en ordre les récoltes

faites depuis Sfax pendant notre long voyage. Quant à notre escorte,

dont nous allons bientôt avoir le regret de nous séparer, elle

est logée sous nos deux tentes dans le campement dit des Isolés,

c’est-à-dire réservé aux troupes de passage.

Nous voici arrivés au terme de notre excursion sur le

continent. Partis de Sfax le 16 avril, nous sommes à Gabès le

3 juin, c’est-à-dire après quarante-huit jours d’existence

sous la tente et au moins quarante de marche et d’explorations,

ce qui représente une somme d’environ douze cents kilomètres

parcourus. Quelques jours de repos nous sont indispensables après

les fatigues incessantes que nous avons eu à subir dans les quinze

derniers jours, depuis notre départ de Gafsa. Il nous faut, en outre,

préparer notre voyage à Djerba et à Zarzis, et mettre en ordre nos

récoltes pour les expédier à Sfax, dont nous avons fait notre centre

d’opérations. Malgré ces occupations, Gabès et ses environs,

quoique fort bien explorés par M. Kralik, au point de vue botanique,

pendant le séjour qu’il y a fait en 1854, nous fourniront quelques

bonnes trouvailles zoologiques et même botaniques. L’accueil

si cordial qui nous est fait par le colonel de la Roque, commandant

supérieur, qui s’intéresse vivement à notre mission et nous donne

de précieux renseignements sur ce pays qu’il connaît à fond,

la réception non moins aimable du général Allegro, gouverneur de

la province de l’Arad, nous feront trouver trop courte notre halte

à Gabès.

Durant ce séjour, nous faisons une excursion à Ras-el-Oued et nous

sommes assez heureux pour récolter, abondamment et en parfait état

de floraison, le _Prosopis Stephaniana_, intéressante Mimosée

connue en Tunisie seulement sur ce point où M. Kralik n’avait

pu en recueillir que des échantillons sans fleurs. Cet arbuste est

confiné dans un ravin étroit, où il est malheureusement brouté

par les chèvres et les moutons. Il y forme de petits buissons qui,

sans la dent meurtrière des bestiaux, s’élèveraient sans doute

à un mètre environ. Quelques rameaux portent encore des fruits de

l’année précédente. Rentrés à Gabès, nous avons une preuve

désobligeante du goût des animaux pour cette plante, car, durant la

visite que nous faisons au colonel de la Roque, le cheval d’un spahi

de notre escorte dévore à belles dents la botte d’échantillons

que nous en avions suspendue à l’une de nos selles, ne nous en

laissant que quelques-uns encore en état d’être préparés.

A Gabès, nous avons retrouvé la flore littorale de Sfax, plus

quelques plantes désertiques des environs de Gafsa. La saison était

déjà trop avancée pour que nous pussions faire de bonnes récoltes

dans cette localité admirablement explorée par M. Kralik et visitée

avant nous par notre collègue M. A. Letourneux ; nous ne citerons donc

que peu de plantes, parmi lesquelles : _Pistacia vera_ (cultivé),

_Hedysarum coronarium_, _Pulicaria Arabica_ var. _longifolia_,

_Atriplex parvifolia_, _Potamogeton pectinatus_ ; mais la plante

la plus intéressante, sans contredit, de notre récolte à Gabès,

a été le _Prosopis (Lagonychium) Stephaniana_, espèce orientale,

d’Égypte, des provinces transcaucasiennes, de Syrie, de l’Asie

Mineure, de Chypre, du Turkestan et de l’Afghanistan.

Nous retrouvons également à Gabès la faune de Gafsa, moins les

espèces monticoles du Djebel Hattig.

Le _Naja Haje_ y existe, ainsi que le _Cerastes Ægyptius_, dont un

beau spécimen a été pris à dix heures du soir, à quelques mètres

de la tente de nos hommes, c’est-à-dire en plein campement. Outre

ces reptiles, nous avons capturé le _Cœlopeltis insignitus_ et

l’_Acanthodactylus Boskianus_.

Les eaux limpides et chaudes de l’oued nous ont fourni, comme celles

d’Oudref, le _Cyprinodon Calaritanus_.

Parmi les mollusques, nous avons à noter, indépendamment des

_Melania_, _Melanopsis_, _Bythinia_ et _Physa_, que nous avons déjà

trouvés dans d’autres localités, une espèce du genre _Neritina_,

que nous voyions pour la première fois et qui avait déjà été

récoltée avant nous par M. A. Letourneux.

Les alluvions anciennes de l’oued recèlent aussi bon nombre

d’espèces subfossiles, parmi lesquelles des _Planorbis_ et des

_Auricula_ étudiés depuis par M. Bourguignat.

Comme crustacés, nous avons retrouvé une Crevette d’eau douce,

la même sans doute que celle d’Oudref et de Tozzer.

Nous citerons parmi les insectes : un _Pimelia_ nouveau, déjà pris

à Tozzer (_P. confusa_), les _Scarites striatus_, _Cicindela Maura_,

_Probosca viridana_, etc. ; et, sur les _Tamarix_ de la rive droite

de l’oued, les _Cryptocephalus acupunctatus_ et _fulgurans_.

Les matériaux servant aux constructions nouvelles et provenant des

montagnes voisines m’ont fourni quelques intéressants fossiles,

parmi lesquels le genre _Roudairia_, de création récente, de

grands spécimens d’_Inoceramus_ et des _Chactetes_, appartenant

à l’étage sénonien. Enfin, durant notre court séjour, nous

visitons, sous la conduite du colonel de la Roque, les ruines de

l’ancienne cité de Tacape, dont l’emplacement est situé sur

une petite éminence, en face de l’oasis de Menzel, près de

la rive gauche de l’oued. L’enceinte fortifiée de la ville

antique se distingue encore très bien, et les fouilles qui y ont

été exécutées dernièrement ont mis à découvert des restes de

constructions et d’édifices importants, des fours, etc. Le sol

de cet emplacement est jonché de débris de poteries communes et

de vases samiens, de morceaux de marbre appartenant aux variétés

les plus estimées, de fragments de mosaïques, etc. Il y aurait,

sans doute, sur ce point, beaucoup de choses intéressantes à exhumer.

Le 8 juin, nos préparatifs de départ sont terminés, et une

partie de nos caisses expédiées directement en France par les

transatlantiques. Nous rendons notre matériel militaire, et nous

faisons nos adieux aux hommes qui nous escortaient depuis Sfax. Durant

ce long et fatigant trajet, nous n’avons eu qu’à nous louer

d’eux ; le brigadier Crabos a toujours montré de l’énergie,

de la présence d’esprit et un tact remarquable dans la direction

du détachement. La plupart de ces braves gens ont montré un grand

empressement à nous seconder dans nos recherches et nos chasses ;

quelques-uns d’entre eux sont même passés maîtres dans la

capture des reptiles qui les effrayaient beaucoup au commencement

du voyage. Ils y sont maintenant si bien accoutumés, que la

veille, à dix heures du soir, l’un d’eux nous avait apporté

une Vipère-à-cornes toute vivante qu’il venait de prendre à

quelques pas de leur tente. Ces hommes nous quittent à regret, et,

de notre côté, nous ne demanderions pas mieux que de les garder

plus longtemps ; mais les ordres de service ne le permettent pas,

bien qu’ils eussent pu rendre encore bien des services à la Mission.

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES FAITES DE GAFSA À GABÈS.

* * * * *

EL-GUETTAR, 21 mai, 9h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 740mm,0

Baromètre Fortin 740mm,0

Thermomètre du baromètre + 21°,8

Thermomètre frondé + 22°,0

Vent. — Sud-est violent (6).

État du ciel. — Couvert (8), brumeux.

----

Violente bourrasque vers 3h 30 du matin ; elle reprend vers 7

heures du matin.

FEDJ EL-KHEÏL, 22 mai, 9h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 727mm,1

Thermomètre minima de la nuit + 14°,0

Vent. — Nord fort (5).

État du ciel. — Nuageux (5).

REDIR ZITOUN, 22 mai, 5 heures soir.

Baromètre holostérique no 2 728mm,5

BLED CHERB, 23 mai, 6 heures matin.

Thermomètre frondé + 22°,0

Vent. — Est très fort (5).

État du ciel. — Voilé, nuageux (5).

BIR BENI-ZID, 24 mai, 6h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 760mm,0

Baromètre Fortin 760mm,0

Thermomètre du baromètre + 23°,0

Thermomètre frondé + 22°,0

Minima de la nuit + 18°,5

Vent. — Est modéré (3).

État du ciel. — Brumeux (3).

REDIR TIMIAT, 25 mai, 8h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 746mm,5

Thermomètre frondé + 19°,5

Minima de la nuit + 14°,0

Vent. — Ouest modéré (3).

État du ciel. — Couvert (8), quelques gouttes de pluie.

Le Fortin renversé par le vent se brise contre une pierre.

BIR OUM-ALI, 26 mai.

Violent orage et pluie abondante de 7 heures du matin à midi.

BIR OUM-ALI, 27 mai, midi.

Baromètre holostérique no 2 746mm,0

Thermomètre frondé + 22°,0

Minima de la nuit + 12°,3

Vent. — Est fort (4).

État du ciel. — Nuageux (5).

BIR MARABOT, 28 mai.

Température minima de la nuit + 11°,5

Orage violent vers 2 heures du soir.

CAMPEMENT AU PIED DU DJEBEL BERD, 29 mai, 5h 30 matin.

Baromètre holostérique no 2 730mm,0

Température minima de la nuit + 13°,0

Vent. — Nul.

SOMMET DU DJEBEL BERD, 29 mai, 9 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 698mm,0

Thermomètre frondé + 19°,5

État du ciel. — Beau (3).

----

Orage assez fort vers 3 heures du soir.

GUERAAT EL-FEDJEDJ, 2 juin, 7 heures matin.

Baromètre holostérique no 2 758mm,0

Thermomètre frondé + 19°,9

Minima de la nuit + 16°,5

Vent. — Est modéré (3).

État du ciel. — Couvert (8), brouillard sur les hauteurs. — Rosée.

=VIII=

=Départ de Gabès pour l’île de Djerba. — Escale à

Tripoli. — Excursions à Djerba et à Zarzis. — Retour à Gabès.=

Le 8 juin, à midi, nous prenons passage sur l’_Abd-el-Kader_

qui doit nous transporter à Djerba. A cinq heures du soir, nous

sommes en face d’Houmt-Souk, ville principale de l’île. Le bateau

mouille à quatre kilomètres au large, le fond ne lui permettant pas

d’approcher la terre de plus près ; il doit repartir à six heures

pour Tripoli et revenir à Houmt-Souk le surlendemain matin. Être

si près de Tripoli et manquer volontairement l’occasion de voir

cette ville, nous paraît si peu raisonnable que nous n’hésitons

pas à faire cette pointe en dehors de notre itinéraire officiel.

Le lendemain, 9 juin, à six heures du matin, le paquebot est

mouillé à l’entrée du port de Tripoli, rade naturelle sûre

et commode, abritée par des rochers qui forment ceinture. Avec

quelques travaux exécutés pour relier les rochers et des dragages,

on ferait de ce port, à peu de frais, un des meilleurs refuges de la

côte barbaresque. Est-ce une anecdote vraie ou une histoire faite à

plaisir, nous ne le savons, mais il paraîtrait que le pacha gouverneur

aurait répondu que ces roches étaient trop vieilles et trop usées

pour supporter des constructions nouvelles !

Nous descendons à terre immédiatement et notre premier soin est

de rendre visite à M. Féraud, consul de France, qui nous accueille

avec une grande affabilité et nous donne d’intéressants détails

sur le pays et sur l’influence prépondérante qu’y exerce le

représentant de la France. M. Féraud est amateur d’archéologie ;

aussi l’hôtel du consulat est-il devenu l’asile d’un grand

nombre d’antiquités que nous avons plaisir à examiner. Ensuite

nous parcourons la ville, qui ne ressemble en rien aux cités de

la côte tunisienne. Parmi les nombreux restes romains qu’elle

renferme, le plus remarquable est, sans contredit, l’arc de Trajan

qui a été décrit et dessiné il y a un siècle par l’un de mes

aïeux, J.-B. Adanson (frère du naturaliste), lequel, après avoir

été attaché à diverses légations du Levant, mourut à Tunis,

victime de la peste.

Tripoli est une ville encore entièrement turque, quoique les

chrétiens et les israélites y soient en très grand nombre. Plus

encore qu’à Tunis, chaque corps d’état est cantonné dans des

rues spéciales que nous visitons rapidement, car, sur le temps très

limité que nous avons à passer à terre, nous voulons consacrer

une couple d’heures à voir les environs immédiats de la ville ;

nous les trouvons bien inférieurs comme fertilité, comme culture et

comme pittoresque, aux belles oasis de Gabès. Ici le terrain sableux

ou argilo-sableux semble manquer d’eau ; aussi les Dattiers et les

arbres et arbustes qu’ils abritent ont-ils une apparence terne et

flétrie, accentuée encore par l’abondante poussière qui couvre

les routes. Dans les jardins, cependant, grâce à l’arrosage que

l’on pratique au moyen de puits et de guerbas analogues à celles

de Tunisie, les légumes croissent assez vigoureusement. Dès les

premiers pas que nous faisons vers la campagne, nous sommes intrigués

par une espèce de gros arbre vert, au tronc tourmenté, que de loin

nous prenons d’abord pour un _Casuarina_, mais que nous reconnaissons

être un _Tamarix articulata_. Cet arbre, que nous n’avons pas vu en

Tunisie, paraît commun à Tripoli où il acquiert d’assez fortes

proportions. Après un coup d’œil rapidement jeté sur l’oasis,

nous rentrons en ville en passant près d’un camp de troupes turques

établi sous les ombrages d’un bois de vieux Oliviers. Sur la

plage du port, de nombreux groupes de chameaux prennent leur repas

ou font la sieste, à l’exemple des soldats qui gardent la porte

fortifiée par laquelle nous rentrons en ville. Nous n’avons plus

guère que le temps de prendre congé du Consul français et de nous

rendre à bord, le paquebot partant à six heures du soir. Nous

jetons un dernier regard sur les murs crénelés de la citadelle

pendant que le steamer, doublant les roches de l’entrée du port,

prend la direction de Djerba, où nous arrivons le lendemain 10 juin,

à sept heures du matin.

Le canot de la Compagnie transatlantique nous transporte à terre,

où nous sommes accueillis avec empressement par l’agent français et

par les autorités indigènes d’Houmt-Souk, notamment par le caïd,

vieux serviteur dévoué depuis longtemps à la France que sa famille

sert de père en fils dans les fonctions d’agent consulaire. La

ville est distante du port de près de deux kilomètres que nous

faisons à pied, tandis que nos bagages sont transportés au fort

où nous devons trouver un logis pendant notre séjour.

Houmt-Souk n’est pas une ville à proprement parler ; à peine

pourrait-on donner le nom de gros village à cet assemblage de quelques

rues tortueuses et étroites, entouré de cimetières et de villas

construites par les Européens. Ce qui en fait la capitale de l’île,

c’est le marché qui s’y tient, marché où se vendent surtout les

étoffes de laine et de soie fabriquées dans l’île de Djerba dont

elles sont la principale industrie. Plus encore peut-être que dans

le reste de la Tunisie, le commerce est ici entre les mains des juifs,

dont la colonie, assez considérable, habite un faubourg spécial. Une

longue avenue de plus d’un kilomètre et demi, établie depuis

l’occupation française, conduit à la forteresse située sur le

bord de la mer, non loin du port. C’est là, nous l’avons déjà

dit, que l’autorité militaire nous donne un asile que nous aurions

difficilement trouvé dans la ville.

Nous consacrons l’après-midi à faire une première exploration

sur la côte nord-ouest. Bien que la végétation soit déjà très

avancée, nous recueillons la majeure partie des plantes que nous

avons déjà récoltées aux îles Kerkenna. La flore y est donc à

la fois désertique et maritime. Le tapis végétal est, du reste,

profondément modifié par la culture, l’île presque entière

n’étant qu’un grand réseau de champs et de jardins entourant des

fermes ou des habitations peu distantes les unes des autres. La plupart

de ces maisons, simulant de longues galeries voûtées, très basses,

quelquefois en contre-bas du sol, sont occupées par des ateliers de

tissage dont les métiers, très primitifs, sont mus à l’aide des

mains et des pieds par les ouvriers indigènes. Dans cette partie

de l’île, les Oliviers forment l’essence dominante, et leur

grosseur, autant que leur décrépitude, permet de leur attribuer

plusieurs siècles d’existence.

Le lendemain, 11 juin, nous montons à cheval de bonne heure pour

faire une reconnaissance dans la direction du sud-est. Traversant

d’abord le faubourg juif qui se distingue par une écœurante

malpropreté, nous suivons ensuite un chemin bordé de champs

cultivés complantés d’Oliviers, de Figuiers, de Mûriers et de

quelques Dattiers. De même que dans la partie visitée par nous la

veille, nous rencontrons de nombreuses habitations disséminées au

milieu des champs, et surtout beaucoup de maisons en ruine. La Vigne

est cultivée partout, mais beaucoup de ceps sont à l’état de

décrépitude et redevenus presque sauvages par suite de l’abandon

du vignoble. Vers onze heures, une pluie fine et froide nous surprend

au milieu de dunes de sable en partie fixées par d’anciennes

cultures ; les Oliviers deviennent plus rares, mais les Mûriers,

les Figuiers et les Dattiers sont abondants. L’_Aloe vulgaris_

borde partout les champs et les carrés de vignes. La flore est peu

variée et presque exclusivement maritime.

Après avoir déjeuné à l’abri d’un Mûrier dont les fruits

sucrés et juteux remplacent pour nous le dessert, nous laissons

sur notre droite Houmt-Cedrien, et poussons une pointe jusqu’au

bord de la mer où nous recueillons, entre autres plantes, le _Diotis

maritima_ ; mais le temps devenant de plus en plus mauvais, nous sommes

bientôt contraints de battre en retraite et de rentrer à Houmt-Souk

par une large route bordée d’Oliviers séculaires. Beaucoup de ces

vieux arbres, groupés en cercle, paraissent être des rejetons ayant

remplacé le tronc primitif, ce qui laisse supposer que les plantations

de Djerba remontent à une époque très ancienne, peut-être à celle

de la domination romaine. Du reste, de nombreuses constructions en

ruine et une multitude de champs abandonnés semblent prouver que

l’île a été jadis beaucoup plus peuplée et surtout beaucoup

plus cultivée encore qu’elle ne l’est actuellement.

La pluie, qui a continué pendant la nuit, ne cesse le lendemain 12

juin que vers midi, ce qui nous force à nous borner à l’exploration

du bord de la mer à proximité d’Houmt-Souk. Nous retrouvons sur

le rivage la même formation remaniée que nous avons déjà vue aux

îles Kerkenna. Comme dans cette dernière localité, le _Strombus

Mediterraneus_ et plusieurs autres types disparus sont associés,

à l’état fossile, aux restes subfossiles des espèces vivant

actuellement sur la côte. Cette formation quaternaire, que l’on voit

sur le littoral nord plus particulièrement, et qui offre un grand

nombre d’espèces parmi lesquelles figurent des _Mactra_, _Arca_,

_Cardita_, etc. qui ne vivent plus dans la Méditerranée, associées

à d’autres qui y vivent encore, ne manque pas d’intérêt. Comme

à Kerkenna, la côte semble être en travail d’affaissement,

après avoir subi un relèvement à la fin de l’époque quaternaire.

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie · 第 11 / 14 段