Les sommets du Djebel Berd se dressant en face de nous, il nous est

facile, du point où nous sommes, de nous fixer sur la meilleure

route à suivre pour les atteindre, ce que nous comptons faire dans

l’après-midi. Mais tandis que, le repas fini, nous explorons les

alentours du campement, le ciel se charge de gros nuages venant du nord

et, vers une heure et demie, un violent orage éclate avec un fracas

épouvantable, déversant sur nous une pluie diluvienne qui envahit

notre tente malgré la rigole qui l’entoure. En quelques instants, le

ravin redevenu torrent roule d’énormes quartiers de rochers, et nous

voyons arriver, avec la rapidité d’un cheval lancé au galop, une

vraie nappe d’eau qui débouche par tous les replis du terrain. Nous

pouvons alors nous rendre exactement compte de l’action dévastatrice

des eaux sur ces pentes escarpées, à peu près dénudées ou tout

au moins dépourvues de végétation arborescente, et lorsque, au bout

d’une heure environ, la pluie ayant cessé, notre vue peut embrasser

de nouveau la plaine, nous la voyons en grande partie transformée

en nappe d’eau. Le ciel étant redevenu serein, M. Valéry Mayet

et moi nous nous mettons en devoir d’opérer une reconnaissance

dans la montagne à la recherche des passages les plus commodes pour

en atteindre le lendemain le point culminant. Séduits bientôt par

la fraîcheur de la température qui rend la marche moins pénible,

récoltant sur les plantes ou sur le sol les insectes qui commencent

à reparaître, et recueillant de nombreux fossiles dans les marnes

friables, nous gravissons successivement de monticule en monticule,

de crête en crête, et arrivons finalement, après avoir franchi

plusieurs passages dangereux, à une coupure à pic large de quelques

mètres, qui seule nous sépare de la pente terminale. Ce dernier

obstacle est rendu plus dangereux par la nature friable de la roche de

gypse cristallisé qui s’éboule sous nos pieds et se détache dans

nos mains. Être arrivés si près du but et renoncer à l’atteindre,

par la seule crainte de franchir un obstacle de quelques mètres au

delà duquel toute difficulté va cesser, nous paraît indigne de nous ;

aussi, profitant d’aspérités moins friables, nous n’hésitons

pas longtemps à braver le danger, espérant pouvoir accomplir le

jour même ce que nous avions projeté pour le lendemain. Mais, le

mauvais pas franchi, un contretemps plus sérieux vient s’opposer

à la réalisation de ce projet ; un brouillard épais, qui monte

de la vallée, enveloppe soudain la montagne ; le jour tire sur son

déclin et nous ignorons complètement la topographie du Djebel Berd ;

quelque dur qu’il puisse être de renoncer à un but presque atteint,

mes souvenirs, ma vieille expérience des montagnes, et les dangers

que j’ai trop souvent courus en pareille circonstance, me font un

devoir de m’opposer énergiquement à une nouvelle tentative. Ne

voulant pas reprendre le chemin dangereux par lequel nous sommes

montés, nous opérons la retraite vers le fond de la vallée par un

éboulis de calcaire mélangé de gypse que nous ne pouvons traverser

sans prendre de sérieuses précautions pour ne pas être entraînés

avec les débris de pierre qui roulent sous nos pas. Nous nous trouvons

alors au centre d’un grand cirque formé par les rochers à pic des

crêtes du sommet et des contre-forts de la montagne. N’oubliant

pas le but de nos recherches, malgré les difficultés de la marche,

nous avons le regret de constater sur ce point la pauvreté et la

monotonie de la flore et de la faune, mais nous sommes frappés de

la quantité extraordinaire de traces de Mouflons imprimées sur le

terrain. Le nombre de ces ruminants est si grand qu’ils ont tracé

sur les pentes de la montagne des sentiers aussi battus que ceux que

font les moutons aux alentours des bergeries. A plusieurs reprises

même, il nous arrive de maudire ces sentiers, si frayés qu’ils

nous conduisent à des impasses et retardent par des contremarches

notre rentrée au campement que nous avons grand’peine à atteindre

avant la nuit.

Le lendemain matin, dès cinq heures, escortés d’un de nos spahis,

nous sommes déjà, M. Valéry Mayet et moi, en train de gravir la

montagne, l’abordant cette fois par le côté opposé à celui

que nous avions suivi la veille. La portion que nous visitons est

beaucoup plus couverte de broussailles, mais la flore n’en est pas

pour cela plus variée. Nous abandonnons au bout de peu de temps un

large chemin très frayé qui paraît se diriger vers la plaine du

Bled Cegui et nous montons directement vers la crête que nous ne

tardons pas à atteindre et que nous suivons jusqu’au sommet.

Sur le versant sud, quelques pieds isolés de _Pistacia Atlantica_

se font remarquer par leur verdure plus tendre que celle des buissons

qui les entourent ; ce sont les seuls arbres que l’on aperçoive. De

véritables champs d’_Erodium arborescens_ en pleine floraison sont

d’un effet merveilleux. Nous n’avions encore jamais rencontré

cette plante en aussi grande abondance.

Autour des fleurs de ce bel _Erodium_, voltigent de nombreux

Lépidoptères intéressants ; ce sont, principalement, un _Papilio_ du

groupe _Machaon_, des _Pieris_ et des _Anthocharis_ ; nous regrettons

de n’avoir ni le temps ni les engins nécessaires pour en faire la

chasse. Le grand Martinet noir se livre à de rapides évolutions,

rasant parfois le sol, et quelques rapaces planent au-dessus de

nous en ayant soin de se tenir hors de la portée du fusil. A huit

heures, nous avons atteint le point culminant, indiqué par une

pyramide topographique de trois mètres de haut, bâtie à pierres

sèches. De là, nous jouissons d’un coup d’œil imposant ;

la vue embrasse toutes les plaines environnantes limitées, au sud,

par les Djebels Oum-Ali et Oum-el-Asker, au nord par le massif du

Djebel Arbet et des Aïeïcha ; on voit au loin Gafsa et El-Guettar,

et, près de ce dernier village, la sebkha dont il y a quelques jours

nous avons traversé une partie. A la satisfaction que nous éprouvons

à contempler sous un ciel splendide ce magnifique panorama, vient se

mêler un regret ; c’est celui de constater que le sommet sur lequel

nous nous trouvons n’est pas le plus élevé du massif du Djebel

Berd, qui est divisé en deux par une large coupure ; le véritable

sommet, qui nous paraît d’une centaine de mètres plus haut que

celui où nous sommes, appartient à la portion ouest du massif. Pour

explorer ce côté de la montagne, peut-être le plus intéressant,

il ne faudrait pas moins de trois jours que nous ne pouvons pas

y consacrer.

Continuant à suivre la crête afin de descendre par un escarpement

situé plus à l’ouest, nous dépassons la croupe par laquelle nous

étions montés la veille. Ce n’est pas sans quelque danger que,

nous aidant des mains, nous sautons les degrés formés par des roches

gypseuses friables. Un faux pas de notre spahi manque de causer un

déplorable accident, car, dans sa chute, les chiens du fusil qu’il

porte en bandoulière se rabattent en frappant sur le roc et la charge

passe à quelques décimètres de la tête de M. Valéry Mayet qui

se trouve en arrière.

Après une heure d’efforts pour atteindre le ravin, notre trajet

est encore considérablement allongé par une série d’érosions

profondes qu’il nous faut successivement franchir et parfois

contourner avant d’arriver au fond de la vallée. La chaleur est

très forte dans ces gorges abritées, mais heureusement la pluie

tombée la veille a laissé dans les ruisseaux assez d’eau pour

que nous puissions nous désaltérer, et nous avons enfin la chance

de trouver sur notre route un énorme pied de _Juniperus Phœnicea_

à l’ombre duquel nous pouvons faire une halte de quelques instants.

La flore du Djebel Berd ou Berda est moins riche, au moins dans la

portion que nous en avons explorée, que ne pourraient le faire

supposer sa situation méridionale et son altitude (environ 1100

mètres). Le temps nous a manqué pour en visiter tous les versants et

pour en aborder la partie occidentale, séparée du reste du massif par

une coupure profonde. Nous noterons cependant les espèces suivantes :

Lonchophora Capiomontiana DR.

Moricandia suffruticosa Coss. et DR.

Diplotaxis pendula DC.

Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.

Helianthemum Kahiricum Delile.

—— virgatum Pers. _var._ asperum.

Reseda Alphonsi Müll. Arg.

—— stricta Pers.

Dianthus serrulatus Desf.

Erodium hirtum Willd.

—— arborescens Willd., formant de véritables champs sur

la crête.

—— —— _var._ incisum.

—— glaucophyllum Ait.

Haplophyllum linifolium Adr. Juss.

Pistacia Atlantica Desf.

Hedysarum carnosum Desf.

Tamarix pauciovulata J. Gay.

Pteranthus echinatus Desf.

Reaumuria vermiculata L.

Deverra chlorantha Coss. et DR.

Carum Mauritanicum Boiss. et Reut.

Callipeltis Cucullaria Stev.

Pyrethrum fuscatum Willd.

Asteriscus pygmæus Coss. et DR.

Senecio coronopifolius Desf.

Atractylis prolifera Boiss. _var._

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.

Apteranthes Gussoneana Mik.

Caroxylum articulatum Moq.-Tand.

Euphorbia Bivonæ Steud.

Scilla villosa Desf., spécial à la Tunisie.

De retour au campement à midi, nous fixons la levée du camp à

trois heures du soir ; mais au moment où nous nous apprêtons à

replier la tente, un nouvel orage, aussi violent que celui de la

veille, fond sur la montagne et nous oblige à retarder le départ

de plus d’une heure. Dès que la pluie cesse et pendant que l’on

procède au chargement, je fouille les alentours du campement et

j’ai la chance de rencontrer et de tuer d’un coup de fusil un

bel _Echidna Mauritanica_, grande Vipère des plus dangereuses, que

la pluie avait sans doute mise en mouvement. C’est ce même reptile

que l’on trouve assez abondamment au pied de la montagne de Zaghouan

où il nous avait été donné en 1883. La classe des reptiles nous

a encore fourni une Couleuvre extrêmement effilée, de couleur grise

(_Periops Algira_). Notons aussi le _Bufo pantherinus_.

Le sommet donne les mêmes insectes que le Djebel Hattig, mais la base

de la montagne est plus riche : de nombreuses Cigales, l’_Ephippiger

Oudrianus_, beaucoup d’_Ascalaphus_, le _Julodis cicatricosa_,

le _Purpuricenus Desfontainei_, un _Drilus_ et un _Sitaris_ non

déterminés. Les Lépidoptères sont nombreux et intéressants ;

beaucoup d’_Anthocharis_ et de genres voisins, et un fort beau

_Papilio_ dont la chenille vit sur les _Deverra_.

On retrouve au Djebel Berd la plupart des étages géologiques des

Aïeïcha et du Djebel Sened. L’_Ostrea Mermeti_ y abonde dans

les marnes feuilletées grises. Des gisements importants de gypse

cristallisé alternent avec ces marnes sur les contreforts escarpés

de la montagne, dont les couches supérieures, qui paraissent être

tertiaires, sont inclinées vers le sud, c’est-à-dire dans le sens

inverse de celles des autres massifs montagneux.

Après avoir essuyé plusieurs averses durant le trajet, nous sommes de

retour au Bir Marabot à cinq heures et demie du soir. En dépit de la

pluie, j’utilise les quelques heures de jour qui restent encore à

explorer un mamelon surmonté d’un petit bordj, situé de l’autre

côté du lit de l’oued. De nombreux silex taillés et des masses de

débris entassés autour des rochers ne me permettent pas de douter

qu’il n’ait existé sur ce point un autre établissement et un

atelier préhistoriques des plus importants. La pluie et l’approche

de la nuit me forcent à interrompre ma fructueuse récolte de

silex taillés, mais je me promets bien d’y revenir, ce que je ne

manque pas de faire le lendemain matin 30 mai. Mes recherches sont

de nouveau couronnées de succès et je rentre avant midi, chargé

d’instruments en silex, dont quelques-uns fort remarquables par la

finesse des retouches.

=VII=

=Du Bir Marabot à Gabès : Bir Zellouza, Oglet Mehamla, Gueraat

El-Fedjedj, Oudref. — Séjour à Gabès.=

Le 30 mai, à une heure du soir, nous reprenons définitivement la

direction de Gabès, distant de trois étapes. La route que nous

suivons, non sans faire plusieurs pointes à droite ou à gauche,

traverse longitudinalement la vaste et fertile plaine de Cegui,

limitée au nord par le massif des Aïeïcha, au sud par les chaînes

de basses montagnes qui bordent le Chott El-Fedjedj dont elles nous

interceptent la vue. La principale reconnaissance que nous faisons,

sur la gauche, dans la direction des montagnes des Aïeïcha, est

motivée par le désir d’examiner de près un arbre isolé que nous

supposions avec raison être un Gommier (_Acacia tortilis_), arbre que

nous n’avons plus rencontré depuis que nous avons quitté le Bled

Tahla. L’existence dans la plaine de quelques individus épars de

cette espèce nous fait supposer que la majeure partie des arbres que

nous apercevons au pied des montagnes situées à notre gauche sont

aussi des Gommiers. L’_Acacia tortilis_ occupe donc une étendue de

pays beaucoup plus considérable que je ne l’avais supposé en 1874,

car nous avons maintenant la certitude qu’il croît non seulement

dans la plaine du Tahla, mais encore tout autour du puissant massif

de montagnes qui comprend les Djebels Madjoura, Bou-Hedma, Arbet,

El-Aïeïcha et Beni-Amrham. S’il est beaucoup moins abondant au

pourtour de ce massif que dans le Bled Tahla même, cela tient sans

doute à ce que les terres y sont depuis longtemps beaucoup plus

cultivées et que le pays étant plus habité à l’extérieur

qu’à l’intérieur de ce massif, l’œuvre de déboisement

s’est accomplie plus activement.

Durant le trajet de quelques kilomètres que nous faisons pour

reconnaître les Gommiers, nous remarquons, épars dans les champs et

les terres vagues, un assez grand nombre d’instruments en silex

de plus grandes dimensions que ceux que nous avons rencontrés

jusqu’ici, et nous capturons abondamment le magnifique Bupreste

(_Julodis cicatricosa_) qui couvre en certains endroits les buissons

de Retam (_Retama Rætam_) et de Jujubier (_Zizyphus Lotus_).

Plus nous avançons, plus le pays devient fertile et cultivé ;

de nombreux troupeaux paissent dans la plaine et les douars se

multiplient. Nous apercevons sur notre droite un monument analogue

à l’espèce de columbarium que nous avons rencontré dans cette

même plaine entre le Djebel Oum-Ali et le Bir Marabot.

Nous n’arrivons au Bir Zellouza (le puits de l’Amandier) qu’à

sept heures du soir, après avoir longtemps cherché ce point où nous

devons passer la nuit. Les puits, surmontés d’une sorte d’armature

carrée en bois, y sont nombreux, mais l’eau en est mauvaise,

tandis qu’elle nous avait été signalée comme bonne. Ce motif nous

décide à camper de préférence à deux ou trois cents mètres en

arrière, auprès d’un redir où l’eau, grossie par les pluies des

jours précédents, est aussi savoureuse qu’abondante. Le pays est

couvert de belles cultures et peuplé d’une multitude d’oiseaux

(Gangas, Pigeons, Alouettes, Tourterelles, Traquets, Moineaux et autres

passereaux) qu’attire l’eau des puits et du redir. La halte au

Redir Zellouza ne nous offre rien d’intéressant comme plantes. En

revanche nous y retrouvons en grande abondance, dans les eaux du redir,

les curieux _Apus cancriformis_ et _Numidicus_ déjà recueillis au

Redir Zitoun dans le Djebel Oum-el-Asker, et nous y prenons, courant

dans la vase, deux individus d’un superbe Carabique jaune tacheté

de noir, nouveau pour la Tunisie, que M. Valéry Mayet rapporte au

_Brachinus nobilis_. Peu avant d’arriver au redir, nous avions

retrouvé en grand nombre, sur les Retam et les _Acacia tortilis_,

le splendide _Julodis cicatricosa_.

Le lendemain matin, dernier jour du mois de mai, une abondante

rosée couvre toutes les herbes. Nous quittons, vers huit heures,

le Bir Zellouza, cédant la place à une compagnie d’artillerie

qui vient d’arriver et de dresser ses tentes à quelques pas des

nôtres. Les officiers ne nous faisant pas l’honneur de venir nous

visiter, nous agissons de même et poursuivons notre route vers Oglet

Mehamla. A notre gauche, entre la montagne des Beni-Amrham et celles

des Aïeïcha, on distingue fort bien le col d’El-Affaï où passe

la route de Gafsa par El-Aïeïcha. A droite, nous voyons le Djebel

Ghedifa, qui termine la chaîne comprenant le Djebel Oum-Ali. Les

Gommiers se montrent toujours de distance en distance par pieds

isolés, dans la plaine sur la gauche, c’est-à-dire vers les

montagnes des Aïeïcha. Après avoir traversé en partie une sebkha

desséchée, dans le but d’examiner deux lambeaux de terrasses

de quatre mètres de haut, restes de l’ancien niveau du terrain,

qui nous apparaissaient de loin sous la forme de deux monuments en

ruine, nous rencontrons la route d’El-Affaï par laquelle nous

arrivons, à midi, à Oglet Mehamla, point de séparation des deux

routes de Gafsa à Gabès. Le sol de la sebkha, limoneux et glissant,

est couvert de Salsolacées, d’_Atriplex_, de _Limoniastrum_ et

d’_Æluropus littoralis_.

Les seules plantes intéressantes que nous ont offertes les environs

de l’Oglet Mehamla sont : _Acacia tortilis_ (un ou deux pieds

rabougris, les derniers que nous trouvons), _Marrubium deserti_

et _Haplophyllum tuberculatum_.

Oglet Mehamla, où réside actuellement et en permanence un poste de

correspondance, est une réunion de puits d’origine romaine, mais

dont les margelles en pierre ont été refaites par les Français

à l’aide de matériaux empruntés aux édifices de l’antique

cité dont les ruines occupent un vaste espace à côté même du

poste et du retranchement. On dirait un assemblage de dunes de sable

devant lesquelles on pourrait passer indifférent, n’étaient

les restes, encore debout, d’un temple, d’un théâtre et de

plusieurs édifices à colonnes assez importants. Quelques fouilles

qui ont été pratiquées sur ce point ont mis à découvert divers

débris curieux, entre autres une pierre carrée portant un relief

assez grossier représentant des slouguis (lévriers) chassant un

lièvre ; une seconde pierre semblable représente une urne gardée

par deux slouguis.

La visite des ruines et l’exploration des environs d’Oglet Mehamla

occupent le peu d’heures que nous laisse le soin de nos collections.

On doit noter à Oglet Mehamla l’extrême abondance des gros

Scarabées sacrés (_Ateucus sacer_) qui viennent le soir se

heurter par centaines sur la toile de nos tentes. Les dunes de sable

fournissent les mêmes espèces que celles de Gafsa et de la plaine

de la Madjoura, en y ajoutant toutefois une toute petite Cigale,

_Cicada annulata_, que nous devons retrouver jusqu’à Gabès, et

un joli Buprestide (_Acmæodera vicina_) que l’on prend sur les

fleurs du _Convolvulus althæoides_. Ces deux captures sont faites

à l’Oued Rhoda.

Nous voyons sur divers points le Catharte alimoche tournoyer dans

les airs, et nous capturons en fait de reptiles : _Agama inermis_,

_Plestiodon Aldrovandi_, ainsi que quelques autres des espèces

déjà citées.

Le vent et la pluie viennent bientôt interrompre notre exploration

et, dans le milieu de la nuit, nous sommes réveillés par des coups

de tonnerre accompagnant une forte averse qui, heureusement, dure peu

et se borne à rafraîchir sensiblement la température et à amener

sous la tente quantité de _Bufo viridis_.

Nous quittons Oglet Mehamla le 1er juin, à sept heures et demie

du matin. Le pays désertique que nous traversons durant les

premières heures est d’une navrante monotonie ; point ou presque

pas de végétation arborescente ; cependant, un pied de Gommier est

signalé avant de passer un col qui nous conduit au Djebel Rhoda,

au delà duquel nous ne rencontrerons plus cette curieuse espèce.

Nous faisons halte à l’Oued Rhoda, oued à sec, à l’abri de

quelques fortes touffes de Damouk (_Rhus oxyacanthoides_) qui nous font

payer cher leur ombrage en nous déchirant les vêtements et les mains.

Sur une petite éminence voisine, que sa disposition en forme de

plateau nous fait présumer avoir servi de _castrum_, nous trouvons

quelques silex taillés. De la direction est que nous suivions

jusqu’alors, la route a brusquement dévié au sud et elle continue

à être très frayée et bordée de ruines romaines situées à peu

de distance les unes des autres. Sur notre gauche, un plateau très

étendu est couvert de sépultures très anciennes et, à un kilomètre

et demi plus loin, nous rencontrons, sur le bord de la route même,

un édifice en forme de columbarium assez bien conservé. Presque en

face se trouvent d’importantes ruines dont l’une montre encore

les restes d’une sorte d’abreuvoir. Nous atteignons peu après la

Gueraat El-Fedjedj où nous devons camper. C’est une sorte de bassin

marécageux qui reçoit toutes les eaux provenant des hauteurs voisines ;

la dépression est assez sensible et suffisamment circonscrite de

toutes parts pour que, quelques mois avant notre passage, par suite

de pluies abondantes, une colonne française campée sur ce point

ait couru de sérieux dangers. Vers le milieu de cette dépression,

couverte en ce moment d’une herbe très rase, broutée qu’elle

est par de nombreux troupeaux, se trouvent plusieurs puits aux trois

quarts éboulés, où viennent s’alimenter d’eau les populations

très nombreuses qui habitent les environs. Quelques-uns de ces puits

sont même abandonnés et remplis d’une eau boueuse qui exhale une

odeur fétide. Tandis que le camp se dresse et que nous herborisons

dans le marais, dont la flore offre quelque intérêt, quatre de nos

mulets, instinctivement attirés par l’eau, tombent dans une de

ces excavations où ils manquent de se noyer ; on les en retire à

grand’peine, mais sans accident. Redoutant l’influence fiévreuse

du marécage, nous avons fait dresser les tentes à quelque distance,

au grand désespoir de nos chameliers qui manifestent une vive crainte

des serpents ; nous ajoutons à cette précaution quelques pilules

de quinine, moyennant quoi, sauf l’ennui que nous causent de trop

nombreux moustiques, nous passons sans inconvénient la nuit sur ce

point malsain.

La dépression marécageuse de Gueraat El-Fedjedj nous fournit entre

autres espèces : _Senebiera lepidioides_ (nouveau pour la Tunisie),

_Astragalus Kralikianus_, _Lythrum thymifolium_, _Tamarix Gallica_,

_Bellis annua_, _Chamomilla aurea_, _Francœuria laciniata_, _Caroxylum

articulatum_, _Andrachne telephioides_, etc.

Elle paraît devoir être très riche en insectes au printemps, mais

la saison étant déjà avancée, elle ne nous offre rien de bien

intéressant et rien qui n’ait été déjà pris à Tunis ou à

Sfax ; seulement les spécimens s’y montrent très abondants. Nous

citerons entre autres : _Sciagona Europæa_, _Scarites planus_,

_Brachynus nobilis_ et _immaculicornis_, _Cicindela Ægyptiaca_,

_Eunectes sticticus_, etc. Les puits donnent quelques Crustacés

branchiopodes (_Brachypus_) déjà trouvés au Redir Zitoun dans le

Djebel Oum-Ali et un _Estheria_ nouveau, remarquable par sa coquille

anguleuse, et décrit par M. Simon sous le nom d’_E. angulata_.

Le 2 juin, tandis que, dès le matin, une grande animation règne

autour des puits où les femmes des douars viennent par groupes faire

leur provision d’eau, mes compagnons explorent le terrain de la

gueraat, couvert en grande partie de buissons de _Tamarix_. Quant

à moi, je retourne à cheval, accompagné d’un spahi, à

quelques kilomètres en arrière, dans le désir d’examiner plus

attentivement que je n’ai pu le faire la veille les sépultures

et le plateau que j’ai déjà mentionnés. J’y reconnais une

vaste nécropole où, sur beaucoup de points, toutes les tombes se

touchent ; elles sont formées de pierres plates enfoncées de champ

en terre ; les encaissements ainsi construits sont recouverts de

dalles naturelles brutes et généralement arrondies à leurs deux

extrémités. Sept à huit monticules, qui paraissent être des amas

de matériaux de construction plutôt que des dolmens, sont espacés

assez régulièrement de trois à quatre cents mètres, formant autour

de cette nécropole comme les vedettes d’une ligne d’enceinte du

côté du nord et de l’est. Quelques silex taillés se rencontrent

dans les environs, mais rien ne révèle positivement l’origine ou

la date probable de cette vaste nécropole qui mériterait d’être

sérieusement fouillée. Peut-être ce vaste champ de repos a-t-il eu

pour origine une grande bataille livrée sur ce point qui commande

la route de Gabès (Tacape) à Gafsa (Capsa), ancienne capitale et

dernier refuge de Jugurtha. Après avoir parcouru en divers sens,

pendant plus d’une heure, la nécropole en question, avec le

regret de ne pouvoir m’y livrer à des fouilles sérieuses, je

reviens à travers champs dans l’espoir de rencontrer quelques

ruines intéressantes, mais rien ne s’offre plus à mon attention,

si ce n’est les colonnes de poussière lancées par les femmes des

douars que notre approche remplit d’effroi.

Le chargement étant effectué, vers deux heures du soir, nous

quittons la Gueraat El-Fedjedj pour tâcher d’arriver à Oudref

avant la nuit. Le passage d’un col (Fedj El-Fedjedj) nous amène

bientôt dans le bassin même du Chott El-Fedjedj, dont l’immense

nappe blanche se déroule à nos pieds ; au loin nous apercevons

les hauteurs qui bordent le Nefzaoua et séparent la Tunisie de la

Tripolitaine. Les montagnes peu élevées que nous venons de franchir

et que nous laissons ensuite à notre gauche présentent un chaos des

plus curieux dans lequel diverses couches géologiques, de nature

très tranchée, s’enchevêtrent de la façon la plus bizarre ;

certaines d’entre elles plongent même verticalement. Les dolomies

se montrent une dernière fois, mais à une hauteur bien moins

grande que celle où nous les avions vues jusqu’ici. La position,

l’inclinaison et l’enchevêtrement des couches variées qui

forment ce dernier chaînon de montagnes révèlent d’une façon

très nette l’effrondrement auquel est due la vaste et profonde

faille occupée actuellement par le chott.

Descendant bientôt dans une plaine parsemée de douars nombreux,

nous ne tardons pas à rencontrer une série de petites excavations

également espacées entre elles et suivant une ligne à peu près

droite. Intrigués d’abord par ces trous dont le creusement est

récent, nous ne tardons pas à y reconnaître les derniers puits

de sondages exécutés par la Mission Roudaire. Une plaine de sable,

où la marche est des plus pénibles, nous offre un certain nombre de

plantes ayant de l’intérêt, ce qui ralentit notre course. Peu

après, nous abordons les petits monticules, formés de gypse

érodé par les eaux pluviales, qui entourent le marais d’où

sortent les sources abondantes de l’oasis d’Oudref. Ces sources,

qui sont dirigées par des canaux dans les cultures de l’oasis,

donnent une eau limpide, légèrement salée, et à la température

de 25 degrés. Tournant l’oasis, nous entrons dans le village et

nous nous rendons chez le caïd qui s’empresse de nous désigner

un point de campement sur la place principale, mais, malgré son

vif désir de nous y voir installer, nous préférons retourner sur

nos pas à travers des jardins complantés de magnifiques Dattiers

et camper sur un terrain découvert, en dehors de l’oasis et à

proximité du ruisseau d’écoulement des sources. Ce ruisseau et le

marais d’où il sort nous fournissent le lendemain matin de bonnes

plantes aquatiques.

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie · 第 10 / 14 段