Le reste de la journée est employé à la préparation des récoltes

des jours précédents et à l’exploration du pays. Depuis le matin,

nous apercevions dans la plaine un objet paraissant dépasser de cinq

à six mètres tout ce qui l’environne et affectant la forme de deux

piliers ; accompagné d’un spahi, je me dirige, aussi directement que

me le permet la mobilité du terrain, sur ce point qui m’intrigue

et me paraît à peine distant d’un demi-kilomètre ; mais j’ai

déjà fait plus de trois kilomètres sur un sol uni et glissant,

quand soudain nos deux chevaux s’enfoncent jusqu’au poitrail

dans la vase argileuse ; mettant immédiatement pied à terre, nous

dégageons nos montures par un vigoureux effort, car le danger est

sérieux, et remettant les chevaux sur un terrain plus solide à la

garde de mon spahi, je profite de toutes les touffes d’_Atriplex_

et d’autres Salsolacées qui m’offrent un point d’appui pour

continuer, en décrivant de nombreux détours, à me rapprocher

de l’objet qui pique ma curiosité depuis si longtemps. Parvenu

enfin au but, ma déception est grande en me trouvant en face de deux

buissons de _Tamarix pauciovulata_, hauts d’un mètre et demi environ

et isolés au milieu d’une partie du terrain que les eaux semblent

n’avoir laissé à découvert que depuis peu de jours. J’avais fait

à peu près cinq kilomètres depuis le campement, dans le sol fangeux,

sans rien découvrir d’intéressant et j’estimai non moins inutile

qu’imprudent de pousser plus avant dans le chott, dont je connais

maintenant les dangers. Mon retour s’effectue cependant sans nouvel

accident, grâce à de grandes précautions et à de nombreux zigzags

rendus nécessaires par le peu de consistance de ce sol glissant,

couvert d’innombrables empreintes de pieds de Gazelles.

Au Bir Beni-Zid et sur les bords du Chott El-Fedjedj, nous avons

recueilli entre autres espèces :

Reseda Alphonsi Müll. Arg.

Dianthus serrulatus Desf. _var._ grandiflorus.

Zygophyllum cornutum Coss.

Tamarix pauciovulata J. Gay.

Aizoon Hispanicum L.

Nitraria tridentata Desf.

Gymnarrhena micrantha Desf.

Amberboa Lippii DC.

Anchusa hispida Forsk.

Arnebia decumbens Coss. et Kral. _var._ macrocalyx.

Echinospermum Vahlianum Lehm.

Limoniastrum Guyonianum DR.

Arthrocnemum macrostachyum Moq.-Tand.

Caroxylum tetragonum Moq.-Tand.

Anabasis articulata Moq.-Tand. ?

Halocnemum strobilaceum M.-Bieb.

Suæda vermiculata Forsk.

Atriplex mollis Desf.

Panicum Teneriffæ R. Br.

Sphenopus divaricatus Rchb.

Chara fœtida A. Br. ?

Les Gazelles, nous venons de le dire, hantent les bords du chott, et

les Gerboises abondent dans les terrains argilo-sableux du Bled Cherb.

Parmi les oiseaux, citons de nombreuses Tourterelles, des Gangas,

toujours les mêmes Traquets, diverses Alouettes, et le Bruant Proyer,

qui fait constamment entendre son cri strident.

Les reptiles sont peu abondants ; nous ne prenons que le _Cœlopeltis

insignitus_, ophidien qui se trouve partout.

Dans la classe des insectes, nous constatons l’abondance, sur les

Jujubiers (_Zizyphus Lotus_), du _Julodis cicatricosa_. Citons encore

le _Calosoma Olivieri_, qui, à la lumière, vient jusque sous nos

tentes, et de nombreuses Cigales semblables à celle déjà signalée

à l’Oum-el-Asker.

Par exception, la nuit est calme, ce qui nous permet de laisser très

tard la tente ouverte, sans que nos bougies s’éteignent ; nous en

profitons pour faire d’abondantes captures d’insectes nocturnes

que la clarté attire en foule, mais, lorsque les feux sont éteints,

nous payons chèrement cette bonne aubaine par les attaques de trop

nombreux moustiques qui troublent notre sommeil pendant toute la nuit.

Le lendemain, 24 mai, à huit heures du matin, nous reprenons notre

voyage à travers une plaine sablonneuse, très herbeuse sur certains

points, et parsemée de touffes de Jujubier sauvage (_Zizyphus Lotus_)

qui forment les seuls buissons un peu élevés. Au ciel légèrement

voilé du matin succède un soleil ardent qui, avec l’absence

de brise, rend la marche très pénible. La plaine devient de plus

en plus nue à mesure que nous avançons et depuis longtemps nous

cherchons en vain un point favorable à la grande halte ; ni une

flaque d’eau, ni un seul arbre ne se montrent sur notre passage ;

de guerre lasse, vers midi, nous devons nous contenter du peu

d’ombre que projettent sur le sable brûlant quelques touffes de

Jujubiers un peu plus élevées que les autres. Plus nous avançons,

plus la plaine et la solitude semblent grandir. Pour faire diversion

à la monotonie du trajet, je fais un temps de galop jusqu’au pied

d’un mamelon dont la teinte jaune rougeâtre a attiré mon attention

depuis longtemps ; j’y reconnais un calcaire tertiaire renfermant

des coquilles fossiles. Je trouve à mon retour le convoi divisé en

deux parties, la seconde si éloignée que durant une heure nous la

croyons égarée. Après un temps d’arrêt, l’ordre s’étant

rétabli, nous cheminons dans une plaine très cultivée, circonscrite

par des montagnes peu élevées, plaine dans laquelle nous rencontrons

des Arabes du Nefzaoua en train de dépiquer leur blé à l’aide de

quatre chameaux attachés ensemble en ailes de moulin. D’après les

renseignements que nous recueillons de la bouche de ces cultivateurs,

l’eau manque absolument dans la plaine, mais nous devons trouver

à peu de distance, disent-ils, un redir où elle est abondante et

bonne. Prenant alors à gauche, suivant leurs indications, nous nous

engageons dans un pays montueux, en nous dirigeant vers le nord ;

mais ce n’est guère qu’après avoir fait un trajet d’environ

douze kilomètres, par de mauvais chemins, que nous atteignons, à la

tombée de la nuit, le Redir Timiat, où nous installons nos tentes

dans un sol pierreux, à proximité d’un creux de rocher rempli

d’une eau relativement bonne. L’exploration de ce point, très

curieux surtout sous le rapport géologique, prend toute la matinée

du 25 mai. Situé au milieu d’un cirque de montagnes dolomitiques

dont les crêtes sont curieusement découpées et dentelées, le lit

du ravin dans lequel se trouve le Redir Timiat met à nu des calcaires

très riches en fossiles. Certaines roches abondent en Nummulites,

tandis que d’autres renferment des bivalves et des Turrilites de

grande dimension, mais fort difficiles à détacher. Ces couches

paraissent être inférieures au terrain de dolomie et aux bancs

d’Huîtres signalés à l’Oum-Guehafa.

Le Redir Timiat est l’un des points les plus intéressants que nous

ayons visités, en raison de l’abondance des fossiles qui s’y

trouvent dans un calcaire à Orbitolines de l’étage urgo-aptien

(Rolland) ; ils sont mis à nu par les eaux dans le lit même

du torrent, à sec au moment de notre passage, excepté dans le

redir. Parmi les fossiles recueillis, nous citerons : _Trigonia_

f. _aliformis_, _Nerinea Pauli_, _Pholadomya Darassi_.

La flore et la faune vivantes du Redir Timiat ne sont pas moins

riches que la faune fossile ; nous voudrions y rester plus longtemps,

mais, bien que la distance qui nous sépare du Redir Oum-Ali ne

soit pas très grande, nous levons le camp à midi, dans la crainte

de rencontrer des passages aussi dangereux que celui du Khanget

Oum-el-Asker, dont nous conserverons longtemps le souvenir.

Nous avons retrouvé au Redir Timiat les mêmes Cigales qu’à

l’Oum-el-Asker, des _Branchipus_ dans le redir, et au bord même,

le _Pentodon pygidialis_, lamellicorne saharien, courant sur le sol

après la pluie.

Parmi les plantes de cette station, qui forment une longue liste,

nous citerons seulement :

Reseda Alphonsi Müll. Arg.

—— propinqua R. Br.

Silene apetala Willd.

Haplophyllum tuberculatum Adr. Juss.

Hedysarum carnosum Desf.

Pteranthus echinatus Desf.

Nitraria tridentata Desf.

Eryngium, espèce nouvelle ?

Deverra scoparia Coss. et DR.

Callipeltis Cucullaria Stev.

Asteriscus pygmæus Coss. et DR.

Pyrethrum fuscatum Willd.

Amberboa Lippii DC.

Heliotropium undulatum Vahl.

Statice Thouini Viv. _var._

Euphorbia glebulosa Coss. et DR.

Ephedra fragilis Desf.

Asphodelus viscidulus Boiss.

Panicum Teneriffæ R. Br.

Pennisetum asperifolium Kunth.

Chloris villosa Pers., du Sahara algérien, signalé à Gafsa

par Desfontaines et trouvé en 1883 à l’Oued Cherichira.

Pappophorum scabrum Kunth., plante de Biskra et du Cap, nouvelle

pour la Tunisie.

Tandis que l’on roule les tentes, un vent d’est, qui souffle avec

rage et avec accompagnement de gouttes de pluie, amène la perte

du baromètre Fortin qu’il renverse sur un rocher pendant que je

procède à l’observation quotidienne. Dorénavant, nous ne pourrons

donc plus contrôler les indications données par les anéroïdes et

les holostériques ; heureusement que l’un de nos holostériques

n’a jamais donné que des écarts insignifiants avec le Fortin.

Pendant que nous gravissons la montagne, la pluie prend de

l’intensité et nous fait craindre des avaries dans notre bagage ;

mais le beau temps a déjà reparu lorsque nous franchissons la

grande muraille qui traverse le col de Fedj Oum-Ali ; par un chemin

très dangereux quoique très frayé, nous sommes conduits rapidement

au Redir Oum-Ali, où nous trouvons de l’eau en abondance et un bel

emplacement pour dresser nos tentes. Ce point est des plus remarquables

par la puissance des dépôts alluvionnaires qui occupent tout le

fond de la vallée et qui sont profondément ravinés dans tous

les sens par les eaux pluviales. Avant d’arriver au redir, nous

avions déjà rencontré un assez grand nombre de silex taillés ;

en parcourant les alentours du campement, nous ne tardons pas à

constater que nous sommes au centre d’une station préhistorique

des plus importantes. Des lames ou grattoirs gisent par centaines sur

le sol sableux, tandis que des haches, des nucleus, des percuteurs,

appartenant tous à l’âge de la pierre taillée, sont semés sur les

pentes et principalement autour de gros blocs qui ont dû constituer

des enceintes.

Durant toute la nuit, un vent furieux ne cesse de nous assaillir,

précédant un orage assez violent accompagné d’une forte pluie qui

dure même le lendemain, 26 mai, de sept heures à midi. En dépit de

la contrariété que nous cause le mauvais temps, nous poursuivons

nos recherches de silex taillés, que favorisent le lavage et la

dénudation du sol par l’écoulement des eaux de pluie. Poussant

mes investigations à quelque distance du camp, je suis assez heureux

pour rencontrer de véritables ateliers de fabrication, tandis que,

d’un autre côté, M. Bonnet découvre un foyer culinaire où les

instruments sont mêlés aux débris de cendre et de charbon et à des

amas d’escargots calcinés (_Helix candidissima_ var.) identiques

à ceux qui vivent actuellement dans le pays.

A la faveur d’un ciel redevenu beau, nous consacrons l’après-midi

de ce même jour à l’exploration du pays jusqu’à la grande

muraille que nous avons rencontrée sur notre passage et qui nous

avait du reste été indiquée avant notre départ de Gafsa. Cette

singulière construction, dont l’origine romaine ne laisse aucun

doute, mesure en moyenne 4 mètres de hauteur sur 1m,50 d’épaisseur

à la base. Partant des rochers à pic qui s’élèvent au-dessus du

col qu’elle coupe, et suivant une arête rocheuse, elle se prolonge

jusqu’au fond de la vallée où elle est terminée par les restes

d’un barrage construit avec d’énormes blocs taillés ; sa longueur

totale est d’environ 300 mètres. A la rencontre de la route, dont

elle commande le passage, existait un petit bastion carré, dont on

peut encore apprécier facilement la forme et les proportions. On voit

aussi sur une partie de sa longueur une sorte de retrait à mi-hauteur

ayant servi sans doute de chemin de ronde. Une légende arabe donne à

ce mur une origine fantaisiste ; elle aurait été construite par une

veuve qui avait deux fils, dont l’un, plein de vertus et de respect

pour les volontés maternelles, ne cessa de vivre auprès d’elle

dans les montagnes auxquelles il a laissé son nom d’Oum-Ali,

tandis que l’autre, devenu un aventurier redouté, aurait fait sa

résidence habituelle dans les défilés d’Oum-el-Asker, qui ont

également hérité de son nom. La muraille aurait été destinée à

interdir à ce dernier les domaines de son frère Ali dans la plaine de

Cegui, au pied même du Djebel Oum-Ali. Telle est la légende arabe,

mais il est beaucoup plus probable que ce mur a été construit par

les Romains sur le seul passage praticable conduisant au Nefzaoua,

soit comme limite de province, soit comme moyen de défense contre

les incursions des peuplades indigènes, soit enfin dans le but de

faire payer un droit d’entrée aux marchandises provenant des pays

non occupés.

Aux alentours de la muraille un chaos de rochers dolomitiques et

d’amas de poudingues et d’alluvions rouges donne au site l’aspect

le plus sauvage. Il eût été intéressant d’y séjourner et d’y

chasser, car les oiseaux y sont nombreux ainsi que les mammifères,

entre autres les Mouflons, dont on rencontre partout les traces surtout

aux abords du redir où ils viennent boire en troupes pendant la nuit.

M. Valéry Mayet et moi, nous rencontrons sur le sol, auprès de la

muraille, une grande pierre de grès, ovale, longue de 45 centimètres

et large de 25 centimètres, bombée d’un côté, plate et unie

sur l’autre face. Cette pierre, d’une forme régulière due

évidemment au travail de l’homme, nous intrigue au point de vue de

sa destination, mais elle est trop volumineuse pour que nous puissions

la transporter au campement, dont nous sommes malheureusement assez

éloignés. A dix mètres plus loin, une seconde pierre en tout

semblable à la première, mais de dimensions beaucoup moindres (8

centimètres sur 15 centimètres), s’offre à nos regards et je

m’empresse de m’en emparer. Nous ne pouvons regarder ces deux

objets que comme étant destinés à broyer le grain.

Outre les énormes dépôts d’alluvion argilo-sableux, profondément

ravinés par les eaux et renfermant d’innombrables silex taillés,

nous signalerons à l’Oum-Ali quelques filons de gypse, des grès

et des dolomies sur les crêtes comme aux alentours du Redir Timiat,

qui n’en est du reste que peu éloigné.

La halte de deux jours que nous avons faite en cet endroit nous a

permis de récolter un grand nombre de plantes, mais comme la liste

complète contiendrait de nombreuses espèces vulgaires communes à

tout le pays, nous n’en extrairons que les espèces suivantes :

Delphinium peregrinum L. _var._ halteratum.

Matthiola livida DC.

Farsetia Ægyptiaca Turr.

Helianthemum Kahiricum Delile.

Reseda Alphonsi Müll. Arg.

—— Duriæana J. Gay.

—— propinqua R. Br.

Erodium arborescens Willd.

—— hirtum Willd.

Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.

Astragalus tenuifolius Desf.

Anthyllis tragacanthoides Desf.

Hedysarum carnosum Desf.

Gymnocarpon decandrum Forsk.

Ferula Vesceritensis Coss. et DR.

Eryngium ilicifolium Desf.

—— espèce nouvelle ?

Callipeltis Cucullaria Stev.

Asteriscus pygmæus Coss. et DR.

Anacyclus Alexandrinus DC. _var._

Calendula gracilis DC.

Carduncellus eriocephalus Boiss.

Atractylis prolifera Boiss. _var._

—— citrina Coss. et Kral.

Centaurea contracta Viv.

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.

Convolvulus Siculus L.

Anchusa hispida Forsk.

Celsia laciniata Poir.

Linaria simplex DC.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Scrophularia arguta Ait.

Euphorbia glebulosa Coss. et DR.

—— falcata L.

Forskahlea tenacissima L.

Asphodelus tenuifolius Cav.

Pancratium _sp._ sans fleurs et sans fruits.

Notochlæna Vellea Desv.

Le Redir d’Oum-Ali est une station fort intéressante. De nombreuses

traces y indiquent la présence en grand nombre de l’Hyène, du

Chacal, du Mouflon et du Gundi.

Les reptiles paraissent y être peu abondants ; nous y signalerons

cependant le _Cœlopeltis insignitus_ et le _Gongylus ocellatus_. Parmi

les insectes : _Calosoma Olivieri_ et _C. indagator_, _Cicindela

Ægyptiaca_, _Pimelia Tunetana_, _Purpuricenus Desfontainei_ (joli

Longicorne trouvé sur le _Rhus oxyacanthoides_), un _Cebrio_ inconnu

pris sur une Graminée. On y trouve aussi d’énormes Scorpions et

un Galéode noir à pieds rouges, _Rhax ochropus_. Les _Helix_ des

groupes _candidissima_ et _melanostoma_ ainsi que l’_H. Doumeti_

y sont en abondance.

Ce n’est pas sans regret que nous sommes contraints, le 27 mai, à

une heure du soir, de quitter notre campement d’Oum-Ali. Un séjour

plus prolongé dans cette localité eût été fécond en résultats,

mais le temps presse, car il nous faut atteindre ce jour même le Bir

Marabot, d’où nous devons nous diriger sur le Djebel Berd que nous

tenons à visiter avant de reprendre la route de Gabès.

Ayant franchi un dernier col, moins élevé que celui où se trouve

la grande muraille, nous entrons dans le Bled Cegui, plaine fertile,

cultivée partiellement par les Arabes. Quelques champs que nous

traversons se font remarquer par une curieuse variété de blé,

offrant des épis très longs, très serrés de grain, et absolument

dépourvus de barbes. Nous nous détournons un peu sur la gauche

pour examiner un petit bâtiment romain, sorte de campanile carré,

rehaussé à sa partie supérieure de colonnettes plates et cannelées ;

plusieurs autres monuments analogues se succèdent de distance

en distance dans cette vaste plaine ; on peut supposer qu’ils

jalonnaient en quelque sorte une route allant sans doute de la cité

dont les ruines se voient à Oglet Mehamla à celle dont nous avons

rencontré les vestiges avant d’arriver au Khanget El-Asker. La

traversée du Bled Cegui, vaste plaine où la fertilité du sol est

révélée par des prairies naturelles très herbeuses, des cultures

et l’abondance du _Cynara Cardunculus_, ne nous a fourni cependant

que peu d’espèces de plantes intéressantes :

Ferula Vesceritensis Coss.

Callipeltis Cucullaria Stev.

Senecio Decaisnei DC.

Carduus Arabicus DC.

Amberboa crupinoides DC.

—— Lippii DC.

Heliotropium supinum L.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Euphorbia calyptrata Coss. et DR., espèce existant en Algérie,

nouvelle pour la Tunisie.

Nous constaterons aussi, plus tard, dans la portion de la plaine

avoisinant le massif des montagnes des Aïeïcha, la présence du

Gommier (_Acacia tortilis_), par pieds isolés, restes d’une ancienne

forêt se reliant sans doute à celle du Tahla en contournant les

montagnes. Plus loin, tandis que nous recueillons, sur une petite

éminence, quelques silex taillés, une troupe de plus de trente

Gazelles fuit rapidement à notre approche. La grosse Alouette huppée,

la Caille bédouine (_Turnix tachydromus_), le Bruant Proyer et

diverses espèces de Traquets foisonnent dans les champs d’orge et

les plantureux herbages où domine l’_Hedysarum carnosum_, plante

fourragère qui y atteint des proportions exceptionnelles et qu’il

serait sans doute avantageux de multiplier par la culture. Après

trois heures de marche, nous arrivons à la grande route de Gafsa à

Gabès, puis, tournant à l’ouest, nous atteignons bientôt, en

côtoyant le lit d’un oued sans eau, la station du Bir Marabot,

située entre plusieurs monticules couronnés par des restes

d’antiques constructions ; là, près de ce puits profond dont

l’eau est potable, nous établissons notre camp à côté d’un

petit bordj abandonné. Pendant que l’on dresse les tentes,

je me dirige vers un plateau allongé à l’extrémité duquel

j’aperçois une ruine romaine. Mon attention ne tarde pas à être

éveillée par un grand nombre de silex taillés dont quelques-uns

fort remarquables. Je suis, à n’en pas douter, sur l’emplacement

d’un atelier, et plus j’approche de l’édifice en ruines, plus

les instruments deviennent nombreux ; enfin, au pied même de cette

construction sous laquelle existe une cave voûtée qui a pu être

une citerne, je recueille plusieurs grattoirs et poinçons encore

au milieu des éclats de la pierre d’où ils ont été extraits ;

je rencontre aussi, à différentes places, des fragments de quartz

cristallisé, débris de géodes qui ont dû être brisées dans le

but de fabriquer des instruments avec les fragments du silex qui

en formait l’enveloppe. Ces géodes proviennent sans doute des

montagnes du massif des Aïeïcha, situées à une faible distance, et

ont été transportées par l’homme, à moins toutefois, ce qui est

moins probable, qu’elles n’aient été entraînées par les crues

des oueds qui descendent des flancs de ces montagnes. A mon retour,

nous tenons conseil et décidons que le lendemain, tandis que nous

irons camper au pied du Djebel Berd, éloigné du Bir Marabot de huit

kilomètres seulement, le brigadier et deux hommes de l’escorte se

rendront à Gafsa pour chercher les vivres dont nous aurons besoin

jusqu’à Gabès. L’Arabe qui nous a suivis jusqu’ici avec son

enfant malade se décide enfin à se séparer du « thebib francis »

auquel il témoigne toute sa gratitude pour les soins donnés à

l’enfant pendant le trajet pénible que nous venons de faire. Je dois

reconnaître que la présence de ce compagnon volontaire a été plus

d’une fois gênante pour nous, mais, en revanche, il y a tout lieu de

croire que l’occupation française y aura gagné un chaud partisan.

A six heures du matin, le 28 mai, nous sommes en route pour le Djebel

Berd, côtoyant des collines couvertes de vestiges de constructions

qui sont terminées sur le bord d’un petit oued, sans eau comme les

autres, par une sorte de retranchement dont on peut suivre encore

aisément la ligne d’enceinte en maçonnerie. A mesure que nous

montons, le chemin devient difficile et la chaleur gênante. Un

certain nombre de reptiles et beaucoup d’insectes sont capturés,

mais la flore est pauvre et monotone. Nous franchissons des couches

effondrées de dolomie, puis, côtoyant un ravin dépourvu d’eau,

nous arrivons vers dix heures, par une série de plates-formes que

circonscrivent des restes d’enceintes en pierre sèche, sur un

petit plateau voisin d’un redir suffisamment pourvu d’eau et nous

y installons notre tente.

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie · 第 9 / 14 段