de Sidi-Aguereb dont nous ne sommes éloignés que d’environ deux
kilomètres, les tentes sont repliées et le chargement reconstitué
en y apportant quelques modifications dont l’expérience nous a
démontré la nécessité. La route que nous suivons a dû être
l’ancienne voie romaine conduisant à Capsa, aujourd’hui Gafsa ;
nous la verrons dans la suite indiquée par une série de puits et
de ruines d’anciennes villes ou de postes militaires distants de
quelques kilomètres les uns des autres. Une température modérée
favorise notre marche, et l’état satisfaisant de la végétation,
exceptionnellement entretenue cette année par de fréquentes pluies,
nous promet de riches récoltes en plantes et en insectes ; mais, comme
il importe de ne pas nous encombrer dès le premier jour d’espèces
déjà recueillies antérieurement par M. Kralik en 1854 et par
moi-même en 1874, nous nous bornons à prendre des échantillons
des plantes les plus intéressantes et à dresser une liste de plus
de 100 espèces qui nous démontre de nouveau l’association des
formes désertiques à celles qui sont plus spéciales soit à la
région septentrionale, soit à la zone littorale.
Bir Khlifa est riche en plantes, mais la flore en est assez analogue
à celle des environs immédiats de Sfax ; aussi je me bornerai
à mentionner les espèces suivantes qui en donnent le caractère
général : _Enarthrocarpus clavatus_ (des parties chaudes des
Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie), _Pteranthus echinatus_,
_Gymnocarpus fruticosus_ (Sahara en Algérie), _Deverra tortuosa_
(manquant à l’Algérie), _Daucus pubescens_ (Sahara en Algérie),
_Achillea Santolina_, _Cyrtolepis Alexandrina_ (Sahara en Algérie),
_Spitzelia cupuligera_, _Plantago ovata_ (presque exclusivement
saharien en Algérie), _Pennisetum ciliare_ (Sahara en Algérie),
_Ægilops ventricosa_ (assez rare en Tunisie, tandis qu’il est
commun en Algérie).
La faune de ce point ne diffère pas non plus sensiblement de celle
de Sfax.
La seconde journée de marche nous conduit au bord de l’Oued
Bateha, cours d’eau assez important dont le lit très large est
profondément creusé dans des terrains argilo-sableux d’une assez
grande fertilité. Dès notre arrivée, à une heure du soir, nos
tentes sont dressées sur la rive droite de l’oued qui doit nous
fournir une eau abondante mais légèrement saline, et nous avons
bien soin de nous tenir à quelque distance des douars, sachant par
expérience que la proximité de ces agglomérations indigènes cause
toujours plus d’ennuis qu’elle n’offre d’avantages.
Les bords de l’oued, à l’exploration desquels nous consacrons
tout le reste de la soirée, offrent beaucoup d’intérêt tant
au point de vue botanique qu’au point de vue zoologique ; les
productions naturelles s’y font remarquer par leur caractère
particulièrement saharien et, sans l’obligation où nous sommes
de gagner promptement le Sud, nous consacrerions volontiers plusieurs
jours à cette station. Le désir de nous procurer certaines espèces
d’Orthoptères nous fait poursuivre nos recherches même dans la
nuit à l’aide d’une lanterne, malgré les dangers auxquels nous
exposent les érosions profondes qui sillonnent les abords du lit de
l’oued autour de notre campement.
Parmi les plantes récoltées nous citerons : _Sisymbrium
coronopifolium_ var. _ceratophyllum_, _Enarthrocarpus clavatus_
(des Hauts-Plateaux chauds et du Sahara en Algérie), _Astragalus
Gombo_ (Hauts-plateaux chauds et Sahara en Algérie, commun en
Tunisie où il remonte jusque vers Kairouan), _Muricaria prostrata_
(Hauts-Plateaux et lisière du Sahara en Algérie), _Trigonella
stellata_ (Sahara algérien), _Neurada procumbens_ (Sahara en Algérie ;
en Tunisie il remonte jusque vers Kairouan), _Paronychia longiseta_
(des parties chaudes des Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie),
_Nolletia chrysocomoides_ (Sahara en Algérie), _Asteriscus pygmæus_
(Sahara en Algérie), _Cyrtolepis Alexandrina_ (Sahara en Algérie),
_Centaurea dimorpha_ (parties chaudes des Hauts-Plateaux et Sahara en
Algérie), _C. microcarpa_ (Sahara en Algérie), _Onopordon Espinæ_
(spécial à la Tunisie), _Echiochilon fruticosum_ (Sahara en
Algérie), _Linaria fruticosa_ (Sahara en Algérie), _Echinopsilon
muricatus_ (Sahara en Algérie).
Comme la flore, la faune devient plus désertique ; ainsi, nous notons
parmi les insectes : _Cicindela leucosticta_, _Anthia sexmaculata_, et
_Pimelia Doumeti_, variété pubescente de _P. granulata_, découverte
par moi en 1874 et qui pendant plusieurs années a été considérée
comme espèce. Un énorme Grillon blanc égyptien (_Brachytrupes
megacephalus_) abonde dans les sables du lit de l’oued.
En fait de mammifères, signalons l’apparition des Gazelles et
l’abondance de plusieurs espèces de Gerboises dont les terriers
criblent le sol.
Le 19 au matin, le camp est levé dès huit heures, non sans avoir,
comme chaque jour, procédé aux observations barométriques
et thermométriques. La nuit a été relativement froide, car le
thermomètre minima n’a marqué que + 5°,3, mais la température
remonte rapidement et, tandis qu’à six heures du matin elle
était de + 6°,5 au thermomètre frondé, dès huit heures, le même
instrument accuse déjà + 19°,8, soit un accroissement de 13°,3
en deux heures, ce qui nous promet une chaleur assez forte pour le
reste de la journée. Ce phénomène d’abaissement considérable
de la température avant le lever du jour est du reste assez habituel
dans la région désertique.
Quittant les bords de l’Oued Bateha, nous entrons bientôt dans
une contrée inculte désignée par le nom de désert de Chaal, où
règne en maîtresse, sur des espaces considérables, une Composée à
fleurons jaunes de la flore saharienne, le _Rhanterium suaveolens_,
plante à végétation très tardive et que nous ne trouverons en
état de floraison qu’aux environs de Gafsa.
Des ruines occupant de vastes étendues et de vieux Oliviers, en assez
grand nombre sur certains points, révèlent l’ancienne occupation
du pays par les Romains, ainsi que sa fertilité au temps de leur
colonisation. C’est non loin de notre campement que, en 1874,
j’ai vu un de ces arbres dont la circonférence ne mesurait pas
moins de 11 mètres.
Vers deux heures du soir, après avoir suivi le lit desséché
d’un oued très important mais dont le nom nous est inconnu, nous
arrivons au Bir Arrach, où nous devons camper. Le puits, auprès
duquel nous dressons nos tentes, est creusé sur le flanc d’une
colline qui s’élève au-dessus du lit de l’oued, très large en
cet endroit. Ce puits a 29 mètres de profondeur et fournit une eau
de très mauvaise qualité dont la température est de 21 degrés
centigrades ; il est de construction romaine, comme la plupart de
ceux que l’on rencontre dans le trajet de Sfax à Gafsa. Sur les
hauteurs voisines, on voit encore distinctement les enceintes ruinées
d’une sorte de camp retranché. Un vent violent et un sol pierreux,
infesté de Scorpions (_Buthus australis_), nous causent de grandes
difficultés pour l’installation de nos tentes que l’on ne sait
comment fixer solidement. On y parvient cependant, et, lorsque nous
avons procédé au repas, nous nous mettons en devoir d’explorer la
plaine, couverte de broussailles formées principalement de _Tamarix_,
de _Thymelæa_ et du _Retama Rætam_, qui occupe un vaste espace sur
la rive gauche de l’oued. Les captures d’insectes et de reptiles
y sont nombreuses et intéressantes, et la nuit seule nous ramène au
camp, sans les interrompre cependant, car elles se continuent sous
la tente même fort avant dans la soirée, les espèces nocturnes
ou crépusculaires étant attirées en foule par les lumières de
notre campement.
Les environs du Bir Arrach ne nous ayant offert qu’une flore presque
identique à celle des stations précédentes, nous ne citerons que :
_Dianthus serrulatus_ var. _grandiflorus_, _Neurada procumbens_,
_Nolletia chrysocomoides_, _Onopordon ambiguum_, _Dœmia cordata_,
_Arthratherum pungens_.
Quant à la faune de cette localité, elle est aussi sensiblement la
même que celle des points visités depuis Sfax ; nous y rencontrons
pourtant un jeune _Varanus arenarius_, ce géant des sauriens
terrestres du Nord de l’Afrique.
Pendant la nuit, un ouragan du nord-nord-ouest, d’une extrême
violence, menace à plusieurs reprises de renverser nos tentes ; mais
la température s’abaisse beaucoup moins qu’à l’Oued Bateha,
et le thermomètre minima ne marque pas au-dessous de + 11°,3, tandis
qu’à huit heures du matin le thermomètre frondé accuse + 18°,
degré très voisin de celui observé la veille à la même heure.
Le 20 avril, à neuf heures du matin, nous reprenons la direction
ouest-sud-ouest à travers un pays accidenté et couvert d’une
végétation assez abondante. Un grand nombre de constructions,
détruites jusqu’à fleur du sol et dont les débris encombrent
le terrain, révèlent l’existence d’une ville antique qui a dû
être importante. Un peu plus loin, nous apercevons, au sommet d’une
colline dénudée, un columbarium que je reconnais pour l’avoir
déjà visité et signalé en 1874. C’est le signe certain que
nous rejoignons la véritable route de Gafsa, dont nous nous étions
quelque peu écartés sur la droite. Après avoir côtoyé quelque
temps un oued peu important, mais conservant encore de l’eau dans
quelques redirs ombragés par de vieux Oliviers, des _Tamarix_ et
des _Pistacia Atlantica_, nous arrivons au puits connu sous le nom
de Bir Ali-ben-Halifa, auprès duquel nous faisons halte à l’ombre
d’Oliviers archiséculaires, témoins encore vivants de l’époque
où les Romains occupaient et cultivaient ce pays actuellement si
désolé. Ce puits est, comme tous les autres, d’origine romaine ;
sa profondeur est de 55 mètres ; l’eau qu’il fournit, de qualité
plus que médiocre, est à 23 degrés de température. Néanmoins,
on est très heureux de trouver cette ressource dans une contrée
où l’eau potable fait presque partout défaut.
A cette station, nous notons entre autres plantes : le _Rhanterium
suaveolens_, qui couvre entièrement une grande plaine, le _Pyrethrum
fuscatum_, l’_Amberboa Lippii_, le _Statice Thouini_, variété très
remarquable qui se distingue du type par la couleur blanc jaunâtre
de ses fleurs et par des proportions plus grandes. Cette plante,
que nous retrouverons sur beaucoup de points pendant notre voyage
dans le Sud, pourrait bien être une espèce distincte du _S. Thouini_.
Le _Pimelia Doumeti_ manque à cette station, dont la faune
entomologique ne diffère pas cependant de celle des stations voisines.
Nous noterons la rencontre d’un grand Aigle (_Aquila fulva ?_)
et du _Strix Aluco_. Cette dernière espèce d’oiseau est commune
à peu près partout en Tunisie, où elle est désignée par les
indigènes sous le nom de _Bouma_.
A partir du Bir Ali-ben-Halifa, point de rencontre de la route de
Gabès à Kairouan avec celle de Sfax à Gafsa, le pays devient
d’une extrême monotonie : une immense plaine à peine ondulée
s’étend jusqu’au pied du Djebel Madjouna. Revenant de Gafsa à
Sfax, en 1874, j’avais dû la traverser de nuit silencieusement et
y camper sans faire de feu, dans la crainte d’être attaqué par
les bandes pillardes des Hammema. Aujourd’hui, nous la parcourons
sans danger, mais nos spahis indigènes connaissant assez mal leur
route, nous avons la mauvaise chance de nous y égarer, et ce n’est
qu’à la nuit presque close que nous parvenons à découvrir
les redirs d’El-Aïa, après avoir exécuté plusieurs marches
et contremarches en différents sens. L’étape de cette journée
est la plus longue et la plus fatigante que nous ayons eu à faire
depuis Sfax ; aussi est-ce avec une satisfaction réelle que nous
voyons dresser nos tentes sur un terrain très abondamment pourvu
d’herbe et à proximité de réservoirs naturels contenant une eau
fraîche et de bonne qualité. El-Aïa, avec son bois de _Tamarix_
et ses frais herbages, nous paraît un véritable Éden au milieu
de ces solitudes. Il serait peut-être imprudent, toutefois, d’y
séjourner trop longtemps et sans prendre de précautions contre la
fièvre, toujours à craindre dans un bas-fond humide. Pendant la nuit,
en effet, la température descend à + 5°,5, et le lendemain matin
(21 avril), quand nous levons le camp à huit heures et demie, une
abondante rosée couvre encore de diamants et de perles les herbes
et les buissons de la plaine.
A peine sommes-nous en marche que l’un de nos spahis est
arrêté au passage par un magnifique serpent qui, surpris au pied
d’une touffe de _Tamarix_, se dresse en gonflant sa gorge et en
sifflant avec fureur. C’est un _Naja Haje_ (Bou-Ftira des Arabes,
Serpent-à-coiffe, Serpent-des-bateleurs, Vipère-des-pyramides),
espèce des plus dangereuses que nous avions un vif désir de
rencontrer, son existence n’étant encore que présumée dans cette
partie de la Tunisie. Cédant aux coups de cravache qui ne lui sont
pas ménagés et non moins effrayé que l’homme qui avait troublé
son repos, le reptile rentre prudemment dans le fourré ; mais,
traqué dans son repaire et cerné de tous côtés, il est forcé de
s’enfuir vers un autre buisson qu’il ne peut atteindre sans être
pris, en dépit de l’agilité qu’il déploie. Le grand nombre
d’insectes recueillis et la précieuse capture que nous venons de
faire augmentent nos regrets de quitter si promptement le campement
d’El-Aïa ; mais nos heures sont comptées, et la désagréable
expérience de la veille nous fait prudemment poursuivre notre route
vers l’Oued Leben dont nous n’atteindrons les bords que vers onze
heures du matin.
La station d’El-Aïa, relativement boisée par de nombreux et beaux
_Tamarix_, qui croissent vigoureusement grâce à l’abondance
d’eau douce que l’on y trouve, ne nous a offert cependant que
peu de plantes intéressantes, à part les suivantes : _Ammosperma
cinereum_, _Chlamydophora pubescens_, _Amberboa Lippii_, _Arnebia
decumbens_, _Asphodelus viscidulus_ (plante des déserts de l’Orient
qui manque à l’Algérie).
Les Gazelles se montrent abondamment dans ces parages, où les terriers
de Gerboises sont innombrables dans les terrains argilo-sableux. Parmi
les oiseaux, nous avons noté l’Œdicnème criard et plusieurs
espèces de Traquets. Sur les _Tamarix_ existent plusieurs insectes
communs à Biskra en Algérie. Les reptiles sont très nombreux
aux environs d’El-Aïa. Nous y avons capturé : _Agama inermis_,
_Acanthodactylus Boskianus_, _Tropidosaura Algira_ (espèce qui ne
passe pas pour désertique et qui se trouve à Montpellier et à
Cette), _Cœlopeltis insignitus_, entre El-Aïa et l’Oued Leben ;
mais la prise la plus intéressante, sans contredit, est celle
de notre magnifique _Naja Haje_. Dans les endroits marécageux se
montrent aussi de nombreuses Tortues d’eau (_Emys leprosa_).
A peu de distance des redirs d’El-Aïa, la contrée reprend son
caractère désertique ; le sol sableux n’est plus couvert que de
plantes sahariennes, la plupart hérissées d’épines (_Anthyllis
Numidica_, _A. tragacanthoides_), qui font les délices des chameaux ;
de nombreuses Gazelles effrayées fuient devant nous, et les oiseaux
du désert s’envolent à notre approche, tandis que chaque touffe
d’herbe sert de refuge à un ou deux sauriens. La brise fraîche
du matin a fait place à une atmosphère calme et suffocante qui
augmente le malaise que nous causent les rayons brûlants du soleil
dardés sur nos têtes. Nous traversons dans ces conditions le lit
de l’Oued Leben, très large en cet endroit, que nous laissons à
droite ainsi que le marabout désigné comme point de repère dans
notre itinéraire.
Lorsque nous atteignons le pied des premières collines gypseuses
qui se détachent de la base du Djebel Madjouna, notre attention est
attirée par un arbre de moyenne taille auquel je reconnais de loin
le facies particulier du Gommier (_Acacia tortilis_) ou Tahla dont la
recherche et la constatation avaient été le principal but de mon
voyage de 1874. A cette époque, je n’avais rencontré cet arbre
curieux qu’à environ 40 kilomètres plus au sud. Comme la première
fois, je constate son association avec le _Rhus oxyacanthoides_
(Damouk des Arabes) et le _Pistacia Atlantica_. Nous saluons avec
une véritable émotion cette vieille connaissance de dix ans qui
nous gratifie d’un peu d’ombre et, après lui avoir dérobé,
en dépit de ses dangereuses et cruelles épines, quelques rameaux
garnis de jeunes fruits, nous reprenons notre route dans la direction
d’un monticule escarpé que couronne le camp fortifié établi
par les troupes françaises. Chemin faisant, nous recueillons,
au milieu des débris de pierres, quelques silex préhistoriques,
qui me rappellent que déjà en 1874 j’avais rencontré des restes
analogues de l’âge de pierre sur un sol semblable, entre la Sebkha
Naïl et le Djebel Bou-Hedma.
Les baraquements du bordj se trouvent à une grande élévation
au-dessus de l’oued et la descente jusqu’au bord de celui-ci offre
de grandes difficultés pour les animaux ; aussi nous décidons-nous à
le franchir et à établir notre camp sur sa rive gauche à proximité
de l’eau et d’un terrain très herbeux où les mulets trouveront
une nourriture fraîche et abondante. Toutefois le passage du cours
d’eau ne s’effectue pas sans dangers, et ce n’est qu’après
une heure environ d’émotions causées par la chute dans l’oued
de plusieurs mules et chameaux, que nos tentes sont enfin dressées
sur un plateau argilo-sableux dominant plusieurs cascades dont l’eau
est beaucoup moins saumâtre que celle de la rivière chargée de sel
et de sulfate de chaux provenant des terrains environnants. Nous ne
devions pas moins en ressentir des effets purgatifs auxquels, durant
notre séjour, personne ne fut soustrait.
La nécessité de faire reposer le convoi après plusieurs jours
d’une marche fatigante, non moins que celle de mettre en ordre
et d’assurer la conservation des récoltes faites depuis Sfax,
nous détermine à demeurer le 22 avril au bord de l’Oued Leben
dont nous avons aussi le désir d’explorer les environs ; mais
un violent coup de siroco, sec et énervant, en couvrant tout de
sable et en nous causant un malaise général, rend ce séjour peu
agréable. Ce contretemps ne nous empêche pourtant pas de parcourir
les nombreux ravins dont le terrain est sillonné et de fouiller
avec soin les broussailles de _Tamarix_ ainsi que les massifs de
Roseaux servant de repaires à de nombreuses bandes de Sangliers
qui viennent pendant la nuit bouler jusqu’aux alentours de nos
tentes. Nous ne négligeons pas non plus d’explorer les collines
gypseuses qui s’élèvent à quelque distance de la rive gauche du
cours d’eau. De nombreuses captures d’insectes et des récoltes
de plantes intéressantes compensent du reste les désagréments de
notre séjour à cette station dénuée de ressources.
La flore y est presque uniformément saharienne et les collines basses
environnantes fournissent un certain nombre d’espèces que nous
n’avions pas encore rencontrées. De ce nombre est l’_Acacia
tortilis_ (Gommier), qui a fait son apparition par pieds isolés,
environ à un kilomètre avant d’arriver au camp établi par les
troupes françaises sur la rive droite de l’oued ; nous supposons
du reste qu’il ne franchit pas ce cours d’eau, car, tant dans
notre voyage de 1874 que dans celui-ci, nous ne l’avons jamais
vu sur la rive gauche. Ce curieux arbre serait donc limité dans
son habitat entre l’Oued Leben et l’Oued Baïech, tandis que
beaucoup d’autres plantes de cette région, entre autres le _Rhus
oxyacanthoides_, s’étendent bien en deçà ou au delà de ces deux
rivières, au nord et au sud.
La liste suivante, limitée aux espèces les plus intéressantes
récoltées à l’Oued Leben, donnera une idée du caractère
essentiellement saharien de cette station :
Adonis dentata Delile.
Lonchophora Capiomontiana DR.
Ammosperma teretifolium Boiss.
—— cinereum Hook.
Matthiola oxyceras DC. _var._ basiceras.
Helianthemum Tunetanum Coss. et Kral.
—— salicifolium Pers. _var._ sessiliflorum.
Silene setacea Viv.
Erodium glaucophyllum Ait.
—— arborescens Willd.
—— —— _var._ laciniatum.
Zygophyllum album Desf.
Fagonia Sinaica Boiss.
Astragalus tenuifolius Desf.
—— Kralikianus Coss. sp. nov.
Acacia tortilis Heyne.
Retama Rætam Webb.
Reaumuria vermiculata L.
Nitraria tridentata Desf.
Deverra chlorantha Coss. et DR.
Malabaila Numidica Coss., nouveau pour la Tunisie.
Pyrethrum fuscatum Willd.
Chlamydophora pubescens Coss. et DR.
Kœlpinia linearis Pall.
Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
Arnebia decumbens Coss. et Kral. _var._ macrocalyx.
Echium humile Desf.
Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
Linaria laxiflora Desf.
Limoniastrum Guyonianum DR.
Plantago ovata Forsk.
Asphodelus viscidulus Boiss.
Les Sangliers, comme nous l’avons dit, sont particulièrement
abondants dans les fourrés de Roseaux qui encombrent le lit de
l’oued ; pendant la nuit, ils font des excursions aux alentours et
recherchent particulièrement les bulbes et les racines succulentes
de certaines plantes. Les Gazelles et les Gerboises n’y sont pas
moins communes.
L’_Œdicnemus crepitans_ habite les terrains sableux et les Gangas
plus particulièrement les lieux pierreux, tandis que de nombreux
Traquets de plusieurs espèces hantent les buissons et que les Pigeons
(Bizets) peuplent les hautes falaises à pic du bord de l’oued.
Le soir, à la lumière, nous avons pris plusieurs spécimens d’un
petit Hanneton (_Pachydema xanthochroa_), que j’ai découvert
en 1874, et quelques autres espèces intéressantes encore
indéterminées.
Les alentours et le lit même de l’oued sont spécialement
remarquables par un puissant gisement de sulfate de chaux (gypse)
qui offre les variétés de structure et de coloration les plus
diverses, depuis la Pierre-à-Jésus ou Fer-de-lance jusqu’aux
strates fibreuses, depuis le blanc le plus pur jusqu’au rouge le
plus intense. Ce gisement, qui constitue la plupart des collines
voisines de l’oued, paraît s’étendre tout autour des montagnes
environnantes qui forment les chaînes du Djebel Madjouna et du
Djebel Bou-Hedma. Il semble recouvrir ou renfermer les dépôts de
sel auxquels les eaux de cette rivière importante doivent la saveur
saline prononcée qui, sur une assez grande étendue de son parcours,
les rend très laxatives et presque impotables. Il existe pourtant
sur les bords de l’Oued Leben des affluents peu importants et des
sources qui donnent de l’eau douce ou à peu près douce.
Le 23 avril, à huit heures et demie du matin, nous levons le camp
pour nous diriger sur le Ksar El-Ahmar. La traversée de l’oued
ne s’opère pas avec moins de difficultés que l’avant-veille
et les mêmes accidents se renouvellent. Nous franchissons tout
d’abord des collines formées de couches de gypse alternant avec des
couches de grès, auxquelles succède une vaste plaine désertique
qui s’étend entre le Djebel Madjouna et le Djebel Madjoura. Nos
soldats du train, déjà parfaitement dressés à la prise des
insectes et des reptiles, se livrent, au milieu des broussailles de
_Zizyphus Lotus_ et d’_Anthyllis Numidica_, à une chasse active
qui est dignement couronnée par la capture d’un magnifique Waran
du désert (_Varanus arenarius_).
La plaine qui sépare l’Oued Leben du Ksar El-Ahmar n’offre que la
végétation monotone de la région désertique sableuse ; nous n’y
récoltons en conséquence qu’un petit nombre de plantes offrant de
l’intérêt et que pour la plupart nous retrouverons à peu près
partout dans les mêmes conditions d’habitat. Citons seulement :
_Notoceras Canariense_, _Reseda propinqua_, _Malva Ægyptia_,
_Fagonia Sinaica_, _Rhanterium suaveolens_ (beaucoup moins abondant
qu’aux environs du Bir Ali-ben-Halifa), _Atractylis citrina_,
_Centaurea contracta_, _Statice Thouini_ var., _Caroxylum articulatum_,
_Arthratherum obtusum_.
La faune devient également de plus en plus désertique. Parmi les
sauriens qui foisonnent dans les broussailles basses dont la plaine
est couverte, citons de nombreux _Agama inermis_, et le beau Waran, de
85 centimètres de longueur, déjà indiqué. Parmi les insectes nous
noterons : _Pimelia coronata_, _Hydrosis alata_, _Onitis furcatus_. Une
innombrable quantité de _Vanessa Cardui_, fraîchement éclos, donnent
lieu à ce curieux phénomène connu sous le nom de pluie de sang, dû
au liquide rouge répandu par la chrysalide au moment de l’éclosion.