Le 18, dès que les rayons du soleil éclairent les blanches koubas

de Sidi-Aguereb dont nous ne sommes éloignés que d’environ deux

kilomètres, les tentes sont repliées et le chargement reconstitué

en y apportant quelques modifications dont l’expérience nous a

démontré la nécessité. La route que nous suivons a dû être

l’ancienne voie romaine conduisant à Capsa, aujourd’hui Gafsa ;

nous la verrons dans la suite indiquée par une série de puits et

de ruines d’anciennes villes ou de postes militaires distants de

quelques kilomètres les uns des autres. Une température modérée

favorise notre marche, et l’état satisfaisant de la végétation,

exceptionnellement entretenue cette année par de fréquentes pluies,

nous promet de riches récoltes en plantes et en insectes ; mais, comme

il importe de ne pas nous encombrer dès le premier jour d’espèces

déjà recueillies antérieurement par M. Kralik en 1854 et par

moi-même en 1874, nous nous bornons à prendre des échantillons

des plantes les plus intéressantes et à dresser une liste de plus

de 100 espèces qui nous démontre de nouveau l’association des

formes désertiques à celles qui sont plus spéciales soit à la

région septentrionale, soit à la zone littorale.

Bir Khlifa est riche en plantes, mais la flore en est assez analogue

à celle des environs immédiats de Sfax ; aussi je me bornerai

à mentionner les espèces suivantes qui en donnent le caractère

général : _Enarthrocarpus clavatus_ (des parties chaudes des

Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie), _Pteranthus echinatus_,

_Gymnocarpus fruticosus_ (Sahara en Algérie), _Deverra tortuosa_

(manquant à l’Algérie), _Daucus pubescens_ (Sahara en Algérie),

_Achillea Santolina_, _Cyrtolepis Alexandrina_ (Sahara en Algérie),

_Spitzelia cupuligera_, _Plantago ovata_ (presque exclusivement

saharien en Algérie), _Pennisetum ciliare_ (Sahara en Algérie),

_Ægilops ventricosa_ (assez rare en Tunisie, tandis qu’il est

commun en Algérie).

La faune de ce point ne diffère pas non plus sensiblement de celle

de Sfax.

La seconde journée de marche nous conduit au bord de l’Oued

Bateha, cours d’eau assez important dont le lit très large est

profondément creusé dans des terrains argilo-sableux d’une assez

grande fertilité. Dès notre arrivée, à une heure du soir, nos

tentes sont dressées sur la rive droite de l’oued qui doit nous

fournir une eau abondante mais légèrement saline, et nous avons

bien soin de nous tenir à quelque distance des douars, sachant par

expérience que la proximité de ces agglomérations indigènes cause

toujours plus d’ennuis qu’elle n’offre d’avantages.

Les bords de l’oued, à l’exploration desquels nous consacrons

tout le reste de la soirée, offrent beaucoup d’intérêt tant

au point de vue botanique qu’au point de vue zoologique ; les

productions naturelles s’y font remarquer par leur caractère

particulièrement saharien et, sans l’obligation où nous sommes

de gagner promptement le Sud, nous consacrerions volontiers plusieurs

jours à cette station. Le désir de nous procurer certaines espèces

d’Orthoptères nous fait poursuivre nos recherches même dans la

nuit à l’aide d’une lanterne, malgré les dangers auxquels nous

exposent les érosions profondes qui sillonnent les abords du lit de

l’oued autour de notre campement.

Parmi les plantes récoltées nous citerons : _Sisymbrium

coronopifolium_ var. _ceratophyllum_, _Enarthrocarpus clavatus_

(des Hauts-Plateaux chauds et du Sahara en Algérie), _Astragalus

Gombo_ (Hauts-plateaux chauds et Sahara en Algérie, commun en

Tunisie où il remonte jusque vers Kairouan), _Muricaria prostrata_

(Hauts-Plateaux et lisière du Sahara en Algérie), _Trigonella

stellata_ (Sahara algérien), _Neurada procumbens_ (Sahara en Algérie ;

en Tunisie il remonte jusque vers Kairouan), _Paronychia longiseta_

(des parties chaudes des Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie),

_Nolletia chrysocomoides_ (Sahara en Algérie), _Asteriscus pygmæus_

(Sahara en Algérie), _Cyrtolepis Alexandrina_ (Sahara en Algérie),

_Centaurea dimorpha_ (parties chaudes des Hauts-Plateaux et Sahara en

Algérie), _C. microcarpa_ (Sahara en Algérie), _Onopordon Espinæ_

(spécial à la Tunisie), _Echiochilon fruticosum_ (Sahara en

Algérie), _Linaria fruticosa_ (Sahara en Algérie), _Echinopsilon

muricatus_ (Sahara en Algérie).

Comme la flore, la faune devient plus désertique ; ainsi, nous notons

parmi les insectes : _Cicindela leucosticta_, _Anthia sexmaculata_, et

_Pimelia Doumeti_, variété pubescente de _P. granulata_, découverte

par moi en 1874 et qui pendant plusieurs années a été considérée

comme espèce. Un énorme Grillon blanc égyptien (_Brachytrupes

megacephalus_) abonde dans les sables du lit de l’oued.

En fait de mammifères, signalons l’apparition des Gazelles et

l’abondance de plusieurs espèces de Gerboises dont les terriers

criblent le sol.

Le 19 au matin, le camp est levé dès huit heures, non sans avoir,

comme chaque jour, procédé aux observations barométriques

et thermométriques. La nuit a été relativement froide, car le

thermomètre minima n’a marqué que + 5°,3, mais la température

remonte rapidement et, tandis qu’à six heures du matin elle

était de + 6°,5 au thermomètre frondé, dès huit heures, le même

instrument accuse déjà + 19°,8, soit un accroissement de 13°,3

en deux heures, ce qui nous promet une chaleur assez forte pour le

reste de la journée. Ce phénomène d’abaissement considérable

de la température avant le lever du jour est du reste assez habituel

dans la région désertique.

Quittant les bords de l’Oued Bateha, nous entrons bientôt dans

une contrée inculte désignée par le nom de désert de Chaal, où

règne en maîtresse, sur des espaces considérables, une Composée à

fleurons jaunes de la flore saharienne, le _Rhanterium suaveolens_,

plante à végétation très tardive et que nous ne trouverons en

état de floraison qu’aux environs de Gafsa.

Des ruines occupant de vastes étendues et de vieux Oliviers, en assez

grand nombre sur certains points, révèlent l’ancienne occupation

du pays par les Romains, ainsi que sa fertilité au temps de leur

colonisation. C’est non loin de notre campement que, en 1874,

j’ai vu un de ces arbres dont la circonférence ne mesurait pas

moins de 11 mètres.

Vers deux heures du soir, après avoir suivi le lit desséché

d’un oued très important mais dont le nom nous est inconnu, nous

arrivons au Bir Arrach, où nous devons camper. Le puits, auprès

duquel nous dressons nos tentes, est creusé sur le flanc d’une

colline qui s’élève au-dessus du lit de l’oued, très large en

cet endroit. Ce puits a 29 mètres de profondeur et fournit une eau

de très mauvaise qualité dont la température est de 21 degrés

centigrades ; il est de construction romaine, comme la plupart de

ceux que l’on rencontre dans le trajet de Sfax à Gafsa. Sur les

hauteurs voisines, on voit encore distinctement les enceintes ruinées

d’une sorte de camp retranché. Un vent violent et un sol pierreux,

infesté de Scorpions (_Buthus australis_), nous causent de grandes

difficultés pour l’installation de nos tentes que l’on ne sait

comment fixer solidement. On y parvient cependant, et, lorsque nous

avons procédé au repas, nous nous mettons en devoir d’explorer la

plaine, couverte de broussailles formées principalement de _Tamarix_,

de _Thymelæa_ et du _Retama Rætam_, qui occupe un vaste espace sur

la rive gauche de l’oued. Les captures d’insectes et de reptiles

y sont nombreuses et intéressantes, et la nuit seule nous ramène au

camp, sans les interrompre cependant, car elles se continuent sous

la tente même fort avant dans la soirée, les espèces nocturnes

ou crépusculaires étant attirées en foule par les lumières de

notre campement.

Les environs du Bir Arrach ne nous ayant offert qu’une flore presque

identique à celle des stations précédentes, nous ne citerons que :

_Dianthus serrulatus_ var. _grandiflorus_, _Neurada procumbens_,

_Nolletia chrysocomoides_, _Onopordon ambiguum_, _Dœmia cordata_,

_Arthratherum pungens_.

Quant à la faune de cette localité, elle est aussi sensiblement la

même que celle des points visités depuis Sfax ; nous y rencontrons

pourtant un jeune _Varanus arenarius_, ce géant des sauriens

terrestres du Nord de l’Afrique.

Pendant la nuit, un ouragan du nord-nord-ouest, d’une extrême

violence, menace à plusieurs reprises de renverser nos tentes ; mais

la température s’abaisse beaucoup moins qu’à l’Oued Bateha,

et le thermomètre minima ne marque pas au-dessous de + 11°,3, tandis

qu’à huit heures du matin le thermomètre frondé accuse + 18°,

degré très voisin de celui observé la veille à la même heure.

Le 20 avril, à neuf heures du matin, nous reprenons la direction

ouest-sud-ouest à travers un pays accidenté et couvert d’une

végétation assez abondante. Un grand nombre de constructions,

détruites jusqu’à fleur du sol et dont les débris encombrent

le terrain, révèlent l’existence d’une ville antique qui a dû

être importante. Un peu plus loin, nous apercevons, au sommet d’une

colline dénudée, un columbarium que je reconnais pour l’avoir

déjà visité et signalé en 1874. C’est le signe certain que

nous rejoignons la véritable route de Gafsa, dont nous nous étions

quelque peu écartés sur la droite. Après avoir côtoyé quelque

temps un oued peu important, mais conservant encore de l’eau dans

quelques redirs ombragés par de vieux Oliviers, des _Tamarix_ et

des _Pistacia Atlantica_, nous arrivons au puits connu sous le nom

de Bir Ali-ben-Halifa, auprès duquel nous faisons halte à l’ombre

d’Oliviers archiséculaires, témoins encore vivants de l’époque

où les Romains occupaient et cultivaient ce pays actuellement si

désolé. Ce puits est, comme tous les autres, d’origine romaine ;

sa profondeur est de 55 mètres ; l’eau qu’il fournit, de qualité

plus que médiocre, est à 23 degrés de température. Néanmoins,

on est très heureux de trouver cette ressource dans une contrée

où l’eau potable fait presque partout défaut.

A cette station, nous notons entre autres plantes : le _Rhanterium

suaveolens_, qui couvre entièrement une grande plaine, le _Pyrethrum

fuscatum_, l’_Amberboa Lippii_, le _Statice Thouini_, variété très

remarquable qui se distingue du type par la couleur blanc jaunâtre

de ses fleurs et par des proportions plus grandes. Cette plante,

que nous retrouverons sur beaucoup de points pendant notre voyage

dans le Sud, pourrait bien être une espèce distincte du _S. Thouini_.

Le _Pimelia Doumeti_ manque à cette station, dont la faune

entomologique ne diffère pas cependant de celle des stations voisines.

Nous noterons la rencontre d’un grand Aigle (_Aquila fulva ?_)

et du _Strix Aluco_. Cette dernière espèce d’oiseau est commune

à peu près partout en Tunisie, où elle est désignée par les

indigènes sous le nom de _Bouma_.

A partir du Bir Ali-ben-Halifa, point de rencontre de la route de

Gabès à Kairouan avec celle de Sfax à Gafsa, le pays devient

d’une extrême monotonie : une immense plaine à peine ondulée

s’étend jusqu’au pied du Djebel Madjouna. Revenant de Gafsa à

Sfax, en 1874, j’avais dû la traverser de nuit silencieusement et

y camper sans faire de feu, dans la crainte d’être attaqué par

les bandes pillardes des Hammema. Aujourd’hui, nous la parcourons

sans danger, mais nos spahis indigènes connaissant assez mal leur

route, nous avons la mauvaise chance de nous y égarer, et ce n’est

qu’à la nuit presque close que nous parvenons à découvrir

les redirs d’El-Aïa, après avoir exécuté plusieurs marches

et contremarches en différents sens. L’étape de cette journée

est la plus longue et la plus fatigante que nous ayons eu à faire

depuis Sfax ; aussi est-ce avec une satisfaction réelle que nous

voyons dresser nos tentes sur un terrain très abondamment pourvu

d’herbe et à proximité de réservoirs naturels contenant une eau

fraîche et de bonne qualité. El-Aïa, avec son bois de _Tamarix_

et ses frais herbages, nous paraît un véritable Éden au milieu

de ces solitudes. Il serait peut-être imprudent, toutefois, d’y

séjourner trop longtemps et sans prendre de précautions contre la

fièvre, toujours à craindre dans un bas-fond humide. Pendant la nuit,

en effet, la température descend à + 5°,5, et le lendemain matin

(21 avril), quand nous levons le camp à huit heures et demie, une

abondante rosée couvre encore de diamants et de perles les herbes

et les buissons de la plaine.

A peine sommes-nous en marche que l’un de nos spahis est

arrêté au passage par un magnifique serpent qui, surpris au pied

d’une touffe de _Tamarix_, se dresse en gonflant sa gorge et en

sifflant avec fureur. C’est un _Naja Haje_ (Bou-Ftira des Arabes,

Serpent-à-coiffe, Serpent-des-bateleurs, Vipère-des-pyramides),

espèce des plus dangereuses que nous avions un vif désir de

rencontrer, son existence n’étant encore que présumée dans cette

partie de la Tunisie. Cédant aux coups de cravache qui ne lui sont

pas ménagés et non moins effrayé que l’homme qui avait troublé

son repos, le reptile rentre prudemment dans le fourré ; mais,

traqué dans son repaire et cerné de tous côtés, il est forcé de

s’enfuir vers un autre buisson qu’il ne peut atteindre sans être

pris, en dépit de l’agilité qu’il déploie. Le grand nombre

d’insectes recueillis et la précieuse capture que nous venons de

faire augmentent nos regrets de quitter si promptement le campement

d’El-Aïa ; mais nos heures sont comptées, et la désagréable

expérience de la veille nous fait prudemment poursuivre notre route

vers l’Oued Leben dont nous n’atteindrons les bords que vers onze

heures du matin.

La station d’El-Aïa, relativement boisée par de nombreux et beaux

_Tamarix_, qui croissent vigoureusement grâce à l’abondance

d’eau douce que l’on y trouve, ne nous a offert cependant que

peu de plantes intéressantes, à part les suivantes : _Ammosperma

cinereum_, _Chlamydophora pubescens_, _Amberboa Lippii_, _Arnebia

decumbens_, _Asphodelus viscidulus_ (plante des déserts de l’Orient

qui manque à l’Algérie).

Les Gazelles se montrent abondamment dans ces parages, où les terriers

de Gerboises sont innombrables dans les terrains argilo-sableux. Parmi

les oiseaux, nous avons noté l’Œdicnème criard et plusieurs

espèces de Traquets. Sur les _Tamarix_ existent plusieurs insectes

communs à Biskra en Algérie. Les reptiles sont très nombreux

aux environs d’El-Aïa. Nous y avons capturé : _Agama inermis_,

_Acanthodactylus Boskianus_, _Tropidosaura Algira_ (espèce qui ne

passe pas pour désertique et qui se trouve à Montpellier et à

Cette), _Cœlopeltis insignitus_, entre El-Aïa et l’Oued Leben ;

mais la prise la plus intéressante, sans contredit, est celle

de notre magnifique _Naja Haje_. Dans les endroits marécageux se

montrent aussi de nombreuses Tortues d’eau (_Emys leprosa_).

A peu de distance des redirs d’El-Aïa, la contrée reprend son

caractère désertique ; le sol sableux n’est plus couvert que de

plantes sahariennes, la plupart hérissées d’épines (_Anthyllis

Numidica_, _A. tragacanthoides_), qui font les délices des chameaux ;

de nombreuses Gazelles effrayées fuient devant nous, et les oiseaux

du désert s’envolent à notre approche, tandis que chaque touffe

d’herbe sert de refuge à un ou deux sauriens. La brise fraîche

du matin a fait place à une atmosphère calme et suffocante qui

augmente le malaise que nous causent les rayons brûlants du soleil

dardés sur nos têtes. Nous traversons dans ces conditions le lit

de l’Oued Leben, très large en cet endroit, que nous laissons à

droite ainsi que le marabout désigné comme point de repère dans

notre itinéraire.

Lorsque nous atteignons le pied des premières collines gypseuses

qui se détachent de la base du Djebel Madjouna, notre attention est

attirée par un arbre de moyenne taille auquel je reconnais de loin

le facies particulier du Gommier (_Acacia tortilis_) ou Tahla dont la

recherche et la constatation avaient été le principal but de mon

voyage de 1874. A cette époque, je n’avais rencontré cet arbre

curieux qu’à environ 40 kilomètres plus au sud. Comme la première

fois, je constate son association avec le _Rhus oxyacanthoides_

(Damouk des Arabes) et le _Pistacia Atlantica_. Nous saluons avec

une véritable émotion cette vieille connaissance de dix ans qui

nous gratifie d’un peu d’ombre et, après lui avoir dérobé,

en dépit de ses dangereuses et cruelles épines, quelques rameaux

garnis de jeunes fruits, nous reprenons notre route dans la direction

d’un monticule escarpé que couronne le camp fortifié établi

par les troupes françaises. Chemin faisant, nous recueillons,

au milieu des débris de pierres, quelques silex préhistoriques,

qui me rappellent que déjà en 1874 j’avais rencontré des restes

analogues de l’âge de pierre sur un sol semblable, entre la Sebkha

Naïl et le Djebel Bou-Hedma.

Les baraquements du bordj se trouvent à une grande élévation

au-dessus de l’oued et la descente jusqu’au bord de celui-ci offre

de grandes difficultés pour les animaux ; aussi nous décidons-nous à

le franchir et à établir notre camp sur sa rive gauche à proximité

de l’eau et d’un terrain très herbeux où les mulets trouveront

une nourriture fraîche et abondante. Toutefois le passage du cours

d’eau ne s’effectue pas sans dangers, et ce n’est qu’après

une heure environ d’émotions causées par la chute dans l’oued

de plusieurs mules et chameaux, que nos tentes sont enfin dressées

sur un plateau argilo-sableux dominant plusieurs cascades dont l’eau

est beaucoup moins saumâtre que celle de la rivière chargée de sel

et de sulfate de chaux provenant des terrains environnants. Nous ne

devions pas moins en ressentir des effets purgatifs auxquels, durant

notre séjour, personne ne fut soustrait.

La nécessité de faire reposer le convoi après plusieurs jours

d’une marche fatigante, non moins que celle de mettre en ordre

et d’assurer la conservation des récoltes faites depuis Sfax,

nous détermine à demeurer le 22 avril au bord de l’Oued Leben

dont nous avons aussi le désir d’explorer les environs ; mais

un violent coup de siroco, sec et énervant, en couvrant tout de

sable et en nous causant un malaise général, rend ce séjour peu

agréable. Ce contretemps ne nous empêche pourtant pas de parcourir

les nombreux ravins dont le terrain est sillonné et de fouiller

avec soin les broussailles de _Tamarix_ ainsi que les massifs de

Roseaux servant de repaires à de nombreuses bandes de Sangliers

qui viennent pendant la nuit bouler jusqu’aux alentours de nos

tentes. Nous ne négligeons pas non plus d’explorer les collines

gypseuses qui s’élèvent à quelque distance de la rive gauche du

cours d’eau. De nombreuses captures d’insectes et des récoltes

de plantes intéressantes compensent du reste les désagréments de

notre séjour à cette station dénuée de ressources.

La flore y est presque uniformément saharienne et les collines basses

environnantes fournissent un certain nombre d’espèces que nous

n’avions pas encore rencontrées. De ce nombre est l’_Acacia

tortilis_ (Gommier), qui a fait son apparition par pieds isolés,

environ à un kilomètre avant d’arriver au camp établi par les

troupes françaises sur la rive droite de l’oued ; nous supposons

du reste qu’il ne franchit pas ce cours d’eau, car, tant dans

notre voyage de 1874 que dans celui-ci, nous ne l’avons jamais

vu sur la rive gauche. Ce curieux arbre serait donc limité dans

son habitat entre l’Oued Leben et l’Oued Baïech, tandis que

beaucoup d’autres plantes de cette région, entre autres le _Rhus

oxyacanthoides_, s’étendent bien en deçà ou au delà de ces deux

rivières, au nord et au sud.

La liste suivante, limitée aux espèces les plus intéressantes

récoltées à l’Oued Leben, donnera une idée du caractère

essentiellement saharien de cette station :

Adonis dentata Delile.

Lonchophora Capiomontiana DR.

Ammosperma teretifolium Boiss.

—— cinereum Hook.

Matthiola oxyceras DC. _var._ basiceras.

Helianthemum Tunetanum Coss. et Kral.

—— salicifolium Pers. _var._ sessiliflorum.

Silene setacea Viv.

Erodium glaucophyllum Ait.

—— arborescens Willd.

—— —— _var._ laciniatum.

Zygophyllum album Desf.

Fagonia Sinaica Boiss.

Astragalus tenuifolius Desf.

—— Kralikianus Coss. sp. nov.

Acacia tortilis Heyne.

Retama Rætam Webb.

Reaumuria vermiculata L.

Nitraria tridentata Desf.

Deverra chlorantha Coss. et DR.

Malabaila Numidica Coss., nouveau pour la Tunisie.

Pyrethrum fuscatum Willd.

Chlamydophora pubescens Coss. et DR.

Kœlpinia linearis Pall.

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.

Arnebia decumbens Coss. et Kral. _var._ macrocalyx.

Echium humile Desf.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Linaria laxiflora Desf.

Limoniastrum Guyonianum DR.

Plantago ovata Forsk.

Asphodelus viscidulus Boiss.

Les Sangliers, comme nous l’avons dit, sont particulièrement

abondants dans les fourrés de Roseaux qui encombrent le lit de

l’oued ; pendant la nuit, ils font des excursions aux alentours et

recherchent particulièrement les bulbes et les racines succulentes

de certaines plantes. Les Gazelles et les Gerboises n’y sont pas

moins communes.

L’_Œdicnemus crepitans_ habite les terrains sableux et les Gangas

plus particulièrement les lieux pierreux, tandis que de nombreux

Traquets de plusieurs espèces hantent les buissons et que les Pigeons

(Bizets) peuplent les hautes falaises à pic du bord de l’oued.

Le soir, à la lumière, nous avons pris plusieurs spécimens d’un

petit Hanneton (_Pachydema xanthochroa_), que j’ai découvert

en 1874, et quelques autres espèces intéressantes encore

indéterminées.

Les alentours et le lit même de l’oued sont spécialement

remarquables par un puissant gisement de sulfate de chaux (gypse)

qui offre les variétés de structure et de coloration les plus

diverses, depuis la Pierre-à-Jésus ou Fer-de-lance jusqu’aux

strates fibreuses, depuis le blanc le plus pur jusqu’au rouge le

plus intense. Ce gisement, qui constitue la plupart des collines

voisines de l’oued, paraît s’étendre tout autour des montagnes

environnantes qui forment les chaînes du Djebel Madjouna et du

Djebel Bou-Hedma. Il semble recouvrir ou renfermer les dépôts de

sel auxquels les eaux de cette rivière importante doivent la saveur

saline prononcée qui, sur une assez grande étendue de son parcours,

les rend très laxatives et presque impotables. Il existe pourtant

sur les bords de l’Oued Leben des affluents peu importants et des

sources qui donnent de l’eau douce ou à peu près douce.

Le 23 avril, à huit heures et demie du matin, nous levons le camp

pour nous diriger sur le Ksar El-Ahmar. La traversée de l’oued

ne s’opère pas avec moins de difficultés que l’avant-veille

et les mêmes accidents se renouvellent. Nous franchissons tout

d’abord des collines formées de couches de gypse alternant avec des

couches de grès, auxquelles succède une vaste plaine désertique

qui s’étend entre le Djebel Madjouna et le Djebel Madjoura. Nos

soldats du train, déjà parfaitement dressés à la prise des

insectes et des reptiles, se livrent, au milieu des broussailles de

_Zizyphus Lotus_ et d’_Anthyllis Numidica_, à une chasse active

qui est dignement couronnée par la capture d’un magnifique Waran

du désert (_Varanus arenarius_).

La plaine qui sépare l’Oued Leben du Ksar El-Ahmar n’offre que la

végétation monotone de la région désertique sableuse ; nous n’y

récoltons en conséquence qu’un petit nombre de plantes offrant de

l’intérêt et que pour la plupart nous retrouverons à peu près

partout dans les mêmes conditions d’habitat. Citons seulement :

_Notoceras Canariense_, _Reseda propinqua_, _Malva Ægyptia_,

_Fagonia Sinaica_, _Rhanterium suaveolens_ (beaucoup moins abondant

qu’aux environs du Bir Ali-ben-Halifa), _Atractylis citrina_,

_Centaurea contracta_, _Statice Thouini_ var., _Caroxylum articulatum_,

_Arthratherum obtusum_.

La faune devient également de plus en plus désertique. Parmi les

sauriens qui foisonnent dans les broussailles basses dont la plaine

est couverte, citons de nombreux _Agama inermis_, et le beau Waran, de

85 centimètres de longueur, déjà indiqué. Parmi les insectes nous

noterons : _Pimelia coronata_, _Hydrosis alata_, _Onitis furcatus_. Une

innombrable quantité de _Vanessa Cardui_, fraîchement éclos, donnent

lieu à ce curieux phénomène connu sous le nom de pluie de sang, dû

au liquide rouge répandu par la chrysalide au moment de l’éclosion.

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie · 第 2 / 14 段