parmi lesquelles je reconnais sans peine un grand édifice carré,
construit avec des blocs de gypse gris sillonnés par l’eau, que
j’ai déjà signalé dans mon rapport de 1874 ; enfin, vers une heure
du soir, après une marche rendue fatigante par la chaleur et le sable,
nous dressons nos tentes à côté du grand édifice romain du Ksar
El-Ahmar et des puits de 40 mètres de profondeur qui font de ce point
l’un des principaux lieux de campement des colonnes et des caravanes
traversant la plaine inhospitalière de la Madjoura. Nous constatons
avec grande satisfaction que l’eau qu’ils fournissent, indiquée
comme mauvaise par les renseignements qui nous avaient été donnés,
est au contraire aussi excellente qu’abondante, tandis que celle de
l’Oued Leben, signalée comme bonne, était à peine potable. Nous
aurons du reste plus d’une fois dans la suite l’occasion de relever
des faits semblables et nous attribuons la cause de ces erreurs,
commises de bonne foi, aux variations considérables que subit le
régime des sources, des rivières et des nappes d’eau souterraines
par suite de l’absence ou de l’abondance alternatives des pluies,
ce qui augmente ou diminue la salure des eaux du pays en raison de
l’activité plus ou moins grande de la dissolution du chlorure de
sodium que renferment les terrains qu’elles traversent.
Au point de vue de l’histoire naturelle, les environs du Ksar
El-Ahmar ne nous offrent que peu d’intérêt, mais en revanche
des vestiges nombreux d’anciens édifices, occupant un espace
considérable, ne laissent aucun doute sur l’importance de la cité
qui y existait au temps de l’occupation romaine. V. Guérin, dans son
beau voyage archéologique, n’ayant pas suivi cette route, ne donne
aucun renseignement sur le nom présumé de cette ville importante,
mais, bien que j’y fusse passé de nuit, mon rapport de 1874 signale
sur ce point, en le désignant comme poste militaire probable, un
grand édifice carré que nous regardons aujourd’hui comme ayant
été un temple détruit par le feu. Les colonnes encore debout, les
corniches, l’entablement et l’appareil en gros blocs taillés avec
soin attestent son origine romaine. A deux cents mètres environ de
ce monument se montrent distinctement les restes d’un amphithéâtre
de 55 mètres de diamètre intérieur, dont subsistent encore quelques
gradins et des chambres voûtées, probablement destinées à enfermer
les bêtes et les esclaves. Jusqu’à une assez grande distance, sur
tout ce terrain sablonneux, ce ne sont que vestiges de maisons, restes
d’édifices et débris innombrables de poteries. La configuration
du sol indique un ancien lit d’oued dans lequel on reconnaît
facilement les restes d’un barrage et ceux d’un vaste réservoir
destiné sans doute à emmagasiner une grande quantité d’eau en
vue des périodes de sécheresse. Tout en un mot révèle à Ksar
El-Ahmar l’existence ancienne d’un centre considérable et fait
supposer que ce pays, actuellement inculte, mais dont le sol est loin
d’être stérile, a joui autrefois d’une grande prospérité. Dans
la nuit, nous essuyons un violent ouragan qui nous fait croire à une
température très basse, bien que le thermomètre minima accuse 10
degrés, et dès le matin le campement est levé.
Abandonnant la direction de Gafsa, nous nous dirigeons à l’est
vers les hauteurs du Djebel Eddedj qui nous séparent de la plaine
du Tahla. Au passage de la première ligne de basses montagnes,
nous reconnaissons, dans les couches horizontales de grès qui en
forment l’ossature, les carrières auxquelles les Romains ont
emprunté les matériaux employés à la construction des grands
édifices de l’ancienne ville où existe actuellement le puits. Les
Gommiers recommencent à se montrer par pieds isolés et deviennent
de plus en plus abondants à mesure que nous pénétrons dans une
grande vallée limitée à l’est par des montagnes de moyenne
élévation. La chasse aux reptiles, qui se montrent abondants
autour des buissons, ralentit la marche du convoi ; j’en profite
pour gravir les flancs d’une montagne sur laquelle des arbres au
feuillage d’un vert particulier excitent de loin ma curiosité ;
j’y reconnais bientôt le _Pistacia Atlantica_ ; puis, me mettant
en devoir de rejoindre la colonne qui avait suivi le chemin frayé,
je me prends un instant à regretter ma fugue, la descente des
gradins, formés par une roche dolomitique dont les couches sont
redressées vers le sud, m’offrant de sérieuses difficultés. Chemin
faisant, je constate l’abondance de l’Alfa (_Stipa tenacissima_)
si répandu sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, et je passe
auprès de nombreuses femmes arabes occupées à la récolte de cette
précieuse plante textile. Bientôt après, nous nous engageons dans
les gorges accidentées de l’Oued Eddedj, et, descendant par un
sentier encombré de gros blocs de grès et de poudingues glissants,
nous arrivons, après une heure d’efforts pénibles et dangereux
de nos malheureux animaux, à un lieu de campement situé auprès
d’un passage à gué sur le torrent. L’eau, quoique légèrement
saumâtre, y est potable, abondante et vive ; elle est peuplée de
batraciens et de mollusques. Un petit plateau abrité, où l’on
voit encore les traces des tentes qui y ont été dressées, nous
invite à nous arrêter, et nous y établissons notre campement, ne
nous doutant pas que nous aurons à nous en repentir. Ample récolte
est faite des Mélanies, Mélanopsides et Hydrobies qui abondent dans
les eaux du torrent, ainsi que des batraciens et des insectes qui y
habitent. Le reste de la soirée est consacré à l’exploration
des hauteurs voisines et des rives de l’oued, dont la flore est
riche et intéressante ; nous sommes en plein dans la région des
Gommiers et nous nous félicitons d’avoir fait halte sur ce point,
mais, entre dix et onze heures du soir, alors que tout dort dans le
campement, hormis les chameliers qui, comme d’habitude, veillent
sur leurs animaux, un coup de feu nous réveille en sursaut, suivi
de l’imprécation « kelb » (chien) et d’un appel aux armes
accompagné des cris « arbis, arbis ». En un clin d’œil tout le
monde est sur pied, les armes à la main ; nous apprenons alors de
la bouche de l’un des chameliers, en termes pittoresques, « arbis
... djemel ... moi fousil ... fantasia besef ! », que des Arabes ayant
tenté d’enlever ses chameaux, il a tiré sur eux. La nuit étant
très noire, nous ne pouvons fouiller sans danger les alentours et,
après avoir fait rapprocher des tentes les chameaux et les mulets,
un spahi armé est mis en faction ; alors nous rentrons sous la tente,
ayant soin de garder nos fusils à portée de la main. Depuis une heure
environ le calme semble rétabli, lorsqu’un second coup de feu vient
encore jeter l’alarme, cette fois plus sérieusement, car, les mêmes
maraudeurs ayant tenté de couper la corde qui retient les mules du
train, Abd-er-Rahman, le spahi de faction, nous dit avoir tiré sur
l’une des formes blanches qu’il a distinguées ; il prétend
même avoir vu l’homme tomber, puis se relever et disparaître
derrière les rochers. Cette fois la situation devient véritablement
grave et nous nous tenons sérieusement en éveil, mais de ce moment,
minuit à peu près, jusqu’au jour, aucun incident, si ce n’est
un furieux coup de vent d’est, ne vient plus nous mettre en émoi.
Le lendemain matin, 25 avril, les investigations faites autour du
campement nous font découvrir, dans un couloir qui pénètre dans
la montagne, les empreintes sur le sable des pas d’une dizaine
d’hommes ; cependant aucune trace de sang ne nous révèle
que l’un d’eux ait été atteint gravement par le coup de feu
d’Abd-er-Rahman ; et pourtant, en arrivant à Gafsa, nous apprîmes
par divers rapports que l’Arabe sur lequel il avait fait feu était
mort peu de jours après, des suites de ses blessures, dans le village
de Sened auquel il appartenait. — Vers sept heures du matin, tandis
que nous examinons un groupe majestueux de Gommiers, situé dans le
fond de la vallée à un kilomètre environ de notre campement (le
tronc de plusieurs de ces arbres, dont la tête arrondie a pris un
grand développement, mesure 2m,75 de circonférence), nous sommes
croisés par une bande de dix Arabes armés et de mauvaise mine,
les uns à pied, les autres montés, se disant à la recherche de
chevaux qui leur auraient échappé : éconduits d’abord par les
hommes du campement et peu rassurés ensuite en nous voyant marcher
vers eux le fusil à la main, ils gagnent rapidement la montagne
et disparaissent dans le défilé de l’Oued Eddedj ; la tenue de
ces hommes et leur attitude, d’abord hardie, puis embarrassée, ne
nous laissent aucun doute sur leur identité avec les maraudeurs de
la nuit précédente, mais nous ne jugeons ni prudent ni opportun de
nous livrer à des investigations qui nous prendraient un temps plus
utilement employé à poursuivre notre route vers le Bou-Hedma où
nous avons hâte d’arriver. Cette aventure, bien que sans résultat
fâcheux pour nous, a l’avantage de nous montrer qu’il ne faut
jamais, en pays peu sûr, camper dans une gorge étroite et dominée
de tous côtés. En rassemblant mes souvenirs, je me rappelle en outre
que c’est justement au débouché de ce même ravin de l’Oued
Eddedj dans la plaine du Tahla et près du château de Guerraouch,
c’est-à-dire à quelques kilomètres plus bas, qu’en 1874 nous
avons failli être attaqués par les hommes des douars campés dans
la plaine, lesquels nous avaient pris pour un parti de Hammema se
disposant à venir les dévaliser. A cette époque le défilé de
l’Oued Eddedj était réputé comme fort dangereux et nous pouvons
encore aujourd’hui voir autour de notre campement les ruines
d’une sorte de retranchement, destiné sans doute à défendre ou
à intercepter le passage. Il existe également, sur la hauteur qui
domine le ravin à gauche, les vestiges d’un village détruit,
que j’ai explorés la veille au soir.
Ksar El-Ahmar est, nous l’avons déjà dit, séparé de l’Oued
Eddedj par un massif montagneux assez étroit dont les deux versants
sont reliés par une plaine élevée parsemée de gros bouquets de
_Tamarix_ et de touffes de _Pistacia Lentiscus_ et de _Zizyphus
Lotus_. Sur les flancs rocheux du contrefort du Djebel Eddedj se
montrent de nombreux _Pistacia Atlantica_ dont la teinte vert clair
contraste avec la couleur sombre des Genévriers ou glauque des autres
arbustes. Quelques Gommiers rabougris, mêlés à des Amandiers,
commencent à paraître dans certaines parties de la plaine, annonçant
l’approche de la véritable région du Tahla.
Près de l’Oued Eddedj, la flore devient plus riche, tant sur les
bords du cours d’eau que sur les pentes escarpées qui s’élèvent
à droite et à gauche du ravin.
Citons parmi les espèces récoltées :
Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.
Reseda Duriæana J. Gay.
Erodium arborescens Willd., très abondant.
Haplophyllum linifolium Adr. Juss.
Anthyllis tragacanthoides Desf.
Paronychia macrosepala Boiss.
Ferula Vesceritensis Coss.
Deverra scoparia Coss. et DR.
Nidorella triloba DC., du Maroc et du Sinaï ; n’a pas été
vu en Algérie.
Cladanthus Arabicus Cass.
Amberboa Lippii DC.
Amberboa crupinoides DC.
Atractylis prolifera Boiss. ?, variété, ou peut-être espèce,
à très grandes fleurs d’un facies particulier.
Catananche arenaria Coss. et DR.
Carduncellus eriocephalus Boiss.
Celsia laciniata Poir.
Apteranthes Gussoneana Mik.
Sideritis montana L.
Rumex vesicarius L.
Festuca tuberculosa Coss. et DR.
Pennisetum asperifolium Kunth.
Notochlæna Vellea Desv.
Dans la traversée de la plaine qui précède l’Oued Eddedj, nous
nous sommes emparés de deux exemplaires d’un magnifique saurien,
_Plestiodon Aldrovandi_, aux couleurs les plus brillantes. Les autres
reptiles capturés ou observés appartiennent tous aux espèces déjà
rencontrées les jours précédents.
De nombreux Traquets de deux espèces distinctes (l’une noire à
queue blanche, l’autre blanche à tête, ailes et queue noires) se
montrent dans le défilé, où les Huppes, qui y sont particulièrement
abondantes, font entendre leur cri, que l’on confondrait facilement
avec celui du Coucou.
Les eaux légèrement saumâtres de l’Oued Eddedj sont peuplées de
_Rana viridis_ et d’innombrables mollusques des genres _Melania_,
_Melanopsis_ et _Paludinella_ ou _Hydrobia_.
Enfin, parmi les insectes, nous avons trouvé trois ou quatre espèces
encore indéterminées.
Vers dix heures du matin, nous levons le camp, et, côtoyant la
base des montagnes dénudées qui relient le Djebel Eddedj au
Djebel Bou-Hedma, nous descendons dans la plaine du Tahla où nous
attirent de nombreux et importants groupes de Gommiers, restes
de l’ancienne forêt retrouvée par moi en 1874. Je constate,
non sans regret, que le nombre des arbres a sensiblement diminué
malgré l’interdiction de les couper. Comme à mon premier voyage
dans ce pays, notre apparition est annoncée de douar en douar par
des colonnes de poussière, tourbillons factices qui sont un indice
de défiance de la part des indigènes. Le sol pierreux, argileux et
aride des coteaux ne nous offre d’abord qu’une flore peu variée,
mais à mesure que nous descendons dans la plaine, quelques plantes
nettement sahariennes, telles que _Farsetia Ægyptiaca_, _Marrubium
deserti_, accompagnent ou remplacent d’autres espèces que nous
avons toujours rencontrées jusque-là.
Les Gommiers (_Acacia tortilis_), dont nous avons déjà vu de
magnifiques sujets au bord même de l’Oued Eddedj, deviennent
beaucoup plus nombreux, formant parfois des fourrés où il est
difficile de pénétrer et qui sont parsemés de vieux arbres, débris
de la forêt qui devait jadis couvrir cette vaste plaine. Ils sont
souvent mêlés aux buissons non moins impénétrables du _Rhus
oxyacanthoides_ (Damouk).
A une heure et demie nous faisons halte pour déjeuner à l’ombre
d’un gros Gommier, puis reprenant notre route à travers cette
longue plaine uniforme, nous établissons notre campement, à cinq
heures et demie du soir, au pied des montagnes de Bou-Hedma, non loin
d’un groupe de Dattiers, reste d’anciens jardins abandonnés,
indiquant de loin la place de deux sources d’une eau fraîche,
relativement abondante et peuplée de _Bythinies_, de _Paludinelles_ et
de _Paludestrines_. Le contraste de ces eaux vives avec celles plus ou
moins salées ou sulfureuses auxquelles nous avons dû nous habituer,
et la situation de notre campement d’où la vue domine toute la
plaine couverte par les têtes arrondies des Gommiers et s’étend
jusqu’à la nappe argentée de la Sebkha Naïl qui la limite à
l’est, font de ce point un lieu relativement enchanteur et nous
confirment dans notre intention d’y consacrer plusieurs jours. Du
reste les gorges et la montagne de Bou-Hedma, signalées lors de ma
première visite en 1874 par la découverte de quelques plantes très
intéressantes et d’un _Helix_ (_H. Doumeti_ Bourg.), nouveau alors,
mais retrouvé par nous en 1883 et 1884 sur un grand nombre de points
de la Régence, étaient spécialement désignées à notre attention.
Le 26 avril, nous consacrons la matinée à l’exploration des
environs immédiats du campement et des sources, où il est fait
ample récolte de plantes, de mollusques, de reptiles, auxquels
il faut ajouter quelques mammifères qui se montrent à nous pour
la première fois. Nous constatons la nature calcaire des eaux par
des tufs récents remplis de débris de végétaux et de mollusques
identiques à ceux qui y vivent actuellement.
Dans l’après-midi, nous nous dirigeons vers l’Oued Cherchara, et,
remontant son cours, nous nous engageons dans les gorges d’aspect
sauvage et étrange qui s’enfoncent au pied de l’amphithéâtre
formé par l’écroulement de la masse gypseuse du Bou-Hedma. Un
couloir étroit livre seul passage à un cours d’eau fortement
salé qui se perd à quelques kilomètres plus loin dans la vaste
dépression sans issue qui forme l’importante Sebkha Naïl.
L’entrée du cirque de Bou-Hedma est fermée par une muraille
naturelle de roches peu épaisses dont les couches plongent
verticalement. Une ouverture en forme de fenêtre a été pratiquée
dans la roche et d’importants vestiges de constructions et
d’aqueduc romains existent encore sur la rive droite du ruisseau qui
sort d’un vaste marais couvert de roseaux, repaire de nombreuses
troupes de Sangliers. Le centre du cirque est occupé par une
succession de terrasses, dont l’ensemble forme une véritable
montagne terminée par une crête dominant à pic le ravin profond
qui la sépare du reste du massif. C’est le fait d’un écroulement
qui a produit un chaos des plus étranges au milieu duquel les bancs
de calcaire dolomitique, de grès et de gypse se sont enchevêtrés et
produisent, en se désagrégeant, les amas de sables et d’argiles de
différentes couleurs qui forment des terrasses échelonnées. Le sel
se montre un peu partout entre les couches de gypse mises à nu par
les érosions dues aux pluies torrentielles. Tout autour se dressent
brusquement jusqu’à une hauteur considérable les parois du cirque,
laissant voir, en place et dans une position presque horizontale,
les mêmes strates qui sont verticales dans la montagne centrale ;
il résulte de cette disposition des roches un site de l’aspect le
plus étrange.
Les gorges et le cirque offrent l’image de la désolation ; c’est
un paysage dans lequel tout est sévère et de plus en plus lugubre
à mesure que l’on s’enfonce dans les méandres du ravin ; on se
figure être à l’entrée de l’enfer décrit par l’imagination
féconde du Dante. La flore du ravin est celle des terrains salés ;
les _Tamarix_, les _Statice_, les Salsolacées, etc., y règnent en
maîtres et contribuent par leur feuillage grisâtre à augmenter la
tristesse de cette solitude qui demanderait à être explorée plus
à fond que ne nous permet de le faire le long parcours que nous
avons encore à accomplir avant d’arriver à Gafsa.
Malgré le désir que nous avons de pénétrer plus avant dans ces
gorges mystérieuses dont nous cherchons vainement l’extrémité,
nous devons songer à la retraite, que nous effectuons en gravissant la
montagne intérieure et en descendant ensuite de terrasse en terrasse
jusqu’à l’entrée de la gorge. Ce trajet a l’avantage de nous
faire constater la succession des zones végétales, depuis la flore
monticole jusqu’à celle des terrains salés du fond du ravin.
Nous citerons, entre autres plantes récoltées sur les pentes et
dans le ravin de Bou Hedma :
Farsetia Ægyptiaca Turr.
Reseda stricta Pers.
Erodium arborescens Willd.
—— glaucophyllum Ait.
Zygophyllum album Desf.
Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.
Acacia tortilis Hayne.
Reaumuria vermiculata L.
Senecio coronopifolius Desf.
—— Decaisnii DC.
Pulicaria Arabica Cass. _var._ longifolia.
Nidorella triloba DC.
Pyrethrum macrocephalum Coss. et DR., trouvé par la Mission de
1883 à Sidi-el-Hani.
Rhanterium suaveolens Desf.
Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
Calendula stellata Lov. _var._ hymenocarpa Coss.
Atractylis citrina Coss. et Kral.
—— prolifera Boiss., même variété qu’à l’Oued Eddedj.
Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral., abondant.
Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.
Microrhynchus nudicaulis Cass.
Coris Monspeliensis L.
Limoniastrum Guyonianum DR.
Statice globulariæfolia Desf.
—— pruinosa L.
Caroxylon tetragonum Moq.-Tand.
Atriplex mollis Desf.
Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.
Rumex vesicarius L.
Euphorbia Bivonæ Steud.
—— glebulosa Coss. et DR.
Juncus maritimus Lmk.
Arthratherum ciliatum Nees.
Digitaria commutata Schult.
Sur les Gommiers morts, on trouve plusieurs espèces d’insectes
intéressantes, entre autres un Bupreste qui vient d’être décrit
par M. Mayet sous le nom d’_Acmæodera Acaciæ_. Au Bou-Hedma
même, on rencontre un _Melasoma_ non décrit, voisin des _Ocnera_,
et rapporté déjà de Gafsa par MM. Sédillot et Léveillé en
1883. Un _Opatrum_ trouvé en grande abondance au campement de la
Source des Palmiers (Aïn Cherchara) paraît aussi être nouveau.
La particularité la plus intéressante du Djebel Bou-Hedma nous
paraît être le cataclysme qui y a mis à nu, sur une hauteur
de cinq à six cents mètres, les innombrables strates de gypses
diversement colorés, de calcaires, de dolomies et de grès,
qui forment l’ossature de la montagne. Surpris d’abord par
l’étrangeté de ces escarpements abrupts, bariolés de gris,
de blanc, de jaune et de rougeâtre, l’observateur ne tarde
pas à y voir le résultat d’un effondrement et le glissement
d’une grande partie de la montagne, sans doute précédemment de
forme arrondie. Cette énorme masse détachée forme actuellement
au milieu du cirque une véritable montagne circonscrite par un
profond ravin circulaire servant de lit à un torrent dont les deux
branches viennent se réunir à l’entrée de la gorge ; celle-ci
est barrée par un grand rocher peu épais, simulant une muraille,
et qui n’est autre qu’un lambeau de strate planté verticalement
en travers de l’ouverture. A gauche, derrière ce rocher, un assez
vaste marais, incessamment comblé par les débris de la montagne,
laisse échapper des eaux sulfureuses et salées, parfois chargées
d’oxyde de fer. Le lit du bras droit du torrent est formé de
couches gypseuses assises horizontalement les unes sur les autres en
manière de marches d’escalier ; des traces de sel gemme se montrent
sur plusieurs points parmi ces couches dont la surface est plus ou
moins couverte d’efflorescences salines. Tandis que les pentes de
la montagne centrale présentent des amas de sable alternativement
gypseux, dolomitique ou siliceux, et que le sommet est couvert de
débris de grès, les falaises abruptes qui forment le cirque montrent
la superposition normale des couches ; d’abord les strates peu
épaisses, mais multiples des gypses de diverses couleurs, puis celles
plus puissantes des calcaires et des dolomies, et en dernier lieu les
grès qui couronnent le tout. Le nouvel examen que j’ai fait de la
disposition de ces couches dans les diverses parties de ce curieux
massif m’a pleinement confirmé dans l’hypothèse que j’avais
émise dès 1874, à savoir que c’est par la dissolution de masses
importantes de sel gemme situées au-dessous des strates peu épaisses
et friables de gypse qu’ont dû se produire l’effondrement de ces
couches et le glissement d’une portion de la montagne dans le cirque.
Les journées du 26 et du 27 avril fournissent, outre les
espèces trouvées le 25, de nombreux _Pimelia Tunetana_ Fairm.,
espèce décrite d’après les exemplaires que j’ai rapportés
en 1874. Signalons enfin, dans les Orthoptères, une excessive
abondance de l’_Eugaster Guyonii_, curieuse espèce qui se trouve
principalement dans les endroits pierreux.
En malacologie, nous devons mentionner, dans les eaux douces d’Aïn
Cherchara, la présence d’un _Paludinella_ ou _Hydrobia_ et d’un
_Physa_, et, sur les buissons et les parties rocheuses, l’_Helix
Doumeti_ déjà indiqué.
Bien que par suite du mauvais temps (pluie froide) que nous avons subi,
les reptiles se soient montrés rares au Bou-Hedma, nous avons à
citer, outre un Geckotien nouveau pour la Tunisie (_Tropidocalotes
Tripolitanus_), pris sous une pierre, une Couleuvre très rare
(_Cœlopeltis productus_) et un _Psammophis sibilans_. La première
de ces espèces, décrite par Paul Gervais sur deux exemplaires de
Biskra, n’avait plus été retrouvée en Barbarie, mais avait été
signalée aussi en Égypte.
Les mammifères paraissent nombreux dans ces parages ; le Sanglier
habite les gorges ; on y rencontre des traces d’Hyènes et de
Chacals, et nous avons été intrigués par celles d’un petit
félin dans le haut de la gorge de l’Oued Cherchara. Le Gundi
(_Ctenodactylus Gundi_), appartenant à un genre voisin des Marmottes,
dont nous tuons deux individus, est très abondant dans les rochers ;
enfin nous y faisons la capture d’un intéressant insectivore à
trompe, le _Macroscelides Rozeti_.
En ornithologie, nous signalerons des Aigles (_Aquila fulva_, sans
doute) et d’autres rapaces qui n’y sont pas moins abondants que
les Perdrix (_Perdix Gambra_), divers Traquets et des Tourterelles.