De loin en loin, la route est jalonnée par des ruines romaines

parmi lesquelles je reconnais sans peine un grand édifice carré,

construit avec des blocs de gypse gris sillonnés par l’eau, que

j’ai déjà signalé dans mon rapport de 1874 ; enfin, vers une heure

du soir, après une marche rendue fatigante par la chaleur et le sable,

nous dressons nos tentes à côté du grand édifice romain du Ksar

El-Ahmar et des puits de 40 mètres de profondeur qui font de ce point

l’un des principaux lieux de campement des colonnes et des caravanes

traversant la plaine inhospitalière de la Madjoura. Nous constatons

avec grande satisfaction que l’eau qu’ils fournissent, indiquée

comme mauvaise par les renseignements qui nous avaient été donnés,

est au contraire aussi excellente qu’abondante, tandis que celle de

l’Oued Leben, signalée comme bonne, était à peine potable. Nous

aurons du reste plus d’une fois dans la suite l’occasion de relever

des faits semblables et nous attribuons la cause de ces erreurs,

commises de bonne foi, aux variations considérables que subit le

régime des sources, des rivières et des nappes d’eau souterraines

par suite de l’absence ou de l’abondance alternatives des pluies,

ce qui augmente ou diminue la salure des eaux du pays en raison de

l’activité plus ou moins grande de la dissolution du chlorure de

sodium que renferment les terrains qu’elles traversent.

Au point de vue de l’histoire naturelle, les environs du Ksar

El-Ahmar ne nous offrent que peu d’intérêt, mais en revanche

des vestiges nombreux d’anciens édifices, occupant un espace

considérable, ne laissent aucun doute sur l’importance de la cité

qui y existait au temps de l’occupation romaine. V. Guérin, dans son

beau voyage archéologique, n’ayant pas suivi cette route, ne donne

aucun renseignement sur le nom présumé de cette ville importante,

mais, bien que j’y fusse passé de nuit, mon rapport de 1874 signale

sur ce point, en le désignant comme poste militaire probable, un

grand édifice carré que nous regardons aujourd’hui comme ayant

été un temple détruit par le feu. Les colonnes encore debout, les

corniches, l’entablement et l’appareil en gros blocs taillés avec

soin attestent son origine romaine. A deux cents mètres environ de

ce monument se montrent distinctement les restes d’un amphithéâtre

de 55 mètres de diamètre intérieur, dont subsistent encore quelques

gradins et des chambres voûtées, probablement destinées à enfermer

les bêtes et les esclaves. Jusqu’à une assez grande distance, sur

tout ce terrain sablonneux, ce ne sont que vestiges de maisons, restes

d’édifices et débris innombrables de poteries. La configuration

du sol indique un ancien lit d’oued dans lequel on reconnaît

facilement les restes d’un barrage et ceux d’un vaste réservoir

destiné sans doute à emmagasiner une grande quantité d’eau en

vue des périodes de sécheresse. Tout en un mot révèle à Ksar

El-Ahmar l’existence ancienne d’un centre considérable et fait

supposer que ce pays, actuellement inculte, mais dont le sol est loin

d’être stérile, a joui autrefois d’une grande prospérité. Dans

la nuit, nous essuyons un violent ouragan qui nous fait croire à une

température très basse, bien que le thermomètre minima accuse 10

degrés, et dès le matin le campement est levé.

Abandonnant la direction de Gafsa, nous nous dirigeons à l’est

vers les hauteurs du Djebel Eddedj qui nous séparent de la plaine

du Tahla. Au passage de la première ligne de basses montagnes,

nous reconnaissons, dans les couches horizontales de grès qui en

forment l’ossature, les carrières auxquelles les Romains ont

emprunté les matériaux employés à la construction des grands

édifices de l’ancienne ville où existe actuellement le puits. Les

Gommiers recommencent à se montrer par pieds isolés et deviennent

de plus en plus abondants à mesure que nous pénétrons dans une

grande vallée limitée à l’est par des montagnes de moyenne

élévation. La chasse aux reptiles, qui se montrent abondants

autour des buissons, ralentit la marche du convoi ; j’en profite

pour gravir les flancs d’une montagne sur laquelle des arbres au

feuillage d’un vert particulier excitent de loin ma curiosité ;

j’y reconnais bientôt le _Pistacia Atlantica_ ; puis, me mettant

en devoir de rejoindre la colonne qui avait suivi le chemin frayé,

je me prends un instant à regretter ma fugue, la descente des

gradins, formés par une roche dolomitique dont les couches sont

redressées vers le sud, m’offrant de sérieuses difficultés. Chemin

faisant, je constate l’abondance de l’Alfa (_Stipa tenacissima_)

si répandu sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, et je passe

auprès de nombreuses femmes arabes occupées à la récolte de cette

précieuse plante textile. Bientôt après, nous nous engageons dans

les gorges accidentées de l’Oued Eddedj, et, descendant par un

sentier encombré de gros blocs de grès et de poudingues glissants,

nous arrivons, après une heure d’efforts pénibles et dangereux

de nos malheureux animaux, à un lieu de campement situé auprès

d’un passage à gué sur le torrent. L’eau, quoique légèrement

saumâtre, y est potable, abondante et vive ; elle est peuplée de

batraciens et de mollusques. Un petit plateau abrité, où l’on

voit encore les traces des tentes qui y ont été dressées, nous

invite à nous arrêter, et nous y établissons notre campement, ne

nous doutant pas que nous aurons à nous en repentir. Ample récolte

est faite des Mélanies, Mélanopsides et Hydrobies qui abondent dans

les eaux du torrent, ainsi que des batraciens et des insectes qui y

habitent. Le reste de la soirée est consacré à l’exploration

des hauteurs voisines et des rives de l’oued, dont la flore est

riche et intéressante ; nous sommes en plein dans la région des

Gommiers et nous nous félicitons d’avoir fait halte sur ce point,

mais, entre dix et onze heures du soir, alors que tout dort dans le

campement, hormis les chameliers qui, comme d’habitude, veillent

sur leurs animaux, un coup de feu nous réveille en sursaut, suivi

de l’imprécation « kelb » (chien) et d’un appel aux armes

accompagné des cris « arbis, arbis ». En un clin d’œil tout le

monde est sur pied, les armes à la main ; nous apprenons alors de

la bouche de l’un des chameliers, en termes pittoresques, « arbis

... djemel ... moi fousil ... fantasia besef ! », que des Arabes ayant

tenté d’enlever ses chameaux, il a tiré sur eux. La nuit étant

très noire, nous ne pouvons fouiller sans danger les alentours et,

après avoir fait rapprocher des tentes les chameaux et les mulets,

un spahi armé est mis en faction ; alors nous rentrons sous la tente,

ayant soin de garder nos fusils à portée de la main. Depuis une heure

environ le calme semble rétabli, lorsqu’un second coup de feu vient

encore jeter l’alarme, cette fois plus sérieusement, car, les mêmes

maraudeurs ayant tenté de couper la corde qui retient les mules du

train, Abd-er-Rahman, le spahi de faction, nous dit avoir tiré sur

l’une des formes blanches qu’il a distinguées ; il prétend

même avoir vu l’homme tomber, puis se relever et disparaître

derrière les rochers. Cette fois la situation devient véritablement

grave et nous nous tenons sérieusement en éveil, mais de ce moment,

minuit à peu près, jusqu’au jour, aucun incident, si ce n’est

un furieux coup de vent d’est, ne vient plus nous mettre en émoi.

Le lendemain matin, 25 avril, les investigations faites autour du

campement nous font découvrir, dans un couloir qui pénètre dans

la montagne, les empreintes sur le sable des pas d’une dizaine

d’hommes ; cependant aucune trace de sang ne nous révèle

que l’un d’eux ait été atteint gravement par le coup de feu

d’Abd-er-Rahman ; et pourtant, en arrivant à Gafsa, nous apprîmes

par divers rapports que l’Arabe sur lequel il avait fait feu était

mort peu de jours après, des suites de ses blessures, dans le village

de Sened auquel il appartenait. — Vers sept heures du matin, tandis

que nous examinons un groupe majestueux de Gommiers, situé dans le

fond de la vallée à un kilomètre environ de notre campement (le

tronc de plusieurs de ces arbres, dont la tête arrondie a pris un

grand développement, mesure 2m,75 de circonférence), nous sommes

croisés par une bande de dix Arabes armés et de mauvaise mine,

les uns à pied, les autres montés, se disant à la recherche de

chevaux qui leur auraient échappé : éconduits d’abord par les

hommes du campement et peu rassurés ensuite en nous voyant marcher

vers eux le fusil à la main, ils gagnent rapidement la montagne

et disparaissent dans le défilé de l’Oued Eddedj ; la tenue de

ces hommes et leur attitude, d’abord hardie, puis embarrassée, ne

nous laissent aucun doute sur leur identité avec les maraudeurs de

la nuit précédente, mais nous ne jugeons ni prudent ni opportun de

nous livrer à des investigations qui nous prendraient un temps plus

utilement employé à poursuivre notre route vers le Bou-Hedma où

nous avons hâte d’arriver. Cette aventure, bien que sans résultat

fâcheux pour nous, a l’avantage de nous montrer qu’il ne faut

jamais, en pays peu sûr, camper dans une gorge étroite et dominée

de tous côtés. En rassemblant mes souvenirs, je me rappelle en outre

que c’est justement au débouché de ce même ravin de l’Oued

Eddedj dans la plaine du Tahla et près du château de Guerraouch,

c’est-à-dire à quelques kilomètres plus bas, qu’en 1874 nous

avons failli être attaqués par les hommes des douars campés dans

la plaine, lesquels nous avaient pris pour un parti de Hammema se

disposant à venir les dévaliser. A cette époque le défilé de

l’Oued Eddedj était réputé comme fort dangereux et nous pouvons

encore aujourd’hui voir autour de notre campement les ruines

d’une sorte de retranchement, destiné sans doute à défendre ou

à intercepter le passage. Il existe également, sur la hauteur qui

domine le ravin à gauche, les vestiges d’un village détruit,

que j’ai explorés la veille au soir.

Ksar El-Ahmar est, nous l’avons déjà dit, séparé de l’Oued

Eddedj par un massif montagneux assez étroit dont les deux versants

sont reliés par une plaine élevée parsemée de gros bouquets de

_Tamarix_ et de touffes de _Pistacia Lentiscus_ et de _Zizyphus

Lotus_. Sur les flancs rocheux du contrefort du Djebel Eddedj se

montrent de nombreux _Pistacia Atlantica_ dont la teinte vert clair

contraste avec la couleur sombre des Genévriers ou glauque des autres

arbustes. Quelques Gommiers rabougris, mêlés à des Amandiers,

commencent à paraître dans certaines parties de la plaine, annonçant

l’approche de la véritable région du Tahla.

Près de l’Oued Eddedj, la flore devient plus riche, tant sur les

bords du cours d’eau que sur les pentes escarpées qui s’élèvent

à droite et à gauche du ravin.

Citons parmi les espèces récoltées :

Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.

Reseda Duriæana J. Gay.

Erodium arborescens Willd., très abondant.

Haplophyllum linifolium Adr. Juss.

Anthyllis tragacanthoides Desf.

Paronychia macrosepala Boiss.

Ferula Vesceritensis Coss.

Deverra scoparia Coss. et DR.

Nidorella triloba DC., du Maroc et du Sinaï ; n’a pas été

vu en Algérie.

Cladanthus Arabicus Cass.

Amberboa Lippii DC.

Amberboa crupinoides DC.

Atractylis prolifera Boiss. ?, variété, ou peut-être espèce,

à très grandes fleurs d’un facies particulier.

Catananche arenaria Coss. et DR.

Carduncellus eriocephalus Boiss.

Celsia laciniata Poir.

Apteranthes Gussoneana Mik.

Sideritis montana L.

Rumex vesicarius L.

Festuca tuberculosa Coss. et DR.

Pennisetum asperifolium Kunth.

Notochlæna Vellea Desv.

Dans la traversée de la plaine qui précède l’Oued Eddedj, nous

nous sommes emparés de deux exemplaires d’un magnifique saurien,

_Plestiodon Aldrovandi_, aux couleurs les plus brillantes. Les autres

reptiles capturés ou observés appartiennent tous aux espèces déjà

rencontrées les jours précédents.

De nombreux Traquets de deux espèces distinctes (l’une noire à

queue blanche, l’autre blanche à tête, ailes et queue noires) se

montrent dans le défilé, où les Huppes, qui y sont particulièrement

abondantes, font entendre leur cri, que l’on confondrait facilement

avec celui du Coucou.

Les eaux légèrement saumâtres de l’Oued Eddedj sont peuplées de

_Rana viridis_ et d’innombrables mollusques des genres _Melania_,

_Melanopsis_ et _Paludinella_ ou _Hydrobia_.

Enfin, parmi les insectes, nous avons trouvé trois ou quatre espèces

encore indéterminées.

Vers dix heures du matin, nous levons le camp, et, côtoyant la

base des montagnes dénudées qui relient le Djebel Eddedj au

Djebel Bou-Hedma, nous descendons dans la plaine du Tahla où nous

attirent de nombreux et importants groupes de Gommiers, restes

de l’ancienne forêt retrouvée par moi en 1874. Je constate,

non sans regret, que le nombre des arbres a sensiblement diminué

malgré l’interdiction de les couper. Comme à mon premier voyage

dans ce pays, notre apparition est annoncée de douar en douar par

des colonnes de poussière, tourbillons factices qui sont un indice

de défiance de la part des indigènes. Le sol pierreux, argileux et

aride des coteaux ne nous offre d’abord qu’une flore peu variée,

mais à mesure que nous descendons dans la plaine, quelques plantes

nettement sahariennes, telles que _Farsetia Ægyptiaca_, _Marrubium

deserti_, accompagnent ou remplacent d’autres espèces que nous

avons toujours rencontrées jusque-là.

Les Gommiers (_Acacia tortilis_), dont nous avons déjà vu de

magnifiques sujets au bord même de l’Oued Eddedj, deviennent

beaucoup plus nombreux, formant parfois des fourrés où il est

difficile de pénétrer et qui sont parsemés de vieux arbres, débris

de la forêt qui devait jadis couvrir cette vaste plaine. Ils sont

souvent mêlés aux buissons non moins impénétrables du _Rhus

oxyacanthoides_ (Damouk).

A une heure et demie nous faisons halte pour déjeuner à l’ombre

d’un gros Gommier, puis reprenant notre route à travers cette

longue plaine uniforme, nous établissons notre campement, à cinq

heures et demie du soir, au pied des montagnes de Bou-Hedma, non loin

d’un groupe de Dattiers, reste d’anciens jardins abandonnés,

indiquant de loin la place de deux sources d’une eau fraîche,

relativement abondante et peuplée de _Bythinies_, de _Paludinelles_ et

de _Paludestrines_. Le contraste de ces eaux vives avec celles plus ou

moins salées ou sulfureuses auxquelles nous avons dû nous habituer,

et la situation de notre campement d’où la vue domine toute la

plaine couverte par les têtes arrondies des Gommiers et s’étend

jusqu’à la nappe argentée de la Sebkha Naïl qui la limite à

l’est, font de ce point un lieu relativement enchanteur et nous

confirment dans notre intention d’y consacrer plusieurs jours. Du

reste les gorges et la montagne de Bou-Hedma, signalées lors de ma

première visite en 1874 par la découverte de quelques plantes très

intéressantes et d’un _Helix_ (_H. Doumeti_ Bourg.), nouveau alors,

mais retrouvé par nous en 1883 et 1884 sur un grand nombre de points

de la Régence, étaient spécialement désignées à notre attention.

Le 26 avril, nous consacrons la matinée à l’exploration des

environs immédiats du campement et des sources, où il est fait

ample récolte de plantes, de mollusques, de reptiles, auxquels

il faut ajouter quelques mammifères qui se montrent à nous pour

la première fois. Nous constatons la nature calcaire des eaux par

des tufs récents remplis de débris de végétaux et de mollusques

identiques à ceux qui y vivent actuellement.

Dans l’après-midi, nous nous dirigeons vers l’Oued Cherchara, et,

remontant son cours, nous nous engageons dans les gorges d’aspect

sauvage et étrange qui s’enfoncent au pied de l’amphithéâtre

formé par l’écroulement de la masse gypseuse du Bou-Hedma. Un

couloir étroit livre seul passage à un cours d’eau fortement

salé qui se perd à quelques kilomètres plus loin dans la vaste

dépression sans issue qui forme l’importante Sebkha Naïl.

L’entrée du cirque de Bou-Hedma est fermée par une muraille

naturelle de roches peu épaisses dont les couches plongent

verticalement. Une ouverture en forme de fenêtre a été pratiquée

dans la roche et d’importants vestiges de constructions et

d’aqueduc romains existent encore sur la rive droite du ruisseau qui

sort d’un vaste marais couvert de roseaux, repaire de nombreuses

troupes de Sangliers. Le centre du cirque est occupé par une

succession de terrasses, dont l’ensemble forme une véritable

montagne terminée par une crête dominant à pic le ravin profond

qui la sépare du reste du massif. C’est le fait d’un écroulement

qui a produit un chaos des plus étranges au milieu duquel les bancs

de calcaire dolomitique, de grès et de gypse se sont enchevêtrés et

produisent, en se désagrégeant, les amas de sables et d’argiles de

différentes couleurs qui forment des terrasses échelonnées. Le sel

se montre un peu partout entre les couches de gypse mises à nu par

les érosions dues aux pluies torrentielles. Tout autour se dressent

brusquement jusqu’à une hauteur considérable les parois du cirque,

laissant voir, en place et dans une position presque horizontale,

les mêmes strates qui sont verticales dans la montagne centrale ;

il résulte de cette disposition des roches un site de l’aspect le

plus étrange.

Les gorges et le cirque offrent l’image de la désolation ; c’est

un paysage dans lequel tout est sévère et de plus en plus lugubre

à mesure que l’on s’enfonce dans les méandres du ravin ; on se

figure être à l’entrée de l’enfer décrit par l’imagination

féconde du Dante. La flore du ravin est celle des terrains salés ;

les _Tamarix_, les _Statice_, les Salsolacées, etc., y règnent en

maîtres et contribuent par leur feuillage grisâtre à augmenter la

tristesse de cette solitude qui demanderait à être explorée plus

à fond que ne nous permet de le faire le long parcours que nous

avons encore à accomplir avant d’arriver à Gafsa.

Malgré le désir que nous avons de pénétrer plus avant dans ces

gorges mystérieuses dont nous cherchons vainement l’extrémité,

nous devons songer à la retraite, que nous effectuons en gravissant la

montagne intérieure et en descendant ensuite de terrasse en terrasse

jusqu’à l’entrée de la gorge. Ce trajet a l’avantage de nous

faire constater la succession des zones végétales, depuis la flore

monticole jusqu’à celle des terrains salés du fond du ravin.

Nous citerons, entre autres plantes récoltées sur les pentes et

dans le ravin de Bou Hedma :

Farsetia Ægyptiaca Turr.

Reseda stricta Pers.

Erodium arborescens Willd.

—— glaucophyllum Ait.

Zygophyllum album Desf.

Rhus oxyacanthoides Dum.-Cours.

Acacia tortilis Hayne.

Reaumuria vermiculata L.

Senecio coronopifolius Desf.

—— Decaisnii DC.

Pulicaria Arabica Cass. _var._ longifolia.

Nidorella triloba DC.

Pyrethrum macrocephalum Coss. et DR., trouvé par la Mission de

1883 à Sidi-el-Hani.

Rhanterium suaveolens Desf.

Asteriscus pygmæus Coss. et DR.

Calendula stellata Lov. _var._ hymenocarpa Coss.

Atractylis citrina Coss. et Kral.

—— prolifera Boiss., même variété qu’à l’Oued Eddedj.

Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral., abondant.

Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.

Microrhynchus nudicaulis Cass.

Coris Monspeliensis L.

Limoniastrum Guyonianum DR.

Statice globulariæfolia Desf.

—— pruinosa L.

Caroxylon tetragonum Moq.-Tand.

Atriplex mollis Desf.

Echinopsilon muricatus Moq.-Tand.

Rumex vesicarius L.

Euphorbia Bivonæ Steud.

—— glebulosa Coss. et DR.

Juncus maritimus Lmk.

Arthratherum ciliatum Nees.

Digitaria commutata Schult.

Sur les Gommiers morts, on trouve plusieurs espèces d’insectes

intéressantes, entre autres un Bupreste qui vient d’être décrit

par M. Mayet sous le nom d’_Acmæodera Acaciæ_. Au Bou-Hedma

même, on rencontre un _Melasoma_ non décrit, voisin des _Ocnera_,

et rapporté déjà de Gafsa par MM. Sédillot et Léveillé en

1883. Un _Opatrum_ trouvé en grande abondance au campement de la

Source des Palmiers (Aïn Cherchara) paraît aussi être nouveau.

La particularité la plus intéressante du Djebel Bou-Hedma nous

paraît être le cataclysme qui y a mis à nu, sur une hauteur

de cinq à six cents mètres, les innombrables strates de gypses

diversement colorés, de calcaires, de dolomies et de grès,

qui forment l’ossature de la montagne. Surpris d’abord par

l’étrangeté de ces escarpements abrupts, bariolés de gris,

de blanc, de jaune et de rougeâtre, l’observateur ne tarde

pas à y voir le résultat d’un effondrement et le glissement

d’une grande partie de la montagne, sans doute précédemment de

forme arrondie. Cette énorme masse détachée forme actuellement

au milieu du cirque une véritable montagne circonscrite par un

profond ravin circulaire servant de lit à un torrent dont les deux

branches viennent se réunir à l’entrée de la gorge ; celle-ci

est barrée par un grand rocher peu épais, simulant une muraille,

et qui n’est autre qu’un lambeau de strate planté verticalement

en travers de l’ouverture. A gauche, derrière ce rocher, un assez

vaste marais, incessamment comblé par les débris de la montagne,

laisse échapper des eaux sulfureuses et salées, parfois chargées

d’oxyde de fer. Le lit du bras droit du torrent est formé de

couches gypseuses assises horizontalement les unes sur les autres en

manière de marches d’escalier ; des traces de sel gemme se montrent

sur plusieurs points parmi ces couches dont la surface est plus ou

moins couverte d’efflorescences salines. Tandis que les pentes de

la montagne centrale présentent des amas de sable alternativement

gypseux, dolomitique ou siliceux, et que le sommet est couvert de

débris de grès, les falaises abruptes qui forment le cirque montrent

la superposition normale des couches ; d’abord les strates peu

épaisses, mais multiples des gypses de diverses couleurs, puis celles

plus puissantes des calcaires et des dolomies, et en dernier lieu les

grès qui couronnent le tout. Le nouvel examen que j’ai fait de la

disposition de ces couches dans les diverses parties de ce curieux

massif m’a pleinement confirmé dans l’hypothèse que j’avais

émise dès 1874, à savoir que c’est par la dissolution de masses

importantes de sel gemme situées au-dessous des strates peu épaisses

et friables de gypse qu’ont dû se produire l’effondrement de ces

couches et le glissement d’une portion de la montagne dans le cirque.

Les journées du 26 et du 27 avril fournissent, outre les

espèces trouvées le 25, de nombreux _Pimelia Tunetana_ Fairm.,

espèce décrite d’après les exemplaires que j’ai rapportés

en 1874. Signalons enfin, dans les Orthoptères, une excessive

abondance de l’_Eugaster Guyonii_, curieuse espèce qui se trouve

principalement dans les endroits pierreux.

En malacologie, nous devons mentionner, dans les eaux douces d’Aïn

Cherchara, la présence d’un _Paludinella_ ou _Hydrobia_ et d’un

_Physa_, et, sur les buissons et les parties rocheuses, l’_Helix

Doumeti_ déjà indiqué.

Bien que par suite du mauvais temps (pluie froide) que nous avons subi,

les reptiles se soient montrés rares au Bou-Hedma, nous avons à

citer, outre un Geckotien nouveau pour la Tunisie (_Tropidocalotes

Tripolitanus_), pris sous une pierre, une Couleuvre très rare

(_Cœlopeltis productus_) et un _Psammophis sibilans_. La première

de ces espèces, décrite par Paul Gervais sur deux exemplaires de

Biskra, n’avait plus été retrouvée en Barbarie, mais avait été

signalée aussi en Égypte.

Les mammifères paraissent nombreux dans ces parages ; le Sanglier

habite les gorges ; on y rencontre des traces d’Hyènes et de

Chacals, et nous avons été intrigués par celles d’un petit

félin dans le haut de la gorge de l’Oued Cherchara. Le Gundi

(_Ctenodactylus Gundi_), appartenant à un genre voisin des Marmottes,

dont nous tuons deux individus, est très abondant dans les rochers ;

enfin nous y faisons la capture d’un intéressant insectivore à

trompe, le _Macroscelides Rozeti_.

En ornithologie, nous signalerons des Aigles (_Aquila fulva_, sans

doute) et d’autres rapaces qui n’y sont pas moins abondants que

les Perdrix (_Perdix Gambra_), divers Traquets et des Tourterelles.

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie · 第 3 / 14 段